Hotel Singapura commence comme il se termine, en boucle, sur la même image dudit hôtel dans un futur apocalyptique, en ruines, abritant des amours interlopes et douteuses. C’est dire si le film tourne en rond, incapable de s’échapper du dispositif dans lequel il s’est laissé enfermer.
Synopsis : C’est le premier jour d’Imrah comme femme de chambre à l’ Hotel Singapura. Dans la suite n°27, un groupe de pop est venu fêter le nouvel an. Parmi eux, leur chanteur Damien est dans un état second quand il croise Imrah dans le couloir. Bien plus tard, dans ce même hôtel, une japonaise laisse filer son amant, un travesti reçoit son dernier plaisir avant l’opération, une touriste couche devant son meilleur ami… Mais toujours Imrah, en rangeant la chambre, se souviendra de sa rencontre avec Damien…
Room 2(3)7
Comme la chambre 237 de l’hôtel Overlook d’un certain Stanley K., la chambre 27 de l’hôtel Singapura abrite bien des secrets. Mais dans cette dernière, les râles sont dus à des galipettes qui se suivent et se ressemblent tout au long des décennies. Le film est bâti en sketches, au nombre de 6, tous liés par le lieu, la fameuse chambre 27 donc, et des témoins communs, Imrah, une femme de chambre qui aura dédié toute sa vie à l’endroit, et Damien (Ian Tan), une rock-star singapourienne décédée jadis d’une overdose d’héroïne dans cette même chambre 27 (rock-star ayant réellement existé, et à qui le film est dédié), les deux filant un amour platonique qui traverse le temps et l’espace…
On doit reconnaître à Eric Khoo et son chef opérateur Brian Gothong Tan d’avoir réussi parfaitement à colorer de manière spécifique chacun des épisodes. Ainsi, la première histoire, entre un Britannique en passe de retourner dans son « Angleterre agonisante » au moment de l’invasion du Singapour par le Japon, nous sommes en pleine 2ème guerre mondiale, et son amant chinois, est tournée en noir et blanc, aussi bien pour rendre compte de l’époque, que pour traduire la mélancolie de cette passion homosexuelle que seul un bel effleurement d’un doigt matérialise. Ainsi encore, l’histoire d’Orchid, cette Madame Claude Hongkongaise qui apprend avec humour les rudiments du sport de combat sexuel à de nigaudes donzelles en leur faisant une démonstration d’un lancer de balles de ping-pong très particulier : les couleurs très criardes correspondent aux année 60, et à la quasi-vulgarité du segment. Ainsi enfin, cette séquence entre une femme mariée japonaise et son amant malais : tout est filmé pour nous ramener – en vain – vers l’Empire des Sens du japonais Nagisa Ōshima : la lumière, les poses, et même un peu le physique des protagonistes.
Mais de telles prouesses ne suffisent pas à susciter l’intérêt du spectateur. Malgré l’artifice consistant à créer un fantôme, celui de Damien, un habitant permanent des lieux qui observe avec bienveillance les passions qui s’y racontent, leur donnant quelquefois un coup de pouce, le film relève trop d’une sorte d’inventaire sexuel, maladroit et systématique et qui a vite fait d’agacer. Certes, le cinéaste égrène tout au long du métrage de petites touches permettant de resituer ces huis-clos dans le contexte socio-politique de chaque époque (coupures de journaux, ou discussions entre les protagonistes), mais la mauvaise passion arrosée du sirop de la mauvaise musique prend le pas sur ce qui aurait pu être une vraie chronique singapourienne. Les scènes sexuelles, nombreuses, sont filmées sans nuance, de manière assez caricaturale et en tout cas très peu flatteuse pour les personnages féminins et les actrices qui les interprètent. Ce qui aurait dû être sensuel n’est qu’étreintes polies à la limite de l’ennui…
De-ci, de-là, on peut cependant retenir quelques belles séquences de ce film décevant. Hotel Singapura, à l’image de la cité-état de Singapour qui est une plaque tournante du business asiatique, est multi-culturel, et c’est ainsi que se mélangent joliment dans le film japonais, malais, chinois , thaïs et coréens, dans un florilège de langues et de diversités, même si elles sont souvent subtiles au travers de notre regard européen ethno-centré. La séquence qui implique deux personnages coréens (joués par Choi Woo Shik, vu récemment dans Dernier Train pour Busan de Sang-Ho Yeon, et Kim Kkobbi, impeccable dans Breathless de Ik-June Yange) est celle qui est la plus réussie, celle qui contient le plus de jeu de la part des acteurs, et de la vraie passion de la part des personnages. D’ailleurs, là encore, l’exercice de style, la pastiche devrait-on dire, rend hommage au cinéma coréen, si reconnaissable parmi toute la filmographie asiatique… Kim Kkobbi en particulier est animée d’un feu qui manque globalement au métrage d’Eric Khoo, en restituant la souffrance de cette jeune femme gavée de sexe vide, d’étreintes qui traversent son corps sans y laisser de traces. Un très beau segment qui est malheureusement loin d’être égalé par le reste.
Sans être complètement raté, Hotel Singapura est un film qui pêche par ses excès : excès de bonnes intentions, de beaux sentiments, de violons doucereux, de métaphores lourdes, de sexe ennuyeux, et la liste est longue. Il est dommage de devoir vilipender ainsi un film visiblement sincère, assis sur scénario somme toute assez travaillée, et dont le réalisateur est le cinéaste singapourien le plus en vue, mais dont le résultat est aussi peu convaincant…
Hotel Singapura : Bande annonce
Hotel Singapura – Fiche technique
Titre original : In the room
Réalisateur : Eric Khoo
Scénario : Andrew Hook, Jonathon Lim
Interprétation : Aeaw (Imrah), Josie Ho (Orchid), Daniel Jenkins (Lawrence), Kkobbi Kim (Seo-yun), Ian Tan (Damien), Choi Woo-Shik (Min-jun), George Young (Vernon)
Musique : Christopher Khoo, Christine Sham
Photographie : Brian Gothong Tan
Montage : Natalie Soh
Producteurs : Nansun Shi, Fong Cheng Tan
Maisons de production : Zhao Wei Films
Distribution (France) : Condor entertainment, Version Originale
Budget : 1 000 000 SGD
Durée : 90 min.
Genre : Comédie, Drame, Romance
Date de sortie : 24 Août 2016
Friends : This is the end, my only friend, the end
Marta Kauffman, la co-créatrice de la série, a tenu à faire taire les rumeurs sur le possible retour de Friends. Les fans du monde entier n’ont plus d’espoir de revoir la suite des aventures de Rachel, Monica, Phoebe, Chandler, Joey et Ross.
La sitcom culte s’était arrêtée en 2004 après 10 saisons. De 1994 à 2004, une bande de six amis à l’écran étaient sous le feu des projecteurs et réunis pour le meilleur… et pour le rire. Le programme a révélé au grand public de nombreux actrices et acteurs. Certains d’entre eux ont réussi à percer à Hollywood et mener une carrière prolifique. Le casting réunissait Jennifer Aniston, Courteney Cox, Lisa Kudrow, Matt LeBlanc, Matthew Perry ou bien encore David Schwimmer.
Marta Kauffman était souvent questionnée par les journalistes et harcelée par les fans sur le projet fou d’un éventuel retour et d’une suite pour la série Friends. Dans un entretien à Deadline, elle a tenu à clarifier les choses et a annoncé très clairement qu’un retour n’aurait jamais lieu.
« Comme chaque chose, une série a une durée de vie. Une fois que celle-ci est dépassée, cela ne sert à rien de continuer, juste parce que les personnages manquent au public. Regardez les anciens épisodes, je ne vois pas comment on peut arriver à faire mieux. Je ne vois pas comment on pourrait arriver à un résultat satisfaisant. Cela n’arrivera donc jamais. Nous ne le ferons jamais. »
Never say never ?
A moins d’un revirement spectaculaire dans ce dossier -mince et unique espoir dorénavant pour une poignée de fans hardcores- les aventures de Chandler, Rachel, Monica, Phoebe, Joey et Ross ne connaitront jamais de suite sur le petit écran. Sortez les mouchoirs et essuyez vos larmes…
Les seules retrouvailles officielles de l’équipe de la série se déroulèrent en février dernier, à l’occasion d’un hommage rendu de son vivant à James Burrows (producteur et réalisateur de Will and Grace et Mike et Molly notamment). Il a réalisé 15 épisodes de Friends.
Vidéo de la réunion culte des acteurs de Friends en hommage à James Burrows
Friends : Le Générique le plus culte des années 90
Portrait sans fard d’une jeunesse désabusée et biberonnée aux réseaux sociaux, Nerve, à mi-chemin entre Spring Breakers et The Game, se veut comme étant l’oeuvre (ultime) sur la génération 2.0.
Synopsis : Nerve est un jeu en ligne qui propose deux options : Voyeur, où le public paie pour voir les gens jouer, et Joueur, où une personne doit réaliser des défis de plus en plus dangereux. Vee, une adolescente timide, est poussée par ses amis à jouer au jeu pour prendre plus de risques dans sa vie. Son premier défi, un simple baiser, va lui faire rencontrer Ian, un autre joueur. Suite à la demande du jeu, les deux jeunes vont devoir faire équipe pour réaliser leurs défis suivants. Mais plus le jeu avance, plus les défis sont risqués et louches. Vee et Ian n’auront aucun autre choix que celui de mettre leurs vies en danger sous les regards de la communauté de spectateurs de Nerve.
Parce que oui, à moins d’avoir vécu dans une grotte ou avoir été mis dans de la carbonite comme feu Han Solo, il va sans dire que la vision d’une armada de hipsters jouant à Pokemon GO, ou d’instagramers s’extasiant sur la dernière pitance mangée au restaurant d’à coté ne devrait (à priori) plus être une surprise. Mais pour ceux du fond qui n’écoutent pas, sachez que ça s’appelle l’ère numérique. Une époque où le voyeurisme est devenu maitre et où ces gigantesques networks, qu’on pourrait plus facilement qualifier d’entités omniscientes, nous observent comme le faisait déjà en son temps le Big Brother de 1984. Autant dire un sujet glissant, pour ne pas dire une véritable gageure que se sont pourtant tenté à dépeindre le duo Henry Joost/ariel Schulman, déjà à l’oeuvre du redoutable Catfish, un documentaire de 2010 dessoudant les rouages du tout internet et sa figure de proue : Facebook.
Un Hunger Games à l’ère du numérique !
Il ne sera toutefois pas question du géant des réseaux sociaux ici, mais bien de son influence, ici répercutée sur un jeu purement fictif : Nerve. Car oui, pas question ici d’égratigner frontalement la firme de Palo Alto mais plus de dresser un discours, pour ne pas dire pamphlet, adressé à tous ces réseaux. qui cristallisent à eux seuls la déchéance d’une génération toute entière, réduit désormais à un troupeau de zombies lobotomisés pour qui popularité est aujourd’hui synonyme de succès. Ça sera donc via l’adaptation d’un roman à succès outre-Atlantique, que le duo aura affuté ses armes. Nous voilà donc en 2020. Vee, une ado un peu perdue (mais pas trop) découvre, sous l’impulsion d’une de ses amies, et accessoirement la personne la plus populaire de son lycée, l’application Nerve. Le pitch ? Un jeu qui se voit confronter 2 sortes de participants : les joueurs d’un coté, chargé d’exécuter des défis, lesquels sont proposés par les voyeurs. Evidemment, l’appât du gain étant ce qu’il est, il ne sera pas surprenant de voir la belle tomber dans ce piège en forme d’application alléchante et donc devoir se bouger pour s’extirper de ce jeu tentaculaire. Fatalement, à la lecture de pareil résumé, on ne peut dire que le projet semblait engageant. Mais même si l’intrigue baigne dans une certaine prévisibilité (on passera rapidement sur les personnages stéréotypés et le déroulement du récit assez linéaire), le film parvient à séduire pour sa lucidité. Bien que denrée rare dans le tout Hollywood, Nerve sait en effet jouir d’une étonnante conscience de soi et de ses limites, quitte à distiller rapidement l’impression d’avoir à faire à un film qui sait où il va et qui sait ce qu’il veut raconter. En atteste ainsi une volonté claire de ne pas rééditer la fermeté de Catfish (leur documentaire sur le même sujet et lui préférer une version plus soft, pour ne pas dire plus branchée aux jeunes. La suite, elle ne déroge pas à cette règle. Multipliant le found-footage, les effets de style (rappelant là Spring Breakers pour son utilisation élégante des fluos et autres néons) et cultivant le flou sur son concept de base (qui a crée Nerve ? comment marche-elle ?), le long-métrage peut alors enchainer la seconde, quitte à gentiment terrifier de par son statut d’ersatz numérique d’Hunger Games, les deux films partageant cette logique d’hyper compétitivité et de dérives fascistes et aliénantes. De là à dire qu’on tient le premier film symptomatique de l’époque 2.0, il n’y a cependant qu’un pas. Un pas qu’on se gardera de faire, car derrière le vernis fluo dégagé par ces images, se cache une certaine prévisibilité et un sens du racolage particulièrement édifiant. Preuve en est que faire un film pour son public est parfois à double tranchant.
Bien que schizophrène dans son approche, en ce sens qu’il met en scène un système qu’il condamne ouvertement de manière thématique, Nerve assure le spectacle autant pour sa lucidité sans faille que par la qualité de son casting, particulièrement en phase. L’une des bonnes surprises de l’été.
Nerve : Bande-Annonce
Nerve : Fiche Technique
Réalisation : Henry Joost et Ariel Schulman
Scénario : Jessica Sharzer, d’après le roman Addict de Jeanne Ryan
Interprétation : Emma Roberts (Vee), Dave Franco (Ian/Sam), Juliette Lewis (Nancy Delmonico)
Direction artistique : Marc Benacerraf
Décors : Kara Zeigon
Costumes : Melissa Vargas
Musiques : Rob Simonsen
Casting : John Papsidera
Photographie : Michael Simmonds
Montage : Madeleine Gavin et Jeff McEvoy
Production : Anthony Katagas et Allison Shearmur
Sociétés de production : Allison Shearmur Productions, Keep Your Head Productions, Supermarche et Lionsgate Film
Sociétés de distribution : Lionsgate Film, Entertainment One, Les Films Séville, Metropolitan Filmexport
Langue originale : anglais
Format : couleur – 35 mm – 1,85:1 – son Dolby numérique
Durée : 96 minutes
Genre : Thriller
Dates de sortie : 24 août 2016
Lion, un drame bouleversant au casting prestigieux.
Ce long-métrage est une adaptation des mémoires de Saroo Brierley (A Long Way Home en version originale, Je voulais retrouver ma mère en version française).
On suit un enfant de 5 ans qui, suite à un concours de circonstances malheureuses, se retrouve dans un orphelinat en Inde. Adopté par une famille australienne, quelques années plus tard, il va être confronté aux fantômes de son passé. Cette histoire bouleversante est basée sur l’histoire vraie de Saroo Brierley et son combat pour retrouver sa famille biologique. Les nouvelles technologies ont eu un rôle clé au cours de ses recherches et tout au long de son voyage.
Au casting, Dev Patel (Slumdog Millionnaire, Chappie), il incarne Saroo Brierley, Nicole Kidman joue le rôle de la mère adoptive de Saroo et Rooney Mara interprète le rôle de sa petite amie.
Le combat de cet enfant en quête de ses racines peut sembler un pitch convenu mais le film promet une puissance émotionnelle assurée par ses acteurs. Loin de la beauté onirique de L’odysée de Pi (Ang Lee, 2012), Lion s’annonce comme un drame familial à la fois tendu et bouleversant.
Lion sortira en salles aux USA le 25 Novembre 2016. Aucune date de sortie en France n’a été pour l’instant communiquée.
Ce premier long-métrage marque les grands débuts de Garth Davis sur grand écran, il avait réalisé un documentaire et certains épisodes de séries télévisées comme (Top of the Lake et Love My Way). Son prochaine film, un biopic en pré-production intitulé Mary Magdalene avec Rooney Mara, Joaquin Phoenix et Tahar Rahim s’annonce lui aussi, prometteur.
Harvey Weinstein, le distributeur déclare au magazine The Hollywood Reporter « Lion pourrait être sélectionné pour huit ou neuf Academy Awards ». Selon lui, Nicole Kidman pourrait obtenir une nomination dans la catégorie meilleure actrice dans un second rôle. Lion semble donc être un candidat très sérieux pour la course aux Oscars.
The Leftovers: Bande originale baignée de lumière pour une série d’une rare beauté
L’évidence saute aux yeux. C’est comme un phare au beau milieu de la pénombre. Avec The Leftovers, la douce musique de Max Richter trouve son double parfait avec la série dramatique de David Lindelof. Musicien émérite, compositeur iconoclaste, Max Richter joue avec les altérités émotionnelles et dissimule une ribambelle de mélodies élégiaques qui s’accordent avec les thématiques de The Leftovers. Au départ, la besogne ne paraissait pas évidente : surtout pour faire cohabiter le fond et la forme d’une série à l’ambition imposante. La gravité de la vie, le destin, la reconstruction initiatique après le deuil et la perte d’un être proche sont des idées abstraites qui arpentent The Leftovers de tout son long. Et si la série ne tombe jamais dans le gouffre des larmes faciles et évite avec facilité cette manie américaine de surplomber les émotions par des artifices d’écriture disjointe, c’est aussi grâce à la magie ensorcelante des ritournelles nébuleuses de Max Richter qui a compris avec justesse l’introspection qui se meurt au cœur des épisodes.
La bande originale de Max Richter est comme un livre ouvert cathartique, une méditation sur les sentiments et devient par ses notes obscures de synthés une deuxième lecture de la série. Une parenthèse enchantée qui ne s’épuise jamais grâce à ses nombreuses rêveries. Alors qu’elle s’ajuste idéalement avec les mouvements et la captation portraitiste de la mise en scène de Peter Berg, ce polaroid symphonique crée une musique aussi clairvoyante qu’indépendante : une identité propre qui se sublime par ses qualités iconiques (« Afterimage ») à travers des accords dénudés ou des notes de piano d’une grande limpidité (« Tenebrae »). On pourra reprocher à la série d’amplifier un peu trop son thème musical mais la diversité des structures composites et l’architecture ambiante apprivoisent les querelles intestines qui gangrènent les émotions des personnages (« The Quality of Mercy »). Car même si, l’image de certaines séquences de The Leftovers, Max Richter s’échappe, dans des envolées lyriques qui explosent les barrières de toutes émotions, le minimalisme abrupt des compositions agrandit la richesse d’une œuvre qui disperse avec parcimonie le flou psychologique qui règne dans la série (« Dark Cloud for Nora »).
Max Richter – The Quality of Mercy (The Leftovers Season 2 Soundtrack)
L’adhésion musicale de Max Richter et The Leftovers
Passant de mélodies simples et chancelantes au piano, aux vrombissements incertains et mystérieux d’un ambient que ne renierait pas Brian Eno, Max Richter n’économise pas ses efforts pour matérialiser la portée sentimentale de la série. Tout comme le scénario avec qui elle corrobore, la musique de Max Richter joue sur les échelles de valeurs et distille une aura hors du temps confiné dans un lieu cloisonné: allant de l’infiniment grand à l’infiniment petit, du refrain intime au couplet fédérateur fait de guitares, du sursaut frénétique à la réflexion paisible au violon, de la colère sourde à la tristesse aveuglante, le compositeur superpose la densité de ses réverbérations pour repeindre à sa guise un univers fragile où il est difficile de ne pas succomber à l’atmosphère crépusculaire de certaines notes (« Dona Nobis Pacem 3 »). L’écriture musicale de Max Richter est cinématographique comme en témoigne son travail fourni pour le film Le Congrès ou Valse avec Bachir pour ne citer que des exemples récents : son sens de la mélodie ne s’avère jamais inopportun et tente à chaque fois de jouer les entremetteurs entre une musique classique épurée (proche d’un Alexandre Desplat) et une orientation plus urbaine et électronique (proche d’un Cliff Martinez ou d’un Trent Reznor.).
Max Richter est un caméléon hors pair, faisant alors toute la beauté de son art qui papillonne autour de différentes émotions dont la rythmique peut paraître aussi lymphatique que chevaleresque (« A Bird in a Box »). Ponctuées de deux saisons pour le moment, et même si les textures sonores se confondent, les compositions musicales ont pris la température du changement de tonalité d’une saison à l’autre. Alors que la première saison présentait ses personnages et leurs troubles passés, les mélodies de piano se sont faites plus amples, moins arides, caressant avec délicatesse le thème du deuil et sa dure réalité.
La deuxième saison, quant à elle, s’appesantissait sur un nouveau départ et une quête initiatique de reconstruction et dévoilait alors un autre visage de Max Richter : avec des bruits sonores monochromatiques, un « ambient » atmosphérique comme symbole de la confusion de sentiments et du mystère du précipice dans lequel ses personnages s’agrippaient (« Entropy for Meg »). De cette opacité dans les écueils, de ce frémissement de l’extraction, de cette échographie d’une communauté, The Leftovers trouve sa parfaite complémentarité, sa respiration cotonneuse, son lien invisible qui amène une série vers d’autres cieux, qui tapisse les murs d’une création sombre sans jamais la détourner de son propre but (« The Departure »).
Max Richter nous immerge alors dans un recueil de chansons à l’inventivité foisonnante, entremêlé de songes qui se domptent dans la bulle des notes électroniques brumeuses dans laquelle il s’évapore (« Tom’s Lullaby ») ou la volupté de ses mélopées orchestrales (« Erika and John »). Suite à cette genèse, Max Richter construit un miroir aux multiples fissures agrémentant la dualité parfois schizophrénique de la série et accouche d’un point d’ancrage essentiel aux consonances sensorielles de toute une œuvre. Cette bande originale magistrale s’écoute comme elle se regarde, elle se lit comme elle se ressent.
The Leftovers Tracklist
Distribution: WaterTower Music
Saison 1:
01 The Leftovers (Main Title Theme)
02 The Departure
03 Afterimage 1
04 De Profundis
05 Only Questions
06 Dona Nobis Pacem 1
07 Afterimage 2 Max Richter
08 Departure (Reflection)
09 Dona Nobis Pacem 2
10 Family Circles
11 A Blessing
12 She Remembers
13 Departure (Lullaby)
14 Illuminations/Clouds
15 Afterimage 3
16 Departure (Home)
Saison 2:
1. Entropy for Meg
2. The Departure (Diary)
3. Crossings
4. Storybook
5. A Bird in a Box
6. Tenebrae
7. Dark Cloud for Nora
8. The Departure (Phone Call)
9. A Crowd of People Turned Away
10. Bright Cloud for Jill
11. Tom’s Lullaby
12. That Solitary Moment Together
13. Dona Nobis Pacem 3 (Evie)
14. The Departure (Persistence of Vision)
15. Dark Cloud for Kevin
16. Erika and John
17. The Quality of Mercy
18. The Leftovers Main Titles Season 1 (Small Ensemble Version) (Bonus Track)
The Leftovers reviendra pour une troisième et dernière saison
Remarquée pour l’obtention de la Caméra D’Or au dernier festival de Cannes accompagné d’un discours féministe prônant l’importance des femmes dans le cinéma, Houda Benyamina frappe fort avec son premier long-métrage et se promet une belle carrière de réalisatrice.
Synopsis : Dans un ghetto où se côtoient trafics et religion, Dounia a soif de pouvoir et de réussite. Soutenue par Maimouna, sa meilleure amie, elle décide de suivre les traces de Rebecca, une dealeuse respectée. Sa rencontre avec Djigui, un jeune danseur troublant de sensualité, va bouleverser son quotidien.
Combats de femmes
Si beaucoup parleront de Divines comme un La Haine féminin, le film est, fort heureusement, bien plus complexe et élaboré. Banlieue, soif d’argent et désir de s’en sortir rythment la vie de nos trois protagonistes principaux, que fondamentalement tout oppose, et pourtant. Les liens sociaux construits par la réalisatrice ne produisent aucun déchet et sont tous « divinement » réfléchis. La religion côtoie le trafic de drogue là où l’amour côtoie l’incertitude.
Les jeunes actrices ont toutes un potentiel de jeu énorme et s’avèrent toutes les trois bluffantes. Quel étonnement de voir que Divines est une vraie composition vécue avec les tripes, dans laquelle chacune s’est éloignée de ce qu’elles sont réellement pour creuser des personnages complexes et complexés. La direction des actrices est minutieuse et frôle la perfection. Là où, dans La Haine ,on parvient à prendre du recul par rapport à notre trio masculin portant un regard incisif, parfois critique, il n’en est rien dans Divines. Même si leurs choix et leurs actes ne nous plaisent pas forcément, on ne peut que s’éprendre d’une empathie pour elles, avec un léger surplus pour les personnages de Dounia et Maimouna. Divines est un combat de presque deux heures durant lequel le spectateur surmonte les épreuves au rythme du temps, en parfaite corrélation avec les jeunes filles. On s’amuse, rigole mais on tremble, prend peur et s’interroge également. Et même sous une image de caïd qu’elles ne cessent de se donner, impossible de ne pas discerner la sensibilité de chacune, de réussir à mettre le doigt sur leurs failles, mais aussi sur ce qui font d’elles des jeunes filles dans la fleur de l’âge, certes, mais également forte et puissante, prêtes à comprendre que la réussite s’obtient bien souvent individuellement. On ne peut que se réjouir de la future carrière d’actrice de Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena, Jisca Kalvanda mais également Kevin Mischel, seul protagoniste masculin important, qui donnent envie d’en voir encore plus une fois Divines terminé. Toutefois, certaines scènes donnent à voir la naïveté du premier jeu cinématographique, ce qui peut apparaître parfois comme légèrement « faux », ou un peu plus surfait, mais heureusement, ces scènes sont vraiment en très forte infériorité numérique, et se font oublier par la puissance d’autres séquences. Aux rêves et aux désirs se mêlent aussi l’amour, qui, dans Divines, permet la prise de conscience et de se sentir plus grande. La douceur côtoie la dureté, mais aucun problème pour Dounia de s’imposer sur tous les fronts, malgré les difficultés. Et ce qui est fort, c’est que, l’empathie mise à part, on peut également détester les jeunes filles. La scène du lycée fait du personnage d’Oulaya Amamra quelqu’un de détestable, qui ne mériterait que d’être corrigé tant son insolence est atroce et son mépris puissant.
Mais outre être une histoire de femmes, Divines est le travail acharné et complet d’une réalisatrice pleine de talent. A la fin de la projection, on ne peut qu’être stupéfait lorsque l’on se dit qu’il s’agit du premier long-métrage de Houda Benyamina. Le scénario tient toutes ses promesses et ne perd jamais le spectateur, même s’il comporte quelques facilités qui auraient pu être contournées pour confirmer la dureté des propos. Aussi, la réalisatrice touche à beaucoup de sujets comme l’argent, les liens sociaux mais aussi la religion, qui rythme la vie de nombreuses familles, notamment celle de Maimouna, interprétée par Déborah Lukumuena. C’est d’ailleurs cette dernière qui nous fera sourire, voire rire, lors de nombreuses scènes dispersées dans le film. La photographie est superbe, avec une mention spéciale pour la scène finale, le montage est porteur d’un rythme filmique dont on ne se lasse pas, et le travail technique qu’est la lumière mais également le son complète parfaitement les éléments précédemment énoncés.
Le premier long-métrage de Houda Benyamina n’a pas volé sa Caméra d’Or au festival de Cannes tant Divines est réussi, avec des actrices resplendissantes qui ont su révéler leur potentiel devant la caméra de la réalisatrice.
Réalisateur : Houda Benyamina
Scénario : Romain Compingt, Houda Benyamina, Malik Rumeau
Interprétation : Oulaya Amamra, Deborah Lukumuena, Kévin Mischel, Jisca Kalvanda…
Photographie : Julien Poupard
Montage : Loic Lallemand, Vincent Tricon
Musique : Demusmaker
Producteurs : Marc-Benoit Créancier
Sociétés de production : France 2 Cinéma
Distribution (France) : Diaphane Distribution
Récompenses : Caméra d’or 2016, Césars du meilleur premier film, de la meilleure actrice dans un second rôle pour Deborah Lukumuena et du meilleur espoir féminin pour Oulaya Amamra
Durée : 105 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 31 aout 2016
Quand Samuel Fuller partait tourner un polar au pays du soleil levant, on obtenait l’un des plus beaux thrillers des années 50. Une petite perle qui ressort enfin en version restaurée.
Après la mort d’un ancien soldat américain au cours de l’attaque d’un train près de Tokyo, la police charge un de ses ex- compagnons d’armes, Eddie Kenner, fraîchement débarqué, d’infiltrer son équipe de braqueurs. Sous le nom d’Eddie Spannier, il rencontre et tombe éperdument amoureux de la veuve japonaise et va devenir un membre influent du gang mené par le redoutable Sandy Dawson.
La face cachée du protectorat américain
Reconnu comme le « premier film hollywoodien filmé au Japon », La Maison de Bambou est plus qu’un polar construit sur la seule intrigue de la mission d’infiltration de son héros. Ce que Samuel Fuller (Le Port de la drogue, Dressé pour tuer…) a su mettre en place est avant tout un choc des cultures, teinté de politique. Il est en effet impossible de ne pas voir derrière le système mafieux mis en place par les anciens GI’s à la solde de Dawson (incarné par le toujours très juste Robert Ryan, vu notamment dans La Horde Sauvage ou encore Les Douze Salopards) une allégorie évidente de l’outrecuidance de l’impérialisme américain vis-à-vis des vaincus de la Seconde guerre Mondiale. Mais au-delà de la double lecture du film de genre, il est important de noter que le scénario fait la part belle à l’histoire d’amour entre l’enquêteur et la veuve de celui sur qui enquête. Autant dire, que la réalité des sentiments reste trouble, source d’un suspense émotionnel qui vient se greffer à la relation pour le moins ambiguë que va entretenir Eddie avec les braqueurs, et en particulier avec son leader. Enfin, et surtout, La Maison de Bambou est une œuvre picturale d’une qualité visuelle éblouissante, qu’il est encore plus réjouissant de profiter –à défaut de grand-écran– de cette édition HD.
Des bonus limités mais instructifs
Hormis une inévitable bande-annonce d’époque, les éditions Hollywood Legends ont eu la bonne idée de donner la parole à François Guerif, éditeur à la tête de la Collection Rivages/Noir mais aussi critique de cinéma émérite. Lors d’un entretien de moins d’une demi-heure, il revient brièvement sur le parcours de Fuller et la genèse de La Maison de Bambou (en particulier les raisons pragmatiques du choix d’embaucher un inconnu plutôt qu’une star dans le rôle principal) mais aussi sur l’un des angles de lecture qui fit, à l’époque, couler beaucoup d’encre : La relation crypto-gay entre Eddie et Sandy.
La maison de Bambou : Recap DVD
Caractéristiques techniques du DVD :
Bonus DVD: « La maison de Bambou, film d’amour… film de guerre ? » (30 min) / Bande annonce originale du film
Apparue pour la première fois sur grand écran, le 8 juin 2016 lors du Los Angeles Film Festival, cette adaptation sur grand écran par la Warner Bros d’une pépite de 2 minutes se conforme-t-elle aux clichés éculés des teen horror movies de cette dernière décennie ou réussit-elle vraisemblablement à divertir à l’instar des sagas horrifiques telles que Destination Finale ou Saw ?
Synopsis: Petite, Rebecca a toujours eu peur du noir. Mais quand elle est partie de chez elle, elle pensait avoir surmonté ses terreurs enfantines. Désormais, c’est au tour de son petit frère Martin d’être victime des mêmes phénomènes surnaturels qui ont failli lui faire perdre la raison. Car une créature terrifiante, mystérieusement liée à leur mère Sophie, rôde de nouveau dans la maison familiale. Cherchant à découvrir la vérité, Rebecca comprend que le danger est imminent… Surtout dans le noir.
Le raccourci du divertissement mérite bien des nuances au long des divers opus, tant l’exagération est courante, le spectaculaire terrifique est devenu leitmotiv. Il en va de même pour ce premier film de David F. Sandberg, passionné du genre à en croire ces différents travaux disponibles sur youtube. Si l’on admire le chemin parcouru par ce suédois de 35 ans, on reste tout de même sceptique devant sa réalisation convenue et son scénario impersonnel. Fidèles jump scares, lumières contrastées et créature croque mitaine féminine. Les 81 minutes sont étirées façon lanières de guimauve et les studios américains ont réussi à remplacer l’actrice charismatique Lotta Losten par une blonde australienne trop lisse, faisant d’une potentielle pépite sombre en Clair Obscur, un produit américain sans saveur.
Il faut commencer par regarder Lights Out, le 6ème court métrage de Sandberg pour se rendre compte que le hors champ sonore est primordial. Tenu par 3 bouts de ficelles, le film surprend et amuse.
Le film s’adresse aux amateurs du genre et clairement à un relativement jeune public ciblé pop corn. Admettons le fait pour ne pas trop se plaindre, car les redites sont foison. Plateau visible, lumière artificielle, acteurs mono expressifs et scénario prévisible. Nous nous étions promis de ne pas maugréer ! De ce type de produit moulé industriel surgit une volonté certaine pour un cinéaste au talent indéniable de s’amuser sans jamais réussir à se lâcher. Il suffit de regarder ses autres courts métrages et vidéos making off pour comprendre le feu qui l’anime. Cependant, le décalage est ici anecdotique et l’écran lumineux du téléphone portable pour faire fuir l’ombre menaçante fait rire l’ensemble de la salle. La musique manque un peu d’âme, mais remplit ses fonctions sensorielles. Le cahier des charges suffit-il à créer l’adhésion ? Le film semble certainement vouloir nous l’imposer à coups gimmicks nocturnes. En plus de s’arrêter à un scénario de fête foraine bon marché sur fond d’asile psychiatrique et parallèles gratuits entre vivants et morts, il cumule tous les poncifs attractifs sans jamais chercher au-delà sur un rythme mal équilibré. Tel un train fantôme marquant les arrêts devant les mannequins en plâtre dans un couloir sous-éclairé, à la lumière noire par effet de style, le film avance mécaniquement. Il nous tient éveillé, grâce à l’interprétation convaincante de Teresa Palmer qui, à défaut de briller, – il aurait été difficile avec le peu de moyens que s’est donné l’équipe,- touche, et cela suffit. Pourquoi l’amère impression que le chef opérateur ou l’ingénieur son n’ont pris aucun plaisir à composer respectivement l’image, bringuebalante par moments et la bande-son qui aurait mérité plus de nuances. « On est payés à faire le minimum syndical ». L’hérésie aurait été appréciable et, au lieu d’une dichotomie clair/obscur sur de réels conflits existentiels, nous assistons à un ersatz superficiel et commun de créature, aux desseins flous, coincée dans le monde des vivants. Le seul personnage masculin (qui a validé sa coupe de cheveux?), amoureusement béat est relayé au second plan. La relation fraternelle coule de source et la folie de la mère jamais vraiment approfondie. Histoire de surface et récidive d’effets, ce défaut omniprésent dans les petites productions (Dorothy, The Visit, Sinister) semble finir par devenir une caractéristique propre. Écrire avec ses pieds est encore possible. Réaliser avec ses coudes est plus courant. Aucun twist ou retournement de situation. Aucune double lecture ni clin d’œil esthétique. Après tout…
Si Mister Babadook méritait sûrement le détour pour l’atmosphère nordique et assumée, ainsi qu’un véritable (ENFIN) rôle d’enfant ou si Catacombes et It Follows ont séduit par la maîtrise de l’hommage et l’esthétique portée à terme, Dans le noir se range du côté d’un Ouija aussi vite regardé aussi vite oublié, alors qu’il aurait pu être mûrement réfléchi, sans le dogme conventionnel de la forme avant le contenu. Preuve une fois de plus que les studios pensent à l’argent davantage qu’à la création. Mais nous n’apprenons rien. A nous de ne pas succomber à l’emballage pour un piètre chocolat. Tout dépend de votre budget pour Halloween…
Dans le noir : bande-annonce
Dans le noir : fiche technique
Titre original : Lights Out
Réalisation : David F. Sanderg
Scénario :Eric Heisserer, David F. Sanderg (d’après son court métrage du même nom)
Interprétation : Teresa Palmer (Rebecca), Gabriel Bateman (Martin), Alexander DiPersia (Bret), Billy Burke (Paul), Maria Bello (Sophie), Alicia Vela-Bailez (Diana), Andi Osho (Emma), Rolando Boyce (Officier Brian Andrews), Maria Russell (Officier Gomez), Lotta Losten (Esther)…
Photographie : Marc Spicer
Musique : Benjamin Wallfisch
Montage : Michel Aller et Kirk M. Morri
Décors : Jennifer Spence, Shannon Kemp, Lisa Son
Costumes : Kristin M. Burke
Production : Atomic Monster, Grey Matter Productions, New Line Cinema, RatPac-Dune Entertainment, Warner Bros.
Distributeur : Warner Bros France
Durée : 81 minutes
Genre : Horreur
Date de sortie : 24 Août 2016 (France) – 22 juillet (usa) …
Micro-critiques des films du mois d’août sur Outbuster
The Devil’s Path, Peppermint Candy, My Queen Karo et The Attorney
L’été est presque terminé, mais Outbuster n’en a pas fini de nous fournir des œuvres injustement méconnues en France. Un polarjaponais bien huilé, un mélodrame corréen, une reconstitution historico-familiale belge et un thriller politico-judiciaire coréen. Un beau panel de films éclectiques qu’il serait dommage de continuer à ignorer.
Devil’s Path (Kazuya Shiraishi, Japon, 2013) : Ce polar se distingue par son ambiance sombre et sa structure alambiquée. Son premier tiers s’apparente à un Zodiac à la sauce nippone, suivant l’investigation d’un journaliste chevronné autour d’une série de meurtres. Que celui-ci fasse constamment des allers-retours entre les lieux de son enquête et le parloir d’une prison où est enfermé son principal témoin apparait alors frustrant dans le développement de l’intrigue. Mais celle-ci va exploser dans le second tiers, sous la forme d’un long flashback empruntant aux codes des films de yakuzas. Loin de la violence d’un Fukasaku ou du lyrisme d’un Kitano, la réalisation s’inscrit dans un réalisme glaçant. Le film ira se terminera en reprenant le fil astucieux de son investigation pour se conclure dans une scène de procès qui aurait mérité de prendre plus de place dans la narration. L’ensemble n’en reste pas moins un thriller noir parfaitement maitrisé et interprété sans fausse note.
Peppermint Candy (Lee Chang-Dong, Corée du Sud, 1999) : Même si un pétage de plomb peut sembler amusant, il ne faut pas oublier qu’il peut finir de la plus dramatique des façons et qu’il révèle des failles psychologiques qui méritent d’être soignés. C’est ce que nous rappelle cette biographique à la narration anti-chronologique de Yongho. 8 ans avant le très beau Secret Sunshine, où il explorait déjà la thématique du deuil, Lee Chang-Dong utilisait astucieusement un procédé narratif similaire à celui de Irréversible étiré sur 20 ans pour nous faire saisir les origines des fêlures internes et des remords qui pousseront son personnage à se suicider. La chronique d’une mort annoncée moralement éprouvante et une histoire d’amour contrariée tout simplement bouleversante, le tout reposant sur un habile mélange des genres, comme les coréens savent si bien le faire, qui en dit long sur l’état du pays… avec en bonus, une méthode de drague qui semble infaillible.
My queen Karo (Dorothée Van Den Berghe, 2009) : Nous avons, en France, été nombreux à découvrir Matthias Schoenaert dans Bullhead, donnant injustement de lui l’image d’un homme massif et bourru, mais, dans sa Belgique natale, cet acteur plein de délicatesse avait déjà été découvert grâce à de petites productions locales telles que ce My Queen Karo. Le regard porté par une gosse d’une dizaine d’années sur la communauté de hippies dans laquelle ses parents l’élèvent permet de mettre en lumière les contradictions de ces adultes idéalistes. Tiraillée entre les luttes politiques de ses parents auxquelles elle ne comprend rien et ses propres envies d’évasion, cette fillette devra faire preuve de détermination pour se frayer un chemin. Même s’il ne réussit pas à tirer profit de son contexte historique (les années 70), on devine une émouvante part d’autobiographie dans cette interrogation désenchantée sur l’éducation des enfants dans un milieu ultra-permissif et surtout dans lequel ils côtoient des soirées orgiaques.
The Attorney (Yang Woo-Seok, Corée du Sud, 2013) : Ce que nous propose cette production coréenne est plus que le récit de la rédemption d’un avocat vénal devenant le défenseur des opprimés, c’est avant tout la reconstitution d’une page délicate de l’Histoire récente du pays : La répression musclée, dans les années 80, des mouvements de gauche accusés d’être à la solde de leurs ennemis communistes au Nord de la frontière. Si le rôle-titre n’avait pas été tenu par Song Kang-ho, la plus grande star locale, ce film politique au sujet sensible n’aurait alors sans doute pas été l’un des plus importants succès commerciaux de 2013 au box-office coréen. Il est vrai que l’acteur est excellent et parvient à rendre attachant son personnage malgré tous ses défauts. Un personnage de juriste dont l’avidité est parfaitement exploitée pendant la première heure, avant que ne démarre son éveil politique, et qui ira culminer dans une scène de procès à l’intensité remarquable.
Déjà réalisateur du remarqué Mon Nom Est Tsotsi, mais aussi d’X-Men Wolverine et de La Stratégie Ender, Gavin Hood revient en e-cinéma avec Eye In The Sky, avant-dernier film tourné mais dernier à sortir avec Alan Rickman, le très regretté acteur britannique décédé en janvier 2016.
Synopsis: Le colonel Katherine Powell, officier du service d’espionnage, est placé aux commandes d’une opération top-secrète impliquant plusieurs nations. Un groupe de terroristes réfugié à Nairobi doit être capturé ; les services secrets découvrent que le groupe prépare une attaque suicide. Le risque est imminent, il faut agir très vite pour stopper les terroristes coûte que coûte. Dans une base du Nevada, Steve Watts, pilote de drones, est prêt à intervenir pour éliminer la menace. Une petite fille entre dans la zone de tir…
Le moins que l’on puisse dire c’est qu’on sort dubitatif de ce film, mélange d’efficacité cinématographique et d’idéologie nauséabonde, Alan Rickman méritait mieux pour tirer sa révérence. Inspiré à la fois de 24h Chrono et Homeland, Eye In The Sky privilégie l’efficacité et la tension au service d’une idéologie qui ne serait pas si nauséabonde, si elle ne s’était pas paré de vertus humanistes de la manière la plus honteuse. Mais, il faut le reconnaitre, sur le strict plan cinématographique, le film fait le job, la tension est palpable, surtout quand il s’agit d’envoyer un agent dans une zone tenue par les terroristes, agent qui doit piloter un mini drone espion tout en faisant semblant de vendre des seaux.
Deux choses frappent indiscutablement, pour peu qu’on utilise ses neurones devant l’écran. Dans la droite ligne des médias internationaux, le film ne remet jamais en cause le bien-fondé des exécutions sommaires par l’intermédiaire de drones pilotés à des milliers de kilomètres. Aucune notion de cette justice tant vantée par les démocraties: on soupçonne on frappe, bien souvent par des incursions illégales sur le territoire de pays souverains, c’est le cas ici. Le plus incroyablement pathétique reste les émotions, que prétendent ressentir ces ministres et militaires confortablement installés dans leurs bureaux, lorsqu’ils découvrent qu’une fillette risque d’être frappée par le missile qu’ils lâcheront sur la cache de terroristes présumés. On a beaucoup de mal à y croire, tant voir pleurer cette galerie de guignols habitués à prendre des décisions autrement plus lourdes de conséquences, n’est pas crédible un instant. Il ne reste plus alors qu’à déposer son cerveau et profiter d’une action bien menée.
Mais quel gâchis tout de même de voir tout ce talent utilisé pour un tel bidule, et on ne parle pas que d’Alan Rickman qui, jusqu’au bout, aura conservé ce charisme incroyable et surtout ce faciès, qui le démarquent de toute une génération d’acteurs. Non, Helen Mirren aussi en femme-maitresse semble gaspiller son temps et son énergie, sans parler d’Aaron Paul qui joue les pleureuses, incapable qu’il est d’appuyer sur un petit bouton pour faire son job. Bref, tout est gaspillage ici.
Qu’il aurait été bon que la vie d’Alan Rickman s’achève sur un petit chef-d’œuvre, qu’on garde une belle dernière image cinématographique, un précieux souvenir. Au lieu de ça, il finit sur un rôle puant d’occidental sûr de son fait et de sa supériorité, dans un film colonialo-moralisateur bas de plafond et dans lequel, même si l’on tente de se rabattre sur la seule action, il est bien difficile de mettre sa conscience en sommeil, pour peu qu’on en possède une mais ça, c’est une autre histoire…
Eye In The Sky : Bande Annonce
Eye In The Sky : Fiche Technique
Réalisation : Gavin Hood
Scénario : Guy Hibbert
Direction artistique : Johnny
Interprétation: Alan Rickman, Helen Mirren, Aaron Paul, Barkhad Abdi Breedt
Photographie : Haris Zambarloukos
Son : William R. Dean
Décors : Patrick O’Connor
Costumes : Ruy Filipe
Montage : Megan Gill
Musique : Paul Hepker et Mark Kilian
Production : Ged Doherty, Colin Firth et David Lancaster
Sociétés de production : Entertainment One, Moonlighting Films et Raindog Films
Sociétés de distribution : UGC Distribution
Langue originale : Anglais
Format : couleur – 2,35:1 – son Dolby numérique
Genre : thriller, guerre
Durée : 102′
Date de sortie : 9 septembre 2016 en e-cinema
Quatre ans après L’inconnu du lac et un passage par le festival de Cannes, Alain Giraudie revient sur les écrans avec l’étrange objet cinématographique qu’est Rester Vertical. Une histoire de loups, de corps à corps, et presque d’initiation au cœur d’une France sèche et fertile à la fois, soit la Lozère et ses magnifiques paysages. Une nouvelle œuvre exigeante et déstabilisante repartie bredouille de la Croisette en mai 2016.
Synopsis : Léo est à la recherche du loup sur un grand causse de Lozère lorsqu’il rencontre une bergère, Marie. Quelques mois plus tard, ils ont un enfant. En proie au baby blues, et sans aucune confiance en Léo qui s’en va et puis revient sans prévenir, elle les abandonne tous les deux. Léo se retrouve alors avec un bébé sur les bras. C’est compliqué mais au fond, il aime bien ça. Et pendant ce temps, il ne travaille pas beaucoup, il sombre peu à peu dans la misère. C’est la déchéance sociale qui le ramène vers les causses de Lozère et vers le loup.
Des loups et des hommes
Léo veut voir le loup qui sévit dans un causse de Lozère, mais c’est une femme qu’il rencontre. Elle guette son troupeau de brebis accompagnée d’un chien blanc. Très vite, Rester Vertical prend des allures de conte. On fonce à toute vitesse dans le temps, et pourtant lentement dans le rythme général du film, de la rencontre à l’accouplement de deux êtres qui se connaissent à peine. Leur union donne bien vite naissance à un enfant. Un bébé à moitié désiré et donc à moitié assumé. Il est pourtant le « Graal » auquel Léo s’accroche tout le long du film. Malgré les difficultés, il se convainc que c’est ce qu’il a toujours voulu, pour lui seul. Ce ne sont pas des super-héros que filme Giraudie dans ce film pourtant sorti en plein été. Ce ne sont même pas des héros. Ce sont avant tout des hommes. Le réalisateur du remarqué L’inconnu du lac (2012) nous embarque pour un voyage sans véritable retour. Le conte se déploie alors avec ce qu’il faut d’ingrédients : des loups invisibles mais qui rôdent et menacent, des paysages à perte de vue, des rencontres incongrues, un peu de surréalisme. Mais c’est aussi une sorte de piège que Giraudie referme sur son personnage. Ainsi, Léo croise des personnages qui disparaissent pour mieux réapparaître et le déstabiliser, même en l’aidant. Le réalisateur est aussi un cinéaste de la répétition, du cycle. Tel qu’on voyait le personnage principal revenir inlassablement au lac dans son précédent opus, ici,c’est Léo qui prend sans arrêt la même route et Giraudie filme particulièrement un tournant où la voiture semble comme foncer droit dans un mur, forçant le conducteur à ralentir. Il n’y a presque pas d’échappatoire possible. Les êtres que Léo rencontre alors qu’il tente d’écrire son scénario sont comme tout droit sortis de son imagination, ils débarquent de nulle part.
Une évasion sans roi et sans issue
Les motifs propres au réalisateur sont donc bien présents, l’ambiance notamment et cette capacité à sortir des sentiers battus. Le scénario est loin d’être cousu de fil blanc. Les acteurs également sortent plus ou moins des normes habituelles. Tel Pierre Deladonchamps (qui s’est aujourd’hui imposé sur les écrans), Damien Bonnard a ce qu’on peut appeler une « gueule » de cinéma. C’est d’ailleurs ce qu’il dit à un inconnu croisé sur le bord d’une route et à qui il propose de faire du cinéma. Les corps de ces acteurs sont montrés sans détour, la chair y est souvent triste, molle. Car il est aussi question de sexe ici, filmé, encore une fois, frontalement. Il est pourtant assez peu question d’un réel désir ou même de passion. Tout y est presque mécanique. C’est d’abord une femme que filme Giraudie ou plutôt son sexe à la manière d’une « Origine du monde » cinématographique. Il est aussi question de la vie qui sort de ce même corps. L’accouchement n’est ici aucunement embelli. Le désir entre hommes est également évoqué, sans que ne soient privilégiés des corps jeunes, esthétiques. Pourtant, et contrairement à ce qu’il filmait dans L’inconnu du lac, Giraudie ne fait presque jamais aboutir ce désir homosexuel. Ou alors de manière détournée, macabre même. Il nous emmène au-delà du réalisme apparent, du terre-à-terre ambiant et ce, jusque dans la diction des personnages, leur manière de déclamer le texte, la partition écrite pour eux.
Toujours debout
Giraudie filme un face à face entre les loups et l’homme, entre l’homme et l’homme de manière parfois magnifique (surtout dans les paysages qu’il nous donne à voir), souvent déstabilisante. Rester Vertical nous mène nulle part et partout à la fois. Si bien que même une rivière, signe habituellement de la liberté ou du moins de la possibilité de la fuite, s’avère une impasse moins mystique qu’au premier abord. Ce face à face n’a qu’un objectif : démontrer que face au loup comme à la vie, il faut savoir rester debout (ou vertical comme le suggère le titre), ne pas courber l’échine. Léo le découvre presque à ses dépends, dépouillé à la fin du film tout autant qu’au début, devenu père entre temps, puis dépossédé de ce titre. Il finit par ne plus bouger, mais refuse de se coucher, d’abandonner cet élan vital qui l’habite. Un film rare, qu’il faut aborder sans des yeux de spectateurs habitués au grand spectacle, mais simplement avec ce qu’il faut de surréalisme, de détours et de beauté froide.
Rester Vertical : Bande annonce
Rester Vertical : Fiche technique
Réalisation : Alain Giraudie
Scénario : Alain Giraudie
Interprétation : Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thierry, Christian Bouillette, Basile Meilleurat, Laure Calamy, Sebastien Novac
Photographie : Claire Mathon
Montage : Jean-Christophe Hym
Décors : Thomas Baqueni
Production : Sylvie Pialat, Benoit Quainon
Sociétés de production : Les films du Worso
Sociétés de distribution : Les Films du Losange
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Dates de sortie :24 août 2016
Rencontre avec l’équipe du film Divines (au cinéma le 31 août)
Lundi 22 août, Club 13. Après la projection presse de Divines, la réalisatrice Houda Benyamina, accompagnée de ses acteurs principaux Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena, Jisca Kalvanda et Kevin Mischel, s’est prêtée à un échange avec les spectateurs dans le cadre d’un débat questions/réponses. Non contente d’avoir décroché la Caméra d’Or au dernier Festival de Cannes, la cinéaste, qui signe ici son premier long métrage, part désormais à la conquête du public avec un projet viscéral et engagé qui risque de faire couler beaucoup d’encre. Violent, réaliste et sans concession, Divines brosse le portrait d’une génération de jeunes filles désœuvrées et prêtes à tout pour s’en sortir, quitte à faire les mauvais choix.
Récit de cette rencontre à laquelle a participé CineSeriesMag, belle occasion de discuter avec toute l’équipe du film de façon spontanée et détendue, tout en abordant des problématiques pertinentes.
I/ La réalisatrice prend la parole : « Selon moi, le cinéma est la réconciliation de tous les arts »
Qu’est-ce qui vous a motivée à réaliser ce film ?*
Houda Benyamina : Au départ, je voulais surtout raconter une histoire d’amitié fusionnelle entre deux adolescentes avec le sens du sacrifice. Mais bien sûr, mes motivations étaient également politiques : comme tout le monde, j’ai été très touchée et choquée par les émeutes de Villiers-le-Bel en 2005. Moi aussi, comme ces jeunes, j’avais la rage et je voulais manifester avec eux, prendre part au mouvement. Heureusement, j’ai eu la chance de pouvoir canaliser ma colère grâce à mon art, le cinéma, donc je ne suis pas descendue dans la rue, mais j’avais envie. Je voulais montrer comment la colère se transforme en révolte, établir un constat sur les monstres qu’on a créés.
Quelles sont vos inspirations artistiques, comment se déroule votre processus créatif ? Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer les tatouages « Love » et « Hate » sur les phalanges de Jessica, est-ce une référence au film de Spike Lee [Do the right thing, ndlr] ?
Houda Benyamina : Je préfère plutôt partir d’un sentiment quand je fais un film, d’une nécessité, de quelque chose que je veux raconter. Donc je n’ai pas eu de modèle de référence particulier. Mais en ce qui concerne mes goûts, je suis éclectique, j’aime Spike Lee, Scorsese, Fassbinder, Pasolini, Sirk (j’aime beaucoup le mélo), Eustache, Renoir, Scola… En règle générale, j’apprécie le cinéma d’ampleur. Pour le tatouage, c’était plus un clin d’œil à La Nuit du Chasseur. D’ailleurs, il y a plein d’autres clins d’œil dans mon film !
« Je voulais faire un film d’ampleur »
A ce propos, comment avez-vous construit l’esthétique du film ? Souvent, le cinéma vérité a une image crue, alors que dans Divines, le visuel est très travaillé.
Houda Benyamina : Comme je l’ai dit, mon mot d’ordre c’est l’ampleur, l’organique. Je voulais faire un film opératique en restant connectée à la vérité. On a énormément préparé tous les aspects du film, à travers de multiples réunions avec toute l’équipe, pour regrouper les talents de chacun. Les décors extérieurs, les costumes, les coiffures, les lumières : rien n’a été laissé au hasard. J’ai tout chiadé, mais c’était un travail de groupe. On a choisi d’insister sur les contrastes entre haut/bas, spirituel/politique, obscurité/clarté… On s’est basé sur des dossiers iconographiques, on s’est livré à des repérages, etc.. Selon moi, le cinéma est la réconciliation de tous les arts : musique, peinture, littérature. Mais je ne souhaitais pas non plus que la forme prenne le pas sur le fond, que Divines devienne un exercice de style dépourvu de sens. J’avais peur de ne pas rester en phase avec l’histoire : grâce à mon équipe, on a créé du sens, on l’a transcendé, et on l’a intégré à la personnalité des héroïnes.
Je voudrais revenir sur la dernière scène, avec la pleine lune, qui fait semble-t-il écho à un des passages du film où Dounia et Maïmouna évoquent la présence d’une entité divine. Quelle est la morale ? J’ai le sentiment que vous introduisez une idée de destin.
Houda Benyamina : Mon film est une tragédie grecque. Je parle de la destinée que mes personnages mettent en place pour elles-mêmes. Mais oui, il y a effectivement l’idée d’un Dieu, d’une force cosmique, d’une énergie. Je ne suis pas une réalisatrice à message donc il n’y a pas de morale, je cherche plutôt à questionner par l’émotion, décrire le combat entre le sacré et le politique, montrer la quête de rédemption de Dounia. A la fin, elle comprend.
« Divines est une tragédie grecque »
Pourquoi amorcez-vous deux histoires d’amour très puissantes (l’amitié entre Dounia et Maïmouna d’un côté et sa passion naissante pour Djigui le danseur de l’autre) pour finalement les casser, les briser ?
Houda Benyamina : Je tenais à mettre mon personnage face à un dilemme, lui imposer un choix. Mais c’est vrai que ça n’a pas été facile en termes d’écriture scénaristique, on a dû faire en sorte que tous les axes se répondent, pour tisser un réseau organique et vrai. L’issue est sombre car mon film est politique. Il n’y avait pas d’autre alternative possible.
2/ Les comédiens s’expriment : « On a appris à relativiser »
Comment s’est déroulé le casting?
Oulaya Amamra : En fait, je suis la petite sœur d’Houda, donc c’est du piston (rires). Plus sérieusement, au départ, je prenais des cours de théâtre dans sa classe, c’était ma prof. Comme elle n’avait personne dans ses cours elle m’a forcée (rires). En réalité, elle ne m’a pas parlé de son projet tout de suite, je l’ai appris plus tard. Au début, elle ne voulait pas que je passe le casting, elle ne me trouvait pas adaptée au rôle, mais je lui ai dit que je voulais ma chance comme tout le monde, j’ai passé l’audition, et après une attente de neuf mois, j’ai reçu une réponse positive.
Houda Benyamina : Ce qu’il faut préciser c’est que je n’étais pas convaincue par un tel choix car ma sœur a reçu une éducation catholique, elle a fréquenté des cours privés, a fait du catéchisme, de la couture (rires). Elle est venue au casting avec du vernis, je lui ai dit qu’elle n’avait rien compris au rôle ! Mais au fur et à mesure, elle a troqué ses robes contre des joggings, s’est noué les cheveux, a commencé à faire de la boxe, jusqu’à devenir Dounia [son personnage dans le film, ndlr].
Déborah Lukumuena : Pour moi ça a été très différent, à la base je ne suis pas dans le cinéma, je faisais des études de lettres et je me suis découvert une passion timide pour le Septième Art et le métier d’acteur. Mais je suis réaliste, je me suis dit que ça allait être difficile pour moi, surtout en l’état actuel des choses -je trouve personnellement que le cinéma n’est pas franchement le reflet de sa population- alors j’ai commencé par m’orienter vers de la figuration. Et puis j’ai vu l’annonce du casting : je correspondais aux critères, donc j’ai tenté ma chance, et neuf mois plus tard, j’ai su que j’étais retenue pour le rôle de Maïmouna !
Jisca Kalvanda : Dans mon cas c’est plus comme Oulaya, je connaissais déjà Houda puisque j’étais aussi dans son cours de théâtre. Mais en fait je voulais le rôle de Maïmouna, donc j’étais toujours dans les pattes d’Houda pour essayer de la convaincre, sauf que, disons que je ne remplissais pas les critères ! Quand j’ai su que j’étais pressentie pour incarner Rebecca [la dealeuse du quartier, ndlr], j’ai eu peur car je ne suis pas du tout comme elle, j’ai pensé « ah ouais quand même ! » (rires). Surtout qu’au départ comme le personnage de Jessica existe en vrai, c’était elle qui devait jouer son propre rôle ; mais elle a eu des problèmes et n’a pas pu le faire… Finalement, c’est moi qui ait repris le flambeau.
Kevin Mischel : Pour moi, ça s’est passé comme pour Déborah, en fait je suis danseur, donc j’ai été contacté par le directeur de casting qui a trouvé mes vidéos, il m’a expliqué qu’il cherchait un danseur/acteur pour un film et m’a proposé de rencontrer Houda et le reste de l’équipe. J’ai accepté car j’aime le cinéma, ça s’est fait comme ça.
« J’ai eu entre les mains des De Niro, des Depardieu, des Meryl Streep et des Adjani » (Houda Benyamina à propos de ses acteurs)
Question pourJisca Kalvanda : comment avez-vous travaillé votre rôle ? Y avait-il une part d’improvisation ou était-ce très écrit ?
Houda Benyamina : Pour commencer je tiens à préciser que pour tous mes comédiens, il s’agissait vraiment de rôles de composition, j’ai eu entre les mains des De Niro, des Depardieu, des Meryl Streep et des Adjani, selon moi ils sont au même niveau (à ses acteurs : « c’est bon ne prenez pas la grosse tête non plus hein !« ).
Jisca Kalvanda : Personnellement j’étais assez intimidée par le personnage que je devais jouer et surtout par la vraie dealeuse dont le rôle est inspiré, j’ai pris modèle sur elle, j’ai été coachée par Houda, c’était dur, j’étais à deux doigts de pleurer parfois.
Houda Benyamina, l’interrompant : C’est pas vrai t’as pleuré dis le !
Jisca Kalvanda : Pas pendant la prépa, mais pendant le tournage oui ! On a fait un gros travail d’équipe avec la maquilleuse, la coiffeuse pour arriver au résultat final. J’ai aussi regardé tous les films de gangsters, je suis allée sur le terrain, j’ai appris à couper du shit, à rouler des joints, à fumer. Avec Houda, on ne peut pas tricher. A force de traîner avec la vraie dealeuse, j’ai appris à ne pas juger, à m’approprier la psychologie de l’héroïne.
Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté, humainement ?
Oulaya Amamra : J’ai grandi, j’ai pris de l’âge. J’ai découvert que j’avais un côté guerrière en moi, je me suis révélée à moi-même sur certains aspects. Et puis j’ai aussi appris à relativiser ! Quand on s’immerge dans le quotidien d’un personnage, qu’on dort dans des camps de roms, on réalise que rien n’est grave dans sa propre vie ! Ce film, c’est l’amitié, c’est la vie : ça m’a éclairée sur ce que j’avais en moi.
Déborah Lukumuena : Personnellement, comme je ne suis pas actrice de formation, j’ai surtout acquis un réel enseignement professionnel. Il faut se livrer avec profondeur et intimité, gagner en ouverture d’esprit, s’effacer derrière le personnage, lui donner une peau et s’oublier. Cela m’a fait réfléchir sur le métier que je voulais embrasser, mais pas seulement : Divines aborde des thèmes comme la perte de ses rêves, de ses objectifs, l’erreur et la surconsommation, donc moi aussi, j’ai relativisé après !
Jisca Kalvanda : J’ai compris qu’un film, ce n’était pas seulement les personnages. Au départ, je ne pensais que par le prisme de Rebecca, je me concentrais sur mon interprétation, mais quand j’ai vu le film terminé, j’ai réalisé qu’il fallait englober la totalité du message. Divines parle de remise en question, des combats qu’on se livre à nous-mêmes.
Kevin Mischel : Cette expérience, ça m’a appris beaucoup sur le métier de comédien mais également sur la solidarité et l’entraide, car on s’est serré les coudes dans les moments difficiles pour que le projet fonctionne. C’était très humain.
Humain, c’est le mot de la fin, et c’est véritablement ce que l’on peut retenir de Divines, film coup de poing criant de vérité qui met en image la rage et la haine qui rongent actuellement les classes populaires françaises les plus défavorisées. Le long métrage, riche et dense, multiplie les registres, entre scènes de la vie quotidienne, récit d’apprentissage, rise and fall, chronique engagée, portrait humaniste et tragédie moderne aux accents de guérilla urbaine, le tout au service d’un message sans concession qui établit un constat implacable : la société engendre des monstres. Reste à savoir si la révolte est en marche ou non. Divines sort en salles le 31 août.
*Toutes les questions ont été posées par les spectateurs présents lors de la projection presse.
Divines : Bande annonce
Divines : Fiche technique
Réalisateur : Houda Benyamina
Scénario : Houda Benyamina, Romain Compingt
Interprétation : Oulaya Amamra (Dounia), Déborah Lukumuena (Maïmouna), Jisca Kalvanda (Rebecca), Kevin Mischel (Djigui)
Musique : Demusmaker
Photographie : Julien Poupard
Montage : Vincent Tricon et Loïc Lallemand
Producteurs : Marc-Benoît Créancier (Easy Tiger)
Distribution (France) : Diaphana
Récompense : Caméra d’or au Festival de Cannes 2016
Durée : 105 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 31 Août 2016