Lucy, un film de Luc Besson : Critique

Lucy : Un millefeuille de références totalement décousu !  

Quelques mois seulement après Malavita, adaptation du roman de Tonino Benacquista transformé en hommage complètement raté à tout un pan de la filmographie mafioso-scorsesienne, Luc Besson est de retour avec un « scénario » de son propre cru : Lucy ; ou l’histoire d’une étudiante pris au piège par des narcotrafiquants coréens, la forçant à transporter une drogue expérimentale dans son abdomen, et qui va la voir se disséminer dans son organisme, lui donnant ainsi accès à la totalité de ses facultés cérébrales.

Drogue expérimentale ? Faculté cérébrales accrues ? Les plus cinéphiles remarqueront sans doute aisément la trame du récent Limitless de Neil Burger, porté à l’écran par le fringuant Bradley Cooper, qui lui aussi transposait dans un thriller énergique et énigmatique, le destin d’un homme ordinaire voyant ses facultés cérébrales et intellectuelles se développer considérablement après ingestion d’une mystérieuse drogue. 

Bien qu’empruntant la même thématique SF à la fois délirante et terriblement attirante, Limitless et Lucy ne disposaient pas des mêmes attentes, ou des mêmes ambitions.

Car là ou Neil Burger proposait une adaptation libre du roman The Dark Fields d’Alan Glynn tout en y insérant quelques touches de suspense pour en faire un polar cérébral, Luc Besson, grand mogul de l’entertainment hexagonal qu’il ne sert plus de présenter, espérait avec Lucy opérer son grand retour au cinéma en proposant la quintessence de son style, partagé entre son irrépressible désir d’entertainment et sa volonté d’y inclure des histoires aux ramifications et relents philosophiques, intimistes ou personnelles.

Et après s’être égaré à la télévision (No Limit ; New York Taxi) ou dans l’écriture de scénarios aux finitions douteuses (Taken 23 Days To KillBrick Mansions), Besson, personnage assez contradictoire car souhaitant insuffler à ses films une profondeur et une palette d’émotions digne de films indépendants et une jouissance digne de superproduction américaine, s’est entichée de Lucy, femme vouée à devenir la prochaine âme torturée se sacrifiant sur l’autel des éloges panégyriques féminins dressés par ses soins.

Une héroïne, qui fidèle à ses productions précédentes telles que Nikita, Jeanne d’Arc ou Le 5ème Elémentest présentée d’entrée comme faible, de par son statut de femme mais également de par son statut d’étudiante, personne devant encore apprendre avant de prendre son envol et apparaissant comme coincée sous un giron invisible la préservant de la difficulté du monde dans lequel elle évolue. L’absence de renseignement sur les matières étudiées par cette jolie blonde tend d’ailleurs à prouver que Besson, préfère encore une fois s’intéresser au statut des personnes qu’il met en scène, avant d’en dévoiler leurs facettes. En atteste le choix purement improbable de placer Bruce Willis comme héros alors même qu’il n’est qu’un simple chauffeur de taxi dans Le 5ème Elément.

Jeune étudiante un brin fêtarde et fréquentant les mauvaises personnes, la Lucy de Besson, clin d’œil évident à la Lucy, premier fossile féminin découvert par une bande de paléontologues biberonnés au Beatles, soulignant au passage l’aspect quasi matriciel et canonisant de l’hommage qu’il rend à la gente féminine, est jetée sans ménagement dans une intrigue déployée rapidement où un hommage poussif et (trop) appuyé à 2001, l’Odyssée de l’Espace sert d’entame à un film, qui dès son ouverture et les nombreuses bandes annonces présentées, se veut comme le plus abouti de son auteur.

Souhaitant relever le challenge de faire cohabiter dans un seul et même film action et philosophie, tout en cherchant à expliquer de manière concrète et succincte l’Histoire de l’univers et l’évolution de l’homme, Besson, face à la durée de son long-métrage relativement courte, vulgarise au maximum son propos quitte à délivrer un propos erroné, cliché et terriblement banal, là où une dose d’intelligence, et de maturité aurait pu donner la crédibilité sur laquelle s’appuyer pour renforcer la cohérence du film.

Convoquant aisément les origines du monde retranscrites dans le trip spatial que constitue 2001, l’Odyssée de l’Espace et l’aspect théologique et philosophique de The Tree of Life, Besson tente d’atteindre le coté métaphysique que son sujet aux relents théologiques peut contenir, sans pour autant y réussir au vu de sa volonté d’y adjoindre un volet action, qui en plus d’être très mal réalisé, affaiblit grandement la portée du film tant son rôle reste discutable à la bonne avancée du récit et efface le rôle occupée par celle qui donne son nom au film, Lucy.

Effacée, et troquant sa démarche envoûtante pour celle d’un robot déshumanisé, Scarlett Johansson apparaît ici comme la plus froide et inintéressante des femmes passées sous le scope bienveillant de Besson. La faute à un traitement émotionnel et humain quasi inexistant et préférant s’attarder sur les « pouvoirs » dont elle hérite après sa transformation. Dommage que ce gain de capacités ne s’effectue au détriment de ses capacités humaines, tant la voir en action, à la fois surprise et consciente de ses capacités, aurait été sans nul doute la meilleure preuve d’amour de Besson pour la figure féminine.

Voulu comme la renaissance de son auteur après des années de disette, Lucy apparaît davantage comme le reflet d’épuisement de son réalisateur, qui après avoir conjugué à outrance ses plus gros succès, cherche à les reproduire à défaut de posséder le talent ou l’imagination nécessaire pour y arriver.

Lucy : Bande-annonce

Synopsis: A la suite de circonstances indépendantes de sa volonté, une jeune étudiante voit ses capacités intellectuelles se développer à l’infini. Elle « colonise » son cerveau, et acquiert des pouvoirs illimités.

Lucy : Fiche Technique

France – 2014
Réalisation: Luc Besson
Scénario: Luc Besson & Co.
Interprétation: Scarlett Johansson (Lucy), Morgan Freeman (Professeur Norman), Choi Min-sik (Mr Jang), Amr Waked (Pierre Del Rio), Pilou Asbæk (Richard), etc.
Genre: Science-fiction, Action
Date de sortie: 6 août 2014
Durée: 1h29
Image: Thierry Arbogast
Décor: Hugues Tissandier
Costume: Olivier Beriot
Son: Stéphane Bucher
Montage: Julien Rey
Musique: Éric Serra
Producteur: Luc Besson, Christophe Lambert, Virginie Besson-Silla
Production: EuropaCorp, TF1 Films Production
Distributeur: EuropaCorp Distribution

 

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.