Accueil Blog Page 111

« Paris-Damas : Liaisons mortelles » : les aspérités de la géopolitique

0

Paris-Damas : Liaisons mortelles de Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero, édité par Delcourt dans sa collection « Encrages », explore les relations tumultueuses et parfois mortifères entre la France et la Syrie sous la dynastie des Assad. Cette bande dessinée historique met en lumière quarante ans de manipulations, d’accords secrets et d’attentats, mais aussi de fascination-répulsion, qui ont profondément marqué ces deux pays. Elle révèle par ailleurs des aspects encore méconnus des relations bilatérales, de la période du mandat français jusqu’à la guerre civile syrienne actuelle.

L’œuvre débute en rappelant un fait historique déterminant : le protectorat exercé par la France sur la Syrie entre 1920 et 1946. C’est au sortir de la Première Guerre mondiale, en vertu des accords Sykes-Picot de 1916, que la France reçoit la tutelle de la Syrie et du Liban. Cet épisode est fondamental pour comprendre la structure sociale et politique du pays qui, bien qu’émancipé de la tutelle ottomane, se retrouve alors sous une nouvelle domination, cette fois française, contre laquelle s’insurgent les nationalistes syriens, qui aspirent à une indépendance totale. La France impose cependant son mandat, restructure la région et accompagne la création de l’État libanais, une plaie ouverte dans les relations entre les deux pays.

Dans ce contexte difficile et souvent conflictuel, la France va jouer un rôle important dans l’ascension des Alaouites, une minorité longtemps marginalisée. Le mandat français permet à cette communauté d’accéder à des positions de pouvoir, notamment dans l’armée et l’enseignement, un changement qui a des répercussions directes sur la crise syrienne contemporaine. La montée des tensions entre la majorité sunnite et la minorité alaouite, représentée par la famille Assad, prend en effet racine dans cette première réorganisation sociopolitique, favorisée par la France.

L’ascension d’Hafez el-Assad : des ambitions nationales à la domination régionale

Un des chapitres centraux de Paris-Damas : Liaisons mortelles est consacré à l’ascension d’Hafez el-Assad, une figure incontournable dans l’histoire contemporaine syrienne. Ancien militaire formé à l’Académie militaire syrienne, il gravit les échelons jusqu’à devenir chef d’état-major de l’armée. Un coup d’État en 1970 lui permet de s’emparer du pouvoir pour ne plus le lâcher. Dès le début de son règne, Hafez el-Assad rêve de restaurer la « Grande Syrie » et de récupérer le plateau du Golan occupé par Israël.

Sur la scène intérieure, son règne est marqué par l’instauration de l’état d’urgence et une répression féroce des opposants, principalement des Frères musulmans, qui initient une guérilla urbaine de plus en plus violente (cf. Hama). Le régime d’Assad se distingue cependant par une répression se déroulant en partie sous cape : plutôt que de recourir aux massacres de masse comme Saddam Hussein en Irak, Assad préfère remplir les prisons, orchestrer un système de délation massif et généraliser les opérations de surveillance menées par les services secrets, particulièrement la moukhabarat de l’armée de l’air.

Les relations troubles entre la France et la Syrie sous les Assad

Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero s’intéressent de près aux relations diplomatiques mouvementées entre la France et la Syrie sous Hafez et Bachar el-Assad. Alors que François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy n’ont pas hésité à s’afficher publiquement aux côtés des Assad, les relations ont parfois été tendues, notamment en raison du soutien syrien au terrorisme international dans les années 1980.

La bande dessinée revient sur les attentats qui ont ensanglanté la France en 1986, mais aussi sur les kidnappings de ressortissants français au Liban, orchestrés par des groupes proches du régime syrien. La présence militaire syrienne au Liban, qui atteint son apogée avec 40 000 soldats en 1990, devient quant à elle une source de friction constante entre Paris et Damas. Hafez el-Assad cherche à mettre son voisin en coupes réglées. Cependant, malgré ces tensions, le président syrien parvient à restaurer une certaine respectabilité internationale en rejoignant la coalition menée par les États-Unis lors de la première guerre du Golfe en 1991.

Le passage de témoin à Bachar el-Assad et la dégradation des relations franco-syriennes

Les réélections d’Hafez el-Assad succédaient de longues périodes de préparation dignes des propagandes staliniennes. Sa succession disputée est également traitée dans Paris-Damas : Liaisons mortelles. Le chapitre consacré à l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, après la mort de son père en 2000, permet d’évoquer les espoirs initiaux suscités par ce jeune président formé en Europe, mais aussi la rapide désillusion qui s’ensuivit. La bande dessinée montre notamment comment Jacques Chirac, qui avait assisté aux funérailles de Hafez el-Assad, se rapproche de Bachar, avant que l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri en 2005, perçu par Paris comme une manœuvre de Damas, ne vienne passablement dégrader ces relations.

Sous Nicolas Sarkozy, la relation avec la Syrie connaît une brève embellie, avant de sombrer à nouveau dans l’hostilité lorsque la révolte du printemps syrien de 2011 se transforme en guerre civile. La France, sous François Hollande, prend une position ferme contre le régime syrien et soutient l’opposition, marquant la fin des relations historiques entre Paris et Damas.

Paris-Damas : Liaisons mortelles retrace ainsi, étape par étape, les grandes lignes des relations franco-syriennes. Les auteurs éclairent des événements contemporains majeurs tels que les attentats en France et la guerre civile en Syrie. Ils énoncent aussi les mécanismes dictatoriaux qui ont présidé au règne des Assad. Un rappel sombre mais nécessaire des noces sanglantes entre Paris et Damas, où politique et violence s’entrelacent inextricablement.

Paris-Damas : Liaisons mortelles, Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero
Delcourt/Encrages, septembre 2024, 136 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Franquin et moi : Entretiens avec Numa Sadoul » : effeuiller une icône de la BD

Numa Sadoul, écrivain, critique et essayiste, a marqué l’histoire de la bande dessinée en France par une approche originale et érudite de cet art alors souvent relégué au divertissement populaire. Sa carrière est jalonnée de rencontres et d’amitiés sincères avec des figures emblématiques du neuvième art, telles que Gotlib, Moebius ou encore Franquin. C’est sur ce dernier qu’il revient généreusement dans Franquin et moi, un ouvrage d’entretiens incontournable, conçu en collaboration avec Christelle Pissavy-Yvernault.

Avec ce livre, Numa Sadoul ouvre une nouvelle fenêtre sur le processus créatif du père de Gaston Lagaffe, mais aussi sur sa personnalité et sa carrière. Il offre par ailleurs une plongée passionnante dans les coulisses de la bande dessinée franco-belge, dont le paysage a considérablement changé au fil des années.

Le point de départ de cette aventure remonte à 1970, lorsque Sadoul, alors jeune étudiant, prend contact avec Franquin par courrier. À l’époque, il travaille sur un mémoire consacré aux archétypes familiaux dans la bande dessinée, une étude dans laquelle il analyse des séries phares telles que Spirou et Fantasio, Astérix ou encore Bob et Bobette. Cet échange épistolaire marque le début d’une longue amitié et d’une collaboration fructueuse entre les deux hommes, dont le présent ouvrage résulte. 

En 1971, Numa Sadoul rencontre Franquin en personne, et de cette première entrevue naît une complicité qui se poursuivra pendant des décennies. Cette relation, à la fois intellectuelle et affective, transparaît tout au long du livre Franquin et moi, où l’écrivain et critique partage non seulement des souvenirs personnels, mais aussi des réflexions sur l’œuvre de Franquin et la bande dessinée en général.

Franquin et moi dresse ainsi le portrait d’un artiste en constante autocritique, un créateur qui se remettait sans cesse en question. Franquin, souvent perçu comme un perfectionniste, exprime dans ces dialogues son souhait d’être entouré de critiques plus exigeants, semblables à ceux du monde littéraire, afin de pousser toujours plus loin son art. Cette quête d’excellence et cette recherche perpétuelle de nouveaux défis sont d’ailleurs au cœur de la création de Gaston Lagaffe, un personnage exutoire pour Franquin, qui l’a aidé à surmonter certains tourments personnels.

Numa Sadoul met également en lumière les relations complexes entre le scénariste et son éditeur, Charles Dupuis, où l’admiration l’emportait manifestement sur l’amitié. L’ouvrage révèle également l’influence des amis et collègues de Franquin, partenaires créatifs et vecteurs d’une émulation souvent saine. Yvan Delporte est quant à lui décrit avec un côté anarchiste qui explique peut-être sa mise à l’écart du journal qu’il dirigeait – mais aussi ses relations difficiles avec Liliane Franquin, citée à de multiples reprises, et notamment au regard des négociations contractuelles qu’elle menait pour son mari.

Franquin et moi nous offre surtout un portrait intime et nuancé d’un homme sensible et vulnérable, jugé d’une grande honnêteté intellectuelle. Sadoul décrit Franquin comme un artiste profondément humble, et même frappé par le syndrome de l’imposteur, toujours en quête de légitimité malgré son immense succès. La relation entre les deux hommes a évolué au gré des circonstances : un lien d’amitié les unissait et parfois, Sadoul se montrait admiratif et bienveillant à l’endroit de Franquin quand, à d’autres moments, il endossait plutôt le rôle du « guide » ou du « conseiller ». 

Cette amitié sincère et respectueuse est au cœur de l’ouvrage, qui nous permet de découvrir un Franquin à la fois fragile et génial, toujours prêt à partager ses doutes et ses réflexions. On en apprend également davantage sur Sadoul, qui a vécu en tant que fils de famille entretenu au début de sa carrière, alors que l’écriture et le théâtre ne lui rapportaient presque rien. Il a aussi collaboré à un fanzine belge clandestin et très virulent, au sein duquel il animait une rubrique intitulée « Les Colères de Milsabor ». Là-bas, sous pseudonyme, il réglait ses comptes avec pas mal de gens et s’en prenait même à… lui-même !

Au rand des anecdotes, il est également question de l’opéra, méconnu par les auteurs de bandes dessinées, de l’époque où les illustrateurs étaient grugés par les éditeurs, de la perception du neuvième art ou encore de la parution et la réédition difficile de ces entretiens menés avec Franquin. Le tout entre des commentaires sur Hergé, Peyo ou Jean-François Moyersoen.

Franquin et moi est ainsi bien plus qu’un simple recueil d’entretiens ; c’est un témoignage précieux sur l’histoire de la bande dessinée et sur la personnalité complexe de l’un de ses plus grands représentants. L’ouvrage de Numa Sadoul et Christelle Pissavy-Yvernault, enrichi par une iconographie abondante comprenant notamment des extraits de courriers, s’inscrit dans la lignée des Cahiers de la bande dessinée, qui s’intéressaient à des auteurs bien spécifiques. L’ensemble le rend à nos yeux indispensable à tout amateur qui se respecte.

Franquin et moi : Entretiens avec Numa Sadoul, Christelle Pissavy-Yvernault et Numa Sadoul
Glénat, octobre 2024, 240 pages 

Note des lecteurs0 Note
5

« Saturne » : voyage au cœur des anneaux

0

Saturne, le troisième volume de la série Système Solaire (Glénat), co-créé par Bruno Lecigne et Federico Dallocchio, nous emmène dans une aventure scientifique et exploratoire aux confins de la géante gazeuse, une planète aux anneaux aussi énigmatiques que captivants…

Dans la continuité des précédents volumes consacrés à Mars et Jupiter, Saturne nous plonge dans l’exploration de cette géante gazeuse, accompagnée d’un équipage scientifique terrien voyageant à bord d’un vaisseau extraterrestre. Cette nouvelle étape de la mission marque une avancée cruciale alors que les chercheurs s’approchent des imposants anneaux de la planète. À mesure que le groupe pénètre dans ce disque de gaz et de glace, les mystères de Saturne se dévoilent, assouvissant la curiosité scientifique de astronautes. 

L’un des aspects intrigants abordés dans l’album est l’origine récente des anneaux. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ceux-ci pourraient avoir moins de 100 millions d’années. Une hypothèse est d’ailleurs soulevée : un gros astéroïde ou une lune aurait été pulvérisé, son cœur absorbé par la planète et son manteau glacé capturé pour former ces fameux anneaux. 

Comme les épisodes précédents, Saturne se démarque par son approche documentée de la planète. L’œuvre aborde non seulement les caractéristiques physiques de Saturne mais aussi ses satellites, notamment Titan, la plus grande lune de la planète. Riche en eau gelée et en roche, elle est la seule lune de Saturne à posséder une atmosphère dense. Comme la Terre, elle connaît des saisons et pourrait même abriter un milieu propice au développement d’une chimie organique complexe. L’ouvrage n’oublie pas d’évoquer Japet, une autre lune de Saturne. 

L’un des thèmes centraux de cet album est le rôle que Saturne a joué dans la formation et la dynamique du Système solaire. Cette planète, sixième en distance par rapport au Soleil, est la deuxième plus grande en taille et en masse après Jupiter. Aplatie, très peu dense, elle est composée majoritairement de gaz légers tels que l’hydrogène et l’hélium.

L’album revient plus généralement sur le processus de formation des planètes géantes à partir de nuages protoplanétaires. Saturne, avec ses caractéristiques atmosphériques extrêmes, ses vents violents et son orbite lente autour du Soleil (près de 30 années terrestres pour un tour complet), est le reflet d’un équilibre cosmique complexe.

En marge de ces considérations scientifiques, qui nous permettent de rappeler le partenariat initié avec l’Observatoire de Paris, la dimension purement fictionnelle se caractérise par des événements structurés autour d’une trahison humaine et d’une épidémie extraterrestre. Cela offre un cadre fonctionnel aux informations distillées mais relève cependant de l’anecdote.

Ludique et didactique, sublimé par la qualité des illustrations de Federico Dallocchio, l’album se clôture par un dossier pédagogique qui offre une synthèse détaillée sur Saturne, abordant des sujets complexes comme sa structure interne, son atmosphère turbulente ou encore ses puissantes tempêtes. Les lecteurs curieux y trouveront des réponses à des questions essentielles telles que les spécificités des anneaux ou la magnétosphère qui enveloppe la planète.

Alors que l’humanité s’interroge de plus en plus sur son avenir et sur ses ressources, Saturne propose de décentrer notre regard avec une réflexion sur les innombrables trésors que le Système solaire pourrait encore nous révéler. 

Saturne, Bruno Lecigne et Federico Dallocchio 
Glénat, octobre 2024, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Warhol, la bio graphique non officielle

0

Parution simultanée aux éditions Larousse de cette bio graphique de l’Américain Andy Warhol et de celle de l’Anglais David Hockney, un choix bien pensé car les deux artistes se sont rencontrés et sont des expérimentateurs modernes ayant marqué les esprits, chacun dans son style.

Cet album est la traduction de la version originale en anglais qui m’incite à penser que les éditions Larousse envisagent une collection de telles bio graphiques de peintres sur le même principe. D’ailleurs, l’illustrateur (Marco Maraggi) est l’auteur d’une BD biographique sur Banksy. Ceci dit, ici nous avons affaire à une BD de facture assez classique, alors que la bio graphique de David Hockney est davantage un livre illustré, comportant pas mal de textes mais sans cases ni bulles. Par contre, cette bio d’Andy Warhol comporte des chapitres respectant la chronologie de sa vie, probable modèle de celle de David Hockney.

Aspirations, inspiration

Après cinq pages de présentation de l’artiste (dont un dessin tout à fait dans son style), nous apprenons qu’Andy Warhol est né à Pittsburgh, ville marquée par son industrie de l’acier. Jeune, il préférait lire ses BD que se socialiser. Ainsi il jouait peu avec ses frères et préférait la compagnie de sa mère dont il resta proche toute sa vie. Par contre, Andy perdit son père encore jeune, apparemment sans en être trop affecté. Déjà adolescent il aimait beaucoup dessiner et il se dirigea vers l’univers de la publicité qui le marqua durablement. Ainsi, il apprit à reconnaître ce qui avait une chance de séduire le plus grand nombre. Mais il ne voulait pas s’éterniser dans cet univers lié à la société de consommation, car son ambition était bien de faire carrière comme artiste. Et, bien-sûr, c’est à New York que tout cela se passait. Il y travaillait, voyait ce que certains concevaient. Mais, considéré comme un publicitaire, il restait à l’écart du microcosme évoluant dans les galeries d’art qui le fascinaient. Jusqu’au jour où il conçut ce qui devint sa marque de fabrique : la représentation d’objets symboliques de la société de consommation de l’époque. Voilà qui explique que Warhol soit considéré comme représentant du pop art car l’expression signifie art populaire (elle peut donc correspondre à bien d’autres artistes).

Un état d’esprit

Bien que l’album mentionne les jalons essentiels de la carrière artistique d’Andy Warhol, le scénario de Michele Botton simplifie considérablement son évolution. Ainsi, Warhol exposa avant de concevoir ses fameuses représentations de boîtes de soupe Campbell’s. Et, si l’album le montre en train d’y travailler, il ne se risque pas à montrer l’œuvre reproduite plus ou moins fidèlement. Idem pour l’illustration de couverture où un badge mentionne « Non officiel et non autorisé » très révélateur. Cela évite l’inévitable comparaison au désavantage de la BD, mais cela présente l’inconvénient de ne donner qu’une idée beaucoup trop vague de pourquoi l’œuvre de Warhol a marqué les esprits. Cette bio graphique se concentre sur la vie de l’artiste, relatant par exemple la tentative d’assassinat dont il fut victime. Elle s’intéresse aussi au caractère ambigu du personnage, avec son look caractéristique entretenu au fil des années par l’usage de perruques, mais aussi par son comportement général en public et notamment lors d’interviews. En effet, son caractère réservé l’incitait à faire des réponses plutôt laconiques qui finalement pouvaient être prises pour des provocations, avec une capacité à pousser la plaisanterie jusqu’au cynisme. Dans cet esprit, il est dommage que sa réflexion sur le quart d’heure de célébrité accessible à tout un chacun n’apparaisse que sous forme allusive, alors que c’est quelque chose d’emblématique du personnage. Ceci dit, la BD met suffisamment l’accent sur le talent de Warhol pour mettre en scène tout ce qu’il avait en tête. Ce qui amène logiquement à évoquer son activité cinématographique où, là aussi, il n’hésita pas à miser sur la provocation. N’oublions pas de signaler que Warhol se plaisait à évoluer au milieu de celles et ceux qui faisaient l’activité artistique new-yorkaise, faisant en sorte que son propre atelier « La Factory » soit ouvert à tous ceux qui voulaient y venir. C’est ainsi qu’il côtoyait par exemple des musiciens et qu’il fut amené à travailler avec et pour eux (seule œuvre représentée, la fameuse banane comme illustration de pochette de l’album Velvet underground and Nico où sa signature apparaît bien en évidence). L’album signale donc ses multiples relations, alors que bizarrement il passe quasiment sous silence sa vie sentimentale. Par contre, il fait un choix narratif original et bien dans l’esprit du personnage, en lui faisant raconter toute sa vie comme s’il était vivant, alors qu’il est mort en 1987, à la suite d’une banale opération de la vésicule.

Pour conclure

Cet album a le mérite de donner une idée assez complète du personnage Andy Warhol, artiste complexe dont la célébrité doit autant à son talent original qu’à sa personnalité lui permettant de bien sentir tout ce qu’il pouvait se permettre, et ce dans de nombreux domaines artistiques. Ce qui ne l’empêcha pas de provoquer une rancœur importante à la base de la tentative d’assassinat dont il ne réchappa que de justesse.

Warhol la bio graphique, Michele Botton (scénario) et Marco Maraggi (dessin)

Larousse : sorti le 11 septembre 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Retour sur « Les Grands Moments de l’histoire du rock »

Les Grands Moments de l’Histoire du Rock, d’Ernesto Assante, permet de prendre le pouls de l’évolution d’un genre musical qui a profondément marqué le XXe siècle. Avec une couverture chronologique sélective, ce beau-livre riche en illustrations nous emmène des prémices du rock’n’roll en 1954, avec le premier concert d’Elvis Presley, jusqu’à des événements contemporains marquants, comme le concert Together at Home en 2020, symptomatique de la période de confinement. L’auteur prend le parti, judicieux, de découper l’histoire du rock à travers des concerts emblématiques, des festivals mythiques et des artistes devenus légendaires…

Quand il s’agit d’évoquer les moments fondateurs du rock, il est difficile de passer à côté du premier concert d’Elvis. Après un premier enregistrement financé par sa mère en 1954, avec les morceaux « That’s All Right (Mama) » et « Blue Moon of Kentucky », produits par Sam Phillips à Memphis, le jeune Presley commence déjà à se faire un nom, à l’âge de 19 ans. Bientôt, c’est une performance au Bon Air Club, à Memphis, qui déclenchera un enthousiasme massif préfigurant l’explosion de sa carrière et l’avènement du rock’n’roll. Ces événements, résumés dans un dossier dédié, ne sont qu’une première étape dans une période riche en découvertes, où les guitares électriques et les sonorités blues prennent le dessus sur les ballades d’après-guerre. Ce sont des moments comme celui du duckwalk de Chuck Berry ou l’ascension fulgurante de Buddy Holly qui illustrent le changement radical de la scène musicale.

L’un des mérites d’Ernesto Assante est d’ailleurs de lier ces événements musicaux à des contextes sociaux plus larges. Le rock’n’roll des années 50 n’est pas qu’un mouvement musical, il reflète aussi la rébellion des jeunes contre une société conservatrice, avant un empouvoirment et un engagement social des artistes. En s’ancrant dans des événements précis, l’auteur nous permet de comprendre l’impact sociétal de ces concerts historiques. Le rock’n’roll est ainsi présenté comme la bande-son d’une révolte générationnelle, qui se diversifie dès les années 60, puis s’intellectualise. Les Beatles, les Stones, les Pink Floyd constituent des événements à eux seuls. Mais à leurs côtés figurent le Monterey Pop Festival ou le concert de Johnny Cash à la prison de Folsom, dans un mouvement où l’histoire personnelle de l’artiste entre en résonance avec les souffrances que renferment les murs de l’établissement pénitentiaire. 

Le livre consacre une large place aux festivals des années 70, dont le légendaire Woodstock. Ce festival, comme le verbalise l’auteur, était non seulement un événement musical de premier plan, mais aussi comme un acte politique et social, reflétant les aspirations et les luttes de la jeunesse de l’époque. Après une organisation chaotique, l’affluence fut énorme pour ce nouveau symbole de la contre-culture américaine. Autre fait notable : la performance de James Brown à Boston en 1968, juste après l’assassinat de Martin Luther King, exemple puissant de la manière dont le rock peut servir de tribune pour exprimer les douleurs et les espoirs d’une génération. Dans un contexte explosif, Boston suivra les appels au calme de James Brown et échappera une nuit aux émeutes terribles qui sévissaient partout ailleurs sur le territoire américain.

Dans ses chapitres finaux, Ernesto Assante montre que le rock, même s’il perd de son hégémonie, continue d’inspirer et de se transformer. Des moments comme la reformation de Led Zeppelin ou les concerts de U2 dans les années 90 prouvent que le rock n’a jamais véritablement disparu. Et l’auteur de mettre en exergue des événements récents, comme l’hommage à Freddie Mercury en 1992 ou l’apparition de Tupac en hologramme à Coachella en 2012, authentique prouesse technique. Entretemps, le rock aura montré toutes ses facettes : le concert de bienfaisance Live Aid de 1985, référence en matière de mobilisation, vient en aide à une Ethiopie en pleine famine ; Kurt Cobain, leader de Nirvana, donne un dernier concert à Munich en mars 1994, où il apparaît passablement déprimé, avant sa disparition tragique ; le Human Rights Now! Tour est lancé en septembre 1988 à Wembley par Amnesty International, pour célébrer les 40 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, et a rassemblé des foules immenses dans plusieurs pays, tout en renforçant l’aura de Bruce Springsteen, icône du rock en prise directe avec son temps. 

Les Grands Moments de l’Histoire du Rock est un ouvrage précieux pour tout amateur de musique. Ernesto Assante réussit à allier érudition et accessibilité, en passant en revue des décennies d’évolution musicale tout en situant chaque événement dans son contexte historique et culturel. Son livre montre comment le rock a accompagné et même façonné notre modernité et continue, même aujourd’hui, à résonner bien au-delà du seul plan musical. 

Les Grands Moments de l’histoire du rock, Ernesto Assante 
L’Imprévu, octobre 2023, 272 pages

 

Note des lecteurs0 Note

4

Quand vient l’automne : un opus qui manque un peu de lumière

Quand vient l’Automne : il ne faudrait pas que l’automne de François Ozon arrive, que son cinéma se dessèche telles les feuilles mortes. Ce nouveau film est assez plat et vain, et se laisse regarder sans plaisir, mais sans déplaisir non plus.

Synopsis :  Michelle, une grand-mère bien sous tous rapports, vit sa retraite paisible dans un petit village de Bourgogne, pas loin de sa meilleure amie Marie-Claude. A la Toussaint, sa fille Valérie vient lui rendre visite et déposer son fils Lucas pour la semaine de vacances. Mais rien ne se passe comme prévu.

Mon Crime

Jamais échaudé par le visionnage d’un récent Ozon qu’on n’a pas apprécié (Mon crime, pour ne citer que lui), on rempile toujours à la sortie d’un de ses films, tant il nous a apporté beaucoup de bonheur dans ses œuvres, surtout celles du début. Année après année pourtant, la loterie semble de plus en plus hasardeuse, on passe d’un très beau Grâce à Dieu, à un Mon Crime un peu vain, ou encore à un Peter von Kant plutôt bien vu. Quand vient l’Automne fait partie des films dont on ne comprend pas trop l’intention.

Michelle (Hélène Vincent) est une grand-mère qui vit seule à la campagne. Belle maison, beau jardin : elle vit une retraite paisible pas si paisible. La manière dont François Ozon filme les journées de Michelle a quelque chose d’un documentaire et pourtant d’étourdissant. Tel un ouragan, elle virevolte dans tous les sens, des fourneaux à l’étage, du jardin au hangar, presque intranquille dans son attitude. Elle attend l’arrivée de sa fille Valérie (Ludivine Sagnier, de retour chez Ozon) qui vient déposer Lucas son petit-fils pour les vacances. Quand elle entend la voiture dans l’allée, elle jette un œil dans le miroir, rectifie sa coiffure d’un geste et se met  du rouge à lèvres :  ce n’est pas une habituée qu’elle reçoit, elle y met des formes. De fait, sa relation avec Valérie est très tendue, presque agressive de la part de cette dernière, d’emblée très antipathique. Le cinéaste reste intéressant quand il apporte de telles petites touches subtiles pour nous éclairer sur ce qu’il se passe.

En revanche, le film est vraiment indigeste quand Ozon enfile ses gros sabots. Marie-Claude (Josiane Balasko), la meilleure amie de Michelle, est atteinte d’un cancer. Dès sa première apparition, on la voit fumer, cigarette après cigarette. Quand un jour, les deux amies vont aux champignons, comme à leur habitude, on comprend vite qu’un drame va arriver. Les gros plans sur les champignons, l’œil scrutateur de Marie-Claude, tout est assez téléphoné. De même, le traitement de Vincent (Pierre Lottin), le fils de Marie-Claude tout juste sorti de prison : une caricature sur pattes, aussi bien côté voyou que côté grand cœur (il jouera un rôle important dans la vie de Michelle, et à sa décharge, apporte la partition la plus émouvante au film).
La bande-annonce nous vend Quand vient l’Automne comme un thriller, mais on est assez loin de Chabrol ou de Hitchcock, à se demander si tel est vraiment le propos du film.

Hélène Vincent et Josiane Balasko font un travail très correct, mais leurs personnages forment un duo un peu poussif ; on ne ressent pas vraiment la force de leur amitié, et ce n’est pas cette cueillette de champignons toxiques ou ce petit verre de vin blanc au coin d’une table de cuisine, malgré un environnement avenant, qui pourrait nous faire changer d’avis. Elles partagent un secret qui fait pschitt quand il est dévoilé. Beaucoup de personnes meurent, mais très peu de larmes sont versées. Tout se passe comme si les événements arrivaient à toute berzingue  les uns derrière les autres, en les effaçant aussi vite qu’ils sont apparus, sans que les personnages puissent avoir le temps de s’appesantir. Un parti pris qui n’est pas en cohérence avec ce qui aurait pu être une des directions du film, qui serait de donner à voir une certaine vieillesse, dans sa vulnérabilité (Michelle a des absences, Marie-Claude est rattrapée par la maladie).

Quand vient l’Automne n’est pas le meilleur film de François Ozon. Il est très bien filmé, mettant en valeur une belle campagne française dans ses ors d’automne, mais à l’instar du récent Le Roman de Jim des frères Larrieu, il est trop linéaire et manque d’une étincelle, d’une inventivité. Peut-être le cinéaste devrait laisser de côté la quantité pour retrouver la qualité de son cinéma qu’on a plaisir à aimer.

Quand vient l’automne – Bande annonce

Quand vient l’automne – Fiche technique

Réalisateur : François Ozon
Scenario : François Ozon, Philippe Piazzo
Interprétation : Hélène Vincent (Michelle Giraud), Josiane Balasko (Marie-Claude Perrin), Ludivine Sagnier (Valérie Tessier), Pierre Lottin (Vincent Perrin), Garlan Erlos (Lucas), Sophie Guillemin (La capitaine de police), Malik Zidi (Laurent Tessier), Paul Beaurepaire (Lucas 18 ans)
Photographie : Jérôme Alméras
Montage : Anita Roth
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Producteur : François Ozon
Maisons de production : FOZ, Coproduction : France 2 Cinéma, Playtime
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 102 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 02 Octobre 2024
France – 2024

Note des lecteurs0 Note

3

« Mercader, l’homme qui tua Trotsky » : une enquête entre espionnage et réalité historique

0

Mercader, l’homme qui tua Trotsky, de Patrice Perna et Stéphane Bervas, nous renvoie aux méandres de l’enquête policière et de l’histoire politique du XXe siècle. Ce premier tome, publié aux éditions Glénat, propose une immersion glaçante dans le bloc de l’Est des années 1970. À travers une investigation menée en 1978 à Prague, l’album revisite l’assassinat de Léon Trotsky par l’un des espions les plus célèbres du NKVD : Ramón Mercader. Une lecture qui s’inscrit à la croisée de l’Histoire, de la politique et du polar d’espionnage.

L’album démarre en juin 1978, à Prague, où deux enquêteurs du SKPV, la police d’investigation tchécoslovaque, sont envoyés sur les lieux d’un possible suicide. La victime, tombée du cinquième étage, est un homme à l’identité multiple : Ramón Ivanovitch, Jacques Mornard, Franck Jacson, et surtout Ramón Mercader. Ce nom, familier aux férus d’histoire, est celui de l’homme qui assassina Léon Trotsky en 1940 à Mexico, un acte marquant de l’histoire de l’Union soviétique et du mouvement communiste international.

Patrice Perna et Stéphane Bervas, dans cet album, mêlent savamment fiction et vérité historique. Le récit est construit autour de la découverte d’un mystérieux manuscrit, retrouvé dans l’appartement de Mercader, qui revient sur les détails de l’« Opération canard », code utilisé pour désigner l’assassinat de Trotsky. Le cadre narratif, centré sur l’enquête menée par l’inspecteur Pavel Dvorak, permet de distiller progressivement des informations sur le parcours de Mercader, tout en résonnant avec les tensions géopolitiques de la Tchécoslovaquie communiste.

Le cœur de cet album repose sur l’évocation de l’assassinat de Léon Trotsky. Ramón Mercader, sous couvert de plusieurs identités, s’introduit dans l’entourage de Trotsky à Mexico au cours des années 1938-1940. Et pour comprendre comment il s’y est pris, une reconstitution minutieuse, sous forme de flashback, irrigue l’album et s’accompagne de détails historiques, notamment sur le rôle du NKVD, la police secrète soviétique, qui orchestre cette opération dès 1938, sous les ordres directs de Staline. Ce dernier, redoutant l’influence de Trotsky et ses critiques acerbes à l’égard du régime, le considère comme une menace à éliminer à tout prix. 

L’intrigue principale de l’album se déroule ainsi à Prague, en pleine guerre froide. Pavel Dvorak, jeune policier marqué par une histoire familiale traumatisante liée au nazisme, se trouve rapidement confronté à des forces qui le dépassent. Les autorités communistes de Tchécoslovaquie, en étroite collaboration avec le KGB, surveillent étroitement chaque étape de son enquête. L’ombre du KGB plane tout au long du récit, et les implications politiques du manuscrit de Mercader rendent l’affaire particulièrement délicate.

En parallèle, les auteurs nous plongent dans l’ambiance suffocante du bloc de l’Est. La présence des chaînes de télévision occidentales, considérées comme un privilège réservé aux agents du régime, ou encore la mention de la Coupe du monde, montrent comment la population aspire à un semblant de normalité au milieu des restrictions et de la surveillance omniprésente. La description de l’inspecteur Josef, un vétéran désillusionné et fainéant qui semble percevoir son métier comme un labeur absurde, ajoute une dimension très humaine à ce décor totalitaire. Au fond, que fait-il « dans cette bagnole pourrie en route vers ce bureau qui suinte l’humidité, à rédiger des rapports que personne ne lira sur des poivrots qui se jettent du cinquième étage » ?

Mercader, l’homme qui tua Trotsky interroge également la notion de vérité historique et de mythe. Si Mercader apparaît indiscutablement comme l’assassin de Trotsky, le manuscrit retrouvé dans son appartement en 1978 pose des questions cruciales. Est-ce bien Mercader qui en est l’auteur ? Le récit qu’il livre, entre espionnage et drame personnel, est-il une confession sincère ou les élucubrations d’un homme désabusé ? Pavel Dvorak, en cherchant à démêler le vrai du faux, se heurte à ces incertitudes. « J’ai surtout lu une histoire d’amour relativement banale enrobée dans un polar d’espionnage à peine crédible… Les élucubrations d’un mythomane ou d’un schizophrène qui se rêve en sauveur du communisme… »

Ce premier tome de Mercader, l’homme qui tua Trotsky s’impose comme un récit dense et fascinant. Après La Part de l’ombre, Pat Perna prend les commandes d’un nouveau diptyque historique, cette fois arrimé au personnage de Ramón Mercader. Les auteurs n’oublient pas de mentionner les forces révolutionnaires hostiles à Trotsky au Mexique, la mort de son secrétaire Rudolf Klement ou encore l’expulsion d’Union soviétique de l’ancien théoricien du léninisme. L’album, par son approche réaliste et documentée, constitue une véritable plongée dans l’univers oppressant du bloc de l’Est, tout en questionnant la place de la vérité dans l’histoire. 

Mercader, l’homme qui tua Trotsky, Patrice Perna et Stéphane Bervas
Glénat, septembre 2024, 56 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Friday » : chapitre final

0

Dans ce troisième et ultime tome de Friday (Glénat), Ed Brubaker et Marcos Martin concluent une série à la croisée du polar et du fantastique. Mêlant mystère, émotion et éléments surnaturels, le récit explore la relation complexe entre Friday et son ami Lancelot, avec en toile de fond une enquête pour le moins troublante. Ce final, riche en révélations, n’est pas sans rappeler l’univers de Stephen King.

Kings Hill. La jeune Friday découvre avec effroi que son meilleur ami, Lancelot, a trouvé la mort dans des circonstances étranges. Depuis des années, ce jeune prodige résolvait des affaires insolites qui semblaient défier la raison. Pourtant, les autorités locales concluent rapidement à un accident, ce que Friday refuse d’accepter. Profondément affectée par la perte de son ami, elle se lance dans une enquête personnelle, presque obsessionnelle, alimentée par un désir de justice et de vérité.

Ces investigations obstinées impliquent des légendes locales et reposent sur des phénomènes surnaturels. Lancelot semble avoir laissé des indices disséminés sur le chemin de Friday, comme s’il la conviait à un dernier jeu de piste qui lui permettrait de découvrir la vérité. Tout porte à croire que quelqu’un voulait le réduire au silence…

Scénariste au talent éprouvé, Ed Brubaker parvient une nouvelle fois à donner substance à ses personnages et à maintenir une tension constante tout en explorant les relations complexes entre Friday et Lancelot. La douleur de la protagoniste est palpable à chaque page, et le lecteur est entraîné dans son chagrin, ses doutes et sa détermination à comprendre le cheminement des événements. 

C’est par un retour dans le passé que s’opère la narration, via une montre/machine à voyager dans le temps qui permet d’explorer la série sous un nouvel angle – comme si tout ce qui avait été hors d’atteinte se dévoilait soudainement. Friday reprend l’enquête depuis le début et tente de déchiffrer les événements à la lumière des indices laissés par Lancelot. Cette démarche peut rappeler des œuvres comme Memento de Christopher Nolan, où la répétition permet de réévaluer les éléments sous un nouveau prisme et où le déficit d’informations partagé entre le personnage et le public induit une identification immédiate.

Côté visuel, Friday brille toujours par l’élégance et la précision du trait de Marcos Martin gère particulièrement bien les lumières et les décors enneigés. Son style, à la fois minimaliste et expressif, parvient à capturer l’essence du récit tout en sublimant les émotions des personnages. On ressent également par moments une influence du cinéma de genre, avec des plans qui évoquent les œuvres de David Lynch ou de Tim Burton, où l’étrange et le merveilleux coexistent avec le quotidien.

Friday se termine sur une note à la fois mélancolique et cathartique, où chaque pièce du puzzle trouve enfin sa place. Ce dernier tome, bien que parfois un peu précipité dans ses révélations, offre une conclusion satisfaisante à une série qui a su mêler habilement enquête policière et fantastique. Et chemin faisant, le duo Brubaker-Martin démontre, une fois de plus, sa maîtrise du récit visuel.

Friday (Tome 3), Ed Brubaker et Marcos Martin
Glénat, septembre 2024, 136 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Le Paris des dragons » : une épopée surréaliste sous le ciel de la Belle Époque

0

Joann Sfar et Tony Sandoval publient aux éditions Glénat Le Paris des dragons. Ils y façonnent un univers fantastique où dragons, gargouilles et créatures mythologiques se dissimulent dans l’ombre de la capitale française à l’aube du XXe siècle. L’occasion pour le lecteur de revisiter le Paris de la Belle-Époque sur fond de magie sombre, avec des statues de dragons endormis qui veillent sur la ville depuis un millénaire…

Le réveil de ces créatures est cependant imminent, car le rituel qui les maintient endormis est brisé : une sirène, victime désignée pour un sacrifice rituel nécessaire, est secourue par une princesse hawaïenne tombée sous son charme. Dès lors, l’équilibre précaire entre les forces magiques et humaines s’effondre, libérant une menace qui plane sur Paris, entre amour interdit et chaos inéluctable.

L’intrigue du Paris des dragons se déploie dans un contexte riche de mythes et de folklore. Les créatures endormies depuis mille ans sont cachées à la vue de tous sous forme de statues et de gargouilles. Ils sont maintenus en sommeil par un rite ancestral, requérant le sacrifice d’une créature dotée de grande magie. L’histoire bascule véritablement lorsque cette cérémonie mortifère est interrompue par l’intervention intéressée de la princesse hawaïenne. Cette rupture déclenche la libération des dragons, plongeant Paris dans une course effrénée contre le temps pour éviter une destruction imminente.

Joann Sfar joue ici avec les codes de la légende et du fantastique, ancrant son récit dans une ville réelle et historique tout en y greffant des éléments de pure imagination. Les catacombes, Notre-Dame, les rues pittoresques de Paris deviennent le théâtre d’une lutte millénaire, tandis que l’envergure épique des dragons contraste avec l’élégance familière de la capitale.

Au-delà de la menace draconienne, l’histoire se distingue par l’introduction d’une romance inattendue entre la princesse hawaïenne, combattante des bas-fonds parisiens, et la sirène initialement condamnée. Cette relation née d’un coup de foudre en plein chaos est un pilier central du récit, qui se greffe à une trame principalement axée sur l’aventure et l’humour. Joann Sfar prend un malin plaisir à surfer sur le tabou amoureux. 

Le tandem formé par la princesse et la sirène échappe aux codes classiques de la romance héroïque. Un peu comme dans La Belle et la Bête, l’amour se confronte ici à des forces qui le dépassent. Mais le duo se bat aussi pour la survie de Paris, tandis que face à la menace croissante des dragons, le moine Mabillon, figure millénaire endormie depuis la dernière grande bataille contre les créatures, a lui aussi voix au chapitre. Il représente à la fois l’héritage d’un passé révolu et l’espoir d’un futur incertain. 

Mabillon est éveillé alors que la catastrophe s’abat déjà sur Paris, guidé par son dragon domestiqué, une créature à la fois alliée et symbole de la réconciliation possible entre les hommes et les bêtes mythologiques. Une réconciliation que Joann Sfar va pousser jusqu’à son paroxysme, comme on pouvait s’y attendre. Ce personnage à l’allure humble mais à la fonction essentielle peut rappeler certains héros de la littérature épique, tels que Merlin dans les légendes arthuriennes, ou encore Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Comme ces figures, Mabillon est en effet porteur d’une stature : celle de la sagesse millénaire et, pour partie, de la solution ultime face à un mal qui semble insurmontable.

L’esthétique du récit, mise en valeur par les dessins de Tony Sandoval, marie l’élégance et la grandeur de la Belle-Époque avec l’aspect grotesque et épique des dragons et autres créatures magiques. Les planches aux couleurs flamboyantes alternent entre scènes intimistes et batailles titanesques, plongeant le lecteur dans un Paris réinventé où les toits et les monuments deviennent le terrain de jeu d’une lutte millénaire. De quoi passer un moment agréable, et parfois déroutant. 

Le Paris des dragons, Joann Sfar et Tony Sandoval 
Glénat, septembre 2024, 104 pages

Note des lecteurs0 Note

3

« Louise Weiss » : la voix aux femmes

0

Le roman graphique La Française doit voter !, de Marie-Christine Moinard et Marine Tumelaire, est publié aux éditions Marabulles et rend hommage à l’une des figures emblématiques du féminisme français, Louise Weiss. Les auteures y retracent son combat inlassable pour obtenir le droit de vote pour les femmes, tout en mettant en lumière les grands événements de sa vie personnelle et publique.

Dès les premières pages de La Française doit voter !, Louise Weiss est dépeinte comme une jeune femme aspirant à la liberté intellectuelle, politique et professionnelle, alors que son père, fidèle aux traditions patriarcales, refuse de voir en elle autre chose qu’une future épouse et mère. La frustration qu’a pu éprouver Louise à l’égard de ces restrictions conservatrices fait écho à l’état d’esprit de nombreuses femmes de l’époque. En 1914, Louise Weiss franchit toutefois un premier cap en devenant l’une des premières femmes agrégées de France, une réussite universitaire d’autant plus éclatante que l’époque est à un accès très réduit à l’enseignement supérieur pour les femmes.

Le roman graphique suit ensuite son engagement croissant dans la cause féministe, d’abord à travers le journalisme, où on l’enjoint d’écrire sous un pseudonyme masculin pour se faire une place, puis à travers ses activités politiques et militantes. Le récit met en scène les nombreux obstacles qu’elle et ses contemporaines ont dû surmonter pour que la question du suffrage féminin soit prise au sérieux par le gouvernement et la société française. On assiste aux refus répétitifs des autorités, et notamment du Sénat, qui invoquent des arguments paternalistes pour nier aux femmes le droit de vote : elles seraient trop influencées par leurs maris, les curés, ou leur instinct maternel, et seraient incapables de comprendre les enjeux politiques.

La Française doit voter ! revient aussi sur le contexte de la Première Guerre mondiale, en montrant comment le conflit a bouleversé les codes sociaux et permis aux femmes d’occuper des rôles traditionnellement réservés aux hommes. On retrouve les femmes travaillant dans les usines, les ports, les commerces et les champs. Cette mobilisation massive de la moitié de la population française déconsidérée servira ensuite d’argument supplémentaire pour les suffragettes, qui voient dans ces efforts une preuve que les femmes méritent de participer à la vie politique. Mais le progrès arrive lentement, trop lentement, et la persuasion politique s’avère être un travail de longue haleine, tenace mais nécessaire.

Après avoir travaillé un temps comme infirmière, Louise Weiss se plonge dans le journalisme pacifiste et fonde son propre journal, L’Europe nouvelle. Un travail éditorial qui va renforcer ses convictions et générer quelques rencontres marquantes, notamment avec des personnalités telles que Milan Stefanik, un acteur-clé du projet de la République tchécoslovaque, et des intellectuels et hommes politiques comme Guillaume Apollinaire, Aristide Briand, Léon Blum et Édouard Herriot. Le décès de Stefanik dans un accident d’avion est d’ailleurs dépeint par les auteures comme un moment de grande tristesse dans la vie de Louise Weiss… 

Concernant le droit de vote des femmes, pendant des décennies, les propositions de loi en faveur du projet ont été rejetées. L’ouvrage montre comment les femmes, malgré leur engagement et leurs succès, se heurtent alors à l’immobilisme et au conservatisme des institutions. Pendant ce temps, Louise Weiss se présente aux élections législatives dans le 5e arrondissement de Paris, mais se heurte elle aussi à un mur d’incompréhension et de mépris. En témoignent les scènes où Louise Weiss et d’autres suffragettes investissent la place publique, organisent des manifestations et subissent la répression policière. Mais malgré les coups, les arrestations et les insultes, elles continuent à faire entendre leur voix.

La Française doit voter ! constitue une immersion passionnante, bien qu’incomplète, dans l’histoire du féminisme français. Hommage à Louise Weiss et à toutes celles qui ont œuvré pour que les femmes puissent enfin participer pleinement à la vie citoyenne, ce roman graphique rappelle non seulement les luttes passées, mais souligne aussi l’importance de la vigilance face aux droits acquis. Graphiquement subtil, historiquement précis et émotionnellement réussi, l’album devrait sans mal trouver son public.

La Française doit voter !, Marie-Christine Moinard et Marine Tumelaire
Marabulles, septembre 2024, 128 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Maison Blanche » : plongée dans les arcanes du pouvoir

0

Maison Blanche : En coulisses avec Obama, Trump et Biden (Delcourt) est une œuvre graphique qui s’apparente davantage à un reportage-témoignage sur les arrière-cuisines du pouvoir américain qu’à une fiction traditionnelle. Avec Jérôme Cartillier, ancien correspondant de l’AFP à Washington, comme guide, les lecteurs pénètrent au cœur de l’une des institutions politiques les plus observées au monde.

L’ouvrage explore les spécificités des présidents Obama, Trump et Biden, notamment vis-à-vis de la presse, mais aussi l’histoire de la Maison Blanche et les différentes institutions américaines, tout en rapportant une myriade d’anecdotes qui en disent long sur la présidence moderne. 

Dans l’imaginaire collectif, la Maison Blanche incarne le pouvoir politique et symbolise la démocratie américaine. Chaque recoin, des bureaux à la mythique salle de presse, en passant par la Situation Room, a une signification qui dépasse le simple cadre fonctionnel. Les auteurs n’omettent pas de mentionner des éléments insolites de l’histoire de ce bâtiment, tel qu’une ancienne piscine enfouie sous la salle de presse, rappelant ainsi que ce lieu, à la fois solennel et historique, a évolué au fil du temps et des pratiques.

Maison Blanche : En coulisses avec Obama, Trump et Biden nous rappelle que la Maison Blanche constitue une scène où s’exerce le pouvoir et s’expriment les rapports entre les présidents et leurs équipes, une arène où la West Wing fait figure de pointe avancée. De Nixon, qui n’appréciait pas le Bureau ovale, à Obama, qui s’est échappé pour une promenade impromptue jusqu’au Starbucks du coin, chaque président y a laissé ses singularités.

Trois présidents, trois styles de communication

L’un des aspects les plus fascinants de cet ouvrage réside dans la comparaison des différents styles de communication des présidents récents, que les auteurs ont pu côtoyer. Barack Obama entretenait une distance calculée avec les médias, préférant une approche rationnelle et contrôlée. À l’inverse, Donald Trump, connu pour ses relations explosives avec la presse, usait de l’excès et de la provocation, notamment à travers les réseaux sociaux. Son attrait pour les émissions télévisées est également documenté dans le livre, renforçant l’idée que Trump percevait la présidence comme un spectacle médiatique.

Joe Biden, enfin, est décrit comme un président plus proche, plus accessible, contrairement à ses prédécesseurs immédiats. Il n’hésitait pas à venir saluer la presse et échanger quelques bons mots avec elle. Le livre consacre de nombreuses pages à ce rapport aux médias, mettant en lumière à quel point ces relations influencent l’image publique des présidents et, par ricochet, la perception internationale des États-Unis.

Les institutions américaines sous un autre jour

Outre la Maison Blanche elle-même, les auteurs mettent en lumière le rôle des institutions américaines telles que le Congrès et la Cour suprême. Ces entités, parfois perçues pour nous comme plus lointaines et abstraites, deviennent ici des acteurs à part entière dans la mécanique du pouvoir. En principe, aucun budget ni aucune guerre ne peuvent être décidés sans l’aval des Parlementaires américains, et les juges de la CS ont un pouvoir décisionnel propre à censurer à peu près n’importe quelle loi. C’est cette articulation complexe entre les différents organes du pouvoir qui permet aux lecteurs de mieux comprendre la spécificité de la démocratie américaine et ses enjeux.

Une partie non négligeable de l’ouvrage s’intéresse par ailleurs à la manière dont les campagnes présidentielles sont financées et organisées. Des levées de fonds aux plus généreux donateurs récompensés par des postes d’ambassadeurs, les rouages de la politique américaine apparaissent dans toute leur complexité. En évoquant la défaite de Hillary Clinton face à Donald Trump en 2016, les auteurs reviennent sur un moment charnière de l’histoire politique récente, qui permet de comprendre comment un candidat majoritaire en voix peut néanmoins perdre une élection.

Maison Blanche : En coulisses avec Obama, Trump et Biden se veut ainsi une véritable enquête sur les dessous de la politique. Et quand le pouvoir change de mains, les Présidents laissent une lettre personnelle à leur successeur, tandis que certains y vont de leurs petites facéties : ainsi, avant l’arrivée de George W. Bush, la touche « W » a mystérieusement disparu de certains claviers d’ordinateurs…

Grâce à l’expertise de Jérôme Cartillier, témoin direct des événements relatés, cet ouvrage offre une perspective unique sur les trois derniers présidents américains, leurs relations avec les médias et les dynamiques institutionnelles en jeu. Les anecdotes et les détails fournis, qu’il s’agisse des promenades d’Obama en Angleterre ou des fameuses « vérités alternatives » de Kellyanne Conway, offrent une appréhension plus fine des logiques du pouvoir. 

Maison Blanche : En coulisses avec Obama, Trump et Biden, Jérôme Cartillier, Karim Lebhour et Aude Massot
Delcourt, septembre 2024, 128 pages

Note des lecteurs0 Note

4.5

Joker : Folie à deux, c’est une blague ?

Joker, en voilà un excellente surprise. Salué par la critique et le public, plébiscité par son écriture, son acting, sa réalisation et la pertinence de ses propos, le film de 2019 a su créer la surprise là ou personne ne l’attendait. Les choses auraient pu s’arrêter là. Malheureusement, l’appel de l’argent reste maitre du crime à Gotham et nous voici avec une suite qui risque de faire beaucoup de mal. Oui, malgré de superbes idées sur le papier, Joker : Folie à deux est une énorme déception.

You got what you fu**g deserve !

Ou avions nous laissé Joker à la fin du premier film ? Oui, je dis Joker. La raison ? Arthur Fleck n’existait plus. A l’issue du long métrage de 2019, le personnage de Joaquin Phoenix avait définitivement embrasé la folie. Et, s’il lui restait une belle marge de progression pour devenir un adversaire digne de Batman, on imaginait facilement comment cet homme, transformé par la société, pouvait évoluer vers le mal et la noirceur. Intriguant pour la suite, n’est-ce pas ? Warner et Todd Phillips abattent vos espoirs aussi vite que Bruce Wayne est devenu orphelin. Dès les premiers instants de Joker 2, on comprend qu’Arthur va hésiter entre ses deux identités. Et si tous ses traumatismes d’enfance avaient crée un trouble dissociatif de l’identité ? Intéressant, dans un monde ou Split, Psychose, Glass, Shutter Island, Dr Jekyll et Mr Hyde ou encore Identity (dont le concept est très proche de celui du film) n’existent pas. Dans les faits, ce simple pitch balaye totalement la conclusion du premier opus, pour servir un film de procès qui ne décolle jamais. Tout est profondément ennuyeux, malgré quelques fulgurances. Et, malgré un final certes étonnant, on pose la question… Tout ça pour ça ?

Qu’apporte ce projet à l’univers établi ? Rien. Le personnage d’Arthur évolue-t-il ? Non, pire, il régresse. Les multiples thèmes et messages sociaux terriblement pertinents et si bien menés dans le premier film disparaissent. Cette suite se focalise sur la folie, l’acceptation de soi et de ses actes. Ce serait la seule chose à sauver du scénario. Les quelques scènes ou l’on traite de l’enfance d’Arthur sonnent juste. La  » bulle  » dans laquelle les psy affirment qu’il s’est enfermé revient de nombreuses fois. Joker premier du nom brouillait les pistes entre imaginaire et réel, sa suite s’enfonce plus loin dans cette idée. Il s’agit bien de la seule chose sur laquelle le film ne fait pas machine arrière. Pour le reste, on se retrouve avec un projet de 2h20 qui auraient pu tenir en une trentaine de minutes, tant il ne raconte que trop peu. Si encore les interludes musicales avaient été pertinentes…

Gotta go my own way

Car oui, Joker : Folie à deux est un musical. Idée ô combien génialissime, si mal exploitée. Surfant sur les idées de Damien Chazelle avec La La Land, le film ne tire jamais une quelconque identité dans le genre. Une très grande partie des scènes chantées se passent dans la tête d’Arthur et trop peu font réellement avancer l’intrigue. Pire, on a l’impression qu’elles ne servent qu’à une chose : permettre à Phoenix de revêtir le costume de Joker, afin qu’il ne passe pas la quasi intégralité du film en Arthur Fleck. Heureusement, reste le plaisir des oreilles. Si les chansons sont pour les trois quart ennuyeuses et mettent le film sur pause, le duo qu’il forme avec Lady Gaga est efficace. Oui, ce n’est qu’après trois paragraphe que je trouve le moyen d’évoquer le personne d’Harleen  » Lee  » Quinzel, alias Harley Quinn. Ça en dit long sur la pertinence de son rôle au sein de l’intrigue. Massacré dans le DC Cinématic Universe et dans la série Gotham, le fantastique et fascinant personnage crée par la série Batman de 1992 rate également l’occasion de briller ici.

Oubliez l’idée de la psychiatre qui tombe lentement amoureuse de son patient pour sombrer dans la folie avec lui (pourquoi personne n’arrive à adapter une idée aussi simple ?). Oubliez tout ce qui fait l’essence d’Harley Quinn, la folie, la violence, la soumission et vous obtenez cette version là. Pire, le personnage du film est décrite comme largement plus stable qu’Arthur, plus manipulatrice… moins amoureuse de lui qu’il ne l’est d’elle. Un comble ! A l’image du film, tout est trop sage, même pour un personnage aussi complexe et torturé. Lee aurait pu être remplacé par n’importe quelle femme (ou homme), cela aurait donné la même chose, tant elle n’a d’Harley que le nom. Seule exception : sa toute dernière scène qui, ajoutée à la toute fin du film, laisse imaginer comment évoluera le personnage à l’avenir, bien qu’on ne le verra sans doute jamais. Quant à la performance de Lady Gaga, l’actrice révélée par A Star is Born fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a, donc pas grand chose. Elle chante, mal quand c’est réel, bien quand c’est imaginé par Arthur. Elle chante, et voilà.

Joker: Arkham Asylum

Le pire, dans tout ceci, c’est qu’en dehors de tout ce qui touche de près ou de loin au scénario, tout va bien. Todd Phillips prouve qu’il a fait du chemin depuis Very Bad Trip et continue d’épater à la réalisation. Des superbes transitions en passant par de fantastiques idées de cadrage, de mise en scène ou de jeu de lumière, cette suite s’inscrit comme la digne suite de son ainé. Du moins, ça, c’est pour  tout ce qui touche à la technique. Malheureusement, tout est freiné par l’absence d’ambition et la tristesse de l’intrigue. Joker : Folie à deux est un quasi huit clos. Toute l’histoire évolue dans trois lieux principaux : l’asile d’Arkham, le tribunal de Gotham et l’esprit d’Arthur. Les deux premiers proposent des décors fades et artistiquement ennuyeux à mourir, ne laissant aucun espoir de laisser briller la mise en scène, qui essaye malgré tout de s’en sortir. Reste la photographie, toujours maitrisée, bien que l’on remarque une vraie absence de couleur, remplacée par un sombre omniprésent. Un parti pris intéressant, accentuant le thème de la dépression et de la folie.  Les seuls passages ou le film redevient un film, se sont les parties musicales imaginées et fantasmées par Arthur. Phillips est à l’image de son personnage : emprisonné.

Car oui, le constat est là. Joker : Folie à deux n’est pas un film. C’est un épilogue à Joker, un DLC à 200 millions de dollars (selon Variety) qui aurait très bien passer en streaming sur HBO. Pire, il s’agit d’une œuvre qui dessert énormément le projet de 2019, bafouant ses idées, sa fin et tout ce que représentait son personnage principal. L’incarnation de Joaquin Phoenix était comparée à celle des plus grands et Arthur Fleck siégeait fièrement aux côtés de Nicholson et Ledger. Aujourd’hui, on se demande si cette suite ne le fera pas tomber dans l’oubli, au fil du temps. Non, tout ceci aurait du s’arrêter dès 2019 et notre regard est déjà tourné vers l’avenir, pour voir l’évolution du personnage dans la trilogie de Matt Reeves. Une bien mauvaise blague, en somme.

Joker : Folie à deux – Bande-annonce

Fiche Technique – Joker : Folie à deux

Réalisation : Todd Phillips
Casting : Joaquim Phoenix / Lady Gaga / Brendan Gleeson / Catherine Keener
Scénario  :Todd Phillips / Scott Silver
Musique : Hildur Guonadottir
Photographie  :Lawrence Sher
Production : Warner Bros, DC Studios / Village Roadshow Pictures
Distribution : Warner Bros
Genre : Thriller psychologique / Drame / Musical
Durée : 2h19
Sortie : 2 Octobre 2024 en salles

Note des lecteurs2 Notes

2