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Florence Foster Jenkins, une bande originale d’Alexandre Desplat: critique

Florence Foster Jenkins – La B.O./Trame sonore/Soundtrack

La réussite de la bande originale de Florence Foster Jenkins, prochain film biographique de Stephen Frears, tient en trois éléments: Alexandre Desplat (Tarzan, The Imitation Game, Godzilla) à la composition et à la direction, Meryl Streep (Les Suffragettes, The Homesman) au chant et Florence Foster Jenkins elle-même à l’inspiration. Petit cours d’histoire, Florence Foster Jenkins était une « chanteuse » soprano américaine qui vécu dans la première moitié du XXème siècle. Elle était réputée (au point de se produire au Carnegie Hall) non pas pour son talent, mais pour son absence totale de talent, voir même pour l’exceptionnelle médiocrité de son chant lyrique. Pourtant le succès était là, grâce à sa richesse qui lui permit de « s’acheter » ses premiers concerts, grâce aussi à la sidération qu’elle suscitait chez ses fans.  Partant du principe que les morceaux interprétés par Meryl Streep (dans le rôle de Mrs Jenkins) reflètent la réalité, on comprend qu’elle chantait probablement beaucoup plus mal que le commun des mortels. Et c’est là un des nombreux mérites d’Alexandre Desplat sur ce projet, avoir réussi à guider Meryl Streep sur les voies du chant faux et de l’arythmie. Car chanter faux, quand on chante plutôt bien (ce que l’actrice à démontrer dans Mamma Mia), c’est un véritable travail si l’on veut être crédible, ce qui est le cas ici.

Le résultat final est plein d’impressions et de sentiment contradictoires: drôle, pathétique, sublime, tout ce que semble avoir été Mrs Jenkins. On alterne entre les superbes compositions d’Alexandre Desplats, inspirées de l’atmosphère musicale des années 30 et qui rappelleront le fameux In The Mood de Glen Miller, le chant lyrique dans ce qu’il a de plus irréel et les mêmes chants, interprétés par Meryl « Florence Foster » Streep. C’est à ce moment que la bande originale devient un délicieux paradoxe, car on ne sait si l’on doit vite baisser le son pour préserver ses oreilles d’une horreur pareille, ou bien le laisser pour savourer ce mélange d’hilarité et de stupéfaction. Car cette chanteuse était effectivement atroce, c’est sans rythme, c’est totalement faux et en plus son timbre de voix est insupportable, douloureux aux oreilles. C’est simple, par moments sa voix produit le même son que ces jouets en plastique pour enfants qui font « pouet » lorsqu’on appuie dessus. Le morceau de bravoure, c’est lorsqu’elle interprète Der Hölle Rache Kocht In Meinen Herzen, morceau le plus connu de La Flûte Enchantée de Mozart, cet air que beaucoup de cantatrice redoutent. On touche le fond précisément à cet instant, car c’est à un délicieux massacre que se livre Meryl Streep.

Réjouissante et insupportable sont les qualificatifs idéaux pour cette bande originale d’Alexandre Desplat, tant elle mélange le meilleur et le meilleur du pire. Musiques swing et jazz, chant lyriques et chant atroces se mélangent en un ballet coloré et contre nature, qui pourrait rendre fou le plus ouvert des mélomanes. Reste que Florence Foster Jenkins est aujourd’hui encore, une énigme pour la science moderne. Comment expliquer en effet que, passé l’effet de curiosité pour un « phénomène de foire », l’intérêt se poursuive pour cette reine du « canard », au point que ses fans lui demandaient de se produire encore plus en concert ? Les plus grands musicologues continuent encore d’y perdre l’esprit.

Florence Foster Jenkins – Theme Song:

Sortie: 6 mai 2016

Distributeur: Decca Records

Tracklist:

1. Florence Foster Jenkins
2. When I Have Sung My Songs to You (Meryl Streep and Terry Davies)
3. Socialite
4. Bribing
5. Adele’s Laughing Song (from Die Fledermaus) (Meryl Streep and Simon Helberg)
6. Florence and Whitey
7. Take It Easy (Fats Waller)
8. The Bell Song (from Lakmé) (Aida Garifullina and Terry Davies)
9. The Bell Song (from Lakmé) (Meryl Streep and Simon Helberg)
10. McMoon
11. Sing Madame Florence
12. Prelude In E Minor, Op.28, No.4 (Simon Helberg)
13. Charlie’s Prelude (John Kirby & His Orchestra)
14. Bedtime
15. For Toscanini
16. Queen Of The Night’s Aria (from Die Zauberflöte, K.620) (Meryl Streep and Simon Helberg)
17. On Radio
18. Going To Kathleen’s
19. St. Clair’s Blues
20. The Post
21. Carnegie Hall
22. The Audience
23. After Reading
24. Like A Bird (Meryl Streep and Simon Helberg)
25. I Think I Am Going To Read
26. For The Love Of Music
27. Wiegenlied, Op.49, No.4 (Anne Sofie von Otter and Bengt Forsberg)
28. Valse Caressante (Meryl Streep and Simon Helberg)

Cannes 2016 : Paterson de Jim Jarmush (Compétition Officielle)

La Review Cannoise de Paterson, film agréable et poétique, méritant sa place dans la compétition officielle du festival de Cannes

Synopsis : Paterson vit dans la ville des poètes : Paterson, dans le New Jersey. Âme de poète et chauffeur de bus de profession, nous suivons son quotidien bien rangé, accompagné de sa femme Laura, et de leur chien Marvin…

Paterson est indirectement un poème qui raconte la vie banale d’Adam Driver, qui nous offre une nouvelle fois une très belle performance comme on a l’habitude de voir depuis quelque temps.

Le long-métrage suit le quotidien de Paterson et de sa petite vie tranquille tout le long d’une semaine. On pourrait reprocher au réalisateur de ne pas sortir du simple déroulement de la journée du personnage – réveil, travail, maison, promenade, bar – mais surtout de risquer d’ennuyer le spectateur en suivant ces activités qui se répètent chaque jour sans vrais rebondissements.
Mais le pari est réussi, on suit une banalité sur un ton décalé, rempli d’humour et de légèreté. Les trois personnages feront sourire le public, ils sont tous développés au même niveau, y compris le petit chien Marvin, attendrissant, drôle, humain dans ses gestes et ses actions, comme un vrai membre de cette famille.

Le long-métrage est d’autant plus profond à travers les poèmes de Paterson, qui accompagnent notre visionnage. Ce personnage simple, qui se refuse de s’ancrer dans notre société actuelle, réussie à nous émouvoir derrière son côté presque naïf qui contrebalance la folie de sa femme Laura, toujours en tête de se découvrir de nouveaux hobbies.
Ce qui est surprenant, c’est la simplicité des poèmes, sans rimes, sans rythme, presque fades, et qui pourtant arrivent à nous attraper, tout en découvrant la ville de Paterson qui est aussi un personnage à part entière.

Ainsi, notre héros semble s’inspirer de sa ville pour écrire sa poésie, trouver son inspiration, nous suivons un être pensif, très intérieur ne s’exprimant pas totalement face à l’extravagance de sa femme, mais qui reste touchant, et nous rappelle que l’on peut être heureux dans une vie simple et sans artifice.

Nous pourrions regretter la quasi-absence de scénario, car le récit, presque burlesque par moment, se construit uniquement dans le cheminement répétitif de Paterson qui arrive à se contenter de ce qu’il a, en recherchant le sens profond de sa vie d’artiste, et reprend fidèlement l’âme du poète : posé, réfléchi, en décalage par rapport aux autres.

Paterson est surprenant car ils nous interpelle sans que l’on sache vraiment pourquoi, prouvant qu’il a sa place parmi la sélection officielle du festival de Cannes 2016.

Paterson

Un film de Jim Jarmush
Avec Adam Driver, Golshifteh Farahani, Trevor Parham, Kara Hayward
Distribution (France) Le Pacte
Durée : 115 minutes
Genre : drame
Date de sortie : indéterminée

Paterson : Extrait

Cannes 2016 : The Last Face de Sean Penn (Compétition Officielle)

[Critique] The Last Face

Synopsis : En 2003, Au Libéria, Wren Petersen, directrice d’une organisation humanitaire, et le médecin Miguel Leon se rencontre pendant une guerre civile. Alors qu’ils font tout pour défendre et protéger les populations, les deux tourtereaux apprendront à se connaître, à tomber amoureux mais aussi à comprendre l’état d’esprit de l’autre à cause des répercussions de cette guerre…

Partager sa vie à deux pour survivre

Dans la suite de la compétition officielle du Festival de Cannes 2016, Sean Penn nous propose un film militant intitulé The Last Face, porté par deux têtes d’affiches appréciées du public : Charlize Theron et Javier Bardem dans les rôles respectifs du Dr Wren Petersen et du Dr Miguel Leon. Déjà avec ce casting prometteur (Jean Reno, Adèle Exarchopoulos, Jared Harris), notre duo d’acteurs principaux montre une forte alchimie à travers leurs personnages.

Charlize Theron réussit constamment à nous faire changer d’avis sur ses interprétations. Après qu’on ait adoré la détester dans le récent Le chasseur et la reine des glaces, elle arrive ici à nous émouvoir en nous touchant profondément dans sa quête humaniste menée de front avec Jarvien Bardem, qui n’est pas en reste lui aussi coté performance.
Ainsi, on ressent très vite la complexité de ce personnage, constamment tiraillé entre le spectre de son père et cet espoir, bien vite utopique, de voir une paix s’installer sur ce morceau de terre rongé par les maux de la guerre.  Un personnage d’ailleurs omniprésent et qui s’accapare tant le devant de l’affiche, que la distribution (pourtant jalonné de beaux noms comme Jean Reno ou Jared Harris) semble bien vite relégué au second plan.

La réalisation est de qualité dans sa photographie, dévoilant des décors et des paysages magnifiés par la caméra, mais aussi, The Last Face dévoile des scènes brutes dans la représentation de la violence, ainsi, nous ressentons toute l’intensité du message de Sean Penn, en espérant continuer de réveiller les consciences face à ces rebelles qui persécutent toujours les populations. Certains plans sont très significatifs  dans la situation de cette guerre civile avec l’exposition des cadavres et des ruines. Maintenant, il est vrai que nous avons des difficultés à percevoir le sens premier du film à cause d’un choix de narration très américain en reprenant le style hollywoodien. En effet, la romance entre Wren et Miguel est bien écrite, construite en restant fidèle au caractère des deux personnages qu’on nous présente, mais sans doute trop développée pour parler d’un film militant en premier lieu.
Ici le scénario est découpé en deux trames : une partie se passant en 2003, où les deux héros tombent amoureux, et une partie sous forme de flash-forwards, des années plus tard, où ils se sont séparés, puis se retrouvent, et le spectateur devra reconstituer le puzzle jusqu’à l’épilogue pour comprendre comment la rupture a pu avoir lieu.

L’handicap du film réside définitivement dans ces moments de flash-forwards, ces derniers s’investissant en effet trop sur l’histoire d’amour. La voix-off de Charlize Theron favorise ce cliché sans nuance. On en oublierait presque la partie militante et humanitaire. Nous pouvons donc nous interroger sur le regard de The Last Face qui serait une romance sur fond de militantisme, à l’inverse de A Perfect Day qui réussi à équilibrer la caractérisation de ses personnages et de son humour, sans freiner son aspect militant. De plus, Sean Penn déçoit dans sa mise en scène qui accentue les émotions du couple à travers des gros plans et des ralentis qui dramatisent encore plus leur relation, entrainant une perte d’intérêt pour le spectateur, et en risquant de se perdre dans son discours.

En revenant sur la technique du réalisateur, nous pouvons reprocher son choix de flou constant dans le cadre,  mal venu et assez dérangeant dans sa structure visuelle. Enfin, la bande son, composé par Hans Zimmer, n’est pas toujours bien amenée dans certaines scènes, ce qui est dommage quand on connaît le talent du compositeur depuis toutes ces années (notamment dans les productions de Christopher Nolan). En conséquence, nous avons des scènes d’actions bien rythmées, efficaces, et bien filmées, où la musique développe d’autant plus notre empathie et notre peine devant les dangers qu’affrontent ces peuples, alors qu’à d’autres moments, certaines musiques montent en puissances et sont mal choisies pour ces autres séquences qui auraient mieux fait de rester en silence, ou dans une sonorité beaucoup plus calme.

Sean Penn dénonce dans The Last Face les problèmes de crises de ces pays sous-développés régulièrement en guerre, mais son discours est déséquilibré par Javier Bardem et Charlize Theron, talentueux dans leur rôle, mais trop mis en avant pour laisser place aux vrais enjeux du long-métrage.

The Last Face : Bande-annonce

The Last Face : Fiche Technique

Réalisation : Sean Penn
Scénario : Erin Dignam
Interprétation : Charlize Theron (Wren Petersen), Javier Bardem (Miguel Leon), Adèle Exarchopoulos (Ellen), Jean Reno (Mehmet Love), Jared Harris (John Farber)
Décors : Andrew Laws
Costumes : Diana Cilliers
Photographie : Barry Ackroyd
Montage : Jay Cassidy
Musique Joseph Vitarelli
Producteurs : Bill Gerber, Matt Palmieri, Bill Pohlad, Jon Kuyper
Sociétés de production : River Road Entertainment, FilmHaven Entertainment, Gerber Pictures, Matt Palmieri Productions
Société de distribution : Mars Distribution (France)
Durée : 131 minutes
Genre : drame
Date de sortie : 11 Janvier 2016

Etats-Unis – 2016

Cannes 2016 : Mimosas envoûte la Semaine de la Critique, L’Effet Aquatique distingué à la Quinzaine

Cannes 2016 : Remise des prix à la Semaine de la Critique et la Quinzaine des Réalisateurs

Le Festival touchant à sa fin, les premiers prix sont décernés.  La Semaine de la Critique est une sélection de films de jeunes talents internationaux que le jury récompense par un prix et une dotation financière, pour que ces nouveaux cinéastes persistent à s’engager dans la création cinématographique. Le Prix France 4 récompense d’ailleurs le premier ou second long métrage d’un cinéaste.

Ainsi au terme d’une dizaine de jours de projections, le jury présidé par Valérie Donzelli a liivré son palmarès. Ce dernier semble récompenser un cinéma oriental bienvenu, également salué par la presse, sur lequel on peut compter à l’avenir

Grand Prix Nespresso : Mimosas de Oliver Laxe (Esagne, Maroc, France, Qatar )

Prix Révélation France 4 : Album de Famille (Albüm) de Mehmet Can Mertoğlu (Turquie, France, Roumanie)

Prix Découverte Leica Cine du court métrage



 : Prenjak de Wregas Bhanuteja (Indonésie)

Les partenaires de la Semaine de la Critique ont également remis quelques prix : Prix Fondation Gan à la Diffusion


 pour One Week and a Day (Shavua Veyom) de Asaph Polonsky, Prix SACD pour Diamond Island de Davy Chou et le Prix Canal + du Court Métrage pour L’Enfance d’un Chef de Antoine de Bary. A savoir que dans la sélection de la Semaine de la Critique, Grave de Julie Decournau a obtenu le Prix FIPRESCI de la sélection, soit la récompense de toute la presse internationale.

Pour plus d’informations : http://www.semainedelacritique.com/

Quant à la Quinzaine des Réalisateurs, ce n’est pas une section compétitive. Néanmoins les partenaires de la sélection peuvent remettre des prix. Ainsi dans une sélection qui aura moins marqué les esprits que l’an passé (avec Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin et Cemetery of Splendour de Apichatpong Weerasethakul ), c’est la regrettée Solveig Anspach (décédé en août dernier) qui a reçu un honorable prix pour son ultime film, L’Effet Aquatique. Le cinéma de femmes a également récompensé par le très-remarqué Divines de Houda Benyanima qui reçoit une Mention Spéciale. A noter que la France est extrêmement présente dans ce palmarès.

Prix SACD : L’Effet Aquatique de Solveig Anspach (France, Islande)

Mention Spéciale  : Divines de Houda Benyanima (France)

Label Europa Cinema : Mercenaires de Sacha Wolff (France)

Prix Art Cinema Award : Wolf and Sheep de Shahrbanoo Sadat (Danemark)

Prix Illy du court métrage : Chasse Royale de Lise Akoka et Romane Gueret (France)

Plus d’informations : http://www.quinzaine-realisateurs.com/

Mademoiselle, un film de Park Chan-Wook : Critique (Sélection Officielle)

[Critique] Mademoiselle

Synopsis : Corée, années 30. Sookee est une jeune voleuse qu’un arnaqueur notoire fait engager comme servante auprès de Hideko, surnommée « Mademoiselle », une riche héritière issue de la bourgeoisie japonaise en vue de l’influencer à la faire l’épouser. Les deux femmes vont se rapprocher sans que Sookee prenne conscience des névroses et des secrets que dissimule sa maîtresse.

Fantasmes et faux-semblants dans une lutte des classes qui bafoue les codes de la vertu

Paradoxalement, le retour de Park Chan-Wook au cinéma coréen après son aparté hollywoodienne, le très hitchcockien Stoker, se fait au travers de l’adaptation d’un roman britannique. « Du bout des doigts » de Sarah Waters (publié en 2002 et déjà adapté sous forme de série de 3 épisodes de 60 minutes sur la BBC mais inédite en France) est une histoire qui s’inscrit dans le Londres victorien. Le premier défi de PCW aura donc été de transposer ce récit dans la Corée des années 30, sans pour autant perdre l’influence gothique qui imprégnait l’ouvrage. Un pari réussi haut la main, puisque, pour son premier film en costumes, le réalisateur parvient à installer une ambiance baroque stupéfiante. Pour prendre la mesure de la teneur sulfureuse de son contenu, il faut savoir que le titre original du roman, « Fingersmith » est à double sens, évoquant à la fois la dextérité des pickpockets et la sexualité entre femmes. Un jeu de mots malheureusement disparu des trois différents titres du long-métrage (le coréen, l’international et le français), mais qui se retrouve parfaitement dans la façon dont le scénario joue habilement avec ses effets de dissimulation et sa volupté charnelle, avec l’appui d’une mise en scène d’une grâce et d’une subtilité qui surprendront ceux qui ne connaissent de Park Chan-Wook que sa fameuse trilogie de la vengeance, dont l’approche était bien plus abrupte.

On est alors en droit de se demander si le réalisateur d’Old Boy s’est assagi en choisissant de réaliser ce thriller érotique. Rien n’est moins sûr tant le sadisme et le goût pour la subversion restent omniprésents dans son cinéma. D’abord dans le choix du contexte historique, puisque l’occupation japonaise est présentée comme le vecteur d’un avilissement moral de la Corée, ce qui risque même de poser problème dès lors que le film devra se trouver un distributeur au pays du soleil levant. Mais, hormis une scène de torture purement jouissive à la fin, la véritable violence de son nouveau film est d’ordre psychologique, en particulier dans les rapports de force entre les personnages, aussi bien entre occupants et colonisés qu’entre classes sociales. Dans ce petit jeu de dupes et de manipulations, les retournements de situation sont la marque d’une explosion des conventions d’un système déjà terriblement corrompu. Restant fidèle à la narration en trois actes présente dans le roman de Sarah Waters, le film prend soin de déconstruire sa linéarité diégétique afin de mieux nous surprendre dans chacun de ces twists, chaque partie nous permettant de redécouvrir des événements précédemment évoqués au vu de nouvelles révélations. Dans l’installation d’un doute constant quant à savoir qui manipule qui, un tel procédé se révèle donc une idée de génie sur le papier, mais risque au final de laisser sur le carreau certains spectateurs, non pas tant du fait de sa complexité mais par la perte en intensité dramatique que suscite la redondance de certaines scènes.

En effet, l’écriture de ce développement n’est pas exempt de défauts : Tout d’abord, la relation lesbienne entre les deux héroïnes apparaît comme un élément littéralement « cul-cul », car développée uniquement sur la base de scènes de sexe plutôt que par l’expression de véritables sentiments. Il ne fait aucun doute que ceux qui avaient reproché la gratuité des scènes à tendances pornographiques de La vie d’Adèle réitéreront leurs reproches vis-à-vis de ce Mademoiselle, et en particulier devant sa scène de fin, parfaitement accessoire. C’est également par son excès d’images licencieuses et hautement sadomasochistes qu’une part trop importante du scénario se perd dans des longueurs sous la forme d’une succession d’images libidineuses inutiles, en l’occurrence au milieu de la seconde partie qui marque le gros point faible de ce scénario en terme de rythme. Des scènes qui détourneront très probablement le public de la réelle finalité du réalisateur : Là où beaucoup se limiteront à y voir un film porno-soft aux velléités transgressives désuètes, c’est au contraire une dénonciation brutale de la pornographie et un brûlot hautement féministe qu’il faut lire dans l’émancipation de ces deux femmes-objets, quand bien même celle-ci passe par la voie du vice de ces odieux phallocrates se croyant dominateurs.

Enfin, il va de soi que la résolution finale peut sembler prévisible, surtout si l’argument « complot saphique » est connu d’avance. La conclusion est en effet ostensiblement similaire à celle d’autres films partageant le même schéma de faux triangle amoureux, notamment les américains Sexcrimes (John McNaughton, 1998) et Bound (Les Wachowski, 1996). A croire que, quel que soit le pays, le cinéma aime représenter les lesbiennes comme les reines de l’arnaque… Quoi qu’il en soit, la fraîcheur de son duo d’actrices quasi-inconnues (Kim Min-Hee a été tout récemment découverte dans Un jour avec, un jour sans, le dernier Sang-soo Hong, mais Kim Tae-ri est une pure débutante) participe au charme irrésistible de leur romance incongrue, tant la candeur qu’elles dégagent parvient à lisser le caractère bouillonnant de leurs personnages. D’excellents choix de casting, auxquels viennent se greffer Ha Jung-Woo, l’acteur fétiche de Na Hong-Jin, en arnaqueur machiavélique redoutable, mais surtout Cho Jin-woong, grimé en bourgeois pervers tout simplement cauchemardesque.

Mais davantage qu’une intrigue queer à tiroirs, Mademoiselle est un film d’ambiance, fruit d’un travail esthétique d’une virtuosité et d’une beauté plastique absolument remarquables. Park Chan-Wook nous avait déjà prouvé dans son précédent film qu’il était passé maître dans l’exercice périlleux de multiplier les mouvements de caméra amples et fluides dans des espaces clos. Il réitère l’exercice au cœur de ce manoir, construit pour l’occasion, et qui mêle des architectures d’influences britannique et japonaise. Un décor magnifique, auquel le seul reproche que l’on puisse faire est que sa dualité stylistique n’ait pas été davantage mise au profit de la représentation de la psychologie schizophrénique de la maîtresse de maison. La beauté des images est garantie par une photographie léchée et un sens du cadre qui font de chaque plan une composition picturale d’autant plus envoûtante que chaque travelling-avant filmé par cet objectif anamorphique nous immerge chaque fois davantage dans cette atmosphère troublante. La construction même du scénario, c’est à dire l’alternance des points de vue et des temporalités, est propice à des effets de montage qui nous plongent dans la dimension voyeuriste de cette mise en scène, créant constamment une distanciation pernicieuse entre l’acte fantasmé et son public (diégétique ou extra-diégétique), pour mieux nous plonger ensuite dans des actes bien concrets. Cette aisance à briser le mur entre fiction et réalité est la marque d’une maîtrise incontestable de l’art filmique. Dernier argument, et non des moindres de cette direction artistique éblouissante, la bande originale langoureuse – la plus belle que Cho Young-wuk ait signée à ce jour – qui participe pour beaucoup à faire de ces 2h20 un pur plaisir. Un plaisir coupable par moments certes, mais un plaisir à ne pas bouder pour autant.

Malgré les quelques failles de son écriture, en grande partie dues au grand nombre de sujets abordés et à une surenchère de scènes de sexe se voulant choquantes, Mademoiselle est parmi les réalisations les plus abouties que le cinéma coréen ait su nous offrir ces dernières années. Une œuvre ensorcelante dont la beauté des images et le charme vénéneux du récit resteront longtemps imprimés sur nos rétines.

Mademoiselle : Bande-annonce

Mademoiselle : Fiche technique

Titre original : Agassi
Titre à l’international : The Handmaiden
Réalisation : Park Chan-wook
Scénario : Chung Seo-kuyng, Park Chan-wook d’après l’œuvre de Sarah Waters
Interprétation : Kim Min-hee (Hideko/Mademoiselle), Kim Tae-ri (Sookee), Jung-woo Ha (le comte), Cho Jin-woong (Oncle Kouzuki)…
Photographie : Chung Chung-hoon
Montage : Kim Sang-bum, Kim Jae-bum
Décors : Ruy Seong-hee
Costumes : Cho- Sang-Kyung
Musique : Cho Young-wuk
Production : Park Chan-wook, Syd Lim
Sociétés de Production : Moho Film, Yong Film
Distribution : The Jokers / BAC Films
Festivals et récompenses : Séléction Officielle du Festival de Cannes 2016
Genre : Thriller, érotique
Durée : 145 minutes
Sortie en salles : 1er novembre 2016

Corée – 2016

Irresponsable, une série de Frédéric Rosset, saison 1 : Critique

Frédéric Rosset met au point une mini-série qui interroge sur les difficultés de s’improviser père, alors que l’on est soi-même aussi immature que son enfant.

Synopsis : Privé d’emploi et de logement, Julien, 31 ans, est contraint de revenir vivre chez sa mère dans sa ville natale. Sa rencontre avec Marie, avec qui il a été en couple 16 ans plus tôt et dont il ne s’est jamais remis de leur séparation, va secouer son quotidien léthargique puisqu’elle lui apprend qu’elle a eu un enfant de lui. Une révélation qui va mettre Julien dos au mur alors, qu’il avait jusque-là tout fait pour fuir la moindre responsabilité.

Sujet d’observation favori de Judd Apatow, qui a grandement contribué à le populariser, le personnage de l’adulescent a déjà connu plusieurs visages en France, en particulier ceux de Max Boublil et d’Orelsan. Ces trentenaires restés bloqués dans leur immaturité pré-pubère, connaissent désormais une nouvelle variation sous le format d’une série télévisée aux épisodes relativement courts (une vingtaine de minutes), ce qui leur garantit un certain rythme, empêchant aux moins bons des dix épisodes d’être pesants sur l’ensemble. Présenté à l’occasion de la dernière édition de Sériemania, ce soap-opera à la française n’est autre que l’aboutissement du projet de fin d’études d’un élève de la toute récente section Série TV de la Fémis, mais surtout la nouvelle proposition d’OCS qui, après The Lazy Company, semble avoir compris que c’est encore dans le domaine de la comédie que les jeunes  créateurs de séries français sont les plus inspirés.

Comme le laisse sous-entendre le titre, le postulat de départ consiste à mettre Julien, un de ces losers immatures, face à ses responsabilités et en l’occurrence, en lui faisant apprendre, à 31 ans, qu’il est le père de Jacques, un ado de 15 ans. Sa lâcheté et son infantilisme se retrouvent ainsi exacerbés par la façon dont, désireux de s’en rapprocher plutôt que de réussir à s’imposer en tant que figure tutélaire, il va faire copain-copain avec le gamin. Une idée assez simple mais source de quelques situations amusantes, dès lors que les deux grands enfants unissent leurs expériences respectives pour diverses bêtises (l’épisode 3 au collège est en cela le plus amusant). On pourra toutefois regretter que l’écriture n’a pas su profiter du ressort comique, toujours efficace, du décalage intergénérationnel entre les deux personnages.

Là où le scénario est sans doute le mieux écrit, c’est dans la relation qu’entretient Julien avec sa mère. Sa tendance à lui dissimuler son absence d’efforts de recherche d’emploi pour mieux profiter de son aide, tout en étant à la fois blasé par son maternalisme intrusif et terriblement inquiet pour son état dépressif, permet à cet antihéros nonchalant au demeurant caricatural, d’acquérir une certaine ambiguïté morale, à la fois tête-à-claques insupportablement profiteur et artiste frustré profondément pathétique. Cette relation délicate, exacerbée par l’absence d’un père démissionnaire, est justement ce qui va justifier sa volonté de prendre le jeune Jacques sous son aile, davantage parce qu’il se reconnait en lui que par une réelle fibre paternaliste. C’est donc sur cette ambivalence que se construit le personnage principal, dont le vecteur vers une certaine forme d’émancipation va toutefois être sa mélancolie apportée par les retrouvailles avec Marie, la mère de Jacques, mais surtout son amour de jeunesse. L’axe narratif, centré sur le rapprochement entre ces deux anciens amants qu’à présent tout oppose, pouvait sembler un prétexte à un développement fleur-bleue, comme viendra d’ailleurs le confirmer un épisode 7 au final assez lourdaud. Quelle bonne surprise alors de constater que les derniers épisodes prennent à revers cette approche quelque peu gnangnan en se révélant très émouvants !

Le casting est globalement composé de bons choix d’acteurs : Sébastien Chassagne et Marie Kauffmann remplissent plutôt bien leurs rôles respectifs, mais c’est une fois encore lors des trois derniers épisodes que le scénario leur permet de livrer des performances notables. Parce qu’il est, à l’inverse, d’un niveau stable tout le long des 10 épisodes, Théo Fernandez (déjà vu dans Les Tuches 1 & 2 ou encore Trois souvenirs de ma jeunesse) est, du haut de ses 17 ans, incontestablement le meilleur acteur de la série. À l’inverse, dès qu’il faut introduire d’autres personnages de son âge (en particulier dans l’épisode 6), la qualité de jeu est affreusement amoindrie par l’inexpérience des jeunes comédiens appelés en renfort.

La véritable bonne surprise de cette série est finalement sa façon d’être allée se tourner dans la commune de Chaville, dans les Hauts-de-Seine, un décor péri-urbain savamment exploité lors des trop rares scènes en extérieur par des scénaristes qui, à n’en point douter, connaissent le terrain. La direction artistique est cependant moins inspirée dans la composition de la garde-robe très vieillotte de Julien qui certes, s’habille négligemment comme le veut sa situation pécuniaire, mais le met trop en décalage avec l’âge qu’il voudrait avoir pour le rendre entièrement crédible.

Tandis que Canal +, et à présent Netflix, s’entêtent à développer des séries françaises bêtement  calquées sur des modèles américains, il apparait évident que la comédie reste le domaine de prédilection des jeunes créateurs locaux. Irresponsable en est purement symptomatique. Inégale sur la durée puisque la saison connait, en son milieu, un certain creux, cette bonne surprise ne semble pas vouée à se renouveler sur le long terme, mais il ne fait aucun doute que l’on reverra son équipe avant longtemps.

Irresponsable : Bande-annonce

Irresponsable : Fiche technique

Création: Frédéric Rosset

Réalisation : Stephen Cafiero

Scénario : Frédéric Rosset, Camille Rosset Et Maxime Berthemy

Interprétation : Sébastien Chassagne (Julien), Marie Kauffmann (Marie), Théo Fernandez (Jacques), Nathalie Cerda (Sylvie)…

Musique Originale : Romain Vissol

Producteur : Antoine Szymalka

Société de production: Tetra Media Fiction, La Pépinière

Distribution :  Tetra Media Fiction / La Pépinière

Genre : Comédie

Format : 10 épisodes de 21 minutes

Diffusion : 2 épisodes par semaine sur OCS City à partir du 20 juin

France – 2016

Cannes 2016 : Grand Prix Un Certain Regard pour The Happiest Day in the Life of Olli Mäki

Cannes 2016 : Le Jury Un Certain Regard récompense la Finlande

Le Jury Un Certain Regard présidé par la grande Marthe Keller a récompensé un pays dont on connaît trop peu la production, la Finlande à travers The Happiest Day in the Life of Olli Mäki, le premier long métrage de Juho Kuosmanen.

Entièrement en noir et blanc, le film revient sur l’histoire vraie d’Olli Mäki, un boxeur finlandais qui prétend au titre de champion du monde poids plume. Mais son amour pour une fille de son entourage va le faire dévier de son objectif initial. La Présidente Marthe Keller a déclaré à propos du film qu’il est « d’une grâce infinie, d’une originalité incroyable […] C’est un film qui a un regard certain sur ce qui concerne le bonheur, selon lequel on n’a pas nécessairement besoin de l’argent, de la réussite et de la compétition ». Comme c’est un premier film, il concourt également pour la Caméra d’Or qui récompense les premiers longs métrages et sera remise dimanche soir.

Quatre autres prix ont également été décernés par le jury. Harmonium (Fuchi Ni Tatsu) de Fukada Kôji a obtenu le Prix du Jury, Captain Fantastic de Matt Ross s’est vu remettre le Prix de la Mise en Scène, les sœurs Delphine et Muriel Coulin pour Voir du Pays ont été récompensées par le Prix du Scénario et enfin, un Prix Spécial a été remis à La Tortue Rouge de Michael Dudok de Wit. Toujours dans la catégorie Un Certain Regard, le Prix FIPRESCI a été remis à Dogs de Bogdan Mirica par un jury composé de 300 journalistes internationaux.

Rendez-vous dimanche soir pour le palmarès tant-attendu de la compétition internationale, soumis au  jury de George Miller.

Cannes 2016 : Grand Prix FIPRESCI pour Toni Erdmann, Xavier Dolan honoré par le Jury œcuménique

Cannes 2016 : Les premiers prix décernés

Alors que le palmarès cannois se fait plus que désirer et qu’aucun pronostique ne permet à l’heure actuelle de donner un véritable favori pour la Palme d’Or, plusieurs prix viennent déjà d’être remis. Outre les palmarès d’un Certain Regard et de la Semaine de la Critique, les prix FIPRESCI et du jury œcuménique viennent tout juste d’être décernés

Le Grand Prix FIPRESCI est un prix de la presse internationale, composé d’environ 300 critiques à travers le monde. Cette année, ils ont récompensé l’hilarant Toni Erdmann de Maren Ade. Dans la sélection Un Certain Regard, c’est le roumain Bogdan Mirica qui a été honoré du prix pour son Dogs. tandis que Grave de Julia Ducournau a également reçu cette belle récompense dans la section Semaine de la Critique. Ces deux cinéastes réalisaient leur premier long métrage et peuvent encore prétendre demain à la prestigieuse Caméra d’Or.

Malgré les retours mitigés de son dernier film, le jury œcuménique a tenu à récompenser Juste la fin du monde de Xavier Dolan, ce dernier se disant très surpris. Pour rappel le jury œcuménique est composé de chrétiens engagés dans le monde du cinéma (journalistes, réalisateurs, enseignants). Le jury a également décerné deux mentions, l’une pour American Honey d’Andrea Arnold, l’autre à Ken Loach pour son Moi Daniel Blake.

La Queer Palm quant à elle a récompensé le documentaire Les Vies de Thérèse de Sébastien Lifshitz et le court métrage Gabber Lover d’Anne Cazenave-Gambet. Plus anecdotique, la désormais très célèbre Palme Dog a été décerné au chien Nellie, pour sa performance canine dans Paterson de Jim Jarmusch.

Peut-être que demain soir, certains de ses titres de la compétition se retrouveront aussi dans le palmarès du jury présidé par George Miller.

Cannes 2016 : Baccalauréat de Cristian Mungiu (Compétition Officielle)

[Critique] Baccalauréat

Synopsis : Eliza est une jeune lycéenne en train de passer le bac avant de partir l’année suivante pour l’Angleterre. Après avoir été agressée un matin en allant à l’école, son père essaye de l’aider à surmonter ce traumatisme pour qu’elle obtienne de bons résultats aux derniers examens afin d’obtenir sa bourse…

Un père désespéré pour sauver sa fille

Baccalauréat, dernier film de Cristian Mungiu en compétition officielle au Festival de Cannes, est assez surprenant dans sa décision de traiter principalement du comportement du personnage de Romeo, interprété par Adrian Titieni. Alors que nous pensions suivre une relation père-fille, ou le parcours d’Eliza qui cherche à se relever après son agression, l’angle d’approche se place dans le devoir paternel de protéger sa fille, et de l’aider à obtenir son baccalauréat par tous les moyens.
Par conséquent, nous regrettons l’absence d’Eliza qui est un personnage pas assez développé; il aurait été tout aussi intéressant de voir de façon plus approfondie son  ressenti face à la situation.
En contrepartie, Romeo est le cœur du long-métrage, présent dans chaque séquence. On s’intéressera ainsi surtout à son évolution et les enjeux autour du personnage.

D’une certaine manière, le père d’Eliza sera probablement le personnage le plus intéressant mais aussi le plus détestable, à travers son dilemme sur ce qui est juste et ce qui doit être fait pour qu’Eliza obtienne son diplôme. Sa morale et toute son éducation seront remises en  cause.
C’est un père désemparé, assez antipathique dans sa vie privée, trompant sa femme et forçant sa fille à partir pour Cambridge. Romeo aime définitivement sa fille, il veut la protéger mais ne le montre pas de la bonne manière, il voit en cette dernière la victoire sur la vie qu’il n’a jamais connue avec sa femme.
En effet, au lieu de la soutenir après ce choc, il tient absolument à la convaincre d’avoir les meilleures notes pour obtenir la bourse dans le but de quitter la Roumanie.
De ce fait, le discours de ce film en est presque immoral avec un père prêt à tout, même à risquer une fraude, que sa fille triche pour l’obtenir. Il finit par en oublier les principes qu’il lui a transmis, laissant son enfant déchirée entre ce qu’elle croit et ce que son père veut qu’elle fasse lors des examens.

Adrian Titieni montre ses fêlures, s’ouvre complètement, mais nous avons du mal à voir où le réalisateur veut aller avec ce personnage. D’un côté il pourrait se sacrifier pour sa fille comme tout parent, nous ressentons son amour et sa peine dus au traumatisme. Mais dans un second temps, il se perd complètement jusqu’à la fin de Baccalauréat où on comprend qu’il s’assimile à sa fille, comme si c’était son rêve de partir, avec sa liaison qu’il entretient depuis plus d’un an; au fond de lui il montre sa vie comme un échec qu’il cherche à fuir.

En dehors de ce rôle assez complexe, mais bien écrit, il est navrant de voir un développement quasi inexistant des autres personnages, que ce soit dans leur évolution ou dans leur aboutissement trop simpliste. Une fois encore, nous regrettons le manque d’intérêt pour le personnage d’Eliza, qui n’est qu’un prétexte pour révéler les failles de son père, alors que Cristian Mungiu aurait pu montrer un peu plus du caractère d’Eliza et comment elle s’est sentie après l’agression. La mère d’Eliza aurait pu avoir un traitement au moins égal à celui de Roméo, elle se montre très  inférieure en ne se mettant pas face aux manipulations de son mari. De plus il est assez difficile de comprendre les rôles de la maîtresse et de la mère de Romeo qui gravitent uniquement autour du personnage de Titieni.

Au lieu de laisser une conclusion plutôt  amère, nous sentons qu’Eliza pardonne, ou serait sur le point de pardonner, son père qui lui a mis beaucoup plus de pression que de  soutien suite au choc qu’elle a vécu.
Le scénario, qui proposait des réflexions intéressantes, perd en intensité et en crédibilité à cause de la résolution simplifiée de son intrigue et de cette famille qui se déchire n’apportant pas de vraies réponses quant à leur destin.

Baccalauréat : Bande-annonce

Baccalauréat : Fiche Technique

Titre d’origine : Bacalaureat
Réalisation : Cristian Mungiu
Scénario : Cristian Mungiu
Interprétation : Maria Drägus (Eliza), Adrian Titieni (Romeo), Lia Bugnar (Magda), Mälina Manovici (Sandra), Vlad Ivanov (l’inspecteur), Gelu Colceag (le président du Comité d’examen), Rares Andrici (Marius), Eniko Benczo (Mme Mariana)
Photographie : Tudor Vladimir Panduru
Montage : Mircea Olteanu
Producteurs : Cristian Mungiu, Luc Dardenne, Jean-Pierre Dardenne, Pascal Caucheteux, Grégoire Sorlat, Jean Labadie, Vincent Maraval, Tudor Reu
Sociétés de production : Mobra Films Productions, Why Not Productions, Les Films du fleuve, Le Pacte
Pays d’origine : Roumanie
Durée : 127 minutes
Genre : Drame

Roumanie – 2016

Cannes 2016 : Le Client d’Asghar Farhadi (Compétition Officielle)

Le Client (Forushande) d’Asghar Farhadi : un film qui fait beaucoup de bien au festival, notamment en compétition officielle, et au-delà de l’événement, au cinéma.

Synopsis : Contraints de quitter leur appartement du centre de Téhéran en raison d’importants travaux menaçant l’immeuble, Emad et Rana emménagent dans un nouveau logement. Un incident en rapport avec l’ancienne locataire va bouleverser la vie du jeune couple.

Notre Review cannoise d’une nouvelle pépite cinématographique bienvenue.

            Le Client est l’une des dernières surprises de la compétition officielle. Le film d’Asghar Farhadi est un drame qui tend au film policier, et inversement. En effet, l’une des forces du film d’Asghar Farhadi que nous avons notées est sa capacité à créer un équilibre entre le polar et le drame ; et même un film hybridant ces genres ; ou encore une œuvre dramatique filmant la vie dans laquelle le spectateur retrouve des éléments du film policier. Mais le public n’aurait pas tort, et alors nous non plus, d’y voir un polar. En effet, Asghar Farhadi a confirmé, comme pour ses précédents films, s’être dirigé vers ce genre. Il a notamment déclaré à la conférence de presse : «  Ceux qui veulent juste voir un film haletant (peuvent) ainsi le voir. » Ce respect de tous les publics fait du Client le long métrage le plus ouvert à tous, sans qu’il soit explicitement dans la drague de tous les spectateurs. Aucun twist n’est présent pour retenir l’attention du spectateur, ni aucune mise en place d’un  sombre passé qui viendrait à se révéler au fur et à mesure du film.

            Non, Le Client est humain, ni plus ni moins. Il s’agit de la vie d’un couple qui va être bouleversée d’une manière que d’autres ont connues et connaitront encore probablement : une agression sur la femme du couple, sans qu’on sache jamais si elle fut sexuelle ou non. On suit alors leur quotidien, qui sera de plus en plus difficile à partir de l’accident. Acteurs d’une pièce de théâtre, leurs jeux sont aussi touchés par l’agression. Et cet espace théâtral voit sa fiction contaminée par la réalité : ainsi Emad affrontera l’ami qui leur a prêté le logement sans avoir prévenu que la propriétaire était une prostituée ; Rana fondra en larmes à cause du regard d’un spectateur ; enfin le couple, maquillé de manière à passer pour plus âgés, restera finalement dans le silence, dans une confrontation des regards. La puissance dramatique mise en place par Asghar Farhadi mérite bien des compliments tant elle n’a pas besoin d’utiliser des effets, musicaux par exemple (aucune musique extradiégétique n’est utilisée dans l’ensemble du film), le silence, les respirations, les voix et les sons du monde s’entremêlent pour créer la symphonie de ce couple et de leurs perturbations, ainsi celle de leur place dans l’Iran urbanisé mais accidenté, silencieux et bruyant, reconstruit et pourtant déjà fini. Il s’agit ainsi de filmer un couple en transition dans un pays qui l’est tout autant.

           Ce moment de vie, mêlé au polar par on ne sait quelle génie de l’écriture, a été l’un des plus beaux et touchants temps de ce festival de Cannes, dont la sélection officielle des films compétition, qui était en demi-teinte, vient de retrouver la lumière.

Le Client

Titre original Forushande

Un film de Asghar Farhadi
Avec Shahab Hosseini, Taraneh Alidoosti, Babak Karimi…
Genre : Drame (2h05min )
Nationalités : Iranien, Français
Distributeur : Memento Films Distribution
Sortie nationale : 2 novembre 2016

Cannes 2016 : The Neon Demon de Nicolas Winding Refn (Compétition Officielle)

Le nouveau NWR, The Neon Demon, s’est dévoilé à Cannes: Une Expérience Unique de Cinéma.

Synopsis : Une jeune fille débarque à Los Angeles. Son rêve est de devenir mannequin. Son ascension fulgurante et sa pureté suscitent jalousies et convoitises. Certaines filles s’inclinent devant elle, d’autres sont prêtes à tout pour lui voler sa beauté.

Review Cannoise The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

            The Neon Demon divise les spectateurs, journalistes et autres passants du festival de Cannes. « Vide » aura-t-on pu entendre d’un côté, « grandiose » de l’autre, ou encore ici sur la croisette, « Non merci » de la part d’une journaliste ayant quitté la séance. Il s’agira à travers ce très bref écrit non pas de brasser différentes lectures du film, ni même d’en commencer une, mais de tenter par le processus de l’écriture de digérer un peu plus vite l’expérience cinématographique vécue par CineSeriesMag.

            À coup d’obscurité et de lumières colorées, plus radicalement que dans Only God Forgives, le réalisateur dessine les espaces ou, au contraire, les efface. Ainsi l’espace tridimensionnel de travail du photographe est tellement blanc et lumineux qu’il disparaît dans une sorte d’informité, de vide, de cosmos blanc. Lorsque Jessie arrive au centre, elle apparaît comme un ovni dans cette homogénéité spatiale. Le personnage incarné par Elle Fanning est juste la perle rare. Elle n’est que « pure beauté », notamment parce qu’elle est « vraie », sans artificialisation de son corps de par des opérations chirurgicales.

            En effet, The Neon Demon traite beaucoup des images, notamment the-neon-demon-2016-Bella-Heathcote-elle-fanningde la place de la femme dans les images médiatisées, plus précisément celle des modèles de mode. Femmes objets ou libérées, mannequins de chair et de sang (voir la photographie ci à droite),  ou corps reconstruits, êtres jetables après consommation avec une date d’obsolescence (on entendra différents âges dans le film), êtres déconnectés du commun des mortels, en quête de l’éternelle jeunesse, au point de vampiriser celle des autres en la dégustant… Refn établit une multitude de portraits et de voies de réflexions possibles sur ces « personnages ». L’utilisation du mot « personnages » n’est pas anodine, puisque ces corps sont fabriqués, construits, inventés, manipulés, tout comme leur parcours (l’âge de Jesse sera falsifié).

            Elle-Fanning-role-Jesse-coiffure-doree-the-neon-demon-film-competition-officielleJesse, la perle, l’unique, l’élue, est pure et libre. Elle avance seule, cherchant à atteindre un état qui dépasse les statuts d’adolescente et de jeune femme (à gauche une image d’elle ayant atteint – d’une certaine manière dont nous laissons la découverte – une maturité), la grâce. Alors qu’elle progresse, son chemin se dessine à travers la pénombre avec l’apparition de formes colorées lumineuses. Elle arrive face à la forme qui l’obsède, pour en faire partie, et connaître alors une évolution. Mystifiée, hypnotisée, Jesse expérimente une ou plusieurs puissances incroyables, à notre image, hypnotisée et charmée par les forces mises en œuvres par Refn, voire libérée par son travail.

            Les espaces dessinés par Refn et aussi par la musique signée Cliff Martinez sont aussi – et la séquence stroboscopique en début du film l’explicite – des espaces à franchir par notre regard. Ces faisceaux et formes se reflètent sur nos yeux, pour s’y inscrire, et nous inviter, tel le monolithe de 2001 L’Odyssée de l’Espace, à franchir ces portes. Ainsi sommes-nous devenus des spectres grâce aux néons. Mais attention, les neon demons rodent. La projection touche à sa fin, et alors le périple Refn-ien jonché d’humour, de beauté, de poésie, de contemplation, de folie et d’horreur s’arrête ici, sur une image abstraite qui demandera probablement un effort de lecture. Plan final qui surprend, nihiliste, et qui avec sa soudaineté, amorcent un retour (trop ?) brutal à la réalité.

             Rappelons avant de nous lever des sièges de spectateurs et de quitter notre expérience imprimée sur nos rétines et même jusqu’à notre soi, qu’un tel film demandera un double effort au spectateur : se laisser aller, embarquer par Refn, et fournir un certain effort crânien pour une lecture du film plus optimale. Avec Refn, il ne s’agit pas d’aller consommer bêtement un film, d’aller superficiellement au cinéma, le réalisateur proposant notamment une expérience en cohérence avec les réflexions émises sur les êtres superficiels de la mode : nous ne sommes pas des mannequins tendant à copier l’élue Jessie. Comme l’a exposé la scène de torture d’Only God Forgives qui faisait l’autopsie d’un spectateur de cinéma (voir extrait ci-dessous), assis sur son siège, les bras posés, presque intégré au fauteuil, écoutant, regardant, Refn nous réfléchit comme des êtres actifs même dans la passivité de l’hypnose cinématographique, et croit en nous comme il croit en Jessie. Il a d’ailleurs déclaré à quelques journalistes, dont LeMagduCiné, qu’il n’était pas un génie, mais que le génie revenait au public. Nicolas Winding Refn veut nous faire toucher la grâce et plus que ça, nous la faire vivre.

The Neon Demon

Un film de Nicolas Winding Refn
Scénario : Nicolas Winding Refn, Mary Laws, Poly Stenham
Avec Elle Fanning, Jena Malone, Bella Heathcote, Abbey Lee, Christina Hendricks, Keanu Reeves, Karl Glusman
Musique : Cliff Martinez
Distribution France : The Jokers / Le Pact
Genre : Drame / Épouvante
Durée : 1h57min
Sortie française : 8 Juin 2016

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Cannes 2016 : Pericle Il Nero de Stefano Mordini (Un Certain Regard)

La Review Cannoise de Pericle Il Nero, film de gangster agréable mais banal, sans grands intérêts, et au final oubliable

Synopsis : Périclès travaille pour Don Luigi, le chef d’un clan napolitain qui tient le trafic de drogue et les réseaux de prostitution de Liège et blanchit ses profits grâce à ses nombreuses pizzerias. Périclès a pour mission de punir quiconque défie Don Luigi. Un jour, pendant une de ses missions, il tue par erreur une femme appartenant à une autre famille napolitaine. Il a signé son arrêt de mort. Périclès se réfugie en France. Il rencontre Natacha et espère construire avec elle une nouvelle vie. Mais Don Luigi l’a trahi. Il a promis sa tête au clan ennemi. Périclès retourne en Belgique pour prendre sa revanche.

            « Mon patron s’appelle Luigino Pizza, tout le monde l’appelle comme ça à cause de ses pizzerias. Moi, je m’appelle Périclès Scalzone, et mon métier est de sodomiser les gens » entend-on en voix-off au début du film. Comme Les Affranchis, le long métrage nous fait suivre le récit à travers le point de vue du personnage principal, Périclès. Comme dans bien des films de gangsters, le héros commet une erreur et/ou est trahi. Poursuivi par les ennemis (qui sont soit la famille mafieuse ennemie, supporté par ses anciens collègues et patron, soit directement ces derniers), il fuit. Il fait une rencontre qui le bouleverse (ici celle d’une femme Anastasia, et de ses deux enfants). Il doit alors les protéger contre les tueurs envoyés, et il s’est donné pour mission d’obtenir de l’argent pour aider Anastasia à ouvrir une boulangerie. Il décide enfin d’agir contre son ancienne « famille », avec une nouvelle mission liée au changement.

            Vous pensez à Drive, aux Affranchis, aux Sentiers de la Perdition, à Ghost Dog et donc au Samouraï… Rassurez-vous, vous pensez bien. Le récit du film n’a aucune originalité hormis le fait (qui est aussi une blague du film) que le héros menace et humilie en sodomisant les ennemis de son boss. D’ailleurs si le film contient un certain humour, on ne peut s’empêcher de conjecturer que la partie dramatique a été fortement inspirée par le travail des frères Dardenne, d’ailleurs coproducteurs du film. En réalité, on pense directement à Pusher pour la forme du film et de ses quelques morceaux de violence (et même pour certaines parties de l’histoire). D’un tout autre côté, nous avons des révélations clefs amenées comme un camion dans un magasin de porcelaine. Leurs présences sont injustifiées, elles contribuent à une sur-dramatisation visant à rendre original ou du moins différent un récit vu, déjà-vu, mâché et digéré mille fois.

            La projection est terminée. Un certain sentiment de plaisir se dilue rapidement au fur et à mesure de la sortie de la salle. Parce que Pericle Il Nero est trop banal pour marquer, pas assez puissant pour nous laisser ne serait-ce qu’un vrai souvenir. Ni un mauvais film, ni un grand film, le long métrage de Stefano Mordini est un film de genre agréable à suivre, pour au final nous faire ni chaud ni froid, et rejoindre la liste cannoise des futurs oubliés, peut-même déjà celle mondiale et immense des œuvres oubliées.

Pericle Il Nero

Un film de Stefano Mordini
Scénario : Stefano Mordini, Valia Santella, Francesca Marciano, d’après l’oeuvre de Giuseppe Ferrandino
Avec Riccardo Scamarcio, Marina Foïs, Valentina Acca, Gigio Morra
Production : Les Films du Fleuve, Buena Onda, Les Productions du Trésor, Rai Cinéma
Genre : Film de Gangster
Date de sortie cinéma : Indéterminée