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Cinélatino 2018 : Paulina García revient sur sa carrière et sur l’affaire Weinstein

Depuis six ans, le festival Cinélatino organise des journées pour échanger autour des thèmes de cinéma, de genre et de politique avec des cinéastes et des universitaires. Chaque année, des professionnels du cinéma et des enseignants-chercheurs jouent le jeu pour proposer au public un moment de discussion et de réflexion autour de ces sujets. Pour cette 6ème édition et pour les 30 ans du Cinélatino, ce sont les femmes qui sont à l’honneur et qui orchestrent cet échange.

– Jeudi 22 mars 2018 à la Cinémathèque de Toulouse

Si Laurence Mullaly (Université Bordeaux Montaigne) commence déjà par remercier les personnes présentes et toutes celles qui inspirent ce beau festival, elle dresse tout de suite le portrait élogieux de l’actrice Paulina García rajoutant que, s’il y a au moins un avantage à la globalisation, c’est la circulation des films qui ont permis à la comédienne de voir sa carrière décoller. Ayant commencé dans le théâtre, la première partie de la discussion s’attarde sur les différences et les points communs entre justement le jeu d’acteur et le fait d’être une artiste à part entière.

cinema-genre-politique-chilenas-cinelatino-discussion-paulina-garcia-laurence-mullalyPaulina García s’exprime ainsi : « Pour jouer un rôle, il faut avant tout être simple mais le métier d’artiste est compliqué, ce qui est là un énorme paradoxe. Quand je prépare un rôle, je me pose beaucoup de questions : Comment je vais transcender le rôle, comment je vais l’élever ? J’essaie de trouver la relation entre moi, le monde extérieur et ce rôle que j’ai à jouer parce que le lien avec le monde extérieur est vraiment à prendre en compte. Être artiste est un métier à plein de temps, c’est une décision pour la vie, on n’est pas artiste seulement du lundi au vendredi. (…) C’est un chemin très progressif, j’ai vraiment peu à peu assumé ce rôle d’actrice. Au début, je n’osais même pas prétendre que j’en étais une mais c’est vraiment peu à peu, quand je me suis engagée dans ce chemin et que j’ai vu vers où cela m’amenait que, finalement, j’ai pu dire que j’étais une actrice, et une artiste aussi. (…) Au Chili, il n’y a pas de réelle distinction entre le fait d’être actrice et artiste parce que l’immense majorité des acteurs de cinéma ont commencé au théâtre. On n’apprend pas à représenter un rôle dans une école de cinéma, c’est dans une école de comédiens. Evidemment, on peut être actrice mais il y a une différence avec être artiste. Je veux dire, on représente tous des rôles, chacun peut être acteur, quand vous êtes devant vos parents, vous assumez le rôle d’enfant et en revanche, quand vous êtes avec votre fiancé(e), vous assumez un rôle d’amoureux ou d’amoureuse. D’ailleurs, rendez vous compte que quand vous commencez à plus assumer un rôle de frère ou de soeur avec votre fiancé(e), ça veut dire que le jeu d’acteur, pour moi, il s’est terminé, vous êtes au bout de la relation donc c’est pas quelque chose de transitoire. Là est la différence entre le fait d’être actrice ou artiste. C’est pour ça que je pense que tout le monde est capable de jouer un rôle mais, en revanche, d’arriver à ce que j’appelle un niveau au dessus, à s’élever un peu plus, d’arriver à rentrer en harmonie avec le monde qui nous entoure avec toutes les petites choses qui bougent, non. Et moi, en tant qu’actrice, j’ai envie que vous vous sentiez en harmonie avec moi, en connexion avec moi quand j’apparais à l’écran.

Dans la suite de la discussion, les deux femmes projettent des séquences de trois films dans lesquels a joué Paulina García afin de parler de ses expériences cinématographiques.

Au sujet de Las analfabetas :

Paulina García : Comme le film est basé sur une pièce de théâtre, il a été filmé sur un seul espace mais au bout d’un moment, le réalisateur a ressenti le besoin d’élargir et de sortir à l’extérieur (…) En effet, on a réellement filmé la réalité, on a juste posé une caméra dans la rue et tout ce qui arrive autour d’elle, c’est vrai, c’est la réalité qui s’inscrit dans le film. (…) 

Laurence Mullaly : Ce qui est intéressant dans le film c’est que Las analfabetas ne renvoie pas seulement au fait de ne pas savoir lire ou écrire mais aussi à l’incapacité peut être de lire les émotions, de sentir ce que peut être en train de sentir l’autre.

Paulina García : Ce qui est amusant aussi c’est qu’à ce moment là, ce sont les grands mouvements de révolte des étudiants au Chili qui ont commencé. C’est un contexte très particulier (…) et donc on s’est posé la question : Qu’est-ce qu’apprendre dans notre pays ? Quelle est la valeur de nos études ? Qu’est-ce que c’est que l’apprentissage en général ? Donc cette oeuvre naît à partir de ça. (…) Il s’agit d’une histoire où chacune d’entre elles va essayer de rompre sa solitude. Jackeline, l’enseignante, parce qu’elle est enfermée dans une sorte de formalité qui l’empêche d’aller vers l’autre et Ximena parce qu’elle est attrapée dans une ignorance mais aussi parce qu’elle a construit un mur pour se protéger de l’extérieur et ce mur l’empêche d’aller vers l’autre ; c’est un mur de mensonge pour cacher l’illettrisme qui est le sien.

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Au sujet de Gloria :

Laurence Mullaly : Gloria c’est le nom de la protagoniste du film mais ça veut signifier aussi la gloire et votre gloire à vous.

Paulina García : Effectivement, je pense que Gloria a changé mon destin, c’est pas que je faisais des choses inintéressantes, au contraire, je faisais des choses qui étaient assez plaisantes mais l’arrivée de ce film a changé le cours des choses. (…) Une fois que Sebastián Lelio avec son co-scénariste m’ont appelée, on s’est rencontrés tout de suite, on a passé une après-midi à boire des bières et à discuter de ce scénario qui n’avait aucun mot d’écrit encore (…) Et donc Sebastián et son co-scénariste ont fini par me proposer un storyboard mais un an après. La différence, c’est que dans le storyboard, il y a juste les indications sur les scènes, il n’y a pas, comme dans un scénario, de dialogues véritablement écrits. (…)

Laurence Mullaly : Le film a fait un carton dans le monde entier (…) et met, pour la première fois depuis longtemps, en avant une femme mûre dont le cinéaste lui-même disait que c’était typiquement le genre de personnage secondaire (…) Une femme de 50 ans et plus n’a plus d’existence, elle a rempli son rôle, elle a été mère, elle a été épouse, éventuellement avec la modernité elle peut divorcer mais là, et bien c’est ça le point de départ. (…) Et c’est ça qui est intéressant dans la relation avec le cinéaste qui là encore est plus jeune et racontait qu’il avait envie de rendre hommage aux femmes de la génération de sa mère. »

Puis, l’échange finit par un aperçu complet de sa filmographie grâce à des questions du public sur son rôle dans Narcos par exemple.

Paulina García : On a vraiment travaillé avec plusieurs réalisateurs : un réalisateur brésilien, étasunien et un autre réalisateur colombien et c’était très intéressant de passer entre les mains de chacun de ces réalisateurs parce que chacun avait une façon de filmer assez spécifique. (…) Ça a été vraiment très intéressant de participer à reconstruire cette histoire qui a été significative pour le monde entier, qui a retourné la Colombie mais qui a aussi changé la délinquance dans le monde entier. En particulier pour l’Amérique latine après l’existence de Pablo Escobar, il y a vraiment eu un avant et un après l’existence de ce chef de cartel. 

Paulina García à propos de l’affaire Weinstein, de l’actualité et de sa vision depuis l’Amérique latine : 

« Je dois dire que c’est un peu les montagnes russes dans ma position par rapport à cette affaire et tout ce qui suit (…) Alors, ce qui est très bien c’est qu’on a mis les choses sur la table et que maintenant on en parle de ces problèmes de harcèlement dans l’industrie du cinéma mais je dois dire qu’au Chili, vu que le cinéma n’est pas vraiment une industrie, je pense qu’il y en a forcément, mais peut-être beaucoup moins qu’ailleurs. Et comme moi je suis une actrice plutôt de théâtre, qui est un lieu au Chili où l’on a très peu de moyen donc il faut faire beaucoup avec très peu, donc le temps pour le harcèlement n’existe pas parce qu’il est employé à autre chose. Peut-être dans le monde de la télévision, mais que je connais très mal car j’en ai fait peu, peut-être que les cas sont plus fréquents. Et donc ce que l’affaire Weinstein a mis en lumière c’est la possibilité de l’égalité, voilà, on ouvre une fenêtre pour aller vers l’égalité complète entre les femmes et les hommes, mais, peut-être qu’il va y a voir des diminutions de ces cas de harcèlement. Par contre ce qui est aussi très prégnant, c’est les femmes qui meurent sous les coups de leurs compagnons. Alors, peut-être moins au Chili mais en Amérique latine, par exemple en Colombie, les chiffres sont quand même alarmants et c’est le problème qui moi m’affecte le plus. Je crois aussi que cette affaire Weinstein, le revers on va dire, c’est qu’il se produit quelque chose que l’on pourrait qualifier de chasse à l’homme avec une persécution de certains hommes. Mais il me semble que c’est quelque chose d’assez passager, c’est une conséquence directe de cette affaire. On parle plus des affaires de harcèlement et donc on accuse davantage les hommes mais ne vous inquiétez pas, je pense que c’est aussi un cap à passer. Ce qui est assez hallucinant de voir dans le milieu du cinéma, c’est que même des gens de la taille de Weinstein pour ce qui est de la production, comme par exemple malheureusement Kevin Spacey ou encore Casey Affleck qui est l’acteur qui a gagné l’Oscar pour son rôle dans le film Manchester by the sea, sont des personnes qui sont accusées de harcèlement et je vais raconter une anecdote sur Casey Affleck. On était aux Etats-Unis aux Independent Spirit Awards, on présentait le film Brooklyn Village pour un prix et Casey Affleck était là et quand il s’est assis dans la salle, il y a eu un vide qui s’est fait autour de lui, les femmes ne se sont pas assises autour de lui et moi je ne connaissais pas l’histoire, je ne savais pas pourquoi et en fait, on m’a raconté que c’était vraiment un harceleur malade, que c’était vraiment une pathologie. C’est lui qui a gagné le prix aussi pour l’interprétation dans Manchester by the sea à cette cérémonie-là et personne n’a rien dit en fait, personne n’a sifflé, personne n’a fait de remarques, la seule chose qu’ont réussi à faire les femmes c’est de ne pas applaudir donc voilà, il faut que certaines personnes payent. Il faut que les personnes qui ont fait ça payent mais là c’est quand même encore difficile, quand on a face à nous de grands acteurs ou de grands personnages de cinéma, de parler, de dire les choses. Et donc pour finir, il y a des gens qui se demandent pourquoi des grandes actrices de grande renommée qui s’habillent en Chanel ou en Dior vont aussi mettre le hashtag #MeToo, je crois qu’elles ne le font pas pour elles, elles le font pour toutes les autres actrices qui ont plus besoin peut-être de ces actes pour essayer d’arriver à quelque chose et qui en sont traumatisées et vont l’être pour le reste de leur vie. Je crois vraiment que ces grandes actrices qui s’exposent ne le font pas seulement pour elles mêmes, elles le font pour vous toutes et puis pour toutes les actrices qui sont derrière et qui vont revenir. »

Cheval de guerre de Steven Spielberg : le cinéma en lettres majuscules

Sorti quelques mois à peine après les Aventures de Tintin, Cheval de guerre fait quelque peu figure de troisième roue du carrosse dans la filmographie récente de Steven Spielberg. Pas facile de trouver sa place entre le périple ébouriffant en performance capture et son Lincoln qui un an plus tard, sculptait l’un des grands mythes politiques U.S dans la glaise de ses états d’âme. Pourtant, cette adaptation du livre de Michael Morpurgo n’a rien d’une récréation en eau douce entre la chasse de ces deux baleines derrière lesquelles Spielberg a longtemps couru.

Rendez-vous en terrain (in)connu

Si sa trame renvoie de prime abord à une variation d’E.T (l’odyssée d’un cheval à travers son amitié avec un garçon dans l’Angleterre pré-première guerre mondiale), l’expérience se construit ici sur un processus totalement différent. Reflet d’un temps où Steven Spielberg semblait branché en temps réel sur le cortex de l’inconscient collectif, E.T était le film d’un cinéaste qui s’adressait au spectateur sous des formes qui leur étaient immédiatement familières. Ce qui ne les empêchait pas d’être novatrices, Spielberg ayant toujours eu cette capacité inouïe à rendre immédiats et évidents les outils les plus avant-gardistes. Or, la particularité de Cheval de guerre est justement d’interpeller le public au travers d’un régime d’images qu’il ne connaît plus. Soit le cinéma des Ford, Lean, etc., tenants d’une certaine idée de la pureté cinématographique, où le rapport du spectateur avec ce qu’il voit n’est conditionné que dans la seule puissance d’évocation du cadre, où les grands sentiments trouvent leur traduction décomplexée à l’écran. A l’instar du  King Kong de Peter Jackson (producteur de Tintin, on le rappelle), Spielberg convoque ses émotions d’enfance à l’écran pour ressusciter un rapport perdu au 7ème Art.

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Mémoire de l’enfance

Contrairement aux Aventures de Tintin, où il s’agissait de faire accepter au public d’aujourd’hui le cinéma de demain, Cheval de guerre parle au spectateur à travers le prisme du cinéma d’hier. Dans les deux cas, il s’agit cependant de traduire l’essence du médium à travers ses formes d’expression les plus évocatrices (on se souvient de l’influence burlesque présente dans Tintin). D’où ici une débauche de plans beaux à en décoller la rétine, qui hyperbolisent une certaine mémoire du cinéma classique pour se mettre à niveau de la candeur du personnage principal. Mais même avec la virtuosité de Spielberg, la démarche pourrait sembler bêtement passéiste en d’autres mains s’il s’agissait de recopier servilement les idées recettes des grands alchimistes qui ont fondé le langage cinématographique. Mais outre le fait que le cadre historique du sujet lui intime de se mettre à des niveaux de représentation des personnages, Cheval de guerre ne s’accroche jamais à sa profession de foi comme s’il s’agissait d’une fin en soi.

Vernis de l’innocence

On le sait, sous le vernis de l’innocence et la candeur grand-public, la filmographie de Steven Spielberg a toujours manipulé une tonalité beaucoup plus grave, laissant le soin à l’image d’imprimer chez le spectateur ce qui n’était pas formulé ouvertement. Sur ce point, le réalisateur de Rencontres du 3ème type a toujours été le meilleur élève des réalisateurs qu’il admirait. Toute la force du cinéma classique a toujours résidé dans sa capacité à transcender le carcan moral et les tabous sociaux corsetant ses histoires pour exprimer visuellement ce qu’ils ne pouvaient pas dire tout haut.

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Tranche de vie dans le cottage

Or, plus qu’aucun autre film de Spielberg du fait de sa note d’intention,  Cheval de guerre exacerbe sa candeur pour mieux charrier des thèmes difficiles. Alors qu’il semble emprunter la voie contraire, Spielberg ne nous épargne rien des horreurs liées à son sujet, mettant à disposition du public des scènes qui se seraient sans doute avérées insoutenables ailleurs. On pense notamment à cette exécution voilée par les palmes d’un moulin, ou ces moments où le bidet subit les maltraitances des militaires qui l’emploient sur le front. En cela Cheval de Guerre est bien une leçon de cinéma, au sens où le réalisateur prouve que le propos ne se juge pas à la distance que l’on affiche par rapport au sujet, mais à la façon dont on laisse le découpage imprégner le cadre de sa signification. De fait, il est fortement recommandé de laisser votre cynisme à l’entrée pour pouvoir pleinement apprécier l’expérience conçue par Tonton Steven. C’est en cela que Cheval de Guerre, marque une étape importante dans la carrière du maître,  désormais  gardien du temple d’une idée du cinéma qui n’est plus forcément celle de ses contemporains. Ce qui n’attente au rien à sa puissance intemporelle.

Cheval de Guerre : Bande-annonce

Cheval de Guerre : Fiche Technique

Titre original : War Horse
Titre français : Cheval de guerre
Réalisation : Steven Spielberg
Interprétation: Jeremy Irvine (Albert Narracott), Tom Hiddleston (capitaine Nicholls), Benedict Cumberbatch (major Stewart)
Emily Watson (Rose Narracott),David Thewlis (Lyons), Stephen Graham (sergent Sam Perkins)
Scénario : Lee Hall et Richard Curtis, d’après l’œuvre de Michael Morpurgo
Direction artistique : Andrew Ackland-Snow, Alastair Bullock, Molly Hughes, Neil Lamont et Gary Tomkins
Décors : Rick Carter
Costumes : Joanna Johnston
Directeur de la photographie : Janusz Kamiński
Montage : Michael Kahn
Musique : John Williams
Son : Richard Hymns
Production : Steven Spielberg, Revel Guest, Kathleen Kennedy, Frank Marshall

 

Le Testament Caché : l’épitaphe de Jim Sheridan

On n’avait plus de nouvelles de Jim Sheridan depuis Dream House, dont la production réputée houleuse a conduit le cinéaste irlandais à renier le résultat final, qui eut tout loisir de se faire promptement démolir par la critique et le public. Le Testament Caché allait-il faire office de sinécure créative pour le réalisateur, qui trouverait un second souffle sur les terres de son Irlande natale avec un matériau taillé pour lui ?

Retour aux sources

Du moins, c’est le scénario auquel on voulait croire. Car même si son précédent film n’avait pas volé le lynchage dont il fut l’objet, avec son récit clairement recalibré en cours de route pour surfer sur le succès de Shutter Island à coups de suspense cheapos et de twists éventés, on imagine à quel point la période fut difficile à vivre pour un réalisateur plus habitué à rouler sous les louanges qu’à encaisser des coups. Le Testament Caché avait donc tout du retour en grâce attendu, même si les signaux envoyés par sa sortie en catimini en Blu ray / VOD trois ans après ses prises de vues n’incitaient pas forcément à la confiance. Malheureusement, force est de constater que la petite voix suspicieuse au fond de nous compte une victoire de plus à son actif.

Le Testament Caché narre l’histoire de Rose McNulty en deux époques. Cette pensionnaire d’un hôpital psychiatrique est accusée d’avoir tué son propre bébé soixante ans auparavant. Alors que l’établissement s’apprête à changer de murs, elle relate son parcours au psychiatre chargé de réévaluer son cas. Celui-ci va trouver des résonances étrangement personnelles dans la vie de sa patiente…

Quiconque est familier de la filmographie de Jim Sheridan a reconnu dans ce sujet les grands thèmes qui ont façonné la filmographie du réalisateur. Le combat de l’individu pour imposer son libre-arbitre aux diktats des institutions sociales, le poids aliénant du passé et l’impossibilité de s’en détacher, la quête de filiation tumultueuse… Tous les éléments dans Le Testament Caché étaient réunis pour offrir à cet irréductible tenant du classicisme noble, un retour par la grande porte. Y compris dans une forme romanesque dont il a eu maintes fois l’occasion de démontrer sa maîtrise, notamment dans sa facilité à constamment ramener la grande histoire dans le giron de l’intimité de ses héros.

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Eric Bana au chevet de sa mystérieuse patiente.

A bout de souffle

De fait, la conscience que Sheridan disposait du projet idéal pour rebondir accentue d’autant plus la déception, alors que s’affichent les lettres du générique de fin. Pourtant, le film ne commence pas si mal, les quinze premières minutes nous rappelant au bon souvenir du style de son auteur. Ses cadres limpides constamment à bonne hauteur des personnages, la fluidité de son découpage, sa maîtrise de la scénographie dissimulée derrière la fausse simplicité de la forme… Mais les choses s’enveniment à travers l’interaction cahoteuse entre les deux époques du récit. Le Testament Caché échoue constamment à faire travailler de concert ses deux niveaux de narration, l’un ne trouvant écho dans l’autre qu’au travers des choix terriblement arbitraires du scénario.

Un écueil qui culmine dans la gestion catastrophique du twist final, qui achève d’enterrer la cohérence de l’édifice ainsi que l’implication du spectateur, déjà sérieusement mise à mal par des partis-pris pour le moins discutables. En premier lieu le choix de Rooney Mara pour le rôle principal, la comédienne (pourtant douée) ne dégageant jamais ce que la population enfermée dans l’hypocrisie réac’ de l’Irlande de 1942 est censée projeter en elle. Un miscast surprenant de la part du réalisateur qui prive ainsi du lien que le récit est censé établir avec le personnage, d’autant plus que la mise en scène renonce bien vite à rattraper un déroulé hasardeux des événements. Comme si Sheridan se mettait en retrait de son propre film, n’essayant même pas de tirer vers le haut ce qui aurait pu l’être.

Sans être honteux au point de sceller la fin de carrière d’un grand réalisateur, Le Testament Caché porte clairement en bandoulière les raisons de son calendrier de sortie litigieux. Difficile de mettre ça sur le compte des stigmates de production ou d’une perte de motivation de la part de Sheridan qui signe un film clairement indigne de figurer aux côtés d’ Au nom du père , In America et autres titres d’une filmographie aussi prestigieuse que mal représentée en l’état.

Le Testament Caché : Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Z8aF0JpY04g

Le Testament Caché : Fiche Technique

Titre original : The Secret Scripture
Titre français : Le Testament Caché
Réalisation : Jim Sheridan
Scénario : Jim Sheridan et Johnny Ferguson
Interprétation: Vanessa Redgrave (Roseanne McNulty âgée), Rooney Mara (Roseanne McNulty jeune), Eric Bana (Dr. William Grene), Theo James (père Gaunt), Aidan Turner (Jack), Jack Reynor (Michael McNulty)…
Direction artistique : Michael Higgins
Décors : Jil Turner
Costumes : Joan Bergin
Photographie : Mikhail Krichman
Montage : Dermot Diskin
Musique : Brian Byrne

Pacific Rim Uprising : en fer et sans secousses

Confiée à Steven S. DeKnight, cette suite du blockbuster de Guillermo Del Toro ne réussit pas à renouveler la magie du premier opus. Pire, Pacific Rim Uprising prouve que le cinéma « geek » s’enfonce de plus belle dans sa propre stupidité auto-satisfaite.

A la fois hommage et réinterprétation internationale d’un imaginaire proprement japonais, Pacific Rim (2013) n’avais pas vraiment trouvé son public. Trop idiot pour certains, trop étrange pour d’autres. Il n’en restait pas moins que derrière l’étiquette de gros blockbuster bas du front, Guillermo Del Toro avait réussi à donner un souffle épique aux aventures de ses robots géants, grâce à l’amour sincère qu’il portait au genre et à ses talents de metteur en scène qui ne sont plus à prouver. Deux éléments qui font cruellement défaut à cette suite qui semble avoir été réalisée dans l’unique objectif de mettre en place une saga qui risque bien de s’arrêter maintenant.

L’élément le plus cité par les détracteurs du premier film, qui pensent toujours faire tomber un édifice en enlevant une seule brique, est cette histoire d’épée qui sort de nulle part lors d’un combat aérien. « Pourquoi ne l’utilisent-ils pas plus tôt ? ». C’est vrai que la question aurait pu être réglée plus vite. Sauf que ce que l’on aurait gagné en efficacité narrative, nous l’aurions perdu en force spectaculaire.
Pacific Rim était un spectacle total. Par sa débauche d’effet spéciaux particulièrement réussis, Del Toro offrait un film en forme de manifeste : le cinéma pouvait encore faire rêver et mettre des paillettes dans les yeux, loin de tout le cynisme mercantile qui plombe la production actuelle. Cette épée qui sortait de nulle part était une surprise pour nous, une façon de dire que le film pouvait encore nous étonner. Il y avait quelque chose de naïf et d’enfantin dans cet univers rempli de robots géants, de savants fous et de soldats casse-cou. C’était un monde qui ne sortait pas de l’esprit d’un fou, ni d’un geek, mais d’un enfant rêveur.
L’épée est toujours là, prête à servir et utilisée dès que les héros en ont l’occasion. La seule surprise, c’est qu’elle sera doublée à la fin du film. L’effet tombe à plat, l’amusement enfantin est parti. Tout ce qu’il nous reste c’est cette impression que le film n’a été pensé qu’en termes de marketing. Toujours plus gros, toujours plus dense… Mais pas forcément plus beau.

Autre point de discorde sur le premier : son scénario tenant sur un timbre poste. Poussons le bouchon plus loin : c’était plus ou moins la même trame que Independence Day (avec un soupçon de Top Gun). Mais au moins Del Toro avait compris les enjeux propre aux genres qu’il convoquait. Il comprenait que l’extension mécanique devait être extension psychologique (la perte d’un membre de sa famille, le besoin de protection etc). Cette très belle idée de « la dérive » où deux pilotes fusionnent leurs souvenirs pour contrôler un robot géant amenait les personnages à se comprendre, et donnait à leur combat une profondeur et un enjeu plus fort. Couplé à la lourdeur assumée des robots, le film montrait des personnages loin d’être infaillibles, obligés de faire front face à une situation qui les dépasse. Osons la comparaison, Pacific Rim était presque une réponse arty à l’esthétique publicitaire de Michael Bay.

Uprising se veut comme une extension de l’univers de Del Toro. Mais jusque dans son final presque identique, le film de Steven S. DeKnight ressemble un peu trop à Independance Day : Resurgence. Multiplication des personnages, tentative ratée de décrire un monde ouvert sur la question extra-terrestre, références maladroites aux anciens et ajout forcé de nouvelles têtes. La référence à Top Gun n’est pas non plus très lointaine, puisque l’histoire se concentre dans un premier temps sur des drones censés remplacer les pilotes humains (mais à quoi servent encore ces robots si la guerre est finie ?). Sauf qu’aucun de ces éléments n’a vraiment de sens autre que celui de multiplier les possibilités. La simplicité du premier opus qui permettait le spectaculaire en prend donc un sacré coup dans l’aile.

Pacific Rim Uprising montre finalement ses limites dans un arc narratif particulièrement gênant. Le personnage d’Amara, d’abord mécanicienne free-lance, est recrutée de force par l’armée pour être formée comme pilote. Celle qui était du côté des laissés-pour-compte et de ce nouveau monde souterrain (trop peu développé) rejoint donc la légalité (comprendre « le bien » même si c’est des militaires). Développement classique qui ne poserait pas de problème si le personnage n’était pas… une enfant. Le scénario franchit la ligne dans le dernier acte en faisant participer la jeune fille et ses camarades de promo (tous du même âge) à la bataille finale. Faut-il envoyer un mémo aux producteurs pour leur rappeler que les enfants soldats sont un vrai problème dans certaines zones du monde ? Aucune situation ne devrait exiger d’envoyer des enfants au casse pipe. Pourtant le film se permet cet écart et personne (pas même la principale intéressée) ne remet en question ce fait. On s’attendrait presque à une scène où elle serait décrite comme mignonne en uniforme. Heureusement celle-ci ne viendra pas, mais les scénaristes sont déjà allés trop loin. En plus d’être stupide, ce film a quelque chose de dangereux.

C’est bien le problème majeur de Pacific Rim Uprising. Les nombreux éléments ne resteront que des éléments. Aucun ne sera vraiment développé ou commenté et tous s’accumuleront jusqu’à l’indigestion. Le seul intérêt de cette suite est qu’elle prouve aux détracteurs du premier que Del Toro avait au moins un talent de metteur en scène. Le filtre gris fade appliqué par DeKnight (hérité des Marvels) casse toute immersion, et aucune beauté ou poésie (car il y en avait un peu dans le premier) ne se dégage de ces combats gigantesques. L’apparition d’un mème connu dans le dernier quart, clin d’œil gênant au public geek, prouve au moins une chose : Steven S. DeKnight se fout de notre tronche, mais n’a rien compris à son propre film. Guillermo et son ami Oscar doivent bien se marrer dans leur coin.

Pacific Rim Uprising : Bande-annonce

Synopsis : Le conflit planétaire qui oppose les Kaiju, créatures extraterrestres, aux Jaegers, robots géants pilotés par des humains, n’était que la première vague d’une attaque massive contre l’Humanité. Jake Pentecost, un jeune pilote de Jaeger prometteur dont le célèbre père a sacrifié sa vie pour sauver l’Humanité des monstrueux Kaiju, a depuis abandonné son entraînement et s’est retrouvé pris dans l’engrenage du milieu criminel.
Mais lorsqu’une menace, encore plus irrésistible que la précédente, se répand dans les villes et met le monde à feu et à sang, Jake obtient une dernière chance de perpétuer la légende de son père aux côtés de sa sœur, Mako Mori – qui guide une courageuse génération de pilotes ayant grandi dans l’ombre de la guerre. Alors qu’ils sont en quête de justice pour leurs camarades tombés au combat, leur unique espoir est de s’allier dans un soulèvement général contre la menace des Kaiju. Jake est rejoint par son rival, le talentueux pilote Lambert et par Amara, une hackeuse de Jaeger âgée de 15 ans, les héros du Corps de Défense du Pan Pacific devenant la seule famille qui lui reste. S’alliant pour devenir la plus grande force de défense que la Terre ait jamais connue, ils vont paver un chemin vers une extraordinaire nouvelle aventure.

Pacific Rim Uprising : Fiche Technique

Réalisateur : Steven S. DeKnight
Scnenario : Guillermo del Toro, Zak Penn, Jon Spaihts, Derek Connolly, Emily Carmichael, Kira Snyder, T. S. Nowlin, d’après une histoire de Travis Beacham, Guillermo del Toro et Zak Penn
Interpretes : John Boyega, Scott Eastwood, Cailee Spaeny, Madeleine McGraw, Rinko Kikuchi, Charlie Day, Burn Gorman, Jing Tian, Adria Arjona, Zhang Jin, Karan Brar, Ivanna Sakhno…
Direction artistique : Luke Freeborn
Décors : Stefan Dechant
Photographie : Daniel Mindel
Montage : Dylan Highsmit et Zach Staenberg
Musique : Lorne Balfe
Budget : 150 millions USD
Bande originale : Lorne Balfe
Genre : science-fiction, action
Distributeur : Universal Pictures International France
Durée : 111 minutes
Date de sortie : 21 mars 2018

États-Unis 2018

Les Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne, Spielberg fait entrer le héros de Hergé dans le 21ème siècle

Il en aura fallu du temps pour que Steven Spielberg puisse enfin se lancer dans un projet qui lui tenait à cœur depuis de nombreuses années, l’adaptation des aventures de Tintin, le reporter le plus connu de la bande dessinée franco-belge. C’est donc avec une équipe de prestige parmi laquelle on retrouve également Edgar Wright, Steven Moffat et Peter Jackson, que Le Secret de la Licorne débarque sur les écrans en 2011. Grâce à la technologie de motion capture, Spielberg donne naissance à un film d’animation virtuose rendant pleinement hommage au journaliste à la houppette.

les-aventures-de-tintin-le-secret-de-la-licorne-tintin-dupondtFigure emblématique du 9ème art, Tintin est né sous la plume d’Hergé à la fin des années 20. Au fil de 24 albums, le reporter du petit vingtième aura vécu des aventures rocambolesques qu’elles soient en Afrique, en Australie, au fond de l’océan ou sur la Lune, et rencontré des personnages haut en couleur comme le marin porté sur la bouteille et les jurons, le Capitaine Haddock, le duo de policiers gaffeurs, Dupond et Dupont ou encore une cantatrice à la voix très haut perchée, Bianca Castafiore. Un matériau très fertile donc pour une adaptation qui n’est bien évidemment pas le premier essai. Outre la série animée ayant marqué l’enfance de bons nombres de personnes, il y a eu quelques films lives racontant des histoires originales sorties dans les années 60 avec Jean-Pierre Talbot dans le rôle de Tintin. Des œuvres qui n’auront cependant pas marqué les esprits. Il aura donc fallu attendre le grand Steven Spielberg pour voir une adaptation digne de ce nom du monument de la bande dessinée sur les écrans de cinéma.

Le premier choix notable de la part de Spielberg et de son équipe de scénaristes est de ne pas adapter un unique album. Si le film reprend le titre et l’intrigue principale du Secret de la Licorne, de nombreux éléments d’autres aventures de Tintin y seront incorporés à commencer par Le Crabe aux pinces d’or par le biais du bateau Karaboudjan et de son capitaine, le fameux Haddock. Tout au long du film, Spielberg va égrainer un certain nombre de renvois à l’œuvre d’Hergé, avec par exemple une apparition de la Castafiore ou des allusions plus discrètes aux Sept boules de cristal, au Lotus Bleu ou encore au Sceptre d’Ottokar. Quand on regarde cette adaptation de Tintin, l’amour que porte Spielberg à ce personnage transparaît à chaque moment, et le cinéaste américain arrive à retranscrire à merveille ce qui fait le plaisir des tintinophiles depuis plus de 80 ans. Spielberg prend en effet au pied de la lettre le mot aventure du titre et lorgne très facilement du côté de sa propre saga d’aventure, Indiana Jones. En mêlant humour bon enfant et séquences d’action impressionnantes, le tout en voyageant à travers le monde pour résoudre un mystère autour d’une maquette de bateau, Spielberg offre un divertissement mené tambour battant sans temps mort et en mettant plein les yeux aux petits et aux grands.

les-aventures-de-tintin-le-secret-de-la-licorne-tintin-haddockÀ partir de là, il est fondamental de s’attarder sur la grande particularité de cette adaptation, le choix de l’utilisation de la capture de mouvements. Procédé qui aura eu son heure de gloire dans ce début de siècle avec le personnage de Gollum dans Le Seigneur des anneaux, ou encore l’œuvre visionnaire de James Cameron, Avatar. En utilisant les images de synthèse, Spielberg peut se rapprocher au plus près de la bande dessinée de Hergé, tout en lui offrant une modernité époustouflante. Ce travail sur l’animation a également l’avantage d’offrir des moyens quasi-illimités dans la mise en scène. C’est particulièrement à ce niveau que Les Aventures de Tintin se révèle être un film d’une virtuosité frappante. On l’observe notamment au travers de cette maîtrise des transitions dans l’espace, offrant une seconde jeunesse au fondu que cela soit de manière très ponctuelle avec cette poignée de main se transformant en dune de sable ou pour amorcer une identification au passé comme la fameuse séquence où un Haddock victime du soleil et du manque d’alcool dévoile l’histoire de son ancêtre le chevalier de Haddoque et de son affrontement face au terrible Rackham le Rouge. La fluidité est également l’un des maîtres mots de Spielberg, notamment en ce qui concerne ses scènes d’action. On repense forcément à la séquence citée plus haut avec ce duel aux sabres où la caméra se déplace avec une aisance insolente dans les différents niveaux de la Licorne tout en suivant une mèche qui se consume, mais là où la réalisation de Spielberg se fait encore plus ahurissante, c’est évidemment dans cette poursuite en plan séquence à couper le souffle. C’est la maestria des mouvements de la caméra suivant cette chasse effrénée entre Sakharine et Tintin dans un environnement où la richesse se trouve autant au premier qu’au second plan qu’on ne sait plus véritablement où donner de la tête.

En faisant entrer Tintin dans le 21ème siècle, Spielberg assure une nouvelle fois sa place de cinéaste visionnaire, et l’un des plus grands auteurs de divertissement. D’une modernité folle, tout en gardant cet aspect hors du temps propre au héros de Hergé, Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne a malgré cela reçu un accueil plutôt mitigé. 8 ans après, on attend toujours une suite qui devrait être confiée à Peter Jackson.

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne – Bande-Annonce

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne – Fiche Technique

Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : Steven Moffat, Joe Cornish, Edgar Wright
Interprètes : Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig, Simon Pegg, Nick Frost
Photographie : Janusz Kaminski
Montage : Michael Kahn
Société(s) de Production : Amblin Entertainment, The Kennedy/Marshall Company et Wingnut Films
Distribution : Sony Pictures Releasing France
Genre : Aventure, Animation
Date de sortie : 26 octobre 2011

États-Unis – 2011

9 Doigts de F.J Ossang, Cargo d’ennui

Auréolé du prix de la mise en scène au dernier festival de Locarno, l’artiste punk F.J Ossang débarque avec son 5ème long-métrage en plus de 30 ans, 9 Doigts. Un voyage étrange à bord d’un cargo rempli de gangsters qui sert une histoire beaucoup trop nébuleuse, malgré une recherche formelle toujours exigeante.

Après Bertrand Mandico au mois de février, un autre réalisateur au style tout aussi unique nous emmène faire un petit tour en bateau dans le cinéma de genre français. Les ressemblances entre les deux cinéastes s’arrêtent cependant ici. F.J Ossang est un artiste rare dans le paysage cinématographique français. 5 films en 33 ans, de quoi faire rougir Terrence Malick. Surtout connu pour des œuvres telles que Le Trésor des îles chiennes ou L’Affaire des divisions Morituri, F.J Ossang a développé une esthétique punk, mettant en avant un noir et blanc aux allures apocalyptiques, et une certaine dose de nihilisme. Avec ses films exigeants, montrant une démarche auteurisante extrême, Ossang pouvait laisser assez facilement ses spectateurs sur le carreau, mais le bonhomme montrait cependant toujours une grande capacité à créer des univers impressionnants comme en témoigne l’atmosphère post-apo qui émane de Le Trésor des îles chiennes, film dans lequel Ossang utilise au maximum le potentiel cinégénique de l’archipel des Açores. Point commun avec 9 Doigts, son dernier né dans lequel on retrouve l’âpre côté volcanique des îles portugaises. Ossang délaisse cependant ici la science-fiction pour nous offrir ce qui semble être dans un premier temps un film noir.

Comme souvent avec Ossang, il s’avère difficile de résumer brièvement l’histoire de 9 Doigts. Il est question de Magloire, un homme qui se retrouve enrôlé par une bande de gangsters pour un braquage. Lors de leur fuite, les malfrats vont se retrancher dans un cargo qui semble transporter une étrange marchandise. Au cours du voyage, plusieurs événements particuliers vont survenir, certains membres de l’équipage vont commencer à être atteints de folie, tandis qu’à côté de ça une île composée de déchets semble exercer une influence néfaste sur le cargo. D’autant plus que tout cela paraît s’imbriquer dans une machination de plus grande ampleur. À partir de là, on peut très vite comprendre que le récit de 9 doigts s’avère être on ne peut plus nébuleux. Surtout que Ossang n’est pas quelqu’un qui s’intéresse à des récits linéaires, et n’hésite pas à divaguer et à courir plusieurs lièvres à la fois. Sur un film de 1h40, tout cela peut s’avérer assez vite pénible, et il est difficile de se trouver une amarre pour se raccrocher. Évidemment pour pimenter tout ça, Ossang aime les dialogues très abscons devenant là aussi rapidement imbuvables, et alimentant facilement les détracteurs qui parlent de masturbation auteurisante. On peut très facilement résumer la démarche de Ossang à une interrogation posée par le personnage de Magloire à celui incarné par Lionel Tua, adepte d’envolées lyriques métaphoriques, qui lui demande : pourquoi est-il si énigmatique ? Ossang semble décidé à rendre son œuvre la moins compréhensible possible.

Malgré son fond qui lui porte préjudice, 9 Doigts dispose d’un travail formel non négligeable. Ossang retourne à ses premières amours du noir et blanc. Il y développe ici une ambiance très film noir au travers de l’éclairage et de jeux de lumières. Il mélange tout cela avec un expressionnisme appuyé, le personnage de Gaspard Ulliel semblant tout droit sorti d’un film de Murnau. Forcément on se doute bien qu’Ossang ne va pas rester dans une optique très classique et ne va pas se priver à essayer quelques expérimentations. S’amusant à jouer avec la forme du cadre ou avec des surimpressions, le cinéaste français arrive à nous sortir de la torpeur grâce à quelques idées plutôt innovantes. Tout cela laisse cependant un goût assez amer dans la bouche et semble au final beaucoup trop gratuit. La poésie s’enraye et tout tombe à plat. En seulement 5 films, on semble déjà avoir fait le tour de ce que veut nous raconter F.J Ossang. C’est un peu dommage car malgré tous les défauts de 9 Doigts, on sent une fougue qui ne s’est pas éteinte. Il manque juste quelque chose pour que tout s’embrase à nouveau et donne naissance à un morceau de cinéma puissant et féroce comme l’était un peu Le Trésor des Îles Chiennes.

9 Doigts – Bande Annonce

9 Doigts – Fiche Technique

Réalisateur : F.J Ossang
Scénario : F.J Osang
Interprétation : Paul Hamy, Damien Bonnard, Gaspard Ulliel, Pascal Greggory, Diogo Doria, Elvire
Directeur de la photographie : Simon Roca
Distribution (France) : Capricci Films
Durée : 99 minutes
Genre : Polar
Date de sortie (France) : 21 Mars 2018

France – 2018

La Ch’tite famille : Dany Boon de retour dans le Ch’Nord

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Dix ans après le succès phénoménal de Bienvenue chez les Ch’tis, l’acteur-réalisateur-humoriste Dany Boon revient dans sa région natale avec la comédie La Ch’tite famille, bien partie pour devenir l’un voire même LE succès français de l’année…

Synopsis : Valentin D. et Constance Brandt forment un couple célèbre d’architectes designers. Pour pouvoir s’intégrer au monde du design et du luxe parisien, Valentin a menti sur ses origines : il est issu d’une famille de ch’tis prolétaire. Sa mère, son frère et sa belle-sœur débarquent alors par surprise au vernissage de Valentin et Constance au Palais de Tokyo… Alors que chacun doit surmonter la différence culturelle et sociale des uns et des autres, Valentin perd la mémoire suite à un accident : il se comporte alors comme le Ch’ti qu’il était vingt ans auparavant…

la-chtite-famille-dany-boon-laurence-arne-critique.jpgDany Boon a du mal à faire l’unanimité dans la presse spécialisée et la communauté cinéphile. Ses budgets inutilement spectaculaires (La Forme de l’eau a coûté moins cher que La Ch’tite Famille) ou sa crise aux Césars 2009 après l’absence de nominations de Bienvenue chez les Ch’tis (qui avait alors comptabilisé 20 millions d’entrées) font partie de ces petites choses qui ont divisé la Toile. Dernier exemple en date, Boon a décroché le César du Public, suite au succès de Raid Dingue, à la tête du box-office français en 2017. Pourtant, Boon réussit toujours à attirer les foules depuis ses débuts derrière la caméra. La Ch’tite famille a même signé le meilleur démarrage français depuis 10 ans…

Les détracteurs de Dany Boon ne seront toujours pas convaincus par sa dernière comédie, rappelant initialement le même schéma que Bienvenue chez les Ch’tis : il ne s’agit plus d’un fossé culturel entre le Nord et le Sud, mais cette fois-ci entre nordistes extrêmement pauvres au patois parfois incompréhensible et parisiens mondains aisés et distingués. La Ch’tite famille a le mérite d’être un film inoffensif et sympathique, prônant de belles valeurs : la réussite sociale ne doit pas vous détourner de là où vous venez.  Regarder une comédie sans polémique à l’horizon ne peut pas faire de mal (entre Gangsterdam, A Bras Ouverts, Épouse-moi mon pote et Si j’étais un homme, la comédie française s’est particulièrement mal portée l’année dernière).

Même si les accents sont très exagérés, la différence linguistique entre les personnages reste un élément comique plutôt efficace. Les scènes avec l’orthophoniste, dans la même veine de Pygmalion de George Bernard Shaw, sont également très drôles, peut-être même les meilleures du long-métrage. De plus, Dany Boon est toujours bienveillant et tendre à l’égard de tous les personnages (en dehors de celui de François Berléand, qui incarne le méchant de l’histoire) : les ploucs sont en réalité gentils, sincères et travailleurs et l’arrogante Constance, par amour pour Valentin, finit par apprendre le langage ch’ti.  En outre, le casting est assez convaincant, même si on regrettera un Pierre Richard sous-exploité.

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Cela dit, même s’il n’y a rien de honteux dans cet agréable divertissement, La Ch’tite famille déçoit. Le film démarre pourtant plutôt bien, avec cette présentation de caricature de bobos insupportables malpolis créateurs de meubles modernes hors de prix et peu pratiques. Par ailleurs, le running gag autour des personnages se plaignant d’un affreux mal de dos après s’être assis sur des chaises de luxe inconfortables fonctionne bien. Une grande partie du budget faramineux du film a dû aussi passer par la création de cet univers soi-disant révolutionnaire (sinon, on ne comprend pas où sont passés les 27 millions d’euros là-dedans). En fait, et dans un sens, cela peut être problématique selon le point de vue, le mépris est envers les artistes riches stupides et sans humanité. Le copinage pourra déplaire aux détracteurs de Boon mais les différentes apparitions de stars le temps d’une scène (Arthur, Kad Merad, Claire Chazal, Pascal Obispo) sont plutôt plaisantes.  Mais, à force de vouloir prôner une morale pourtant plus que louable, Dany Boon tombe dans ses éternels travers : son film perd en force comique pour devenir trop mièvre. Pour ne rien arranger, l’histoire se met également en place de manière trop laborieuse avec cette intrigue autour de l’amnésie de Valentin. Enfin, même si certaines scènes sont plutôt amusantes, le scénario a souvent recours à de grosses ficelles rendant le film lourd par moments.

La Ch’tite famille est une comédie familiale assez divertissante et sans prétention mais qui devient rapidement lourde et niaise. 

La Ch’tite famille : bande-annonce

La Ch’tite famille : Fiche Technique

Réalisation : Dany Boon
Scénario : Dany Boon & Sarah Kaminsky
Interprètes : Dany Boon, Laurence Arné, Line Renaud, Valérie Bonneton, Guy Lecluyse, Pierre Richard, François Berléand, Juliane Lepoureau, Thomas VDB, Antonia de Rendinger…
Producteurs : Jérôme Seydoux, Bruno Morin, Eric Hubert
Société de production : Les Productions du Ch’timi, TF1 Films Productions, 26 Db Productions
Distributeur : Pathé Distribution
Durée : 107 minutes
Genre : comédie
Date de sortie : 28 février 2018

France  – 2018

Le Portrait de Jennie rayonne en DVD et Blu-Ray

Avec Le Portrait de Jennie, les éditions Carlotta nous permettent de voir en Blu-Ray et DVD l’un des plus grands films de William Dieterle, un mélodrame surprenant doublé d’une réflexion sur le rôle de l’art et la place de l’artiste.

Synopsis : hiver 1934. Eben Adams est un jeune peintre qui cherche en vain à vendre ses toiles. On reproche à ses toiles d’être trop académiques et de manquer de vie. De manquer d’amour. Puis, errant dans les rues de New-York, il rencontre Jennie Appleton, une jeune fille pleine de vie qui lui tient des propos étrangement anachroniques.

William Dieterle fait partie des cinéastes injustement oubliés de nos jours. Acteur et réalisateur d’origine allemande, c’est aux États-Unis qu’il connaîtra le succès dans les années 30. Il participera aux grands films sociaux et politiques de la Warner, comme La Vie d’Emile Zola (qui se concentre surtout sur l’Affaire Dreyfus) ou Juarez, et réalisera même une fort belle adaptation de Notre-Dame de Paris, Quasimodo, avec Charles Laughton dans le rôle-titre. Il signera même une petite rareté, Vulcano, plagiat revendiqué du Stromboli de Rosselini, guidé par une Anna Magnani furieuse d’avoir été remplacée par Ingrid Bergman dans le film original. Hélas, il sera sur la liste noire au moment du MacCarthysme et devra partir en Europe dans les années 50.

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Sorti en 1948, Le Portrait de Jennie réunit toutes les qualités qui ont fait de Dieterle un grand cinéaste. La direction d’acteurs est remarquable, et le couple formé par Joseph Cotten et Jennifer Jones mérite de figurer parmi les parangons du genre. Visuellement, Dieterle soigne ses cadrages et sait magnifiquement tirer partie des décors. Dans les plans de transition entre les séquences, il emploie même une photographie particulière qui rappelle le grain des toiles de peintres. Ainsi, il ne se contente pas de parler de peinture, il fait de son film une suite de tableaux.

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A ce titre, il faut bien entendu parler du final (sans trop en dire pour ne rien dévoiler à ceux qui ne l’ont pas encore vu). Employant des filtres de couleur qui donnent une atmosphère pratiquement surnaturelle et rappellent fortement les œuvres expressionnistes allemandes des années 20 (Dieterle a été acteur pour Murnau, entre autres), le cinéaste nous donne une scène de conclusion de toute beauté et d’une puissance qui marquent de façon durable le spectateur.

Par son scénario et sa réalisation, Le Portrait de Jennie se révèle vite être une œuvre riche et dense. Un film inclassable parcourant plusieurs genres cinématographiques, du surnaturel au mélodrame, le tout saupoudré d’une réflexion sur l’art. Quel est le rôle de l’artiste dans le monde ? Les peintres sont-ils des hommes ordinaires considérant leur art comme un simple gagne-pain comme un autre, ou sont-ils à part ?

Le film nous montre le quotidien de la vie du peintre (on le voit accrocher une toile à un cadre, par exemple), sans chercher à expliquer le travail de la création elle-même. L’inspiration, le talent, le génie restent des mystères. Et le film navigue constamment entre ces deux pôles : une description réaliste de la vie quotidienne au sein d’un New-York incroyablement terre-à-terre au milieu duquel, par moment, se glisse comme une fissure surnaturelle.

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C’est à travers ces fissures dans le tissu du quotidien qu’apparaît le personnage de Jennie. Incarnation symbolique de l’inspiration qui s’impose à l’artiste, elle va petit à petit devenir une obsession pour Eben Adams. Avec elle va s’ouvrir une autre piste de réflexion particulièrement émouvante : le rôle de l’artiste comme gardien de la mémoire. Vieillissant à chacun de ses apparitions, Jennie court vers sa mort d’une façon inéluctable. Le film se colore alors d’une profonde mélancolie qui va le pousser vers les limites du mélodrame. La certitude d’une séparation inévitable et la peur de cette perte imminente vont imposer au peintre la nécessité d’un portrait, comme si la peinture pouvait figer le temps, fixer ce qui est fugitif. « Promettez-moi de ne pas m’oublier », murmure Jennie lorsqu’Eben commence à peindre son portrait. C’est cette tristesse du personnage qui refuse de sombrer dans l’oubli que va combattre la peinture. L’art se fait alors témoignage d’un monde perdu.

Les éditions Carlotta proposent donc une belle édition DVD et Blu-Ray de ce film qui mérite largement d’être découvert. La version restaurée est très bien travaillée et nous propose deux versions sonores, celle d’origine en 1.0 et celle en 5.0, que le producteur David O. Selznick aurait voulu diffuser en son temps pour créer toute une atmosphère sonore autour de la monumentale scène finale. On pourrait juste regretter l’absence d’un supplément de programme qui aurait permis d’analyser un peu plus précisément ce petit bijou qui nous vient de la fin des années 40 et qui fait furieusement penser à Laura d’Otto Preminger ou au Portrait de Dorian Gray, d’Albert Lewin.

Portrait de Jennie : Bande-annonce

Caractéristiques DVD :

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DVD 9
Master Haute Définition
PAL
Encodage MPEG-2
Version Orginale Dolby Digital 5.0 & 1.0
Sous-titres français
Format 1.33 respecté
4/3
Noir & blanc et couleurs
Durée : 83 minutes

Caractéristiques Blu-Ray :

BD 50
Master Haute Définition
1080/23.98p
Encodage AVC
Version Originale DTS-HD Master Audio 5.0 & 1.0
Sous-titres français
Format 1.33 respecté
Noir & blanc et couleurs
Durée : 86 minutes

Après la Guerre, de Annarita Zambrano : Le prix du passé

Annarita Zambrano évoque la génération italienne post-activisme d’extrême gauche des années 80 et les conséquences actuelles dans Après la Guerre, un premier film poignant.

Synopsis :  Bologne, 2002. Le refus de la loi travail explose dans les universités. L’assassinat d’un juge ouvre des vieilles blessures politiques entre l’Italie et la France. Marco, ex-militant de gauche, condamné pour meurtre et réfugié en France depuis 20 ans grâce à la Doctrine Mitterrand, est soupçonné d’avoir commandité l’attentat. Le gouvernement italien demande son extradition. Obligé de prendre la fuite avec Viola sa fille de 16 ans, sa vie bascule à tout jamais, ainsi que celle de sa famille en Italie qui se retrouve à payer pour ses fautes passées…

apres-la-guerre-2018-afficheFort de son expérience dans le court métrage (une dizaine dont Ophelia, sélectionné en 2013 dans la Compétition Court Métrage à Cannes) et lauréate 2015 de la Fondation GAN qui soutient les projets de jeunes réalisateurs, Annarita Zambrano s’impose comme une révélation et une cinéaste à suivre avec Après la Guerre, son premier long métrage, présenté à Un Certain Regard 2017. Son film traite des conséquences d’un ancien activiste italien du milieu des années 80 qui doit faire face à son passé, le jour où un meurtre politique en Italie fait resurgir les vieux démons d’une famille brisée par l’assassinat d’un juge. Entre l’Italie et la France, Annarita Zambrano explore l’histoire de son pays à travers les nouvelles générations, victimes collatérales d’une guerre qui ne leur appartenait pas et qui ont dû payer pour les fautes des autres. Car derrière la bêtise de ces actions vaines et cruelles se cachent trente ans de souffrances, de familles brisées et d’absence de réponses. Plus encore, ce bouleversement affecte même les carrières de ces personnes qui traînent ce passé comme un boulet dont on ne peut se défaire sans avoir à réaliser des sacrifices. C’est ce que vit le personnage de l’ex-activiste et désormais intellectuel Marco (puissant Giuseppe Battiston !) prêt à tout abandonner derrière lui pour conserver sa liberté, quitte à sacrifier sans remords le parcours de sa progéniture. C’est dans ce conflit entre un père et son enfant que se dresse in fine le reflet d’une société italienne tiraillée par l’amertume des nouvelles générations face à leur histoire. Dans sa fuite, Marco cherche tout de même une rédemption dans ses actions, en acceptant une interview avec un journal national. Une manière de revendiquer sa position politique et son absence de regrets, comme s’il se savait condamné. Sans doute parce qu’au fond de lui, il l’est déjà.

apres-la-guerre-2018-annarita-zambrano-film-critique-cinemaAnnarita Zambrano offre un traitement délicat de ce brûlot politique qui continue de déchaîner l’Italie, au même titre qu’elle saisit avec finesse la confrontation des générations qui paient chacune à leur manière le prix des erreurs passées. La cinéaste italienne profite de sa collaboration avec le directeur de la photographie Laurent Brunet (IrréprochableSéraphine) pour expérimenter le format Scope, un parti qui permet à la mise en scène de donner l’illusion que les personnages semblent constamment enfermés. Tout semble resserré et les ouvertures se font rares, ce qui participe au climat fiévreux qui accentue les tensions aussi bien en Italie qu’en France. A cela s’ajoute la musique de Grégoire Hetflex d’une beauté sidérante qui participe sans lourdeur à la réussite de ce drame poignant. Tout semble ainsi abordé avec le recul et la justesse nécessaires, mais l’ensemble manque d’audace et reste dans une sobriété classique, notamment au vu de son dénouement simpliste. Qu’à cela ne tienne, Après La Guerre s’impose comme un drame politique et familial plaisant, traité avec l’intelligence, la finesse et la maîtrise d’une cinéaste dont on attend impatiemment le prochain projet mais qui aura fort de s’élever et de prendre davantage de risques si elle ne veut pas rester la génitrice d’un seul film.

Bande annonce : Après la Guerre

https://www.youtube.com/watch?v=hCAgCmEmdjY

Fiche Technique : Après la Guerre

Réalisateur : Annarita Zambrano
Scénario : Annarita Zambrano, Delphine Agut
Interprètes : Giuseppe Battiston (Marco), Charlotte Cétaire (Viola), Barbora Bobulova (Anna), Fabrizio Ferracane (Riccardo), Elisabetta Piccolomini (Teresa), Marilyne Canto (Marianne), Jean-Marc Barr (Jérôme)
Photographie : Laurent Brunet
Montage : Muriel Breton
Compositeur : Grégoire Hetzel
Production : Sensito Films, Cinema Defacto, Movimento Film, Nexus Factory
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Récompenses : Sélection Un Certain Regard 2017
Durée : 92 minutes
Genre : Drame, politique
Date de sortie : 21 mars 2018

France, Italie – 2018

Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal de Steven Spielberg : A la poursuite du fond vert

18 mai 2008. La Croisette est en effervescence avant la projection du tant attendu Indiana Jones et le Royaume de Crâne de Cristal. Près de 20 ans après sa dernière aventure, l’aventurier créé par George Lucas et Steven Spielberg s’apprête à claquer du fouet de nouveau. Pourtant, ce même fouet lui revient très vite dans la poire passée la projection. Et si le film cartonne à sa sortie quelques jours plus tard, en 10 ans, le désamour de ce quatrième volet n’a fait que se renforcer. Pourquoi ? 

Avant d’aller plus loin, l’auteur de ses lignes se doit de faire une confession. A sa sortie, il a A-DO-RE Indiana Jones 4. Ce, au point de le voir quatre fois au cinéma, bondissant de plaisir de voir enfin un Indiana Jones sur grand écran. Bercé par la nostalgie de sa saga de chevet, conforté dans son illusion préfabriquée d’aimer, il ne reverra cependant (et étonnamment) pas le film avant 2015. La suite ressemble peu ou prou à la fin de l’Empire Contre-Attaque, votre fidèle serviteur lâchant un déchirant « Non, ce n’est pas possible » devant le revisionnage de la chose.

Car quiconque se confronte à Indiana Jones 4 s’aperçoit que le film ne fonctionne pas. Il n’est pas qu’un mauvais Indiana, même pas simplement un des pires Spielberg, c’est un mauvais film tout court. En premier lieu par un scénario prétexte, tellement écrit et réécrit au fil des ans qu’il en devient inepte et aseptisé. S’il coche déjà mollement toutes les cases du programme attendu d’un Indy, Koepp empile en sus des dialogues de maternelle et des fausses péripéties au kilomètre. Il n’y a qu’a voir l’interminable passage au Pérou, avec ses trois minutes d’affrontement contre…contre quoi d’ailleurs…pour se rendre compte du désastre de construction.

Harrison-Ford-Karen-Allen-Shia-LaBeouf-Indiana-Jones-et-le-Royaume-du-Crane-de-CristalEn second lieu, la distribution qui voit ce pauvre Harrison Ford donner franchement de sa personne pour au final perdre de sa superbe. Jones s’avère ici une espèce de baltringue, qui tombe avec panache plus qu’il ne maitrise son environnement. Un héros malgré lui, compensant la dextérité par la chance, loin de l’icône d’antan. C’est probablement un point de vue étant donné l’âge avancé du personnage, mais on se serait bien gardé de voir Indy (mais est-ce vraiment lui ?) transformé en personnage de cartoon. La pauvre Karen Allen est là pour le clin d’œil référentiel, John Hurt patauge, Cate Blanchett cabotine, Ray Winstone retourne sa veste 30 fois et Shia Labeouf…

Pour anecdote, à cette époque, Shia Labeouf est la star montante d’Hollywood et de Paramount suite au carton de Transformers. C’est Steven Spielberg, producteur de cette franchise, qui engage Labeouf pour Indy 4 et ce dernier signe sans même lire le script ! Au-delà d’être peu convaincant, et d’offrir une séquence mémorable de Tarzan rockabilly, l’acteur aura plus tard l’indélicatesse de se désolidariser du film (qu’il n’avait même pas lu donc). Ce que Spielberg ne lui pardonnera pas.

Et enfin, il y a justement ce pauvre Spielberg, en panne d’inspiration qui se contente de filmer le script soporifique entre ses mains. Aucune image forte, aucune trouvaille géniale, aucun moment de grâce. Juste un mec qui filme presque anonymement, avec un peu de métier mais sans génie, envie ni rythme, le nouvel épisode d’une saga qu’il a immortalisée. Et c’est sûrement ça le plus triste.

Depuis sa sortie, l’énumération des nombreux défauts de ce quatrième Indiana Jones n’en finit plus d’alimenter articles, commentaires et vidéos même parfois éloignés du médium cinéma. Comme tout le monde s’est a peu près mis d’accord sur les choses n’allant pas, autant les prendre une par une pour déplier chaque symptôme du cas Indiana Jones 4. Voulez-vous ?

Les marmottes en CGI et donc les CGI.

C’est probablement ce qui saute le plus aux yeux, l’essence matérielle et physique de la saga d’aventure est absente. Le recours à des fonds verts est systématique, comme dans la prélogie Star Wars, donnant une artificialité totale au résultat. Rarement un film de Spielberg aura été aussi laid, y compris dans la hideuse photographie lavasse et saturée (marque de fabrique des années 2000) du pourtant excellent Janusz Kaminski. Un fatras de pixels mal détourés, caché misérablement par deux fougères en plastique ou un décor de temple en carton-pâte. Fini vraisemblablement trop vite pour sa présentation à Cannes, Indiana Jones 4 use et abuse de l’image de synthèse jusqu’à l’indigestion et ruine toute l’identité d’une saga jusqu’ici irréprochable dans sa fabrication. Il n’y a qu’à voir l‘affreuse course en pleine jungle pour s’apercevoir que les promesses initiales d’un film d’artisan à l’ancienne sont laissées sur le bas-côté.

Le problème va même plus loin puisque c’est tout l’univers et les personnages qui se retrouvent piégés entre les quatre murs du digital, cloisonnant paradoxalement tout l’esprit d’aventure, d’évasion et de dépaysement de la trilogie originelle. Et même quand le décor est construit, il participe d‘un même effet d’emprisonnement. Prenons pour exemple le passage au Pérou où l’environnement se résume à une rue, une cellule, un cimetière et dix figurants en poncho. Pas étonnant du coup que les acteurs soient tous si mauvais, le pauvre John Hurt en tête, quand ils ne peuvent se mouvoir que sur 5m² d’espace de jeu avec parfois un fond bleu pour seule ligne d’horizon.

Indiana Jones survit à une explosion nucléaire en se réfugiant dans un frigo.

Pour être un temps l’avocat du diable, on parle tout de même d’une saga où le héros fait une traversée à dos de sous-marin sous l’eau et où sauter d’un avion en canot de sauvetage permet de glisser jusque en bas d’une montagne. Alors bon, pointer du doigt la crédibilité de l’épisode du frigo…

Néanmoins, le côté over the top de l’action dans cet épisode est effectivement un tantinet problématique. Car la suspension d’incrédulité n’a pas une élasticité infinie et Indiana Jones 4 va très très loin dans son quota de situations invraisemblables. De l’ouverture dans la Zone 51 à la course poursuite en pleine jungle, de la traversée Tarzan à la confrontation aux fourmis rouges, des trois chutes de cascade au temple maya,…. Non seulement l’action en vient à ne plus s’interrompre dans la deuxième partie du métrage (sans que ce faux rythme soutenu n’empêche le film d’être chiant) mais en plus elle ne produit aucun effet car insensée et jetant ses pauvres poupées de chair dans des péripéties digitalisées auxquelles nous ne croyons pas.

Pour être dans un second temps l’avocat du diable, Spielberg et Lucas paient ici très cher une certaine audace. Leur envie d’aller plus loin, plus fort dans l’action et d’utiliser le numérique pour se le permettre est une louable envie de cinéaste. Mais elle intervient au bout d’une époque et d’un dispositif. Trop tard pour l’ancien temps, trop tôt pour le nouveau. En cela, si Indy 4 avait vu le jour en motion capture ou en animation, nous jugerions très probablement qu’il est un meilleur film. Il n’y a qu’à prendre pour preuve Tintin, réalisé 3 ans plus tard en motion capture et dont le spectaculaire ampoulé est justement l’une des forces. Précisément parce qu’en l’absence de référent humain, il se préserve des inadéquations entre réel et numérique et fait ainsi adhérer pleinement le spectateur à l’imagination débridée de son créateur.

Probablement à t’il donc fallu à Spielberg Indy 4 comme brouillon suicidaire et expérimental. Jetant ainsi ses dernières cartouches dans la marque Indy, quitte à en ruiner le mythe, pour pouvoir atteindre les limites et passer sereinement à autre chose. Soit ressusciter, en une boucle vertigineuse et sur un médium nouveau, l‘inspiration première de sa saga. Et créer de facto le véritable Indiana Jones 4 : Tintin.

En cela, Indy 4 est un film affreux mais probablement fondateur dans l’évolution de la carrière de Spielberg. Tintin, Le BGG et Ready Player One en tête.

Indiana-Jones-et-le-Royaume-du-Crane-de-Cristal-film-Cate-Blanchett-reviewIndiana Jones a un fils horripilant

Spielberg, et Lucas, ont toujours eu un certain flair pour l’époque. Et il est étonnant de constater l’oubli progressif des médias d’Indy 4 comme fer de lance de l’époque en devenir. Car finalement, depuis 10 ans, tous les reboots, legacyquels et revivals qu’on nous enfile dans le gosier SONT des Indy 4. Tous (ou presque) se fondent sur ce même principe lourdaud et gonflant des questions de parentalité, de paternité et d’héritage.

En cela, précurseur, le duo Lucas-Spielberg ouvre la voie à des dizaines d’œuvres se calquant sur cette affreuse idée qu’une suite tardive se doit forcément, directement ou indirectement, de mettre en scène une descendance. Avec la (fausse) envie de créer du nouveau mais en glorifiant l’ancien au point de n’évoluer que dans l’ombre du modèle. Ce quand tous les récits mythologiques ne parlent que d’une chose : Tuer le père pour accéder à sa liberté.

Ironique quand on sait que la franchise voulait initialement prendre Shia Labeouf comme héros d’éventuelles suites, ce que le dernier plan du film nie complètement pour ne pas hérisser les fans. Joli moment de courage. Cette approche père-fils est d’autant plus fatale qu‘elle était déjà et bien mieux exploitée dans La Dernière Croisade. Notons d’ailleurs le caméo de Sean Connery en photo de tournage sous verre dans Indy 4 (sic).

Pour le pire, Indiana Jones 4 donne donc la tendance de notre époque nostalgique et déférente, incapable de créer ses propres mythes. Et si la tendance commence à positivement s’inverser, tordant et distordant les idoles pour créer du neuf (au point de s’attirer les foudres de cette étrange espèce qu’est le fan), le film « fils à papa », lui, est loin d’être mort. Entretenu d’ailleurs par ce même fan égocentré bloqué au stade anal.

Y’a des extraterrestres ! C’est n’importe quoi !

Si le film est très, très loin d’être bon, c’est probablement l’argument à charge le plus stupide à faire à son sujet. Non, les extraterrestres ne sont pas là pour satisfaire un Spielberg obsédé par le sujet (loin de là). Non, ils n’arrivent pas comme un cheveu sur la soupe. Non, leur arrivée ne trahit pas l’esprit d’Indiana Jones.

Tout simplement parce que l’intrigue d‘Indy 4 (pensée par George Lucas) prend place 20 ans après La Dernière Croisade, dans les années 50 et 60. Contextuellement inscrit en pleine Guerre Froide, le film à donc raison de changer d’ennemi (Le Soviétique remplaçant le Nazi) tout comme de dépeindre une Amérique très American Graffiti. Il se replace dans le contexte culturel de l’époque dépeinte et se nourrit de ses archétypes comme la trilogie originelle le faisait des années 30-40. En cela, l’évocation du nucléaire, s’il elle n’est pas essentielle, est logique. Tout comme la présence des extraterrestres.

Indiana Jones suit l’évolution de la pop-culture américaine. Là où les serials d’aventure et de guerre étaient les succès d’antan, l’époque est désormais à la science-fiction. Voir Indiana Jones confronté aux extraterrestres est une évolution logique du mantra pop de la saga et le script très mauvais de David Koepp a au moins pour lui de bien connecter son histoire à cette orientation. Ce, en liant ce postulat SF aux théories selon lesquelles les Mayas et les Incas auraient eu des liens avec des êtres venus d’ailleurs (l’architecture d’une technologie avancée, les Nascas,…).

Après, vue l’ineptie des péripéties, des situations et des dialogues, on peut comprendre que les extraterrestres (annoncés dès l’ouverture, rappelons-le) soient la cerise gatée sur le gateau rance pour beaucoup. Mais ils ne sont pas un caprice de Spielberg entachant la saga.

Pour tout dire, et de l’aveu même d‘un cinéaste conscient de son échec, la présence des extraterrestres était le principal point de discorde entre lui et George Lucas concernant Indy 4. Spielberg contestant cette idée, ne l’aimant pas mais Lucas s’y accrochant puisque c’était le nouvel angle de la saga. Élégant, Spielberg dira avoir été loyal envers son meilleur ami, se contentant de faire le film sans remettre en question le créateur sur sa manière de piloter la saga.

Et c’est probablement là que se trouve la conclusion à la triste histoire d’Indiana Jones 4, on pense à tort que la paternité d‘Indy est due à Spielberg. Or, c’est bel et bien George Lucas qui a créé et inventé la franchise, c‘est lui qui a donné la direction de la saga, Spielberg n’étant que son brillant exécutant. Comme pour Star Wars, qu’on le veuille ou non, Lucas est le maître d’œuvre de cette création. Ce, pour l’emmener vers les cimes ou la précipiter dans le ravin.

A l’image de sa prélogie Star Wars, c‘est un George Lucas non remis en question par ses collaborateurs (y compris le maître Spielberg) qui a chapeauté Indy 4. Ce avec le même résultat : une destruction du mythe, un film ni fait, ni a faire et un déluge de mauvais SFX. Le public Cannois ne s’y est d’ailleurs pas trompé quand, lors du générique de fin, un homme interpella Lucas à haute voix en lui demandant « d’arrêter de nous faire du mal ». S’il a sa part de responsabilités, ce n’est pas Spielberg qu’on accuse d’avoir cassé le jouet.

Malgré son immense succès au box-office, Indy 4 reste un souvenir assez douloureux pour les amoureux du cinoche 80’s. Et devant tous les commentaires négatifs à son sujet, y compris de la part de ses propres instigateurs, on pouvait raisonnablement douter d’un potentiel Indy 5.

Pourtant, comme frappé d’amnésie, le public le réclame et l’attend de pied ferme. Bien aidé, il faut dire, par les rebondissements des dernières années (rachat de Lucasfilm, implication de Spielberg et Ford,…) qui ont rendu la chose possible au point que le tournage vient d’être annoncé pour avril 2019. Aussi incongru soit-il, le retour d’Indy dans les salles est donc imminent. Fera-t’il amende honorable en offrant un baroud d’honneur au Pr Jones ? Ou bien sera-t‘il le dernier clou dans le cercueil de la franchise ?

A mon sens, mieux vaut parfois qu’un trésor devienne une relique.

Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal : Bande-annonce

Synopsis : La nouvelle aventure d’Indiana Jones débute dans un désert du sud-ouest des Etats-Unis. Nous sommes en 1957, en pleine Guerre Froide. Indy et son copain Mac viennent tout juste d’échapper à une bande d’agents soviétiques à la recherche d’une mystérieuse relique surgie du fond des temps. De retour au Marshall College, le Professeur Jones apprend une très mauvaise nouvelle : ses récentes activités l’ont rendu suspect aux yeux du gouvernement américain. Le doyen Stanforth, qui est aussi un proche ami, se voit contraint de le licencier. A la sortie de la ville, Indiana fait la connaissance d’un jeune motard rebelle, Mutt, qui lui fait une proposition inattendue. En échange de son aide, il le mettra sur la piste du Crâne de Cristal d’Akator, relique mystérieuse qui suscite depuis des siècles autant de fascination que de craintes. Ce serait à coup sûr la plus belle trouvaille de l’histoire de l’archéologie. Indy et Mutt font route vers le Pérou, terre de mystères et de superstitions, où tant d’explorateurs ont trouvé la mort ou sombré dans la folie, à la recherche d’hypothétiques et insaisissables trésors. Mais ils réalisent très vite qu’ils ne sont pas seuls dans leur quête : les agents soviétiques sont eux aussi à la recherche du Crâne de Cristal, car il est dit que celui qui possède le Crâne et en déchiffre les énigmes s’assure du même coup le contrôle absolu de l’univers. Le chef de cette bande est la cruelle et somptueuse Irina Spalko. Indy n’aura jamais d’ennemie plus implacable… Indy et Mutt réuissiront-ils à semer leurs poursuivants, à déjouer les pièges de leurs faux amis et surtout à éviter que le Crâne de Cristal ne tombe entre les mains avides d’Irina et ses sinistres sbires ?

Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal : Fiche Technique

Titre original : Indiana Jones and the Kingdom of the Crystal Skull
Réalisateur : Steven Spielberg
Distribution : Harrison Ford, Shia LaBeouf, Karen Allen, Cate Blanchett, John Hurt, Ray Winstone…
Scénario : George Lucas, David Koepp, Philip Kaufmand’après une histoire de George Lucas et Jeff Nathanson
Costumes : Mary Zophres
Photographie : Janusz Kamiński
Montage : Michael Kahn
Producteur(s) : Frank Marshall, George Lucas
Box-office : 786,6 millions USD
Bande originale : John Williams
Distributeur : Paramount Pictures France
Genres : Aventure, fantastique, science-fiction
Durée : 123 minutes
Date de sortie : 21 mai 2008 (France)

États-Unis – 2008

 

 

Cinélatino 2018 : Severina, de la passion des livres à la passion amoureuse

L’ambiguïté des passions et des artistes est divinement dépeinte malgré quelques lenteurs dans Severina de Felipe Hirsch en compétition pour tous les prix dans la catégorie Fiction.

Synopsis : Dans cet opus très singulier au parfum littéraire, un libraire qui s’essaie à l’écriture entre dans un rapport obsessionnel à une jeune fille énigmatique et mystérieuse, Ana (la belle Carla Quevedo) voleuse de livres, qui visite régulièrement sa librairie. Parce qu’elle fréquente aussi d’autres librairies de la ville et vit avec un homme plus âgé aussi déroutant qu’elle, le libraire va entrer dans une sorte de délire amoureux.

Severina confirme la compétence qu’ont les latino-américains pour filmer et, tout au long du festival, il n’y a eu que de bonnes surprises sur le plan de la mise en scène à laquelle, pour l’instant, on ne peut rien reprocher. Les plans sont beaux, les couleurs superbes et les personnages toujours mis en valeur par le cadrage. Dans ce film, le réalisateur use des gros plans en mouvement fréquemment pour montrer tous les troubles que subissent les deux personnages principaux : totalement tiraillés dans leur relation et dans leur propre pensée, on a souvent du mal à saisir ce qu’il est en train de se passer ou ce qu’ils essaient de se dire. Comme toute la suite du film, la première rencontre entre les deux amants est presque théâtrale : il n’y a pas de dialogue, seulement un jeu de regard et un plan assez long qui revient sur lui, troublé par la présence de cette femme. Par la suite, il y aura des dialogues mais, qu’ils parlent ou qu’ils se taisent, c’est comme si le spectateur devait toujours décrypter les non-dits, le langage non-verbal ou même plus encore, les pensées. Cela finit d’ailleurs par se révéler frustrant parce que lorsque l’on croit saisir une brèche de la complexité des personnages, d’autres surprises surgissent et chamboulent toutes nos attentes. Jusqu’à la fin, peu d’indices sont laissés et même si le dénouement s’avère être une répétition de tout ce qui se passe précédemment, on sort de la salle sans savoir, sans réellement avoir compris, en étant frustré de ne pas en savoir assez. Le spectateur s’identifie rapidement au libraire, totalement fou d’Anna puisqu’il en sait autant que lui sur elle, mais ce dernier s’avère être tout autant ambigüe et douteux avec les mystères qu’il provoque à la fin du film. Là encore, peu d’indices sont révélés hormis une scène très furtive où l’on aperçoit quelques secondes à peine le libraire en train de se visualiser dans le coma. Dans la salle, le public rigole par moments de l’absurdité et de l’ambiguïté de la situation à laquelle on ne comprend plus grand chose. cinelatino-2018-severina-alejandro-awada,-carla-quevedo

En effet, même si le scénario souffre de quelques manques, le film n’en reste pas moins agréable parce que ne serait-ce que les images fascinent et la mise en place du récit est intelligente. Au début, elle rentre toujours dans la librairie sans dire bonjour mais bouge seulement la tête, puis une fois qu’il comprend l’un de ses nombreux secrets – voler des livres – et qu’il va de ce fait davantage vers elle, ils discutent et elle lui dit désormais bonjour. Une scène de lecture chorale est particulièrement belle, des rubans sur lesquels des mots sont écrits défilent et un client joue du piano. Les banderoles ressemblent à celle des scènes de crime et le personnage reproduit quasiment le même mouvement que lorsque les policiers entrent sur le lieu du crime : cette analogie entre ce moment et ce qui va suivre est déjà annonciatrice de beaucoup de subtilité dans la mise en scène. D’autant plus que la séquence qui suit est une scène où le libraire fouille la cliente pour vérifier qu’elle n’a pas volé de livres, c’est une des fouilles les plus sensuelles qu’il existe et la caméra qui bouge lorsqu’il atteint le bas de son corps en dit long sur la psyché des personnages à cet instant.

Severina a donc de multiples côtés à l’image de ses personnages et dépeint l’alchimie de manière poétique et très déstabilisante en peignant un couple sans réel amour, la tristesse d’une relation sans partage et sans réelle communication. Les seuls échanges qu’ils ont sont autour des livres et les personnages ne se connaissent pas, tout comme le public ne les connaît pas réellement à la fin du film. Plusieurs citations rendent le tout charmant et Severina s’achève sur celle-ci : « Regarder quelqu’un partir peut être quelque chose de merveilleux » puis la caméra filme le libraire partant de dos dans la rue, marchant quelques secondes jusqu’au générique.

Severina : Fiche Technique

Réalisation : Felipe Hirsch

Scénario : Felipe Hirsch

Interprétation : Carla Quevedo, Alfredo Castro, Alejandro Awada

Cinélatino 2018 : Arábia, découverte touchante du cinéma brésilien

Outre la compétition dont le programme est déjà bien chargé, Cinélatino propose également de nombreux films dans des sections parallèles, en partie dans celle nommée Découverte. De la fiction au documentaire en passant par des courts-métrages en tout genre, les choix du festival montrent toute la diversité et la richesse du cinéma latino-américain. Arábia, de Joāo Dumans et Affonso Uchoa en est la preuve.

Presque inconnu du grand public, le film mérite pourtant une certaine reconnaissance parce qu’il possède au moins la qualité de traiter d’un sujet sérieux sans ennuyer. Avec une qualité esthétique qui met véritablement en valeur le cinéma d’Amérique latine, les cinéastes arrivent à tout apporter dans leur film. Œuvre sociale et pourtant profondément artistique, Arábia montre dès la première scène la beauté avec laquelle les plans vont être réalisés. Avec la liberté qu’elle projette, la scène d’ouverture capte tout de suite le regard du spectateur et lance directement le sujet. D’autant plus que le plan suivant voit se resserrer l’espace sur le lieu de vie et quotidien d’Andre, ouvrier dans une usine et vivant dans un quartier industriel. Tout le long du film, la nature brésilienne est opposée au huis clos des logements précaires toujours filmés à travers une porte. Les personnages apparaissent seulement comme enfermés dans un surcadrage délimité par des murs, des fenêtres ou bien encore l’encadrement d’une porte. En choisissant de filmer ces personnages en plan rapproché ou en gros plan, ils ne semblent jamais petits dans le cadre. Au contraire, ils occupent l’espace du plan de telle manière qu’ils donnent l’impression de s’imposer. arabia-cinelatino-2018-aristides-de-sousa

« C’est plus facile de croire au diable qu’en Dieu »

La force du film est de faire de cette vie précaire quelque chose de poétique et de former une rencontre invisible à travers des mots. La caméra est aussi sincère que les personnages et filme des images franches d’une grande qualité. Bien que la mise en scène soit sobre, tout y est élégant et beau. Les intermèdes musicaux donnent le rythme manquant au film et la guitare rassemble ces personnages qui manquent de moyens. La solidarité jaillit de beaucoup d’instants et l’humour prend le dessus lors de nombreuses scènes, comme celle où les deux ouvriers débattent sur les charges qu’ils considèrent les plus lourdes à porter. Cependant, la  dimension poétique à laquelle on s’attend en allant voir le film manque de moments forts et le parallèle entre Andre et Cristiano aurait rajouté beaucoup d’intensité au récit mais la fin ne peut que satisfaire tant elle est forte. À partir de la rencontre amoureuse de Cristiano, l’écriture devient plus sentimentale et plus philosophique jusqu’à une scène finale totalement admirable. Plus aucun bruit n’émane du film, seule une voix off narre une histoire et les superbes images des flammes dans l’usine ne font que renforcer l’émotion. Les images se figent plusieurs fois pour contempler le personnage filmé comme un héros, un guerrier du quotidien qui tous les jours surmonte ce travail et cette vie précaire. Puis, comme durant tout le film, le son reprend avec une grande intelligence sur le bruit du feu que l’on voyait précédemment en image et le fondu au noir achève le film de la plus belle manière pour faire disparaître le personnage alors que la voix assure qu’il reste vivant.

Arábia : Bande Annonce

Arábia : Fiche Technique

Réalisateur : Joāo Dumans et Affonso Uchoa

Scénario : Joāo Dumans et Affonso Uchoa

Interprétation : Aristides de Sousa, Murilo Caliari, Renata Cabral

Brésil – 2017