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Mimic de Guillermo Del Toro, Le Ventre de la Bête

« En tant qu’artistes, on est sans cesse confrontés à ce genre de dilemmes. Dans Hellboy II, quand Hellboy tire sur l’élémentaire, il le fait parce qu’il veut que les gens l’aiment. Il délivre donc le bébé en se disant : « J’ai fait quelque chose de génial » et ils le huent en lui jetant des pierres. En tant qu’artiste je suis moi aussi passé par là. On se dit : « Bon, je vais faire ce que les gens veulent voir ». Et je fais un film commercial comme Mimic qui est une plaie béante dans mon existence.« 

Guillermo Del Toro

 

Un vieil adage court depuis des années à Hollywood, maxime en forme d’avertissement de bon nombre de réalisateurs envers leurs confrères : « Si vous ne vous êtes jamais fait baiser par les Weinstein, c’est que vous n’avez jamais travaillé avec eux ».

Force est effectivement de constater que depuis le boom de leur société Miramax (et de sa filiale sœur Dimension Films), nombreuses sont les affaires de productions ou post-productions chaotiques imputées à ses frères fondateurs : Bob et Harvey Weinstein. Ce dernier gagnant même le doux surnom d’Harvey « Scissorhands » pour sa fâcheuse tendance à couper et remonter les films sans le bon vouloir du réalisateur (même si l’actualité le rattrape aujourd’hui pour des choses bien plus graves). Piranha 3D, Gangs of New-York, Cursed,… sont quelques exemples, chacun à leur manière, de la difficile lutte entre les garants financiers de l’industrie et les créatifs à leur service. Surtout dans ces studios qui ont désormais autant de squelettes dans le placard que de chefs d’oeuvres à Oscars, autant de réalisateurs traumatisés que de révélations explosives (Kevin Smith, Quentin Tarantino…).

Guillermo Del Toro, avec son second film Mimic, aurait pu faire partie de la seconde catégorie mais son expérience compliquée fut malheureusement un porte-étendard de la destruction en règle de la créativité telle que peuvent l’opérer les frères Weinstein. Et à une plus grande échelle, un exemple supplémentaire du mensonge hollywoodien de l’exotic touch. Celle qui veut qu’un réalisateur étranger apporte sa créativité et sa sensibilité à un film de commande américain avant de se faire broyer par la machine et de produire souvent l’inverse de l’effet -soit disant- voulu. A savoir un film sans personnalité.

Heureusement pour elle, Mimic est l’œuvre d’un cinéaste finalement plus fort que la machine, même si d’apparence ce ne fut pas le cas à sa sortie. Méconnu, mal aimé, jugé anecdotique dans la carrière d’un réalisateur aujourd’hui célébré par le milieu, Mimic finit, vingt ans après sa conception, par livrer ses noirs et passionnants secrets. L’occasion donc de découvrir ou redécouvrir ce que Del Toro qualifie d’enfant imparfait mais aussi d’une des expériences les plus importantes de sa vie. Et de la resituer comme l’œuvre légitime et fondatrice de sa filmographie qu’elle est.

Bref, histoire d’un monstre des plus attachants.

PARTIE I – LE MEILLEUR FILM DE CAFARD GÉANT JAMAIS FAIT

« Au milieu des années 1990, le producteur Michael Phillips (L’Arnaque, Taxi Driver, Rencontres du Troisième type) amène à Miramax un projet de film d’horreur : Mimic. Basé sur une nouvelle éponyme de Donald A. Wollheim, parue en 1942 dans Astonishing Stories, Mimic imagine des créatures géantes et mutantes se multipliant et envahissant le métro de New-York.

La version finale du film racontera, elle, l’histoire de Susan (Mira Sorvino), une entomologiste et de Peter (Jeremy Northam), un médecin du CDC confrontés à une maladie infantile mortelle à New-York. Cette dernière, véhiculée par les cafards, est contrée par le duo avec la création des Judas, cafards génétiquement modifiés sécrétant une enzyme tuant leurs congénères. La maladie est enrayée et trois années se passent. Susan et Peter forment désormais un couple mais peu à peu, ils s’aperçoivent que les Judas, prévus pour ne pas dépasser la première génération, ont mutés. Désormais humanoïdes et agressifs, ils se répandent dans les profondeurs de New-York en semant la mort.

MAIS nous sommes encore loin de cette histoire, revenons à nos cafards…

Miramax et Dimension Films, sa filiale spécialisée dans le cinéma de genre, mettent une option sur le projet de Philips avec l’intention de l’inscrire comme un court d’un film à sketches intitulé Light Years. Finalement, ce projet et Impostor (autre court prévu pour le film) finissent par se développer chacun en longs-métrages, laissant le dernier segment d’un certain Danny Boyle, Alien Love Triangle (avec tout de même Kenneth Brannagh, Courteney Cox et Heather Graham), orphelin de distributeur jusqu’en 2008.

Pour mettre en scène Mimic, le jeune réalisateur mexicain Guillermo Del Toro est choisi. Son premier film, Cronos, bête de festivals saluée par la critique et couverte de prix est une carte de visite en or. Au-delà de ce succès d’estime, qui attire les convoitises de studios capitalisant sur l’exotic touch, le sujet semble taillé pour le réalisateur. Passionné d’entomologie, Del Toro passait son temps enfant à capturer les insectes et à les étudier via des livres scientifiques. Les insectes sont au rang de ces obsessions premières (comme les mécanismes horlogers ou l’anatomie), et il en livre sa fascination plus avant en 2013, ne faisant que confirmer qu’il était l’homme de la situation :

« La nature à vraiment bien conçu les insectes. Ils inspirent le respect mais, pour autant, je ne les trouve pas du tout admirables dans leur manière de fonctionner, aussi bien socialement que spirituellement. Je crois que c’est la raison pour laquelle on les craint tant : ils n’éprouvent aucune émotion. Ce sont de vrais automates. C’est pourquoi ils servent de symboles à toute sorte de choses…Ils nous sont complètement étrangers. »

Jusqu’ici, c’est l’histoire Hollywoodienne classique, celle d’un jeune surdoué du cinéma de genre qui tente l’aventure américaine avec une œuvre de studio qui, miracle, résonne personnellement en lui. Pour l’épauler, Michael Phillips reste producteur exécutif (titre ici plus honorifique qu’autre chose) tandis que Bob Weinstein (président de Dimension) choisit Stuart Cornfeld et B.J Rack pour assurer la production. Weinstein ignore que les deux sont des proches de Del Toro et donc à même de couver le jeune prodige mexicain. En 2004, Rack confiera :

« J’ai travaillé avec Paul Verhoeven et j’ai produit l’un des films de James Cameron (NDLR : Terminator 2 – Le Jugement Dernier), mais Mimic est l’expérience professionnelle la plus éprouvante que j’ai vécue. J’avais l’impression d’être une prisonnière de guerre. »

Il faut dire qu’à peine son contrat signé, Rack se voit charger de virer son collègue Cornfeld (qui finalement restera en place). Mais jusqu’ici, tout va quand même plutôt bien.

Le scénario du film est confié à Del Toro en personne, épaulé de Matthew Robbins (Rencontres du troisième type, Miracle sur la 8ème rue,…), collaborateur qui signera plus tard pour Del Toro les scénarios de Don’t be afraid of the dark (une de ses productions) et de Crimson Peak. C’est dès le rendu du premier scénario que le studio impose des changements catégoriques au réalisateur et au scénariste notamment concernant les créatures du film :

« Les choses se sont mal passées dès le début. Dans le premier scénario, Matthew Robbins et moi voulions que nos créatures soient des gros scarabées nidifiant à Central Park, porteurs d’une bactérie, d’où le besoin de les contrôler.

Je n’oublierai jamais le jour où Michael Phillips, en train d’enlever ses chaussures durant la réunion, commença à dire : « Si c’est New-York, pourquoi pas les cafards ? »

J’ai senti le monde exploser en une vague d’horreur et tout de suite j’ai dit : « Écoutez les gars, nous ne devons pas faire ça sinon nous partons vers un film de cafards géants et il n’y a aucun moyen de dépasser ce concept de série Z. Nous serons peut-être capables de faire un film intelligent à partir de ça, mais le cafard, en lui même, est tellement un concept de nanar que créer un film autour de ça, nous n’y survivrons pas. »

J’ai perdu cette bataille car quelqu’un à la table à été très enthousiaste à l’idée : New-York, les cafards, c’était le mariage parfait, blah, blah, blah. Dès ce moment, j’ai été condamné à faire le meilleur film de cafards géants jamais fait. C’était le plus gros objectif auquel je pouvais prétendre avec Mimic mais, bon sang, j’ai essayé, ainsi que tout le monde dans mon équipe. »

Le climax du film, assez générique et hétérogène dans le produit final, devait aussi être d’une nature toute autre :

« A la base, Matthew Robbins et moi sommes venus avec une idée d’un immense essaim, où l’unique mâle baise toutes les femelles, comme chez les termites où il y a un seul roi. Pour appuyer cela, Matthew a imaginé une scène dégueulasse, où l’on voyait la course-poursuite finale juste après un accouplement, littéralement, et où le mâle courait après les héros avec la femelle toujours attachée à son pénis.

Ses deux corps en parfaite coordination, courant après eux dans les tunnels du métro, je trouvais que c’était une image brillante, mais le studio trouva l’idée répugnante et repoussante et la façon de vous contrôler facilement, c’est par le budget. C’était aussi, malheureusement, une idée très chère et donc supprimée. »

De ces premières réunions vont donc découler des semaines de réécriture aux rangs desquels on comptera plusieurs versions de Robbins et Del Toro, une version de John Sayles (Hurlements, Piranhas,…), une de Matt Greenberg (qui sera copieusement ignorée) et une d’un réalisateur disons plus qu’inattendu sur ce terrain fantastique.

« La version de John Sayles était ma préférée. Bien évidemment, le studio ne l’appréciait pas autant que moi car il voulait que nous expliquions plus les créatures. Je n’arrêtais pas de leur dire : « Plus vous en direz, plus vous ôterez leur magie ! ». Mais finalement, nous avons expliqué. Après John Sayles vint quelqu’un qui n’était autre que le très, très sympathique Steven Soderbergh… Il nous rendit une version vraiment dérangée que j’ai adorée. Je l’ai appelé pour lui dire : « Ce sont les meilleurs dialogues que j’ai jamais lus. C’est fantastique. » mais malheureusement, ça n’avait pas grand-chose à voir avec le film que nous allions faire. »

De cette version de Soderbergh subsiste d’ailleurs une seule scène, celle du prêtre traîné dans les égoûts dans le prologue.

L’enfer de réécriture dans lequel plonge alors le film épuise un nombre important de scénaristes et collaborateurs. Les sessions durent de 9h00 à 0h00 dans une ambiance houleuse et électrique. Chaque détail du script est sujet à analyse avec un pointillisme inhabituel de la part des Weinstein. Pas moins de cinq auteurs sont au travail sur le scénario. Pour B.J Rack, ce travail poussé en amont était du jamais-vu chez Miramax et, finalement, plutôt salutaire. De son propre aveu :

« Ils n’ont pas fait ça avec Scream (NDLR : leur production précédente) car le script était impeccable. »

Certaines méthodes paraissent cependant ubuesques. Un jour, bloquée sur un moment précis de l’histoire, l’équipe parle des scènes horrifiques d’Alien et de leur place précise dans la structure du métrage. Les Weinstein demandent alors aux assistants de regarder Alien et de prendre des notes. Quand 20 minutes plus tard, les résultats n’étaient toujours pas là, ils demandèrent à 10 personnes de regarder chacune un bout du film via 10 cassettes et de dicter les résultats à 10 autres. 45 minutes après, ils avaient leur liste. Et nous y reviendrons, mais cette liste à beaucoup servi.

Les personnages posèrent aussi divers problèmes. Avec ironie, Guillermo Del Toro se rappelle, en 2011, qu’il voulait que le personnage de Josh, flic joué par… Josh Brolin soit gay :

« Vous pouvez imaginer l’espérance de vie de cette idée avec le studio. Je crois que ça n’a pas survécu au-delà de la première version ou de la seconde. »

De même, le personnage de Manny (Giancarlo Giannici), le grand-père de l’enfant autiste Chuy (Alexander Goodwyn), a considérablement changé durant la réécriture, notamment parce que le premier choix de Del Toro, Federico Luppi (Cronos), n’était pas suffisamment bon en anglais. Pour faciliter la tâche, beaucoup des scènes dialoguées entre Manny et Chuy furent donc sabrées. Finalement interprété par Giancarlo Giannici, le personnage ne retrouva pas pour autant la place qu’il avait précédemment dans le script. Surtout dans son issue finale, bien différente des premières versions de la mort de Manny dont Del Toro a livré deux récits. L’un en 2011 :

« Giancarlo trouvait Chuy et il voyait le gigantesque mur où le mâle était en train de baiser toutes les femelles, la femelle attachée sur le pénis, etc… c’était un moment absolument cauchemardesque et le personnage de Giancarlo voyait les créatures venir vers lui et il se tranchait la gorge avec son rasoir en disant : « Dieu ne peut pas voir ça ». J’aimais beaucoup l’angle religieux que cela donnait au film. Cela disait “Et si Dieu nous avait abandonné ? Et si nous n’étions plus ses créatures préférées ? Si ces choses avaient pris la place?” mais tout ça s’est perdu et ça me manque sincèrement. »

Une fin dont la suppression est donc liée au changement du climax initial. La seconde version en 2013, est plus affirmée mais différente dans son sens :

« […] Il disait : « Ce dieu est aveugle », et il se tranchait la gorge. Il ne supportait plus de voir l’enfant qu’il aimait être heureux avec les insectes. Et le petit-fils ne réagissait pas à la mort de son grand-père, dans le scénario, ce qui était doublement choquant. C’étaient des bonnes idées, mais je ne sais pas si je les aurais exploitées, même dans de meilleures conditions. »

Au final, l’une des plus grandes batailles perdues par Del Toro dans la conservation de ses idées initiales fut sans aucun doute le personnage de Peter :

« […] Je voulais initialement qu’il soit interprété par Andre Braugher parce que je trouvais important qu’à la fin du film, nous ayons un enfant latino, Chuy, une Américaine, Susan, et un Afro-Américain comme personnage masculin principal et héros pour signifier que l’humanité survit. Pas l’humanité blanche seulement. Ce fut une grande bataille. Je l’ai perdue. Quelqu’un a eu une phrase horrible à ce sujet à un moment de la préparation : « L’Amérique n’est pas prête pour un couple interracial dans une production grand public de studio. ». J’étais horrifié et j’avais l’impression d’être retourné au Moyen-Âge. C’était une chose vraiment belliqueuse. »

Matthew Robbins, le co-scénariste, est aussi amer sur son expérience avec Mimic :

« Dès le premier jour, tout ce qui sortait des sentiers battus, la moindre notion originale a été battue en brèche. La ténacité de Bob Weinstein est telle que vous n’avez pas le choix. Il est tout en volonté et n’a pas une once d’originalité. [….] Bob envisageait le film comme une série B. » 

PARTIE II – LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES

Au-delà du script (pour lequel seront finalement crédités Robbins et Del Toro), le budget du film est aussi un sujet de discorde, les derniers films du studio, Scream et Une nuit en Enfer, ayant coûtés respectivement 16 et 17 millions. Or, le premier budget affiché de 22,5 millions est jugé trop élevé, surtout avec à la barre un réalisateur mexicain peu connu dont c’est le second film. Missionné pour ramener le budget à la somme habituelle, B.J Rack ne trouve pas à redire sur l’estimation initiale. Une somme réaliste et allouant un confortable budget de 3 millions aux effets-spéciaux. Bien évidemment, les Weinstein ne l’entendent pas ainsi et le ton s’envenime.

« Je le rappelais (NDLR : Bob Weinstein) en disant : « Écoute, il y a un moyen de régler ce problème, il faut se débarrasser des effets spéciaux. On n’est pas obligés de faire Alien. Ça peut ressembler à L’échelle de Jacob plutôt, à ce moment là je peux le faire pour 16 millions si tu collabores ». Il répondait : « Non ! Tu n’écoutes pas ! On te demande de travailler avec un budget et tu refuses. Tu es virée. »

Comme souvent avec les Weinstein, la menace est proférée avec véhémence mais aucunement suivie du licenciement évoqué. Cependant, les producteurs garderont tout du long une attitude agressive à l’égard de B.J Rack pour un film qui se fera finalement avec 30 millions de dollars. Raté !

Pendant ce temps, le tournage démarre à Toronto, lieu fétiche des Weinstein car peu cher et pouvant passer pour New-York à l’écran. Mais les ennuis continuent. La première scène tournée est aussi celle (magnifique) qui ouvre le film, à savoir des dizaines d’enfants sous moustiquaires dans un hôpital. Une récupération symbolique du contexte insectoïde du film et une ambition visuelle affichée d’emblée par le réalisateur. Bob Weinstein est alors furieux, proclamant qu’aucun hôpital ne ressemblerait à cela et que Del Toro essaye de faire un film d’art et d’essai avec des insectes. Ce que le réalisateur, loin de ce genre de considérations clivantes, ne démentira pas.

Peu à peu, le film envisagé par Weinstein et celui par Del Toro ne trouvent plus le fragile terrain d’entente initié par la préparation. Bob appelle à 4h00 du matin pour se plaindre des rushes qui ne font pas peur ou des décors qu’il ne trouve pas bons, se déplaçant même à Toronto pour surveiller derrière l’épaule de Del Toro et donner ses indications. La plus belle d’entre-elles restant probablement sa demande que la caméra fasse vroum (???) pour compenser l’atmosphère lente et sombre que le réalisateur installe.

La stupidité de certains des producteurs ne s’arrête pas là. Notamment concernant la création des insectes. Guillermo Del Toro raconte :

« […] Les Mimics, à l’origine, avaient des antennes, mais le retour que nous avons eu du studio, c’était un coup de téléphone furieux : « Ils ressemblent à des insectes. Les Mimics ressemblent à des insectes ! »

J’ai répondu : « Bien sûr, on développe les créatures depuis un an et demi, vous avez vu les designs, vous avez vu les maquettes, vous avez vu les modèles, vous avez tout vu et ce sont des insectes. »

« Alors, pouvez-vous les faire un peu plus comme des aliens ? »

« Je ne veux pas qu’ils ressemblent à des aliens. A ce stade, nous avons déjà des marionnettes fonctionnelles avec des servos, des animatroniques par téléguidage. Vous voulez qu’on recommence ? »

Et quelqu’un à sorti une grande phrase : « Pouvez-vous faire des dents plus grandes ? »

« Ils n’ont pas de dents. »

« Alors, montrez-plus leurs gencives ! »

« Ils n’ont pas de gencives ! Ils ont une bouche en plusieurs parties ! »

« Bon, pouvez-vous leur faire des cheveux ? »

« Ils n’ont pas de cheveux. Ce sont des insectes… »

Del Toro poursuit et met en lumière l’incompétence et la bêtise d’un producteur dont il ne cite pas le nom, le jour où celui-ci vint visiter le décor.

« Si vous n’avez jamais vu un décor de cinéma, c’est un complexe, une structure en bois vu de l’extérieur avec, à l’intérieur, le décor. Donc, nous avions deux dômes avec un tube pour les relier sur le décor des égouts […] c’était notre seul décor des égouts. Ça ressemblait, de l’extérieur à une haltère en bois.

[…] Ce producteur particulier arrive et regarde ça avant de dire : « Oh mon dieu…ça ressemble… »

Je lui dis : « Laissez-moi vous montrer les décors des égouts. »

Et il continue de regarder et me dit : « Oh mon dieu, on dirait un sous-marin ! »

Je réponds : « Non, non, non, le décor est à l’intérieur ! »

« C’est horrible ! Vous devez changer ça ! Vous devez le refaire car ça ressemble à un sous-marin »

« Non, non, non, c’est l’extérieur du décor. Vous devriez voir l’intérieur du décor. »

« Oh mon dieu ! Ça ressemble à un sous-marin de Jules Verne ou quelque chose comme ça. »

Et enfin, nous entrons et les décors sont ce qu’ils doivent être. Ils ressemblent à des égouts avec un tunnel. Et le producteur soupire de soulagement et dit : « Oh, c’est vraiment, vraiment mieux. »

« Merci, je suis content que vous l’aimiez. »

Et il dit, avant de partir : « Maintenant, vous devez me promettre que vous ne filmerez jamais l’extérieur. »

Tous les jours ressemblèrent à celui-ci »

Si ces anecdotes peuvent faire sourire, elles mènent néanmoins vers l’épisode probablement le plus humiliant de la production de Mimic : La tentative de renvoi de Del Toro par Bob Weinstein.

Après un visionnage des rushes, le producteur décrète que cela n’ira pas, fait le déplacement à Toronto et convoque le réalisateur :

« Tu n’es pas à la hauteur, tu dois laisser tomber : j’ai eu tort de te faire confiance, j’ai cru que tu ferais l’affaire et c’était une erreur. […] ton film n’est pas bon. C’est fini, tu rentres chez toi ce soir, on va recoller les morceaux avec quelqu’un d’autre à partir de demain. »

Mais Bob Wenstein craint la réaction de Mira Sorvino, l’actrice principale, quant au renvoi du réalisateur avec qui elle adore travailler. Sorvino est à l’époque l’une des actrices phares du studio. Wenstein incite donc Del Toro à aller dire à Sorvino qu’il abandonne de son plein gré, ne se pensant plus à la hauteur. B.J Rack, présente, intervient en faveur de son poulain sous le choc et refuse cette condition. Weinstein propose alors d’aller annoncer tous ensemble à l’actrice le départ du réalisateur. Cette dernière ne croit pas une seconde que la décision vient de Del Toro et explose de colère, menaçant d’arrêter le film. Elle est ferme, elle n’ira pas travailler le lendemain sans Guillermo et ne travaillera avec personne d’autre sur ce film.

Bob Weinstein use alors des obligations contractuelles comme moyen de pression mais la jeune actrice reste campée sur ses positions. Il faut dire qu’au-delà de son statut, elle dispose d’un atout en la personne de son petit-ami, réalisateur phare de Miramax : Quentin Tarantino. Consciente que les Wenstein prêteront une oreille attentive à leur chouchou, Sorvino demande à Tarantino d’intervenir auprès d’Harvey, réputé plus calme que son frère. Ce qu’il fait mais étonnamment sans véritable succès.

Bob engage deux autres réalisateurs maison : Ole Bornedal (Le Veilleur de Nuit et aussi producteur de Mimic) et Robert Rodriguez. Mira Sorvino, aidé de ses agents, négocie alors un montage des scènes déjà tournées par Guillermo Del Toro durant le week-end et la prise d’une décision collective après visionnage. Harvey se révèle très convaincu par le résultat, Bob aussi, du moins suffisamment pour arrondir sa décision et demander « seulement » une collaboration de Del Toro avec Bornedal. Ce que le réalisateur, maintenant en légère position de force, refuse.

Le tournage reste complexe et sous pression, Guillermo se voit court-circuité par deux fois. La première concerne toujours la production, au travers du travail de la seconde équipe. Trois réalisateurs (majoritairement Robert Rodriguez mais aussi Jeff J.J Authors et Rick Bota) se relayent pour tourner les scènes que Del Toro ne veut pas diriger ou que le studio juge nécessaires. En particulier des scènes de jump-scares, des inserts d’actions et des scènes d’explications. A l’image de propos qu’il réitérera sur Blade II ou Hellboy II, dont il a coupé des scènes entières d’explications, Del Toro est critique quant à ces éléments souvent imposés par les studios :

« Le public n’a pas besoin de comprendre un film, il a besoin de le vivre. J’ai tort ? Je veux dire, c’est quand la dernière fois que vous avez compris un film et que vous avez dit qu’il était génial parce que vous l’aviez compris ? Je dis merde à tout ça. »

Cependant, l’une des scènes préférées de Del Toro, l’attaque de deux enfants par un Mimic, a connu un sort particulier dans ce jeu entre première et seconde équipe.

« Une des équipes a été dirigée par Robert Rodriguez. Il a tourné sept jours je crois, ou huit et nous avons dû en refaire une grande partie. J’ai du la refaire. J’ai pu conserver mes story-boards pour cette scène particulière et donc la tourner exactement comme je le voulais. Pas un seul plan n’a été conservé de la seconde équipe et c’est l’une des scènes préférées de ma carrière. »

On ne sait si les deux hommes sont en animosité aujourd’hui, ce qui serait inattendu vu la bonhomie de Del Toro. Quoi qu’il en soit le réalisateur est encore capable de citer dans son film les plans de Rodriguez et les siens même au sein d’une scène qui mêle les deux.

En 2011, Del Toro aura cependant la chance de revenir sur son film et de procéder à son director’s cut. Rajoutant 10 minutes au métrage initial, il en profita justement pour expurger le film de la quasi-totalité des séquences de la seconde équipe.

« Ma première mission dans ce director’s cut, pour moi, c’était d’enlever toute la merde. Enlever toute la merde tournée par la seconde équipe […] Ce film me laisse avec la profonde conviction qu’il n’aurait jamais dû y avoir de seconde équipe. »

« Ce que vous voyez maintenant est complètement libéré – à 95% – de la merde de la seconde équipe. Pas de fausses frayeurs pour que les gens bondissent, pas de scènes d’explications inutiles, etc… »

« J’ai toujours dit que j’avais besoin de le faire. Je pouvais ainsi m’amender. Je n’avais pas pu faire le long-métrage que j’avais imaginé, mais je savais qu’il serait possible de proposer un meilleur montage. […] »

« […] C’est simplement une version plus proche de ce que j’aurais voulu faire. Il (NDLR : Le director’s cut) ne contient pas la fin que j’avais écrite, et elle n’existera jamais. Je n’ai pas imaginé une quelconque explosion pour mon dénouement, mais quelque chose de simple et de déroutant… »

 

Le second court-circuit, raconté aussi en 2011, tient lui du pur hasard (et de la rencontre des grands esprits) mais trouve finalement une issue heureuse concernant le générique :

« Quand nous préparions Mimic – au tout, tout début de la prépa – je suis allé voir un film qui utilisait, malheureusement, l’imagerie que nous cherchions. C’était Se7en de David Fincher.

J’étais choqué de devoir ainsi abandonner des tas d’idées que j’avais pour le design du film, mais une chose est restée dans mon esprit, c’est combien la séquence du générique était géniale. Le générique de Se7en était impeccable et il ouvrait une nouvelle ère. Nous sommes devenus obsédés à l’idée d’embaucher les mêmes créateurs : Kyle Cooper et Imaginary Forces.

L’idée c’était aussi de faire une blague subtile sur mon expérience dans la réalisation de ce film en punaisant un insecte avec en dessous la mention « Réalisé par ». Je peux enfin révéler pourquoi cette image est là »

De la douloureuse expérience que fut le tournage, Del Toro tira pourtant un riche enseignement :

« J’étais extrêmement stressé par ce que je devais apprendre pour filmer l’action. Après tout ce stress, j’étais comme une grenouille qui peut bouger ses jambes parce qu’elle est électrocutée. Je peux dire que c’était douloureux mais je remercie tout le monde pour la flexibilité que j’ai obtenue. »

Mimic sort le 22 août 1997 et rapporte 25 millions de dollars sous des critiques mitigées. Soit une déception critique comme public. Ce qui n’empêcha pas pourtant Dimension de produire deux suites en Direct-To-DVD.

« Quand j’étais enfant, je me demandais pourquoi les films d’Hollywood craignaient autant ? Après Mimic, je savais pourquoi. » [/toggler]

PARTIE III – 20 ANS PLUS TARD…

Aujourd’hui, 6 ans après que Del Toro ait pu « réparer » son film, Mimic dépasse sa case de curieuse série B pour opérer une véritable fascination. Produit complet de sa fabrication, Mimic est un film incarnant de manière inconsciente sa propre gestation contrariée au travers d’un récit déjà entièrement tourné vers la question de l’enfantement. Mimic ne parlant de rien d’autre que de la névrose de créer, et par extension de procréer.

Ainsi, le couple formé par Susan et Peter n’arrive pas à avoir d’enfant malgré les techniques farfelues et les tests réguliers. En filigrane, une peur sourde se dessine pour Susan : être stérile. Or, si elle n’a pas d’enfant, Susan a bel et bien enfanté avec Peter trois ans auparavant. Le Judas, cette création salvatrice, cet insecte génétiquement modifié, ce miracle pour l’humanité EST son bébé. Elle l’a conçu de toutes pièces puis l’a abandonné à son sort, une mort programmée une fois l’objectif atteint. Elle a abandonné son premier enfant. Or, dans ces tunnels moites courant sous New-York, métaphore évidente de l’utérus, la vie a trouvé un chemin et le Judas s’est développé pour devenir le Mimic. Il a grandi, pris des attributs humains jusqu’à pouvoir désormais sortir et, à terme, être littéralement accouché par les égouts. D’où la réflexion des employés du service des eaux usées devant leur trouvaille d’un cadavre de Mimic : « Je crois que c’est un enfant. »

L’embryon insectoïde est ainsi devenu un être revanchard, une plaie du passé revenue se rappeler douloureusement à Susan. Or, ce n’est qu’en décidant de régler la question de ce « bébé » monstrueux (chose qu’elle décide sans s’apercevoir que son test de grossesse vire au positif), de descendre dans cet égout utérin pour en finir avec sa monstrueuse création qu’elle peut se libérer de la « malédiction » de ne pouvoir avoir d’enfant. Et le sort la récompensera doublement puisque au-delà de sa grossesse annoncée par Peter, il est assez admis dans la fin que l’orphelin Chuy sera adopté par le couple.

C’est ici que le modèle de la saga Alien semble un mantra presque grossier, imposé (on le disait) lors des réécritures. Une brève liste permet de le constater :

  • Les égouts remplacent un Nostromo qu’on ne présente plus comme métaphore évidente de l’utérus.
  • L’instinct maternel de Susan avec Chuy renvoie à celui de Ripley (dont la fille est morte) avec Newt dans Aliens. Les deux enfants sont d’ailleurs mutiques et traumatisés tous les deux. Et le climax voit la femme, improvisée mère, défendre bec et ongles dans un duel son petit d’adoption en lâchant une punchline badass.
  • Le mode de reproduction des Mimics est semblables à celui des Xénomorphes, horreur grouillante et suintante où le liquide amniotique se mêle aux sécrétions sur des œufs disposés comme autant de fœtus.

Bref, au jeu de l’originalité thématique et narrative, Mimic perd des points en apparaissant comme un rip-off évident de la mythique saga initiée par Ridley Scott. Et clairement, c’est son exécution par Del Toro, dans un véritable fourmillement visuel appliqué, qui lui permet d’en apparaître comme l’un des rares rejetons recommandables (là encore, une histoire de filiation pirandellienne). Bien entendu, ce n’est pas la reprise de la dialectique maternelle travaillée par Alien qui est ici fascinante mais comment elle opère en miroir avec le calvaire vécu par Del Toro et son issue tardive mais positive.

Plein de bonnes intentions, Del Toro (Susan) veut faire ce qui lui semble juste, en l’occurrence un bon film. Il pose de bonnes bases (Le Judas) mais après trois ans de gestation (soit le cycle moyen d’un film), cette œuvre mute en autre chose et devient un monstre (Le Mimic). Il devient, pour Del Toro, cette aberration monstrueuse, ce film de foire destiné à effrayer les ados quand son ambition était tout autre, soit produire un film d’horreur d’ambiance différent et personnel. Ce n’est qu’en replongeant dans les égouts où le film est (l’oubli, la sous-estimation) qu’il pourra affronter cette œuvre imparfaite, la corriger et remonter à la surface avec le film qu’il avait en tête, son Director’s Cut, différent mais point monstrueux (Chuy).

Cette double-lecture, peut-être capillotractée, n’en est pas moins véritable objet vertigineux d’un film ô combien important dans la carrière de son auteur. Au-delà du gap qualitatif édifiant entre la version cinéma et le Director’s Cut, c’est bel et bien les germes de tout le cinéma de Del Toro qui sont ici déjà présentes. Les plus frappantes s’exprimant dans la charte graphique d’un film généreux qui montre déjà la fascination de l’artiste pour la cohabitation, au sein d’un même plan, du bleu et de l’ambre ainsi que l’utilisation copieuse des fameux glowsticks. Les deux pôles, froid et chaud, du spectre s’alternent, se chevauchent et dominent successivement une palette chromatique riche, chose que l’on retrouvera dans Blade II ou The Strain, œuvres jumelles de Mimic. Et plus généralement dans la carrière d’un Del Toro fasciné par la couleur.

Mimic est aussi la confirmation, après Cronos, d’un soin absolu de Del Toro dans ses cadres, sa direction artistique et ses effets visuels. Nombreux sont les films du même acabit que Mimic, très peu peuvent se vanter de créer de pareilles images. La station de métro abandonnée, les couloirs suintants, l’église,… Tous ces décors (signés par l’excellente Carol Spier qui officiera aussi sur Blade II et Pacific Rim) sont maximisés pour franchir l’autre seuil, soit la recréation d’environnements crédibles par le prisme de l’imaginaire de son auteur. Privilégiant un maximum d’effets visuels mécaniques et pratiques, Del Toro (qui vient des SFX à la base) protège ainsi une bonne partie de son film des affres du temps alors que les rares CGI présents sont déjà datés. Mais pour un film vieux de 20 ans, l’admirable allure affichée et la beauté envoûtante amenée par le numérique prouve qu’un grand cinéaste était né.

Mimic est également un ballet séminal et fascinant des nombreuses figures qui traverseront le cinéma de Del Toro. Pêle-mêle, on trouve bien sûr la fascination pour les insectes déjà présente dans Cronos (et qu’on retrouvera dans Le Labyrinthe de Pan, Crimson Peak,…), l’anatomie avec les scènes de dissection (Blade II, Hellboy, The Strain, Pacific Rim,…), la présence du CDC et ses combinaisons irréelles, l’idée d’un monde souterrain mystérieux et fantastique (Pan, Hellboy II,…), la perméabilité d’un enfant « autre » au merveilleux (Chuy nommant un Mimic Mr Funny Shoes, comme s’il était L’Homme Tordu), la notion de groupe hétéroclite face à l’adversité, la relation paternelle,… . En somme, tout un socle thématique que, de film en film (et également sur d’autres médiums), Del Toro va travailler sur différentes strates, différentes échelles mais toujours avec une incroyable cohérence et la générosité qui le caractérise.

Premier film américain du réalisateur, Mimic est aussi une œuvre fondatrice pour l’incarnation complète du statut de son auteur à l’époque. Au-delà de la mise en abîme des affres de sa création déjà explicitée, Del Toro, mexicain venant tourner aux États-Unis, porte forcément son regard d’étranger sur la société américaine et l’inscrit dans la dialectique de son film :

L’Eglise servant de passerelle entre le monde souterrain des Mimics et la surface abrite les affaires clandestines d’un monde criminel interlope, celui des Triades. Lors de l’évacuation du lieu, non sans ironie, Del Toro fait dire à un policier d’origine asiatique recueillant le témoignage d’une immigrée effrayée : « Les Chinois, mec. Ils viennent avec des trucs assez sauvages. ». Comme si déjà, il y avait altérité totale entre ces êtres malgré des origines communes. De même, les personnages de Manny et Chuy sont des immigrés italiens dont le travail est de cirer les chaussures des passagers du métro. D’où l’ironie, plus tard, de voir Manny frotter les parois du métro avec les glandes des Mimic quand son travail est de lustrer les chaussures !

De même, le monde souterrain que nous sommes amenés à visiter dans la deuxième partie du film apparaît comme le refuge des marginaux, clandestins et immigrés de New-York. Ceux qui sont donc exclus (ou qui s’excluent) de la société normée et réinventent une civilisation (on y trouve des peintures rupestres montrées comme vestiges) dans les soubassements du peuple d’en haut. La société produit donc ces « monstres » que nous mettons à l’écart au moindre signe d’altérité quand bien même leur humanité ne fait pas de doute. Ainsi, hors de notre vue, nous pouvons les ignorer même si, à l’image de Susan, ils hurlent à l’aide en dessous de nos pieds.

Assimilée aux cafards, cette « sale vermine grouillante » est piétinée par la société, on cherche à désinfecter la ville de ces cancrelats (clochards, immigrés illégaux,…) sans autre but que la revendication de son territoire et de sa supériorité sur un « ennemi » plus nombreux mais aussi plus faible donc maîtrisable par la force. On l’accuse de tous les mots (saleté, maladie, crime, chômage,…), on le traque dans les coins, on embauche des désinfecteurs pour gazer ces nuisibles qui prolifèrent et volent espace et nourriture dûment gagnés. Ou l’on donne un bon coup de talon pour s’en débarrasser car leur vue nous répugne. L’insecte comme métaphore de tous les cadavres sous les chaussures cirées de la civilisation.

Les antagonistes du film, les Mimics, sont donc le prolongement fantastique de cette peur de l’immigré (et de tout ce qui vit à la marge par extension). D’abord alliés utiles qui permettent le génocide des cafards New-Yorkais responsables d’une maladie infantile mortelle (leur « travail »), ils évoluent ensuite et prennent conscience de leur statut. Au même titre que leurs congénères exterminés, ils deviendront des parasites pour l’homme, leur survie et leur expansion ne peut donc passer que par la mort de leur prédateur naturel. Une scène montre d’ailleurs comment les Judas se sont adaptés pour montrer face humaine à la surface et ainsi mieux prendre la place suivante dans l’évolution. Ils veulent, légitimement, notre place ce qui recoupe nombre de propos nauséabonds quant au « vol » du travail par les immigrés, ici placé d’un point de vue d’équilibre et de justice naturelle. Maintenant, ils sont de l’autre côté du bâton et ne se laisseront, à raison, pas faire.

Cette peur d’une masse autre prenant la place, dite légitime, de l’humanité rejoint évidemment le traitement de la figure vampirique opéré par Del Toro dans Blade II ou The Strain. Un traitement plus proche du zombie que de Dracula fonctionnant sur l’idée d’une masse multiple et animale habitée par l’esprit de ruche, compensant l’intellect par le nombre. Le monstre a ici (presque) visage humain et c’est son altérité qui le destine à en prendre la succession. L’homme n’a donc d’autre choix que de se battre pour sa survie ou retourner la stratégie de l’adversaire, comme ici dans Mimic en s’aspergeant des hormones contenues dans les glandes des Mimics pour passer inaperçus (là aussi un gimmick des films de zombies). Si la logique des histoires de Del Toro veut toujours que le héros (humain souvent, monstre parfois) enraye le grand remplacement prévu, elle n’est pourtant pas révélatrice de la pensée du réalisateur.

Dans Mimic, l’humanité est montrée comme faillible, lézardée d’inégalités sociales (les enfants de la cité cherchent des insectes contre de l’argent) et d’hypocrisie. La religion elle-même devient la devanture du crime organisé. Comme le dit si bien Manny à propos de l’église en face de chez lui : « Ce n’est n’est pas un lieu saint ». D’ailleurs le panneau en néons lumineux (Jesus Saves) qui la borde ne voit pas s’allumer la moitié des lettres. Mimic est, à ce titre, une œuvre remplie de symbolique religieuse mais aucunement support d’un discours théologique sinon l’avènement de l’Apocalypse insectoïde après le remplacement de Dieu par l’homme.

Dieu a créé les hommes à son image, leur donnant également le pouvoir de créer, eux aussi, la vie. Dès lors que l’homme bouleverse l’équilibre reproductif et utilise ce pouvoir pour changer les lois de la nature (la création des Judas par Susan), il se met au niveau de Dieu et donc le remplace. Et en créant les Judas, l’homme met aussi en action, tel Dieu, la condition de son annihilation. A l’image du mythe de Frankenstein, la création se retournera fatalement contre son créateur, le fera disparaître et le remplacera. Les Mimics sont ainsi les anges noirs de cette apocalypse, exterminateurs de l’espèce humaine vivant au sein d’une cathédrale souterraine infernale et suintante qui réplique aussi leur nature première d’insectes. Comme l’explique d’ailleurs Susan face à un terrarium avant de plonger dans celui, grandeur nature, de New-York. Ces êtres supérieurs pénétrent notre monde par le biais d’une Eglise délabrée et ont pris soin d’en assassiner la parodie de prêtre en l’emmenant avec eux dans les profondeurs. De même, lorsque Susan s’aperçoit de son erreur, il est trop tard pour obtenir l’absolution qu’elle souhaite. Pour Del Toro, l’homme a ce qu’il mérite et il est certain que sans la mainmise du studio, la fin aurait probablement, si ce n’est pris fait et cause pour l’insecte, au moins laisser planer le trouble.

En cela, si la métaphore religieuse parcourt tout le film (notamment au cours de plans magnifiques dans le quartier de Manny et Chuy), ne nous trompons pas sur la pensée très darwiniste de Del Toro. Le réalisateur présente ici ni plus ni moins qu’une licence poétique sur la question de l’évolution. Les différentes taglines associées aux affiches ainsi que la phrase, ouvrant l’un des fameux carnets de Guillermo consacrés à Mimic, sont claires : Un bond dans l’évolution, l’évolution est de leur côté.

En cela, quand nous disions de Susan qu’elle avait enfanté le monstre, on pourrait bien entendu l’appliquer à l’humanité entière contenue dans la ville de New-York. Une mégalopole où peut régner une certaine animosité, notamment dans certains quartiers défavorisés à l’époque du film. Telle une rivière de slime (S.O.S Fantômes 2), le Judas s’est chargé de la haine du dessus pour la vermine du dessous et il est devenu le Mimic. Or, qu’est-ce que le Mimic sinon, étymologiquement, la réplique et l’imitation. Le Mimic, dupliquant son prédateur, copie littéralement nombre de nos attributs humains et nous renvoie, au final, le miroir monstrueux de notre humanité délitée. Nos pires travers s’incarnent en un être supérieur, bébé névrotique (à la manière de Chromosome 3) grandissant dans l’utérus de la Grosse Pomme. Sauvage, violent, solidaire, nombreux et prêt à prendre notre place.

Aussi fascinant et cohérent soit-il à l’orée de la carrière à venir de son auteur, Mimic demeure malgré tout imparfait. Rated R à sa sortie, le film offre certes quelques moments peu ragoûtants mais contourne le gore attendu par des astuces parfois drôles (le pot de peinture qui explose à la place du crâne du prêtre), souvent logiques (la pénombre) mais se résumant la plupart du temps à des valeurs de cadres brouillonnes, agitées et finalement génériques. En somme, pour un film d’horreur par Del Toro, les morts y sont peu inventives ou impressionnantes. De même, la filiation avec Alien citée précédemment handicape plus sérieusement le métrage quand l’une des scènes copie exactement celle du chat dans le film de Ridley Scott et une autre la scène des oeufs dans Aliens – Le Retour.

On passera aussi sur le personnage de Leonard (Charles S Dutton) flic black sympathique mais caricatural. Outrancièrement bavard, grossier et colérique, ce dernier remplit une fonction sacrificielle clichée de bon side-kick mourant pour sauver le groupe (les 90’s…) après s’être improvisé spécialiste des métros. Les personnages de Josh Brolin et Giancardo Giannici sont aussi sacrifiés malgré l’excellente direction d’acteurs.

Si Del Toro n’a pas encore révélé la fin prévue initialement et regrette toujours celle donnée, on ne peut qu’effectivement déplorer aussi la résolution spectaculaire proposée (une immense explosion de gaz) qui tranche avec le métrage d’atmosphère construit en amont.

Les échecs sont plus riches d’enseignement que les succès. C’est heureusement le credo pris par Guillermo Del Toro sur son expérience avec Mimic. Conscient de s’être perdu à Hollywood, le réalisateur partira en Europe tourner un film plus personnel : L’Echine du Diable. Ce dernier lui offrira une consécration critique et lui permettra de revenir plus fort aux Etats-Unis pour assurer Blade II. Désormais au fait des règles des studios, Del Toro s’avérera plus en maîtrise, capable de naviguer entre son exigence et celle des majors jusqu’à finalement prendre le pas et véroler la machine de l’intérieur. Del Toro prend ainsi une revanche sur Mimic à travers toutes ses oeuvres postérieures par l’affirmation grandissante et incontestable aujourd’hui qu’il est le capitaine de son propre navire. Abjurant toute distinction entre cinéma d’auteur et mainstream pour faire de chaque film une oeuvre personnelle. Offrant Le Labyrinthe de Pan et Pacific Rim avec égale honnêteté, générosité et fierté. Faisant vibrer comme un mantra l’idée de choisir sa voie en restant fidèle à soi-même et aux monstres, comme il le clamait récemment pour The Shape of Water, lion d’or à Venise.

Voilà ce qu’est Mimic pour Del Toro, une chute à cheval permettant de se remettre en selle plus fort que jamais. Avec l’idée de ne jamais retomber. Et à la vue de la carrière du bonhomme, remercions chaque jour Mimic d’exister.

 

SOURCES :

« Cabinet de curiosités : Mes carnets, collections et autres obsessions », Guillermo Del Toro et Marc Scott Zicree.
Comingsoon.net, « 9 crazy things I learned about Mimic from Guillermo del Toro’s Blu-ray commentary »
« Sexe, mensonges et Hollywood », Peter Biskind.

Auteur : Adrien Beltoise

Y/CON : les artistes LGBTQ ont leur salon !

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Anciennement baptisée Yaoi Yuri Con, la 6ème édition de la Y/CON a ouvert ses portes les 14 et 15 octobre 2017. Projections (Black Mirror, Sekai Ichi Hatsukoi…), conférences, Maid & Butler Café…les animations se succèdent pour élargir vos horizons avec un objectif : promouvoir la culture LGBTQ+.

Créée en 2009 à Lyon par Valentine Tézier, l’association Event Yaoi comptait au départ 5 personnes fans de Yaoi*, une littérature d’origine japonaise mettant en scène l’homosexualité masculine. Le groupe s’étend aujourd’hui à près d’une centaine de participants dont 30 actifs, 20 associés ponctuels et 45 bénévoles qui s’engagent à promouvoir tous types d’homo-fictions (Yaoi, Yuri, bara, gay, lesbien, MxM, FxF…) à travers l’Europe et jusqu’aux Etats-Unis et au Canada.

Au-delà du militantisme et des revendications politiques induites par le mouvement LGBT, Event Yaoi se veut un organisme culturel, passif mais passionné, dont l’ambition est d’enrichir et de partager les œuvres artistiques relatives à l’homosexualité. Elle dirige d’ailleurs les Éditions YBY, acronyme de You, Be Yourself !  (recueils, nouvelles, romans et BD) dont les bénéfices sont réinjectés dans l’association.

Depuis 2011, Event Yaoi offre aussi un espace de rencontre pour les adeptes de ces genres un peu à part : le salon Y/CON. Une fois par an, cet événement se déroule dans un cadre volontairement singulier et authentique : une péniche, un cirque, un hippodrome…


Cette année, la Y/CON a organisé sa 6ème édition dans l’espace Congrès Les Esselières de Villejuif. Un lieu qui enchante tant par son style rétro que son ambiance cabaret (tapis rouge et rideaux de velours cramoisi…) et qui réunit des invités d’univers variés (cinéma, littérature, web…), des fidèles et des curieux autour d’une même passion.

L’an dernier, le journal Le Monde s’est intéressé de près à l’événement et à la littérature Yaoi et leur a dédié un article des plus pertinents que vous pouvez consulter ici. Preuve que le mouvement est en marche. Lentement mais sûrement, la culture LGBT se fait une place en touchant le coeur du public et en tempérant les idées reçues lors de ce rassemblement convivial et bienveillant !

David Halphen, réalisateur et scénariste (Le Clou, Slick, Les Incroyables Aventures de Fusion Man) participait ce week-end aux ateliers et discussions. Dans le cadre du projet « 5 Films contre l’Homophobie » soutenu par L’INPES, le cinéaste a mit en scène un héros homosexuel, Fusion Man (joué par Raphaël Personaz, L’Affaire SK1) dans une parodie de super-héros. Le casting ne manquera de piquer l’intérêt du public adulte et adolescent puisqu’il comprend Frédéric Chau (Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu), Félix Moati (LOL, Hippocrate, Libre et assoupi…) ou encore Patrick Ligardes (Brice de Nice).

https://www.youtube.com/watch?v=jZwTpJiOAeo&t=1s

La bloggeuse et youtubeuse Mademoiselle Cordélia (Mx Cordélia et Princ(ess)e) était également présente sur le site aux côtés de Alice in Animation, aussi connue comme Alice In The Morning, une vidéaste proposant des analyses argumentées sur les animations genrées et stéréotypées françaises.

La bulle littérature recelait des artistes hauts en couleurs qui ont pu débattre autour de leurs sujets de prédilection lors de conférences et autres rencontres passionnantes : Marie Sexton (Song of Oestend gratifié du Rainbow Award 2011), KJ Charles (An Unnatural Vice (Un Vice Anormal) ), Céline Etcheberry (Les Mots d’Eden), Lizzie Crowdagger (La Chair et le Sang), et bien d’autres encore…
Les auteurs de BD et illustrateurs ne manquaient pas à l’appel notamment Nawak (La France en rose et bleu), Sophie Labelle (Assignée Garçon), Caly (MaHo•Megumi ), Monsieur Q (Sous le lit), etc.


La Y/CON, c’est aussi l’occasion de projections orientées LGBT: les séries Gaycation ou Black Mirror, les mangas animés Sekai Ichi Hatsukoi et Osomatsu-san… Ce salon des homo-fictions, c’est surtout un lieu de rencontres où chacun peut s’exprimer en toute liberté et dans la bonne humeur au travers d’activités ludiques et décomplexées : Cosplay, Karaoké coréen ou japonais, Maid & Butler Café et ses brioches-pénis rigolotes !

Vous pouvez d’ores et déjà noter la date de la 7ème édition de la Y/CON :

les 1er et 2 Décembre 2018.

D’ici là, Event Yaoi va mettre en place les Y/MUP, de nouvelles occasions de débats et de partage.

*L’acronyme YAOI aurait deux origines : « YAma nashi, Ochi nashi, Imi nashi » qui signifie « Pas de point culminant, pas de sens et pas de résolution » et/ou « YAmete ! Oshiri ga Itai ! », littéralement « Arrête ! J’ai mal aux fesses ! ». Comprenez-le comme vous voudrez...

Mr. Mercedes, la recette d’une adaptation réussie

En adaptant Mr. Mercedes, David E. Kelley montre ce que l’on peut faire en prenant au sérieux les romans de Stephen King.

Synopsis : 2009. Depuis le milieu de la nuit, de nombreux chômeurs de Bridgton, Ohio, se pressent à la porte d’une foire à l’emploi. Une Mercedes arrive et, sans prévenir, fonce dans la foule, tuant une dizaine de personnes. Deux ans plus tard, Bill Hodges, l’inspecteur qui a enquêté en vain sur ce crime et qui est désormais à la retraite, reçoit sur son ordinateur des messages d’un homme qui dit être le tueur à la Mercedes.

Cette année 2017 est très riche en adaptations du King. Hélas, les séries inspirées de ses romans peinent toujours à convaincre : après la catastrophique Under the dome, The Mist ne parvient pas vraiment à relever le niveau.

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Très vite, ce Mr. Mercedes se démarque. L’attaque criminelle qui ouvre la série mise sur une réalisation sobre, qui ne cherche pas à multiplier les effets choc. Et c’est cette sobriété même qui permet à la scène d’atteindre son objectif : montrer la tragédie de ces victimes.

La saison va constamment jouer sur ce même principe. Il faut dire que David E. Kelley, le créateur de la série, est déjà un vieux routier des productions télé : La Loi de Los Angeles, Un drôle de shériff, Chicago Hope, The Practice, Ally McBeal… Il n’a plus à prouver son talent, et on le voit à l’œuvre ici.

Rythme lent pour une ambiance angoissante

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Après la scène d’introduction, la série se concentre sur les deux antagonistes : d’un côté Bill Hodges, officier de police à la retraite, et de l’autre Brady Hartsfield, le tueur. C’est là que l’amateur des romans de King se dit qu’il a enfin une adaptation sérieuse. En effet, chez l’écrivain, l’horreur n’est jamais une fin en soi, elle ne surgit pas de nulle part elle découle directement de la psychologie des personnages. C’est parce qu’elles oublient cela que la majorité des adaptations restent superficielles. Et c’est justement cela qui va servir de base à Mr. Mercedes : une plongée dans la psyché de ses personnages.

D’où le rythme lent de la série. Certains s’en plaindront : Mr. Mercedes ne cherche pas à faire une surenchère de scènes gore. La série suit son petit rythme qui non seulement n’empêche pas la tension de s’installer progressivement, mais qui aboutit, en fin de saison, à des épisodes où l’ambiance devient de plus en plus insoutenable. Au lieu de nous dire d’un coup que Brady est un instable mental, les scénaristes préfèrent nous faire ressentir cette instabilité. Le résultat est nettement plus probant : une ambiance installée lentement mais méticuleusement vaut mieux que des hectolitres d’hémoglobine ! Et lorsque l’on arrive aux derniers épisodes de cette première saison, le suspense est dense et l’atmosphère franchement angoissante.

Personnages marginaux

Donc, Mr. Mercedes va s’intéresser à ses personnages.

D’un côté, Bill Hodges. Policier à la retraite, il est devenu une sorte de loque humaine imbibée d’alcool. Se sentant inutile, il est rongé par le remords de toutes les enquêtes qu’il n’a pas su mener à leur terme, en particulier celle du tueur à la Mercedes. Autour de lui va se former toute une communauté. Il y aura Jerome Robinson, jeune étudiant à l’avenir prometteur ; Holly Gibney, jeune femme mentalement fragile mais très douée en informatique ; Allie, la propre fille de Bill, qui cherche tous les moyens pour attirer l’attention de ses parents ; Lou Linklatter, vendeuse spécialisée en informatique, ou encore Deborah Hartsfield, la mère du tueur, ancienne gloire du lycée devenue, elle aussi, une alcoolique et développant avec son fils une relation fortement teintée d’inceste.

Autant de personnages qui ont tous un point commun : ils sont les perdants du Rêve Américain. Ce sont ceux que l’Amérique laisse sur le bord de la route, des marginaux qui soit sont trop vieux, soit n’ont pas la bonne couleur de peau ou les bonnes préférences sexuelles (Lou est lesbienne, et cela lui sera reproché à longueur de série par les clients du magasin où elle travaille). Du coup, chacun de ces personnages a, à un moment ou à un autre, quelque chose à prouver. Bill veut prouver qu’il est encore capable d’arrêter un tueur. Holly veut prouver qu’elle n’est pas la folle qui parle toute seule. Jerome veut prouver que l’on peut être noir, venir d’un quartier pauvre, et réussir ses études. Même Deborah a un sursaut d’orgueil qui la pousse à vouloir changer de vie.

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Stephen King lui-même fait une petite apparition lors d’un épisode

Portrait d’une Amérique désabusée

Au-delà même du suspense de son enquête ou de la profondeur psychologique de ses personnages, Mr. Mercedes se démarque aussi, comme le roman dont il est l’adaptation, par une description critique de l’Amérique moderne. Un pays qui laisse de côté une partie de plus en plus importante de sa population. Que la série commence lors d’une foire à l’embauche, où les chômeurs se pressent par milliers, montre bien l’état désastreux du pays, aussi bien économiquement qu’humainement.

Les États-Unis de Mr. Mercedes, c’est aussi le pays de la violence et de la parano. A ce titre, Brady ressemble plus à un symptôme, le symptôme d’un pays malade qui pense que seul le recours à la violence peut changer les choses. Pire : lorsque le tueur, pourtant décrit dès le début de la série comme un psychopathe monstrueux, s’en prend à un fasciste, le spectateur est presque content, comme si cette auto-justice constituait la seule réponse possible à la violence de la société.

En bref, Mr. Mercedes réunit tout ce qu’il faut pour réussir une bonne adaptation de King : de bons personnages, un rythme qui permet d’installer lentement mais sûrement une ambiance de plus en plus angoissante, du suspense, et même une critique à peine voilée du modèle social américain. L’ensemble fournit ce qui est sans doute la meilleure adaptation d’un roman de Stephen King que l’on ait vue depuis très longtemps et qui, fort heureusement, est renouvelée pour une saison deux (qui devrait donc, en toute logique, être l’adaptation du roman Carnets Noirs).

Mr. Mercedes: bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Igyy_rnaw-Q

Mr. Mercedes : fiche technique

Créateur : David E. Kelley
Réalisateurs : Jack Bender, Kevin Hooks
Scénario : David E. Kelley, Sophie Owens-Bender
Interprétation : Brendan Gleeson (Kermit William « Bill » Hodges), Harry Treadaway (Brady Hartsfield), Jharrel Jerome (Jerome Robinson), Breeda Wool (Lou Linklatter), Kelly Lynch (Deborah Harstfield), Justine Lupe (Holly Gibney), Scott Lawrence (Pete Dixon), Robert Stanton (Anthony « Robi » Frobisher).
Photographie : Armando Salas, Yaron Levy
Montage : David Eisenberg, Cedric Nairn-Smith
Production : Peter Chomsky, Kate Regan, Ellen Stafford, Brian Walsh
Sociétés de production : David E. Kelley Productions, Nomadicfilm, Temple Hill Entertainment, Sonar Entertainment
Société de distribution : Audience Network
Genre : policier
Durée : 10 X 55 minutes

Etats-Unis – 2017

Festival Lumière 2017 : La Vérité, portrait acide d’une femme de son époque

Dans le cadre du Festival Lumière, Henri Georges Clouzot est mis à l’honneur. Aujourd’hui, c’est son film La Vérité qui nous est montré, une somptueuse étude de caractère durant le déroulement d’un procès à charge où le portrait d’une jeune femme de son époque va resurgir de plein fouet.

Premièrement, le film est inspiré d’une affaire retentissante des années 1950 : celle de Pauline Dubuisson. Mais cette fois ci, Pauline est remplacée par un personnage fictif : celui de Dominique, elle-même remplacée par une actrice, Brigitte Bardot, tout bonnement incroyable. Le titre de l’œuvre, La Vérité, est significatif de l’envie même du scénario : relater un procès et son jugement tout en essayant de comprendre les péripéties qui ont fait que nous sommes arrivés aux soupçons en question qui accusent une femme d’avoir assassiné son amant. Mais au lieu de s’inscrire dans le cadre des films de prison ou d’œuvres purement judiciaires, Henri Georges Clouzot insère parfaitement ses temporalités à la fois visuelles et de récit, pour construire le portrait d’une femme en quête d’une liberté qu’elle n’aura sans doute jamais.

A l’image de ces nombreux plans qui montrent Brigitte Bardot seule dans son box dans cette grande salle de tribunal face à un parterre d’avocats ou de citoyens venus pour « brûler la sorcière », la jeune Dominique vociférera dans le vide, criera sa fureur face à une meute en quête de sang. La Vérité, c’est presque une affaire de vengeance : celle d’une société qui n’aime pas ce genre de jeunes femmes et la vengeance de cette jeune femme qui espérait dépasser sa propre condition de ménagère qui reste à la maison faisant des bons petits plats. Dominique n’était rien de tout cela : oisive, dépressive, elle voulait juste boire la vie comme elle buvait des coupes de champagne. Le film déploie ses rouages entre scènes de procès et flashbacks nous remémorant les instantanés d’une histoire amoureuse douloureuse, sensuelle, clivante, le genre de quête de l’être aimé impossible.

Henri Georges Clouzot , au-delà de son intelligence formelle, à la fois dans la cadre mais aussi dans le découpage, qui voit les époques interférer entre elles sans qu’il y ait ingérence de jugement, arrive à construire une œuvre riche qui marche sur la superposition de plusieurs dualités : celle entre la raison et la passion, le chaud des émotions et le froid des reconstitutions judiciaires, l’envie de liberté et une morale réactionnaire, et le miroir entre le personnage de Dominique et le reflet d’une Brigitte qui semble par moments jouer son propre rôle face aux journalistes qui l’épient à la moindre minute au moment de sa starification. De ce fait, le récit devient déchirant : car à travers la vie de Dominique, c’est une société qui se matérialise devant nous, ce sont tous les stigmates d’une jeune femme du début des années 60 qui se dessinent avec sa rébellion et son incandescence physique.

La performance de Brigitte Bardot offre une grande gamme d’émotions, allant du froid au méprisant jusqu’à la sensualité abandonnée. Aussi familières que sont ses manières et ses attitudes, sa franchise éhontée suggère une forme d’anarchisme d’une couche de la jeunesse contemporaine. Et pour autant, La Vérité n’est pas un scénario à charge ni même un pamphlet contre les hommes mais un portrait qui se positionne sur une question d’ordre plus global : la prédominance de la raison, du poids des preuves et des faits sur la vérité d’une passion, d’un quotidien, sur la chute d’un espoir. En cela, le film d’Henri Georges Clouzot devient une réelle tragédie, une descente aux enfers cruelle et audible, une histoire qui déclenche beaucoup d’émotions, comme lors de cette flamboyante tirade de Dominique, qui regarde ses accusateurs en les traitant de « morts ».

Réalisateur : Henri-Georges Clouzot
Scénariste : Henri-Georges Clouzot
Avec Brigitte Bardot, Sami Frey, Paul Meurisse
Date de sortie : 2 novembre 1960 (2h 04min)
Date de reprise 8 novembre 2017 – Version restaurée (2h 04min)
Genre : Drame
Nationalité français

Hellboy 2 : critique d’un blockbuster féérique

L’esthète Guillermo Del Toro rempile dans l’univers merveilleux d’Hellboy. Entre créatures magiques et antihéros attachants, le cinéaste mexicain atteint peut-être le sommet de son art. Analyse d’un blockbuster mémorable mais boudé par le public occidental.

Synopsis : Maintenant il est temps pour le super héros le plus indestructible et le plus cornu de la planète de combattre un dictateur sans pitié et ses légions. Il peut être rouge, il peut avoir des cornes, il peut être mal compris, mais si vous voulez que le travail soit bien fait, appelez Hellboy. Avec ses partenaires du Bureau de Recherche et de Défense Paranormal (B.P.R.D.), sa petite amie pyrokinésique Liz, l’aquatique et empathique Abe Sapien et le mystique protoplasmique Johann, le B.P.R.D voyagera entre notre monde et celui où voguent les créatures que ne peuvent pas voir les humains, où les créatures du monde fantastique sont devenues réelles. Hellboy, créature appartenant aux deux mondes qui n’est accepté dans aucun, devra choisir entre la vie qu’il connaît et une destinée incertaine.

Quand il n’est pas attelé sur ses chefs d’œuvres intimistes (L’échine du diable, Le labyrinthe de Pan), le génial Guillermo Del Toro reste l’un des formalistes les plus intéressants d’Hollywood. Sorti en 2004, Hellboy premier du nom, adaptation des comics éponymes, reste un des films majeurs de la décennie 2000. S’il ne révolutionne pas le cinéma d’action dans son propos ou dans sa conception, il reste un métrage prodigieux sur sa forme et surtout sa direction artistique, dans une continuité parfaite avec la carrière montante de son réalisateur. Après une consécration publique et critique suite à la sortie du Labyrinthe de Pan, Guillermo Del Toro, assisté par le dessinateur Mike Mignola, revient derrière la caméra pour raviver l’univers fantasmagorique d’Hellboy. Intitulé Les légions d’or maudites, ce long métrage signera aussi bien son apothéose visuelle que ses limites en termes d’atteinte aux spectateurs. Cas à part à Hollywood au vu de son budget de production, Hellboy 2 est à sa saga ce que Spider-Man 2 est dans le monde des blockbusters : une formidable exception esthétique, auteuriste et inoubliable.

L’esthète Del Toro

Ce qui est certain chez Guillermo Del Toro, c’est son envie insatiable de transcender les univers cinématographiques qu’il dépeint. Depuis le début de sa carrière de metteur en scène, le mexicain propose des expériences cinématographiques emplies d’honnêteté et de réelles propositions de cinéma. Une fois n’est pas coutume, l’univers d’Hellboy, mélange de « fantasy » et de modernité, est magnifiquement retranscrit dans les deux longs-métrages. Toutefois, boosté par un budget revu à la hausse (près de 85 millions de dollars), Del Toro s’en donne à cœur joie pour corriger les erreurs du précédent épisode et de proposer une extension soignée de cette diégèse cinématographique féérique. L’histoire décide de s’éloigner du premier opus, nous proposant un tout nouveau postulat. Lorsqu’il n’est encore qu’un jeune diablotin, Hellboy se voit raconter l’histoire de la guerre du début des temps : les elfes, orcs et gobelins se sont alliés face aux humains afin de prendre le contrôle de la Terre. Afin de s’assurer la victoire, les gobelins et les elfes firent construire une armée de soldats d’or, tout bonnement impossible à vaincre pour les humains. Pris de remord par cette victoire écrasante, le roi des elfes décida d’une trêve en séparant sa couronne en 3, dont une partie revenait aux humains. Des millénaires plus tard, un elfe maléfique nommé Nuada, s’empare d’un fragment de la couronne, obligeant le désormais bourru Hellboy à le combattre.

C’est d’un postulat aussi simple que Guillermo Del Toro va réussir son exploit cinématographique, et ce, grâce à plusieurs facteurs. C’est d’abord le visuel absolument mirifique qui suscite le plus d’admiration. L’utilisation des couleurs, entre le rouge et le bleu, tout en jouant avec la nuance dorée, permet un émerveillement constant, de même qu’une interprétation filmique très ouverte. La direction artistique confine alors au sublime lors des scènes d’action, quand le pétaradant rime avec l’élégance, dans une grâce absolument inouïe. On s’ébahit alors devant la qualité de la mise du réalisateur mexicain, variant les cadres et les situations, pour mieux nous immerger dans cette univers devenu incontournable. Ce récit, d’une simplicité presque outrancière, se transforme en conte féérique gracieux, le tout, soutenu par des acteurs jusqu’au-boutiste dans leur performance, notamment Ron Perlman, inoubliable dans son rôle d’antihéros diabolique.

Génie incompris

Comme nous le savons que trop bien, le talent n’est pas toujours récompensé. Et malgré une proposition cinématographique saluée de toute part par la critique, la saga Hellboy n’a jamais vraiment réussi à trouver son public, à l’exception évidente des plus grands fans de son cinéaste. Ne réussissant qu’à atteindre les 160 millions de dollars, soit à peine deux fois son budget, le sort d’Hellboy et de son univers s’est scellé au même titre que la rancœur infinie de ses fans. Ayant fait un four du même acabit, le premier opus avait déjà mis en péril la tenue de cette suite, aussi qualitative soit-elle. De facto, il nous paraît légitime de nous demander s’il n’existerait pas une fracture entre un cinéma de divertissement auteuriste et le grand public fidèle aux films à grand spectacle. Malheureusement, et ce même avant Hellboy 2, cette rupture existe belle et bien. C’est un syndrome qui s’illustre assez facilement avec la saga Matrix, avec un premier épisode adulé car faisant la part belle aux aficionados de films d’actions et de longs-métrages plus complexes dans leur sous-texte, et des suites détestés pour leur caractère résolument plus poussées dans leur propos. Un phénomène qui se poursuit de nos jours et qui tend à se démocratiser. C’est d’ailleurs Guillermo Del Toro qui en fera les frais avec son jubilatoire Pacific Rim, acclamé par la critique mais ayant échoué à rassembler le public occidental.

En dépit de cette propension du public à négliger ces vraies propositions de cinéma, il convient avant tout de les remettre sur le devant de la scène. N’ayons pas peur des mots, Hellboy 2 : les légions d’or maudites est une pépite dans le monde des blockbusters et sans aucun doute l’un des meilleurs de ces dix dernières années. Sa narration, simple et efficace, est transcendée par une mise en scène d’une ampleur colossale et d’une direction artistique minutieuse, rendant sa noblesse au personnage d’Hellboy. Malheureusement boudé par le public, il convient de le réévaluer à sa juste valeur, celle d’une immense expérience de cinéma « mainstream », confinant au génie grâce à la main de son metteur en scène. On espère que le « reboot » de Neil Marshall, prévu pour 2019 et avec David Harbour dans le rôle-titre, ne fera pas trop d’ombre au film de Del Toro, tout en proposant quelque chose de nouveau, le film tendant à être plus sombre et violent.

Véritable pépite de cinéma d’action/fantasy, Hellboy : les légions d’or maudites permet à son réalisateur d’atteindre la quintessence de son art, dans une histoire transcendée par sa mise en scène. Peut être l’un des longs métrages les plus mésestimés de son genre et de son époque, témoignant d’une cassure entre les spectateurs et les blockbusters arty. Il reste la preuve d’un Hollywood proposant du qualitatif, créatif et suscitant le merveilleux, une heureuse parenthèse de cinéma, dans une industrie en perdition.

Hellboy 2 : Bande annonce

Hellboy 2 : Fiche technique

Réalisation : Guillermo Del Toro
Scénario : Guillermo Del Toro, d’après une histoire de Guillermo del Toro et Mike Mignola
Interprètes : Ron Pearlman, Selma Blair, Doug Jones, Seth McFarlane, Luke Goss
Photographie : Guillermo Navarro
Montage : Bernat Vilaplana
Production : Lawrence Gordon, Lloyd Levin, Mike Richardson et John Swallow
Distribution : Universal Pictures
Genres : fantastique, action
Durée : 2h01 minute
Date de sortie : 29 octobre 2008

États-Unis, Allemagne – 2017

Rencontres du Troisième Type revient avec une remasterisation 4K étoilée

Le mercredi 20 septembre, à l’occasion de son 40ème anniversaire, est ressorti en vidéo dans un nouveau master 4K l’un des plus beaux films de science-fiction, Rencontres du Troisième Type. Réalisé par Steven Spielberg en 1977, le film constitue le premier long métrage de la trilogie extraterrestre du cinéaste (complétée ensuite par E.T. L’Extra-Terrestre et La Guerre des Mondes) et confirme les obsessions d’un jeune et brillant auteur. Retour sur le film en trois points.

1° Science-fiction et optimisme

Rencontres du Troisième Type est récit à la fois de science-fiction (de par les technologies futuristes des aliens) et fantastique (un élément étranger envahit le quotidien des personnages). Et il est, à l’inverse d’Alien (1979) et La Guerre des Mondes (2005), un film optimiste. En effet, alors que le spectateur expérimente une certaine angoisse lors des scènes d’enlèvement (notamment celui de l’enfant), la rencontre avec les extraterrestres prend l’air de retrouvailles. La mère retrouve son enfant ; l’armée, d’anciens pilotes disparus en 1945. Roy Neary, interprété par Richard Dreyfuss, retrouve lui un sens à sa vie. Quant au professeur Lacombe, il rencontre enfin ces aliens dont il n’avait observé que des traces de leur passage. La rencontre alien est enfin un événement positif : tous les personnages sont émus (à l’exception de quelques cosmonautes en tenue orange), et heureux. Même l’un des aliens sourira face à Lacombe, parce que ce dernier aura compris leur code de communication. Loin de « l’organisme parfait » pour tuer et survivre d’Alien et des parasites organisés de Starship Troopers, Rencontres du Troisième Type croit en une merveilleuse rencontre avec l’altérité.

 

Les êtres humains sont émus face à la rencontre avec les extraterrestres.

2 ° Du père à sa disparition

Rencontres du Troisième Type est le sixième long métrage de Steven Spielberg, téléfilms compris. Il est l’un des films les plus personnels du réalisateur : on y retrouve les motifs de la famille fracturée, du départ du père, ou encore du regard animé par la curiosité et la passion face au mystère. Neary a beau perdre sa famille à cause de ses obsessions, Spielberg ne le juge pas. Il n’est pas une ordure, pas un irresponsable, juste un être humain prêt à enfin accéder au sens de sa vie. Neary abandonne le rôle de père et devient un aventurier des étoiles. Dans E.T. (1982), le jeune Elliot et nous-mêmes aimerions imaginer ce papa disparu comme un aventurier, un espion, ou encore comme un agent du gouvernement oeuvrant pour le bien : on pense alors à l’agent incarné par Peter Elliot qui tend à prendre la place du patriarche dans la famille et notamment aux derniers plans du film où un nouveau tableau familial semble se déssiner. Mais le père biologique du jeune garçon n’est pas un héros au service d’une cause qui le dépasse. Quand bien même nous aimerions que Neary soit le père d’Elliot, soit une figure d’espoir – malgré l’abandon – pour cet enfant rêveur, Spielberg n’imagine plus le meilleur de l’humanité ici. Le paternel est juste un mari de plus à avoir quitté sa femme pour une jeune nana, abandonnant sa famille et ses responsabilités pour démarrer une « nouvelle vie ».

Dans toute la filmographie du cinéaste, le motif du père disparu et les relations père-fils seront retravaillés, à nouveau réfléchis, requestionnés : dans Minority Report (2002), John Anderton (Tom Cruise) est un père de famille heureux sombrant dans la plus grande dépression après l’enlèvement de son fils, drame qu’il ne cesse de se remémorer à tel point que sa femme ne peut plus le supporter et décide de le quitter ; dans Le Terminal (2004), Tom Hanks interprète un fils prêt à tout pour terminer l’une des plus chères volontés de son père décédé, pour finalement mieux le retrouver ; autre exemple dans Arrête-moi si tu peux (2002) dans lequel la famille Abagnale est déchirée par le divorce, le fils en colère contre sa mère perdra ensuite son père dans un accident d’escalier, et se sentira abandonné par sa mère qui a refondé une famille avec l’ancien grand ami du paternel.

– John Williams orchestrant sa formidable partition pour le film –

3 ° 1977 et l’après Rencontres du Troisième Type

Rencontres du Troisième Type sort sur les grands écrans américains en novembre 1977, soit sept mois après la sortie de Star Wars. Le film de Spielberg rencontre un véritable succès, et relance, avec la guerre des étoiles de George Lucas, un regain d’intérêt pour le film de science-fiction.

Le long métrage de Spielberg sort hélas hâtivement au cinéma, notamment à cause des studios Columbia alors en mauvaise posture. Le cinéaste est mécontent du montage, et aussi de la finalisation de certains effets spéciaux. Trois ans plus tard, on lui offre la possibilité de remonter le film en tournant toutefois des scènes additionnelles (dont l’une ayant lieu à l’intérieur du vaisseau extraterrestre) qui serviront à promouvoir cette ressortie. Spielberg est à nouveau mécontent du montage du film. Il faudra attendre 1998 pour obtenir la version du réalisateur dans laquelle il a dégagé la scène qu’on lui a demandé de filmer : celle à l’intérieur du vaisseau alien. Il conservera les images fortes auxquelles il tenait déjà en 1980, notamment celles de Neary découvert par sa femme en pleine dépression, habillé sous la douche.

Aujourd’hui encore, l’impact de Rencontres du Troisième Type sur le cinéma et plus généralement la pop’ culture se fait ressentir. Du Contact (1997) de Zemeckis à X-Files (1993-), on ne compte plus le nombre d’oeuvres portées par l’inspiration que leur a donné le long métrage de Steven Spielberg. Récemment est sorti Premier Contact (Arrival, 2016) de Denis Villeneuve qui se présente davantage comme un rejeu moderne du film de Spielberg (avec au menu quelques pastiches Malick-iennes et Nolan-iennes).

Remasterisation du troisième type

Édition 40e anniversaire Steelbook Blu-ray – Prix public indicatif : 19€99

À l’occasion du quarantième anniversaire, Sony nous gratifie d’une nouvelle édition du beau film de Steven Spielberg. En effet, Rencontres du Troisième Type revient avec une remasterisation 4K à partir des négatifs originaux. Vous pourrez ainsi redécouvrir le film dans ses trois versions sous leur plus bel écrin en Blu-ray et Blu-ray 4K. Les trois montages sont accompagnés de nombreux bonus dont quelques-uns inédits tels que les vidéos personnelles de Steven Spielberg et de nouvelles interviews avec le cinéaste et les réalisateurs J.J. Abrams et Denis Villeneuve.

Édition Collector 40e anniversaire Blu-ray 4K + Blu-ray du film + Blu-ray bonus (et livret) – Prix indicatif : 49€99

Rencontres du Troisième Type – Bande-Annonce

Hellboy, belle est la bête

Cinquième long-métrage de Guillermo Del Toro, Hellboy est une déclaration d’amour aux créatures lovecraftiennes mais une œuvre bancale et imparfaite. Plongée dans un monde où les poissons sont bavards et où le diable aime les chats.

Pour comprendre l’essence du film Hellboy, il faut faire un petit voyage dans le temps. Le long-métrage aux cornes sciées arrive à un moment charnière de l’histoire du cinéma hollywoodien. A sa sortie en 2004, Spider-man 1 et 2 de Sam Raimi remettent avec succès les adaptations de «  comicbooks »sur le devant de la scène. Les deux premiers volets de la saga des mutants X-Men inventent la formule qui sera la colonne vertébrale des productions héroïques de la décennie qui suit. Et l’échec de Daredevil de Steven Johnson amorçait déjà une lassitude des codes qui seront usés à outrance une dizaine d’années plus tard. Hellboy arrive comme un contre-poids dans ce paysage fertile aux transpositions de héros et d’anti-héros. Alors que qu’un divertissement facile sans prise de risques pouvait être à prévoir, Guillermo Del Toro préfère aller à l’encontre de ce qui faisait à l’époque et offre un modèle de divertissement alternatif au classique blockbuster-hollywoodien. Cet audace se retrouve dès la démarche d’adaptation du comics Hellboy. Alors que Marvel et DC puisent dans leurs personnages les plus connus, Guillermo Del Toro vient chercher dans la création minimaliste et peu connue de Mike Mignola. Galerie de monstres, univers lovecraftien, allusions bibliques et mythologiques : toute l’oeuvre de Mignola semble correspondre au cinéma du réalisateur mexicain. De cette union, naît un long-métrage fait par un fan pour les fans. Et dans cette formule réside à la fois les torts et les bienfaits du film.

hellboy-ronperlman-film-cigare-film-del-toroDans un premier temps, Hellboy est un film très respectueux du comics dont il est tiré. Et cela offre une richesse esthétique indéniable. Les paysages urbains censés représenter la ville de New York se rapprochent bien plus des villes européennes ( le tournage ayant eu lieu à Prague ). Le métro ne représente qu’un vaste terrain de jeu pour un combat entre l’anti-héros rouge et Sammael, monstre à pattes et tentacules, qui se régénère a volonté. Pour Del Toro, son film est l’occasion de faire un produit personnel en adéquation avec les thématiques occultes
de la bande-dessinée. Si chaque scène d’action est bienvenue, la vraie force du film est l’attention attribuée aux personnages. Du diable adolescent à l’homme-poisson érudit, chaque créature est humanisée et développée. Hellboy en devient un personnage très intéressant. Physiquement démoniaque et capable d’une destruction totale, il est représenté comme un adolescent immature, cherchant à trouver sa place dans le monde. Partagé entre ses origines diaboliques et l’envie d’être accepté comme un humain, on le retrouve les cornes sciés pour être comme tout le monde. Malheureusement pour lui, sa peau rouge flamboyante le ramène rapidement à la réalité. On se plaît à voir ce monstre amateur de chats, prêts à sauver un carton de bêtes félines en plein combat.

hellboy-samael-film-metroLes créatures sont sublimées par l’apport organique que privilégie Del Toro aux effets numériques. C’est un véritable amour que porte le réalisateur à ses monstres et son univers. Il magnifie le tout avec un maîtrise du clair-obscur et du contraste entre ses créatures colorées et les décors ternes et sépia. Malheureusement, tort du réalisateur fan, l’œuvre peut être un peu brutale pour les néophytes qui font face à des personnages, jamais exposés. Le film a tendance à prendre le spectateur pour acquis, et n’affiche jamais réellement l’ambition d’être un film pour un plus large public. Bien qu’étant un long-métrage personnel, Hellboy s’affirme comme un produit bancal mais rempli de bonnes intentions. La subtilité s’efface derrière des dialogues et des punchlines grasses. Il faudra attendre Le Labyrinthe de Pan pour que l’imagination débordante de Guillermo Del Toro épouse son romantisme tragique avec finesse. Cependant, le long-métrage reste un bijou imparfait à retenir.

En allant à contre-courant de la tendance hollywoodienne, Hellboy s’impose comme le témoignage de la folie fantastique d’un auteur, qui disséminait déjà sa passion pour les monstres et leurs histoires.

Bande-annonce : Hellboy

Hellboy – fiche technique

Réalisation : Guillermo Del Toro
Scénario : Guillermo Del Toro, d’après une histoire de Guillermo Del Toro et Peter Briggs, d’après les comics de Mike Mignola
Casting : John Hurt (Trevor Broom), Selma Blair (Liz Sherman), Rupert Evans (John Meyers), Karel Roden (Raspoutine)
Photographie :  Guillermo Navarro
Musique : Marco Beltrami
Montage : Peter Amundson
Production : Lawrence Gordon, Lloyd Levin et Mike Richardson
Sociétés de production : Revolution Studios, Lawrence Gordon Productions, Starlite Films, Dark Horse Entertainment
Société de distribution :  Columbia Pictures, Gaumont Columbia Tristar, Buena Vista International
Durée : 122 minutes
Date de sortie :  11 août 2004

 

Laissez bronzer les cadavres, western solaire et sensoriel

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Après nous avoir asséné une claque monumentale lors de sa présentation au FEFFS, Laissez Bronzer les cadavres sort enfin dans les salles françaises. L’occasion de vivre un moment de cinéma sensoriel riche et radical aux expérimentations multiples.

laissez-bronzer-les-cadavres-helene-cattet-bruno-forzaniDans le cinéma de genre français, Hélène Cattet et Bruno Forzani occupent une place des plus singulières. En seulement deux films, le duo a su imposer sa patte esthétique ainsi que sa méticulosité en ce qui concerne la mise en scène. Biberonnés au cinéma bis italien, ils nous ont offert avec Amer en 2009 et L’Étrange couleur des larmes de ton corps en 2014, deux variations autour d’un  des genres phare du cinéma d’exploitation transalpin, le giallo. Loin de simplement pasticher des auteurs comme Dario Argento ou Mario Bava, Cattet et Forzani ont transcendé le genre et lui ont donné une nouvelle approche bien plus sensorielle. S’il y a en effet un adjectif parfait pour caractériser le cinéma des deux metteurs en scènes, c’est sensoriel. Ils se sont  fait un malin plaisir à utiliser le son et les images pour faire des œuvres les plus immersives possibles. Pour eux la salle de cinéma est comme un concert, et rien ne vaut le live.

En voyant que leur prochain travail serait une adaptation, on pouvait être en mesure de se poser des questions et de se demander si cet exercice n’allait pas les freiner. Que nenni, le duo est revenu bien plus fort, quitte à expérimenter de façon bien plus radicale. Exit les cauchemars labyrinthiques de l’Étrange couleur des larmes de ton corps et bienvenue à une histoire de braquage aux apparences bien plus simples. En effet, le roman coécrit par Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid est un récit des plus linéaires. Il raconte comment un groupe de bandits, après avoir volé 250 kilos d’or, se retranche dans un village abandonné dans le sud de la France et qui sert de lieu de villégiature à une artiste anarchiste. Au fur et à mesure, des invités inattendus vont faire leur apparition, et avec eux les forces de police. Simple et efficace, rien que la lecture du livre nous donnait déjà facilement à imaginer une ambiance de western au potentiel cinématographique illimité. Car oui, ce n’est pas le giallo ici qui sera repris par Cattet/Forzani, mais le western spaghetti mêlé à du poliziesco. Au revoir également les intérieurs art-nouveau de Nancy et place au soleil et montagnes corses.laissez-bronzer-les-cadavres-elina-lowensohn

Hormis cela, rien ne change et l’on se retrouve dans du Cattet/Forzani pur jus, et leur empreinte se ressent dès les premiers plans du film. Montage tonitruant, jeu sur les couleurs, son qui explose, les premières secondes de Laissez bronzer les cadavres nous transportent directement en terrain connu. Bien évidemment, le duo va devoir s’amuser avec les codes du western. Laissant donc tomber leur fétichisme pour les armes blanches (le son des rasoirs de L‘Étrange couleur des larmes de ton corps nous hante encore) pour se lancer sur un nouveau terrain de jeu, les armes à feu. On pourrait très vite assimiler l’histoire de Laissez bronzer les cadavres à une fusillade géante. Sauf qu’ici nous sommes très loin de Free Fire sorti plus tôt cette année, ici tout n’est que prétexte aux mille et unes expérimentations que vont nous asséner les deux cinéastes. À la fois hallucinatoire et viscéral, jamais un règlement de comptes n’aura fait autant appel aux sensations du spectateurs. Les atouts majeurs s’inscrivent dans le montage et le son. Il n’est alors pas étonnant d’apprendre que Shinya Tsukamoto et notamment son Bullet Ballet ont été à ce niveau des inspirations majeures. Le montage rapide, les sons agressifs, tout se recoupe pour nous donner l’impression d’être au milieu de cette pétarade qui fait feu de tous les côtés. Les balles fusent tandis que, devant nous, les gerbes de sang explosent.

laissez-bronzer-les-cadavres-stephane-fePar son aspect solaire, Laissez bronzer les cadavres contraste avec les autres œuvres de leur filmographie, tout en renvoyant à la deuxième partie de Amer. Tourné en extérieur, le film a pour cadre un village abandonné, tombant en ruine. Ces tons jaunes et ocres accentuent ce côté western méditerranéen que veulent recréer les cinéastes. C’est avant tout avec des couleurs chaudes qu’ils vont donc s’amuser, se permettant ainsi de sublimes mises à mort en jouant avec des textures inédites comme l’or fondant sous le coup des balles et remplaçant le sang par des effusions dorées. Difficile encore de ne pas rester bouche bée devant l’ingéniosité de la mise en scène et les nombreuses idées qui surgissent à chaque moment pouvant tout aussi bien emprunter au gothique, comme cette tête de mort remplaçant le visage dans l’ombre de Rhino ou, même encore, quelques incursions du giallo avec ces gants de cuir dont le son à l’enfilage fait frissonner. Se renouvelant constamment, les 1h30 de film sont synonyme de richesse visuelle et auditive qu’il est encore une fois difficile de tout digérer en une vision. Chaque plan nous subjugue d’admiration tout en nous faisant nous demander où le prochain va nous emmener.

Laissez bronzer les cadavres fonctionne aussi à merveille grâce à son groupe de personnages. C’était la volonté de Cattet et Forzani de faire un film de groupe et force est de constater que les acteurs se complètent très bien. D’autant plus qu’on a un vrai casting de gueule. Elina Löwensohn, muse de Bertrand Mandico,  impose sans trop de problème son charisme naturel à Luce et en fait une sorte de maîtresse des lieux, qui sans véritablement prendre part au conflit possède l’ascendant sur n’importe quel autre personnage et surtout les hommes.  À ses côtés, Stéphane Ferrara trimbale sa trogne de Charles Bronson, ce qui est d’autant plus fragrant lorsque Cattet et Forzani s’amusent à claquer des gros plans sur les visages renvoyant directement au cinéma de Sergio Leone. Les allures brut de décoffrage de Stéphane Ferrara ainsi que de Bernie Bonvoisin en tenue d’Adam une bonne partie du film collent à merveille aux carrures impressionnantes de Rhino et Gros. S’amusant avec un jeu d’alliance et de trahison, les protagonistes se déplacent à travers cette gigantesque fourmilière (ce qui permet d’ailleurs aux cinéastes de s’amuser avec un sympathique parallèle) en espérant rester en un morceau.

Malgré le fait que le film reste certainement le plus accessible dans la filmographie de leurs auteurs, cela notamment du fait d’une intrigue assez classique loin des récits entremêlés de leurs précédents ouvrages, Laissez Bronzer les cadavres injecte des séquences hallucinogènes au récit très terre à terre de Manchette/Bastid. Le fétichisme de Cattet/Forzani ainsi que leur goût pour l’érotisme ressortent à quelques instants au travers de délires sexuels à base de golden shower ou autre bondage. Ces séquences hors du temps apportent une nouvelle dimension, le tout sublimé par la belle composition de Christophe pour La route de Salina de Georges Lautner. Ce qui nous ramène au travail sur la bande-originale, toujours aussi généreux et faisant appel à des morceaux phares de classiques du bis italien. En prenant le contre-pied de ces morceaux, Cattet/Forzani leur donnent une seconde naissance et se les réapproprient, utilisant par exemple un morceau de giallo pour un duel final westernien ou en montant des scènes complètes à partir de morceaux qu’ils écoutent lors de la création du scénario. Véritable trésor sonore, Laissez Bronzer les cadavres est à nouveau un régal.

Le travail de perfectionniste fourni par Cattet et Forzani pendant 4 ans a donc clairement porté ses fruits. Le duo  a réussi à transcender une histoire de braquage aux allures de western pour en faire un véritable trip psychédélique puisant son inspiration dans le cinéma de genre du monde entier. Un nouveau feu d’artifice visuel et sonore aux services d’un rollercoaster d’une heure trente pour des sensations comme on en retrouve que trop rarement au cinéma.

Laissez bronzer les cadavres – Bande Annonce

Laissez bronzer les cadavres – Fiche technique

Réalisateurs : Hélène Cattet et Bruno Forzani
Scénario : Hélène Cattet et Bruno Forzani, d’après l’oeuvre de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid
Interprétation : Elina Löwensohn ( Luce), Stéphane Ferrara (Rhino), Bernie Bonvoisin (Gros),  Marc Barbé (Max Bernier), Marine Sainsily (Pia), Pierre Nisse (Jeannot), Hervé Sogne ( Le policier), Michelangelo Marchese ( Brisorgueil)
Son : Yves Bemelmans
Photographie : Manu Dacosse
Montage : Bernard Beets
Producteurs : Eve Commenge, François Cognard
Maisons de production : Anonymes Films, Tobina Films
Distribution (France) : Shellac
Durée : 90 min
Genre : Western, polar
Date de sortie : 18 Octobre 2017

France, Belgique – 2017

Festival Lumière 2017 : Five Came Back, un documentaire poignant

Le Festival Lumière nous ouvre ses portes et nous fait découvrir à cette occasion, Five Came Back, réalisé par Laurent Bouzereau, un fleuve et émouvant documentaire sur le poids de la guerre dans la vie de plusieurs grands cinéastes comme Franck Capra ou George Stevens.

Five Came Back est précieux car il ne fait pas que digérer et régurgiter l’Histoire. Ce documentaire nous est conté comme un récit, et affiche un cheminement narratif qui se sert des dates et des événements comme d’un cadre scénaristique pour intégrer au mieux l’émotion de cinq grands cinéastes qui ont donné une partie de leur vie à la Seconde Guerre Mondiale. Five Came Back raconte l’histoire peu connue de John Ford, John Huston, Frank Capra, William Wyler et George Stevens qui ont mis leur carrière en veilleuse pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour filmer l’actualité du terrain et mettre à l’ouvrage des films de propagande pour entretenir la motivation des soldats américains. Les films de ces cinq réalisateurs américains ont servi à des fins multiples. Certains étaient orientés pour le public, pour les rallier derrière les troupes car au départ une partie des citoyens ne voulaient pas d’une guerre « étrangère » ; et d’autres films étaient pour les troupes, pour mieux clarifier comment se battre, et pour quelles raisons ils se battaient.

Five Came Back a une double postérité : montrer comment ces cinéastes ont influencé la perception publique de la guerre et comment la guerre les a transformés tant sur le plan humain que sur le plan artistique. L’ambivalence est réciproque. Ponctué d’images d’archives, de vidéos filmées à l’époque, d’interviews face caméra, Five Came Back déroule son histoire par le biais d’une voix off. Mais pas n’importe laquelle, car le documentaire a cette bonne idée d’associer un réalisateur contemporain au parcours de chacun des 5 cinéastes en question : Guillermo del Toro sur Capra, Steven Spielberg sur Wyler, Francis Ford Coppola sur Huston, Paul Greengrass sur Ford, et Lawrence Kasdan sur Stevens. Voir d’aussi grands noms du cinéma d’aujourd’hui parler de ces anciennes gloires d’Hollywood a pour but de contextualiser leur influence, de se questionner sur le miroir d’Hollywood mais aussi de créditer leurs dévouements et donner une aura supplémentaire à leurs choix de vie.

Five Came Back fait le lien entre les parcours mais compare et confronte leurs origines, leurs intérêts, leurs styles et leurs ambitions, et analyse leurs prédominances. Chacun était forcé de faire face, à sa manière, à la tension palpable qui existait entre la création d’une propagande gouvernementale et la rédaction d’histoires véridiques de l’horreur de la guerre. Il serait facile et non approprié, de réduire cette histoire au simple éloge du drapeau avec un Hollywood prosterné par sa dévotion à son pays. Mais Five Came Back n’est pas de la propagande et insiste sur les aspects troublants de cette mission:  les représentations cinématographiques problématiques de « l’ennemi » japonais, l’horrible racisme de certains de ces films, les questions posées sur l’honnêteté dans les reportages de guerre et les questions épineuses de la mise en scène et de la manipulation de la pensée collective (le reconstitution de la bataille de San Pietro).

Après tout, les dramaturges apprenaient à être des documentaristes et certains n’avaient aucun scrupule à dramatiser ces événements. En utilisant des extraits choisis avec soin des films qu’ils ont réalisés, nous voyons que non seulement ces cinéastes d’Hollywood ont créé, à la volée, une grande partie du langage visuel de guerre documentaire assez impressionnant et ont fabriqué l’esthétique d’action dans la fiction. La partie la plus significative est ce passage détaillant l’arrivée de George Stevens, caméra à la main, à Dachau, capturant alors les premières images du monde de l’Holocauste : George Stevens a dressé son objectif sur ces images brutales et cauchemardesques de la mort, de la torture et de la famine, et s’est forcé à ne pas détourner les yeux. Ces vidéos n’étaient plus de simples reconstitutions mais devenaient des preuves politiques et judiciaires.

Ces images ont tellement marqué George Stevens, qu’il n’a plus fait de comédie par la suite, mais est devenu un maître du drame. Puis, la partie la plus émouvante et personnelle de Five Came Back arrive après la fin de la guerre : explorant comment ces expériences ont affecté le travail d’après-guerre des cinéastes en particulier autour des souvenirs et anecdotes qui grandissent sur « Les plus belles années de notre vie » de Wyler, « Le journal d’Anne Frank » de Stevens et « La vie est belle» pour Capra : Five Came Back est plein d’histoires secondaires fascinantes qui, prises ensemble, finissent par en faire plus que son sujet principal.  Le documentaire n’est pas seulement sur la Seconde Guerre Mondiale : il s’agit du pouvoir du cinéma sur l’imaginaire d’un monde en pleurs, sur  l’art populaire qui magnifie ou détruit une nation, sur les stigmates de cinéastes qui deviendront des hommes et des artistes différents, souvent rongés par la terreur.

 

L’affaire Weinstein, vue par un mec « normal »

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Décadence d’un homme au sommet. L’affaire Weinstein qui défraie la chronique ressemble à une intrigue de polar comme seul Hollywood en a le secret. Mais derrière le scandale se cache une réalité bien moins spectaculaire qu’une intrigue de film noir. Qu’est ce qu’il ressort vraiment du scandale qui entache le monde du cinéma?

Sale histoire !

Depuis quelques semaines, c’est le coup de semonce dans le monde du cinéma. Le légendaire producteur Harvey Weinstein est accusé d’agression sexuelle (voire de viol dans certains cas). Aussi énorme soit-elle, l’affaire a pourtant des airs de déjà vu : Un homme qui s’est hissé en haut de la pyramide en dégringole subitement quand les zones troubles de sa vie sont exposées au grand jour. Rien que dans l’univers de la culture les exemples ne manquent pas : Polanski accusé de crime sexuel sur une mineure en 1977 (toujours poursuivi par les États-Unis), Bertrand Cantat bat et tue Marie Trintignant en 2004 (récemment libéré après avoir purgé sa peine), Bill Cosby, qui avait étouffé l’affaire en 2004, refait face en 2015 à une cinquantaine de femmes qui l’accuse de viol (procès toujours en cours). Le point commun entre toutes ces affaires ? Malgré leur retentissement dans les médias, elles ont toutes fini pas rejoindre la case des faits divers, catégorisées par le public comme des cas isolés qui ne sauraient remettre en cause la morale irréprochable de notre société.

Et puis arrive ce nouveau coup de tonnerre : Producteur à succès et machine à engranger des Oscars, Harvey Weinstein se retrouve lui-même sur le banc des accusés après la parution d’un article du New York Time. Depuis, de multiples actrices accusent le magnat de comportement que la morale réprouve. L’ironie de l’histoire étant que sous ses airs de « revanche féministe » (une étiquette bien pratique pour tout le monde) se cache une réalité beaucoup plus laide. Comme certains essayent de le dire haut et fort, « tout le monde savait ». Peut-être que la généralité est un peu forte, et évidemment que l’on ne sait pas forcément ce qu’il se passe derrière la porte des chambres de nos connaissances. Toutefois, cette affirmation rappelle que le comportement tyrannique (limite mafieux) de Weinstein était un secret de polichinelle. Et voilà plusieurs années que certaines actrices tentent avec peu de succès de dénoncer, ou au moins de faire prendre conscience du problème. Il aura pourtant fallu attendre un article écrit par un homme (Ronan Farrow, fils de Mia Farrow et Woody Allen toujours à couteaux tirés avec son père pour une histoire de viol sur sa sœur – encore une), pour que d’un coup la sphère médiatique se sente concernée. Sans remettre en cause le travail abattu par Farrow, le fait qu’un seul homme qui dénonce Weinstein semble avoir, pour Hollywood, le même poids que cinquante femmes qui accusent Bill Cosby pose question. Qui tient véritablement les rennes dans cette histoire ? Les femmes qui prennent les armes pour se défendre face à une armée de gros dégueulasses ? Ou les actionnaires qui profitent du moment pour lisser un peu l’image de la machine à rêve Hollywoodienne tout en se débarrassant d’un collaborateur un peu trop puissant ? Question sans réponse qui (en plus) nous fait dévier du sujet.

#balancetonporc

Une nouveauté toutefois par rapport aux affaire précédentes : Ce n’est peut-être pas l’exemple que les néo-libéraux attendait, mais jamais la théorie du ruissellement n’aura aussi bien marché. Dans sa chute, Weinstein semble embarquer de plus en plus de monde. Tel le beauf estival qui fait sa bombe dans la piscine, le déclin du producteur fait de très grosses éclaboussures qui ne plaisent pas à tous. Ses proches collaborateurs se retrouvent dans le viseur : Où était Ben Affleck (protégé du producteur) ? Pourquoi Woody Allen (pas au-dessus de tout soupçon) appelle à ne pas tomber dans une « chasse aux sorcières » ? Pourquoi si peu de réaction de la part de Quentin Tarantino ou, pire encore, de Robert Rodriguez, ex-de Rose McGowan (une des principales accusatrices), tous deux produits par Weinstein ? Qui était vraiment au courant et qui était responsable d’étouffer toutes les plaintes qui risquaient de remontrer en haut lieu à coup de chantage et de gros chèques ? Chaque question en appelle une autre.

Mais bien décidé à ne pas se laisser faire, les femmes font déborder l’affaire dans le champ social. Lancé à la suite des révélations, le #balancetonporc recense ainsi sur Twitter nombre de témoignages de harcèlements quotidiens, qu’ils soient dans le milieu professionnel ou dans la rue. Pour une personne non concernée (un homme souvent), ces témoignages font froid dans le dos. Tous les jours nombre de femmes sont, au mieux insultées, au pire agressées, pour le seul crime d’être nées sans pénis. En tant qu’homme nous avons deux possibilités : La voie facile est de continuer à se voiler la face, de se dire que tous ces témoignages ne sont que des cas isolés qui, mis bout à bout, donnent l’illusion d’une masse compacte. Et puis il y a la voie compliquée. Celle qui nous oblige à prendre conscience du problème et à se rendre compte que le mammouth Weinstein n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le gros arbre qui cache la forêt. Sur le moment on se dit « encore un gros porc qui s’est fait pincer » et sa défense à base de culture machiste héritée malgré lui des années 70 peut prêter à sourire. Moins drôle en revanche est la question qui finit immanquablement par ressortir : Comment aurait-il pu en être autrement ?

Malaise ou Male Gaze ?

Cela fait des années (des décennies?) que les études culturelles et les mouvements féministes tirent la sonnette d’alarme ! Mettant à jour, exemples à la clé, que notre culture est viciée par une hégémonie masculine. Dès 1975, l’universitaire Laura Mulvey théorisait le « male gaze », afin de mettre en avant la domination du regard masculin au cinéma (des films fait par des hommes, avec des hommes, pour des hommes). À sa suite, nombre d’études féministes s’épuisaient a déconstruire dans la culture populaire cette surreprésentation des modèles masculins dominants (la virilité, le symbole phallique, la culture du viol etc.), obtenant souvent une réponse parfois polie, souvent totalement indifférente. Il ne faut pas chercher très loin pour se rendre compte que ces études sortent rarement du champ universitaire. Et quand elles le font, elles sont reprises par leurs détracteurs pour être tronquées, remaniées et recrachées, vidées de leur substance. On se retrouve alors avec les portes paroles de la Manif pour Tous qui réduisent la théorie du genre à un complot de lobby gay tendance illuminati ou Eric Zemmour qui accuse Hélène et les garçons d’avoir « féminisé la société » (ce qui serait selon lui symbole de décadence). Tandis qu’au cinéma ou à la télévision rien ne bouge, ou si peu. Toujours cet étalage de corps virils et femmes hyper-sexualisées, y compris dans des films adoubés par la critique (Skyfall, Blade Runner 2049). Impossible également de marcher dans les rues sans tomber sur une image de femme dénudée vendant un quelconque parfum. Tous les jours nous sommes assaillis par une culture visuelle (cinéma, série, publicité) qui met main dans la main pouvoir (politique, financier etc.) et puissance sexuelle.

Ce scandale qui semblait prendre l’aspect d’une nouvelle affaire DSK devient finalement tentaculaire. Au travers de la figure de Weinstein, c’est tout un pan de notre culture qui est remis en cause. Plus qu’une échappatoire à la morosité du quotidien, est-ce que le cinéma (et la télévision) ne serait pas la plus efficace des arme inventées par l’homme pour asseoir sa domination ? L’impunité dans laquelle se croyait le financier semble aller dans ce sens. Plus qu’un producteur, Weinstein représentait une certaine idée du cinéma américain, capable de lancer des passerelles entre productions indépendantes et blockbusters, et prêt à tout pour faire vivre son art. Mais s’il n’est qu’un gros dégueulasse, peut être que le cinéma lui-même, malgré ses trop rares essais de féminisme, est un art dégueulasse ?

« Not all men »… mais beaucoup quand même.

Il y a effectivement de quoi sortir ses squelettes du placard. Tout cela prend des airs de Watergate 2.0, dans la manière où deux parties s’affrontent violemment. En réponse au #balancetonporc et « Me too » de Facebook, c’est sans surprise que nous retrouvons des réparties que l’on a entendues trop souvent à base de « elle l’avait un peu cherché » ou « elle n’a qu’à pas s’habiller comme ça ». Et tandis que certains pontes du monde de la culture commencent à claquer des fesses (ont-ils des choses à cacher?), d’autres tentent tant bien que mal d’éviter la vague. En contre-attaque, certains tentent d’apaiser les consciences en voulant mettre en avant les hommes respectueux. Car il est vrai que dans ce marasme, on a tendance à oublier ceux qui essayent de vivre leur vie sans faire de mal à personne.

Mais le souci vient surtout de la manière de présenter les choses. Cette façon de se défendre en disant « pas tous les hommes » revient finalement à réduire les actes répréhensibles à des épiphénomènes diffus quand on est face à un véritable problème de société. Et si c’était le cas, nous n’aurions pas dans les journaux autant de faits divers qui semblent se résumer à une seule idée : beaucoup d’hommes détestent les femmes. Ainsi, en mettant en avant ces mecs cool qui les respectent, on prend le risque de diluer le message premier : celui de dénoncer les abus trop nombreux. De la même manière que le All lives matter avait maladroitement tenté d’effacer le Black lives matter (mouvement de dénonciation des violences policières envers la communauté noire aux USA en 2013), surligner une évidence occulte le vrai sujet du débat.

Admettons, être un homme féministe n’est pas toujours chose aisée. Même s’il ne nous viendrait jamais à l’idée de battre notre compagne ou de considérer la femme comme inférieure à l’homme, tout en étant sensible aux combats féministes qui rythment l’histoire du monde, nous ne sommes pas parfaits. Il nous arrive de rire d’une blague sexiste dans un moment de faiblesse, de prendre notre pied devant un film qui nous bombarde avec son Male Gaze, parfois même jeter un regard indiscret dans la rue, attiré par un physique particulier. Être un homme et féministe semble parfois difficile à concilier, car cela demande une constante remise en question de nos valeurs ou de nos certitudes. Quelle attitude est acceptable ou ne l’est plus ? Que puis-je dire comme bêtise sans froisser la sensibilité de mes partenaires ? Depuis combien de temps suis-je du mauvais côté de l’histoire ? Tout cela peut paraître épuisant, mais ce n’est rien comparé au calvaire que vivent beaucoup trop de femmes à travers le monde. L’autre problème que nous pose l’affaire Weinstein, c’est la peur se retrouver dans le même sac que les grands pervers de ce monde. L’impression qu’un travail sur soi, parfois très long (toute une vie dans certains cas), risque d’être balayé, par les horreurs d’un gros porc qui fait la une des journaux, donne des sueurs froides.

« Je n’applaudis pas un poisson parce qu’il sait nager… »

Cette réponse cinglante d’une twitteuse à ceux qui proposait le #balancetonmecsupercool résume assez bien le problème (même si selon son créateur le # était ironique). Être un homme respectueux des femmes ne devrait pas être une exception qui nous permettrait de recevoir des louanges. Ce devrait être naturel. Pourtant, à force de Male Gaze, de domination masculine ou de délires parfois sectaires, ce qui devrait être la norme est l’exception. L’affaire d’un producteur tyrannique qui agresse ses collaboratrices devrait être un fait divers glauque, elle donne malheureusement le sentiment d’un écho redondant. D’une mauvaise chanson qui revient chaque été nous prendre la tête. A chaque année ses naissances, ses décès, et ses agressions sexuelles… c’est le triste constat que l’on fait devant la page GoogleActu. À nous alors de ne pas nous draper dans notre orgueil, de prendre fait et acte de ces déviances et d’accepter qu’il y a encore du chemin à faire. Apporter notre soutien à la cause est la chose la plus naturelle à faire mais n’essayons pas de tirer la couverture vers nous. Et si l’on se retrouve éventuellement accusé à tort de sexisme, à nous de nous défendre seul. Nombre de femmes doivent résister à des violences physiques autrement plus graves, on peut bien prendre sur nous un peu de violences verbales, si l’on est aussi fort que le cinéma nous le dit.

Est-ce que, malgré son comportement, Harvey Weinstein a enclenché le début d’une évolution des mœurs ? L’avenir reste incertain. Mais une chose est sûre, conséquence directe de son omniprésence dans le monde du cinéma, sa chute aura fait des remous. C’est peut-être parce que tout le monde a vu un film produit par le magnat que sa déchéance fait autant réagir. Connaître tout le monde à Hollywood fut longtemps sa force, maintenant cela pourrait signer sa perte. Néanmoins, avant de théoriser la fin du patriarcat par la crucifixion du producteur tout puissant, gardons en tête deux problèmes qui risquent de se poser à un moment : Premièrement Weinstein était une tête connue, une cible à abattre. Qu’il soit condamné pour ses agissements est une bonne chose, mais pour un producteur comme lui, combien d’actionnaires restent dans l’ombre et s’assurent que leur nom ne sorte jamais ? Aussi choquantes que soient les accusations portées envers le producteur, il est probable qu’il n’est pas le seul à avoir profité des quelques « avantages » qu’offre le pouvoir à Hollywood. Deuxièmement, et c’est là le plus gros risque, le public se lasse rapidement. Il n’est pas impossible que la sphère médiatique noyaute le scandale sur la seule figure de Weinstein. Cela finira alors comme une seconde affaire Bill Cosby, où le report du procès (faute de preuves suffisante) n’avait pas vraiment eu droit à la première page.

The Strain, l’apocalypse vampire selon Guillermo del Toro

The Strain : avec cette série horrifique, Guillermo del Toro cherche à faire une épopée apocalyptique qui tombe, hélas, dans la platitude.

Synopsis : un avion suspect en provenance de Berlin atterrit à l’aéroport JFK de New-York. Mis en quarantaine, il est étudié par le CDC (Centre de Contrôle des Maladies), sous la direction du Docteur Ephraïm Goodweather qui découvre que tous les passagers sont morts, sauf quatre. Dans la soute, se trouvait un étrange coffre…

En 2008, le réalisateur Guillermo del Toro propose à l’écrivain Chuck Hogan (futur scénariste de 13 heures, réalisé par Michael Bay, entre autres) une collaboration pour écrire une trilogie de romans dont le premier s’intitulera The Strain (La Lignée en VF). L’objectif du cinéaste était bel et bien d’enchaîner tout de suite sur une adaptation en série télé. Il en réalise le pilote et la chaîne FX commande une première saison, de 13 épisodes, qui sera suivie de trois autres.

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The Strain nous promet une belle rencontre : celle d’un récit apocalyptique et d’une série sur les vampires, le tout sous la houlette du réalisateur du Labyrinthe de Pan. Mais force est de constater qu’après les trois premiers épisodes, qui parviennent à conserver une certaine part de mystère, la série tombe vite à plat.

D’abord, Guillermo del Toro (qui pourtant nous avait signé un joli Blade 2) ne semble pas avoir quoi que ce soit de nouveau à apporter au récit de vampires, ni sur le plan du scénario, ni sur le plan esthétique (à part cet énorme dard qu’ils projettent). Pire : lorsque l’on voit le Maître, il est franchement plus ridicule qu’effrayant (sans compter qu’on le voit sûrement trop tôt et que le Maître était plus intéressant lorsqu’il était une énigme).

Les personnages, quant à eux, sont totalement stéréotypés. Déjà, la série se contente de respecter la stricte division manichéenne entre bons et méchants, et il faudra attendre le milieu de la saison 2 pour qu’apparaisse enfin un personnage intéressant, Quinlan. Sinon, les « gentils » docteurs Ephraïm et Nora sont si totalement dénués de profondeur psychologique qu’ils en deviennent des caricatures. Seul Vassily Fet (Kevin Durand) se fait remarquer par son humour et son aspect bourru. Finalement, il n’est pas surprenant que ce soit du côté des « méchants » que l’on trouve les personnages les plus intéressants, que ce soit l’Allemand Thomas Eichhorst (Richard Sammel, vraiment inquiétant) ou les enfants vampires renifleurs.

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Sur le plan de l’histoire, The Strain donne trop souvent l’impression d’être statique. Les nombreux flashbacks, censés nous plonger dans le passé pour mieux expliquer la situation présente, ralentissent le rythme et leur utilité est plus que contestable (sans compter que la reconstitution de l’Europe de l’Est à l’époque du Rideau de Fer est souvent fort risible). Les innombrables histoires familiales semblent servir bien souvent à combler les vides pour permettre aux épisodes d’avoir la bonne durée.

Pire encore : la série n’hésite pas à faire à de multiples reprises l’assimilation vampires = nazis et vampires = terroristes (les « strigoïs » transformés en bombes humaines, les immeubles de New-York en flammes, la menace nucléaire, etc.). Ces facilités scénaristiques ne nous aident pas à prendre la série au sérieux.

Del Toro et Hogan cèdent même à un défaut qui se multiplient de nos jours aussi bien au cinéma qu’à la télévision : le citationnisme. Mais il ne suffit pas de multiplier les références et les clins d’œil (pour n’en citer qu’un : Eldritch Palmer qui renvoie au roman de Philip K. Dick Le Dieu venu du Centaure) pour faire un scénario intelligent.

Pourtant, on sent que des efforts sont faits en multipliant les pistes scénaristiques. Ainsi, dans la saison 3 (de très loin la meilleure, la plus sombre et la plus mouvementée), l’action part dans trois directions différentes : la chasse aux vampires avec Fet, la recherche scientifique (le vampirisme étant, dans la série, une maladie qui se transmet grâce à un ver) et le mysticisme avec un obscur livre qui provient des temps les plus reculés, l’Occido Lumen. Cette division permet à la saison de couvrir un champ plus large, depuis le suspense médical jusqu’à l’horreur gothique.

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Mais, hélas, cette bonne volonté ne se maintient pas et la quatrième (et ultime) saison s’enfonce dans le ridicule en s’aventurant dans un domaine qui aurait pu être prometteur s’il avait été mieux traité : la politique. Faire de l’apocalypse vampire une métaphore des dangers qui menacent toute démocratie et qui pourraient la transformer en dictature est une excellente idée. Le personnage de Justine Feraldo, la conseillère municipale de New-York chargée de la sécurité et donc, par voie de conséquence, de la chasse aux vampires, est en cela intéressant par les interrogations qu’il apporte concernant l’équilibre entre sécurité et liberté. Mais hélas, là aussi, le sujet n’est que frôlé avant de sombrer dans le néant et la caricature. Les autres pistes scénaristiques sont abandonnées sans crier gare (le Lumen, qui avait un caractère essentiel dans les saisons précédentes, n’apparaît quasiment plus), au profit d’une description post-apocalyptique ridicule des USA transformés en une sorte de IVème Reich vampire.

En bref, The Strain est une série décevante par rapport au potentiel qu’elle avait : de bons acteurs (Jonathan Hyde, David Bradley), des réalisateurs réputés (ainsi, certains épisodes sont signés Vincenzo Natali, le réalisateur de Cube), pour un résultat très inégal qui manque furieusement d’ampleur et d’audace visuelle ou scénaristique.

The Strain : bande-annonce

The Strain : fiche technique

Créateurs : Guillermo del Toro et Chuck Hogan
Réalisateurs : J. Miles Dale, Deran Sarafian, Vncenzo Natali, Peter Weller
Scénaristes : Guillermo del Toro, Chuck Hogan, Justin Britt-Gibson, Greggory Nations
Interprètes : Corey Stoll (Ephraïm Goodweather), David Bradley (Abraham Setrakian), Kevin Durand (Vassily Fet), Jonathan Hyde (Eldritch Palmer), Richard Sammel (Thopmas Eichhorst), Robin Atkin Downes (le voix du Maître), Rupert Penry-Jones (Quinlan).
Musique : Ramin Djawadi
Photographie : Miroslaw Baszak, Colin Hoult
Montage : John M. Valerio, Russell Denove
producteurs : Ra’uf Glasgow, Gennifer Hutchison, Glen Whitman, Elizabeth Ann Phang, Cory Bird
Société de production : Mirada
Société de distribution : FX Network
Nombre d’épisodes : 46
Durée d’un épisode : 42 minutes (sauf le pilote : 70 minutes).
Date de première diffusion en France : 18 février 2015
Genre : fantastique, horrifique

États-Unis – 2014

Festival Lumière 2017 : PTU, un polar atmosphérique

Dans le cadre du Festival, le prix Lumière Wong Kar Wai nous propose de (re)découvrir PTU de Johnnie To. Polar proche de l’expérimentation, cette œuvre est une virée nocturne et atmosphérique dans un Hong Kong burlesque et désertique. PTU n’est pas un polar comme les autres, mais on comprend vite l’admiration de Wong Kar Wai pour ce film.

Emporté par une mise en scène alléchante et jamais ostentatoire dans son déploiement, PTU isole alors ses personnages, lors d’une seule et unique nuit, dans une affaire policière qui agencera ses strates par le biais d’une tension qui va aller crescendo, tout en étant ponctuée d’une ironie comique subtile. Il n’y a qu’à voir le point de départ de l’intrigue : un officier de police perd bêtement son pistolet et demande à ses comparses militaires de le récupérer des mains d’un gang pour ne pas être mis à pied. Derrière ses personnages finement caractérisés, c’est surtout la réalisation qui fait toute la fine magie de PTU, une beauté formelle aussi maîtrisée que contemplative.

Dans une ambiance en pesanteur, Johnnie To filme un Hong Kong à hauteur d’homme, comme on a très peu l’habitude de le voir. Souvent soumis à une foule aussi phosphorescente qu’indigeste dans l’imaginaire cinématographique, la mégalopole dévoile cette fois-ci un arrière du décor aussi délicat qu’hallucinogène : des ruelles résidentielles noyées sous la nuit, des bâtiments laissés à l’abandon, des salles de jeux d’arcade paumées pour jeunes  et des bouis-bouis délabrés, c’est donc un no man’s land qui s’ouvre à nous comme une aire de jeu pour une guérilla patibulaire et minimaliste. Johnnie To magnifie ses décors par son sens du cadre et sa qualité dans les jeux de lumière.

Comme avec Wong Kar Wai ou même Tsui Hark, avec tout de même plus d’humilité dans son esthétisme, le style devient la substance même de l’œuvre où une certaine morosité se dégage de la porosité de ces surfaces industrielles un peu abruptes, qui ne sont pas forcément le lieu propice à une exaltation de l’action ni à une surenchère de gunfights foutraques, mais qui permet à PTU de ménager ses effets et de prendre le spectateur par la main pour l’amener dans sa nuit tendue qui véhicule une violence assez soudaine et inattendue.

Tout comme Michael Mann, Johnnie To nous immerge dans un cinéma du mouvement, avec une réalisation qui se met au diapason de son récit, qui n’avance que par l’avancée géographique de ses personnages. Malgré son calme et sa cupidité géniale (erreur dans la récupération des téléphones, le poignardé qui veut aller à l’hôpital), le réalisateur révèle ses distractions avec un détachement arrogant, parle d’un code d’honneur aux largeurs assez extensibles, et soutient avec succès la panique existentielle du film jusqu’à l’énigmatique ironie de la révélation finale.

Entre ces policiers qui se cachent des informations, ces colonels qui frappent des petits merdeux, des militaires à la camaraderie enfantine et à la démarche robotique qu’on croirait tout droit sorti d’une bande de boy scout, ce flic bedonnant au sourire idiot, PTU use d’un comique de situation assez absurde, grotesque mais ne déleste jamais son récit d’un certain réalisme et garde toujours en tête la tension policière qui fait de lui un polar singulier.

PTU de Johnnie To : Bande-annonce

Titre : PTU (Police Tactical Unit)

Réalisateur : Johnnie To
Casting : Simon Yam, Lam Suet, Maggie Siu, Ruby Wong…
Bande originale : Chi Wing Chung
Récompenses : Hong Kong Film Award du meilleur réalisateur
Date de sortie : 5 octobre 2005
Durée :(1h 28min)
Genre : Policier
Nationalité hong-kongais