Après le premier jour et la soirée d’ouverture du Festival Lumière, célébrant le cinéma comme toujours, le véritable marathon de films commence. En une journée, le festivalier se perd entre les films de patrimoine et l’actualité brûlante, entre découverte et redécouverte. Récit d’une journée banale, mais toujours particulière.
Les séances du Festival démarrent dès le matin, pour les plus réveillés. Les autres sont partis se coucher après la Soirée d’Ouverture, ou bien la Nuit consacrée à Guillermo del Toro, dont nous lançons une rétrospective. Ce dimanche matin donc, au sous-sol de l’Institut Lumière, dans la petite salle 2, deux réalisateurs sont là pour présenter le film. Le premier c’est Vincent Sorel, qui a réalisé le documentaire. Le second est Nicolas Phillibert, le cinéaste de Etre et Avoir qui avait fait grand bruit au Festival de Cannes en 2002. Il vient présenter le film de Vincent Sorel, Le Nouveau Monde, qui porte sur la reconstruction d’un cinéma art et essai de Grenoble, le Méliès. Dans sa démarche, le documentariste filme non seulement les questionnements d’une équipe dans la transition d’un lieu de cinéma vers un autre. Plus que le nouveau lieu architectural, plus que la question de la transition numérique qui se pose à cette époque en 2012, Le Nouveau Monde est également une belle mise en scène de la lumière, composant premier des films et du cinéma.

Si le festivalier a un peu de temps, il peut se promener dans le parc de l’Institut Lumière, où sont installés de nombreux transats, déplacés au gré des humeurs et du soleil. S’il lui manque quelque chose, il peut flâner au Village du Festival, qui a poussé dans le jardin, comme chaque année. Le restaurant, le plateau de radio, mais également la boutique du festival, sont autant d’espaces où l’on peut croiser les cinéphiles, mais également plusieurs invités de marque, le plus souvent anonyme. On peut repartir avec un superbe livre de cinéma, plusieurs caisses de DVD en lien avec la programmation de l’année, ou tout simplement continuer sa collection de pin’s estampillés Lumière.
Girl Shy de Harold Lloyd
En début d’après-midi, un homme habillé tout de noir attend dans le hall de l’Institut Lumière. Il ne cesse de regarder la foule qui s’amasse devant la salle. Ce n’est pas une personnalité connue, et pourtant toute la séance va reposer sur lui et son talent. Romain Camiolo, tout droit sorti du Conservatoire de Musique de Lyon, est en effet pianiste, et c’est lui seul qui assure l’improvisation pour ce ciné-concert d’un film de Harold Lloyd, Ça t’la coupe (Girl Shy en version originale). Devant une salle pleine, parsemée d’enfants, le film muet en noir et blanc commence, et ainsi la mélodie qui l’accompagne. Harold Lloyd est l’un des grands comiques hollywoodiens du burlesque, au côté de Charlie Chaplin, Buster Keaton et autres Laurel et Hardy. Dans ce film d’une longueur raisonnable (1h20), il incarne un jeune homme très timide avec les femmes, ce qui provoque un bégaiement chez lui et le met plusieurs fois dans l’embarras. Cela permet quelques scènes imaginaires où Harold se rêve en séducteur triomphant, mais également une fantastique course finale sur différents moyens de locomotion, allant du cheval au tramway en passant par la voiture et la moto. Ainsi le film finit-il par hisser ce personnage au rang de héros, avec une volonté tellement forte qu’il parvient à ses fins. Le burlesque dans ce cas-là n’intervient plus que comme ponctuation et presque jamais comme moteur, et ce un peu à la manière dont des films d’actions modernes distillent des moments d’humour sans qu’on puisse vraiment dire que cela soit drôle. En ce sens, Ça t’la coupe est bien différent d’un Keaton, qui lui, ne parvient que peu à ses fins, ou bien sans le faire exprès. Le film a tout de même quelque cadres innovants, et permet de constater qu’à l’époque, les acteurs se mettaient en danger pour leurs cascades.
Shape of Water de Guillermo Del Toro
Outre les films de patrimoine et les restaurations, le Festival propose cette année l’avant-première du prochain film de Guillermo Del Toro. Primé à la dernière Mostra de Venise par le prestigieux Lion d’Or, c’était peu de dire que The Shape of Water était attendu. C’est donc sans surprises dans une salle bondée (et surchauffée) que les plus chanceux se sont tassés attendant le ventripotent Mexicain, épaulé pour l’occasion par le monsieur loyal du Festival, Thierry Frémaux et le compositeur, Alexandre Desplat. Quelques boutades pour détendre l’atmosphère, un brin d’émotion de la part du Mexicain qui révèle pas peu fier qu’on a affaire au premier film explorant les facettes de son « moi » adulte et un Alexandre Desplat qui n’hésite pas à rajouter qu’on a là le film qui impose Del Toro en maître du cinéma, jalonneront ainsi les quelques minutes pré-séance. Puis place au film. Niché dans un cadre qu’on dirait hérité des 60’s avec couleurs pastels, Cadillac rutilantes et subtile évocation du racisme, on se plait à suivre le quotidien d’Elise, une femme muette travaillant comme concierge dans un laboratoire où demeure prisonnière une étrange créature. Bien vite, entre celle que personne n’entend et celui que personne ne comprend, des liens vont se nouer, quitte à ce qu’Elise commence à développer un profond amour pour la créature. On se gardera d’en dire plus, tant le film du Mexicain tire sa richesse de ses zones d’ombres. Quelle est l’année ? Ou sommes-nous ? Pourquoi Elise est muette ? Autant de questions laissées sans réponses qui permettent d’alimenter le mystère et in extenso le propos, qui jongle avec une grande dextérité entre plusieurs genres pourtant très codifiés : d’abord l’espionnage, ensuite le film d’amour, puis enfin l’imaginaire du conte. Et c’est sans doute là sa force : celle d’oser le mélange (une tradition chez Del Toro) via une histoire fantasque et lyrique pour en délivrer un message somme toute intemporel et humainement beau : celui de la tolérance. Ajoutez à cela une photographie somptueuse, un score d’Alexandre Desplat harmonieux et des interprétations soignées et on comprend pourquoi le jury d’Annette Benning a cru bon de lui décerner le Lion d’Or. Car proposer un film transpirant le style de son auteur sans en occulter un message profondément rassembleur dans un monde paradoxalement en proie à la plus grande division, ça devient un acte politique. Une forme extra-artistique. Un grand film.
Cette année est également marquée par la présence de Tilda Swinton qui nous fera profiter d’une masterclass. Ainsi, quatre de ses films sont projetés, dont l’un des plus anciens Edward II de Derek Jarman. Le réalisateur est l’un des représentants de l’underground anglais, et ce n’est pas peu dire. La pièce de théâtre classique pré-shakespearienne est transposée dans un temps à priori présent, dans un décor tout à fait abstrait composé de murs nus et de sables. Si la forme perturbe, il faut reconnaître une maîtrise de ce cinéma qui en fait un film fluide et hallucinant. D’autant plus que le réalisateur glisse de manière habile son propre combat pour la reconnaissance des droits LGBT et contre le Sida, dont il souffre et qui le tuera quelques années plus tard. Colin McCabe, producteur et écrivain, qui présentait le film, décrit parfaitement le rôle de Tilda Swinton dans ce film : une véritable sorcière, fascinante et effrayante, une image qui lui colle encore à la peau. Ce n’est pas pour rien qu’elle a remporté la Coupe Volpi de l’interprétation féminine en 1991 à Venise.
Review de Shape of Water écrite par Antoine Delassus
La Rivière Rouge de Howard Hawks
Alors que certains assistent à la rencontre avec Michael Mann et à la projection de Heat en director’s cut, les autres voient et revoient des westerns classiques dont un cycle est également proposé. Ce jour-ci, L’Appât de Anthony Mann était projeté, ainsi que La Rivière Rouge de Howard Hawks. Considéré comme un classique du genre, il en reprend effectivement tous les codes, à la fois visuels et narratifs. Contrairement à Ford qui met en scène surtout les conflits avec les Indiens, Hawks dans la Rivière Rouge célèbre le combat des cow-boys, garçons vachers, dans leur entreprise folle : traverser le désert avec 9000 bovins. Menés par le tyrannique Tom Dunson (John Wayne), ils tentent à plusieurs reprises de se rebeller avec le soutien de Matthew Garth (Montgomery Clift, dont c’est le premier rôle). On a bien sûr l’un des thèmes fondateurs des États-Unis : la révolte face au père oppressif, puis l’accomplissement du fils, dont on pourrait presque dire qu’il guide son peuple vers la terre promise. On peut tout à fait parler de célébration, tant les actes eux-mêmes sont mis en valeur, alors que le spectateur d’aujourd’hui peut les trouver dérisoires. Par exemple, la traversée de la rivière à gué du troupeau. L’épisode est traité de manière quasi-biblique, à tel point que Hawks nous fait réellement participer à l’événement en plaçant sa caméra sur une des roulottes qui roule dans l’eau. Même si le film est parfois trop lisse pour se démarquer, il n’en reste un des canons et une très bonne interprétation de Wayne et Clift.
Vous l’avez compris, le Festival Lumière est riche, très riche, et les journées sont loin d’être de tout repos pour les cinéphiles chevronnés que nous sommes. Et ce n’est que le début.
S’il y a un digne héritier du cinéma de Woody Allen, c’est bien Noah Baumbach. Adepte des comédies bavardes et légères sur les relations conflictuelles de New-yorkais aisés, le cinéaste de quarante-huit ans s’est d’abord fait connaître pour avoir co-écrit certains scénarios de Wes Anderson (La Vie Aquatique et Fantastic Mr. Fox) tout en réalisant ses projets personnels à côté. Véritablement révélé en 2005 avec Les Bergman se séparent, le natif de Brooklyn est à l’origine des récits comico-mélancoliques les plus réjouissants de ses dernières et la consécration lui tombera dessus lors des sorties de Greenberg et Frances Ha. Deux ans après
The Meyerowitz Stories étale donc les discordes d’une fratrie réunie par l’hospitalisation du « pater », incarné par Dustin Hoffman, le tout dans un cadre artistique et mondain new-yorkais. Le film a pour lui l’énergie récréative d’un casting d’exception, tous incarnant à la perfection leurs personnages respectifs. Cela faisait bien longtemps qu’on n’avait pas vu Ben Stiller, Dustin Hoffman et Adam Sandler (!!) aussi réjouissants. Quant à Elizabeth Marvel, elle confirme tout le bien que l’on pense d’elle depuis son rôle dans la série House of Cards. Cette remarquable distribution apporte une vraie dimension chorale et comique à ce récit tantôt snob, tantôt existentialiste, tantôt émouvant. Noah Baumbach saisit avec une précision insondable l’énergie qui se dégage du milieu artistique dans lequel évolue chacun (ou pas) des membres de cette famille explosée. En ce sens, on remarque que The Meyerowitz Stories s’inscrit avec politesse dans cet univers d’intellos bourgeois, soit l’exact antithèse de
De Nuit debout, ceux qui n’étaient pas à Paris ou dans les grandes villes (ou qui dormaient, travaillaient…) n’ont eu que les quelques bribes que les médias ont fait parvenir jusqu’à eux. Des parcelles du combat mené, des violences répétées (peu de douceur a été montrée, de joie aussi), jamais la fougue de ceux qui restaient debout la nuit à débattre, à chercher à améliorer leur société. D’autres encore ont pu suivre en direct sur l’application
Le sens, c’est d’ailleurs ce que recherchent sans cesse tout ceux qui passent Place de la République, font partie des différentes commissions créées dès mars 2017, mais aussi tous ceux qui ont participé, à un moment donné, à l’assemblée (qui donne son titre au documentaire), chargée d’écrire une nouvelle constitution. Grâce à ce récit, les militants et autres anonymes ne parlent pas d’une seule voix, mais plusieurs voix se font entendre, cherchant à faire naître un état d’esprit de révolte, qui s’appuie sur le local pour faire barrage à un monde globalisé qui n’écoute plus ceux qu’on voudrait faire passer pour « riquiqui » (petite ritournelle d’une chanson présente dans le documentaire). L’objectif n’est pas de dire si Nuit debout a ou non été « efficace », car la loi El Khomri, on le sait, a fini par être adoptée et a encore des réminiscences ces derniers mois, mais plutôt de voir comment l’état d’esprit de ce mouvement peut être transmis. De celui qui propose à chacun de
