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« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec La Tragédie Bernard Natan, Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

Le 25 septembre 1942, le convoi n°37 quitte le camp de Drancy en direction d’Auschwitz. Parmi les centaines de déportés entassés dans les wagons figure un homme de cinquante-six ans au parcours hors du commun : Bernard Natan. Quelques années plus tôt, il comptait pourtant parmi les figures les plus influentes du cinéma français. À la tête du groupe Pathé, il avait participé à promouvoir le cinéma parlant et à transformer une industrie naissante en puissance culturelle moderne. Mais en cette fin d’année 1942, il n’est plus qu’un matricule promis à l’extermination.

Cette trajectoire vertigineuse, qui mène des sommets de la réussite aux profondeurs de la barbarie, est au cœur de La Tragédie Bernard Natan, roman graphique de Pascal Bresson et Samuel Figuière.

Né en Roumanie en 1886 sous un autre nom, Bernard Natan arrive en France avec l’ambition de bâtir sa vie dans un pays qu’il admire profondément. Naturalisé français, ancien combattant décoré pour son courage durant la Première Guerre mondiale, il semble incarner l’exemple même de l’intégration républicaine. Entrepreneur audacieux, il comprend avant beaucoup d’autres les mutations qui s’annoncent dans le monde du spectacle. À une époque où le cinéma cherche encore son modèle économique et artistique, il investit, développe des studios, modernise les infrastructures et accompagne l’arrivée du cinéma parlant en France.

Sous son impulsion, Pathé connaît une profonde transformation. Il perçoit très tôt le potentiel industriel du cinéma et contribue à faire entrer la production française dans une nouvelle dimension. Son nom reste associé à plusieurs œuvres marquantes de l’époque, parmi lesquelles Les Croix de bois, adaptation du roman de Roland Dorgelès, qui demeure l’un des grands films français consacrés à la Première Guerre mondiale.

Mais la réussite attire les convoitises autant que les rancœurs. À partir des années 1930, dans un climat politique de plus en plus délétère, Bernard Natan devient une cible idéale. Étranger d’origine, juif, homme d’affaires prospère, il cristallise les fantasmes et les haines d’une partie de la presse nationaliste et antisémite. Après l’affaire Stavisky, les attaques se multiplient. Les campagnes de dénigrement prennent une ampleur considérable. L’homme qui avait contribué à faire rayonner le cinéma français devient peu à peu l’un des boucs émissaires d’une société en crise.

C’est cette mécanique implacable que Pascal Bresson raconte avec une grande clarté. Plus qu’une biographie, l’album dissèque le processus qui conduit un pays à renier l’un des siens. L’auteur s’attache autant à l’entrepreneur qu’à l’homme. Il montre les humiliations, la faillite, les poursuites judiciaires, puis l’enfermement. Il restitue aussi les souffrances intimes d’un père et d’un époux séparé des siens, confronté à l’effondrement de tout ce qu’il avait construit.

Face à un sujet aussi lourd, Samuel Figuière fait le choix de la retenue. Son dessin refuse les effets spectaculaires. Une sobriété qui sert admirablement le propos. L’ascension fulgurante comme la déchéance tragique de Bernard Natan trouvent dans son trait une justesse qui évite toute emphase. Ce qui transparaît finalement le plus clairement, c’est le sentiment d’injustice qui demeure plus de quatre-vingts ans après les événements. Comment un héros de guerre, un entrepreneur audacieux et un acteur majeur de la modernisation du cinéma français a-t-il pu être ainsi abandonné, puis livré à la machine exterminatrice nazie ? 

En redonnant un visage et une voix à Bernard Natan, Pascal Bresson et Samuel Figuière accomplissent bien davantage qu’un travail de vulgarisation historique. Ils rectifient un oubli. Ils rappellent qu’avant d’être jeté en pâture en qualité de « pornographe » ou de « corrompu », avant de figurer parmi les victimes de la Shoah, Bernard Natan fut un bâtisseur, un innovateur et un homme profondément attaché à la France. Une figure majeure du septième art dont le destin tragique continue aujourd’hui d’interroger notre mémoire collective.

La Tragédie Bernard Natan, Pascal Bresson et Samuel Figuière
Marabulles, 3 juin 2026, 80 pages

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4

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d’une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu’un commerce.

On a faim d’idéal nous fait pénétrer dans la Bionacelle, une coopérative bio inspirée d’une vraie SCOP. On y assiste aux livraisons le matin, aux discussions qui s’éternisent en réunion, aux doutes qui effleurent une salariée ou encore à la satisfaction d’une cliente convertie.

Trois femmes portent le récit. Léa, qui débarque presque par accident et apprend à mettre des mots sur ce qu’elle cherchait sans le savoir. Nath, militante aguerrie qui doit apprendre quelque chose de plus difficile encore que l’engagement ou la volonté de former les autres : une forme de lâcher-prise. Pauline, mère solo qui reconstruit autour d’un projet collectif ce que la vie a un peu mis en pièces. Le trio fonctionne parce qu’il ne cherche pas à tout représenter. Il nous sert d’ancrage et permet d’injecter ce qu’il faut de nuance.

Pour composer ces portraits, Elizabeth Barféty est allée sur le terrain. Elle a effectué un travail de reportage. Cela se ressent à chaque page. L’alimentation, les enjeux de gouvernance partagée, les relations directes avec les producteurs : ces concepts auraient pu alourdir un récit militant. Ici, ils surgissent naturellement d’une conversation, d’une décision collective, d’un désaccord qui se règle démocratiquement.

On a faim d’idéal ne prêche pas pour les convertis. Elizabeth Barféty s’adresse aussi à celles et ceux qui hésitent à pousser la porte d’un magasin bio, intimidés par une image trop lisse ou trop exclusive. En montrant les tensions internes, les compromis, la bureaucratie coopérative et ses (quelques) longueurs, elle rend le modèle désirable sans le sanctifier.

Parce que c’est bien là le fond du sujet : comment travailler autrement sans se mentir à soi-même ? Comment consommer avec conscience sans en faire une religion ? Comment tenir dans la durée quand l’idéal se heurte au réel ? On a faim d’idéal ne répond pas à tout. Mais il pose les bonnes questions, à hauteur d’humain, avec une générosité qui fait du bien.

On a faim d’idéal, Elizabeth Barféty et Armelle
Marabulles, 27 mai 2026, 192 pages

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3.5

« Le Comte de Monte-Cristo » : la vengeance en édition prestige

Dans l’océan des adaptations du chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, certaines œuvres prennent le large. Avec cette édition prestige réunissant deux volumes précédemment publiés, Patrick Mallet et Bruno Loth signent une traversée particulièrement convaincante du monument littéraire, portée par une narration limpide et un écrin éditorial à la hauteur de sa légende.

Depuis près de deux siècles, l’odyssée d’Edmond Dantès travaille l’imaginaire collectif. Alexandre Dumas semble avoir découvert la formule parfaite du récit populaire : un héros brisé, une injustice insupportable, un trésor fabuleux et une vengeance qui se déploie avec une précision d’horloger.

Mais comment condenser un monument de plus de mille pages sans en perdre le souffle ? Il s’agit de préserver l’essentiel : la trajectoire émotionnelle d’Edmond Dantès, sa lente métamorphose intérieure et la mécanique implacable qui transforme une victime en architecte de la déchéance.

Au départ, tout semble sourire au protagoniste. Jeune marin promis au commandement d’un navire et à l’amour de Mercédès, Dantès voit cependant son existence basculer sous les coups conjugués de la jalousie, de l’ambition et de la lâcheté. Enfermé au château d’If, arraché à sa jeunesse et à ses rêves, il va passer de longues années en prison. Heureusement, il trouve en la personne de l’abbé Faria, son voisin de cellule, un ami et un confident. À partir de là, l’histoire change de nature. Le récit se leste d’une volonté de vengeance. Le prisonnier disparaît pour laisser place à une figure polymorphe, capable d’œuvrer dans les salons du pouvoir comme un fantôme revenu réclamer son dû.

Patrick Mallet et Bruno Loth restituent avec talent les étapes de cette transformation, sans sacrifier la complexité morale du récit. Monte-Cristo est un homme qui s’est construit une identité nouvelle sur les ruines de l’ancienne, au point que sa quête de justice finit parfois par ressembler à une obsession dévorante. La force du roman de Dumas demeure intacte : derrière le feuilleton d’aventures se cache une réflexion sur le prix de la vengeance.

Face à cette matière romanesque, Bruno Loth déploie un trait semi-réaliste qui sait se faire oublier pour mieux servir le récit. Les décors jouent évidemment un rôle essentiel dans l’immersion : le bureau d’un banquier, la cellule d’une prison, les mondanités renvoient tous à un protagoniste caméléon qui se caractérise par les espaces qu’il traverse. 

 L’intérêt de cette édition prestige ne réside cependant pas uniquement dans son contenu. Les éditions Delcourt offrent à l’œuvre un habillage particulièrement élégant. Le dos toilé, la dorure de couverture et le grand format confèrent à l’ensemble un attrait immédiat, qui pousse à redécouvrir les écrits d’Alexandre Dumas.

Bien que parfois empesée par la multiplication des personnages, cette bande dessinée apparaît comme une porte d’entrée idéale : suffisamment fidèle pour respecter l’esprit du roman, suffisamment retravaillée pour séduire un public qui n’oserait peut-être pas encore se lancer dans l’intégralité du texte original. Quoi qu’il en soit, deux siècles après sa naissance, Edmond Dantès continue de hanter notre imaginaire avec la même force. Comme les grandes légendes, il ne vieillit pas. Il change simplement de visage.

Le Comte de Monte-Cristo, Patrick Mallet et Bruno Loth
Delcourt, 21 mai 2026

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4

« Super Mario Manga Adventures : Best Selection » : quand Mario s’aventurait en format papier

Bien avant le film d’animation et les records de la Switch, Mario menait déjà ses aventures sur papier. Avec Super Mario Manga Adventures : Best Selection, Soleil Manga nous propose une anthologie aussi accessible que réjouissante, où l’humour débridé de Yukio Sawada croise plus de trente ans d’histoire Nintendo.

Il y a quelque chose de délicieusement anachronique dans ce Best Selection. Alors que Mario règne aujourd’hui sur le cinéma, les consoles et les rayons produits dérivés, ce volume rappelle qu’il est aussi, depuis plus de trois décennies, un héros de manga à part entière. Et pas n’importe lequel : sous le crayon de Yukio Sawada, pilier du légendaire CoroCoro Comics depuis 1991, le plombier moustachu devient un personnage de comédie totale.

Cette sélection rassemble quelques-uns des chapitres favoris de l’auteur, enrichis d’histoires inédites, de reproductions respectant le rendu original de leur publication et même de pages patrimoniales qui permettent de mesurer l’évolution de la série. Certaines aventures retrouvent également des couleurs ou une bichromie qui leur offrent une seconde jeunesse. L’ensemble a d’ailleurs des allures de petit musée vivant consacré à Super Mario-kun, phénomène éditorial toujours en cours au Japon après plus de soixante volumes.

Ici, Mario, Luigi et leurs compagnons savent parfaitement qu’ils sont des vedettes de jeux vidéo. Ils reçoivent le courrier de leurs fans, commentent leur popularité et découvrent parfois, à leur grand désarroi, que Luigi suscite davantage d’admiration que son frère. Certains lecteurs écrivent même à Mario uniquement parce qu’ils ne connaissent pas l’adresse de Luigi. Cet humour méta, étonnamment moderne, constitue l’un des charmes de l’album.

Le reste oscille entre aventures classiques et folie douce. Bowser enlève Peach, les héros invoquent étoiles et transformations pour la secourir, tandis que Yoshi finit par s’enfuir après avoir été transformé en homme à tout faire par Mario et Luigi. Les gags sont souvent absurdes, parfois volontairement puérils, et il arrive que certaines plaisanteries tombent à plat. Peu importe, finalement : l’objectif n’est pas la satire raffinée mais le rire spontané, celui qui s’adresse d’abord aux enfants tout en conservant un parfum de nostalgie pour les adultes.

Entre compilation idéale pour découvrir la série, objet patrimonial pour les amateurs de Nintendo et lecture familiale agrémentée d’autocollants, Super Mario Manga Adventures : Best Selection remplit parfaitement sa mission. Une porte d’entrée maligne dans un pan méconnu de l’histoire de Mario, où le Royaume Champignon se transforme en gigantesque terrain de jeu comique. Et où, pour une fois, la véritable victoire de Luigi n’est peut-être pas contre Bowser, mais contre la popularité de son propre frère.

Super Mario Manga Adventures, Yukio Sawada
Soleil, 28 mai 2026, 192 pages

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3

Streaming, Cinéma, Casino en ligne : trois industries en course pour capter l’attention du spectateur

Le temps libre n’est plus un espace neutre. Chaque soir, des millions de personnes font un choix, souvent sans y penser vraiment : ouvrir une application de streaming, acheter une place de cinéma ou lancer une session de jeu en ligne. Ces trois secteurs se disputent la même chose, une fenêtre d’attention, et ils le font avec des stratégies de plus en plus affinées.

Ce n’est pas une question de budget ou de fidélité au médium. C’est une question de friction. Quel divertissement capte l’utilisateur le plus vite, le retient le plus longtemps, et donne l’impression d’un temps bien utilisé ? La réponse change selon les individus, les générations et les habitudes culturelles. Mais la compétition, elle, est bien réelle.

Le jeu en ligne face aux autres formats : une logique d’engagement différente

Parmi les trois secteurs, le jeu en ligne est sans doute celui qui a le mieux compris la mécanique de la récompense immédiate. Les plateformes ne misent pas sur la narration ni sur l’évasion visuelle : elles misent sur l’anticipation. Ce que l’utilisateur cherche, c’est une forme de tension contrôlée, un jeu avec le risque dans un cadre balisé.

Pour les utilisateurs qui veulent arbitrer entre les plateformes disponibles, les comparatifs spécialisés jouent un rôle important. Un guide sur le casino en ligne le plus payant au Canada illustre bien cette logique : au-delà de l’aspect financier, ce qui guide le choix, c’est la confiance dans la plateforme, la clarté des conditions et la qualité de l’expérience globale.

Le cinéma et le streaming ne fonctionnent pas de cette façon. Ils créent de la valeur sur la durée, par l’investissement émotionnel dans un récit. Le jeu en ligne, lui, compresse ce cycle. L’enjeu est résolu en quelques minutes, et l’utilisateur décide immédiatement s’il repart ou reste.

Le streaming reconfigure les attentes du public

Selon le bilan 2025 du Centre National du Cinéma (CNC), le marché de la vidéo à la demande par abonnement a atteint 2,5 milliards d’euros en France, soit une hausse de 10,7 % par rapport à 2024. Ce chiffre dit quelque chose de clair : les plateformes de streaming ne sont plus un complément au cinéma. Elles sont devenues le format dominant de consommation audiovisuelle.

Ce basculement a des conséquences sur la perception du contenu. Le spectateur qui regarde plusieurs épisodes d’une série en une soirée développe un rapport très différent au récit qu’un spectateur de cinéma. La narration fragmentée, livrée à la demande, favorise une forme d’engagement horizontale plutôt que verticale. On suit un univers, pas forcément une histoire.

Les plateformes ont aussi modifié la notion de sortie. Avant, un film qui sortait avait une fenêtre d’exclusivité en salle pendant plusieurs semaines. Aujourd’hui, cette fenêtre se raccourcit, et certains titres arrivent directement sur les services numériques. Le public s’est adapté, parfois plus vite que l’industrie elle-même.

La salle de cinéma résiste, mais se réinvente

Le recul des entrées en salle en 2025, à 156,2 millions contre 181,5 millions en 2024, n’est pas une surprise pour les professionnels. Ce qui est plus intéressant, c’est la nature du public qui reste fidèle. Les spectateurs réguliers continuent d’aller au cinéma pour une expérience que le salon ne peut pas reproduire : l’écran grand format, le son immersif, l’absence de notifications.

C’est pourquoi les salles misent de plus en plus sur le format événementiel. Projections en avant-première, séances spéciales, re-sorties de classiques restaurés : le cinéma de salle se positionne comme un rituel plutôt qu’une simple option de visionnage. Ça ne combat pas frontalement le streaming, mais ça creuse une niche que les plateformes ne peuvent pas combler.

La question qui se pose, c’est celle du public de demain. Les moins de 25 ans ont grandi avec les interfaces numériques, le contenu à la demande et l’interactivité. Leur rapport au cinéma de salle est différent de celui des générations précédentes. Pas nécessairement hostile, mais moins réflexe.

Ce que ces trois secteurs ont en commun

Streaming, cinéma et jeu en ligne partagent un défi fondamental : maintenir l’attention dans un environnement saturé d’offres. Les algorithmes de recommandation des plateformes, la mise en avant des blockbusters en salle, les mécaniques de fidélisation des casinos en ligne : tous ces outils servent le même objectif. Pour aller plus loin sur la façon dont le streaming a reconfiguré les pratiques culturelles, cet article de LeMagduCiné sur les plateformes de streaming et le cinéma offre une perspective détaillée sur ces transformations structurelles.

Ce qui différencie les trois secteurs, c’est la promesse implicite faite à l’utilisateur. Le streaming promet l’abondance et la continuité. Le cinéma promet l’intensité et le partage collectif. Le jeu en ligne promet l’agentivité et l’immédiat. Ces promesses répondent à des besoins distincts, ce qui explique pourquoi aucune de ces industries ne tue vraiment les autres.

La vraie concurrence n’est peut-être pas entre ces trois formats, mais contre la fragmentation de l’attention elle-même. Les réseaux sociaux, les podcasts, les jeux vidéo sur mobile : le divertissement numérique n’a jamais été aussi diversifié, ni l’attention humaine aussi sollicitée. Dans ce contexte, ce qui dure, c’est ce qui crée un lien réel avec son public, qu’il soit assis dans le noir d’une salle ou connecté depuis son canapé.

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Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Que sommes-nous prêts à accepter quand le monde bascule ? À 79 ans, Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec la conviction inquiète que la vérité existe, qu’elle est dissimulée, et que l’empathie reste notre seule arme pour l’affronter. Dans un thriller conspirationniste saisissant autant qu’une œuvre profondément humaine, Disclosure Day interroge notre rapport au mensonge, à la foi et à ce que l’on refuse parfois de voir.

En 2022, The Fabelmans avait bouclé la boucle de celui que l’on surnomme « The Entertainment King ». Pour les cinéphiles qui ont grandi, et qui continuent de le faire, avec Steven Spielberg, il s’agissait d’une lettre d’amour à son cinéma, celui qui l’a conduit jusqu’à cette irrésistible consécration. Et pourtant, le réalisateur des Dents de la mer n’a pas encore dit son dernier mot. Presque 50 ans après Rencontres du troisième type, Spielberg renoue avec le mystère des soucoupes volantes et la science-fiction, un genre qu’il a toujours porté avec espoir et émerveillement. On se souvient encore de ce mélodieux langage musical de cinq notes, premier contact qui efface peu à peu la peur au profit d’une fascination collective et quasi spirituelle face à l’inconnu. Disclosure Day en est le contrepied ou plutôt la face sombre, même si l’empathie demeure le facteur universel de son œuvre. Elle s’applique seulement, cette fois, à un monde proche du nôtre, dans lequel le vrai et le faux, les faits et la fiction sont méthodiquement brouillés par des organismes puissants.

David Koepp, scénariste de Jurassic Park, Le Monde perdu, La Guerre des mondes et Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, ancre le récit dans la réalité des PAN, Phénomènes Aérospatiaux Non-identifiés, dont les OVNIs constituent une sous-catégorie, en le coulant dans le moule du thriller conspirationniste, citant notamment Les Trois Jours du Condor de Sydney Pollack comme référence. Le film dévie alors vers un road-movie trépidant, sur ce fond de désinformation et de dissimulation gouvernementale, porté par un duo de personnages uni par un mystère peut-être plus vertigineux encore que les phénomènes ufologiques qui jalonnent leur périple.

Une vérité qui ne vient pas du ciel

À l’ère du numérique et à l’émergence de l’intelligence artificielle, où l’information est noyée dans un flux aussi vital qu’éphémère, il est difficile de distinguer la diversion de la vérité. Dès l’ouverture, Spielberg nous place face à ce stratagème et choisit d’orienter sa caméra sur les coulisses d’une traque à grande échelle, alors que le monde se complaît dans la violence qu’elle entretient, notamment dans les conflits internationaux. Des agents gouvernementaux de WARDEX, vêtus de noir, sont à la recherche des données classifiées qui ont fuité de cette agence de la tech. Daniel Kellner détient la preuve irréfutable que nous ne sommes pas seuls dans l’univers, de quoi bouleverser toutes les croyances et redéfinir la place de l’humanité dans un cosmos encore plein de mystère et de recoins à explorer. Pas d’aventures spatiales pour autant dans Disclosure Day, qui prend la forme d’un thriller policier des années 70, déconstruisant les ressorts de la science-fiction qu’il y a autour et qui se nourrit de notre fascination de l’inconnu. C’est un angle audacieux qui mérite d’être souligné. Spielberg ne traite pas la révélation des extraterrestres comme une découverte, mais comme une reconnaissance, voire une évidence. Il ne cherche pas à justifier la véracité de l’affaire Roswell aux autres phénomènes connus et inconnus à ce jour, qui ont tant inspiré des fictions comme X-Files, avant d’alimenter notre imaginaire pour aboutir à des œuvres comme Super 8 ou Nope, directement influencées par son cinéma.

C’est dans ce sillage que Margaret Fairchild fait son entrée. Présentatrice météo du Kansas, dont le métier est d’interpréter le langage du ciel et de nous le communiquer, elle révèle peu à peu d’étonnantes capacités. Cette femme devient alors notre intermédiaire pour comprendre ce qui se trame autour de sa spécificité, tandis que Daniel converge vers elle dans une course-poursuite prenante, dont une scène impliquant une collision avec un train, faisant directement écho au premier choc cinématographique de Spielberg avec Sous le plus grand chapiteau du monde. Il atteste d’une bonne maîtrise des innovations numériques qui ne sont pas toujours employées avec pertinence à Hollywood. Le réalisateur s’amuse quand même avec ses caméras et ses angles, ne cherchant pas à tout sursignifier, mais à bonifier le spectaculaire dans une immersion fluide et efficace. On pense également à un passage dans une maison d’enfance qui apporte de la légèreté dans le ton et surtout un espace où les protagonistes peuvent exister autrement que dans l’urgence.

Margaret et Daniel ne partagent pas un destin romantique ni héroïque, ce sont deux inconnus qui se découvrent une fraternité instantanée, et dont le tandem ne fait aucun doute, surtout avec la qualité de jeu bouleversante d’Emily Blunt et de Josh O’Connor. Tout comme le spectateur et leur entourage, ils se posent des questions légitimes, dont les réponses sont en partie données par un McGuffin appelé « la commande ». Ce que chaque personnage en fait raconte beaucoup sur sa personnalité, sur qui il est ou prétend être. C’est une idée à la fois sobre et brillante, tout en gardant des enjeux clairs. De même, la vérité portée avec conviction révèle des fêlures dans les relations de couple, avant de s’étendre à des réflexions religieuses. Peut-on seulement supporter la vérité, une fois qu’on en tient les preuves directes ? Mais tout cela reste moins philosophique qu’il n’y paraît dans ce film de divertissement qui se veut avant tout populaire et accessible.

Derrière les murs qu’on se construit

La volonté de WARDEX est de rompre la communication et de museler ces résistants, qui sont bien plus que des lanceurs d’alerte. Ils croient en leur acte de divulgation comme une restitution et non comme une dénonciation. Ce sont les personnages de Noah Scanlon (Colin Firth), leader de WARDEX, et de son ex-associé Hugo Wakefield (Colman Domingo), qui partageaient la même vision avant de suivre leur propre chemin et qui incarnent avec le plus d’acuité ce déchirement moral. Spielberg a déjà traité de l’opposition entre l’idéologie d’un État et le devoir moral d’individus ordinaires dans Pentagon Papers. Ici, le cinéaste pousse plus loin son analyse en rendant justice à la complexité de Scanlon autant qu’à la conviction d’Hugo. Il remet entre les mains et la conscience des spectateurs leur propre sens de l’émerveillement. La question de l’acceptation n’est pas tranchée, elle nous appartient désormais.

Quant à la magie spielbergienne, elle est toujours intacte, même si elle peut parfois manquer de puissance dramatique et émotionnelle dans les moments les plus oniriques. On peut également sentir des coutures scénaristiques un peu trop épaisses par endroit, rythmant la cavale en dent de scie. Ce qui est tout de même compensé par le climax, que l’on vit davantage à travers les réactions des personnages que ce qu’ils voient et ressentent. Les yeux ne mentent pas chez Spielberg et c’est un tour de force de mise en scène qui montre qu’il reste l’un des plus grands faiseurs de rêves de son époque. La partition de John Williams, sorti de sa retraite pour l’occasion, achève de donner au film sa couleur particulière, sublimant l’ambiance avec une discrétion qui pousse le récit en avant sans jamais l’écraser. Ce n’est donc peut-être pas l’œuvre la plus aboutie de son cinéaste, qui n’a plus rien à prouver, mais elle reste cohérente de bout en bout dans sa construction, rendant à l’humanité, dans la différence, dans ses doutes, sa résilience et dans la force du collectif, ce qu’il y a de meilleur en elle. Et le cinéma a également ce don de mettre les spectateurs en communion et de susciter des interrogations fortes, ce qui est déjà la plus belle des invitations en soi.

C’est d’ailleurs ce qui distingue cette œuvre d’un simple thriller de contre-espionnage. Comme pour le personnage de Margaret, Disclosure Day a ce pouvoir de révéler et de faire accepter ce que les gens se cachent à eux-mêmes, et ce que le monde leur dissimule. Mais Spielberg n’a jamais été cinéaste de la résignation et c’est cet optimisme sincère, cette foi profonde en l’humanité, qui font que l’on se laisse emporter par cette aventure vers la résolution finale. Le film nous encourage ainsi à franchir les murs que l’on s’est construits, et à nous rappeler qu’il est indispensable de se battre pour que la vérité nous appartienne.

Disclosure Day – bande-annonce

Disclosure Day – fiche technique

Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : David Koepp, d’après une histoire de Steven Spielberg
Interprètes : Emily Blunt, Josh O’Connor, Colin Firth, Eve Hewson, Colman Domingo
Photographie : Janusz Kamiński
Décors : Adam Stockhausen
Costumes : Paul Tazewell
Montage : Sarah Broshar, Michael Kahn
Musique : John Williams
Producteurs : Steven Spielberg, Kristie Macosko Krieger
Production déléguée : Chris Brigham
Sociétés de production : Amblin Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Universal Pictures International France
Durée : 2h25
Genre : Science-fiction, Thriller
Date de sortie : 10 juin 2026

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement
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« Une dernière partie de flipper » : grandir, tout simplement

Avec Une dernière partie de flipper, Rune Ryberg transforme les salles d’arcade des années 1990 en un territoire initiatique peuplé d’adolescents perdus, de néons fatigués et d’amitiés plus ou moins toxiques. Sous ses couleurs saturées et son trait nerveux, cette chronique danoise nous raconte ce moment brutal où l’on comprend qu’il faudra un jour quitter l’enfance, même sans trop savoir comment.

Chez Rune Ryberg, grandir ne possède rien d’élégant. Cela ressemble plutôt à une longue dérive dans des salles d’arcade qui sentent la poussière chaude et les câbles brûlés, à des journées à traîner sans but précis, à des conneries commises parce qu’on ne sait pas encore quoi faire de sa colère, de son ennui ou simplement de son existence.

Nous sommes en 1993. Bass et Rick ne sont déjà plus vraiment des enfants, mais certainement pas encore des adultes. Ils flottent dans cet entre-deux adolescent où tout paraît provisoire : les rêves, les amitiés, les combines foireuses, les promesses d’avenir. Ils passent leurs journées dans une salle d’arcade miteuse, volent un peu, traînent beaucoup, cherchent surtout à repousser le moment où la vie exigera d’eux autre chose que survivre au prochain soir. Toute la force de ce roman graphique vient précisément de cette sensation de stagnation. Rune Ryberg montre des adolescents qui tournent en rond sans même s’en rendre compte.

À un moment, Bass se voit rappelé à l’ordre : « Tu es comme un de ces tourne-disques, Bass… Il faut juste mettre un nouveau vinyle. Le sillon de celui que tu joues est rayé. Et il lit le même morceau en boucle. Tu ne vas nulle part ! » Et pour cause : il court en vain après une jeune femme qui le perçoit avant tout comme un gamin mal élevé ; il multiplie les coups foireux avec son ami Rick qui se moque de son opinion comme d’une guigne, et qui l’humilie volontiers ; il ne sait que faire de son avenir.

Tout est déjà là. L’adolescence selon Rune Ryberg n’est pas une conquête mais une boucle. Une répétition d’erreurs, de sorties mal avisées, de petites catastrophes et de mauvaises influences dont il devient de plus en plus difficile de s’extraire. Rick incarne d’ailleurs parfaitement cette fuite en avant permanente. Impulsif, imprévisible, presque autodestructeur, il avance comme s’il cherchait inconsciemment le point de rupture. Bass, lui, observe davantage qu’il n’agit. 

Leur relation forme le véritable cœur du récit : une amitié fusionnelle mais devenue toxique à mesure que les années passent. L’un entraîne l’autre dans une spirale dont plus personne ne maîtrise vraiment les règles. Le décor entier semble en train de disparaître sous les yeux des personnages. Les salles d’arcade sont des espaces de transition, presque des limbes : des endroits où l’on peut encore jouer à l’enfant quelques années de plus avant que le réel ne vienne définitivement tout refermer.

Le choix des figures anthropomorphes fonctionne remarquablement bien. Ryberg s’en sert pour rendre immédiatement lisibles les tempéraments de ses personnages. Bass, avec son allure inquiète et maladroite, semble perpétuellement replié sur lui-même ; Rick, au contraire, possède quelque chose de reptilien, d’imprévisible, comme une créature incapable de ralentir. Cette stylisation renforce le caractère profondément instinctif du récit. Ce schisme acté, l’initiation narrée par Rune Ryberg prend la forme douloureuse d’une séparation intérieure. Bass découvre progressivement que rester fidèle à son ami d’enfance pourrait signifier sombrer avec lui.

L’adolescence masculine est passée à la moulinette : cette difficulté à exprimer la peur, l’attachement ou la fragilité autrement qu’à travers les bêtises, la violence ou les défis stupides. Les larcins, la drogue, le désir amoureux. Les personnages parlent peu de leurs émotions, mais tout le récit en est saturé. Ainsi, Une dernière partie de flipper avance comme ses personnages : de travers, dans le bruit et le désordre. Mais sous cette agitation permanente se cache un récit initiatique d’une grande mélancolie, lucide sur cette période étrange où l’on comprend malgré soi que la partie touche à sa fin.

Une dernière partie de flipper…, Rune Ryberg 
Aventuriers d’ailleurs, 27 mai 2026, 248 pages  

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Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu’un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

Longtemps, la critique a cru pouvoir solder le cas des super-héros en quelques formules : règne du spectacle, épuisement du récit, domination des franchises, infantilisation du public. L’intérêt de l’ouvrage collectif Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain, placé sous la direction de Sébastien David et Hélène Valmary, est précisément de déplacer le regard. Il ne s’agit évidemment pas de nier la puissance industrielle de ces films, mais plutôt de questionner une industrie qui fabrique des images, articule des corps, recycle ou promeut des mythes, génère des affects. L’ouvrage part d’une hypothèse simple : l’engouement mondial pour les super-héros tient aussi à une puissance d’enchantement, à une manière de redonner au cinéma ses vieux pouvoirs d’attraction et d’incarnation.

Un mot d’abord sur la structure du volume. Une première partie, consacrée aux formes filmiques de l’incarnation super-héroïque, interroge les corps, les mouvements, les sons et les puissances sensorielles. Une deuxième partie, plus archéologique, examine les super-pouvoirs comme régimes d’images : animation, effets numériques, illusion, vitesse, métamorphose. Une troisième partie ouvre plus franchement le champ politique et iconologique, depuis le geste de Superman jusqu’au paramilitarisme de Batman et de The Equalizer.

Le chapitre de Louise Van Brabant, « L’espace des super-héros : lorsque le mouvement se fait langage », traduit parfaitement la méthode des auteurs. On ne réduit jamais les personnages à leurs fonctions narratives : il s’agit ici de les lire dans leur manière d’habiter l’espace. Iron Man impose sa verticalité, son narcissisme technologique, son monde organisé autour de la propulsion et de l’armure. Hulk, à l’inverse, excède le cadre : son corps est trop massif pour l’image, trop instable pour être pleinement maîtrisé. Captain America devient le lieu d’un deuil paradoxal : le corps héroïque efface le petit Steve Rogers, mais l’image conserve l’empreinte de cette perte. Spider-Man, lui, reste suspendu entre adolescence et héroïsme, entre sol et hauteur, entre appartenance et exclusion. Ce qu’il faut en déduire, c’est que le MCU pense ses personnages par l’espace avant même, peut-être, de les penser par le spectacle. 

Dans « Le son des super-héros », Martin Barnier étudie une dimension souvent négligée. Les super-héros sont certes visibles mais aussi audibles. Le métal, en particulier, devient une matière sonore fondamentale : armures, boucliers, marteaux, turbines, armes, moteurs. Ces sons façonnent le MCU au point d’en devenir emblématiques : ils donnent aux objets une présence presque totémique. Le marteau de Thor, le bouclier de Captain America ou l’armure d’Iron Man possèdent une identité acoustique autant que visuelle. Dans ce cinéma saturé d’images spectaculaires, le bruit s’impose à son tour comme une signature.

Le chapitre de Dick Tomasovic, « Puissances esthétiques de la figure super-héroïque : l’animation au service de Marvel Studios », soutient que les films Marvel relèvent de plus en plus d’une logique animée. L’effet spécial s’exhibe, il plie les corps, les fragmente, les recompose… L’auteur parle de « corps super-animés ». De Thanos à Doctor Strange, de Hulk à Rocket Raccoon, de la cape du Sorcier suprême à l’homme-sable de Spider-Man 3, ils deviennent malléables, polymorphes, sensibles à leur environnement. Le super-héros agissait déjà au-delà des lois physiques : il est désormais celui dont l’image échappe aux lois ordinaires du cinéma photographique.

Aurel Rotival se penche sur un super-héros ô combien séminal. Dans « Du deuil à la révolte : archéologie iconologique du geste de Superman », elle poursuit une réflexion passionnante. En apparence, tout part d’un geste familier : Clark Kent déchire sa chemise pour révéler le costume de Superman. Mais ce geste n’est pas un simple cliché pop. Il relie Superman à la Qeri’ah, rite juif de deuil, puis à l’iconographie chrétienne, à Giotto, au cinéma soviétique, à Eisenstein, à Dovjenko, à Bertolucci… Le geste est une « formule de pathos » au sens warburgien : une survivance affective qui traverse les siècles en changeant de fonction. Ce qui fut lamentation devient colère politique ; ce qui fut deuil devient soulèvement ; ce qui fut rituel devient emblème super-héroïque. Le chapitre est d’autant plus pertinent qu’il rappelle l’origine sociale et juive de Superman : fils imaginaire de deux créateurs issus d’un monde ouvrier, antifasciste, marqué par la Grande Dépression et par les espoirs du Popular Front. Contre la doxa d’un Superman conservateur, Aurel Rotival restitue un héros politique des classes inférieures, un messie populaire avant sa neutralisation patriotique.

Le chapitre de Joshua Lund sur Batman et The Equalizer prolonge cette exploration politique. Là où Superman portait encore l’utopie d’un redressement collectif, Batman et Robert McCall relèvent d’une tout autre logique : celle du paramilitarisme. L’auteur montre que ces figures agissent entre l’État et le hors-État, entre justice et vengeance, entre ordre public et violence privée. Batman accomplit ce que les institutions publiques ne peuvent plus faire. Robert McCall, lui, transforme les objets du quotidien capitaliste – magasin de bricolage, outils, marchandises – en arsenal improvisé. L’analyse place ces héros en « correcteurs » : ils remédient aux défaillances par la violence. Ils sont les justiciers autoproclamés d’un monde qui ne croit plus vraiment en la politique.

Autour de ces grands chapitres, l’ouvrage ouvre encore de nombreuses pistes. Il interroge l’identité transmédiatique de Spider-Man. Il s’intéresse à Wonder Woman par le biais de l’incarnation musicale, montrant comment une super-héroïne peut aussi naître d’un motif sonore. Il relit Black Panther et Captain Marvel à partir de la collectivité, de la transmission et du dépassement de l’individu héroïque. Il pense enfin le MCU comme un espace transmédiatique où chaque film ne vaut plus seulement pour lui-même, mais comme fragment d’un organisme narratif plus vaste.

L’ouvrage prend acte de l’ambivalence du blockbuster : machine commerciale, certes, mais aussi lieu de survivances, de gestes anciens, de formes hybrides, de puissances plastiques. Le super-héros s’apparente souvent à un révélateur : révélateur des angoisses contemporaines, des nostalgies politiques, des mutations technologiques du cinéma, mais aussi de notre besoin persistant de mythes. À sa manière, cette somme d’analyses autonomes rappelle qu’aucune image n’est trop évidente ou populaire pour être pensée. Même sous l’armure industrielle du divertissement mondialisé, il reste des objets à démystifier : ceux du deuil, de la révolte, du cartoon, du messianisme, de l’enfance ou encore de la violence politique.

Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain, ouvrage collectif
PUR, 16 avril 2026, 244 pages

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4.5

« Fils de bourge » : la libellule contre le crapaud

Un gamin qui prend des coups. Une usine qui se met en grève. Et la France de 1936 qui vacille. Éric Stalner parvient parfaitement à fondre l’histoire intime dans la grande Histoire, sans que l’une n’écrase l’autre.

Dans Fils de bourge, Éric Stalner n’a pas besoin de longues digressions pour planter le décor : une petite ville ouvrière, une usine de papier occupant un rôle central dans l’économie locale et dans une maison bourgeoise fermée sur elle-même, au sein de laquelle un père lève volontiers la main – ou plutôt la ceinture – sur son fils. Ici, c’est lui qui commande. Dehors aussi d’ailleurs, mais à travers les matraques des agents dépêchés pour briser les grèves.

François a dix-sept ans, et il encaisse. Pour tenir, il s’évade intérieurement. Il imagine une libellule qui plane au-dessus de la rivière, fragile mais libre. C’est peu. Mais c’est tout ce qu’il a. Un jour, il tombe par hasard sur une bande de jeunes communistes qui lui ferment l’accès aux falaises du coin. Des jeunes échaudés qui débattent politique entre deux bagarres avec les bourgeois locaux. Des fils d’ouvriers, des rouges, l’ennemi naturel de son père. Et pourtant, c’est là que quelque chose se dénoue en lui. Il est sensible à leur cause.

Un parallèle peut être rapidement établi dans l’album : la tyrannie domestique répond à la tyrannie patronale, et l’éveil politique de François double son émancipation personnelle. On n’est cependant jamais dans la métaphore lourdement appuyée. C’est une mécanique narrative bien huilée qui se met en branle. Chaque scène d’usine fait écho à ce qui se passe derrière la porte fermée des Bompierre. La violence comme outil de domination, qu’elle s’exerce sur des ouvriers en grève ou sur un adolescent silencieux, obéit à la même logique. 

Le personnage de François a quelque chose qui tient du héros prédestiné. Mais son évolution est hésitante et plausible. Il ne se transforme pas en un militant obstiné au premier discours idéologique : il tâtonne, observe, cherche une sorte de droiture morale qui le pousse naturellement vers la cause des ouvriers. C’est cette progression mesurée qui rend l’ensemble touchant et juste.

Graphiquement, les intérieurs bourgeois étouffants contrastent avec les extérieurs ouverts (falaises, campagne, cour d’usine) où les personnages respirent enfin – ou revendiquent leurs droits. Le trait est convaincant, au diapason du récit, même si la fin est amenée de manière un peu plus abrupte. Le lecteur, en tout cas, aura pu observer de bout en bout la montée du fascisme bourgeois, les événements présidant au Front populaire ou encore les assignations sociales auxquelles les femmes étaient réduites à l’époque (ne pas voter, ne pas exprimer d’opinions divergentes, soutenir son mari vaille que vaille, être la parfaite épouse, mère et femme au foyer).

Fils de bourge raconte une période historique chargée sans jamais ankyloser le récit, en la faisant vivre à la hauteur d’un adolescent qui apprend que résister peut commencer par ne plus baisser la tête chez soi. Un geste simple en apparence, mais qui demande du courage et une vraie force de caractère. La même qui s’appliquera ensuite au terrain politique.

Fils de bourge, Éric Stalner
Bamboo, avril 2026, 80 pages 

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4

« Hippie Papy » : Honoré et les autres

Zidrou et Arno Monin signent une comédie familiale qui gratte doucement là où ça chatouille. Ils mettent en scène un vieux hippie qui fait du yoga à poil dans son jardin, un fils notaire coincé, une belle-fille qui surveille l’héritage comme le lait sur le feu et un fils adoptif débarqué de Montréal sans prévenir. 

Honoré Codicille-Débours. Le nom à lui seul vaut le détour. Ancien notaire de très courte durée (il a tenu… une journée), soixante-huitard impénitent, adepte du yoga, du naturisme et des routes indiennes, il a consacré sa vie à ses idéaux plutôt qu’à sa famille. Aujourd’hui octogénaire, il squatte le cabanon au fond du jardin de sa propre maison de maître, celle que son fils et sa belle-fille considèrent déjà comme la leur. Quand il ne médite pas en tenue d’Adam, il planifie son retour en Inde pour aider des sinistrés d’un séisme, au grand dam de ses proches. Et puis Kiann débarque. Fils adoptif indien, installé au Québec, inconnu du reste de la famille. L’équilibre chancelant de la maison vole en éclats.

Au-delà des questions d’héritage et des secrets cachés, Zidrou et Arno Monin effleurent une question qui mériterait peut-être un développement plus étayé : cet homme qui a choisi la route plutôt que son fils, qu’a-t-il vraiment transmis, et à quel prix ? Car Honoré n’a, semble-t-il, pas pris ses responsabilités paternelles à la hauteur de ses engagements sociaux étrangers. Cette thématique est reléguée à l’arrière-plan d’une comédie assumée et réjouissante. Les situations s’enchaînent avec une légèreté maîtrisée, les dialogues ont ce mordant tendre propre à Zidrou (les bras comparés à des tuteurs de plants de tomates) et la chute reste particulièrement savoureuse. 

Arno Monin nous gratifie d’un trait semi-réaliste et d’une colorisation aux tons chauds et diffus. Les personnages sont incarnés avec soin, Honoré en particulier ayant cette présence lumineuse et décalée qu’on n’oublie pas facilement. C’est d’autant plus évident quand on le compare avec sa belle-fille, arc-boutée à un héritage sur lequel elle voit planer toutes les menaces possibles. 

Hippie Papy vous installe finalement pour une heure en compagnie d’une famille bancale, imparfaite mais très attachante. Les auteurs rappellent au passage que l’héritage le plus précieux n’est pas toujours celui qu’on pense : l’éducation, les souvenirs partagés, la maison, quelques vieilles cassettes : le choix est moins évident qu’il n’y paraît. 

Hippie Papy, Zidrou et Arno Monin
Bamboo, 29 avril 2026, 72 pages

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3.5

Une vie paisible… dans l’arche de Noé ?

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La vie paisible du titre, c’est celle de Denis Marchand, un retraité qui passe l’essentiel de son temps à pêcher. Mais les trois petits points qui suivent l’expression soulignent l’aspect ironique du titre. La vie de Denis va perdre son caractère paisible (voir l’illustration de couverture) à cause de ce qui s’approche de sa barque…

Malgré sa condition de retraité, Denis ne bénéficie pas de toute la tranquillité qu’il souhaiterait dans sa maison dont il ne voit plus trop l’intérêt de l’entretenir. En effet, son fils Edmond, sa fille Annie et Josselin le fils d’Edmond y passent de temps en temps. Pendant que Josselin court dans tous les sens, les adultes Edmond et Annie passent tout au crible et agacent Denis avec leurs innombrables remarques. Mais ce n’est rien à-côté de ce qui l’attend à sa prochaine sortie en barque, car tel un Moïse sauvé des eaux, Denis récupère un gamin voguant à la dérive dans son couffin. Qui est-il ? D’où vient-il ? Mystère. Voilà Denis avec un bébé sur les bras à se demander ce qu’il peut et doit faire. La question va d’ailleurs longtemps rester sans réponse car tout s’en mêle pour lui compliquer l’existence et les démarches. Entre provocations et mauvaise foi en tous genres du côté des diverses administrations et organisations qu’il va trouver, Denis tend à sortir de ses gonds. Et quand son entourage et sa propre famille s’en mêlent, Denis finit par adopter une attitude extrême qui n’arrange rien.

Quelques réflexions

Pour cet album, au dessin Jop illustre un scénario de Swann Meralli. Le duo s’y entend pour proposer un ensemble qui se lit très bien tout en donnant à réfléchir, grâce à son lot de petites provocations. Les auteurs nous incitent notamment à une vraie réflexion sur le sujet de la paternité, ce qui rééquilibre un peu une réflexion régulièrement plus tournée vers la maternité. Et la réflexion ne se contente pas de creuser du côté de la situation de Denis vis-à-vis du petit, puisque ce sera l’occasion de revenir sur le passé, quand Denis assurait vis-à-vis de ses enfants, Edmond et Annie. A ce propos, l’album entretient le flou sur le lien entre Edmond et Annie dont on imagine au début qu’ils forment un couple dont Josselin serait leur fils, alors qu’ils sont frère et sœur. Un raccourci scénaristique crée aussi une coïncidence inutile, en parachutant Annie comme directrice de l’agence de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), ce que Denis semble découvrir lorsqu’il vient chercher une solution. Il faut dire que le scénario propose une situation dont l’improbabilité frôle l’absurde. A leur décharge, on peut souligner qu’ils en tirent une fable pleine d’humour et de situations cauchemardesques qui vont de la pure provocation scénaristique aux embrouilles parfaitement crédibles dues aux méandres des procédures administratives. Le scénario en fait quand même des tonnes et enchaine quelques belles absurdités qui tirent l’album du côté de la comédie. Ainsi, Denis se retrouve à demander un test de paternité pour prouver qu’il n’est pas le père de l’enfant. Évidemment, il considère qu’il ne risque rien. Pourtant, le résultat va lui apporter une surprise de taille qui renforce l’absurdité de la situation. A ce propos, on en vient à se demander comment était l’enfance d’Edmond et Annie. En effet, de leur mère il n’est jamais question. D’ailleurs, dans le même ordre d’idées, il n’est jamais question de la mère de Josselin, une des raisons pour lesquelles on peut imaginer dans un premier temps qu’il s’agirait d’Annie. A force de se concentrer sur l’aspect comédie sociale, le scénario fait l’impasse sur certains points délicats. On pourrait même imaginer que puisque la paternité est au centre du scénario, l’idée serait de limiter au maximum la présence de personnages féminins. Mais cela ne tient pas puisque, outre Annie, Denis trouve de nombreux visages féminins comme interlocutrices lors de ses démarches. Sans compter qu’il entretient des échanges aigres-doux avec Estelle, la jeune employée de la supérette du coin. Ce qui nous vaut un vrai esclaffement lorsque Denis profite d’un début de connivence avec la jeune femme pour broder un gros mensonge à son propos. Ce n’est pas du tout crédible, mais Denis obtient l’effet escompté.

Aspect technique

Sinon, sans être la révélation du moment, le dessin de Jop fait le travail (le job…) avec des choix assumés. Ainsi, il n’insiste pas spécialement sur les détails (décors souvent minimalistes) pour privilégier la facilité de lecture. Cela ne l’empêche pas de proposer des visages et attitudes bien expressifs. Quant au choix des couleurs, il tient essentiellement à des teintes de type pastels qui correspondent bien à l’esprit de l’album : malgré quelques outrances du scénario, l’ensemble s’intéresse plutôt à la sensibilité des personnages. Quant à l’organisation générale des planches, elle s’avère correctement pensée, avec des vignettes de tailles et de formes variées, avec justesse (comme les cadrages). A propos de sensibilité, on observe avec satisfaction l’évolution du personnage de Denis qui voit rapidement le petit sous un œil neuf. Il ne lui faut pas bien longtemps pour réaliser qu’il voit en lui non un bébé encombrant, mais un être humain encore fragile qu’il faut protéger, surtout que le bébé a déjà été abandonné à son sort une fois de trop. Denis s’avère donc l’image même de l’humanisme. A noter que cet album – un vrai plaisir de lecture – se conclut par un topo intéressant du Docteur Anne Raynaud, psychiatre pour enfants et adultes à l’Institut de la Parentalité qui, inspirée par sa lecture de l’album, commente des idées sur la famille d’aujourd’hui.

Une vie paisible – Swann Meralli (scénario) et Jop (dessin)
Dargaud : sorti le 5 juin 2026

 

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3.5

L’écologie vous épuise ? Dépasser les petits tracas

Avec ce livre, je m’attaque à un exercice particulièrement délicat : rendre compte d’une œuvre conçue par une personne que je connais. Alors, non, je ne vais pas présenter ce livre comme un chef-d’œuvre, malgré ses qualités et surtout une approche originale. Ne nous voilons pas la face, il me laisse perplexe sur certains points, ce qui ne l’empêche pas d’avoir le grand mérite d’exister.

Je connais Cécile de Villemeur, parce qu’elle vit avec un de mes cousins. Occasion de préciser que Cécile l’appelle Bob dans le livre, alors que non, ce n’est pas son prénom. La précision mérite commentaire, car dans le livre, je sens que Cécile ne se contente pas de modifier certains noms. Il m’a fallu un certain temps pour le réaliser, mais je pense qu’elle raconte certains épisodes de sa vie en modifiant les détails qui l’intéressent. Raison pour laquelle à mon avis elle présente le livre comme une sorte de roman, disons le roman de sa vie. Il s’agirait donc plutôt d’une autobiographie et même d’une autobiographie tirant vers l’autofiction par moments. Ceci dit, je serai un des rares lecteurs à chercher à faire le tri entre le véridique et le fictionnel. Pour tous ceux qui ne la connaissent pas, ils peuvent prendre ce livre de Cécile comme un récit commenté de sa vie, en suivant le cheminement de sa pensée, de ses raisonnements (avec des illustrations) au fil de ses expériences.

Comprendre le titre

Finalement, le point le plus discutable de ce livre, c’est son titre. Si on le prend au pied de la lettre, on pourrait croire que Cécile s’adresse aux opposants à l’écologie, ce qui serait un contresens. En effet – et heureusement – le complément de titre « Habiter, protéger et œuvrer pour notre planète » ne laisse aucune place au doute. Ce qu’il faut comprendre de l’ensemble titre-complément, c’est que Cécile tire parti de son expérience pour donner des pistes à celles et ceux qui veulent faire des choix écologiques, mais qui sont rebutés par les contraintes que cela peut imposer quand on s’intéresse aux normes en vigueur, notamment dans le domaine de la construction et plus généralement de l’habitat.

Un parcours

Cécile a fait des études de biologie, ce qui se sent dans sa manière d’aborder les choses et sa manière de concevoir un habitat. En effet, elle a travaillé dans ce domaine, pour aider des professionnels à obtenir des certifications conformes à des normes écologiques, donc respectueuses de l’environnement. Mais, il lui a bien fallu admettre que son travail devenait un combat quotidien épuisant, avec comme objectif de donner satisfaction à des professionnels avant tout désireux d’obtenir une certification leur donnant un atout de vente, bien plus que soucieux sur les moyens de l’obtenir. N’allons pas jusqu’à imaginer Cécile en train de tricher (ce n’est vraiment pas son style), mais elle s’est épuisée physiquement et mentalement dans un métier qui ne lui a pas donné toute satisfaction. Voilà pour expliquer le titre de son livre, un titre un peu bancal qui a néanmoins le mérite de la concision (essayez-voir de trouver mieux quand vous l’aurez lu…) tout en retenant l’attention. C’est l’occasion de préciser, parce que j’ai longuement discuté avec Cécile de son rapport avec le monde de l’édition, qu’elle a eu le dernier mot sur quasiment tout. La contrepartie, c’est qu’elle a travaillé avec un petit éditeur et que son livre n’est disponible que dans une seule (deux désormais) librairie française et… sur une plate-forme sur laquelle je préfère me limiter à des recherches plutôt qu’à des achats (et puisque j’ai vu Cécile et Bob l’été dernier, autant dire que cela a donné lieu à un petit débat familial sur les utilisations de cette plate-forme). Alors voilà, Cécile est parvenue au bout de son projet et son livre existe. Seulement, qui aura l’idée de le chercher et surtout qui pourra le feuilleter pour s’en faire une idée avant d’éventuellement l’acquérir ? Voilà ma réelle motivation pour l’élaboration de cette critique.

Maison vivante

Le livre est construit sous la forme de chapitres ne dépassant pas la dizaine de pages. Chaque fin de chapitre fait le point sur les notions essentielles qui viennent d’être abordées et va jusqu’à poser des questions pour titiller le lecteur. Cécile raconte quelques épisodes de sa vie et certaines rencontres marquantes de façon chronologique. Cela lui permet de faire évoluer ses observations et raisonnements de la même façon. Le point fondamental, son objectif ultime est ce qu’elle désigne comme maison vivante (influence manifeste de ses études). Le vrai souci selon mon expérience de lecture, c’est qu’elle a beaucoup de mal à faire émerger (suspense) ce qu’elle entend exactement par là. D’ailleurs, Bob ne se gêne pas de temps en temps pour la relancer sur ce point, car visiblement lui aussi navigue longtemps dans le flou. Je dirais qu’on commence à sentir où elle veut en venir aux alentours de la moitié du livre (qui fait 228 pages). L’intérêt, c’est qu’elle s’attache à (dé)montrer que ses idées pour faire œuvre écologique dans le domaine de la construction sont abordables. Elle s’attache d’ailleurs à rappeler qu’avec un peu de bonne volonté, tout cela peut ne pas coûter plus cher qu’avec des méthodes et matériaux classiques (Bob ne se gêne pas pour la « provoquer » là-dessus). Par contre, pour rendre son livre plus vivant, Cécile décrit quelques épisodes personnels en donnant des détails pour faire vrai, mais qui n’ont quasiment aucun intérêt, sinon pour elle. Je reconnais néanmoins que cela s’accorde parfaitement avec son concept de maison vivante. Connaissant Cécile, je peux dire que c’est ce qu’on peut appeler une « belle personne » en ce sens qu’elle positive régulièrement et s’attache constamment à la beauté du monde qui l’entoure. Dans le livre, elle s’enthousiasme parfois pour des riens, en particulier dès qu’il est question de sa fille. En bonne mère, elle s’inquiète de son avenir, mais s’émerveille de ses remarques pleines de bon sens qu’elle enregistre avec bonheur pour faire avancer sa propre démarche.

Pour tous les soucieux de leur habitat

Si Cécile s’attache à faire comprendre que son idée de maison vivante est accessible à tous, quels que soient leurs moyens financiers, on sent quand même qu’il faut le vouloir. De même, on arrive à la regrettable impression qu’il n’est question que de maison vivante, ce qui exclurait d’emblée tous les habitants d’appartement. Je ne parle même pas des locataires qui doivent obtenir l’accord de leur propriétaire pour tous travaux dans le logement qu’ils occupent. A vrai dire, d’après ma conclusion, je considère que finalement non, les occupants d’appartements ne sont pas exclus de cette ambition. Simplement, ils doivent apprendre à se mettre d’accord avec leurs voisins. En fait, je pense que dans son travail d’écriture, Cécile cherche avant tout à arriver à la fin de son projet et elle utilise cette expression de maison vivante au sens large, oubliant un peu par moments l’effet que cela peut produire. Ce qui me gêne un peu finalement, ce n’est pas tant que Cécile tarde à faire émerger ce qu’elle désigne par maison vivante, mais plutôt qu’elle abandonne son ambition d’en construire une, mais qu’elle se contente de conseils qui émergent de son expérience pour laisser aux autres le soin de se coltiner les vraies contraintes matérielles. D’ailleurs, elle finit par le reconnaître, elle est plutôt de nature à concevoir intellectuellement plutôt qu’à se placer face aux difficultés telles qu’elles se présentent concrètement. Ce qui ne retire rien aux qualités de son livre qui devrait apporter des éléments intéressants à tous ceux qui se soucient de l’empreinte écologique de leur habitat.

L’écologie vous épuise ? – Cécile de Villemeur
WAWW Editions : sorti le 25 avril 2025

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