Lieux et cinéma : la maison, théâtre central, de l’apaisement à l’oppression

Si le septième art est affaire d’émotions et de sensations avant tout, les lieux qui s’y épanouissent, et dont la maison est le parfait exemple, nous font tantôt nous sentir chez nous, tantôt éveillent le désir inexplicable de nous en échapper à tout prix. La maison est ainsi invitée à définir l’identité d’un personnage, comme celui des éléments qui composent un récit…

En mes lieux, je trouverai refuge et apaisement…

Être à la maison, c’est être chez soi, c’est être à l’abri, en sécurité, à l’intérieur d’une demeure qui est nôtre et qui nous ressemble. En effet, l’être humain se plaît à aménager ce lieu qu’il dit sien selon sa personnalité, ses goûts et ses envies, tout cela dans le but de se sentir chez lui, de se sentir bien et protégé. Par conséquent, un personnage qui regagne sa demeure, est un personnage qui rejoint son refuge, son lieu, son univers. Qui se coupe de l’extérieur et donc, par là même, s’en préserve. On pense au récent Mandy, de Panos Cosmatos, dans lequel le couple phare vit au beau milieu de la nature, dans une bâtisse modeste qui s’apparente à un lieu chaud, rassérénant, à un cocon simple et modeste (à l’image de leur union) dans lequel s’épanouit leur amour, plus belle décoration en ces lieux. La maison est parfois même un antre d’une telle importance sentimentale aux yeux de nos personnages, qu’ils n’imaginent pas un futur sans la couleur de ces fondations chéries. C’est le cas dans Lost River, de Ryan Gosling, où Billy est prête à la dévotion la plus sombre pour préserver l’édifice dans lequel ses deux fils ont grandi (« I have two boys and that is our home » dit-elle), au centre, qui plus est, d’un Détroit fantomatique qui s’effrite et se vide de tout bâtiment public.

Il était évident qu’avec un tel potentiel de dimension protectrice et rassurante, certains auteurs allaient s’emparer de ce lieu qu’est la maison pour la muer en prison dorée où l’apaisement devient angoisse face à l’intrusion…

Cet autre qui n’est pas moi et qui piétine mon territoire…

Avoir un lieu à soi, c’est aussi le préserver des présences indésirées, des ennemis et du danger. Malheureusement, la maison n’est pas un territoire totalement hermétique, certains individus en poussent la porte seulement dans le but d’y faire pénétrer la terreur et le danger. Comment ne pas penser à Funny Games (Michael Haneke) et ses indésirables en tenue immaculée où le blanc n’est malheureusement pas synonyme de pureté… Dans cette œuvre terrifiante, le mal est pervers et insidieux. La maison de vacances enfin retrouvée, devient le théâtre de la torture psychologique et physique que font subir ces deux jeunes premiers à une famille impuissante. Ce qu’il faut bien noter ici, c’est que les victimes commencent à accueillir leurs bourreaux chez eux, et c’est bien là le plus angoissant. Une invitation à entrer pour quelques œufs devient une incapacité à déloger cet autre inconnu. La peur première découle donc dans un premier temps de cette présence qui n’est plus la bienvenue et qui colporte le mal le plus violent… C’est le cas aussi dans Mother (Darren Aronofsky), dans lequel l’autre vient détruire et sacrifier alors qu’on lui a préalablement ouvert notre porte dans la plus grande bienveillance et le plus profond altruisme. Résultat, une Nature piétinée, une Mère sacrifiée. Ouvrir son chez soi au cinéma, c’est parfois se heurter à la destruction pure et simple, de sa personne, comme de son univers.

Dans le cas contraire en revanche, c’est parfois le protagoniste lui-même qui, pourtant paré de bonnes intentions, investit les terres d’un autre pour n’y trouver que rejet et discrimination. On peut citer les déambulations de Mr Hulot au sein de l’architecture froide, impersonnelle et humiliante de la maison des Arpel dans Mon Oncle. La maison serait donc aussi l’allégorie des fractures familiales ?

Réunion de famille dans le salon, crise dans la cuisine…

La maison au cinéma, c’est aussi la scène des retrouvailles familiales, et des conflits qui les accompagnent presque toujours, comme une évidence intrinsèque… Que ce soit dans Un été à Osage County (John Wells), Juste la Fin du Monde (Xavier Dolan), ou encore La Femme de Mon frère (Monia Chokri), le lieu (souvent rattaché aux souvenirs de l’enfance qui plus est) rassemble autant qu’il déchire les membres d’une même « tribu ». Plus on évolue dans les différentes pièces, plus la façade des bonnes mœurs se fragilise jusqu’à épuisement. On se prend dans les bras dans l’entrée, on mime l’intérêt face aux petits bonheurs des autres dans le salon, on se remémore « de bon cœur » les souvenirs brumeux du passé autour de la table à manger, on se réfugie dans la cuisine pour trouver enfin un confident, on laisse éclater notre colère dans le jardin où la balançoire de notre enfance trône encore… L’architecture même  des lieux est parfois propice à la représentation visuelle du fossé qui nous éloigne de nos parents, comme dans le mésestimé La Splendeur des Amberson, d’Orson Welles. La maison est donc aussi cet endroit qui cultive l’amour pour mieux le voir s’étioler ensuite. Ce sont les amants magnifiques d’Alabama Monroe (Felix Van Groeningen), qui s’aiment et se blessent contre les murs brûlants à la fois de passion et de désespoir de leur chez eux où ils ne sont plus que « trois moins un », famille incomplète, couple dévasté par le souvenir de la mort qui hante une pièce en particulier…

En tant que famille, il faut parfois même apprendre à quitter ce chez soi où règne le parfum ocre de la routine pour enfin se découvrir vraiment (Mary Poppins, de Robert Stevenson).

Les fantômes en ces lieux…

Comment terminer cet article sans évoquer les présences (maléfiques ou non, du passé ou non) qui peuplent si souvent les demeures du septième art ? Construire une maison, c’est bâtir des fondations invitées à se pérenniser dans le temps. Créer un lieu aussi spécifique que celui-ci, c’est s’engager à le gorger de souvenirs et d’histoire. La mémoire des murs est un phénomène aussi inexplicable que palpable. Certaines maisons, de celle mythique du non moins culte Psychose (Alfred Hitchcock), à toutes celles des films de genre (Insidious, Amytiville, Conjuring, L’Orphelinat…) qui peuplent plus ou moins habilement nos salles obscures depuis des décennies, abritent des présences mal intentionnées, voire carrément démoniaques, qui en font des lieux étiquetés comme « hantés ».  Mais, ce terme ne serait-il pas en fait un bon vieux pléonasme quand on part du principe, comme dit plus haut, que toute maison est un lieu qui transpire les présences précédentes et la mémoire qu’elles y ont établies dans la longueur ?

Dans ce cas, si chaque film où la maison se place en théâtre central de l’intrigue, ou même en simple toile de fond, est « un film de fantômes », celui qui réalise le mieux la synthèse des toutes les idées précédemment évoquées est sûrement A Ghost Story, de David Lowery. Les murs y sont, à la fois fondations, et témoins vibrants des âmes qui la parcourent. L’être humain s’y débat pour laisser une trace, aussi infime soit-elle. Trace qui devient un bouleversant, mais sourd, écho à travers les âges. Car, si les draps des fantômes qui parcourent les lieux y sont inatteignables, leur ondulation est bel et bien la plus palpable des présences…

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