Depuis six ans, le festival Cinélatino organise des journées pour échanger autour des thèmes de cinéma, de genre et de politique avec des cinéastes et des universitaires. Chaque année, des professionnels du cinéma et des enseignants-chercheurs jouent le jeu pour proposer au public un moment de discussion et de réflexion autour de ces sujets. Pour cette 6ème édition et pour les 30 ans du Cinélatino, ce sont les femmes qui sont à l’honneur et qui orchestrent cet échange.
– Jeudi 22 mars 2018 à la Cinémathèque de Toulouse
Si Laurence Mullaly (Université Bordeaux Montaigne) commence déjà par remercier les personnes présentes et toutes celles qui inspirent ce beau festival, elle dresse tout de suite le portrait élogieux de l’actrice Paulina García rajoutant que, s’il y a au moins un avantage à la globalisation, c’est la circulation des films qui ont permis à la comédienne de voir sa carrière décoller. Ayant commencé dans le théâtre, la première partie de la discussion s’attarde sur les différences et les points communs entre justement le jeu d’acteur et le fait d’être une artiste à part entière.
Paulina García s’exprime ainsi : « Pour jouer un rôle, il faut avant tout être simple mais le métier d’artiste est compliqué, ce qui est là un énorme paradoxe. Quand je prépare un rôle, je me pose beaucoup de questions : Comment je vais transcender le rôle, comment je vais l’élever ? J’essaie de trouver la relation entre moi, le monde extérieur et ce rôle que j’ai à jouer parce que le lien avec le monde extérieur est vraiment à prendre en compte. Être artiste est un métier à plein de temps, c’est une décision pour la vie, on n’est pas artiste seulement du lundi au vendredi. (…) C’est un chemin très progressif, j’ai vraiment peu à peu assumé ce rôle d’actrice. Au début, je n’osais même pas prétendre que j’en étais une mais c’est vraiment peu à peu, quand je me suis engagée dans ce chemin et que j’ai vu vers où cela m’amenait que, finalement, j’ai pu dire que j’étais une actrice, et une artiste aussi. (…) Au Chili, il n’y a pas de réelle distinction entre le fait d’être actrice et artiste parce que l’immense majorité des acteurs de cinéma ont commencé au théâtre. On n’apprend pas à représenter un rôle dans une école de cinéma, c’est dans une école de comédiens. Evidemment, on peut être actrice mais il y a une différence avec être artiste. Je veux dire, on représente tous des rôles, chacun peut être acteur, quand vous êtes devant vos parents, vous assumez le rôle d’enfant et en revanche, quand vous êtes avec votre fiancé(e), vous assumez un rôle d’amoureux ou d’amoureuse. D’ailleurs, rendez vous compte que quand vous commencez à plus assumer un rôle de frère ou de soeur avec votre fiancé(e), ça veut dire que le jeu d’acteur, pour moi, il s’est terminé, vous êtes au bout de la relation donc c’est pas quelque chose de transitoire. Là est la différence entre le fait d’être actrice ou artiste. C’est pour ça que je pense que tout le monde est capable de jouer un rôle mais, en revanche, d’arriver à ce que j’appelle un niveau au dessus, à s’élever un peu plus, d’arriver à rentrer en harmonie avec le monde qui nous entoure avec toutes les petites choses qui bougent, non. Et moi, en tant qu’actrice, j’ai envie que vous vous sentiez en harmonie avec moi, en connexion avec moi quand j’apparais à l’écran.
Dans la suite de la discussion, les deux femmes projettent des séquences de trois films dans lesquels a joué Paulina García afin de parler de ses expériences cinématographiques.
Au sujet de Las analfabetas :
Paulina García : Comme le film est basé sur une pièce de théâtre, il a été filmé sur un seul espace mais au bout d’un moment, le réalisateur a ressenti le besoin d’élargir et de sortir à l’extérieur (…) En effet, on a réellement filmé la réalité, on a juste posé une caméra dans la rue et tout ce qui arrive autour d’elle, c’est vrai, c’est la réalité qui s’inscrit dans le film. (…)
Laurence Mullaly : Ce qui est intéressant dans le film c’est que Las analfabetas ne renvoie pas seulement au fait de ne pas savoir lire ou écrire mais aussi à l’incapacité peut être de lire les émotions, de sentir ce que peut être en train de sentir l’autre.
Paulina García : Ce qui est amusant aussi c’est qu’à ce moment là, ce sont les grands mouvements de révolte des étudiants au Chili qui ont commencé. C’est un contexte très particulier (…) et donc on s’est posé la question : Qu’est-ce qu’apprendre dans notre pays ? Quelle est la valeur de nos études ? Qu’est-ce que c’est que l’apprentissage en général ? Donc cette oeuvre naît à partir de ça. (…) Il s’agit d’une histoire où chacune d’entre elles va essayer de rompre sa solitude. Jackeline, l’enseignante, parce qu’elle est enfermée dans une sorte de formalité qui l’empêche d’aller vers l’autre et Ximena parce qu’elle est attrapée dans une ignorance mais aussi parce qu’elle a construit un mur pour se protéger de l’extérieur et ce mur l’empêche d’aller vers l’autre ; c’est un mur de mensonge pour cacher l’illettrisme qui est le sien.

Au sujet de Gloria :
Laurence Mullaly : Gloria c’est le nom de la protagoniste du film mais ça veut signifier aussi la gloire et votre gloire à vous.
Paulina García : Effectivement, je pense que Gloria a changé mon destin, c’est pas que je faisais des choses inintéressantes, au contraire, je faisais des choses qui étaient assez plaisantes mais l’arrivée de ce film a changé le cours des choses. (…) Une fois que Sebastián Lelio avec son co-scénariste m’ont appelée, on s’est rencontrés tout de suite, on a passé une après-midi à boire des bières et à discuter de ce scénario qui n’avait aucun mot d’écrit encore (…) Et donc Sebastián et son co-scénariste ont fini par me proposer un storyboard mais un an après. La différence, c’est que dans le storyboard, il y a juste les indications sur les scènes, il n’y a pas, comme dans un scénario, de dialogues véritablement écrits. (…)
Laurence Mullaly : Le film a fait un carton dans le monde entier (…) et met, pour la première fois depuis longtemps, en avant une femme mûre dont le cinéaste lui-même disait que c’était typiquement le genre de personnage secondaire (…) Une femme de 50 ans et plus n’a plus d’existence, elle a rempli son rôle, elle a été mère, elle a été épouse, éventuellement avec la modernité elle peut divorcer mais là, et bien c’est ça le point de départ. (…) Et c’est ça qui est intéressant dans la relation avec le cinéaste qui là encore est plus jeune et racontait qu’il avait envie de rendre hommage aux femmes de la génération de sa mère. »
Puis, l’échange finit par un aperçu complet de sa filmographie grâce à des questions du public sur son rôle dans Narcos par exemple.
Paulina García : On a vraiment travaillé avec plusieurs réalisateurs : un réalisateur brésilien, étasunien et un autre réalisateur colombien et c’était très intéressant de passer entre les mains de chacun de ces réalisateurs parce que chacun avait une façon de filmer assez spécifique. (…) Ça a été vraiment très intéressant de participer à reconstruire cette histoire qui a été significative pour le monde entier, qui a retourné la Colombie mais qui a aussi changé la délinquance dans le monde entier. En particulier pour l’Amérique latine après l’existence de Pablo Escobar, il y a vraiment eu un avant et un après l’existence de ce chef de cartel.
Paulina García à propos de l’affaire Weinstein, de l’actualité et de sa vision depuis l’Amérique latine :
« Je dois dire que c’est un peu les montagnes russes dans ma position par rapport à cette affaire et tout ce qui suit (…) Alors, ce qui est très bien c’est qu’on a mis les choses sur la table et que maintenant on en parle de ces problèmes de harcèlement dans l’industrie du cinéma mais je dois dire qu’au Chili, vu que le cinéma n’est pas vraiment une industrie, je pense qu’il y en a forcément, mais peut-être beaucoup moins qu’ailleurs. Et comme moi je suis une actrice plutôt de théâtre, qui est un lieu au Chili où l’on a très peu de moyen donc il faut faire beaucoup avec très peu, donc le temps pour le harcèlement n’existe pas parce qu’il est employé à autre chose. Peut-être dans le monde de la télévision, mais que je connais très mal car j’en ai fait peu, peut-être que les cas sont plus fréquents. Et donc ce que l’affaire Weinstein a mis en lumière c’est la possibilité de l’égalité, voilà, on ouvre une fenêtre pour aller vers l’égalité complète entre les femmes et les hommes, mais, peut-être qu’il va y a voir des diminutions de ces cas de harcèlement. Par contre ce qui est aussi très prégnant, c’est les femmes qui meurent sous les coups de leurs compagnons. Alors, peut-être moins au Chili mais en Amérique latine, par exemple en Colombie, les chiffres sont quand même alarmants et c’est le problème qui moi m’affecte le plus. Je crois aussi que cette affaire Weinstein, le revers on va dire, c’est qu’il se produit quelque chose que l’on pourrait qualifier de chasse à l’homme avec une persécution de certains hommes. Mais il me semble que c’est quelque chose d’assez passager, c’est une conséquence directe de cette affaire. On parle plus des affaires de harcèlement et donc on accuse davantage les hommes mais ne vous inquiétez pas, je pense que c’est aussi un cap à passer. Ce qui est assez hallucinant de voir dans le milieu du cinéma, c’est que même des gens de la taille de Weinstein pour ce qui est de la production, comme par exemple malheureusement Kevin Spacey ou encore Casey Affleck qui est l’acteur qui a gagné l’Oscar pour son rôle dans le film Manchester by the sea, sont des personnes qui sont accusées de harcèlement et je vais raconter une anecdote sur Casey Affleck. On était aux Etats-Unis aux Independent Spirit Awards, on présentait le film Brooklyn Village pour un prix et Casey Affleck était là et quand il s’est assis dans la salle, il y a eu un vide qui s’est fait autour de lui, les femmes ne se sont pas assises autour de lui et moi je ne connaissais pas l’histoire, je ne savais pas pourquoi et en fait, on m’a raconté que c’était vraiment un harceleur malade, que c’était vraiment une pathologie. C’est lui qui a gagné le prix aussi pour l’interprétation dans Manchester by the sea à cette cérémonie-là et personne n’a rien dit en fait, personne n’a sifflé, personne n’a fait de remarques, la seule chose qu’ont réussi à faire les femmes c’est de ne pas applaudir donc voilà, il faut que certaines personnes payent. Il faut que les personnes qui ont fait ça payent mais là c’est quand même encore difficile, quand on a face à nous de grands acteurs ou de grands personnages de cinéma, de parler, de dire les choses. Et donc pour finir, il y a des gens qui se demandent pourquoi des grandes actrices de grande renommée qui s’habillent en Chanel ou en Dior vont aussi mettre le hashtag #MeToo, je crois qu’elles ne le font pas pour elles, elles le font pour toutes les autres actrices qui ont plus besoin peut-être de ces actes pour essayer d’arriver à quelque chose et qui en sont traumatisées et vont l’être pour le reste de leur vie. Je crois vraiment que ces grandes actrices qui s’exposent ne le font pas seulement pour elles mêmes, elles le font pour vous toutes et puis pour toutes les actrices qui sont derrière et qui vont revenir. »





Figure emblématique du 9ème art, Tintin est né sous la plume d’Hergé à la fin des années 20. Au fil de 24 albums, le reporter du petit vingtième aura vécu des aventures rocambolesques qu’elles soient en Afrique, en Australie, au fond de l’océan ou sur la Lune, et rencontré des personnages haut en couleur comme le marin porté sur la bouteille et les jurons, le Capitaine Haddock, le duo de policiers gaffeurs, Dupond et Dupont ou encore une cantatrice à la voix très haut perchée, Bianca Castafiore. Un matériau très fertile donc pour une adaptation qui n’est bien évidemment pas le premier essai. Outre la série animée ayant marqué l’enfance de bons nombres de personnes, il y a eu quelques films lives racontant des histoires originales sorties dans les années 60 avec Jean-Pierre Talbot dans le rôle de Tintin. Des œuvres qui n’auront cependant pas marqué les esprits. Il aura donc fallu attendre le grand Steven Spielberg pour voir une adaptation digne de ce nom du monument de la bande dessinée sur les écrans de cinéma.
À partir de là, il est fondamental de s’attarder sur la grande particularité de cette adaptation, le choix de l’utilisation de la capture de mouvements. Procédé qui aura eu son heure de gloire dans ce début de siècle avec le personnage de Gollum dans Le Seigneur des anneaux, ou encore l’œuvre visionnaire de James Cameron, Avatar. En utilisant les images de synthèse, Spielberg peut se rapprocher au plus près de la bande dessinée de Hergé, tout en lui offrant une modernité époustouflante. Ce travail sur l’animation a également l’avantage d’offrir des moyens quasi-illimités dans la mise en scène. C’est particulièrement à ce niveau que Les Aventures de Tintin se révèle être un film d’une virtuosité frappante. On l’observe notamment au travers de cette maîtrise des transitions dans l’espace, offrant une seconde jeunesse au fondu que cela soit de manière très ponctuelle avec cette poignée de main se transformant en dune de sable ou pour amorcer une identification au passé comme la fameuse séquence où un Haddock victime du soleil et du manque d’alcool dévoile l’histoire de son ancêtre le chevalier de Haddoque et de son affrontement face au terrible Rackham le Rouge. La fluidité est également l’un des maîtres mots de Spielberg, notamment en ce qui concerne ses scènes d’action. On repense forcément à la séquence citée plus haut avec ce duel aux sabres où la caméra se déplace avec une aisance insolente dans les différents niveaux de la Licorne tout en suivant une mèche qui se consume, mais là où la réalisation de Spielberg se fait encore plus ahurissante, c’est évidemment dans cette poursuite en plan séquence à couper le souffle. C’est la maestria des mouvements de la caméra suivant cette chasse effrénée entre Sakharine et Tintin dans un environnement où la richesse se trouve autant au premier qu’au second plan qu’on ne sait plus véritablement où donner de la tête.
Dany Boon a du mal à faire l’unanimité dans la presse spécialisée et la communauté cinéphile. Ses budgets inutilement spectaculaires (




Fort de son expérience dans le court métrage (une dizaine dont Ophelia, sélectionné en 2013 dans la Compétition Court Métrage à Cannes) et lauréate 2015 de la Fondation GAN qui soutient les projets de jeunes réalisateurs, Annarita Zambrano s’impose comme une révélation et une cinéaste à suivre avec Après la Guerre, son premier long métrage, présenté à Un Certain Regard 2017. Son film traite des conséquences d’un ancien activiste italien du milieu des années 80 qui doit faire face à son passé, le jour où un meurtre politique en Italie fait resurgir les vieux démons d’une famille brisée par l’assassinat d’un juge. Entre l’Italie et la France, Annarita Zambrano explore l’histoire de son pays à travers les nouvelles générations, victimes collatérales d’une guerre qui ne leur appartenait pas et qui ont dû payer pour les fautes des autres. Car derrière la bêtise de ces actions vaines et cruelles se cachent trente ans de souffrances, de familles brisées et d’absence de réponses. Plus encore, ce bouleversement affecte même les carrières de ces personnes qui traînent ce passé comme un boulet dont on ne peut se défaire sans avoir à réaliser des sacrifices. C’est ce que vit le personnage de l’ex-activiste et désormais intellectuel Marco (puissant Giuseppe Battiston !) prêt à tout abandonner derrière lui pour conserver sa liberté, quitte à sacrifier sans remords le parcours de sa progéniture. C’est dans ce conflit entre un père et son enfant que se dresse in fine le reflet d’une société italienne tiraillée par l’amertume des nouvelles générations face à leur histoire. Dans sa fuite, Marco cherche tout de même une rédemption dans ses actions, en acceptant une interview avec un journal national. Une manière de revendiquer sa position politique et son absence de regrets, comme s’il se savait condamné. Sans doute parce qu’au fond de lui, il l’est déjà.



