Rétrospective David Fincher : The Game, critique du film

Fincher a quant à lui abordé le thème pour interroger non pas le spectacle mais bien le cinéma lui-même, réutilisant les codes du genre.

Synopsis : Nicholas Van Orton est un homme d’affaires riche, froid et seul. Pour son anniversaire, son frère Conrad lui offre un bon pour participer à un jeu. Sans lui dire en quoi cela consiste ni quelles en sont les règles. Intrigué, Nicholas va pourtant accepter.

Nouveau film, nouveau sujet

Après la claque de Se7en, le troisième film de David Fincher était très attendu. Le réalisateur décide cependant de ne pas s’enfermer dans le genre du film de serial killer, et d’accepter le scénario de The Game, film à suspense, avec Michael Douglas dans le premier rôle. A ce titre, il n’est pas possible de parler du film sans dévoiler des parties du développement plus ou moins importantes. Comme le montre le court générique en forme de puzzle, c’est un film à morceaux, labyrinthique, et de ce fait rappelle la prison de Alien3 et la traque du tueur de Se7en. Mais dans The Game, la menace est autre : il faut identifier les règles du jeu et franchir les étapes une à une.

D’ailleurs, quel est le but du jeu, quelles sont les règles du cadeau de Nicholas ? Au premier visionnage, le film peut paraître long à démarrer. L’annonce du jeu faite, l’action se fait attendre mais est repoussée par toute une batterie de tests que doit subir le personnage. Fincher se sert de ce début pour instaurer une ambiance et un climat d’attente, similaire à celui que ressent Nicholas. Il joue avec nos nerfs et se permet même une petite blague, une sorte de fausse dramatisation lorsque le conseiller de CRS, l’agence qui propose le jeu, dira : « Signez en bas… avec votre sang. Non, je plaisante. ». La plaisanterie annonce bien le projet du réalisateur : manipuler le spectateur en se servant des codes du cinéma et en ne cessant de mêler semblants et faux-semblants.

Interrogations

Le premier véritable incident qui lancera l’action n’arrive qu’après 40 minutes d’exposition. C’est à ce moment que le jeu vient à Nicholas, qu’un serveur lui laisse une addition qui n’en est pas une, que l’hôpital se vide tout à coup. Ce qu’il se passe avant est franchement intéressant. Dans l’attente de recevoir un signe que le jeu a commencé, Nicholas guette et scrute le monde qui l’entoure, se laissant tomber dans une paranoïa permanente : cette femme au bébé est-elle une actrice ? Ce monsieur barbu a-t-il un message pour lui ? Le plus troublant c’est que cela ne s’arrête pas après que le jeu ait démarré. Tout le long du film, le personnage et le spectateur s’interrogent sur le statut de chaque personnage, de chaque événement, un peu comme le fera Truman un an plus tard dans The Truman Show. Peter Weir et son scénariste Andrew Niccol font un film plus métaphysique que The Game, s’interrogeant notamment sur notre rapport à la télé-réalité et par là-même sur la société du spectacle.

En cela, le film est très certainement un exercice de style, comme le sera plus tard Panic Room. Bien sûr, il ne faut pas nier tout ce qui fait de The Game un film doté d’une réalisation soignée et très fincherien dans ses thèmes. On retrouve le genre du suspense, ainsi qu’une photographie très sombre habituelle dans l’oeuvre de David Fincher (faite ici par Harris Savides, qui collaborera de nouveau avec le réalisateur pour Zodiac), mais aussi l’utilisation des médiums divers, à savoir la vieille pellicule au début du film, le journal télévisé détourné, les polaroids, etc. Au-delà de toute interprétation que l’on pourrait faire du film, notamment sur la psychologie du personnage, à savoir le besoin de se confronter à la réalité, d’élucider le suicide de son père, etc, The Game est bien évidemment une prouesse de manipulation. N’importe quel spectateur va à un moment donné du film se dire que tel moment est réel ou ne l’est pas, et aura sûrement raison au premier abord. Mais la répétition des déconstructions et des interprétations données à Nicholas finissent nécessairement par mettre le doute. Et c’est bien cela le but du film, celui d’emporter le spectateur et personne d’autre.

Fincher nous fait nous identifier à Nicholas von Orton, joué par Michael Douglas, excellent choix pour ce rôle. Le jeu de l’acteur est ici (comme souvent) assez sobre et retenu. Son visage impassible, s’il correspond bien à l’attitude aigrie du personnage, laisse aussi le champ libre pour le spectateur de projeter les émotions qu’il souhaite, et donc les interprétations qui vont avec. Face à une situation donnée, si un acteur mime un fort sentiment de peur, alors il génère (normalement) de la peur, de même s’il rit, et ainsi de suite. Ici, le spectateur doit se débrouiller seul, et n’a pas de mode d’emploi sur ce qu’il doit ressentir ou penser. Cela participe ainsi tout entier à la réussite du film.

Le cinéma au cœur du jeu

Se demander si les gens qui nous entourent sont des acteurs, si les objets ne sont qu’un décor, c’est ni plus ni moins se demander si on est au cinéma ou pas. D’ailleurs, il faut noter que, lorsque Nicholas découvre que les livres ne sont pas de vrais livres mais plutôt des cubes vides imitant les reliures, c’est ce même genre de trucage qui a été utilisé pour remplir les rayons de la bibliothèque dans Se7en, qui est en fait une banque aménagée pour l’occasion. Dans The Game, Fincher nous invite en définitive à nous interroger en permanence sur ce que nous voyons, à repenser le statut des images, et ainsi les images du film lui-même. On pense fortement au film qui suivra, Fight Club, où le même discours était tenu par l’apparition à l’écran de la pellicule (et ce à plusieurs reprises : lors du passage de la brûlure de cigarette mais aussi lors du message de Tyler Durden au spectateur), ainsi qu’à la toute fin, où les photogrammes d’un sexe masculin rappelait que ce même Tyler insérait ces images dans des films pour la famille, et donc dans celui que nous étions en train de visionner.

The Game a certainement moins de consistance pris seul. C’est un bon thriller, peut-être un peu long à démarrer pour certains, peut-être un peu trop compliqué pour d’autres. Le film est tout d’abord un exemple de manipulation comme sait si bien faire David Fincher, mais également une pièce cohérente à l’intérieur de son oeuvre. Il faut pour apprécier le film accepter d’y entrer, tel Alice suivant le lapin blanc (qui dans le film peut être incarné par plusieurs personnages, comme Conrad ou Christine), emmené par la musique du groupe Jefferson Airplane. La seule récompense que l’on aura, c’est d’avoir participé. A ce titre, le film se conclut par un « Merci d’avoir joué » adressé au spectateur, et à une nouvelle aventure pour Nicholas. Bien réelle cette fois, même si The Game fait se confondre les frontières entre le vrai et le faux, entre le cinéma et la vie. L’un et l’autre ne sont finalement pas bien éloignés.

The Game : Bande-annonce (VO)

The Game : Fiche Technique

Réalisation : David Fincher
Scénario : John Brancato et Michael Ferris
Interprétation : Michael Douglas (Nicholas von Orton), Sean Penn (Conrad von Orton), Deborah Unger (Christine)…
Image : Harris Savides
Montage : James Haygood
Musique : Howard Shore
Sociétés de production : Propaganda Films
Distributeur : Polygram
Date de sortie : 5 novembre 1997
Durée : 129 min
Genre : Thriller
Etats-Unis – 1997

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