Cinélatino 2018 : Severina, de la passion des livres à la passion amoureuse

L’ambiguïté des passions et des artistes est divinement dépeinte malgré quelques lenteurs dans Severina de Felipe Hirsch en compétition pour tous les prix dans la catégorie Fiction.

Synopsis : Dans cet opus très singulier au parfum littéraire, un libraire qui s’essaie à l’écriture entre dans un rapport obsessionnel à une jeune fille énigmatique et mystérieuse, Ana (la belle Carla Quevedo) voleuse de livres, qui visite régulièrement sa librairie. Parce qu’elle fréquente aussi d’autres librairies de la ville et vit avec un homme plus âgé aussi déroutant qu’elle, le libraire va entrer dans une sorte de délire amoureux.

Severina confirme la compétence qu’ont les latino-américains pour filmer et, tout au long du festival, il n’y a eu que de bonnes surprises sur le plan de la mise en scène à laquelle, pour l’instant, on ne peut rien reprocher. Les plans sont beaux, les couleurs superbes et les personnages toujours mis en valeur par le cadrage. Dans ce film, le réalisateur use des gros plans en mouvement fréquemment pour montrer tous les troubles que subissent les deux personnages principaux : totalement tiraillés dans leur relation et dans leur propre pensée, on a souvent du mal à saisir ce qu’il est en train de se passer ou ce qu’ils essaient de se dire. Comme toute la suite du film, la première rencontre entre les deux amants est presque théâtrale : il n’y a pas de dialogue, seulement un jeu de regard et un plan assez long qui revient sur lui, troublé par la présence de cette femme. Par la suite, il y aura des dialogues mais, qu’ils parlent ou qu’ils se taisent, c’est comme si le spectateur devait toujours décrypter les non-dits, le langage non-verbal ou même plus encore, les pensées. Cela finit d’ailleurs par se révéler frustrant parce que lorsque l’on croit saisir une brèche de la complexité des personnages, d’autres surprises surgissent et chamboulent toutes nos attentes. Jusqu’à la fin, peu d’indices sont laissés et même si le dénouement s’avère être une répétition de tout ce qui se passe précédemment, on sort de la salle sans savoir, sans réellement avoir compris, en étant frustré de ne pas en savoir assez. Le spectateur s’identifie rapidement au libraire, totalement fou d’Anna puisqu’il en sait autant que lui sur elle, mais ce dernier s’avère être tout autant ambigüe et douteux avec les mystères qu’il provoque à la fin du film. Là encore, peu d’indices sont révélés hormis une scène très furtive où l’on aperçoit quelques secondes à peine le libraire en train de se visualiser dans le coma. Dans la salle, le public rigole par moments de l’absurdité et de l’ambiguïté de la situation à laquelle on ne comprend plus grand chose. cinelatino-2018-severina-alejandro-awada,-carla-quevedo

En effet, même si le scénario souffre de quelques manques, le film n’en reste pas moins agréable parce que ne serait-ce que les images fascinent et la mise en place du récit est intelligente. Au début, elle rentre toujours dans la librairie sans dire bonjour mais bouge seulement la tête, puis une fois qu’il comprend l’un de ses nombreux secrets – voler des livres – et qu’il va de ce fait davantage vers elle, ils discutent et elle lui dit désormais bonjour. Une scène de lecture chorale est particulièrement belle, des rubans sur lesquels des mots sont écrits défilent et un client joue du piano. Les banderoles ressemblent à celle des scènes de crime et le personnage reproduit quasiment le même mouvement que lorsque les policiers entrent sur le lieu du crime : cette analogie entre ce moment et ce qui va suivre est déjà annonciatrice de beaucoup de subtilité dans la mise en scène. D’autant plus que la séquence qui suit est une scène où le libraire fouille la cliente pour vérifier qu’elle n’a pas volé de livres, c’est une des fouilles les plus sensuelles qu’il existe et la caméra qui bouge lorsqu’il atteint le bas de son corps en dit long sur la psyché des personnages à cet instant.

Severina a donc de multiples côtés à l’image de ses personnages et dépeint l’alchimie de manière poétique et très déstabilisante en peignant un couple sans réel amour, la tristesse d’une relation sans partage et sans réelle communication. Les seuls échanges qu’ils ont sont autour des livres et les personnages ne se connaissent pas, tout comme le public ne les connaît pas réellement à la fin du film. Plusieurs citations rendent le tout charmant et Severina s’achève sur celle-ci : « Regarder quelqu’un partir peut être quelque chose de merveilleux » puis la caméra filme le libraire partant de dos dans la rue, marchant quelques secondes jusqu’au générique.

Severina : Fiche Technique

Réalisation : Felipe Hirsch

Scénario : Felipe Hirsch

Interprétation : Carla Quevedo, Alfredo Castro, Alejandro Awada

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.