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Cycle Sean Baker : Starlet, Jane, Melissa ou bien… ?

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Pour son quatrième long métrage, Sean Baker décide de surprendre tout en restant fidèle à ses méthodes et principes. Il met donc en scène une jeune femme nommée Jane qui a tout de la starlette, comme son comportement l’indique dès le début. Mais le réalisateur nous réserve quelques surprises…

Jane (Dree Hemingway) est une jeune blonde mignonne, petite vingtaine, qui vit dans la région de Los Angeles. Elle habite une maison qu’elle partage avec sa meilleure amie, la brune Melissa (Stella Maeve). Les deux affichent la décontraction de personnes affrontant la vie sereinement. Sauf qu’après 45 minutes de projection environ, on ne sait toujours pas de quoi elles vivent. Le seul maigre indice de cette première partie vient quand Jane envisage de refaire la décoration de sa chambre. Pour limiter ses dépenses (suggestion de Melissa), Jane court les brocantes. C’est ainsi qu’elle achète une bouteille thermos à une vieille dame qui mettait des objets en vente dans son jardin. Remarque au passage, Jane voyait l’objet comme une urne funéraire destinée à recueillir des cendres et elle compte l’utiliser comme vase.

Première surprise

De retour à la maison, Jane découvre par hasard un petit magot dissimulé dans la bouteille : plusieurs rouleaux de billets de 100 dollars. Finalement, considérant la bouteille comme une bonne cachette, elle y remet les rouleaux sans rien dire à sa copine Melissa. Mais, visiblement, elle culpabilise vis-à-vis de la vieille dame, puisqu’elle va la retrouver pour en quelque sorte compenser le fait qu’elle ne lui rendra pas le magot. À noter que la vieille dame ne se comporte jamais comme si cet argent lui manquait. Par contre, Jane persévère et se rapproche progressivement de cette femme dont on apprend qu’elle se prénomme Sadie (Besedka Johnson). Pourtant Sadie se méfie, car elle ne comprend pas pourquoi Jane se montre gentille avec elle. Elle va jusqu’à menacer Jane de porter plainte, d’appeler la police.

Nouvelle surprise

Au bout d’une heure de projection environ on comprend que Jane et Melissa gagnent leur vie en tournant pour des films pornos. Soit dit au passage, on comprend alors d’où vient le personnage de Mikey dans Red Rocket. Ici, Sean Baker se permet d’aller jusqu’à montrer Jane en plein tournage. Il s’arrange néanmoins pour ne donner aucune prise aux tendances voyeuristes, grâce à quelques floutages astucieusement placés et à un montage très dynamique. Ceci dit, on voit déjà mieux où il veut en venir, même si le film peut laisser perplexe. Concrètement, il met en scène la perte de valeurs, avec Jane et Melissa qui ne voient pas la gravité de leur choix de vie, la façon dont elles s’avilissent, même si Sean Baker met tout cela en scène sur un ton où la comédie affleure. Ainsi, on note que le réalisateur du porno se veut inventif, puisqu’il évoque la possibilité de « filmer une pipe en caméra subjective » ! Sean Baker nous introduit donc dans un monde où chacun pense, calcule et réfléchit sérieusement sans réaliser qu’il est tombé bien bas. Au-delà des séquences de tournages sur le porno, on atteint un sommet lorsque son réalisateur emmène Jane à une sorte de congrès accueillant du public, qui permettra à la jeune femme de rencontrer ses fans ! À un autre moment, le copain de Melissa met en scène un cadeau pour les filles, mais il n’a pensé qu’à ce que cela pourrait rapporter financièrement, toujours dans le même domaine d’activités.

Jane et Sadie

Là où Sean Baker donne beaucoup à réfléchir, c’est qu’il montre que Jane n’est pas qu’une écervelée. Au cours de l’une de leurs sorties, on voit Jane et Sadie discuter tranquillement, assises sur un banc (avec un paysage sur fond de pylônes et câbles à haute tension). À une question de Sadie, Jane explique qu’elle n’a pas de petit copain, car ce ne serait pas compatible avec son activité professionnelle. Elle est donc consciente d’un certain nombre de choses et d’ailleurs, avec Sadie, elle se montre attachante car elle ne se contente pas de la sortir, elle cherche vraiment à lui rendre service, l’écouter et la traiter en personne sensible. D’ailleurs, le final va dans ce sens, puisque sur la route de l’aéroport, Sadie demande un arrêt. À cette occasion, l’émotion monte car on comprend avec Jane un aspect fondamental de la personnalité de Sadie.

Jane et Melissa

Sean Baker complexifie son scénario en ménageant un moment où Melissa seule à la maison, tombe par hasard sur le magot et comprend que Jane ne lui en a pas parlé, ce qui la met évidemment en fureur. Cela confirme que Melissa représente la face sombre de l’univers présenté ici par Sean Baker, car elle s’est déjà montrée incontrôlable vis-à-vis de la boîte de production pour qui les jeunes femmes tournent. Sa révolte faisant juste apparaître son caractère de cochon, car elle est visiblement en tort. Le souci, c’est qu’apparemment Jane n’est que la locataire de Melissa.

Morale

Enfin, il faut parler de Starlet… le chien de Jane. Bien qu’il apparaisse assez souvent à l’écran, non, ce n’est pas le personnage principal du film. Il a certes un rôle crucial au regard du scénario et, bien entendu, il compte pour Jane. Mais on peut considérer qu’avec son titre, Sean Baker ménage une fausse piste à sa façon, qui s’accorde avec l’aspect lumineux de l’affiche où justement Starlet pointe son museau. La morale du film est, à mon avis, que l’évolution de la société va vers une banalisation de certaines pratiques peu reluisantes, car ce qui compte c’est de gagner de l’argent.

Bande-annonce : Starlet (Cycle Sean Baker)

Fiche technique : Starlet (Cycle Sean Baker)

​De Sean Baker | Par Sean Baker, Chris Bergoch
Avec Dree Hemingway, Besedka Johnson, James Ransone
23 octobre 2024 en salle | 1h 43min | Drame
Distributeur : The Jokers Films

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3.5

Cycle Sean Baker : Prince of Broadway, mais qui en est le père ?

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Alors qu’il vit dans des conditions assez précaires, Lucky (le chanceux…) doit faire face à une situation particulièrement inattendue : une femme qu’il avait perdu de vue vient le trouver un beau jour pour lui dire que c’est son tour de s’occuper de leur jeune fils. S’il se rappelle avoir eu une histoire avec cette Linda (Kat Sanchez), il doute franchement d’être le père de cet enfant qui lui tombe sur les bras sans crier gare.

Ce pourrait être le début d’une comédie rigolote, façon Trois hommes et un couffin (Coline Serreau – 1985) mais Prince of Broadway est le troisième long métrage de Sean Baker (après Four Letter Words en 2000 et Take out en 2004), le futur réalisateur d’Anora, palme d’or au festival de Cannes 2024 et spécialiste d’un cinéma social bien caractéristique. Précisons donc que si Lucky (Prince Adu) vit à New York, il y séjourne sans papiers (originaire du Ghana). De plus, pour gagner sa vie, il vend des faux en profitant d’un arrangement avec un commerçant qui lui cède son arrière-boutique comme lieu de stockage. Ainsi Lucky le black dépend de Levon (Karren Karagulian) le blanc, pour une activité qui ne lui rapporte pas grand-chose puisqu’il dort sur un matelas de piètre qualité, posé à même le sol. De plus, Lucky reçoit la visite de sa petite amie Karina (Keyali Mayaga), une black comme lui, qui se pose légitimement quelques questions en découvrant le petit. Quel pan de ses activités Lucky lui a-t-il caché ?

Lucky et Prince

Bien évidemment, Lucky est complètement désarçonné par ce gamin qui sait à peine marcher. Comment le nourrir ? Comment s’occuper de lui pendant la journée, alors qu’il doit s’occuper de ses affaires ? En habitué des improvisations, il va jusqu’à envisager que Karina fasse la maman au pied levé. On flirte donc avec quelques situations de comédie qui sont vite oubliées à cause de la gravité de la situation. Pour situer, Lucky ignore jusqu’au prénom de l’enfant. Pour des raisons pratiques, il le nomme Prince, comme le chanteur, ce qui nous vaut un titre à la double ironie, puisque Prince est le prénom de l’interprète de Lucky.

Lucky au travail

Le film nous balade donc dans New York, mais on est loin de la visite touristique. Lucky passe son temps à parer au plus pressé. Son seul avantage, c’est qu’il a une bonne tchatche et que la clientèle pour les objets qu’il propose ne manque pas. En effet, il vend avant tout des sacs à main et des chaussures de marques prestigieuses. Or, dans son quartier on trouve de nombreuses personnes intéressées par ces objets qu’il propose à des prix défiant toute concurrence. On assiste à un ballet assez étrange, car Lucky fait effectivement quelques affaires. Pourtant, sa clientèle (des femmes essentiellement) voit bien que Lucky et son entourage guettent une éventuelle descente de police pour dissimuler le dispositif. A part quelques naïves irréductibles, personne ne peut ignorer qu’il vend de la contrefaçon. Le film nous place donc clairement au cœur d’une économie parallèle dont on peut se demander qui la fait tourner et qui en profite. On arrive à la conclusion que, malgré sa situation parasite, elle prospère au vu et au su de tous, bien souvent en marge de l’activité touristique, un peu comme si la majorité la considérait comme un moindre mal. Ceci dit, elle ne procure à Prince que les moyens d’une survie précaire, sans aucune réelle perspective d’amélioration notable.

Rester humain dans un environnement qui ne l’est pas trop

Il ne faut donc pas attendre de ce film de la belle image par exemple, car Sean Baker filme des situations où le sordide n’est jamais bien loin, que ce soit dans les mentalités ou bien dans les lieux. Même si on ne la voit que très peu, on se dit que la mère de l’enfant est quand même un triste exemple, car abandonner son enfant à Lucky en le mettant devant le fait accompli et sans envisager une seconde de négocier, c’est quand même sacrément gonflé voire irresponsable. L’aspect positif du film, c’est qu’à force d’avoir l’enfant sur les bras, et ce même s’il éprouve les pires difficultés à faire le nécessaire, Lucky s’inquiète de lui. Il apprend (ou réapprend) un début d’humanité qui va l’amener à envisager un test ADN pour une recherche en paternité qui lui permettra d’en avoir le cœur net. La force ou l’atout du cinéma de Sean Baker est donc de montrer un certain nombre de personnages et de situations pour faire le point sur un milieu et un ensemble de pratiques, sans chercher à porter de jugement, mais en donnant au spectateur les moyens de se faire le sien. Ainsi, comment reprocher à Lucky de vivre de la vente de produits de contrefaçon ? On sent bien que peu de choix s’offrent à lui, l’immigré sans papiers. On pourrait s’offusquer qu’il puisse s’établir dans un pays comme les États-Unis alors que sa situation reste irrégulière probablement depuis un bout de temps. Mais on a vu récemment ce que peuvent subir des candidats officiels à l’immigration (voir Border Line) et le film n’a pas besoin de nous faire un topo sur ce que Lucky a vécu dans son pays d’origine pour imaginer pour quelles raisons il a choisi de tenter sa chance aux États-Unis.

Sean Baker passe un cap

Prince of Broadway ne vise aucunement la séduction, ni par l’image ni par son sujet, ni même par ses personnages et il risque d’en mettre plus d’un mal à l’aise. Par contre, Sean Baker maîtrise plutôt bien son sujet et ne nous laisse jamais gamberger pendant la projection. Puisque Lucky passe son temps à parer au plus pressé, la caméra se montre assez nerveuse. Quant au casting, il s’avère irréprochable, chacun-chacune rendant si crédibles les personnages et les situations qu’ils affrontent qu’on pourrait croire à un documentaire. Et même si Sean Baker dispose déjà d’un peu plus de moyens qu’à ses débuts (réalisateur-scénariste-producteur, on sent la volonté d’indépendance), il ne recherche jamais le tape-à-l’œil. On est évidemment à cent lieues du cinéma commercial et de consommation dont les États-Unis nous abreuvent à longueur d’année.

Bande-annonce : Prince of Broadway (Cycle Sean Baker)

Fiche technique : Prince of Broadway (Cycle Sean Baker)

Réalisateur : Sean Baker
Scénariste : Sean Baker
Producteur : Sean Baker
​Avec : Prince Adu : Lucky, Karren Karagulian : Levon, Keyali Mayaga : Karine, Kat Sanchez : USA – 2008 – 1h40
Sortie française : le 23 octobre 2024
Distributeur : The Jokers Films

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3.5

« Ce que Cécile sait » : sur l’inceste et l’incestuel

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Publié aux éditions Marabout, Ce que Cécile sait : Journal de sortie d’inceste voit Cécile Cée proposer, sous la forme d’un journal intime illustré, un voyage critique et personnel, de dénonciation et de résilience, à travers l’inceste et ses traumatismes. Résultat d’une longue réflexion sur la culture du viol et la complicité sociale qui permet la perpétuation de ces violences systémiques, l’ouvrage interroge les mécanismes sociétaux et familiaux qui alimentent ce fléau.

Dans son ouvrage, Cécile Cée raconte sa sortie d’amnésie traumatique, ce phénomène où le cerveau, dans un instinct de survie, refoule les souvenirs d’expériences éprouvantes. Ce n’est qu’après avoir écouté des podcasts et confronté ces récits à son propre vécu que l’auteure a pu identifier les violences intrafamiliales qu’elle avait subies. L’amnésie traumatique, souvent ignorée ou mal comprise, occupe une place centrale dans ce récit. Elle permet à Cécile de reconnecter des morceaux épars de sa mémoire, tout en mettant en lumière les fêlures psychologiques occasionnées par les agressions subies. Pour l’auteure, la reconquête de ses souvenirs s’apparente à l’évidence à une forme d’émancipation face à un système patriarcal oppressant.

C’est l’une des principales leçons de Ce que Cécile sait : l’inceste n’est pas tant un fait isolé qu’un phénomène systémique, profondément ancré dans les structures de pouvoir et de domination de la société. Comme l’explique l’anthropologue Dorothée Dussy, il est « le berceau des dominations », un élément fondateur de nombreuses inégalités sociales. Cette violence semble normalisée, protégée par le silence, l’oubli et les tabous qui entourent les familles.

Cécile Cée va plus loin en soulignant le rôle du « climat incestuel » qui s’installe dans de nombreuses familles. Ce terme, encore peu utilisé dans les discussions populaires, désigne l’atmosphère de connivence et de déni collectif qui permet à l’inceste d’avoir lieu et de perdurer. La famille devient alors le lieu du contrôle, où les rapports de pouvoir sont omniprésents, et où les victimes se voient réduites au silence. Ce « roman familial » est particulièrement pernicieux, car il légitime les abus en réécrivant l’histoire et en transformant la vérité en une construction malléable.

L’inceste, souligne l’auteure, implique bien plus que deux individus ; il est le produit d’un système familial, voire sociétal. Les mécanismes de silenciation évoqués dans le livre rappellent des situations où l’agression est minimisée, voire justifiée. À titre d’exemple, Cécile Cée mentionne la banalisation de l’inceste dans les années 70 et 80, notamment à travers des figures comme Serge Gainsbourg, dont l’œuvre et les représentations de la sexualité controversée – notamment vis-à-vis de sa fille Charlotte – ont largement contribué à cette normalisation dans la culture populaire. Ce lien entre culture et violences sexuelles aboutit à des défaillances de la société, qui peine à protéger les victimes.

La prise de conscience de Cécile Cée l’amène également à souligner les coûts psychologiques et sociaux colossaux de l’inceste, estimés à environ 10 milliards d’euros par an en France. Ce chiffre sidérant montre à quel point les violences sexuelles intrafamiliales sont un problème à la fois personnel et collectif. Un problème qui concernerait actuellement pas moins de 10% des individus, soit la quasi-totalité des familles !

Le récit de Cécile Cée est également celui d’une quête de résilience. L’écriture de ce livre représente un aboutissement personnel et artistique, le fruit d’années de réflexion et de travail thérapeutique. Dans Ce que Cécile sait, l’auteure décrit comment le fait de nommer les choses, de les écrire et de les partager, a joué un rôle déterminant dans son processus de reconstruction, elle qui a vécu dans une famille dysfonctionnelle avec un père médecin, tout-puissant et présenté comme incestueux. En réalité, c’est bien plus largement l’ensemble de sa famille qui est concerné, par des omissions, des mensonges, des agressions, des reconstitutions conditionnées par l’inceste…

Ce que Cécile sait est un manifeste, une prise de parole nécessaire dans un contexte où l’inceste demeure un tabou majeur, même dans une société qui se veut progressiste. À travers son récit personnel, l’auteure dénonce non seulement les agressions qu’elle a subies, mais aussi le silence qui les entoure et les structures de pouvoir qui les rendent possibles. Indispensable. 

Ce que Cécile sait : Journal de sortie d’inceste, Cécile Cée 
Marabout, septembre 2024, 256 pages 

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4

« George Washington » : de la guerre d’Indépendance à la présidence

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Victor Battaggion et Michael Malatini publient aux éditions Glénat une bande dessinée consacrée à George Washington. Documentée, complétée par un dossier pédagogique, enrichie par le spécialiste de l’histoire des États-Unis Farid Ameur, cette dernière nous propose de découvrir l’homme derrière le mythe, celui qui fut à la fois général, chef de guerre et premier président des États-Unis.

« La vallée de l’Ohio appartient à sa Majesté George II. Il faut à tout prix chasser les Français de là, avant qu’ils ne contrôlent complètement la région de la Belle-Rivière. Leur présence est non seulement un danger pour nos colonies, mais aussi une insulte à notre encontre. »

L’album de Victor Battaggion et Michael Malatini s’ouvre sur un conflit, en 1755, qui voit George Washington, alors au service de la Couronne britannique, tenter de prendre le Fort Duquesne aux Français. Une double page donne à voir des batailles armées se déroulant en pleine forêt, et l’énième désastre subi par les troupes britanniques. La rivalité entre les puissances européennes sur le sol américain est alors à son comble. Et pour éponger les dettes générées par la Guerre de Sept ans, la Grande-Bretagne impose ensuite des taxes sur le sucre et le papier timbré, contre lesquelles s’insurgent les treize colonies. « Taxations, mépris, frein à l’expansion vers l’Ouest » : voilà comment est perçu, à la veille de l’Indépendance, le pouvoir colonial en Amérique, surtout après le terrible massacre de Boston.

L’oppression fiscale et la répression brutale par les Britanniques sont décrites dans l’album comme des catalyseurs de la révolte. L’ambiguïté règne d’ailleurs autour de la condition des colons, entre sujets et esclaves. Cela aboutit assez logiquement à la création d’une association continentale et à la formation de milices. George Washington, malgré ses doutes sur ses compétences à diriger, accepte le poste de Commandant en chef de l’armée continentale, et avec lui émerge une conscience nationale américaine. Désormais, Américains et Britanniques vont s’affronter en frères ennemis, malgré une asymétrie des moyens.

Car les auteurs décrivent parfaitement l’état désastreux de cette armée américaine naissante : des rangs clairsemés, des soldats diminués par les blessures, la fatigue et le manque de ressources. Malgré les nombreuses défaites et les replis réguliers face aux attaques britanniques, George Washington et ses troupes persistent avec une ténacité remarquable. La double page de la traversée du Delaware au lendemain de Noël 1776, illuminée par la lune et les bougies, montre toute la fragilité et la détermination des troupes américaines.

D’autres événements importants sont mentionnés dans cette bande dessinée : la venue du marquis de La Fayette, ainsi que l’appui des troupes françaises, marque une inflexion positive pour les insurgés. Mais les tensions internes ne disparaissent pas pour autant : l’armée manque de tout, la discipline vacille et Horatio Gates menace de remplacer George Washington. Ce dernier est pourtant parvenu à raisonner ses hommes, courroucés par l’attitude méprisante que le Congrès leur réservait. La conclusion du récit conduit naturellement à la Convention de Philadelphie, la signature de la Constitution et l’élection de George Washington à la présidence des États-Unis. La bande dessinée met en avant non seulement les victoires militaires, mais aussi l’importance de la création d’un État fondé sur l’équilibre des pouvoirs.

En nous montrant un Washington parfois hésitant et accablé par le doute mais tenace et fidèle à ses convictions, les auteurs le rendent plus humain. Victor Battaggion et Michael Malatini façonnent ensemble une fresque qui réussit à restituer toute la complexité de ce personnage historique, qui a accompagné la lutte pour l’indépendance américaine. Ils concluent par un dossier pédagogique qui permet de creuser plus avant les événements décrits dans l’album.

Washington, Victor Battaggion et Michael Malatini
Glénat, octobre 2024, 56 pages

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3.5

« Les Travailleurs de la mer » : Victor Hugo en bande dessinée

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L’adaptation dessinée des Travailleurs de la mer, orchestrée par Michel Durand, est une remarquable transposition du chef-d’œuvre de Victor Hugo, publié en 1866. Ce roman, écrit pendant l’exil de l’auteur à Guernesey, sonde, de manière épique et poétique, les relations entre l’homme et la nature, mais aussi avec la société et lui-même. Par ses splendides dessins en noir et blanc, l’auteur et dessinateur français parvient à restituer la puissance lyrique et symbolique de l’œuvre, tout en ajoutant un concours visuel remarquable à l’épopée maritime de Gilliatt, le protagoniste.

Les dessins en noir et blanc de Michel Durand profitent pleinement des dimensions généreuses de l’album. Ces illustrations hachurées et très dynamiques, agencées avec soin, parviennent à rendre compte de l’immensité et de l’imprévisibilité de la mer, qu’il faut considérer comme un personnage central du récit. Comme chez Victor Hugo, cette dernière est en effet à la fois un espace naturel vertigineux et une force indomptable, avec laquelle le héros doit composer. Michel Durand fait ressortir cette dualité par ses contrastes saisissants, où les vagues, le vent et les rochers, autrefois paisables, se déchaînent pour incarner un antagoniste sublime et terrifiant.

L’organisation des planches apparaît des plus inspirées. Les dessins aux dimensions disparates restituent parfaitement la sauvagerie et la fureur de l’océan, à laquelle on oppose l’obstination et la lutte incessante – et malheureusement tragico-absurde – de Gilliatt. Cette mise en scène évoque par moments la peinture de Turner, où les éléments se fondent et se battent pour occuper l’espace, donnant au lecteur le sentiment de se retrouver au cœur de la tempête. C’est en réalité à une double immersion que l’auteur nous convie : la première a lieu par le truchement d’une nature capricieuse, la seconde tient davantage aux affects de Gilliatt, largement commentés.

La représentation du protagoniste le situe loin des canons héroïques traditionnels ; elle n’en demeure pas moins particulièrement réussie. Michel Durand fait de son personnage un homme solitaire, taciturne, presque spectral, qui se fond dans les paysages éprouvants qu’il traverse. Marginal au sein de la société humaine, mais doté de capacités presque surhumaines, il est pris entre l’amour qu’il porte à Déruchette et sa condition de paria. Sa détermination à affronter les forces naturelles est motivée par la promesse d’un mariage qui, comme chacun le sait, n’adviendra jamais.

Le défi de récupérer la machine à vapeur de La Durande devient, sous les traits de Michel Durand, une authentique quête initiatique, dont le traitement des scènes de lutte contre la mer rappelle parfois la lutte de Sisyphe telle que dépeinte par Camus – une lutte absurde mais éminemment humaine, où la beauté réside dans l’acte même de se battre contre une force inexpiable. Il y a une vraie parenté à démystifier entre les deux œuvres, bien que celle de Victor Hugo se place sur une autre échelle littéraire.  

On trouve en tout cas dans Les Travailleurs de la mer de quoi flatter l’œil. Michel Durand parvient à être à la fois fidèle au texte originel et à y apporter sa propre vision artistique. Les dialogues font place aux descriptions, qui eux-mêmes laissent la part belle à une narration graphique puissante, qui donne toute son ampleur aux éléments naturels et à la psychologie des personnages. Le sentiment d’isolement et d’introspection du héros est édifiant, et sa quête amoureuse a quelque chose d’à la fois touchant et tragique. En filigrane, ce sont les tensions entre la nature et la modernité qui transparaissent : le bateau à vapeur, si admirable aux yeux de son propriétaire, n’est-il pas terriblement insignifiant face aux éléments ?

L’adaptation dessinée des Travailleurs de la mer est une véritable proposition artistique, qui restitue avec force et subtilité l’essence du roman de Victor Hugo. Michel Durand parvient à transcrire la lutte épique de Gilliatt contre la mer, à rendre compte de ses états d’âme, tout en ajoutant une puissance visuelle qui en renforce ingénieusement les effets. Cette adaptation, maîtrisée de main de maître, est une invitation à redécouvrir le texte original sous un angle nouveau. Une réussite à la hauteur du monument littéraire qu’est Les Travailleurs de la mer.

Les Travailleurs de la mer, Michel Durand
Glénat, octobre 2024, 152 pages 

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4.5

Ava, surnom « Le plus bel animal du monde »

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Scénarisée par Emilio Ruiz et dessinée par Ana Mirallès, cette BD nous donne une idée de qui était Ava Gardner, la femme aussi bien la que star absolue de son époque. Pour cela, les auteurs ont choisi de la présenter lors d’une visite promotionnelle au Brésil, après le tournage du film La Comtesse aux pieds nus (Joseph L. Mankiewicz – 1954).

Ne trouvant aucune référence à ce séjour d’Ava Gardner, il faut bien dire que cette BD donne l’impression d’une fiction suffisamment bien documentée pour donner l’impression d’évoquer des faits réels, ce qui malgré tout est tout à fait possible. Malheureusement, les auteurs ne donnent aucune indication concernant d’éventuelles sources d’informations.

Arrivée à Rio

L’ascension d’Ava Gardner commence au milieu des années ‘40. En 1954, elle se trouve à l’apogée de sa carrière en tant que star. Elle a déjà voyagé dans de nombreux pays, pour différents tournages – dont Mogambo (John Ford – 1953) en Afrique – et pour la promotions de ses films. En provenance de Cuba, elle atterrit à Rio de Janeiro sans imaginer ce qui l’attend sur place. Dès l’aéroport, une foule de fans et une meute de journalistes s’agglutine autour d’elle, de manière étouffante. Elle est accompagnée de Rene, sa gouvernante et de David son agent qui va devoir lui servir de garde du corps. Avant même d’atterrir, Ava a donné une interview, probablement à un Américain à qui elle explique que si les journalistes disent régulièrement n’importe quoi à propos de sa vie privée, elle ne va jamais jusqu’à la contestation, pour la simple et bonne raison que cela donnerait encore du grain à moudre à la presse. On pourrait imaginer que tout est dit concernant l’attitude de la presse et son rôle dans le fonctionnement du star-system, mais la suite de l’album va nous montrer comment tout cela peut conduire à des situations paroxystiques.

Ava épiée

Bien entendu, si tout le monde attend Ava Gardner à Rio, ce n’est pas systématiquement pour le simple plaisir de la la voir en vrai et éventuellement d’obtenir un autographe ou une interview. Les journalistes ne sont pas à court d’imagination pour obtenir des informations plus personnelles que celles que la star veut bien délivrer. D’autre part, Ava Gardner a son caractère. Et puis, c’est tout simplement une femme qui a des besoins et une vie privée assez tumultueuse. Ce que l’album sous-entend, c’est qu’il est quasiment impossible pour une telle star d’avoir une vie privée au sens où le commun des mortels l’entend. En 1954 l’actrice est poursuivie par les assiduités du milliardaire Howard Hugues (véridique) qui ne lésine pas sur les moyens pour la séduire (cadeaux) mais aussi pour l’espionner (véridique également) afin d’apparaître face à elle aux moments où elle ne s’y attend pas. Mais elle n’en est pas amoureuse, alors qu’elle l’a été du crooner Frank Sinatra (véridique). Malheureusement, leur histoire d’amour est devenue impossible et ils sont sur le point de divorcer (toujours véridique) et en sont arrivés à l’échange de réelles vacheries. D’ailleurs, Ava a déjà en tête de s’installer en Espagne, car elle aime l’ambiance du pays (malgré la dictature franquiste…), la tauromachie et les toreros, dont un plus particulièrement. Et puis, en tant que femme, Ava aime une certaine liberté, ainsi que s’amuser, faire la fête, boire aussi semble-t-il.

Ava à Rio

La BD nous montre donc l’ambiance du Brésil de l’époque (le président de la république s’est suicidé il y a à peine deux semaines, suite à une période de grands troubles dans le pays), même si l’aspect politique n’est que sous-entendu. Quand Ava veut visiter la ville de nuit, accompagnée, elle trouve un taxi et peut même monter jusqu’à la statue du Christ Rédempteur. Cet aspect, peu crédible, s’avère intéressant pour donner une idée de la ville à cette époque.

Ava, la presse et le star-system

Le plus concluant s’avère néanmoins l’exploration de la relation entre Ava Gardner et la presse locale. La star est sous les feux de l’actualité et le moindre de ses faits et gestes est observé, la presse ne se gênant pas pour tout déformer afin de marquer les esprits et favoriser les ventes. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais montre bien l’influence qu’il peut avoir sur le comportement et la mentalité d’une personne devenue une star. Ce que subit Ava est éprouvant et fait monter le stress. Il n’est donc pas étonnant, vu son caractère, qu’elle puisse s’emporter à l’occasion. Et puis, sa position de star l’amène à exprimer quelques caprices, dont elle ne mesure pas forcément les conséquences. Bien entendu, le moindre petit faux pas fait alors les choux gras de la presse. Le pays étant sous tension, la situation devient quasiment incontrôlable. D’où la brièveté du séjour d’Ava.

Un épisode crédible

Le scénario est bien équilibré, pour montrer la situation de la star, la façon dont elle est attendue à Rio et tout ce que cela provoque. Ava Gardner nous est montrée de façon parfaitement crédible, y compris et c’est fondamental, dans la façon dont elle est représentée par Ana Mirallès. Disons que la beauté d’Ava Gardner, qui inspira un joli titre à Alain Souchon (1989) inspire également une BD de qualité au duo Mirallès-Ruiz. Il est clair que du côté d’Hollywood, on se réjouit de ce que le passage d’Ava à Rio déclenche, ce qui montre comment tout le système fonctionne : il faut susciter de l’envie, de la curiosité, pour vendre du rêve. Le rêve, c’est celui d’une femme au physique hors du commun qui vient de tourner un film avec un réalisateur très réputé, qui en plus s’inspire librement de la vie personnelle de sa star. Peu importe donc qu’elle soit à l’origine de quelques malentendus plus ou moins importants, du moment qu’on parle d’elle au bon moment.

Ava : Quarante-huit heures dans la vie d’Ava Gardner, Ana Miralles (dessin) et Emilio Ruiz (scénario)

Dargaud : sortie le 18 octobre 2024

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3.5

Erostrate : Armée de l’amour

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Avec Érostrate nous découvrons un aspect assez inattendu de la personnalité de Martin Veyron (74 ans en 2024). Ainsi, l’auteur de L’amour propre (ne le reste jamais très longtemps) (1983) et de la série Bernard Lermite (7 tomes) qui aime caricaturer les rapports entre hommes et femmes et encore plus s’amuser du désir qui les rapproche, se montre capable de nous plonger de façon crédible dans l’Antiquité, à partir d’un fait divers de l’époque et de ses conséquences.

Nous voici donc à Éphèse (ville située actuellement en Turquie), à l’époque de l’incendie qui ravagea le temple d’Artémis (déesse de la chasse et de la nature sauvage), désigné également sous le nom d’Artémision. Martin Veyron nous propose une immersion (213 pages) dans la Grèce antique, sachant que cet incendie est réputé avoir eu lieu en 356 avant J.-C. Il faut savoir que le temple en question, construit entre le VIe et le Ve siècle avant J.-C., était alors considéré, par ses dimensions, comme une des sept merveilles du monde antique. Ce que l’album nous apprend (sauf pour les érudits), c’est que l’incendie qui ravagea ce temple a été l’œuvre d’un pyromane qui a revendiqué son acte en disant que son but était d’atteindre une célébrité telle que son nom traverserait les siècles. L’enquête des citoyens grecs chargés de faire la lumière sur ce qui s’était passé piétina car Érostrate ne changea jamais de discours, même sous la menace de la mort réservée à un tel criminel. Par contre, ceux qui le condamnèrent crurent trouver la solution pour faire en sorte que son nom tombe dans l’oubli. Pourtant, force est de constater qu’il nous est parvenu !


Érostrate face à ses juges


Après une sorte de prologue nous montrant Érostrate accomplissant son forfait, puis s’accusant d’en être l’auteur pour se faire arrêter et faire face aux sages d’Éphèse en charge d’instruire l’affaire, le reste de l’album consiste en un récit de la vie d’Érostrate par lui-même, afin d’instruire ceux qui l’écoutent et l’interrompent. Érostrate était un athénien, fils d’un potier qui ne parvenait pas à avoir d’enfant. A tel point que sa femme Théonira considérait que le vrai père de l’enfant n’était pas Pélogène le potier, mais bien le dieu Apollon. C’est pourquoi Érostrate revendique le statut de demi-dieu qui lui convient très bien et s’accorde à son physique. Très tôt donc, Érostrate constate qu’il aime se trouver au centre de l’attention. Mais, devenir acteur ne lui suffirait pas, il veut que son nom reste. Ceci dit, il faut considérer que d’ores et déjà, Martin Veyron brode selon son inspiration, car si le nom d’Érostrate nous est parvenu comme auteur volontaire de l’incendie de l’Artémision, on n’en sait guère plus. La seule information qui reste serait qu’il maintint sous la torture, sa version initiale : par son geste, il voulait passer à la postérité.

Érostrate vu par Martin Veyron

Ce que Martin Veyron imagine est donc l’histoire d’un jeune homme à l’ego suffisamment important pour décider de cet acte extrême, tout en ayant conscience que cela lui vaudrait la mort sur le bûcher. Bien entendu, cela donne matière à réflexion et il est intéressant de noter qu’Érostrate a déjà inspiré une nouvelle à Jean-Paul Sartre, dans le recueil Le mur (1939). Ici, Martin Veyron se montre ambitieux, puisque l’épaisseur de l’album lui permet d’aborder de nombreux thèmes et d’évoquer au passage quantité de personnages dont les noms appartiennent à l’Histoire. Le dessinateur montre une bonne connaissance de la Grèce antique, ce qui lui permet d’élaborer un scénario où des personnages réels comme les philosophes Platon (428-427 av. J.-C. – 348-347 av. J.-C.), Socrate (470-469 av. J.-C. – 399 av. J.-C.), Diogène (413 av. J.C. – 323 av. J.C.) et Aristote (384 av. J.C. – 322 av. J.C.) interviennent d’une façon ou d’une autre, tout en côtoyant des créatures divines ou mythologiques, comme les muses par exemple. Ceci dit, Socrate n’était pas un contemporain d’Érostrate, contrairement aux autres philosophes cités. Ainsi, la Grèce de l’époque était fortement tournée vers la philosophie, qu’on pourrait résumer comme une certaine forme de réflexion de la position de l’homme dans son univers. C’est la raison pour laquelle l’action d’Érostrate intéresse particulièrement le dessinateur. Il en fait un personnage unique, non pas fou, mais cherchant à passer à la postérité à tout prix. C’est d’autant plus intéressant que cette ambition rejoint celle de nombreux de nos contemporains, en écho à ce qu’affirmait l’Américain  Andy Warhol (1928-1987) considérant que tout un chacun désormais, pouvait trouver l’opportunité d’avoir son quart d’heure de célébrité. Érostrate est allé bien plus loin et on peut se demander si son obsession n’est pas une caractéristique très humaine. Ainsi, les artistes cherchent à leur façon à passer à la postérité. A noter cependant que la revendication d’une œuvre par la signature de son auteur n’est pas systématique depuis si longtemps que cela. Ainsi, en occident il a fallu attendre la Renaissance pour voir les artistes se mettre à leur compte et signer leurs œuvres. Pour en finir sur ce thème, on peut se demander quelle trace laissera Martin Veyron, auteur de quelques BD ? Aura-t-il marqué davantage pour son observation caricaturale de la société de son époque ou pour Érostrate situé dans l’Antiquité grecque ?

Les intentions de Martin Veyron

Il faut dire que dans cet album, le personnage Érostrate est bien dessiné comme un personnage signé Martin Veyron, que ce soit par son visage, ses attitudes et sa façon de s’exprimer. Le dessinateur fait donc clairement un parallèle entre le coup d’éclat de son personnage et les comportements plus ou moins banalisés de notre époque, comme si Érostrate n’était finalement qu’un précurseur. Martin Veyron profite de son évocation du personnage Érostrate pour proposer une réflexion sur les thèmes qui l’intéressent, entre autres l’organisation de la société, avec en filigrane le fait que malgré son niveau élevé dans bien des domaines la civilisation grecque s’est finalement effondrée. Pourtant, elle a vu un épanouissement et un rayonnement important dans les domaines sociétal, religieux, artistique, scientifique, et philosophique. On note ainsi que ce sont des sages qui interrogent Érostrate. Il est question de la république comme forme de gouvernement. Ce qui n’a donc pas empêché l’action isolée d’un Érostrate que les sages n’arrivent décidément pas à comprendre. Ainsi, malgré son organisation évoluée, une civilisation reste à la merci d’actions isolée, ce qui reste vrai aujourd’hui.

Martin Veyron dessinateur

L’épaisseur de l’album permet donc à Martin Veyron de proposer une intéressante réflexion sur les motivations et relations humaines en général, sur la vanité humaine, ainsi que sur l’évolution et la transmission des connaissances (les uns et les autres fournissant un casse-tête aux historiens à la recherche de témoignages pour ensuite les recouper et en évaluer la pertinence), les siennes étant solides. D’ailleurs, il cite ses sources dans une bibliographie qu’on trouve en fin d’album, avec des indications sur les quelques citations qu’il emprunte. Sa maîtrise artistique apparaît lorsqu’il se montre capable de mener de front deux mini-intrigues, avec deux personnages dialoguant pendant qu’on suit une cérémonie. Le dessin ne rappelle le style du dessinateur des années 80-90 que d’assez loin, malgré la façon dont il représente Érostrate. L’ensemble est dominé par pas mal de texte, pour une BD relativement bavarde, ce qui permet au dessinateur d’intégrer des éléments de philosophie et des réflexions personnelles à un scénario où interviennent de nombreux personnages lors de multiples épisodes. C’est un peu touffu et pas d’une grande rigueur d’organisation, mais intelligent et bourré de clins d’œils humoristiques. N’oublions pas qu’il s’agit du récit d’un homme face à ses juges et qui sait que son destin est une mort de plus en plus proche. Les couleurs signées Charles Veyron, qui n’est autre que le fils du dessinateur, sont globalement sombres. Très peu de teintes claires ou vives pour égayer l’album. Un album qui comporte cependant quelques dessins grand format agréables à l’œil. On sent que ce qui intéressait le dessinateur était d’aller au bout de son projet qui peut être vu comme une sorte d’œuvre testamentaire. Un petit regret personnel pour conclure, ce choix pour la couverture de présenter le nom du personnage selon un procédé très tendance, avec des groupes de lettres qui ne tiennent aucun compte de la phonétique naturelle pourtant mentionnée dans l’album « E… ROS…TRA…TE ».

Érostrate, Martin Veyron (scénario, dessin) et Charles Veyron (couleurs)

Dargaud : sorti le 11 octobre 2024

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3.5

Cycle Sean Baker : Take Out, prends et emporte l’humain

Avant de devenir le réalisateur auréolé de la palme d’or à Cannes en 2024 pour Anora, Sean Baker co-réalise avec Tsou Shilh-ching en 2004 un documentaire marxiste et sans concession Take Out sur les désillusions du rêve américain.

L’humain à emporter

Le héros de Take Out Ming est un livreur clandestin chinois, arrivé à New-York par le Canada avant que son enfant ne naisse. Il a cru dans l’espoir de vivre et travailler aux États-Unis suffisamment décemment pour sauver sa femme et son enfant d’un destin précaire. Sean Baker retrace la chute compacte et mate de cette croyance.

Take Out constate la duperie du rêve américain mais surtout montre son envers dur et sans appel : le réel du travail pour ces immigrants illégaux, l’enfoncement dans les rouages du grand écrasement des hommes. 

Dans une course contre la montre pour rembourser la dette de ses passeurs, la caméra de Sean Baker suit à la sueur du corps et à la peine du visage le quotidien sordide et accablant de Ming contrebalancé toutefois par la dextérité folle et presque galvanisante des gestes de fabrication des plats à emporter (de la patronne du restaurant, Ma, une héroïne Scorsésienne rugeuse et pas dupe, à la tête de sa petite mafia).

Tout le documentaire, implacable sans être violent, lucide sans être offensif s’immerge, absorbe et métabolise ce processus d’écrasement des êtres, appelés à devenir des têtes sans expression, des personnes sans parole. Il est à la fois terrifiant et drôle que le seul mot que Ming ait retenu de l’anglais c’est Police dans une des meilleures scènes du film où il devient la victime de ses propres camarades d’origine.

Dire que l’origine est un non-lieu pour Sean Baker, une sorte d’identité nulle et non avenue, sans passeport, sans validation et qu’il s’agit de la transiter, de la muter et projeter dans l’improvisation des relations tandis que le non-lieu, la marge ont de l’avenir, du temps, de la croissance semblent sans doute le mieux saisir la trajectoire des films de Sean Baker (voir Tangerine, Florida Project, Red Rocket).

C’est toute l’architecture d’une société d’exploitation avec ses cadences viles et implacables (la vitesse et la mécanique avec lesquelles Ma cuisine ses plats) et ses sous-hiérarchies d’aliénations entre membres d’une même communauté que Baker ausculte et donne à voir avec une caméra sans pathos et têtue, chevillée au vélo et aux moues de Ming. La réalisation n’est pas sans rappeler (hasard de calendrier) le magnifique L’histoire de Souleymane de Boris Lojkine.

Mais là où Boris Lojkine fait une fiction et croit encore à la puissance du récit scénaristique et de la fiction sur le vrai pour rédimer son héros, Sean Baker travaille à même le matériau documentaire sur la mort de la fiction et sur l’énergie toujours plus exubérante et véridique de la vraie vie.

La mise en scène de Take Out prend sa force dans la répétition déshumanisante des gestes (donner les repas à emporter aux clients/ subir leur plaintes/ prendre ou ne pas réussir à prendre l’argent ) et dans les allées et venues abattues et mornes de Ming tout en réservant en contrepoint sensible une étude de caractères de la micro-société chinoise immigrée à New-York, la solidarité qui y règne, l’entraide et l’espérance qui pointent.

Cette usure et tristesse sur les joues fermées du jeune chinois, l’absence de considération et l’humiliation qu’il subit de la part des gens (nous autres donc) qui cautionnent ce système consumériste produit un tel sentiment d’authenticité que nous aurions presque l’impression que Sean Baker est cet immigrant illégal, exilé au règne des blockbusters kleenex d’Hollywood et qui travaille de l’intérieur à modifier les dispositifs de fabrication des films.

Sean Baker réussit donc 20 ans avant sa palme d’or le pari d’une critique sociale de l’Amérique « déjà immorale par sa géographie » et d’une peinture humaine affolante de vérité, émouvante et tragique.

Bande annonce : Take Out (Cycle Sean Baker)

De Shih-Ching Tsou, Sean Baker | Par Shih-Ching Tsou, Sean Baker
Avec Charles Jang, Jeng-Hua Yu, Wang-Thye Lee
23 octobre 2024 en salle | 1h 27min | Documentaire
Distributeur : The Jokers Films

Cycle Sean Baker : Four Letter Words, les débuts du cinéaste

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Four Letter Words (2000) est le tout premier long métrage de l’Américain Sean Baker, le récent palmé au festival de Cannes 2024 pour Anora. Il s’agit du troisième film de lui que je visionne et je commence à saisir sa méthode qui consiste à montrer un groupe qui s’agite beaucoup, pour faire sentir l’état de la société, un état peu reluisant il faut bien le dire et ce quel que soit le pan de la société qu’il choisit d’ausculter.

Ici, un groupe d’étudiants probablement assez typiques du début du siècle profite d’une soirée dans la maison de l’un d’entre eux qui a pu les inviter parce que ses parents lui ont laissé les clés pour quelques jours. Ils doivent avoir 20 ans environ, soit l’âge de tous les possibles. Mais ils sont livrés à eux-mêmes et sont là pour faire la fête, entre eux. Alors, toute une première partie les montre dans leurs pires moments. En effet, il est 3h du matin et les effets de l’alcool se font sentir. L’un d’entre eux vomit aux toilettes, pendant que d’autres jouent au ping-pong avec palets sur table au sous-sol, pendant que le plus gros de la troupe discute au salon. Autant dire que la discussion ne vole pas haut et que les esprits commencent à s’échauffer. Il faut dire que les deux dernières filles qui s’accrochaient encore viennent de partir, malgré des tentatives maladroites pour les inciter à rester. Impossible de savoir combien sont venus au début, mais ils doivent être encore dix-quinze à rester et à se lâcher.

Hésitations

On sent qu’il s’agit d’un premier film, parce que visiblement le réalisateur manque de moyens pour filmer autre part que dans cette maison. Les rares extérieurs se concentrent dans le jardin ainsi que dans la voiture, où trois d’entre eux s’échappent. De plus, la situation de début est assez confuse, suffisamment déstabilisante pour décourager des spectateurs égarés par hasard devant ce film. Les personnages s’agitent et parlent un peu de façon désordonnée, on peut légitimement se demander où le réalisateur veut en venir. Cette première partie, qui sonne le creux, va même en s’éternisant et on trouve le temps long alors même que le film s’annonce plutôt court (1h22).

Un début d’intérêt

En fait, on arrive à la conclusion que ces jeunes adultes ont du mal à trouver leur place lorsqu’ils sont en groupe. Ils sont obsédés par leurs potentielles histoires avec des filles qui ne sont plus là. À les écouter, on comprend que ces filles n’aient pas eu envie de rester. Bref, en groupe, chacun a une attitude stéréotypée que l’alcool et l’heure avancée n’arrangent pas. Pour la désinhibition, il faudra attendre. En fait, pas tant que cela, parce qu’on constate en deuxième partie que, lorsque ces jeunes se retrouvent en petits groupes, ils abordent des sujets beaucoup plus personnels. Il s’avère que ce ne sont pas les imbéciles heureux qu’on aurait pu imaginer au premier abord. Chacun a ses soucis mais aussi ses centres d’intérêt et ses projets.

Un titre intrigant

Sean Baker montre donc qu’il ne faut pas se fier aux premières impressions, ses personnages étant plus intéressants qu’ils nous apparaissent au premier abord. Malheureusement, il leur faut du temps et des conditions particulières pour se débarrasser de leurs personnages publics plutôt rebutants. La question demeure de ce qu’ils feront de leur vie : sera-t-elle davantage influencée par leurs personnages publics ou bien par leurs personnalités profondes ? Le titre du film, un peu énigmatique, nous donne à réfléchir et apporte peut-être une indication sur ce que le réalisateur a en tête. En effet, il signifie « mots en quatre lettres » qui peut aussi bien correspondre à une expression typiquement américaine, qu’à un slogan ou bien le leitmotiv d’une vedette de la TV. Mais l’expression m’incite à tenter le mot compte triple comme au scrabble, car des mots en quatre lettres du vocabulaire anglo-saxon, j’en vois quelques-uns (drug, fuck, shit, girl, etc.) mais l’expression sonne un peu comme un moyen détourné de ne pas sortir une grossièreté. Et puis, si le mot « girl » évoque l’obsession de ces adolescents quasiment tous puceaux « drug » ne correspond pas à grand-chose montré dans le film. Quant aux mots « fuck » et « shit » ils sont tellement banalisés qu’ils ne me semblent pas vraiment révélateurs. Mon idée serait plutôt que Sean Baker évoque le manque de vocabulaire de ces jeunes dans la première partie de son film, soulignant l’aspect très limité de leurs obsessions, même si c’est évidemment exagéré, surtout en considérant la suite du film. Il reste une dernière possibilité, tirée par les cheveux, qui serait que le titre évoque les paroles de protagonistes avec des prénoms en quatre lettres.

À suivre

Four Letter Words signe donc les débuts de Sean Baker derrière la caméra, avec un film d’ados qui, dans un premier temps, dresse un tableau désolant avant de se révéler plus intéressant ensuite. Le manque de moyens n’empêche pas de sentir un certain potentiel. Ceci dit, si Sean Baker n’avait pas réussi à poursuivre son aventure filmique, ce film aurait très bien pu tomber aux oubliettes. D’autant plus qu’aucun de ses jeunes acteurs n’est ensuite parvenu à la notoriété. On remarque qu’il aime bien alterner les points de vue, en montrant ce qui se passe en simultané en plusieurs endroits différents. En première partie, c’est dans des pièces différentes de la maison, en deuxième partie, c’est dans la maison, à l’extérieur (jardin) et dans la voiture. On remarque aussi que si l’essentiel se passe dans un pavillon de banlieue, donc dans un milieu qui n’évoque pas la misère financière, la décoration est d’une réelle banalité, comme si les occupants n’avaient que peu de personnalité ou de références culturelles par exemple. Avec des moyens limités, Sean Baker fait donc sentir qu’il sait quand même ce qu’il fait, avec des personnages à plusieurs facettes et un montage maîtrisé.

Four Letter Words (Cycle Sean Baker) : Bande-annonce

Fiche Technique : Four Letter Words (Cycle Sean Baker)

Réalisation, scénario : Sean Baker
Avec : Fred Berman : Art, Matthew Dawson : Jay, Paul Weisman : Nick, David Ari : Florio, Henry Beylin : Sam, Darcy Bledsoe : Kim, Edward Coyne : Drew, Thomas Donnarumma : Chris, Loren Ecker : Rich Montage : Sean Baker et Lannie Lorence
Directeur de la photographie : Sam Selva
Ingénieur du son : Michael Fevola
Producteur : Koorosh Yaraghi Distribution : The Jokers
Films Sortie française : 23 octobre 2024

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2.5

Meilleurs films adaptés d’un jeu vidéo : quand pixels et cinéma font bon ménage

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Le monde du jeu vidéo regorge d’univers riches et captivants qui fascinent les joueurs depuis des décennies. Pourtant, leur transposition sur grand écran s’avère souvent périlleuse. Entre respect de l’œuvre originale et liberté créative, les réalisateurs doivent relever un véritable défi pour satisfaire les fans et les néophytes.

Malgré de nombreux échecs retentissants, certaines adaptations ont réussi à se démarquer et à prouver qu’un bon film de jeu vidéo est possible. Tour d’horizon des plus belles réussites du genre.

L’équilibre entre fidélité et créativité

La réussite d’une adaptation cinématographique d’un jeu vidéo est un équilibre délicat. D’un côté, le film doit rester fidèle à l’esprit et aux éléments iconiques de l’œuvre originale pour ne pas décevoir les fans. De l’autre, il doit apporter une vision nouvelle et créative pour plaire à un public plus large. Les réalisateurs les plus habiles parviennent à insuffler leur style artistique tout en respectant l’essence du jeu.

Certains films comme « Silent Hill » de Christophe Gans réussissent cet exploit. Le réalisateur français a réussi à capturer l’atmosphère oppressante et onirique de la célèbre franchise d’horreur tout en en proposant sa propre interprétation visuelle. Le résultat est une œuvre à mi-chemin entre le jeu vidéo et le cinéma d’auteur, qui a su séduire joueurs et cinéphiles. Si comme plusieurs vous êtes passionné de jeux vidéo, découvrez une toute nouvelle expérience de jeu surjeux.ca.

Quand l’adaptation transcende l’original

Dans de rares cas, l’adaptation cinématographique parvient même à surpasser le jeu dont elle s’inspire. C’est notamment le cas de « Pokémon : Détective Pikachu », qui a su donner vie avec brio à l’univers coloré de la franchise japonaise. En mêlant prises de vues réelles et créatures numériques ultra-réalistes, le film offre une immersion inédite dans le monde de Pokémon.

Le long-métrage ne se contente pas de reprendre les codes du jeu, il les réinvente intelligemment. 

Le récit policier original et le ton légèrement décalé apportent une nouvelle dimension à l’univers Pokémon. Le résultat est un divertissement familial qui plaît autant aux fans de la première heure qu’au grand public.

Le défi technique : donner vie aux pixels

L’un des plus grands défis des adaptations de jeux vidéo est la transposition visuelle. Comment rendre crédibles et impressionnants à l’écran les personnages et les environnements des mondes virtuels ? Les progrès fulgurants des effets spéciaux numériques ont permis de relever ce défi avec brio dans certains cas.

« Warcraft : Le Commencement » illustre parfaitement cette prouesse technique. Le film de Duncan Jones parvient à recréer l’univers épique et fantastique du célèbre jeu de stratégie avec un réalisme saisissant. Les orcs, créatures emblématiques de la franchise, sont particulièrement réussis grâce à un travail minutieux de capture de mouvement et d’animation. Le spectateur est littéralement plongé dans le monde d’Azeroth, au point d’oublier qu’il s’agit d’images de synthèse.

L’importance du casting : des acteurs à la hauteur

Le casting joue un rôle crucial dans la réussite d’une adaptation de jeu vidéo. Il s’agit de trouver le juste équilibre entre des interprètes capables d’incarner fidèlement les personnages emblématiques du jeu et des stars capables de séduire un large public. Certains films ont réussi ce pari avec succès.

« Uncharted » est un parfait exemple de casting réussi. Tom Holland apporte sa fraîcheur et son charisme au personnage de Nathan Drake, tandis que Mark Wahlberg campe un Victor Sullivan convaincant. Leur alchimie à l’écran fait écho à la relation étroite des deux héros dans les jeux, tout en apportant une touche de nouveauté. 

Ce duo d’acteurs contribue grandement au succès du film auprès des fans comme des nouveaux venus.

L’équilibre entre action et 

Lesrécitjeux vidéo regorgent souvent de séquences d’action spectaculaires qui en font leur popularité. Le défi des adaptations cinématographiques est de transmettre cette intensité tout en développant une narration cohérente et captivante. Les meilleurs films du genre parviennent à trouver le juste équilibre entre des scènes d’action époustouflantes et des moments plus calmes dédiés à l’intrigue et au développement des personnages.

« Assassin’s Creed » est un bon exemple de cette recherche d’équilibre. Le film alterne habilement entre des séquences historiques riches en combats et courses-poursuites, et des passages contemporains qui approfondissent le mystère entourant la confrérie des Assassins. Cette structure lui permet de satisfaire à la fois l’appétit du spectateur pour l’action et sa curiosité pour l’univers complexe de la franchise.

L’adaptation comme passerelle vers l’univers du 

Les meilleures adaptations de jeux vidéo ne séduisent pas seulement les fans, elles servent également de passerelle pour les nouveaux venus. En proposant une introduction accessible à l’univers du jeu, ces films peuvent susciter l’intérêt de nouveaux publics et les inciter à découvrir l’œuvre originale. Rendre compréhensible et engageant un monde virtuel parfois complexe est un défi.

« Prince of Persia : Les Sables du Temps » réussit ce pari. Le film parvient à condenser l’essence du jeu – ses décors somptueux, ses acrobaties vertigineuses et son intrigue mêlant action et fantastique – dans un format accessible à tous. Sans trahir l’esprit de la franchise, il offre une porte d’entrée idéale pour ceux qui ne sont pas familiers avec l’univers du Prince of Persia, tout en satisfaisant les attentes des joueurs.

L’avenir prometteur des adaptations de jeux vidéo

Malgré les échecs passés, l’avenir des adaptations de jeux vidéo au cinéma semble prometteur. Les studios ont appris de leurs erreurs et accordent désormais plus d’importance au respect de l’œuvre originale et à la qualité de la production. De nombreux projets ambitieux sont en cours de développement.

Parmi les adaptations les plus attendues figure le film « Minecraft » prévu pour 2025. Avec un casting de stars parmi lesquelles Jason Momoa et Jack Black, cette production promet d’être un événement majeur. Le défi sera de transformer l’univers cubique et minimaliste du jeu en une expérience cinématographique immersive. Si le pari est réussi, il pourrait ouvrir la voie à de nombreuses autres adaptations de qualité.

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Juliette au printemps : portrait d’une famille en dépression

Les fantômes reviennent toujours hanter les âmes solitaires. Juliette au printemps en étudie les causes dans un film solaire qui réunit à la fois le drame et la comédie. Blandine Lenoir y convoque des personnages tourmentés au sein d’une famille imparfaite. De même, on y dessine ce qui nous manque par-dessus tout : une étreinte revigorante. Disponible en DVD et Blu-ray dès le 15 octobre prochain.

Synopsis : Juliette, jeune illustratrice de livres pour enfants, quitte la ville pour retrouver sa famille quelques jours : son père si pudique qu’il ne peut s’exprimer qu’en blagues, sa mère artiste peintre qui croque la vie à pleines dents, sa grand-mère chérie qui perd pied, et sa sœur, mère de famille débordée par un quotidien qui la dévore. Elle croise aussi le chemin de Pollux, jeune homme poétique et attachant. Dans ce joyeux bazar, des souvenirs et des secrets vont remonter à la surface.

Révélée comme actrice chez Gaspar Noé dans Carne, puis Seul contre tous, Blandine Lenoir a véritablement pris son envol en passant derrière la caméra. Après s’être perfectionnée à la mise en scène, à l’écriture et à la direction d’acteurs dans dix courts-métrages, cette dernière continue de brosser le portrait de personnages féminins avec justesse. Que ce soit à travers le choc des générations dans Zouzou, la ménopause dans Aurore ou l’avortement dans Annie colère, Lenoir est en quête de représentations féminines libres et modernes. Sans déroger à cette ligne directrice, son quatrième long-métrage observe les relations au sein d’une famille en défaut de communication. En co-écriture avec Maud Ameline, elle adapte donc la bande dessinée Juliette, les fantômes reviennent au printemps, de Camille Jourdy. On y suit le retour de Juliette dans sa ville natale, où la dépression agit étonnamment comme un levier vers la guérison. Et c’est avec humour et bonne humeur que les personnages vont s’élever, ensemble et malgré leurs imperfections.

T comme Tendresse

Une trentenaire déréglée et en perte de repères ouvre cette intrigue. C’est Izïa Higelin que l’on découvre dans cet état mental qui ne ressemble pas au sien. Dans une retenue qui la maintient au bord de l’implosion, nous découvrons la Juliette dépressive qu’elle incarne. La jeune illustratrice, célibataire et sans enfants, se rend à Châtillon-sur-Chalaronne, une commune de l’Ain qui se situe bien loin de la gare la plus proche. Elle a besoin de se ressourcer, autant pour retrouver l’inspiration dans le métier qu’elle aime que pour conjurer le mauvais sort d’une enfance traumatisante. Pourtant, malgré de tels enjeux, le film ne cache pas ses envies de faire rire. À travers une galerie de personnages pittoresques, nous découvrons des personnalités saugrenues, à commencer par un père réservé (Jean-Pierre Darroussin), une mère qui confond volontiers encouragement et désespoir (Noémie Lvovsky), une grand-mère encore vive d’esprit (Liliane Rovère) et une sœur engagée et passionnée (Sophie Guillemin). Tout le monde possède cependant des secrets et n’hésite pas à se cacher derrière des blagues, des costumes ou des maquillages afin de préserver le peu d’illusion qui les maintient en vie.

Comme ses personnages illustrés, Juliette est piégée dans une image qui n’a ni passé ni avenir. En essayant de s’émanciper de cette contrainte et de retrouver son chemin, elle déambule dans l’espoir qu’on écoute ses lamentations. Attend-t-elle une réaction ? Peut-elle faire ses propres choix au lieu de se laisser diriger par ses incertitudes, qui mènent inévitablement à une crise d’angoisse ? Ce serait-ce pas cet obstacle mental qui l’empêche à la fois d’avoir ses règles et de guérir d’une mystérieuse mélancolie ? Si elle ne peut trouver toutes les réponses auprès de sa famille, tourmentée par ses propres névroses, elle finit par se tourner vers Pollux (Salif Cissé), dont la présence et l’amitié lui réchauffent le cœur. Il constitue le pont entre Juliette et sa maison d’enfance. Les souvenirs y sont gravés, mais elle peine à les déchiffrer.

Le récit et la délicieuse musique de Bertrand Belin nous invitent à le faire auprès d’elle, tandis que la cinéaste arrondit discrètement les angles de son univers féministe. Cela passe par une volonté de filmer des corps que l’on voit peu et cela passe également par la volupté et le romantisme des hommes. Tous les ingrédients sont réunis pour agir dans un sens, afin de gonfler la bulle d’air frais que constitue le film. C’est là que le cinéma de Lenoir se marie parfaitement avec les planches de Camille Jourdy. Ils partagent la même fantaisie en confrontant des individus contrariés par leur résilience personnelle. Juliette au printemps constitue donc une lettre d’amour qui s’adresse à celles et ceux qui doutent de leur place au sein de leur famille ou d’un autre groupe. Cette brève escapade nous apprend à retrouver le souffle qu’on a perdu, avec tendresse et bienveillance.

Bonus

Un livret de croquis inédits, dessins préparatoires et photogrammes est fourni avec la jaquette. Le disque contient également le film commenté par Blandine Lenoir, relatant énormément son travail d’adaptation depuis la bande dessinée (choix des costumes, du décor et de la mise en scène). Et environ un quart d’heure de scènes coupées complètent les suppléments, incluant notamment un scène de thérapie par le rire.

Juliette au printemps Bande-annonce

Juliette au printemps – Fiche technique

Réalisation : Blandine Lenoir
Scénario : Blandine Lenoir, Maud Ameline, Camille Jourdy
Image : Brice Pancot
Montage : Héloise Pelloquet
Casting : David Bertrand, Constance Demontoy
Première Assistant Réalisatrice : Nicolas Guilleminot
Ingénieur du son : Jean-Luc Audy
Décors : Marie Le Garrec
Costumes : Anne Blanchard
Maquillage : Anaëlle Trogno
Coiffure : Lucine Azanza
Musique originale : Bertrand Belin
Post-production : Bénédicte Pollet
Directrice de production : Clotilde Martin
Producteurs : Fabrice Goldstein, Antoine Rein
Production : KARÉ Productions
Pays de production : France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h36
Genre : Comédie dramatique
Éditeur : Diaphana Édition Vidéo
Date de sortie en France : 12 Juin 2024
Date de sortie DVD/BLU-RAY/ VOD : 15 octobre 2024

Terrifier 3 : Anges et Démons

Face à une restriction inattendue aux spectateurs de moins de 18 ans dans les salles françaises, Art le clown continue malgré tout son massacre sous les sapins de Noël. Entre attentes, jubilations et soupçons de redites, le troisième volet de Damien Léonard ne trompe aucunement son public aficionado de démembrements ludiques, de bricolage non réglementaire et de chirurgie non conventionnelle. Tel est le programme ensanglanté de Terrifier 3.

Synopsis : Après avoir survécu au massacre d’Halloween perpétré par Art Le Clown, Sienna et son frère tentent de reconstruire leur vie. Alors que les fêtes de fin d’année approchent, ils s’efforcent de laisser derrière eux les horreurs passées. Mais au moment où ils se croyaient enfin à l’abri, Art refait surface, bien décidé à transformer Noël en un véritable cauchemar.

Si Forrest Gump a sa boîte de chocolats pour symboliser les aléas de la vie, on peut assurément affirmer que dans la boîte de l’horreur et du gore, Art le clown fut une délicieuse découverte. Passé sous les radars du grand écran en France, Terrifier a tout de même trouvé son public grâce à la célèbre plateforme de screaming Shadowz. Terrifier 2 créa ensuite l’événement en salle, cumulant plus de 70 000 entrées en cinq semaines d’exploitation. Et en seulement trois jours, Terrifier 3 a déjà dépassé la barre des 135 000 spectateurs « majeurs » dans l’Hexagone. Le succès est encore plus significatif sur le sol américain, en rapportant six fois plus que ce que le film a coûté. Et pourtant, il ne s’agit pas d’une production de studio comme Blumhouse ou A24 en sortent à la chaîne et dans l’indifférence. Ce film d’horreur indépendant réussit ainsi le pari de redonner goût au mauvais goût.

Folie à deux

Rangez les citrouilles séchées et sortez les guirlandes de boyaux, car les chants et les cadeaux de Noël sont arrivés un peu plus tôt cette année. Le film ouvre par une séquence particulièrement bien léchée et mise en scène avec une tension tétanisante. Une maison qui abrite une famille endormie, ou presque, devient le théâtre d’un jeu de massacre où la cruauté et le burlesque d’Art repeignent les décorations de Noël. Le troisième volet est lancé, ou presque. Cet aparté n’est en rien connecté aux événements qui se sont déroulés dans le film précédent. C’est pourquoi le rythme en pâtit grandement dans le reste de l’exposition, un peu comme le précédent opus qui s’étirait beaucoup trop en son milieu. Nous nous retrouvons donc à recoller les morceaux d’un Art décapité et dont l’emprise maléfique sur Victoria Heyes s’intensifie. Leone s’amuse alors à défigurer (littéralement même) la représentation de la première final girl de la franchise. Malgré les épaisses prothèses que porte Samantha Scaffidi, l’actrice parvient à donner plus de profondeur à son personnage torturée et limite plus sadique que son bourreau et mentor. Une véritable folie à deux, n’en déplaise à la suite désespérément accablante du Joker de Todd Phillips.

Mais celui que le public attend de voir à l’œuvre, c’est bien ce clown muet, sorte de chimère rappelant le Pennywise de Tim Curry, mixé avec la gestuelle d’un Charlie Chaplin qui aurait assimilé Freddy Krueger. Chaque apparition de David Howard Thornton dans la silhouette du monstre constitue donc la plus grande des curiosités que ce film a à nous proposer. Cependant, il est assez contraignant de voir comment l’aura maléfique du personnage se dissipe une fois la scène d’introduction passée. Soit le clown se fait dévorer par l’ascension de Victoria, soit par l’omniprésence parasite de Sienna Shaw, l’ultime final girl en date. Toujours sous le choc de sa dernière rencontre avec Art, la jeune femme tente de surmonter son traumatisme pendant que sa famille bavarde inutilement sur son état mental. Et lorsque les dialogues de Lauren LaVera basculent sans retour dans le nanar, c’est l’actrice elle-même qui manque de performer ses crises de panique. Quant à Elliot Fullam, le petit frère qu’on finit par moquer tellement Leone ne sait pas quoi faire de son survivant, il restera encore moins dans les esprits.

Toute l’intrigue file donc ainsi, entre instants cocasses et jubilatoires où Art converse avec un Père Noël et des raccords forcés avec les victimes du précédent massacre. Seule subsiste cette podcasteuse en quête de scoop et son affinitée malsaine avec le true crime. Un personnage que l’on apprécie détester pour sa froideur et qui manquait dans les films précédents. C’est pourquoi l’argument principal du cinéaste reste la qualité de ses effets pratiques, qui nous donnent à contempler l’anatomie humaine dans toute son aversion. De fait, le film cesse de faire peur par la mise en scène et compense ce défaut par la barbarie de ses mises à mort. Ce fut la marque de fabrique de nombreux torture porn (la saga Saw en tête de liste) et c’est encore le cas aujourd’hui dans Terrifier 3, qui hésite entre l’envie de rattacher le lore et les personnages laissés en suspens dans The 9th Circle et de fouler le territoire inexploré des enfers. C’est en tout cas ce qui se profile à l’horizon d’un quatrième long-métrage, qui place encore la barre plus haute sur l’autel de la narration, l’un des points faibles que Damien Leone doit rectifier en urgence pour éviter de réaliser « le même film » que le précédent.

Terrifier 3 Bande-annonce

Terrifier 3 – Fiche technique

Réalisation & Scénario : Damien Leone
Image : George Steuber
Musique : Paul Wiley
Producteurs : Robert Ford, Lizzie Gillett, Ian Bonhôte
Production : Dark Age Cinema, Bloody Disgusting, The Coven
Pays de production : États-Unis
Distribution France : ESC Films, Factoris Films, Shadowz Films
Durée : 2h05
Genre : Épouvante – Horreur
Date de sortie : 9 octobre 2024

Terrifier 3 : Anges et Démons
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