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Les Merveilleux Contes de Grimm : deux albums réussis

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La collection « Les Merveilleux Contes de Grimm », dirigée par Marc-Antoine Fleuret et publiée par les éditions Bamboo, offre une plongée rafraîchissante dans l’univers des contes classiques. Les deux premiers volumes, Le Capuchon Rouge et Lorinn et Lorinndell, se distinguent par une réinterprétation personnelle de récits traditionnels connus de tous, ou presque. 

Les-Merveilleux-Contes-de-Grimm-Le-capuchon-rouge-fnacLe Capuchon Rouge : deux pour le prix d’un 

Le Capuchon Rouge se divise en deux segments distincts, chacun apportant une vision unique à l’histoire bien connue du petit chaperon rouge et du grand méchant loup. La première partie, œuvre conjointe de Martin Powell et de l’artiste espagnol Victor Rivas, se caractérise par des dessins souvent saturés de détails et illustre la lutte héroïque d’une jeune fille contre l’animal qui cherche à la piéger. Cette représentation, où la fillette incarne le courage et la ruse, se mêle à des éléments familiaux, traduisant l’amour réciproque entre elle et sa grand-mère.

La seconde partie, réalisée par l’illustrateur russe Alexander Utkin, introduit une perspective inédite en incorporant les frères Grimm directement dans le récit. Le style graphique, marqué par un trait crayonné et épais, offre une rupture esthétique totale avec la première moitié. Cette partie s’écarte considérablement du conte original, notamment par les transformations physiques du personnage du chaperon rouge et une conclusion singulière due (dans le récit) à Jacob Grimm. Les couleurs sont quant à elles dominées par le rouge, le bleu et le noir.

Les-Merveilleux-Contes-de-Grimm-Lorinn-et-Lorinndell-avisLorinn et Lorinndell : poésie visuelle 

Dans Lorinn et Lorinndell, l’illustratrice italienne Maurizia Rubino explore le thème de la sorcellerie et de la métamorphose, sans toutefois expliciter en détail les motivations de son antagoniste. Le conte, très visuel, narre l’histoire d’une sorcière transformant en oiseaux les jeunes femmes s’approchant de son château. Lorinn, retenue captive, est finalement sauvée par son fiancé grâce à une fleur magique, cette dernière servant ensuite à libérer les autres victimes. Le récit, très peu dialogué, se focalise sur la dimension graphique, où la coloration joue un rôle prépondérant. Un moment-clé de l’œuvre demeure la scène de la salle des cages, où la représentation des femmes-oiseaux captive l’œil par une explosion de couleurs et une perspective travaillée. Bien qu’il s’adresse à un public jeune, l’album se distingue par son raffinement graphique, jouant sur les nuances de forme, de lumière et de couleur pour captiver et émouvoir.

De bon augure

Le label Aventuriers d’ailleurs, avec ses « Merveilleux Contes de Grimm », prend langue avec des contes classiques qu’il revisite avec attention. Le Capuchon Rouge et Lorinn et Lorinndell démontrent à quel point une réinterprétation de ces récits passés à la postérité peut faire sens. L’exercice est toutefois périlleux, et on peut regretter, par exemple, le manque de propos de Maurizia Rubino, qui privilégie clairement la poésie visuelle à la densité de son récit. Qu’importe, les deux bandes dessinées constituent des réussites, et on suivra avec intérêt l’évolution de cette collection… 

Les Merveilleux Contes de Grimm : Le Capuchon Rouge, Martin Powell, Victor Rivas et Alexander Utkin
Bamboo, janvier 2024, 48 pages

Les Merveilleux Contes de Grimm : Lorinn et Lorinndell, Maurizia Rubino
Bamboo, janvier 2024, 48 pages

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3.5

« Audrey Hepburn » : portrait d’une icône du cinéma

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L’album Audrey Hepburn, de Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente, enrichit la collection « 9 1/2 » des éditions Glénat, qui comprend déjà des volumes sur Orson Welles, Alfred Hitchcock, Jean Gabin ou François Truffaut. L’entreprise est aussi délicate qu’ambitieuse : dépeindre la vie d’une icône du cinéma, non seulement dans sa gloire et son élégance, mais également dans les nuances plus sombres et personnelles de son existence.

La trame narrative débute avec la naissance d’Edda Hepburn Ruston en 1929 à Bruxelles. Fille d’un père anglais membre du parti fasciste et d’une mère baronne hollandaise, la petite Edda, qui deviendra plus tard Audrey, est plongée dans un contexte familial trouble : les déménagements sont fréquents, le père cultive des sympathies nazies alors que la Seconde guerre mondiale approche à grands pas et le couple ne tient plus qu’à un fil, qu’un adultère va briser.

Le récit donne à voir une comédienne profondément ancrée dans l’Europe : elle naît en Belgique, possède des origines anglo-hollandaises, s’épanouira en Suisse et en Italie… Les auteurs explorent succinctement les différents aspects de sa vie : ses histoires d’amour, ses tragiques fausses couches, sa relation particulière avec les animaux, dont son fameux faon Ip et son engagement humanitaire. Longtemps, Audrey Hepburn a été cantonnée, à son grand regret, à des rôles légers, de jeune ingénue, alors qu’elle aspirait à camper des personnages plus complexes.

Cela étant, dans la vie, celle qui espérait initialement devenir ballerine n’a pas été sans naïveté. Elle tombait sous le charme des hommes qu’elle croisait, elle s’enthousiasmait aussi rapidement qu’elle déchantait, elle cherchait à faire son trou à Hollywood sans toujours en mesurer les conséquences. Devenue une muse pour le designer Hubert de Givenchy, duquel elle était proche, elle avait par exemple l’impression de le tromper quand elle devait porter des tenues qui n’étaient pas de sa création.

L’approche graphique d’Agnese Innocente se caractérise par une douceur dans le trait qui sied à merveille à Audrey Hepburn. Cette simplicité accentue l’aspect intime et personnel de l’histoire. Jean-Luc Cornette, de son côté, ne surprend guère en passant en revue le parcours d’Audrey Hepburn, de son enfance à son travail avec l’UNICEF et sa maladie. Format oblige, on sacrifie beaucoup de la psychologie et de la carrière de la comédienne : les films ne constituent que des parenthèses et les enjeux (deuil, célébrité, amour…) restent de surface.

Dans cette biographie graphique, Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente rendent hommage à l’une des comédiennes les plus importantes de son temps. De Vacances romaines à Sabrina, de William Wyler à Billy Wilder, c’est une dualité femme/icône qui s’est patiemment construite. L’une cherchait son équilibre familial quand l’autre enchaînait les tournages, parfois au mépris de sa santé. Bien que relativement convenu, l’album souligne l’humanité, les combats et les aspirations profondes d’Audrey Hepburn. Et à cet égard, c’est une réussite.

Audrey Hepburn, Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente
Glénat, janvier 2024, 168 pages

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3.5

Les Idolâtres : suite des confessions de Sfar

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Avec cet album, le dessinateur Joann Sfar apporte une deuxième partie à son autobiographie. Alors que la première parte, La synagogue (2022) était plutôt centrée sur son père, Les Idolâtres s’intéresse à la figure de sa mère.

A vrai dire, Joann Sfar a perdu sa mère alors qu’il avait trois ans. Pour toute explication, on lui a dit qu’elle était « partie en voyage. » Évoquer sa mère revient donc à évoquer une absence. C’est ce qu’on observe avec cet album, du moins dans un temps introductif, lorsqu’il évoque des souvenirs par bribes d’une ou deux planches. La logique c’est que si ses souvenirs remontent loin (premier souvenir sur son pot, félicité pour avoir fait caca tout seul, alors qu’il était en réalité concentré sur la curieuse forme d’une coquillette), ses souvenirs les plus anciens sont quand même de l’ordre du flash, ce qui ne lui permet pas d’aller au-delà d’un format court. Il faut dire aussi que tout cela est présenté comme le dialogue qu’il entretient avec sa psy. A noter au passage qu’il ne dit jamais comment sa mère est morte ni à quel moment il en a pris conscience, tous points qui seraient pourtant fondamentaux dans les entretiens avec sa psy.

Premier temps

Ici, le dessinateur fait le lien entre l’absence de sa mère, son goût pour le dessin qui remonte à sa petite enfance et un précepte fondamental de sa religion : tu ne représenteras pas ton Dieu. En effet, le représenter reviendrait à lui accorder le statut d’idole. A vrai dire, il en est de même pour les personnes, ce qui explique que le dessinateur se contente de dessiner des personnages dans des histoires fictives. Pourtant… il se laisse aller à se raconter et donc à se représenter lui et les membres de sa famille, car la transgression ne lui fait pas spécialement peur. Finalement, ses croyances religieuses ne sont pas fondamentales pour lui. On apprend ainsi qu’il a eu l’occasion de découvrir la liberté et de nombreuses occasions d’expérimenter à Paris, loin de sa famille restée sur la Côte d’Azur (Nice), notamment de manger du jambon qui, en principe, lui est interdit. Il est donc marqué par une éducation et les fondements de sa religion imprègnent son œuvre, mais il se montre capable d’évoquer tout cela avec un certain recul et même de considérer que toutes les religions se valent plus ou moins. Ce qui l’intéresse au plus haut point, c’est de décider si ce qu’il fait dans son travail de dessinateur va jusqu’à l’idolâtrie ou non. A ce titre, les discussions avec sa psy sont particulièrement intéressantes, parce que son regard extérieur l’amène à poser des questions cruciales permettant au dessinateur d’explorer ses motivations ainsi que son vécu. Un bon nombre de réflexions sont à retenir, pour la connaissance profonde d’un artiste original mais aussi de manière générale.

Deuxième temps

Ensuite, Sfar se laisse un peu aller car, comme d’habitude, il a énormément à dire. La narration devient alors beaucoup moins structurée et chronologique. Les interventions de la psy se font de plus en plus rares, car le dessinateur raconte comment il a acquis la technique qui est la sienne, ses années d’étude et son obstination pour enfin parvenir à se faire éditer. Un long combat qui l’a vu aller jusqu’au mensonge. La question est donc posée : quelle est la part de talent réel et de volonté d’émerger dans son métier de dessinateur de bandes dessinées ? A savoir que, même s’il a tâté de la peinture, il voulait vraiment devenir dessinateur de BD. Ce second temps ne manque pas d’intérêt pour toute personne s’intéressant au parcours d’un dessinateur de BD, car Sfar relate toutes ses rencontres dans ce milieu dont il fait sentir les pratiques et l’ambiance générale. C’est d’autant plus convaincant qu’il ne cherche jamais à se montrer sous son meilleur jour. Au contraire il n’hésite pas à raconter tout ce qu’il a été amené à faire pour s’intégrer à ce milieu, le tout avec l’humour qu’on lui connaît.

Aspect technique

Sfar affirme qu’il en change régulièrement, album après album, notamment pour le matériel qu’il utilise (papier, format, crayons, pinceaux, stylo, encres, etc.) Ceci dit, son style est bien reconnaissable et on note avec amusement qu’à ses débuts, les étudiants qu’il côtoyait aux Beaux-Arts le trouvaient très lent. Quand on sait qu’il a plus de cent-cinquante albums à son actif, on sent bien qu’il a considérablement accéléré son rythme de travail. Cela se sent encore très nettement sur celui-ci qui compte 197 planches, avec une dominante à trois bandes par planche et quelques dessins de grande taille. Ainsi, les décors sont régulièrement bâclés et certains visages à peine esquissés, y compris le sien. Ce qui ne l’empêche pas de représenter quelques œuvres de façon reconnaissable : la couverture d’un album de Tintin et quelques toiles célèbres. Et puis, son talent lui permet de donner vie à ses personnages. La BD étant l’art de faire sentir le mouvement, il fait étalage de ses capacités en ce domaine, justifiant largement sa conclusion « Le dessin c’est la vie ! » Un mot pour conclure, cet album ne serait pas ce qu’il est sans les couleurs de Brigitte Findakly, un nom qu’on connaît déjà puisqu’elle s’occupe des couleurs pour la série Le chat du rabbin, avec une palette colorimétrique bien identifiable qui apporte une touche caractéristique aux BD de Joann Sfar.

Les Idolâtres, Joann Sfar
Dargaud : parution le 26 janvier 2024

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3.5

Gérardmer 2024 : du requin à toutes les sauces, une mère incestueuse et…le diable, évidemment

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Deuxième jour. A Gerardmer, ça sent la montagne : le bois brûlé et le coton imbibé de sueur
On est vendredi. Certains ont la gueule d’être venus pour le festival ; d’autres non. Ce n’est clairement pas la même gueule ; il manque aux uns un velouté ; aux autres quelque chose d’un peu ahuri. Au programme : Sharksploitation, Amélia’s Children et When Evil Lurks : un documentaire hors-compétition sur les films de requin, un film américain sur la famille et l’obsession de la jeunesse, et un film de possession argentin. Une semi-réussite, une oeuvre balisée et notre coup de coeur du festival.

(Hors compétition) – Sharksploitation – Réalisé par Stephen Scarlata (Etats-Unis, 2024)

Jaws, de Spielberg, sorti en 1975, a inauguré une série de films, un genre même, le genre « film de requin », que les anglophones regroupent sous le titre de « sharksploitation ». Ce documentaire de Stephen Scarlata entend rendre hommage à ce sous-genre de la production hollywoodienne, et en particulier à ses éléments les plus farfelus et narnardesques.
Sharksploitation retrace cette histoire, précisément et exhaustivement, en distinguant au moins trois temps : une préhistoire, le temps d’avant Jaws, où le requin revêt progressivement, notamment à travers les James Bond, un caractère maléfique. Ici, le documentaire se fait généalogie, au sens nietzschéen, et montre bien le caractère construit de cette représentation. Puis, vient l’entrée proprement dite dans l’ère du requin, avec Jaws et tous ses succédanés. Il apparaît là que, au-delà d’une focalisation sur cet animal aquatique, Spielberg a inventé une structure-type, qui sera copié allègrement, avec d’autres animaux parfois : le crocodile, le piranha et même le grizzli.
Puis, après un temps de latence au début des années 90, suite à l’échec commercial de Jaws 4, le genre se voit relancé par Deep Blue Sea, et peu après par les studios Scy-Fy, spécialisé dans la série Z, qui produiront à partir des années 2000 un nombre incalculable de films toujours plus chimériques et extravagants, à prendre au 51ème degré, parmi lesquels on peut citer : Sharktopus, Shark Attack, jusqu’à l’inénarrable Skarknado ; l’idée étant, à la manière d’un cadavre exquis, d’associer le requin à tout et n’importe quoi : requin-fantôme, requin à 6 têtes, requin des glaces, requin de terre, requin-volant, et d’imaginer des manières chaque fois plus burlesques de leur faire croquer des êtres humains.
Le film se termine sur une note écologique, en rappelant les conséquences navrantes qu’occasionna la diabolisation du requin par l’industrie cinématographiques américaines : peur irrationnel, massacre sans vergogne, sur-pêche, etc… ; et nous présente rapidement le parcours de rédemption de l’auteur du roman qui inspira Jaws, et comment, à la fin de sa vie, il s’efforça d’aider les océanographes à réhabiliter cette créature fascinante et nécessaire à l’éco-système des océans.
Ce récit historique des différents stades de développement de la Sharksploitation est tout à fait clair et honnête, et ne manque pas de drôlerie. On peut déplorer néanmoins que la dimension sémiologique du phénomène soit si superficiellement traité. Pourquoi le requin ? Que symbolise-t-il ? A quel archétype renvoie-t-il ? Pourquoi l’eau est-il un élément si propre à l’horreur ? Et aussi, quel sens historique ce phénomène contient-il ? Ce succès n’est pas survenu n’importe quand, n’importe où. Quel lien le film de requin entretient-il avec les structures sociales et économiques ou l’état spirituel de l’époque à laquelle il se donne à voir? Si le documentaire aborde quelques-unes de ces questions, c’est en passant, et en privilégiant surtout les conditions de productions à Hollywood pour expliquer l’apparition et l’évolution de ce genre.
Il reste encore à analyser, un nouveau Roland Barthes ou un nouveau Claude Lévi-Strauss pourrait s’y coller, l’espèce de mythe dont Spielberg esquissa les grands traits, et que le cinéma américain ne cesse de bégayer depuis, en d’infinis variations.

(Compétition) – Amelia’s children – Réalisé par Gabriel Abrantes (Portugal, 2024)

Après avoir assisté au drame qui éloigne les deux bébé d’Amelia, on retrouve Edward et sa compagne Riley trentenaires épanouis à New York. Seule ombre au tableau : Edward s’interroge sur son passé et ses ancêtres.
Grâce à un test ADN, ce dernier retrouve la trace de son frère au Portugal. Le couple décide alors de prendre l’avion afin de rencontrer la mère d’Edward ainsi que son frère jumeaux Manuel.
A partir de là se mettent en place les tropes du genre : manoir isolé, voisins inquiétants et nuits agitées .
La mère d’Edward, ancienne beauté façon catalogue, a (très) mal vieilli et ressemble davantage à une chimère qu’à la femme cinquantenaire qu’Edouard a pu imaginer.
A partir de là, on pourrait s’attendre à ce que le réalisateur se serve du décor grandiose des forêts portugaises pour abîmer ce couple américain façon quaterback et pom-pom girl. Il n’en est rien.
L’angoisse monte progressivement à coup de visions cauchemardesques, de conversations volées et de veilles photos retrouvées mais le twist scénaristique est rapidement livré au spectateur et l’intégrité physique et psychique des personnages n’en semble qu’égratignée. On se contentera d’un léger frisson alors que les thèmes mis en place (sorcellerie, inceste) nous promettaient horreur et dégoût.
Même la relation sexuelle incestueuse prête d’avantage au rire, à peine gêné, qu’au malaise tant on reste distant face à cette accouplement mécanique sans passion ni fluide. Même Edward, en belle au bois dormant, n’en semble qu’à peine secoué.
Le rythme maîtrisé et quelques courses poursuites bien réalisées nous font passer un bon moment sans vraiment nous ébranler.

(Compétition) – When Evil Lurks – Réalisé par Demian Rugna (Argentine, 2024)

Deux frères, dans un coin paumé et jamais nommé de l’Argentine, découvre que l’une de leurs voisines cache un possédé (qui n’est autre d’ailleurs que son propre fils). Dans ce monde paysan argentin que le film réinvente intégralement, on s’effraye bien sûr de la possession mais sans trop s’en étonner pour autant. La décision est prise alors, sous la pression d’un autre voisin, d’éloigner le possédé, sorte de masse graisseuse pourrissant de l’intérieur, Mais ce geste, loin de résoudre le problème, va au contraire l’accentuer. Voici dès lors nos deux frères entraînés dans une tentative perdue d’avance d’échapper à un diable diffus et épidémique.
When Evil Turks est, jusqu’à ce jour, notre coup de coeur du festival, celui qui devrait gagner le prix principal, tant il surclasse les autres en style, en mise en scène et en ambition. When Evil Turks renouvelle radicalement le film de possession – genre qui s’était enfermé dans ses codes, et nous projette dans un univers où ce phénomène se trouve régi par des règles inédites. Alors que le film de possession, habituellement, se déroule à l’intérieur un espace déterminé, souvent celui de la famille, le mal y surgissant toujours dans le lieu le plus intime et connu, When Evil Turks nous conte, a contrario, l’histoire d’un mal qui s’étale, et de manière exponentielle. Dans ce monde d’où les Eglises ont disparu, où l’Etat est déliquescent et où les adultes semblent avoir perdu tout magistère moral, l’existence du mal, et du mal le plus radical, s’imposerait presque comme une évidence. Il n’y a rien pour le retenir, et il apparaît assez vite que le combat qui se mène contre lui, combat qui constitue l’intrigue du film, est voué à l’échec.
Le monde de When Evil Lurks est un monde déjà perdu. Le diable n’y fait que reprendre son dû. Il y est de plus en plus chez lui. Au fur et à mesure de l’intrigue, on découvre que chaque personnage est marqué d’une faute grave. Toutes les relations, même les plus pures en apparence, se révèlent souillées de quelque manière, et l’être le plus innocent, l’enfant, l’adjuvant le plus fidèle et efficace du démon. C’est un monde, par ailleurs, qui fonctionne selon des règles extrêmement précises et étranges, ce qui est une des grandes idées de ce film, et l’un des côtés par lequel il nous surprend et nous ravie le plus. Dans ce monde donc, l’enfance est a priori maléfique, il ne faut jamais, pour une raison inconnue, utiliser de lumières électriques, il ne faut pas employer non plus l’arme à feu contre le démon au risque de le démultiplier et de le renforcer, et, enfin, seule la témérité la plus inconsciente nous protège de lui.
Ajoutons encore ceci : Là ou classiquement l’exorciste est sans technique et s’en remet à Dieu, ici une forme de technique bizarre, ésotérique est la seule ressource des hommes dans un monde où Dieu et les églises sont morts, comme le disent à plusieurs reprises les personnages.
On pourrait encore lister toutes les grandes idées de ce film, et tout ce qu’il nous a inspiré de réflexion sur le mal, la sécularisation des sociétés modernes, le conflit des générations et la fin de l’homme. Disons aussi, qu’outre son originalité, When Evil Turks est continuellement terrifiant et angoissant, et ce, sans que le réalisateur n’ait eu tant que ça recours aux procédés convenues du film d’horreur (suspens poussif et surprise facile).
Ce film est si riche, si original, si puissant qu’il mérite à notre humble avis les hommages du jury.

Gérardmer 2024 : road trip macabre et vampirisme digital

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Premier jour à Gérardmer. Brumes et pluies. L’accueil des Gérômois est chaleureux, comme toujours. Au programme : deux films en compétition qui s’annonçaient prometteurs : Perpétrator, de Jennifer Reeder, et The Funéral, d’Orçun Behram. Un film américain sur le vampirisme 2.0 et un film turque qui explore de manière original le thème du zombie. Une déception et une belle surprise.

(Compétition) – The Perpetrator – Réalisé par Jennifer Reeder (Etats-Unis et France, 2024)

Film de vampire ? L’objet du film est difficile à saisir. Johnny, une ado kleptomane et perdue, retourne vivre chez une amie de son père après que celui-ci ait déclaré forfait sur le fait de s’en occuper. Elle découvre peu à peu que sa mère lui a légué un pouvoir bien utile dans son nouveau lycée privé très prude, dirigiste et oppressif (dans tous les sens du terme) – sorte de condensé caricatural et satirique de ce que la société américaine a à offrir de plus absurde et rétrograde en matière d’éducation.
Quoique selon ses dires elle fait plutôt figure de nobody plutôt que d’étudiante populaire, elle se fait rapidement des amies dans la recherche d’un mystérieux assassin. Un assassin car avec l’appui très visible du scénario , du jeu et de la mise en scène, l’homme est forcément du côté du mal, du ridicule ou de la menace. Mais Johnny veille et dépasse ses angoisses identitaires pour réussir à identifier le meurtrier. Angoisses qui s’effacent dans son extraordinaire pouvoir d’empathie dont l’usage réglé lui échappe (quête d’apprentissage oblige) mais dont la maîtrise progressive lui assure d’achever sa quête et surtout (enfin) cette trame bien confuse.
Difficile à cerner, difficile à résumer, The Perpetrator fourmille d’idées et de références. Carrie, Existenz, le silence des agneaux, on peut s’amuser à en repérer le plus possible tant elles pullulent mais, sursaturé, le film perd en unité et en cohérence jusqu’à la fatigue. Convoqués simplement pour le plaisir de la citation, la richesse visuelle et le style ambitieux ne sauvent pas cet étrange objet postmoderne qui semble tenir plus du patchwork que de l’œuvre puissante qui a quelque chose à dire. Ici, le spectateur attentif peut se lover sans difficulté dans tel ou tel trait de caractère du film à condition d’oublier tous les autres. Vampire, féminisme, satire sociale, paternité, maternité, identité adolescente et passage à l’âge adulte ; les marqueurs s’ajoutent comme les tags anonymes dans une série Netflix générique et finalement ennuyeuse. C’est pourquoi cette bonne volonté et générosité sans maîtrise et maturité ressemblent aux défauts d’un premier film. Puisque ce n’est pas le cas, le spectateur est seul responsable de l’éventuel visionnage de cet étrange objet.

(Compétition) – The Funeral – Réalisé par Orçun Berham (Turquie, 2024)

Turquie – un croque-mort macabre est chargé d’un convoi ni mort ni vivant.
Un film d’horreur exotique qui navigue entre réinterprétation des vieux thèmes fantastiques (le zombie, le poids sectaire de la tradition) et exploitation décomplexée d’une forme classique, en l’occurrence le road trip et la romance – forcément macabre.
Cemal est un chauffeur de corbillard qui arrive sur les lieux de la tragédie dans son vieux camion réfrigéré que la cadre ne quittera plus. Il faut qu’il livre le corps loin du lieu de la mort, à un mois d’intervalle, la famille de la défunte, sans doute coupable de son meurtre, l’exige et rémunère bien. Zeynep – car il faut bien nommer l’héroïne du film et la deuxième partie de ce couple, respire encore.
Étrangement, Cemal réagit comme aucun de nous ne le ferait, il prend soin d’elle et la nourrit de cadavres qu’il « confectionne » lui-même quitte à devenir un tueur et à s’éloigner de ses proches. On l’apprend lors d’un dialogue : ceux-ci l’angoissent plus que les vivants. Et peu à peu l’empathie morbide se change en sentiments romantiques de plus en plus nets et dérangeants.
Si le road-trip est la forme de la quête intérieure par excellence, on se demande bien ce que les héros trouvent ici et en fait cherchent à part la distance de ceux qu’ils ne comprennent plus et ne voient guère plus que comme de la nourriture ou divers expédients. Un ami d’enfance, un membre de sa famille, un copain éloigné ; les différentes étapes du road-trip, classiquement, sont autant de moments de revenir sur une identité perdue qui approfondissent par contraste la vacuité du personnage qui ne gagne en épaisseur qu’en protégeant toujours plus son amoureuse-zombie.
Mais le final, d’une beauté et d’une intensité qui viennent relever un rythme tranquille ne nous livre pas la fin de la ballade. Ces drôles de Bonnie and Clyde semblent tout aussi mystérieux, on n’en sait pas davantage à part qu’ils s’aiment.

L’affaire Judith Godrèche : Le dard des femmes, le glas des hommes et le cas de la fille de 15 ans

Par une ironie des destins qui n’aurait pas déplu à Jacques Lacan, Judith Godrèche, naguère enfant-muse filmée par Benoît Jacquot (lui-même filmeur de Lacan), devient la psychanalyste émancipatrice de celles qui sous emprise ont vu leur consentement manipulé et leur volonté dépossédée de son libre arbitre. Avec Godrèche, la fille de 15 ans à la volonté abolie sous le joug d’un homme, accède au statut de cas historique d’investigation et de diagnostic de soi rejoignant une clinique contemporaine de désaliénation et de démystification des volontés abusées.

Des femmes dénoncent aujourd’hui ce qu’elles n’ont pu signaler à 15 ans, nous sommes tenus d’interroger cette démarche et le dispositif de la volonté qui l’anime.

Une femme notamment se penche sur son passé et l’assigne à comparaitre. Une femme décide de rompre le silence qu’elle avait tenu depuis plus d’une décennie et de se cliver de la personne qu’elle était à 14 ans jugeant des actes dont elle fut a priori partie prenante sans son consentement.

Nous sommes tenus d’analyser le sursaut et la prise de conscience majeure, c’est-à-dire le travail d’une volonté adulte avec ses clivages internes, ses ruptures et dissociations. Cette responsabilité nous oblige. C’est l’exercice décisif pour quitter la tutelle de l’enfance, reprendre possession de soi, de sa vie et devenir autonome.

Qui n’a jamais fait cette expérience freudienne par excellence de ne pas se reconnaitre dans un miroir, qui n’a jamais fait l’expérience à 50 ans de se sentir radicalement étranger à la personne qu’il était à 20 ans comme si nous vivions -selon les âges de nos existences- avec des autres plus lointains que familiers.

Freud a théorisé à maintes reprises cette idée légitime et compréhensible de l’inquiétante étrangeté fondée sur le concept provocateur et difficile d’un moi divisé, en guerre contre lui-même, tiraillé entre les pulsions contradictoires d’un ça dévorant et d’un surmoi castrateur. Bref, non seulement, nos « je sont des autres » mais de surcroît il ne sont pas « maîtres en leur logis ».

Ce clivage au cœur de l’appareil psychique prend avec l’Icon of French Cinema Judith Godrèche une actualité virulente et vivace.

Rappelons les faits. Judith Godrèche écrit à 14 ans un scénario qu’elle propose au réalisateur reconnu Benoît Jacquot. Il la fait tourner dans la Désenchantée. Godrèche et Jacquot alors âgé de 40 ans vivent aux yeux de tous et sans que cela ne choque personne une « histoire d’amour ». Dû moins est-ce ainsi que leur relation est qualifiée dans les années 90, Godrèche devenant dans la foulée la muse d’un certain cinéma d’auteur. Partie vivre à Los Angeles, faire des enfants et poursuivre différemment sa carriere, l’actrice revient ces jours-ci autrice et réalisatrice de son autobiographie dans une mini-série intitulée avec autodérision et panache Icon of French Cinema. Elle y met en abyme avec loufoquerie et gravité sa propre adolescence sous emprise. Mais elle ne dénonce pas ni n’accuse .

Loin d’être un réquisitoire, la série est lumineuse, sincère, captivante par les réminiscences qu’elle induit lorsqu’on découvre les scènes où la jeune comédienne (qui joue Godrèche à 15 ans) est littéralement subjuguée par le réalisateur-double de Jacquot( incarné avec une subtilité ombrageuse et intranquille par Loïc Corbery). Ces scènes sont un électrochoc tendant au spectateur le miroir de ce qu’est le leurre d’un vouloir pour une fille de 15 ans. Croire que l’on veut et être en vérité dépossédé de son vouloir. La fille de 15 ans dit à Judith Godrèche : -tu l’as vécu comme si tu l’avais voulu ! Mystification et duperie ici du processus d’emprise et de harcèlement psychique : laisser la volonté croire qu’elle est encore libre, plénipotentiaire. Laisser la volonté fantasmer une maîtrise !

Jusque là tout passait par la mise en scène, l’image valait déjà disqualification ou en tout cas puissante mise en doute de ce qui fut appelé histoire d’amour entre Jacquot et Godrèche.

Or après visionnage d’un documentaire filmé en 2011 par Gerard Miller interrogeant Jacquot sur ses pratiques transgressives avec ses jeunes amoureuses et actrices, Godrèche décide d’accuser.

L’actrice est sidérée des propos de Jacquot affirmant face caméra son désir de transgression et ajoutant : « -oui ce que nous faisions à l’époque n’était pas permis, je crois. Une femme comme elle, cette Judith qui avait en effet 15 ans et moi 40, en principe je n’avais pas le droit. Mais ça elle en avait rien à foutre, çà l’excitait beaucoup, je dirais »

Ce sont ces phrases prêtées par Jacquot à la fille de 15 ans qui ont provoqué le changement de registre et la vague médiatique qui entourent maintenant l’actrice.

De là un volte face stupéfiant. -Non une fille de 15 ans n’est pas excitée ni séduite, déclare Judith publiquement en réponse à Jacquot. « Elle est manipulée et abusée. » Sa volonté est mue par des mouches, dirait Montaigne.

De fait se croire détentrice d’un consentement ou d’un discernement n’est-il pas inhérent au travail de sape de la volonté à l’oeuvre dans l’abus d’autorité ? L’emprise est un attentat sur la volonté.

Judith Godrèche par la médiation d’une psychanalyse presqu’en direct décide donc de ne plus se taire. Pour toutes les filles de 15 ans à venir. Pour sa fille. Pour ne plus refouler. Pour vivre droite, en adéquation avec une enfance retrouvée. Pour que le cas de cette Judith soit trace et fasse virage dans nos consciences.

Il demeure deux questions. La femme de 51 ans qu’est aujourd’hui Godrèche n’est-elle pas une fois de plus la proie d’un abus tyrannique exerçé par les réseaux sociaux et l’inconscient judiciaire du wokisme ? N’y a-t-il pas ici manipulation suprémaciste de tout un courant de mœurs version avatar post Metoo visant à néantiser et abolir les hommes?

En second lieu, quid du statut de muse dans ce monde où les mentors sont surtout ici des menteurs et ont juridiquement tort. Il serait bien sûr intéressant de se demander ce qu’aurait été le destin d’actrice de Judith Godrèche si elle n’avait été « cette muse », cette fille de 15 ans à la volonté abolie sous le joug d’un homme.

Combien d’actrices cherchent la rencontre avec la personne (homme ou femme) qui les révélera. Combien ne la rencontrent jamais et vivent cet anonymat infâme de l’actrice non désirée, non reconnue, jamais advenue.

Ne suspectez pas ici qu’il faille en passer par une relation de domination pour advenir et franchir la scène. Non.

Ce qu’a vécu Godrèche résonne. Nous sommes beaucoup à l’avoir expérimenté à 15 ans, 25 ans, 35 ans. Nous nous sentions émancipées, libres, nous voulions naitre à nous-même sous le regard d’un autre, nous pensions aimer, nous délirions. Nous nous sentions uniques tout à coup, sujets de l’amour absolu d’un seul, nous étions une meute, objets du système maniaque d’un abuseur. Notre volonté se croyait pleinement maitre, notre lucidité revendiquait son libre-arbitre. Nous ne savions pas qu’elle était attaquée en son centre vital. Retournée. Vampirisée.

Nous accordions notre confiance et dévotion comme si nous le voulions. C’est cette falsification et duperie opérée par la volonté sur elle-même que ce cas Judith révèle. Ne plus vouloir ce que l’on croit avoir voulu est dorénavant non seulement entendable, dicible sans honte, faisable mais legs pour une civilisation en quête de réparations et de révolutions.

L’avenir précède bien le passé. Les icônes sont ce que l’avenir en fera. Le passé ne sera jamais plus ce qu’il parait. La psychanalyse existentielle est plus qu’actuelle, virulente. Sartre est bien vivant. Lacan, filmé en 1974 par ledit Benoît Jacquot, peut renaître et écrire son cas Judith. La boucle est enfin bouclée.

La langue des choses cachées de Cécile Coulon : désobéir pour mieux dire

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« Écrire, c’est hurler sans bruit » (Marguerite Duras, Ecrire), comme le fait parfaitement Cécile Coulon avec La langue des choses cachées son 9e roman. Ce récit porté par une langue poétique, surannée et élégante parle à l’âme des lecteurs. On y suit l’histoire d’un fils guérisseur qui part pour la première fois guérir seul, sans sa mère. L’occasion pour lui de désobéir, de révéler les choses cachées et de tenter de réparer les vivants. Un conte en forme de cauchemar où le passé doit être dit pour espérer un avenir.

La langue des choses cachées n’est pas un long roman, c’est un conte aux allures de grande nouvelle ou de poésie en prose. On ne sait pas bien quelle époque il décrit, ce n’est pas ce qui importe, ce qui est dit est de tous les temps, mais le monde est comme figé dans ce village auquel on accède à pied, une journée de marche pour « le fils », un peu à la manière des sorcières du magnifique Du thé pour les fantômes. La langue des choses cachées est davantage un conte initiatique où un fils doit prendre la relève de sa mère, après l’avoir longtemps observée guérir là où échoue la médecine. Cécile Coulon avant de parler de son personnage, qu’elle qualifie de « drame », construit un paysage. On la sait habitée par les volcans et la terre dans ses poèmes, toujours ses romans ont pour décor des espaces rudes (La Bête humaine, Seule en sa demeure) où les hommes sont confrontés aux limites de leur humanité : « cette brute aux épaules rouges a peur de ce qu’il y a sous les hommes et les bêtes : le vide » peut-on lire à propos d’un des personnages du roman. On ne sait presque rien de ses personnages, l’intrigue étant resserrée sur une nuit qui fait écho à une autre, à la différence près que la nuit au présent est plus radicale.

L’intrigue très ramassée, mais non moins puissante, fait du roman de Cécile Coulon, un souffle, un texte que l’on lit d’une traite. Dans ce village comme coupé en deux (deux maisons opposées tant par ceux qui y habitent que géographiquement), les femmes se taisent et le prêtre choisit où se rendent les guérisseurs. Le fils a une mission : sauver l’enfant d’une brute. Dès qu’il entre dans la maison, il sait que des viols y ont eu lieu, que la violence s’inscrit partout. Cependant, dans cette même nuit, alors qu’il se doit d’obéir, il va suivre un autre enfant, dans une autre maison et son monde va basculer. Cécile Coulon interroge alors nos fautes, la manière dont elles doivent être portées à la connaissance de tous, comment elle doivent être traitées (entendons ici réparées). La question de l’enfance, de la transmission, y est centrale : doit-on payer pour les fautes de nos pères, de nos mères ? Son personnage y répond d’une manière radicale, où le stigmate vient déloger les montres de leur antre, ne pas les laisser croire qu’ils peuvent être de nouveau humains. Ce n’est ainsi pas anodin si c’est un enfant qui, en pleine nuit, réveille le fils pour le mener sur les traces de sa mère et si c’est un tout jeune enfant orphelin de mère qu’il doit soigner pour sa toute première mission seul. Au-delà de cette question, celle de réparer les vivants se pose : quand choisir de vivre, de combattre, et quand abandonner ? Qui décide de celles qui doivent se battre ? Qu’en est il des choses tues ? Comment transmettre une parole cachée ? Les cris ne se font jamais entendre au grand jour et pourtant ils sont omniprésents.

On pense forcément à l’écho entre cette histoire d’agression étouffée et bientôt révélée dans un acte de désobéissance féroce, à nos actualités post #metoo. A la manière dont les paroles se délivrent mais aussi comment elles sont entendues, perçues, transmises.  La langue des choses cachées est une histoire de feu, de passation et d’un garçon qui est un drame mais qui est aussi celui qui se lève pour tenter de réparer l’horreur humaine, si humaine et de combattre l’impunité. Car révéler un abus ne laisse jamais tranquille celui ou celle qui l’a révélé et qui agit non pas en son nom propre mais au nom des autres, pour dire « stop ».  Cécile Coulon dit avoir écrit son roman dans un état de transe, c’est ainsi aussi qu’il se lit. La langue des choses cachées marque de son empreinte un lecteur habité depuis ses entrailles par des vies qui se déchirent. Ces vivants qui voudraient n’avoir pas survécu à l’horreur . Un monde qui se délite et soudain la désobéissance qui s’invite. Une désobéissance qui communique soudain la langue des choses cachées, qui rend visible ce qu’on ne voudrait pas voir, pas entendre, pas dire. Des choses qui, depuis longtemps, sont tues et qui tuent ! Pour ne plus accepter de laisser des maisons abriter la souffrance et laisser à celles qui sont agressées le choix de leur avenir et la pleine possession de leur corps, Cécile Coulon propose un conte entre cauchemar et humanité., où la vie et la mort se mélangent.

Extrait du roman lu par Cécile Coulon lors de son passage dans l’émission La Grande Librairie (le 10 janvier 2024)

@atrapenard

📚💛🎻 Magnifique Cécile Coulon qui lit un extrait de son nouveau roman « La langue des choses cachées » (L’Iconoclaste) accompagnee ici par le violoncelliste Victor Julien-Laferrière. @La Grande Librairie #booktok #booktoker #leclubdeslecteurs

♬ son original – Augustin Trapenard

La langue des choses cachées : Fiche technique

Titre : La langue des choses cachées
Auteur : Cécile Coulon
Format : Broché
Nombre de pages : 134
Dimensions : 14cm X 19cm
Date de parution : 11/01/2024
ISBN : 978-2-37880-404-6
EAN : 9782378804046
Genre : Drame
Prix : 17,90 euros

« Le Pilleur de cimetières » : Stevenson adapté aux Humanoïdes associés

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L’univers littéraire de Robert Louis Stevenson est inventif et foisonnant. Les Humanoïdes associés proposent une adaptation graphique de son Voleur de cadavres, dont l’illustrateur espagnol Sebastià Cabot restitue les facettes les plus sombres et pathétiques.

Le Voleur de cadavres a été publié pour la première fois en 1884. Influencé par les affaires morbides de son époque, notamment le scandale de Burke et Hare à Édimbourg dans les années 1820 –, Robert Louis Stevenson articule son récit autour d’assassins qui vendent les corps de leurs victimes à des fins anatomiques.

Dans l’adaptation graphique de Sebastià Cabot, Gray apparaît comme un personnage mi-sinistre mi-pathétique, doté d’une allure singulière, d’yeux qui prennent des directions opposées et d’un sourire carnassier. Il fournit aux scientifiques, convaincus d’œuvrer pour le bien de l’humanité, des cadavres sur lesquels ils pourront faire des expérimentations et livrer des cours d’anatomie.

La nouvelle et son adaptation abordent de front la question éthique entourant les progrès scientifiques. Stevenson, par le biais de ses personnages, s’épanche sur la dichotomie entre le désir de savoirs et les moyens employés pour y parvenir. Dans Le Pilleur de cimetières, le maître-mot est la discrétion, voire l’omerta : on ne pose aucune question et on profite des corps mis à disposition du prestigieux Collège Royal de Chirurgie.

Sebastià Cabot confronte le jeune Fettes aux aspects lugubres de la science. Représentant à la fois le bourreau et la victime, il incarne les contradictions inhérentes à l’aventure scientifique de cette époque. Comme Stevenson, l’auteur espagnol parvient à jouer sur le contraste entre l’apparence respectable de ses personnages et les sombres actions nocturnes indispensables à leur réputation. Au départ, il s’agit pour Fettes d’impressionner Jane, une jeune femme dont il s’éprend et qui voue une admiration sans bornes au Docteur Knox. Il accepte d’en devenir le second assistant, sans se douter une seconde du piège dans lequel il met les pieds…

L’ambiguïté morale tient évidemment le haut du pavé dans cette histoire. Ironiquement, Sebastià Cabot va amalgamer, dans ses dernières vignettes, Gray – tueur en série dénué de scrupules – et Fettes, promu à la faveur d’une folie devenue irrépressible. Il manque cependant un peu de substance autour de cette trame principale, qui apparaît très diluée dans les 80 pages qui composent le roman graphique.

Le Pilleur de cimetières a le mérite de mettre en lumière les meurtres perpétrés par William Burke et William Hare, deux immigrés irlandais pourvoyeurs de cadavres à des fins de dissection dans l’Ecosse du début du XIXe siècle. Il questionne le rapport de cette science naissante à l’éthique et brode autour des dissonances cognitives humaines. Mais cette adaptation, bien que divertissante, pèche toutefois par manque de profondeur.

Le Pilleur de cimetières, Sebastià Cabot
Les Humanoïdes associés, janvier 2024, 80 pages

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3

« Morpheus » : un monde assoupi

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Dans un futur ravagé par une épidémie de sommeil, l’humanité se trouve à la croisée des chemins entre survie et perdition. Morpheus nous plonge dans un univers dystopique avec une originalité appréciable. Yann Bécu, appuyé par l’habileté de Francesco Trifogli, nous offre une histoire, tirée de son propre roman, où s’entremêlent désespoir, résilience et quête de salut.

L’action se déroule dans un futur pas si lointain, les années 2070. Une drogue synthétique, le LAG, a rapidement gagné en popularité, avant de déclencher une catastrophe mondiale baptisée le syndrome de « Morpheus ». Ce fléau contraint l’immense majorité de l’humanité à un sommeil profond de plus en plus long, atteignant finalement vingt heures par jour, et provoquant un effondrement civilisationnel sans précédent. La fille de Juliette, l’héroïne, doit par exemple être éduquée dans un temps très réduit, ce qui l’entrave dans ses apprentissages et sa maturité, intellectuelle comme émotionnelle.

Les gouvernements se désagrègent, les capitales ont déclaré leur indépendance les unes après les autres, et l’Europe se trouve au bord de l’implosion. Dans ce contexte, les individus se voient imposer un quota de travail, la Taxe-Temps d’Utilité Publique, pour maintenir un semblant d’ordre et de fonctionnement. Il faut dire que les pillages se multiplient et que la robotique ne permet pas aux humains la pérennité escomptée. Dans le grand catalogue des dystopies, le temps d’éveil n’avait pas encore eu droit aux premiers rôles : c’est désormais chose faite, et de belle manière.

Juliette est une mercenaire endurcie. Et l’épicentre de l’histoire imaginée par Yann Bécu. En lutte constante pour offrir une vie décente à sa fille, elle décide de braver les règles et de quitter Prague, où l’action se déroule, avec le professeur Ivanov, un brillant généticien dont les travaux pourraient faire basculer, une nouvelle fois, la marche du monde. La possibilité d’un remède motive les actes de Juliette, mais les obstacles sont nombreux : des terroristes veulent sa tête et les autorités apprécient peu le fait qu’elle ait choisi la fuite avec Ivanov. Ensemble, les deux protagonistes entreprennent toutefois un périple périlleux à travers une Europe dévastée.

Le récit, adapté du roman Les Bras de Morphée, est rythmé, riche en rebondissements et suffisamment original pour éveiller et maintenir la curiosité du lecteur. Juliette et Ivanov ont en commun leur volonté de laisser un héritage : à travers sa fille pour l’héroïne, à travers la science pour le généticien. Les droïdes qui les accompagnent apportent une dimension supplémentaire au récit, même si cela apparaît plus accessoire qu’essentiel. Plus intéressant, chaque planche de Francesco Trifogli s’apparente à une fenêtre ouverte sur un avenir sombre et fascinant, des rébellions clandestines aux intérieurs ouatés en passant par un monde en apoplexie, laissé en friche par une humanité anesthésiée qui a transformé ses individus « sains » en rats de laboratoire.

Fort d’un cadre original, Morpheus constitue une belle surprise. Yann Bécu et Francesco Trifogli, en conjuguant leurs talents, ont créé un univers à la fois terrifiant et captivant, où l’humanité lutte désespérément contre un ennemi invisible et insidieux, qui s’est tapi dans l’ombre de notre volonté insatiable du « toujours plus ».

Morpheus, Yann Bécu et Francesco Trifogli
Les Humanoïdes associés, janvier 2024, 112 pages

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3.5

Tiercé gagnant aux éditions Lapin

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Les éditions Lapin publient dans le même temps trois albums qui se distinguent par leur approche audacieuse et leur humour décapant : Tom est un con d’Alexandre Georges, Cogito Ergo Seum de Jipeg et Patate5 de David Berry. Ces œuvres offrent un panorama singulier de l’humour noir et irrévérencieux.

Les trois ouvrages qui nous intéressent partagent une caractéristique fondamentale : un humour irrévérencieux, voisinant souvent avec l’absurde, qui défie volontiers les tabous. Ils manifestent à travers leurs planches, sommaires et/ou itératives, un esprit qui oscille entre le transgressif et le régressif, capable de tirer des situations les plus anodines des Everest comiques.

tomestuncon-avisTom est un con : subversion linguistique

Dans Tom est un con, Alexandre Georges explore l’humour à travers une falsification délibérée de la langue. Cette dernière se porte sur des noms, des vocables ou des expressions tournés en dérision. Crayonnant sommairement, se moquant lui-même de ses propres blagues, l’auteur n’hésite pas à recourir à des références culturelles aussi diverses que Pascal, le grand frère, Pokémon ou Scream. Il parodie et se moque, avec un esprit vif et acerbe, de tout, allant des noms de célébrités à des sujets régressifs, tels que les flatulences ou la masturbation.

 

Patates (T05) : David Berry ausculte le mondepatates-5-avis.jpep

Le tome 5 de Patates permet à David Berry d’aborder des sujets controversés avec une audace sans pareille. Il traite sans fard de la pédophilie ecclésiastique, la jeunesse en crise, le deuil familial, l’inceste et même l’Holocauste, avec une liberté et une ironie mordantes. Cette faculté à sortir des sentiers battus, on la retrouve dans la dernière partie de l’album, plus crue et provocatrice. Pour le reste, ces pommes de terre dessinées ou photographiées accompagnent une critique sociale incisive, visant des phénomènes tels que le wokisme, la politique ou encore le sensationnalisme médiatique. Ainsi, on verra l’auteur broder avec talent autour de notre propension à répandre des rumeurs négatives (via les filtres de Socrate), questionner le recul de l’âge de la retraite en imaginant des Ehpad dans les entreprises ou dresser un portrait peu flatteur des influenceuses.

cogito-ergo-seum-avisCogito Ergo Seum : l’absurde selon Jipeg

Jipeg, dans Cogito Ergo Seum, maîtrise sans conteste l’art de transformer le quotidien le plus anodin en situations absurdes. Ses vignettes, partant de scènes ordinaires, basculent dans le grotesque et l’irrationnel avec des variations graphiques mineures. On trouve dans l’album un père implorant son fils de remplir ses couches pour ennuyer son ex-femme, une responsable de stage confondant Powershop et Photoshop, des hommes virilistes troquant Rambo pour le patinage artistique, un rendez-vous romantique qui se termine par… des toilettes bouchées, une femme laissée seule en camping et textant des mensonges à son compagnon pour lui faire craindre l’adultère, un Robin des Bois radin et égoïste ou encore un psychologue qui questionne son patient sur ses goûts en matière de pizzas…

La simplicité graphique au service de l’humour

Bien que les styles graphiques d’Alexandre Georges, David Berry et Jipeg diffèrent, ils partagent une simplicité délibérée, sacrifiant la forme visuelle en faveur d’un fond textuel (et parfois méta-textuel). Cette approche minimaliste, loin de limiter l’impact comique de leurs œuvres, amplifie au contraire l’effet de leurs dialogues ciselés et de leurs tirades percutantes. Le dessin devient un cadre pragmatique qui met en valeur la force du verbe et la vivacité de l’esprit, dans une formule où le bon goût se soumet à l’irrévérence.

Tome est un con, Cogito Ergo Seum et Patate5 forment ainsi un « triptyque » remarquable, qui s’autorise des embardées comiques sur tous les terrains. Ces albums procèdent selon un alliage probant entre la simplicité graphique et une capacité sans limite à transgresser les normes et satiriser une société dont les travers appellent souvent à l’humour.

Tom est un con, Alexandre Georges
Lapin, janvier 2024, 224 pages

Cogito Ergo Seum, Jipeg
Lapin, janvier 2024, 128 pages

Patates (T05), David Berry
Gargouilles/Lapin, janvier 2024, 176 pages

« La Grande Encyclopédie » : à l’attention des jeunes curieux

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Les éditions Gallimard publient une nouvelle édition enrichie de La Grande Encyclopédie, un ouvrage collectif destiné à stimuler la curiosité et l’appétit de connaissance des jeunes de 9 à 15 ans. Avec plus de 9000 entrées, 2500 photos et schémas en couleurs, cette encyclopédie couvre une très grande variété de sujets, de l’Univers à la technologie, en passant par la biologie, la géographie, l’histoire, et bien plus encore.

L’évolution humaine, depuis ses premiers pas dans les vastes étendues d’Afrique, est une épopée fascinante qui s’étend sur des millions d’années. Cette histoire commence dans l’immensité de l’univers, un cosmos aux milliards de galaxies, au sein duquel notre planète Terre s’est formée il y a environ 4,5 milliards d’années.

La Terre, avec ses mers tumultueuses et ses montagnes majestueuses, a offert un berceau à la vie, qui a évolué des formes les plus primitives aux premiers hominidés. Ces hommes préhistoriques, adaptant leurs outils et leurs techniques, ont peu à peu franchi des caps en matière d’évolution. Ils ont progressivement migré, peuplant les différents continents et donnant naissance à une mosaïque de civilisations anciennes, desquelles on tient de précieux vestiges. 

Chacune de ces civilisations, de la Mésopotamie à l’Égypte ancienne, a apporté des contributions significatives, dans des domaines variés – de la Grèce, nous avons hérité la démocratie, des Arabes, l’algèbre, etc. L’écriture nous a fait entrer dans un nouvel âge, permettant la transmission du savoir et l’enregistrement de l’histoire. Dans le même temps, les arts ont fleuri, reflétant la beauté et la complexité des expériences humaines.

Le fil de l’évolution humaine s’est ensuite entremêlé avec des avancées scientifiques et technologiques remarquables. La révolution industrielle a ouvert la voie à l’ère moderne, avec ses machines complexes et ses innovations technologiques. La robotique et les IA, parmi les avancées les plus récentes, ont transformé non seulement les industries, mais aussi notre vie quotidienne, professionnelle comme domestique.

C’est toute cette trame, bien plus foisonnante encore, que déroule La Grande Encyclopédie. Ainsi, l’évolution humaine, de ses premiers pas en Afrique à l’exploration de l’univers et au-delà, nous apparaît succinctement, avec didactisme, dans une histoire de découvertes, d’adaptations et de progrès continus. 

Une encyclopédie qui s’adresse aux plus jeunes 

La Grande Encyclopédie procède par une structuration des connaissances en rubriques, fiches et encadrés, qui facilitent l’accès et la compréhension des sujets, même les plus complexes, pour un public jeune. La richesse visuelle de l’ouvrage, avec des illustrations abondantes, sert un double objectif : rendre l’apprentissage plus attrayant et faciliter la compréhension des différents concepts abordés. 

L’approche pédagogique, axée sur la curiosité et la multidisciplinarité, est un atout majeur. Elle incite les jeunes à explorer divers domaines de connaissance, éveillant ainsi un intérêt pour l’apprentissage continu. De plus, la mise en page ergonomique rend l’ouvrage à la fois attrayant et pratique. « La Grande Encyclopédie vise à encourager les jeunes lecteurs à faire leurs découvertes par eux-mêmes », annoncent par ailleurs les auteurs dans leur introduction. 

Petits bémols

Cependant, la concision des notices, bien que favorisant une lecture rapide, sélective et aisée, peut entraîner un manque de profondeur dans le traitement de certains sujets. Cette approche relativement superficielle pourrait limiter la compréhension approfondie de thèmes plus complexes qu’il n’y paraît. On reste souvent à la surface des choses, parfois un peu trop à l’égard des nombreuses nuances que l’on pourrait apporter (au football, aux IA, à l’art moderne…).

Cela étant, La Grande Encyclopédie se présente comme un outil essentiel pour les jeunes lecteurs désireux d’apprendre. Elle les encourage à explorer et à comprendre le monde qui les entoure, en proposant une vue panoptique et éclairée. Malgré ses quelques lacunes, l’ouvrage, très bel objet à contempler et consulter, pourrait tenir lieu d’incontournable pour toute bibliothèque familiale ou scolaire.

La Grande Encyclopédie, collectif
Gallimard, janvier 2024, 304 pages 

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3.5

Vanilla Sky : quand l’orgasme féminin s’accompagne d’un sourire diabolique

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En s’attelant au remake d’Ouvre les yeux d’Alejandro Amenábar, Cameron Crowe s’était investi corps et âme avec celle qui était alors son épouse, l’artiste Nancy Wilson, pour une véritable synergie de compétences et de talents. Chaque plan, chaque séquence, est rendu iconique. La bande son impacte les images de manière impressionnante. Les répliques se font plus ciselées, parfois plus subtiles. Les enjeux plus grands encore. La structure hollywoodienne devient un atout qui dessine les contours séduisants de l’American way of life pour mieux faire état de sa désillusion.

“ David était délicieux étant enfant… Sans le vinaigre, le miel n’est pas le miel… Ça valait presque le coup de mourir… Apprends à devenir un salaud !… Chaque seconde qui passe est une occasion de changer le cours de sa vie… Quatre fois, ça veut vraiment dire quelque chose… Quand tu couches avec quelqu’un, ton corps fait une promesse, que tu le veuilles ou non… On se retrouvera quand on sera tous les deux des chats… Est-ce que ce n’est pas ça, être jeune : croire, secrètement, qu’on sera le seul, dans toute l’histoire de l’humanité, à vivre éternellement ?… C’est quoi le bonheur pour toi, David ? ”

Cette présentation elliptique du film symbolise la mosaïque mentale du personnage joué par Tom Cruise ainsi que son aliénation progressive.

À l’origine de Vanilla Sky, un remake périlleux. Car Ouvre les yeux offrait déjà tout ce qu’il est possible d’attendre d’un drame psychologique mâtiné de science-fiction, avec ses questions vertigineuses sur l’identité, la mémoire, le subconscient et la perception du réel.

Et pourtant, Vanilla Sky, tout en étant particulièrement fidèle à l’esprit de son modèle, sait se distinguer par son style et une véritable passion, imprégnée, débordante, pour les failles et le pouvoir de l’American way of life, avec des questions en partie inédites.

Quel est son mérite quand on a tout acquis après la mort de son père ? Comment se distinguer de son héritage et de sa mémoire ? Quelle est notre valeur avec un visage défiguré ? Le modèle américain peut-il perdurer ? Qui va nous abandonner ? Qui va rester ? L’American Dream n’est-il, comme son nom l’indique, qu’un rêve, qu’une illusion ? Comment le percevoir ?

Mosaïque visuelle et sonore

L’idée d’une mosaïque est présente dans le récit, le montage, fait de flash-backs, d’ellipses, l’affiche même du film, la photographie (l’étalonnage “vanille” épisodique, les couleurs automnales, lumineuses, évanescentes) et l’incroyable bande originale pop/rock/électro/folk.

Les premiers plans assourdissants des buildings new-yorkais précèdent les notes de musique envoûtantes de Radiohead. Nancy Wilson joue de sa guitare avec des effets de froissements sonores qui accompagnent magistralement le spleen de chaque image. Les crescendos doux de Freur, ancêtre d’Underworld, évoquent les derniers vertiges, tandis que l’atmosphère évanescente de Sigur Rós achève de faire de Vanilla Sky un chavirement à sensations fortes.

Reposant sur les bases d’une comédie romantique classique, le long-métrage devient très vite une expérience ample, puissante et extrême — avec son lot de confusions, d’hallucinations, de machinations, de féeries, d’états de transe et de chocs traumatiques.

Les coups d’éclat d’un emblème

Représenté comme un emblème, Tom Cruise brille, et étonne. Il excelle dans la performance d’un personnage en crise qui devient de plus en plus dépassé par les événements, entre playboy désinvolte et homme défiguré, désincarné, qui tombe dans l’amour transi au point d’en dépérir. Les uns seront agacés par son omniprésence, les autres impressionnés par ses coups d’éclat : jubilation, stupeur, cynisme, dépression, aigreur, réenchantement, peur, déroute, paranoïa. Un panel d’émotions vastes le traverse et apporte ce qu’il faut d’intensité aux différentes scènes clefs et déterminantes qui parsèment le récit.

Le fait que l’acteur et Penélope Cruz soient tombés amoureux durant le tournage, renforce une complicité particulièrement séduisante à l’écran. Cette dernière, candide, douce et attachante, symbolise un idéal féminin exotique qui peut faire chavirer un homme.

Cameron Diaz, de son côté, est d’une justesse étonnante quand il s’agit d’être à fleur de peau ou d’incarner un fantasme diabolique et kamikaze. Rongée par la jalousie et pleine de ressentiment, elle s’impose comme la face sombre du rêve américain.

Jason Lee joue un ami envieux, manquant de confiance en lui, pouvant être tour à tour loyal ou blessant.

Kurt Russel est une aide qui se veut précieuse, proche d’une figure paternelle, à l’étonnante sincérité.

Timothy Spall, enfin, personnage inédit par rapport à l’original, est un allié touchant qui semble comprendre les aspirations profondes du personnage de Tom Cruise.

Le dernier voyage

Par son esthétique particulièrement soignée, forte, imposante, son histoire qui multiplie les pistes, ses enjeux émotionnels profonds et intenses, sa musique prégnante, Vanilla Sky est un concert son et lumière, une symphonie visuelle qui finit par percer la bulle de l’American Dream.

C’est par un sublime voyage dans l’espace-temps, semblable à une expérience de mort imminente, que le tout s’achève.

Tom Cruise dira du film qu’il s’agit de sa plus grande fierté, alors qu’il avait déjà tourné Eyes Wide Shut, le diamant noir de sa filmographie.

Alejandro Amenábar témoignera de sa profonde admiration” pour le travail de Cameron Crowe et “ses aspects irrévérencieux” : “Les deux films chantent la même chanson, mais avec des voix assez différentes : l’un aime l’opéra et l’autre le rock and roll.”

Le remake devant énormément à l’original, on peut voir les deux versions comme les deux faces d’une même pièce, ayant généré quelque chose de plus vaste, de plus grand. C’est aussi un des objectifs du cinéma en tant qu’art.

Bande-annonce : Vanilla Sky

Fiche technique : Vanilla Sky

Synopsis : Dans un établissement pénitentiaire, David Aames raconte son histoire au docteur McCabe, qui surveille attentivement la santé du détenu. Homme comblé, David était autrefois à la tête d’une importante maison d’édition, à New York. Cette vie sans embûche semblait n’être perturbée que par la surveillance, fort pesante, du Conseil d’administration, les 7 Nains.

  • Titre original et français : Vanilla Sky
  • Titre québécois : Un ciel couleur vanille
  • Réalisation : Cameron Crowe
  • Scénario : Cameron Crowe, d’après le film Ouvre les yeux (Abre los ojos) écrit par Alejandro Amenábar et Mateo Gil
  • Musique : Nancy Wilson
  • Photographie : John Toll
  • Montage : Joe Hutshing et Mark Livolsi
  • Production : Tom Cruise, Paula Wagner et Cameron Crowe
  • Sociétés de production : Cruise/Wagner Productions et Vinyl Films, en association avec Sogecine, Summit Entertainment et Artisan Entertainment
  • Sociétés de distribution : Paramount Pictures, United International Pictures
  • Pays d’origine : Unis États-Unis
  • Langue originale : anglais
  • Format : couleur (DeLuxe) – 35 mm (Panavision) – 1,85:1 – son DTS Dolby Digital
  • Genre : thriller, science-fiction, drame
  • Durée : 128 minutes
  • Dates de sortie : 14 décembre 2001 (États-Unis), 23 janvier 2002 (France)
  • Tom Cruise (VF : Yvan Attal ; VQ : Gilbert Lachance) : David Aames
  • Penélope Cruz (VF : Léonor Canales ; VQ : Viviane Pacal) : Sofia Serrano
  • Cameron Diaz (VF : Barbara Tissier ; VQ : Camille Cyr-Desmarais) : Julianna « Julie » Gianni
  • Kurt Russell (VF : Philippe Vincent ; VQ : Jean-Luc Montminy) : Dr Curtis McCabe
  • Jason Lee (VF : David Krüger ; VQ : Benoît Éthier) : Brian Shelby
  • Noah Taylor (VF : Fabien Briche ; VQ : François Godin) : Edmund Ventura
  • Timothy Spall (VF : José Luccioni) : Thomas Tipp
  • Tilda Swinton (VF : Laurence Bréheret ; VQ : Natalie Hamel-Roy) : Rebecca Dearborn
  • Johnny Galecki (VQ : Louis-Philippe Dandenault) : Peter Brown
  • Armand Schultz (VF : Gabriel Le Doze ; VQ : Daniel Picard) : Dr Pomeranz
  • Conan O’Brien (VQ : Luis de Cespedes) : lui-même
  • W. Earl Brown : le barman
  • Steven Spielberg : un invité à la fête de David (caméo)
  • Michael Shannon : Aaron
  • Alicia Witt : Libby
  • Laura Fraser : le Futur
  • Ken Leung : l’éditeur du magazine
Note des lecteurs3 Notes

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