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Le Temps des aveux de Régis Wargnier : Critique du film

Critique Le Temps des aveux

Synopsis : en 1971 au Cambodge, François Bizot, un ethnologue Français est capturé, ainsi que deux de ses assistants, par les Khmers rouges. Retenu dans un camp de rebelles au milieu de la jungle, on l’accuse d’être un espion de la CIA. Douch, le chef du groupe de rebelles, est le seul à pouvoir juger de son innocence. Entre rapport de force et divergence de point de vue, ces deux hommes vont créer un lien indéfinissable.

Sous le titre original « Le Portail » du roman autobiographique de l’ethnologue français François Bizot, Le Temps des aveux est une réalisation de Régis Wargnier, connu surtout pour Indochine (1992) et Est–Ouest (1999). De manière franche et juste, le réalisateur s’inspire de l’histoire de la capture de François Bizot par des Khmers rouges pour dresser la réalité de l’invasion des rebelles au Cambodge à partir de 1971. Imprégnant le spectateur dans un climat de terreur et de paranoïa, où tout le monde est traître, le film parvient à redonner une âme humaine à ces figures de militants inhumains. Sans pour autant livré une vision fière de la non-action de la France dans le conflit, le récit tend essentiellement à nous montrer le revers du colonialisme français, à la culpabilité voilée, encore tabou pour l’époque.

La figure du héros innocent, rempli de remords : à la fois franc mais sur-dramatisé

Raphael Personnaz interprète cette figure de l’innocence et de la culpabilité en un être. Avec un jeu très ambigu, il s’impose par son physique de bel homme et sa présence affirmée, mais parfois perd en intensité dans sa diction.

Avec des dialogues aux textes forts et même poétiques, chaque mot a son importance et est doté d’un double sens à portée politique. Mais le poids des mots ne peut rien contre le manque de conviction produit par l’acteur principal. Par moment, on ressent qu’il en rajoute, donne un second poids aux mots, inutilement. En les récitant, telle une poésie apprise par cœur, les mots sonnent vides d’émotion et disparaissent de l’oreille du spectateur.

C’est pourtant la force de caractère de son personnage, qu’il incarne parfaitement, qui vont lui permettre d’être libéré. Il serait plus un acteur d’action, que de paroles, pourtant dans ce film le discours est central. Ce qui amoindrit par-dessus tout son jeu, ce sont ces scènes où son maquillage vieillissant est raté : des cheveux grisonnés et des pastiches risibles détournent le regard du spectateur et casse cette recherche d’authenticité.

L’innocence de Bizot est d’emblée affirmée. Il n’y a aucun doute sur la possibilité qu’il soit réellement un espion. On le voit clairement grâce à sa tenue; portant au début une chemise blanche immaculée, qui disparaît. Puis il échange son revêtement gris et pouilleux de prisonnier pour avoir l’uniforme noir des Khmers rouges. Prophétisé comme des corbeaux, les Khmers ne sont pourtant pas catégorisés comme de réels antagonistes de l’histoire. Il y a bien deux versions de l’Histoire.

Une vérité ambiguë : le témoignage de deux camps

Tout le récit est construit comme une véritable quête de la vérité. Introduit par le témoignage de François Bizot, à travers un récit sous forme de flash back, d’une révélation faite à sa fille, expliquant comment il s’est fait capturé, et est parvenu à être sauvé par un des Khmers, Douch. Le film reprend alors cette volonté démonstrative de L’Ordre et la Morale de Matthieu Kassovitz, n’adoptant jamais un point de vue comme étant le meilleur. Tout comme le film de Kassovitz, sur l’indépendance des Kanaks en Nouvelle Calédonie, Le temps des Aveux retrace la cohabitation entre les révolutionnaires et les habitants français, deux ennemis à l’idéologie commune : la liberté. Mais l’ennemi n’est pas déterminé intrinsèquement, il ne dépend que du côté de la frontière où l’on se trouve. Cette image du « Portail » enchainé, qui délivre François après sa capture, est alors très symbolique. Seule cette porte métallique l’empêche de rejoindre sa femme, et même plus tard la frontière restera la limite invisible et inéluctable qui les séparera.

Le film met aussi en lumière une part de légitimité dans le combat des Khmers rouges. On est témoin de leur évolution sur le territoire, par un saut de 4 ans dans le temps du récit. Alors le film devient sombre et grisâtre, comme ses croquis dessinés dans le film, dont les couleurs s’obscurcissent avec le temps. Au nom de l’ordre, ou de leurs croyances, ces soldats « appliquent la procédure ». L’histoire ne se détourne pas de la réalité, et nous dépeint frontalement la séquestration, la torture et l’exécution de ces paysans accusés de haute trahison. La frontière cette fois ci est entre l’ordre, la morale, et la force de leur conviction qui les poussera à commettre des actes inhumains.

Dans un décor naturel fait de boue, de ruines et de bambous, s’orchestrent les massacres des prisonniers. Cet éden devient la frontière de la civilisation, où les crimes contre nature prennent vie.

Le temps des vrais aveux de Douch

Douch (interprété par Phoeung Kompheak) reste le personnage central, avec sa vision qui évolue, tout comme son comportement face à Bizot. Du bourreau au héros, le cadre le montre toujours dans toute sa personne, comme étant divisée. De l’ombre à la lumière, ce personnage change de rôles, et est partagé littéralement entre deux camps. A la fois l’homme en charge de cette révolution, figure de dictateur Khmer, et la figure paternelle qui croit au fond de lui en l’innocence de ce citoyen français. Le bandage blanc de Bizot est en réalité porté par Douch. Comme s’il était tant aveuglé par sa volonté de liberté, qu’il ne discernait plus le juste de la vengeance.

Le titre « Le temps des aveux » ne fait pas référence aux aveux de ce français pris pour un espion, mais à la confession de Douch face à ces crimes de guerre. Quel serait l’intérêt premier du film s’il était centré sur les aveux de ce français innocent ? Le récit en flash-back nous avertit dès le début qu’il a été libéré et jugé innocent. La véritable interrogation du film se manifeste plutôt à travers cette interrogation : « pourquoi lui ? » ou « pourquoi Douch l’a libéré? », quand à coté, tant d’autres innocents ont été exécutés sous ses ordres. Le véritable jugement final se déroule entre Douch et Bizot, dans un affrontement qui renverse les rapports de force, avec une caméra qui désormais surplombe Douch. L’homme jugé et démuni dans son costume de Khmer rouge n’est plus cette figure de corbeau dévastateur. L’ennemi n’est plus l’autre, celui du camp opposé, mais lui-même ou plutôt celui qu’il a été dans le passé. Après le temps des aveux vient le temps des représailles.

Un angle de réflexion poignant

Le temps des aveux fait acte de mémoire pour ces innocents exécutés lors de la prise des khmers rouges. Il montre les deux côtés de cette prise du Cambodge, sans avoir la volonté d’idéaliser le point de vue des Français.

Au contraire, on ressent cette culpabilité voilée de l’administration assez incompétente (incarnée par Olivier Gourmet). Dénotant, un sujet très peu exploité de ce point de vue, le film incite le spectateur à s’interroger sur le comble de l’homme à agir pour ses convictions, et à supporter la culpabilité de ses actes face au jugement lorsque les camps redeviennent indéfinissables.

Le Temps des Aveux – Bande annonce

Fiche Technique – Le Temps des aveux

Réalisateur : Régis Wargnier
Scénaristes : Antoine Andouard, Régis Wargnier, François Bizot
Autre Titre : Le Portail
Genre : Drame Historique
Durée :1h35min
Date de sortie : 17 décembre 2014
Nationalité : France, Cambodge, Belgique
Interprétation : Raphael Personnaz (Bizot), Phoeung Kompheak (Douch), Olivier Gourmet (Marsac), Boren Chhith (Lay), Rathana Soth (Phuong)
Directeur de photographie : Renaud Chassaing
Producteur : Jean Cottin, Rithy Panh,..
Production : Les Films du Cap, Gaumont, Scope Pictures, …
Distribution : Gaumont

Critique du film : Dumb and Dumber De

Critique Dumb and Dumber De

Synopsis: Lloyd Christmas et Harry Dune se retrouvent cette fois manipulés par la séduisante et redoutable Adele Pichlow. Cette dernière compte utiliser les deux acolytes afin de se débarrasser d’un mari encombrant.

Plus c’est long, moins c’est bon

En 1994, les frères Farrelly, Peter et Bobby, réalisaient leur premier film Dumb and Dumber, une comédie à l’humour régressif, qui fit de Jim Carrey, une star comique internationale. Les frères Farrelly et Jim Carrey tenteront de retrouver la même réussite pour Fous d’Irène (2000), mais le succès fût moins au rendez-vous, celui-ci décroissant au fil d’une filmographie, seulement constituée de comédies. Un genre qui fit la gloire des frères Farrelly avec un autre sommet dans leur carrière, Mary à tout prix (1998).

En 2003, un préquel Dumb and Dumberer : Quand Harry rencontre Lloyd, tenta de surfer sur la nostalgie du film devenu culte, mais n’obtint pas le même succès et devenant un piètre DT V anecdotique.

20 ans plus tard, une suite débarque sur nos écrans, avec de nouveau les frères Farrelly à la réalisation et la reconstitution du duo Jim Carrey et Jeff Daniels. Entre-temps, Jim Carrey a aussi perdu de sa popularité, au point de devenir un personnage secondaire, alors que son partenaire Jeff Daniels, éclipsé par la folie du premier, construisait doucement une carrière confidentielle mais solide, avec l’obtention d’un Emmy Award en 2013 pour son rôle de Will McAvoy dans la série The Newsroom. Les deux acteurs ont eu les mêmes envies de rôles dramatiques, avec plus ou moins de réussite. En campant de nouveau les personnages de Lloyd Christmas et Harry Dunne, ils effectuent un retour au source, une sorte de bain de jouvence, dont ils ne ressortent pas totalement ragaillardis.

Le temps a fait des ravages : Kathleen Turner peut en témoigner, sex-symbol des années 80. Des problèmes de santé ont abîmé son physique, faisant d’elle, une has-been aux yeux d’Hollywood durant les années 90. C’est avec la série Friends, qu’elle fit son retour au début des années 2000, en jouant de son nouveau physique pour interpréter le rôle du père travesti de Chandler Bing (Matthew Perry). Elle remit cela dans Californication, ou elle incarne Sue Collini, une productrice nymphomane à la voix rauque, laissant planer le doute sur son identité sexuelle. Elle a su mettre son talent, au service de son physique et elle remet le couvert ici, ou sa féminité et de nouveau remise en cause.

Mais le temps, ne fait pas seulement son oeuvre sur le physique, il n’épargne pas non plus l’esprit. De ce côté-là, le film souffre d’une absence de créativité et d’une réalisation manquant cruellement d’entrain. Autant Kathleen Turner a su rebondir, en se renouvelant et en acceptant sa nouvelle image, autant les frères Farrelly n’ont pas su se renouveler et nous livrent une comédie, parfois drôle, mais trop souvent plate, se contentant de suivre le duo Jim Carrey et Jeff Daniels, tentant de sauver quelques scènes, grâce à une complicité toujours présente.

Le synopsis était pourtant une bonne idée : Harry Dunne apprend qu’il est père, avec 20 ans de retard, il part à la recherche de sa fille, avec l’aide d’Harry Christmas. On retrouve un peu de la folie du précédent opus, les gags ne font pas dans la finesse, souvent sous la ceinture, voir scatologique. Mais cette folie s’estompe au fil de l’histoire, en n’osant pas exploiter au plus profond le rectum de ses acteurs, l’essence leur permettant de ne pas avoir honte de leur bêtise et de foncer tout droit, sans passer par la case « politiquement correct ».

Les frères Farrelly ont perdu leur mojo, du moins sur cette suite, ou nous sommes en droit de se demander, s’il fallait vraiment qu’elle voit le jour. La motivation était-elle artistique ou financière ? Dans tout les cas, elle ne répond pas aux attentes des fans de Dumb and Dumber. Certes, on y trouve par moments, de quoi se réjouir, de rire, voir de pleurer de rire, mais c’est furtif. Ils ont filmé et écrit l’ensemble, avec un frein à main, en n’osant plus, ou trop rarement, et en livrant un produit tout juste consommable.

Les fans de Dumb and Dumber seront déçus, les autres ne seront pas convertis à la débilité de ces personnages, qui restent le point fort de cette suite. Jim Carrey et Jeff Daniels sauvent le film, le second se permettant même de prendre l’ascendant sur le premier, ce qui était improbable, vingt ans plutôt. On ressort frustré et nostalgique de l’humour potache des années 90.

Bande-Annonce: Dumb and Dumber De

Fiche technique: Dumb and Dumber De

USA – 2014
Réalisation : Peter et Bobby Farrelly
Scénario : Sean Anders, Mike Cerrone, John Morris, Bennett Yellin, Peter & Bobby Farrelly
Distribution : Jim Carrey, jeff Daniels, Laurie Holden, Rob Riggle, Kathleen Turner, Rachel Melvins, Steve Tom, Cam Neely, Milan Lucic, Brady Bluhm, Tembi Locke et Bill Murray.
Photographie : Matthew F. Leonetti
Musique : Empire of the Sun
Production : Bobby Farrelly, Joey McFarland, Bradley Thomas, Charles B. Wessler, Tracie Graham-Rice, Riza Aziz, Marc S. Fisher et J.B. Rogers
Sociétés de production : Conundrum Entertainment et Red Granite Pictures
Sociétés de distribution : Universal Pictures et Metropolitan Filmexport
Genre : comédie
Durée : 109 minutes
Date de sortie française : 17 décembre 2014

Auteur : Laurent Wu

Les Nouveaux Sauvages, un film de Damián Szifron : Critique

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Suivi d’une excellente réputation à Cannes, le troisième long métrage de l’argentin Damián Szifron débarque dans les salles françaises et entend bien vous renvoyer à l’état sauvage. Le film pourrait se résumer à une succession de contes (le titre anglais du film est Wild Tales) mettant en scène différents individus du XXIème siècle qui, sous diverses frustrations, pètent littéralement les plombs, renouant avec leurs plus anciens comportements primaires. Les Nouveaux Sauvages est un film à sketches sans répit et diablement efficace.

A Cannes, Thierry Frémaux avait déclaré que le point faible des films à sketchs était l’inégalité rythmique des segments. Il distinguera Les Nouveaux Sauvages comme le parfait contre-exemple d’où sa nomination dans la compétition officielle. Difficile de ne pas tomber d’accord avec lui tant le long métrage argentin est un film réjouissant et complètement déjanté.

L’homme est un loup pour l’homme

Après avoir dirigé quelques courts métrages, créer une série célèbre en Amérique du Sud et réalisé une comédie policière devenue culte en Argentine, Damián Szifron s’est lancé un peu malgré lui dans ce long métrage, partisan du pétage de plomb. Travaillant sur de nombreux projets à la fois, l’argentin prit néanmoins le temps de se défouler par le biais de l’écriture de plusieurs nouvelles. C’est en s’apercevant du lien de cohérence et de thématiques (barbarie, destruction, vengeance) entre elles qu’il eut l’idée d’en faire un film à sketches. Dans une société argentine où la corruption règne en maître, il faut voir dans Les Nouveaux Sauvages une sorte de film catharsis des défauts de notre société. Ce que le film met en évidence, c’est l’illusion de l’homme civilisé alors qu’un mince fil le sépare de la brutalité à l’état sauvage. Les situations mettent en avant une large part de cocasserie mais certaines font entrer en jeu le quotidien le plus banal. Devant un tel ressort comique et corrosif, il n’en fallait pas plus pour convaincre Pedro Almodovar et son frère de participer à l’aventure. Le réalisateur reconnaît que c’est ce qui a facilité les choses et permis -entre autres- son intégration dans la compétition à Cannes. Un public cannois qui n’a pas pu contenir toute sa bonne humeur tant la séance fût la plus agitée du festival, déclenchant rires et applaudissements à tout-va.

Pour l’anecdote, Cannes n’avait pas intégrer à sa compétition un film à sketchs depuis 1983 et Le Sens de la Vie des Monty Python. Plus de trente ans plus tard, c’est un argentin méconnu qui vient dérider nos zygomatiques. Six segments viennent appuyer le propos du film. Tour à tour, l’intrigue nous envoie dans  les airs avec un aller simple en avion, un arrêt dans un dîner d’une route déserte, une confrontation entre deux conducteurs sur une route peu fréquentée, une fourrière injuste, chez un riche couple entouré de gens corrompus et lors d’un mariage voué à l’anarchie la plus totale. Il y a assurément du Coen dans tous ces récits. L’incongru pénètre le quotidien de tous ces personnages dépassés par leurs actes. Il y a là un plaisir viscéral à voir ces individus sortir violemment de leur gond. Fatigués de contenir toute leur rage, ces personnages vont imploser comme n’importe lequel d’entre nous a déjà pu l’imaginer. On ne va pas se mentir. Tout le monde a déjà ressenti cette pulsion de s’emporter violemment et de tout faire exploser. Les grands changements viennent des petites choses. Cet adage pourrait se prêter ici, tant les situations initiales ne donnaient pas à penser qu’il y aurait un tel déchaînement. Une contravention, un adultère révélé, un client malpoli, un conducteur peu courtois, une administration. C’est ce genre de petites choses qui au XXIème siècle est capable de renvoyer l’homme à son stade le plus animal. Ce qui est extrêmement intéressant avec ce film, c’est que les spectateurs qui jubileront devant ce spectacle ne sont -au fond- pas si différents des personnages dont ils se gaussent. La seule différence avec nous, c’est qu’eux passent à l’action. Ils iront jusqu’à faire s’écraser un avion, tuer un homme, déféquer sur un pare-brise, faire exploser une fourrière, corrompre la justice ou mettre un terme radical à une fête de mariage. Du pétage de plomb à l’état pur qui n’aura jamais été aussi jubilatoire !

Pas besoin d’être un fin critique du cinéma pour s’apercevoir que tous les acteurs du film donnent des prestations remarquables. Sans un seul faux pas, il y a dans Les Nouveaux Sauvages une direction d’acteurs remarquable. Indispensable pour un casting majoritairement méconnu du public européen, même si certains cinéphiles reconnaîtront quelques têtes. Notamment le génial Ricardo « Bombita » Darín, vu dans El Chino, Dans Ses Yeux ou récemment Elefante Blanco. A ses côtés, deux autres têtes que vous auriez déjà pu croiser : le conducteur Leonardo Sbaraglia dans Red Lights de Rodrigo Cortés et El Campo, ou la mariée hystérique Erica Rivas vue dans le Tetro de Coppola. Pour un film aussi fêlé, il n’en fallait pas moins qu’une mise en scène énergétique. Très occidentalisé, l’enchaînement des plans lui confère une légère aura de publicité mais témoigne d’un sens très précis du cadre. Chaque plan est soigné et le montage se révèle magnétique. Il y a un vrai travail d’images et de mise en scène qui confère au film un ton jeune et révolté, aidée par la composition sonore de Gustavo Santolalla.

Mais si la séance de ces Nouveaux Sauvages fût la plus acclamée au Festival de Cannes, il faut reconnaître qu’elle a également fait grincer quelques dents. Son absence totale au palmarès final témoigne du mépris du jury à l’encontre de ce petit bijou d’humour noir alors qu’il aurait très bien pu concourir à minima pour le Prix du Meilleur Scénario. Si Les Nouveaux Sauvages comporte quelques segments déjà-vus (le mariage qui tourne mal, la fourrière qui s’acharne sur un citoyen), voire une trame poussée à son paroxysme, ce film est avant tout un exutoire tout ce qu’il a de plus jouissif. Si l’humour est la véritable force du film, un segment laissera néanmoins l’audience sur un certain malaise. Il s’agit de l’avant-dernier intitulé « La Propuesta ». Le fils d’un couple très aisé écrase malencontreusement une femme enceinte et prend la fuite. Si l’humour corrosif réside dans la négociation entre le riche père, l’avocat véreux, le jardinier bouc-émissaire et le procureur corrompu, il s’agit au fond d’un segment dramatique témoignant d’une justice pourrie jusqu’à l’os et dont les conséquences peuvent être terribles comme en témoigne cette dernière image glaçante. Un certain embarras s’empare de nous dès la fin du segment mais se voit contrebalancé par le segment final (« Hasta que la muerte nos separe ») complètement déjanté qui vire en feu d’artifice. Une très bonne note de fin qui rééquilibre la tendance du film.

Les Nouveaux Sauvages sonnait un peu comme la récréation du Festival de Cannes, dans une compétition qui faisait la part belle aux drames psychologiques, parfois somnolent (Winter Sleep nous brûle les lèvres). Humour ravageur, morale décapante, ce long-métrage a tout du film absurde et maîtrisé qui s’assume complètement. Le genre de films trop rares qu’on aimerait voir plus souvent en salles. On retrouvera très vite le réalisateur argentin puisqu’il est déjà annoncé sur trois autres projets, un film romantique ; une œuvre de science-fiction jugé ambitieuse et un western anglophone. Avec sa récente nomination à l’Oscar du Meilleur Film étranger 2015, vous n’avez pas fini d’entendre parler de Damián Szifron.

Synopsis: L’inégalité, l’injustice et l’exigence auxquelles nous expose le monde où l’on vit provoquent du stress et des dépressions chez beaucoup de gens. Certains craquent. Les Nouveaux sauvages est un film sur eux. Vulnérables face à une réalité qui soudain change et devient imprévisible, les héros des Nouveaux sauvages franchissent l’étroite frontière qui sépare la civilisation de la barbarie. Une trahison amour, le retour d’un passé refoulé, la violence enfermée dans un détail quotidien, sont autant de prétextes qui les entraînent dans un vertige où ils perdent les pédales et éprouve l’indéniable plaisir du pétage de plombs.

Les Nouveaux Sauvages (Relatos salvajes) Bande-annonce

Fiche Technique: Les Nouveaux Sauvages

Titre original: Relatos salvajes
Argentine – Espagnol
Genre: Comédie, drame, thriller
Durée: 122min
Sorti le 14 janvier 2015

Réalisation: Damián Szifron
Scénario: Damián Szifron
Image: Javier Julia
Décor: María Clara Notari
Costume: Ruth Fischerman
Montage: Pablo Barbieri Carrera, Damián Szifron
Son : Gustavo Santolalla
Producteur: Agustín Almodovar, Pedro Almodóvar, Esther Garcia, Matias Mosteirin, Hugo Sigman, Axel Kuschevatzky, Leticia Cristi, Pola Zito
Production:    El Deseo, Kramer & Sigman Films, Televisión Federal (Telefe)
Distributeur: Warner Bros. France
Budget : /
Festival: Nommé dans la catégorie Meilleur Film Etranger aux Oscars 2015, Compétition Officielle au Festival de Cannes 2014, 10 Trophées à l’Academy of Motion Picture Arts and Science of Argentina 2014, Meilleur Film Etranger au National Board of Review 2014, Meilleur Film Européen au Festival du Film International de San Sebastien 2014

Les Pingouins de Madagascar, un film de Simon J. Smith et Eric Darnell : Critique

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Les Pingouins de Madagascar, un film de manchot pour une saga qui bat de l’aile

Synopsis: Vous pensiez connaître « Les Pingouins de Madagascar » ? Pourtant, les quatre frères cachent un lourd secret. Ils sont en fait… agents secrets ! Pour sauver le monde du terrible Docteur Octavius, les pingouins devront s’associer à la très chic organisation de la North Wind menée par le superbe husky au nom classé secret.

Fait amusant dans le monde de l’animation : c’est souvent lorsque la critique et le public encensent l’originalité d’un studio que celui-ci enchaîne avec une suite qui ne semble avoir pour seul but de capitaliser le succès du film précédent. Il y a eu l’époque de Disney qui, auréolé du succès du Roi Lion, sortit à a chaîne des suite dispensable d’Aladin, puis du Roi Lion, Pixar s’est fendu d’un Cars 2, avant de laisser les rennes à Disney pour un spin-of avec des avions…. Cette année c’est Dreamworks, a peine remis du succès critique de Dragon 2, qui enchaîne en tentant de rebondir sur une de leur plus grosse réussite, la trilogie Madagascar. Cette fois en revanche Marty, Alex, Melman et Gloria, laissent leur place aux quatre pingouins casse-coups qui étaient un réservoir inépuisable d’humour absurde et de répliques cultes tout le long de la saga, ils sont en haut de l’affiche. Mais l’affection que leur porte le public méritait-elle un film entier ? Pas sur…

On retrouve le Commandant, Kovalsky, Rico et Soldat dans leur première aventure perso aux quatre coins du monde. On identifie rapidement ce qui fait la patte Dreamworks Animation : de l’humour absurde, de l’action survoltée et une caméra toujours en mouvement, ce qui est toujours le point fort du studio par rapport à ses concurrents (même celle de Pixar paraît empâtée à côté). Seulement très vite on commence à douter sur véritable potentiel de ces roublards volatiles, on rigole à certaines vannes, mais pas à toutes; la plupart du temps on sourit gentiment, mais pas vraiment de quoi claquer du gésier. On attend alors que l’histoire décolle en espérant en prendre plein la vue mais l’ensemble reste juste sympathique, sans plus. Une banale histoire de vengeance sur fond de super-espionnage inter-espèces, avec un projet machiavélique qui rappellera un peu trop Moi, moche et méchant 2, autant dire qu’a ce niveau, les auteurs ne se sont pas véritablement foulés. Le quatuors apparaît finalement comme la plus grande faiblesse du film. Certain de leur potentiel comique, les animateurs se sont trop reposés dessus au lieu de développer autour une véritable histoire intéressante ou de nouveaux personnages haut en couleurs. Le méchant est tout juste sympa, mais le potentiel du machiavélique céphalopode n’est pas vraiment exploité à son maximum, ses poulpes de mains sont finalement plus rigolos à observer, tandis que les agents spéciaux de l’escouade d’élite « vent du nord » n’arrivent pas à la cheville d’un Marty, d’un Alex ou même d’un King Julian, autant en termes de charisme que de fun. Au lieu d’avoir de l’originalité, on assiste à une répétition à outrance des fameux gimmicks de l’équipe (« Qu’est ce qu’il te prend Kowasky ! Tope là ! » etc…) qui finissent par devenirs lassants, particulièrement le Commandant qui ne cesse de parler à tort et à travers. A titre de comparaison, Le Chat Potté, autre film dérivé signé Dreamworks était une réussite, car on sentait tout de même un vrai travail en amont pour réinventer un univers déjà bien ancré dans l’imaginaire collectif.

Faire un film entier centré sur les pingouins n’était peut être pas une idée lumineuse. Ce qui rendait les personnages plaisants dans la trilogie originelle, c’était justement leurs apparitions toujours absurdes qui étaient régulièrement le point de départ de scènes d’actions à la fois virtuoses, colorées et délirantes. Diluer ces actions coup de poing sur l’ensemble d’un long métrage diminue finalement leur force de frappe. Et quand bien même le film possède sa dose de scènes délirantes et d’actions survoltées, Madagascar 3 : Bon baiser d’Europe avait mit la barre tellement haute en matière de caméra virevoltante, de musicalité des séquences (le trip pop du spectacle de cirque laisse encore des paillettes dans les yeux) et de poursuites à fond la caisse, que ce nouveau film ne peut que souffrir la comparaison et risquer de tomber dans l’oubli. Les enfants passent un bon moment, mais comme le dit un illustre personnage à la fin du générique : « C’était pas mal, mais j’aurais espéré un truc un peu plus…Chabada ! »

Ps : On notera une fois de plus l’erreur de traduction: « Penguins » ne signifie pas pingouins mais manchot (faux-amis). La différence ? Le pingouin sait voler, c’est le manchot qui ne peut pas. Dans ce cas précis, ils ne savent pas voler, donc…

Les Pingouins de Madagascar – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=PTj2ih_F1uk

Les Pingouins: Fiche Technique

États-Unis – 2014
Titre original : Penguins of Madagascar
Réalisation: Simon J. Smith, Eric Darnell
V.O: Tom Mc Grath, Chris Miller, Joe DiMaggio, Bennedict Cumberbatch, Peter Stormare, John Malkovich …
V.F : Xavier Fagnon, Gilles Morvans, Conrad Vernon, Pierre Tissot, Michel Vigné …
Date de sortie: 18 décembre 2014
Durée: 1h33 min
Genre: Animation
Scénario: John Aboud, Michael Colton et Brandon Sawyer
Musique: Lorne Baffle
Producteur: Lara Breay, Mark Swift
Production: Dreamworks

Le Septième Fils, un film de Sergueï Bodrov : Critique

Critique Le Septième fils

Synopsis : Une époque enchantée, où les légendes et la magie ne font qu’un…L’unique guerrier survivant d’un ordre mystique part en quête d’un héros prophétique doté d’incroyables pouvoirs, désigné par la légende comme étant le dernier des Sept Fils. Le jeune héros malgré lui, arraché à la vie tranquille de fermier qu’il menait jusqu’à présent, va tout quitter pour suivre ce nouveau mentor rompu au combat. Ensemble, ils tenteront de terrasser une reine maléfique.

L’Apprenti Sorcier

Réservé à une période à un public de connaisseurs considérés, parfois à raison, comme des geeks, le genre fantasy a bénéficié de l’adaptation au début des années 2000 de la trilogie du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson. Finies les aventures un peu kitsch situées dans des mondes qui ne l’étaient pas moins, La Communauté de l’Anneau a prouvé au monde que les films de fantasy pouvaient s’adresser à un public adulte, et mettre en scène des combats épiques dans des univers sombres et réalistes. Désormais, le genre connaît un regain d’intérêt auprès des majors d’Hollywood, qui commencent à ressortir des rayons poussiéreux de leurs bibliothèques ces romans qu’ils considéraient comme inadaptables.

Une histoire trop ambitieuse

Et ce n’est pas le choix qui manque, la fantasy ayant inspiré de nombreux auteurs plus ou moins prestigieux. En l’occurrence, ils se sont arrêtés sur une série de romans baptisée L’Épouvanteur (The Wardstones Chronicles en VO). Histoire de pouvoir capitaliser sur un éventuel succès au box-office pour lancer une nouvelle saga. C’est au réalisateur Soviétique Sergueï Bodrov, principalement connu pour son film Mongol, qu’est revenu le délicat honneur de créer un nouvel univers qui se démarque de ses prédécesseurs, et qui puisse donner lieu à une kyrielle de suites si possible.

Le problème, c’est que les producteurs ne se sont pas forcément donnés les moyens de leurs ambitions. Si Le Seigneur des Anneaux a ainsi fonctionné, c’est entre autres parce que Peter Jackson a pris le temps de détailler une partie du monde imaginé par Tolkien, de le représenter dans les moindres détails, et de le rendre vivant. Et il a eu plus de 2h30 pour se faire (voire plus pour les versions longues). Ici, Bodrov a dû se contenter de 100 minutes. Cela peut paraître beaucoup, mais pour relater la relation entre un maître et un élève de façon efficace, et donner vie à leur quête, c’est tout de même un peu juste.

Cela se ressent dans le script, qui a un peu de mal à caractériser correctement tous ses personnages. Surtout, les scénaristes ont voulu caser trop de péripéties, de façon trop désordonnée, et on a parfois l’impression d’assister à un enchaînement de séquences plus qu’à une véritable narration. Résultat, l’évolution du duo Tom-Grégory avance un peu par à-coups, et le spectateur risque d’avoir du mal à ressentir une véritable empathie pour ses héros, qui sont de toute façon un peu trop clichés. D’autant que le jeu des acteurs est pour le moins inégal, et Julianne Moore en particulier semble être ici uniquement pour toucher un gros chèque.

Une quête un peu trop classique

Dommage, car à côté de ça, l’univers dépeint est plutôt réussi, et se démarque assez bien des productions actuelles. La direction artistique est de très bonne facture, et on a vraiment l’impression de voir un monde prendre vie sous nos yeux. Cela permet de donner plus de réalisme à un récit qui, lui, est plutôt basique. Les amateurs du genre seront en terrain conquis, et les comparaisons avec d’autres classiques seront légions. Malgré tout, l’ensemble fonctionne plutôt bien, et on ne peut s’empêcher de ressentir un certain plaisir à suivre les péripéties de ce petit groupe.

Le Septième Fils n’étant pas encore sorti aux États-Unis, il est encore trop tôt pour dire s’il s’agit du début d’une nouvelle franchise à succès ou d’un coup d’épée dans l’eau de plus. Le film a ses défauts qui pourront sembler rédhibitoires, mais n’est pas pire que bien des productions du même genre ayant vu le jour ces dernières années. Affaire à suivre.

Le Septième Fils – Fiche Technique

USA – 2014
Aventure, Fantasy
Réalisateur : Sergueï Bodrov
Scénariste : Charles Leavitt, Steven Knight, Max Borenstein, Matthew Greenberg, d’après l’oeuvre de Joseph Delaney
Distribution : Jeff Bridges (Maître Grégory), Ben Barnes (Tom Ward), Julianne Moore (Mère Malkin), Alicia Vikander (Alice), Kit Harrington (Billy Bradley)
Producteurs : Basil Iwanyk, Thomas Tull, Lionel Wigram
Directeur de la photographie : Newton Thomas Sigel
Compositeur : Marco Beltrami
Monteur : Paul Rubell
Production : The Moving Picture Company, Outlaw Sinema, Pendle Mountain Productions, Legendary Pictures, Thunder Road
Distributeur : Universal Pictures International France

Auteur : Mikael Yung

Mr. Turner, un film de Mike Leigh : Critique

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Critique du film, Mr.Turner 

Synopsis: Mr.Turner s’intéresse à l’homme derrière Joseph Mallord William Turner, peintre anglais emblématique de l’Angleterre du XIXème siècle tout en étant précurseur sur de nombreuses techniques picturales.

L’homme derrière le maître

Le film biographique ou biopic est un genre cinématographique extrêmement répandu et qui semble obéir à des lois propres et immuables. Sur le plan de l’action, il se doit de montrer pourquoi le héros est remarquable et sur le plan psychologique, il doit montrer quel événement lui sert de moteur. The Aviator de Scorsese est de ce point de vue le biopic idéal : à la fois parce qu’il dresse un portrait d’Howard Hughes en génie des affaires et du cinéma, et parce qu’il nous donne le fil rouge mental de l’obsession pour l’hygiène qui se transforme petit à petit en psychose. Cette dramatisation d’une vie permet de lui donner un sens, une clé de compréhension.

Mr. Turner ne cherche pas du tout à atteindre ce but. Mike Leigh est en effet un auteur qui n’est pas intéressé par l’événement mais par le quotidien. Le Mister du titre est très important : ce n’est pas le peintre illustre qui intéresse l’auteur de Secrets et Mensonges, mais un homme dont le métier était de peindre des chefs d’œuvre.

Si on sait que Mike Leigh a l’habitude de partir d’un pré-scénario qui va s’enrichir au terme d’un long travail avec ses collaborateurs et ses acteurs, la question pouvait se poser pour un film dont la matière n’est pas fictionnelle. L’approche sur Mr. Turner a été la suivante : étudier de manière extensive la vie du peintre pour se l’approprier, trouver des acteurs capables d’exercer les gestes, notamment la peinture, et ainsi incarner l’histoire.

Le film n’essaie ni de faire sens quant à la vie de Turner, ni de nous montrer des événements liés par une relation de causalité. La vie se déroule sous nos yeux, avec ses moments forts et ses moments en creux. Le rapport aux puissants, les rivalités entre peintres, les femmes de sa vie sont présentés dans une ou deux scènes en forme d’anecdotes : chacune a une valeur en soi et c’est au spectateur de reconstituer les trous.

La vie d’un homme

Mr. Turner nous dresse le portrait d’un homme en mouvement. Au sens littéral, puisqu’en tant que peintre paysagiste Turner va constamment se déplacer, au risque de sa santé quand il vieillira. Au sens figuré puisqu’il semble peu intéressé par le monde qui l’entoure, que ce soit son ancienne compagne, ses filles non reconnues, ou les autres peintres.

Grognant, parfois bestial dans son rapport aux femmes, il n’est pas tant un génie qu’un humain, trop humain. L’histoire racontée par Mike Leigh n’est ni une hagiographie, ni celle d’une chute suivie d’une rédemption, mais celle d’un être ordinaire, proche de son père, et qui va connaître un véritable amour, paisible et ordinaire sur le tard.

Ceci fait la force mais aussi la faiblesse de Mr. Turner : si l’on imagine aisément que tout est juste et vérifiable, on a aussi l’impression de passer à côté du sujet. Car si le peintre anglais nous intéresse encore aujourd’hui, c’est pour sa peinture et  non pour sa vie privée. Mais Turner est un homme d’acte et non de mots  et les moments qui abordent la théorie de la peinture sont les moins intéressants.  Le héros est en effet incapable de parler en public ou de s’imposer dans une discussion, aligne les banalités quand il s’agit de faire des compliments ou de s’intéresser à l’évolution technique.

Un beau tableau 

Visuellement le film est très beau. Les ballades de Turner évoquent ses tableaux de par leur lumière et leur composition. Il est aussi assez lent et tranquille et il vaut mieux savoir à quoi l’on s’engage en allant voir le film, sous peine de quitter la salle précipitamment.  Le jeu d’acteur divisera les esprits : si Timothy Spall a reçu le prix d’interprétation au festival de Cannes, on a parfois l’impression de ne voir qu’une performance d’acteur : le bon grognement, la bonne mimique bien étudiée, et cela vaut aussi pour les autres acteurs. Dans ce registre, on saluera toutefois la performance de Dorothy Atkinson, extraordinaire dans le rôle de la bonne (l’un des meilleurs personnages secondaires de l’année).

Que retenir au final de ce Mr. Turner ? Mike Leigh ne cherche clairement pas à nous épater, mais à nous raconter calmement la petite histoire à côté de la grande. Il procède par petites touches discrètes et compte sur nous pour reconstituer le tableau. Cette modestie est la force et la faiblesse d’un film qui, sans être vraiment ennuyeux, prend son temps pour raconter les petites choses d’un grand homme.

Mr Turner : Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=co_zQ0ALcsw

Fiche technique : Mr. Turner 

Réalisateur : Mike Leigh
Genre : Film biographique
Année : 2014
Date de sortie : 03 décembre 2014
Durée : 02h30
Interprétation: Timothy Spall (J.M.W. Turner), Paul Jesson (William Turner), Dorothy Atkinson (Hannah Danby), Marion Bailey (Mrs Booth), Ruth Sheen (Sarah Danby)
Musique : Gary Yershon
Directeur de photographie : Dick Pope
Scénario : Mike Leigh
Nationalité : Anglaise, Française et Allemande
Producteur : Georgina Lowe
Maisons de production : Film4, Focus Features international, Lipsync productions, Thin man films, Xofa productions
Distribution (France) : Diaphana

Toutes les photos sont tirées du dossier de presse édité par Diaphana, et sont copyright : Simon Mein – Thin Man Films

Timbuktu, un film de Abderrahmane Sissako : Critique

Critique du film, Timbuktu

Synopsis : Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, Kidane  mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme Satima, sa fille Toya et de Issan, son petit berger âgé de 12 ans. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris en otage leur foi. Fini la musique et les rires, les cigarettes et même le football… Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques. Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou le pêcheur qui s’en est pris à GPS, sa vache préférée. Il doit alors faire face aux nouvelles lois de ces occupants venus d’ailleurs…

Guerre et paix 

Parmi les  premières images de Timbuktu, une scène montre un ensemble de statues traditionnelles posées dans les dunes, tombant sous les rafales des AK-47 des djihadistes. C’est sous cet angle que d’emblée le mauritanien Abderrahmane Sissako présente ces hommes venus de toutes parts : tout comme les hommes du mouvement Ansar Eddine, des iconoclastes qui prétendent agir au nom de Dieu. mais qui sont en véritable guerre contre leurs propres frères musulmans partisans d’un islam modéré, pacifiste et sans doute plus pieux. Des hommes composant un groupe hétéroclite, certains d’être dans la légalité, de respecter la charia, mais des hommes qui doutent aussi, qui ne sont pas toujours sûrs de leur bon droit. Des jeunes pour la plupart, désœuvrés et à peine conscients des réalités géopolitiques qui existent derrière leur engagement.

L’histoire que nous raconte merveilleusement Abderrahmane Sissako est terriblement humaine, l’histoire d’une humanité en proie à elle-même. Des hommes qui livrent la guerre à leurs semblables presque à l’aveugle, et d’autres hommes, des femmes surtout, des enfants aussi, qui résistent tranquillement à ce qui leur semble être une aberration. Des habitants qui n’ont pas peur de l’occupant qui parfois pourrait être le fils du voisin. Des humains qui se chamaillent jusqu’au drame, mais des humains de toutes parts et avant tout, et pas uniquement de la « chair à papier journalistique ».

Le film est constitué de plusieurs petites histoires de la vie de ces habitants en bute aux exactions des djihadistes. Une poissonnière qui refuse de mettre les gants recommandés pour des raisons évidentes de manque de praticité et qui; propose aux jeunes soldats médusés de lui couper plutôt directement les mains ; une mystérieuse femme, mi-guérisseuse, mi-folle de Chaillot qui, dans un accès de lucidité et telle l’homme de Tian’anmen, stoppe la progression d’un 4*4 dans une rue par la seule force de sa présence (une scène superbement graphique filmée de haut par Sissako) ; cette mère qui ose refuser de donner sa fille à un djihadiste ; cette autre femme encore dont les chants continuent de résonner envers et contre tout; et cette femme, enfin, Satima, qui manifeste sa résistance en s’amusant avec ses cheveux au vent, sacrilège des sacrilèges,  à la barbe d’un des « chefs de guerre », aimant tourner autour d’elle à chaque fois que son mari est obligé de s’éloigner.

Satima, belle et taciturne, est la femme de Kidane, un éleveur de bétail touareg, beau et taciturne. Ils sont au centre du film de Sissako, et leur vie de nomades heureux avec leur fille Toya figure ce qu’aurait pu être la vie des habitants sans la présence de ces djihadistes : une vie simple, douce et paisible malgré la précarité, une vie joyeuse aussi, parsemée de chants et de guitare, de prière aussi. Ils sont le havre de paix dans un tumulte d’injonctions absurdes proférées au porte-voix.

Sissako montre donc les djihadistes comme des êtres humains souvent dépassés par la cause qu’ils entendent servir. Mais tout de suite après, et pour que jamais il n’y ait une quelconque ambigüité dans son discours, il montre la panoplie de leurs actes terroristes et terrifiants : interdictions en tous genres (de chanter, d’écouter la musique, de fumer, de jouer…) lapidations, et autres exécutions plus ou moins sommaires. Il montre avec humour l’absurdité de la situation où les djihadistes en leur for intérieur se rangent le plus souvent du côté des habitants, mais n’hésitent pas à tuer à coups de jets de pierre, où ils pratiquent dans un bain d’hypocrisie crasse tout ce qu’ils viennent d’interdire à la population, une situation de guerre qui manque d’une motivation palpable à cette échelle-là de commandement, où tout le monde a de la commisération pour tout le monde, mais qui entraîne malgré tout, des conséquences ravageuses et fatales pour les habitants.

Timbuktu n’est pas un film bavard ni didactique. Les dialogues sont simples et servent à illustrer les relations entre les différents protagonistes plutôt que de nous asséner de poncifs qui ne sont pas nécessaires, tant les images parlent d’elles-mêmes. Le film raconte une très belle histoire servie par une caméra majestueuse et une utilisation magnifique du décor naturel. Les couleurs, très harmonieuses et au final assez peu nombreuses (une palette de tons ocre et sable), sont adoucies, apportant comme un voile de tristesse dans un pays en train de perdre sa joie de vivre. Puis l’apparition des femmes, dans leurs vêtements et leurs bijoux colorés, parfois hélas cachés sous l’obligatoire voile noir, apportent du dynamisme dans ces images quasi pastel. De même, une scène déjà anthologique de match de foot sans ballon joué par des jeunes aux maillots de toutes les couleurs est un pied-de-nez joyeux envers l’occupant, une résistance passive porteuse d’espoir.

Sissako et son chef opérateur Sofian El Fani (celui de Kéchiche pour La vie d’Adèle chapitres 1 et 2) nous ont fait le cadeau d’un film dont la beauté est bouleversante, et constitue un argument à part entière contre la bêtise de la guerre. Classé à plusieurs titres par l’UNESCO au patrimonial mondial de l’humanité, il est vrai que Tombouctou est une ville belle et chargée d’histoire, et la Mauritanie où le film a été tourné est photogénique et mystérieuse à la fois dans ses dédales que seule la lune éclaire dès la tombée de la nuit. Mais la poésie et la beauté que Sissako a su tirer de ces lieux n’appartiennent qu’à lui et sont la marque d’un grand cinéaste qui porte très haut les couleurs du cinéma africain. Un beau film nécessaire et très à propos, à voir de toute urgence.

Timbuktu – Bande-annonce

Timbuktu : Fiche Technique

Titre original : Timbuktu
Réalisateur : Abderrahmane Sissako
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 10 Décembre 2014
Durée : 97 min.
Casting : Ibrahim Ahmed (Kidane), Toulou Kiki (Satima), Abel Jafri (Abdelkrim), Fatoumata Diawara (Fatou la chanteuse), Hichem Yacoubi (Djihadiste), Kettly Noël (Zabou), Mehdi A.G. Mohamed (Issan), Layla Walet Mohamed (Toya), Adel Mahmoud Cherif (L’Imam), Salem Dendou (Le chef djihadiste)
Scénario : Abderrahmane Sissako, Kessen Tall
Musique : Amin Bouhafa
Chef Op : Sofian El Fani
Nationalité : France
Producteur : Sylvie Pialat, Rémi Burah, Etienne Comar, Olivier Père
Maisons de production : Les Films du Worso, Dune Vision, Arches Films, Arte France Cinéma
Distribution (France) : Le Pacte

 

Marco Polo Saison 1, épisode 1 : Critique

Marco Polo, la nouvelle série très Bling-bling de Netflix

Synopsis : Marco Polo retrace les aventures épiques du célèbre explorateur alors qu’il parcourt la route de la soie, en direction de la majestueuse cour du grand Kubilai Khan. Marco, « vendu » par son père au Khan, pénètre alors dans un univers où cupidité, trahison, intrigues sexuelles et rivalités dominent. Il devra faire preuve d’ingéniosité pour gagner la confiance du Khan et l’accompagner dans sa quête sauvage pour régner sur le monde.

Une intrigue bancale et une accumulation de clichés

Dans la production de séries originales, Netflix vient aujourd’hui concurrencer les plus grands. Orange is The New Black et House Of Cards ont largement démontré l’audace de la plateforme en ligne, qui se mesure aux valeurs sûres des chaînes câblées HBO ou Showtime.

Mais Netflix aurait-elle les yeux plus gros que le ventre ? Sa nouvelle création semble le confirmer. Certes, Marco Polo est digne d’une superproduction hollywoodienne (à 90 millions de dollars les dix épisodes, rien d’étonnant !) : les personnages évoluent dans des décors et des paysages grandioses, entre grandes cités chinoises et cours d’eau vénitiens, les costumes sont incroyablement précis et soignés, la bande-son asiatique colle bien au thème.

Réalisée par John Fusco (Hidalgo), produite par The Weinsten Company (Inglorious Basterds, Le Discours d’un roi…), on aurait pu s’attendre à une intrigue plus élaborée. Cependant, au-delà de son esthétique irréprochable, Marco Polo respire l’ennui. Loin d’atteindre la complexité de Game Of Thrones, l’intelligence de Rome où l’efficacité de Borgia, la série, comme tout blockbuster qui se respecte, reste très lourde. D’une part, par la multiplication des clichés qui rythment l’histoire : du Khan (Benedict Wong), empereur égocentrique désireux d’étendre son empire sur l’ensemble du monde, au bien-nommé Bayan he Hundred Eyes (Tom Wu), maître-d’arme aveugle qui va initier Marco (Lorenzo Richelmy) aux subtilités du kung-fu, le pilote présente un sérieux air de déjà-vu, sorte de mélange entre Le dernier samouraï et Hero. Le paroxysme du cliché est sans doute atteint lorsque le Prince Jingim (Remy Hii), le ténébreux héritier du Khan, lui annonce sourire en coin ‘my three wives each desire a visit before I go to battle’, nouvelle à laquelle rétorque son père dans un ricanement entendu ‘you’re also your father’s son’. Bref, les dialogues laissent à désirer, ce qui amoindrit forcément la performance d’acteurs, pourtant plutôt bien choisis.

De bons ingrédients mais une mauvaise recette

Le principal problème de Marco Polo, c’est sa volonté trop évidente de coller au style Game Of Thrones. Tous les éléments sont là : jeux de pouvoir, trahisons et haines familiales, scènes ultra-violentes et meurtres inutiles, sexe à deux et à plusieurs, Marco Polo est un concentré de ces éléments contitutifs d’une des séries les plus provocantes et politiquement incorrecte de ces dernières années. Seulement, à défaut d’un scénario suffisamment bien construit, ces éléments finissent par se succéder sans véritable continuité. Alors que Game Of Thrones parvient à créer des personnages complexes et profonds, devenus de véritables figures mythiques pour les fans, Marco Polo reste dans l’apparence et le cliché (le méchant chinois, le gentil explorateur italien, l’aveugle savant, la femme-objet).

Vous l’aurez compris, Marco Polo n’est pas le Game Of Thrones de Netflix. Alors que la plateforme a récemment annoncé vouloir produire environ vingt séries originales par an (soit une sortie toutes les trois semaines !), certains s’interrogent avec raison sur la qualité des futures fictions proposées. Netflix aurait-elle fait le choix de la quantité plutôt que celui de la qualité ?

Fiche technique : Marco Polo 

USA – 2014
Création : John Fusco
Réalisation : Joachim Ronning et Espen Sandberg
Production : Electus, The Weinstein Comapny
Distribution : Lorenzo Richelmy, Benedict Wong, Joan Chan, Remy Hii, Zhu Zhu, Tom Wu, Mahesh Jadu, Olivia Cheng, Uli Latukefu, Chin Han
Musique : Daniele Luppi, Peter Nashe, Eric V. Hachikian
Genre : Drame historique
Durée : 50 minutes

Top 10 Films 2014 de la rédaction

Top 10 Films 2014

2014 fût indéniablement une excellente année cinématographique avec une production faste, éclectique et de qualité. Il y en aura de nouveau eu pour tout le monde avec des blockbusters efficaces, des séries B soignées, du film d’auteur acclamé, la part belle à l’animation et des surprises bien senties qui auront pleinement illuminé cette année. Mettons de côté les déceptions pour se pencher sur le box-office français. Celui-ci ne s’était plus aussi bien porté depuis 2011 (Intouchables), en partie grâce aux succès « locaux » de Qu’est-ce-qu’on a fait au Bon Dieu ? et Lucy. Après une édition 2013 grandiose, le Festival de Cannes n’a pas déçu et nous a offert une excellente programmation et un controversé mais beau palmarès. 2014, c’était aussi le retour sur grand écran de réalisateurs-auteurs de renom comme Wes Anderson, Hayao Miyazaki, David Fincher, Christopher Nolan, Ridley Scott et consorts. Chacun de leurs films reste toujours un événement en soi.

Revenons un instant sur le chemin parcouru par CineSeriesMag. Car en 2014, la rédaction  n’a cessé de s’agrandir et de vous offrir toujours plus de critiques de films et de séries. Désormais, l’équipe de rédacteurs vous offre régulièrement un récapitulatif des nouvelles actualités liées au cinéma. News, bandes annonces et autres contenus ont récemment débarqué sur CineseriesMag et la rédaction ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Par ailleurs, le nombre d’abonnés des pages Facebook et Twitter a considérablement augmenté. Les articles sont de plus en plus lus et cela nous fait d’autant plus plaisir que notre travail semble vous satisfaire. La principale nouveauté de l’année fût la présence de rédacteurs sur le terrain. En interviews avec les réalisateurs, spectateur de conférence ou reporter sur les festivals de films fantastiques de Strasbourg et de Paris, le rédaction ne se contente plus du visionnage mais va directement à la rencontre des équipes de films. Si on peut se targuer de sa réussite, c’est grâce à vous et uniquement vous qui continuez à nous suivre et à lire nos impressions, nos appréciations, nos déceptions. Votre fidélité est une source de motivation inépuisable et nous apprécions tous les commentaires que vous nous faites parvenir. Merci à vous.

Bref 2014, c’était bien et il est désormais temps de vous dévoiler notre palmarès.

La rédaction vous donne ses dix films préférés de l’année.

10. La Grande Aventure Lego

Assurément l’un des films les plus funs de l’année !
Qui n’a pas encore en tête ce morceau déjà culte « Everything is awesome » ou adoré cette réunion de briques de Batman, Gandalf, Lincoln, Michel-Ange, Michelangelo ou Wonder Woman. La qualité de l’animation de Christopher Miller et Phil Lord (déjà à l’origine de Tempête de Boulettes Géantes et 21/22 Jump Street) est une véritable prouesse visuelle. La rédaction a été particulièrement sensible au rythme déjanté et à ce parfum de nostalgie des jouets de notre enfance. Il est normal qu’il fasse partie de notre top 10.

9. Boyhood

Unique en son genre.
Boyhood est un projet expérimental qui a vu son réalisateur suivre le parcours d’un garçon sur douze ans, à raison de trente-neuf journées de tournage au total. Boyhood est un mélange subtil de fiction et de documentaire où l’on voit ce jeune garçon vivre les étapes clés de son existence tandis qu’il donne à voir sa perception de la Guerre en Irak, l’investiture de Barack Obama ou la sortie du nouveau tome de Harry Potter. Une épopée de presque trois heures grandiose et touchante. Il ne reste plus qu’à voir si l’Académie des Oscars sera aussi sensible au film que nous l’avons été.

8. Les Gardiens de la Galaxie

 D’inconnus du grand public, ils sont devenus instantanément cultes.
Ces personnages issus d’un comic Marvel ne laissaient absolument pas croire qu’ils deviendraient des héros aussi populaires que les Avengers. Réalisé par James Gunn, plus connu pour ses films trashs (ancien de chez Troma Films), Les Gardiens de la Galaxie est incontestablement le blockbuster fun et décomplexé de l’année. Comment oublier la cassette Awesome Mix Vol1 qui donne à écouter une bande-son complètement groovy ? Généreux, explosif, drôle, épique, Les Gardiens de la Galaxie a toutes les qualités du film Marvel cool et assumé. Et ce n’était pas gagné.

7. Dallas Buyers Club

Un film de rédemption poignant.
Difficile de rester insensible devant cette histoire vraie qui a su réhabiliter tout le talent de Matthew McConaughey, acteur autrefois moqué. Le récit de ce cowboy porteur du VIH qui va s’opposer au système pharmaceutique est un drame bouleversant de vérité. La rédaction a été particulièrement impressionnée par le jeu d’acteurs et la transformation physique des deux acteurs oscarisés.

6. Interstellar

Double ration de McConaughey, Interstellar est une épopée cosmique complexe, humaine et bouleversante.
Quelque peu boudé aux Etats-Unis où les critiques ont été un peu dur avec le nouveau Nolan, Interstellar est pour notre rédaction une odyssée de science-fiction magistrale qui peut aisément se ranger au panthéon des films SF. Terriblement attendu, Nolan a sans doute déçu certains de ses fans mais il est difficile de ne pas s’extasier devant le travail de maestria du britannique. Digne successeur de Kubrick ou Spielberg, Nolan confirme tout simplement qu’il est l’un des plus grands metteurs en scène actuels au monde.

5. 12 Years a Slave

En trois films, Steve McQueen est devenu le réalisateur le plus apprécié de sa génération.
Abordant constamment les sujets difficiles (radicalisme politique dans Hunger, sexe dans Shame), il dépeint ici un portrait dur et traumatisant de l’esclavagisme aux Etats-Unis. Sa mise en scène froide et intime fait de ses films des œuvres chocs qui ont l’audace de faire réfléchir. Dignement auréolé de l’Oscar du Meilleur Film, Steve McQueen a largement convaincu tous les critiques du monde entier. Il est normal qu’il fasse partie de notre top de l’année.

4. The Grand Budapest Hotel

Wes Anderson livre son film le plus dandy, le plus coloré et le plus burlesque qu’il soit.
En 2012, Wes Anderson intégrait la compétition à Cannes avec son Moonrise Kingdom mais repartait (malheureusement) bredouille. Cette année,  il est récompensé par l’Ours d’Argent à Berlin. The Grand Budapest Hôtel est une comédie poétique rocambolesque qui a su plaire aussi bien à ses fans qu’aux nouveaux spectateurs (et à notre rédaction). Wes Anderson est très certainement le cinéaste avec l’identité la plus singulière au monde.

3. Gone Girl

Gone Girl est une satire vive et piquante de la société américaine.
Déjà considéré comme un des pilliers du cinéma américain, David Fincher confirme avec Gone Girl tout ce qui fait son style. L’ambiance glauque et froide de ses films, sa maîtrise méticuleuse de l’image, les énigmes tortueuses de ses récits ou la recherche constante du jeu d’acteur parfait, Fincher est un maître du cinéma. Il le confirme avec cette adaptation d’un roman de Gillian Flynn qui a fortement troublé notre rédaction.

2. Mommy

Monumental et servi par des interprètes incroyables, Mommy est un film bouleversant de justesse.
A 25 ans, Xavier Dolan est un grand malade prolifique du cinéma qui démontre avec Mommy qu’il peut déjà être considéré comme un des plus grands réalisateurs québécois de tous les temps.  Sa mise en scène est d’une prouesse vertigineuse et Dolan est sur tous les fronts de son film (réalisation, image, costume, musique et même le dossier de presse). Il était à un cheveu d’avoir la Palme d’Or à Cannes. Il également à un cheveu de notre première place.

1. Her

Universellement beau.
Le film de Spike Jonze est un récit romantique universel qui nous met devant nos craintes, la peur du futur et de la technologie. Comment ne pas tomber amoureux de ce personnage qui vit une rupture difficile dans un monde où l’amour n’existe plus que par les ondes ? Joaquin Phoenix y est époustouflant de retenu, de sensibilité et de drôlerie. On serait tenté de dire que le film a « seulement » été auréolé de l’Oscar du Meilleur Scénario original. Spike Jonze est un réalisateur peu régulier, mais chacun de ses films est instantanément un classique. Devant tant de maîtrise et de merveilles visuelles, notre cœur s’est arrêté net. L’ensemble de la rédaction s’accorde à dire que Her est LE film de cette année.

Nota bene : à l’heure de publication, la Rédaction CineSeriesMag n’avait pas encore vu le formidable et incontournable Whiplash de Damien Chazelle, qui aurait assurément fait bonne place dans ce classement. On ne peut que vivement conseiller ce film, dans lequel le réalisateur français trouve le bon tempo de la torture mélomane, entre sang, sueur et larmes. Whiplash nous mène à la baguette, sublime nos sens et désynchronise notre myocarde.

Le top 10 séries 2014 de la rédaction

Top 10 Séries 2014

Parce qu’il n’y a pas que le grand écran dans la vie. Les années 2000 ont vu l’avènement de la chaîne HBO, qui propose les programmes les plus novateurs et les plus originaux de la télé US. Mais leurs poursuivants ont su rattraper leur retard, et offrir aux téléspectateurs avides d’émotions fortes leur dose quotidienne. L’année 2014 a ainsi particulièrement gâté les sérievores, qui ont eu leur lot de rebondissements, d’histoires originales, de personnages forts et d’intrigues machiavéliques. Certaines séries ont pris fin, et laissent un vide derrière elles, comme Breaking Bad. D’autres confirment leur bonne forme, et continuent à nous faire vibrer. D’autres, enfin, se sont taillée une sacrée réputation en seulement quelques épisodes.

Deux tendances sont à retenir pour cette année 2014. Tout d’abord, et cela n’aura échappé à personne, le petit écran suit les traces du grand, et commence à faire la part belle aux super-héros. Marvel et ses Agents of SHIELD accusent du retard sur DC, dont le Arrow continue à très bien se porter, et qui accueille deux petits nouveaux dans sa famille, Gotham, basé sur la jeunesse de l’homme chauve-souris, et le très populaire The Flash. Une tendance qui n’est pas prête de s’inverser, alors que les producteurs d’Avengers ont déjà annoncé une série Daredevil, entre autres réjouissances. Second point à retenir, si certaines séries ont inspiré des long-métrages, le chemin inverse s’opère désormais de plus en plus. Hannibal, Bates Motel, Une Nuit en enfer ou encore l’excellent Fargo sont la preuve que, plus que jamais, petit et grand écran se nourrissent l’un l’autre. Et ça, c’est forcément une bonne nouvelle.

Peut-être plus encore que le top 10 films, le top 10 séries 2014 a été chaudement débattu au sein de la rédaction. Chacun voulait voir son chouchou en haut de la liste, et des choix drastiques ont dû être faits, pour aboutir à un palmarès sévère, mais juste. Sans plus attendre, voici notre classement.

La rédaction de CineSeriesMag vous donne ses dix séries préférées de 2014

 10 The Knick (saison 1)

Le staff de l’hôpital Knicerbocker de New York, des chirurgiens aux infirmières, doit repousser les limites de la médecine au début du 20ème siècle, à une époque où le taux de mortalité a soudainement augmenté et où les antibiotiques n’existent pas encore automatiques.

Steven Soderbergh a annoncé depuis longtemps son désir d’arrêter le cinéma, mais personne ne s’attendait sans doute à le voir poursuivre sa carrière à la télévision. Ni à le voir réussir avec un tel panache. Dès les premières minutes, cet Urgences d’un autre âge nous a bluffé.

 9 Vikings (saison 2)

Scandinavie, à la fin du 8ème siècle. Ragnar Lodbrok, un jeune guerrier viking, est avide d’aventures et de nouvelles conquêtes. Lassé des pillages sur les terres de l’Est, il se met en tête d’explorer l’Ouest par la mer. Malgré la réprobation de son chef, Haraldson, il se fie aux signes et à la volonté des dieux, en construisant une nouvelle génération de vaisseaux, plus légers et plus rapides…

Après une première saison pleine de promesse, Vikings continue de nous époustoufler. Ragnar se place définitivement parmi les héros les plus charismatiques du petit écran.

 8 Penny Dreadful (saison 1)

Dans le Londres de l’époque Victorienne, Vanessa Ives, une jeune femme puissante aux pouvoirs hypnotiques, allie ses forces à celles d’Ethan, un garçon rebelle et violent aux allures de cowboy, et de Sir Malcolm, un vieil homme riche aux ressources inépuisables. Ensemble, ils combattent un ennemi inconnu, presque invisible, qui ne semble pas humain et qui massacre la population..

Devant son nom à un style de littérature populaire très à la mode dans l’Angleterre du 19ème siècle (un peu comme les Pulp aux États-Unis), Penny Dreadful nous a fait forte impression, notamment grâce à son ambiance gothique et son casting de haut vol.

 

 7 Orange is the New Black (saison 2)

Un an dans une prison pour femmes de sécurité minimale dans le Connecticut à la rencontre de personnages farfelus mais attachants…

LA série dont tout le monde parle en ce moment, et pour cause. Personnages attachants, situations rocambolesque et humour souvent décapant, Orange is the New Black est probablement la série la plus inventive actuellement.

6 The Walking Dead (saison 4)

Après une apocalypse ayant transformé la quasi-totalité de la population en zombies, un groupe d’hommes et de femmes mené par l’officier Rick Grimes tente de survivre…

L’adaptation à succès du comic book signé Robert Kirkman continue son sanglant parcours à travers une Amérique dévastée par une invasion de zombies. Brutale, graphique et toujours aussi violente, la saison 4 de The Walking Dead nous a beaucoup marqué. Mais pas autant que la 5...

 5 Game of Thrones (saison 4)

Il y a très longtemps, à une époque oubliée, une force a détruit l’équilibre des saisons. Dans un pays où l’été peut durer plusieurs années et l’hiver toute une vie, des forces sinistres et surnaturelles se pressent aux portes du Royaume des Sept Couronnes. 

Complots, intrigues et trahison sont toujours au menu de cette quatrième saison de Game of Thrones, qui voit son compteur de morts brutales s’alourdir encore un peu plus. Sans oublier une bonne dose de sexe gratuit. Et des dragons, bien entendu.

 4 House of Cards (Saison 2)

Frank Underwood, homme politique rusé et vieux briscard de Washington, est prêt à tout pour conquérir le poste « suprême »…

L’atout maître de Netflix, qui s’impose comme l’un des concurrents principaux de l’empire HBO. Inspiré de la série anglaise du même nom, House of Cards mêle savamment politique et thriller, dans un cocktail explosif.

3 Masters of Sex (saison 2)

La vie et les amours de William Masters et Virginia Johnson, deux chercheurs spécialisés dans l’étude des comportements sexuels…

Personne ne s’attendait probablement à voir cette série inspirée de faits réels cartonner à ce point. Pourtant, grâce à un duo principal attachant et, surtout, une galerie de personnages secondaires originale et décalée, Masters Of Sex s’est imposée comme l’une des découvertes de l’année dernière.

 2 Fargo (saison 1)

« Lorne Malvo », tueur à gages et manipulateur hors-pair, verse le sang sur son passage. Notamment dans une petite ville du Minnesota, en émoi suite à quelques cadavres laissés ici et là. Très futée, l’adjointe Molly Solverson mène son enquête. Parviendra-t-elle à faire éclater la vérité ?

Adapter le film culte des frères Coen en série aurait pu être une gageure, cela s’est révélé un franc succès. Tout en restant fidèle à l’esprit de l’original, Fargo se permet d’explorer plus en avant l’univers mis en place par les frangins cinéastes. Du bonheur sur petit écran.

 1 True Detective (saison 1)

La traque d’un tueur en série amorcée en 1995, à travers les enquêtes croisées et complémentaires de deux détectives, Rust Cohle et Martin Hart.

L’une des seules séries sur laquelle s’est établi un certain consensus. True Detective a tout emporté sur son passage en seulement huit épisodes grâce à un duo d’acteurs exceptionnel, une écriture intelligente et un univers sombre et glauque à souhait.

 

 

The Guest, un film de Adam Wingard : Critique

Critique du film, The Guest

Synopsis : Un soldat s’investit auprès de la famille d’un ancien camarade tombé au combat. Mais il devient un danger pour ces gens dès lors qu’ils découvrent les dangereux secrets de son passé.

Fallait pas l’inviter!

Après You’re next en 2013, un slasher surprenant et angoissant, plus dramatique qu’horrifique, avec des personnages plus profonds qu’à l’accoutumée dans ce genre de film, mais avec cette incapacité à rendre crédible les déferlements de violence, au point de les rendre souvent risible. Le réalisateur Adam Wingard, retrouve son scénariste Simon Barrett, pour ce thriller psychologique, lorgnant clairement du côté de Drive (2011), dans sa construction, esthétique, musique et un héros (Dan Stevens), avec des faux airs de Ryan Gosling et Bradley Cooper, mais sans avoir leurs talents d’acteur.

The Guest se déroule à l’approche d’Halloween et fait rapidement de David Collins (Dan Stevens), un croquemitaine. Dès son apparition de dos, se mettant à courir avec son sac à dos militaire, en direction de la ferme de la famille Peterson, le titre du film apparaît avec un son angoissant, donnant le ton de l’histoire.

Son intrusion dans la famille de son ami mort au combat, se fait avec une facilité déconcertante. La mère en deuil, lui ouvre toutes les portes, sans hésitation. Après une légère suspicion, il suffit d’une bière, pour que le père soit aussi sous le charme, de ce jeune homme aux yeux bleus, jouant de son charme, pour endormir ces gens influençables.

Le film est une série B, dénuée de psychologie, ne laissant place à aucun suspense. Pire encore, elle est plus proche d’un téléfilm, que d’un film, du moins dans sa première partie, avant que le rythme ne s’accélère et que la violence explose. Le schéma est le même que pour Drive : le calme, avant la tempête. A la différence, que Ryan Gosling était un personnage solitaire et protecteur, alors que Dan Stevens; même s’il possède aussi ces caractéristiques, est une bombe à retardement pour ceux qui l’entourent.

Dan Stevens souffre aussi d’un manque de charisme, et d’une absence d’émotions, faisant de lui une sorte de Robert Patrick, version T-1000 dans Terminator 2. Certes, c’est le rôle qui veut cela, mais on frôle en permanence le ridicule, avec cette fâcheuse tendance pour le réalisateur Adam Wingard, de rater ses scènes d’action, aux effets digne des productions des années 80. Il se révèle être l’héritier d’Albert Pyun, réalisateur des navrants, pour ne pas dire navets : Campus, Cyborg, Kickboxer 2 & 4, une sacrée référence.

Pourtant Dan Stevens, a du talent. Acteur Britannique de théâtre, révélé dans la série télévisée Downton Abbey, dans le rôle de Matthew Crawley. On a pu le voir plus tôt dans l’année, dans l’honnête thriller Entre les tombes, ou il campe un homme dont la femme a disparu. Il est à l’aise dans le genre dramatique, moins dans l’action. De plus, le supporting cast ne l’aide pas vraiment, à l’exception de Sheila Kelley et Brendan Mayer, les enfants des Peterson.

Personnages caricaturaux, une absence d’intrigue et de profondeur, The Guest est un film qui plaira aux amateurs de Drive, retrouvant sa musique électro-pop, son esthétique, avec de magnifiques plans, n’empêchant pas l’ensemble, d’être ennuyeux et basique. Pour d’autres, cela sera un plaisir coupable, où les neurones peuvent se reposer tranquillement, en s’éclatant face à la violence de certaines scènes. Puis pour certains, un film quelconque, qui laisse de marbre et s’oublie aussitôt, malgré quelques scènes réussies, de par leurs violences brutes.

Fiche technique : The Guest

USA – 2014
Réalisation : Adam Wingard
Scénario : Simon Barrett
Distribution : Ethan Embry, Dan Stevens, Lance Reddick, Joel David Moore, Meika Monroe, Leland Orser, Candice Patton et Jesse Luken
Montage : Adam Wingard
Photographie : Robby Baumgartner
Production : Keith Kalder et Jessica Wu
Société de production : Snoot Entertainment
Société de distribution : Picturehouse
Genre : Thriller
Durée : 99 minutes

Auteur : Laurent Wu

 

Loin des hommes, un film de David Oelhoffen : critique

 Des hommes et des dieux

Dans une vallée reculée de l’Algérie, près du désert, une petite école est dressée, là, résistant au vide qui se fait autour d’elle. A l’intérieur Daru (Viggo Mortensen), instituteur, fait la classe, en français. Il tente de retrouver, avec ses élèves, la date à laquelle on fait commencer communément l’Histoire. Quelques mains hésitantes se lèvent, et après une mauvaise réponse, l’un d’entre eux trouve : c’est l’écriture, sa découverte qui marque la naissance de l’Histoire, notre histoire, nos histoires. En bref, la naissance de la civilisation. C’est que cet instituteur, aussi étranger qu’algérien, sorte de citoyen du monde jamais à sa place nulle part, ne fait qu’apprendre à écrire à des enfants alors que les adultes tentent de prendre leur indépendance. Son enseignement est-il une résistance ou une colonisation ? Que dit-il vraiment à ces enfants ? On n’aura pas le temps de le savoir puisque des hommes armés débarquent dans l’école, non pas pour blesser Daru, mais pour le prévenir : la guerre est là, tout près. Plus tard, la paisible vie de l’instituteur se trouve bouleversée quand on lui confie Mohamed (Reda Kateb), un prisonnier qu’il se refuse à conduire « vers la mort ». Ce prisonnier-là a pourtant tué son cousin et devra le payer par la loi du sang. Cette loi que Daru ne cessera de remettre en question, et qui dit, en substance : « tu as tué l’un des miens, demain l’un des tiens mourra de mes mains » et ainsi de suite jusqu’à ce que tous soient morts. Le cycle sans fin est alors brisé. Si Daru refuse d’abord de conduire Mohamed, la mort d’une bête, qui s’effondre doucement, finira de le convaincre d’avancer, tout simplement. Chacun d’abord se méfie, se replie sur lui-même, prie pour rester en vie. Deux religions, deux identités, une seule maison et une marche commune. Dans une mise en scène sobre mais efficace d’abord, David Oelhoffen met ces deux hommes sur un même pied d’égalité. Daru offre à Mohamed son nécessaire, et veut le laisser fuir. Pourtant, Mohamed se résigne, sans courage, simplement, il accepte de mourir pour briser la loi. C’est presque un western avec son désert, son prisonnier, sa quête, sa colonisation. Voilà qu’il faut désobéir à la loi. Le réalisateur filme une violence sourde, jamais obscène,qui se retourne contre toute une civilisation à travers deux personnages : un pacifiste et un homme déchu.

« Deux hommes proches de la mort trouvent le chemin de la lumière »

La marche des deux hommes est une résistance sourde car elle n’est jamais violente par choix, car ni Daru, ni Mohamed ne souhaitent se confronter, ils veulent simplement ne pas choisir un camp, ne pas décider, mettre fin. Le film, au-delà des choix politiques, est une rencontre, un long échange de regards. Viggo Mortensen comme Reda Kateb offrent toute la force et la pudeur nécessaire à ces deux personnages. Bien sûr, l’instituteur ne choisit pas, ne décide pas. Il résiste par l’école alors même que c’est trop tard, comme lui fait comprendre un autre personnage : « il ne s’agit plus d’apprendre à écrire, on vous fout dehors ». Après un premier film (Nos retrouvailles) sur la paternité, David Oelhoffen nous sert un film sur la fraternité. Son titre « Loin des hommes », parle de destin, de fuite : partir, quitter le sentier tout tracé, fuir la barbarie, en cela il est le chemin qui mène loin de la civilisation mais c’est aussi un film profondément humain. Peu bavard, il guette tout se qui afflut sur le visage de Daru et de Mohamed : la peur, un sourire, mais aussi un regard de connivence pudique à la sortie d’un bordel. Si le grand héros avec un cœur « gros comme ça », c’est lui, Daru, qu’on suit dans le bordel où il part retrouver la paix charnelle, la force du film est de donner toute sa place à Mohamed. Une force qui le distingue magnifiquement de la nouvelle de Camus qu’il adapte L’hôte. Là, les deux hommes ont autant d’importance, quand Daru donne, quand Daru tue, quand Daru apprend, c’est pour et avec Mohamed. Il aurait pu être avec lui comme avec ses élèves, mais ce mutisme doux qui habite Mohamed, sa détermination vers la mort, déstabilise le dogmatisme de Daru. Même quand il exhorte Mohamed à vivre, ce dernier le renvoie à son impuissance. La liberté que veut transmettre Daru ne s’acquiert pas aussi facilement que dans les livres et c’est cela que montre David Oelhoffen, ce long chemin vers la lumière, sans rédemption. Tous deux le savent, la route est sans retour possible.

Et à la fin, la petite école est toujours là, plantée sur sa colline. Entre ces deux images d’école paisible, le film nous a maintenu dans une forme d‘inquiétude permanente quand au destin des deux hommes. Le rythme est lent, percé par de grands moments de rupture qui confrontent les deux hommes, et Daru surtout, à leurs croyances. Français, Algériens, leur engagement est là, il est total et ne peut se résoudre que dans la mort de l’autre camp. Ceux d’en face répondent aux ordres, Daru à ses convictions. Pourtant, au milieu, Mohamed veut toujours briser la loi. Qu’est-ce alors que cet engagement politique ? Plusieurs religions se côtoient ici, plusieurs hommes. Mais le film n’est pas plus sur la guerre d’Algérie qu’autre chose. Il prend cette partie de l’histoire comme toile de fond pour confronter des langues (Viggo Mortensen parle arabe et français dans un même souffle), des frères devenus ennemis, des idées. Le film ne décide pas qui a raison, qui a tort, il rend un hommage magnifique à cette rencontre, simple et puissante à la fois de deux hommes, deux grands acteurs qui regardent l’horizon et s’exilent enfin, loin des hommes, pour briser nos mythes fondateurs. Vivre, voilà simplement ce que décide Daru, même exilé, même meurtri. Et la lumière, comme la musique, (magnifiquement composée par Warren Ellis et Nick Cave, soient les compositeurs des films suivants :  L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford de Andrew Dominik et The Proposition de John Hillcoat) du film, le lui rendent bien. Mais le roi doit quitter son royaume.

Synopsis : 1954. Alors que la rébellion gronde dans la vallée, deux hommes sont contraints de fuir à travers les crêtes de l’Atlas algérien. Au cœur d’un hiver glacial, Daru, instituteur reclus, doit escorter Mohamed, un paysan accusé du meurtre de son cousin. Poursuivis par des villageois réclamant la loi du sang et par des colons revanchards, les deux hommes se révoltent. Ensemble, ils vont lutter pour retrouver leur liberté.

Loin des hommes – Bande-annonce 

Fiche Technique – Loin des hommes 

France – 2014
Réalisation: David Oelhoffen
Scénario: David Oelhoffen
Interprétation: Viggo Mortensen (Daru), Reda Kateb (Mohamed), Djemel Barek (Slimane)
Image: Guillaume Deffontaines
Durée : 1h37Date de sortie : 14 janvier 2015
Genre : Drame
Décor:  Stéphane Taillasson
Costume: Khadija Zeggaï
Montage:  Juliette Welfling
Musique: Nick Cave, Warren Ellis

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