Pour son douzième film, Pedro Almodóvar choisit d’adapter librement L’homme à la tortue, un roman policier de Ruth Rendell. Là où la matière littéraire de départ présentait des aspects sombres, le cinéaste les atténue pour se focaliser sur un triangle amoureux en explorant les notions de désir, de sexe et de trahison intime. Problème, l’intrigue ne décolle jamais et l’interprétation manque de conviction.
Synopsis : Victor, un jeune homme naïf et idéaliste, s’éprend d’Helena, une junkie avec qui il a perdu son pucelage. Bien décidé à la revoir, il s’invite chez elle à l’improviste. La situation dégénère. David et Sancho, deux policiers en patrouille, interviennent sur les lieux. Les cris fusent, c’est le chaos : un coup de feu retentit et laisse David paraplégique. Victor est accusé du crime et écope de six ans de prison, tandis qu’Helena se marie avec David. A sa sortie, toujours amoureux d’Helena, Victor se met en tête de la reconquérir en devenant un Dieu du sexe et fait son apprentissage avec Clara, la femme de Sancho. Son but ? Ravir le coeur de sa promise et se venger de David, devenu un basketteur handisport célèbre.
Un film désincarné
Comble du comble pour le maître espagnol, là où l’on aurait pu s’attendre à un drame sensuel aux accents de tragédie antique et de film noir, En Chair et en os s’apparente à une oeuvre mineure, plutôt ratée. En cause, l’intrigue qui ne décolle jamais et la grande artificialité des situations. En effet, on remarque que Pedro Almodóvar, qui aime faire évoluer ses héros en vase-clos, choisit de tisser ici une sorte de réseau arachnéen entre deux policiers, une junkie, une femme au foyer maltraitée et un jeune puceau. Tant de personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer, et qui pourtant vont être les acteurs d’une histoire invraisemblable les reliant tous les uns aux autres. On verse presque dans le vaudeville, tant tout le monde couche avec tout le monde derrière le dos de chacun. Les partenaires s’échangent et se croisent, pour finalement former des alliances improbables. Constat : on bascule rapidement dans le mélo lourd et surfait, et les personnages nous échappent. On pense par exemple à Victor, archétype du jeune homme naïf et gentiment déséquilibré, figure qu’Almodóvar avait déjà esquissée grâce aux héros incarnés par Antonio Banderas dans Matador et Attache-Moi. Seulement ici, le protagoniste manque de relief, il n’est pas attachant ni émouvant.
Par ailleurs, le scénario présente de gros défauts puisque là où le ridicule et l’invraisemblance de certaines situations étaient contrebalancés par un humour vif et insolent dans ses autres films, dans En Chair et en os, cela ne fonctionne pas car la dimension comique est retirée de l’équation. Le long métrage se prend au sérieux, ce qui pose problème : on a alors du mal à adhérer aux motivations de tous. Pourquoi Victor, puceau niais, décide-t-il de prendre en otage la junkie qui l’a dépucelé pour se mettre en couple avec elle ? Cela n’a aucun fondement et l’absurdité de la chose n’est jamais contrecarrée. Le bât blesse. Idem pour le désir de vengeance dont il est farouchement animé, tout ça pour un coup d’un soir. Quand on relativise, le moteur même de l’intrigue ne tient pas la route. Par la suite, c’est l’inverse : la facilité avec laquelle les destins des héros s’unissent nous déconcerte. Quel heureux hasard a mis Clara, la femme de Sancho, sur le chemin de Victor ? On a le sentiment que Madrid n’héberge que cinq habitants, à savoir les personnages du film. C’est un tantinet paresseux et il est dommage de voir l’ennui s’installer. Le réalisateur ne parvient pas à nous tenir en haleine et orchestre mal son suspense et la gradation de la tension dramatique. On ne ressent rien, et l’étau qui se resserre autour des héros nous laisse de marbre. Autre point à déplorer : la platitude des répliques, dénuées de cynisme et d’humour. Rien ne se démarque, c’est fade, le rythme est mou.
Esthétiquement aussi, Pedro Almodóvar déçoit avec une mise en scène terne et sans saveur, une photo aux couleurs peu chatoyantes, un visuel qui ne rend pas bien. Il ne parvient pas à instaurer d’ambiance. Ce n’est ni gai, ni grave, ni sombre, ni oppressant, ni effervescent, ni drôle, ni engagé. En somme, c’est morne et monotone, ce qui peine à captiver et ne rehausse pas notre intérêt. Même les scènes de sexe tombent dans la banalité facile, rien ne marque, rien ne choque. La violence et les passions ne transparaissent pas, et les comédiens semblent faire acte de présence sans s’investir pleinement, même si Javier Bardem est convaincant en athlète handisport. Reste alors le constat social fort et le message politique qui fustige les années noires de la dictature franquiste pour mieux glorifier la démocratie et la liberté retrouvée d’une Espagne délivrée. Mais là encore, la symbolique de l’accouchement (Victor naît dans un bus désert le soir de Noël 1970 et son fils naît dans une voiture un soir de 1990) reste inexpliquée et peu pertinente car mal exploitée. C’est bien le souci majeur d’En Chair et en os : en traitant une intrigue barrée et loufoque sur un ton sérieux et morose, la sauce ne prend pas car le cinéaste ne trouve pas son équilibre. Almodóvar passe à côté de son sujet et condamne le spectateur à la passivité : on ne saisit pas la finalité du film.
En chair et en os : Bande Annonce
En chair et en os : Fiche Technique
Titre original : Carne Trémula
Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar, Jorge Guerricaechevarría et Ray Loriga, d’après le roman L’Homme à la tortue (Live Flesh) de Ruth Rendell
Interprétation : Javier Bardem (David) ; Francesca Neri (Helena) ; Liberto Rabal (Víctor Plaza) ; Ángela Molina (Clara) ; José Sancho (Sancho) ; Penélope Cruz (Isabel Plaza Caballero) ; Pilar Bardem (Doña Centro de Mesa)
Costumes : José María De Cossío
Photographie : Affonso Beato
Montage : José Salcedo
Musique : Alberto Iglesias
Décors : Antxón Gómez
Production : Agustín Almodóvar
Sociétés de production : El Deseo, CiBy 2000, France 3 Cinéma
Distribution : CiBy 2000
Genres : Drame, thriller
Durée : 101 minutes
Date de sortie en France : 29 octobre 1997
David Lynch est un monstre du cinéma. Alors que les films du réalisateur ne cessent de matérialiser les démons intérieurs de ses personnages aussi déviants qu’attachants, le documentaire qu’est David Lynch : The Art Life nous dévoile avec sensibilité ce qui se cache derrière cette créativité plasticienne et la provenance de cette vision si singulière de l’art.
Pour cela, David Lynch revient sur son enfance, ses turpitudes et ses premiers pas dans le monde culturel à travers sa passion première : la peinture. Dans un hangar aux abords d’Hollywood, des vestiges de peinture végètent sur le sol. Puis un homme à l’âge avancé, doté d’une grande carrure et d’une mèche blanche hirsute, déambule en quête de trouvaille et de découverte. Cette ombre-là, c’est David Lynch. L’incarnation d’un cinéma aussi psychanalytique que psychédélique. L’auteur notamment de Mulholland Drive, l’une des plus grandes offrandes qu’ait connues le monde du cinéma. Dans les premiers instants et durant quasiment toute l’intégralité du documentaire, David Lynch ne regardera pas la caméra, comme s’il voulait garder une certaine distance avec nous, trop humble ou trop timide dans la tâche qu’est la description de lui-même. Ses yeux regardent l’horizon, en pleine phase de réflexion et de création. On le voit peindre, peindre et encore peindre : David Lynch est un magma d’idées.
Puis devant un micro de studio, clope à la main, mégots au sol, l’artiste se dévoile. Il ne s’épanche non pas sur l’idée qu’il se fait de son cinéma ou des différentes interprétations possibles qui peuvent être faites sur Lost Highway ou Inland Empire. Non, rien de tout cela. Le cinéaste parle de lui, de son enfance, des difficultés engendrées dans sa vie d’homme, ou de l’amour qu’il porte à ses parents, par exemple. Que cela soit dans les contrées de Boise ou dans la ville lugubre de Philadelphie, David Lynch se raconte, nous explique ses émotions, les anecdotes qui lui passent par la tête et qui font partie de la mosaïque de moments qui ont bâti l’être qu’est David Lynch : comme ce jour où, en plein bad trip, il arrêtera sa voiture au bout milieu de l’autoroute. Et donc, dans le même temps, David Lynch nous fait découvrir son antre de travail, son intimité artistique et, également, les recoins de sa mémoire, les synapses de l’adolescent qu’il fut. En particulier durant ce moment difficile où son père lui aboie qu’il ne devrait jamais avoir d’enfants lorsque ce dernier trébuche sur la collection d’animaux morts de Lynch pour un projet d’art.
Déjà, pour tous ceux qui aiment un tant soit peu son cinéma, le geste humain est émouvant : voir un fantôme aussi énigmatique devenir d’un seul coup, si humain à nos yeux. Car David Lynch :The Art Life a cette grande qualité d’être pudique. Dans ses premières minutes, malgré la beauté de l’image et la confidentialité de l’endroit, The Art Life s’avère un peu conventionnel dans ses contours avec cette présentation de la vie d’un homme dans un ordre chronologique assez classique. Cet aspect qui engendre un peu de déception provient aussi de l’attente insufflée par le personnage qu’est David Lynch : le réalisateur de films aussi singuliers que tortueux ne pouvait que cacher des idées sombres et des secrets incroyables, se dit-on. Sauf que, malgré cela, on se rend compte que David Lynch fut un enfant comme un autre, vivant de façon heureuse dans un environnement banlieusard, avec des parents aimants qui ne se disputaient jamais. Puis on passe d’un lieu à un autre, la géographie est mutante chez David Lynch notamment avec les multiples déménagements causés par le métier scientifique de son père.
Ce n’est qu’en Virginie, dans ce décorum grisâtre et un peu miteux que les problèmes vont commencer et qu’il fera de mauvaises fréquentations. Puis, l’étudiant qu’il fut habita à Philadelphia dont les quartiers lugubres et désœuvrés façonnèrent la vision de son art. Et dans cet enchevêtrement de détails familiaux, le documentaire, au lieu de filmer des reconstitutions inutiles, a cette sublime idée de juxtaposer les peintures de David Lynch aux mots prononcés, aux souvenirs personnels : un point d’ancrage où l’art rejoint l’esprit. C’est à partir de là, que le documentaire acquière une tension humaine, esthétique palpable et prenante. Une dualité commence à s’incorporer alors dans l’architecture du métrage : David Lynch se décrit mais ses œuvres sont encore plus parlantes quand on y ajoute un contexte. Car la beauté abstraite qu’elles peuvent avoir, cache une histoire et de ce fait, ce n’est plus l’homme qui se remémore mais c’est l’artiste qui se met à nu. Son expressionnisme flamboyant nous enchante, sa créativité déborde, à l’image du souvenir de cette voisine en larmes titubant nue sur le trottoir devant ses yeux éberlués de gamin. Ce fut la première fois qu’il vit une femme nue.
De sa bouche, cette scène fut primordiale dans le façonnement de lui-même : « Out of the darkness comes this strangest dream. ». Ou encore, de cette rencontre avec le père artiste de l’un de ses amis ou lors d’un drôle de concert de Bob Dylan où il quitta la salle en plein milieu. Même si le récit peut parfois apparaître anecdotique, le documentaire traite d’une thématique assez géniale : l’importance du passé dans l’imaginaire d’un artiste. Voir que de nombreuses scènes de films du cinéaste furent inspirées de la vie même de David Lynch avec le portrait des banlieues puritaines américaines (Blue Velvet) ou cette obsession pour les sillons des routes (Lost Highway). C’est donc tout un monde qui se présente à nos yeux : où la description d’une vie devient l’interprétation d’un art.
Et même si beaucoup de monde attend avec une certaine impatience le retour de la saison 3 de Twin Peaks après une dizaine d’années de silence cinématographique, The Art Life nous montre que David Lynch n’est pas qu’un simple cinéaste. C’est même le contraire : cet artiste iconoclaste et éclectique, étudiant parfois indigeste et inintéressant, est venu au cinéma par le plus grand des hasards, par sa volonté perpétuelle de nouveauté et d’expérimentation. Jusqu’à ce qu’apparaisse Eraserhead: David Lynch nous explique la difficulté humaine et temporelle d’avoir mis en place ce film contre l’avis même de sa famille et les discordes de son couple qui vola en éclat. Toute cette vie de recherches, ses années de sacrifice, ce gamin qui peignait nuits et jours, les problèmes financiers de l’artiste obligé de travailler dans une imprimerie pour n’être qu’un humain lambda, ce sentiment de n’être réel qu’une fois qu’il commence à créer : de là jaillit une émotion à la fois mélancolique et abstraite, où, comme dans les films du cinéaste, les rêves et la réalité se mélangent pour ne faire qu’un.
David Lynch : The Art Life : Bande Annonce
https://www.youtube.com/watch?v=4WA-43X6SIE
Rétrospective du cinéaste David Lynch
David Lynch The Art Life : Fiche technique
Synopsis: Le film documentaire David Lynch: The Art Life est un portrait inédit de l’un des cinéastes les plus énigmatiques de sa génération. De son enfance idyllique dans une petite ville d’Amérique aux rues sombres de Philadelphie, David Lynch nous entraîne dans un voyage intime rythmé par le récit hypnotique qu’il fait de ses jeunes années. En associant les œuvres plastiques et musicales de David Lynch à ses expériences marquantes, le film lève le voile sur les zones inexplorées d’un univers de création totale.
Réalisation : Jon Nguyen, Rick Barnes, Olivia Neergaard-Holm
Interprètes : David Lynch
Photographie : Jason S.
Musique : David Lynch et Jonatan Bengta
Montage : Olivia Neergaard-Holm
Production : Jon Nguyen, Jason S., Sabrina S. Sutherland, Marina Girard
Société de production : Film Constellation
Société de distribution : Potemkine Films
Genre : documentaire
Durée : 90 minutes
Date de sortie : 15 février 2017
Inland Empire, représente l’apogée du travail de Lynch, d’un point de vue de la réflexion de l’âme, de la description du jeu permanent entre le réel et le subconscient, et bien d’autres thématiques évoquées dans sa filmographie.
Ce film est en quelque sorte, la suite de la réflexion de Lynch menée durant toute sa filmographie. Nous nous plongeons dans une atmosphère où une actrice pense s’épanouir dans un monde qu’elle pense être réel, le cinéma. Mais nous comprenons au fur à mesure que celui-ci ne s’oriente que vers un monde fictif, où le superflu des codes sociétaux nous entraîne dans ce fameux « Empire Intérieur ». Nous suivrons ainsi cette lutte intérieure de l’actrice (si elle est réelle) dans différents mondes afin qu’elle puisse surmonter ce dilemme interne.
Bien sur ce film reste assez élitiste, dans le sens où les personnes qui peuvent apprécier cette œuvre, seront très majoritairement, celles qui ont vu les grands classiques de la filmographie « lynchienne ». Ainsi, il n’est vraiment pas conseiller de regarder Inland Empire si c’est votre premier film de Lynch ou encore se lancer dans les 3 heures de ce long-métrage si vous n’avez pas apprécié Mulholland Drive et Lost Highway qui sont des œuvres qui présentent plusieurs similitudes avec Inland Empire.
Mais pour ceux qui aiment Lynch, et qui n’ont jamais encore osé se lancer dans Inland Empire, il serait grand temps de se racheter en contemplant l’aboutissement du travail d’un génie. Dans cette œuvre on retrouve ainsi l’angoisse de Eraserhead, la souffrance interne de Elephant Man, la complexité de l’interprétation du subconscient de Lost Highway et bien sur le trouble des personnalités perdues dans des rêves ou cauchemars que l’on peut distinguer dans Mulholland Drive.
Inland Empire se positionne finalement comme la pièce manquante du puzzle de Lynch. Tant il continue de pousser sa réflexion sur toutes les thématiques soulevées dans sa carrière. De plus, on pourrait penser que ce film est beaucoup plus complexe à interpréter que les autres films de Lynch, mais finalement pas du tout. Inland Empire reste tout de même assez explicite surtout sur la fin qui nous fait clairement comprendre le but de cette œuvre. Regarder IE c’est aussi apprendre à mieux connaître Lynch et à répondre à certaines interrogations que l’on aurait pu avoir dans Mulholland Drive ou Lost Highway.
Avant de commencer l’analyse même de cette œuvre, il est nécessaire pour ceux qui souhaiteraient voir ce Lynch, d’énumérer les diverses thématiques de cette œuvre : l’existentialisme, la recherche de la compréhension de l’inexplicable ambiant que chacun peut ressentir dans son existence, la frontière entre le conscient et le subconscient, le rôle de la sexualité dans ce processus, la valeur de la vie, la définition des codes de la haute société et pourquoi pas la réincarnation. La citation de toutes ces thématiques est une déduction vraiment subjective, tant il est possible de trouver de multiples sujets abordés tout au long de ce film très complexe à analyser, mais qui se situe sans doute au-dessus de tous les grands classiques de Lynch…
On suivra tous ses sujets dans trois scènes qui au début de l’œuvre, n’ont pas forcément de connexions directes. De la main d’une téléspectatrice inquiète et troublée par ce monde interne, sa télévision va nous proposer quatre programmes. Sur la première chaîne on découvrira une prostituée avec son proxénète, en Pologne. S’en suivront un enchaînement de multiples drames et retournement de situation. Cette chaîne, c’est en quelque sorte le cauchemar de la téléspectatrice. Là où le sexe est perdu de sens et où l’humain ne compte plus. Sur la deuxième chaîne, on découvrira des sortes de personnages de dessin animé. On y trouvera un ménage de lapins. Lorsque l’on voit cette scène pour la première fois, on comprend bien que Lynch cherche à pousser jusqu’à ses dernières limites son style cinématographique. Cette chaîne sera celle de l’irréel, de la tentative de la compréhension de l’inexplicable. Et on peut également discerner une critique implicite d’un monde un peu trop standardisé, qui n’ose pas aller au-delà des limites fixées (à l’image de Lynch qui fait tout l’inverse dans cette scène).
Un des lapins est interprété par Naomi Watts, drôle de rôle après sa performance dans Mulholland Drive. Enfin, la 3ème chaîne qui est celle sur laquelle la téléspectatrice s’attardera le plus c’est la montée d’une actrice d’Hollywood, propulsée au rang de Super Star. Nous pourrions appeler ce programme comme étant le présent, puisque les faits se déroulent en 2006-2007. On distingue ainsi une personne qui devant sa télé contemple la réalité, les différentes structures de notre société, et surtout celle de la haute société. Bien que l’on soit dans le réel, on a l’impression que l’actrice principale n’est qu’une entité inventée pour incarner « l’American Dream ». Puisque on finit par se demander si notre subconscient ne nous projette pas une image fictive de la réalité, et ne nous brouille pas les pistes sur la partie subconsciente qui pourrait être la réalité. Oui cette dernière phrase peut paraitre étrange, mais c’est vraiment le sentiment que l’on distingue plus le film progresse. A l’image des scènes où elle s’adresse à un psychologue impartial qui juge ses dires d’un calme assez stupéfiant. En outre, on verra que derrière la façade de l’American Dream, la vie de chacun est finalement semblable. Comme en témoigne cette scène, où l’actrice agonisant sur la rue des étoiles, où l’on distingue trois personnes qui discutent de la vie en général sans être touchées par le destin de cette femme mourante. Ensuite, ce qui est très agréable dans cette œuvre, c’est que chacun sera apte à tirer ses propres conclusions sur les connexions de ces trois chaines de télévision. Certains verront des conflits distincts qui doivent être affrontés les uns après les autres, d’autres verront des connexions évidentes entre ces programmes ou encore quelques uns pourront penser que la première et deuxième chaîne ne sont que des projections de la troisième chaîne. Une chose reste certaine, ces trois chaînes ont un point en commun chercher l’explication, la vérité de ce monde intérieur.
Concernant la réalisation de Lynch, on doit tout de même avouer qu’il est très compliqué de rentrer dans son « trip ». Bien que l’ouverture soit exceptionnelle, la façon de filmer les acteurs, la manière d’utiliser les couleurs, le choix de flouter pour mieux troubler sont des éléments assez atypiques. Mais, dès que l’on s’est initié à cet empire, on n’attend qu’une seule chose à savoir une nouvelle prouesse technique de Lynch, pour épater le spectateur certes, mais surtout très utile pour appuyer sa réflexion. Si l’on devait citer une seule scène vraiment à couper le souffle dans cette œuvre, ce serait la première scène au bout de deux heures de film que les trois mondes ont une connexion bien distincte, où l’on passe de la première chaîne, à la deuxième puis à la troisième pour aboutir sur une chaîne peut-être supplémentaire, sans doute une quatrième chaîne que l’on pourrait appeler la conséquence. Le moment de transition qui dure environ 10 secondes est esthétiquement parlant, parfait.
Mais voilà, Inland Empire a également certains défauts malgré ces innombrables qualités. Tout d’abord comme cité précédemment, Lynch pour l’un de ses dernières œuvres, s’adresse à un public élitiste, les « Lynchiens » si on devait les nommer. Ce n’est pas comme Mulholland Drive où l’on peut plus facilement comprendre les objectifs et les messages codés de ce film. De plus, la seconde critique serait sur le casting assez décevant pour une telle structure cinématographique. L’actrice principale sur-joue beaucoup à certains moments et les autres acteurs n’ont aucun charisme particulier. C’est peut-être aussi volontaire de la part de Lynch pour mieux se concentrer sur l’histoire. Mais, cela reste quand même assez étonnant, lorsque l’on compare les prestations des actrices dans Mulholland Drive qui portent littéralement le film et sont totalement imprégnées par l’histoire, Naomi Watts interprète d’ailleurs un rôle plus que secondaire, et Laura Elena Harring ne joue absolument pas ici sous son « vrai visage », puisqu’elle est un lapin.
Pour conclure, on pourrait dire que les trois caractéristiques nécessaires pour aimer ce film sont les suivantes : 1) aimer Lynch 2) connaître un peu sa filmographie 3) aimer se perdre dans une réflexion qui parait parfois vide de sens. Avec ces caractéristiques réunies vous aurez toutes les chances d’apprécier la découverte de cet Inland Empire.
Synopsis : En Pologne, une femme regarde une série télé où les personnages ont des têtes de lapin. En Californie, l’actrice Nikki Grace reçoit la visite d’une voisine qui lui annonce des choses étranges : elle va obtenir le rôle qu’elle escompte dans le film On high in Blue tomorrows, mais elle devra tourner des scènes très différentes de ce que le script laisse entendre…
Fiche technique : Inland Empire
Réalisation: David Lynch
Scénario: David Lynch
États-Unis – 2006
Date de sortie France: 7 février 2007
Durée: 172 mn
Genre: Drame
Avec Laura Dern (Nikki Grace / Susan Blue), Justin Theroux (Devon Berk / Billy Side), Jeremy Irons (Kingsley Stewart), Harry Dean Stanton (Freddie Howard), Karolina Gruszka (La Jeune Fille Perdue), Jan Hench (Janek), Krzysztof Majchrzak (Le Fantôme), Grace Zabriskie (La Visiteuse N°1), Ian Abercrombie (Henry Le Majordome), Karen Baird (La Domestique), Bellina Logan (Linda), Amanda Foreman (Tracy).
Montage: David Lynch
Photo: Odd-Geir Saether
Décors: Melanie Rein
Son: David Lynch
Musique: David Lynch, Krzysztof Penderecki, Angelo Badalamenti
Costumes: Heidi Bivens, Karen Baird
Maquillage: Michelle Clark, Duke Cullen
Directeur artistique: Christina Wilson
Qui peut oublier son premier amour ? Avec Les amants passagers, son 19ème long métrage, Pedro Almodovar se lâche et renoue avec la pure comédie, celle qui a fait son succès à ses débuts, dans les années 80. Dès la fin du générique, pimpant et kitsch à souhait, comme dans les grandes comédies de la Movida, le réalisateur prévient le spectateur : ceci n’est que pure fiction. S’agit-il d’un retour aux sources ou d’une récréation dans sa filmographie globalement ancrée dans le drame (de Tout sur ma mère en 1999 à Volver en 2006en passant par Parle avec Elle en 2002, et un passage dans le thriller aussi dramatique que déjanté, La piel que habito en 2011)? La question reste posée.
Après une première séquence courte, un caméo surprise et un clin d’œil a ses acteur fétiches, Penelope Cruz et Antonio Banderas, l’histoire nous enferme en grande partie dans un huis clos théâtral, à l’univers baroque : un avion de la compagnie Peninsula, originellement en route pour Mexico, dont le train d’atterrissage est bloqué, tourne en rond au dessus de la Tolède. Pendant ce temps, les stewards gays, ivres et sexuellement déjantés, assurent l’ambiance et mettent de la mescaline dans les cocktails des passagers de la classe affaire pour les détendre. L’atmosphère devient vite digne d’une orgie romaine, tandis que le petit peuple, la classe économique, est chloroformé, et dort à poings fermés durant la totalité du vol.
Le point fort du film réside en partie en un casting d’exception, absolument nécessaire pour jouer tous ces personnages truculents et farfelus, fuyant vers le Mexique : le trio de stewards gays bien sûr, une vierge clairvoyante qui touche les testicules des pilotes pour faire ses prédictions, une femme maitresse et dominatrice célèbre (excellente Cecilia Roth), un jeune couple, issu d’une cité, lessivés par la fête du mariage et accroc aux drogues (le jeune marié sort la mescaline de son anus), un financier corrompu et dénué de scrupules, affligé après avoir pris les distances avec sa fille ; un don juan invétéré qui a mauvaise conscience et qui essaie de dire au revoir à l’une de ses maîtresses… Dans ce vaudeville, chacun a son secret. C’est l’occasion pour Almodovar de livrer ses personnages à une sorte de catharsis, un savoureux mélange de crise d’identité sexuelle, recherche de la rédemption et irruption violente du désir, le tout avec une légèreté assumée, accompagnée d’une brillante trouvaille, la panne du téléphone de cabine qui rend publiques toutes les conversations. Cette catharsis devient le meilleur moyen d’échapper à l’idée de la mort. Ici, le pape de la Movida sort du système Hollywoodien en choisissant des acteurs peu connus, et s’affranchit du décorum imposé par la perspective d’une sélection dans un grand festival. Almodovar se livre, pratique un cinéma libre et personnel, plein de sincérité. Il aime ses personnages, même les plus mauvais, même les plus coupables, et leur donne la possibilité de se sauver eux-mêmes, essentiellement par leur rédemption. A cette ambiance surréaliste se rajoute un scénario improbable, les couleurs des décors et des costumes pop et flash. La lumière intense donne la pêche ; la mise en scène est impeccable malgré l’espace contigu ; la tonalité est résolument disco, desservie par une musique très inspirée d’Alberto Iglesias et une une chorégraphie d’anthologie des stewards sur la chanson des Pointers Sisters, « I am so Excited ». La comédie musicale a tué le cabaret, nous raconte Almodovar. On retrouve résolument l’univers léger de Femmes aux bord de la crise de nerf (1988) ou de Kika (1993).
Toutefois chez Almodovar, la métaphore sociale n’est jamais gratuite. Sous l’allégorie, se cache une Espagne ravagée par la crise et un message sur le désespoir des classes moyennes, en perte de droits sociaux et accablée par le chômage. La péninsule ibérique est comparée à un avion qui vole sans savoir où atterrir. Le gouvernement et les promoteurs du pays sont corrompus et sans cesse visés par Almodovar tout au long du film. Pourtant les habitants n’ont pas perdu le sens de la jubilation, et son goût des excès. Il ne faut qu’un pas pour élargir cette allégorie à la corruption généralisée des sociétés contemporaines, la France n’étant pas en reste, avec l’affaire Kahuzac, et bloquée dans des débats sur le mariage homosexuel. Effectivement, ne sommes nous pas tous, comme les passagers somnolents de la classe économique, en perte d’idéaux et assommés par la langue de bois des politiques, leur corruption, et leurs promesses électorales peu tenues ? Ainsi, la vie dans les nuages est aussi compliquée que sur terre, pour les mêmes raisons, qui se résument à deux mots : « sexe » et « mort ». Nous évoluons tous entre Eros et Thanatos dirait Freud. Si le film perd de son rythme vers le milieu, c’est parce qu’il sort de l’avion et décrit le sol, beaucoup moins intéressant. Alors qu’à l’intérieur, la croisière s’amuse, tout en se confessant.
Beaucoup penseront qu’Almodovar est meilleur en drame qu’en comédie finalement. Certes, ce n’est pas le meilleur de ses chefs d’œuvre. Mais il faut aimer Almodovar et le connaître pour apprécier à sa juste valeur Les Amants Passagers. la comédie n’est pas toujours fine mais elle est au diapason d’une époque vulgaire et déprimante. Le maestrio est obligé dans ce contexte trouble de manier la truelle plutôt que le pinceau, de pousser son style très « Movida » à son paroxysme. Il n’y a pas d’Almodovar mineur. Mais il peut y avoir un Almadovar récréatif : est-ce que même les plus grands réalisateurs n’auraient pas le droit de se faire plaisir par moment ? Le réalisateur est détendu, on le sent à chaque plan, aucune pression, c’est limpide, clinquant, chatoyant. Nous retrouvons l’Almodovar du début, avec cette légèreté potache, cette simplicité, cette sincérité. Ce film coloré, osé et décalé donne la patate mais est à conseiller uniquement aux « esprits libres » et en vo. Ici, Almodovar retrouve l’essence même du cinéma : un divertissement avant tout autre chose.
Les amants passagers : Bande-annonce
Synopsis : Un Airbus A340 de la compagnie espagnole fictive Península décolle pour Mexico. Un problème technique empêche un des trains d’atterrissage de sortir, ce qui oblige l’avion à rebrousser chemin et à tourner en rond au-dessus de l’Espagne. Les tours de contrôle appelées au secours refusent de le recevoir, seul l’aéroport de La Mancha désaffecté pourrait être libre pour un atterrissage d’urgence. Les passagers de la classe économique ont été drogués par les stewards pour éviter qu’ils paniquent. Les passagers de la classe affaire et les membres d’équipage, pensant vivre leurs dernières heures, s’adonnent à leurs fantasmes sexuels en toute liberté.
Les amants passagers : Fiche technique
Titre original : Los amantes pasajeros
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprétation : Javier Cámara (Joserra), Carlos Areces (Fajardo), Raúl Arévalo (Ulloa), Lola Dueñas (Bruna), Cecilia Roth (Norma), Hugo Silva (Benito), Antonio de la Torre (Alex Acero)…
Image : José Luis Alcaine
Montage : José Salcedo
Musique : Alberto Iglesias
Décors : María Clara Notari
Costumes : Tatiana Hernández, David Delfín
Production : Agustín Almodóvar et Esther García
Société de production : El Deseo
Distribution : Pathé Distribution
Festivals et récompenses: People’s Choice Award et Meilleure comédie européenne aux prix du cinéma européen 2013
Durée : 91 minutes
Genre : Comédie musicale
Date de sortie : 27 mars 2013
Adapté du roman de Barry Gifford Wild at heart: the story of Sailor and Lula, le film nous conte la virée sombre et violente d’un jeune couple passionné, Sailor Ripley et LulaFortune, vivant d’amour et d’eau fraîche et fuyant un monde tordu et hostile, à travers les routes américaines du désert jusqu’à la Nouvelle Orléans. L’amour triomphera-t-il du mal ?
Cavale rock n’roll au royaume du magicien d’Oz
Dès l’ouverture du film sous forme d’un passage à tabac et de cervelle éclatée contre le mur, Lynch donne le ton. Cette histoire d’amour fou et pur entre le bad-boy au cœur tendre interprété par un Nicolas Cage inspiré, un cœur sauvage, fan de Lewis et à l’inoubliable veste en peau de serpent, et la copine sensuelle et souvent dévêtue, à la fois pleine de tourments et de grandeurs, campée par la sublime Laura Dern, ne sera pas une romance douce et tranquille, mais se déroulera, comme souvent chez le réalisateur, dans une Amérique de névrosés et de tarés en tout genre, hypersexuels et fascinés par la mort. Malgré un pitch simple, Lynch à travers cette romance aux résonances shakespeariennes revisite à sa sauce le monde du Magicien d’Ozde Fleming. Sailor et Lula marchent inconsciemment sur la route aux briques jaunes tout en rencontrant les différentes créatures du Pays d’Oz. Et elles ne sont pas gentilles, loin s’en faut !
Le chemin risque d’être long et périlleux avant de passer de l’autre côté de l’arc-en-ciel. Nous avons entre autres la méchante belle-mère complètement schizophrène, obsessionnelle, et meurtrière, interprétée ou plutôt surjouée, par Diane Ladd, la sorcière qui veut la peau de Sailor, et qui lors de ses moments de crise, se barbouille le visage de rouge. Nous croisons une Isabella Rossellini magnifique et inquiétante.
Mais la palme du personnage déjanté revient sans contestation possible à Willem Dafoe, qui campe un Bobby Peru, vicieux et complètement allumé, un tueur psychopathe (assez éloigné néanmoins de Frank Booth, le psychopathe de Blue Velvet), comme en témoigne la scène mythique où il susurre des « Fuck me » aux oreilles de Lula. Heureusement, il y aura la bonne fée à la fin emblématique du film…
L’univers du conte est ainsi très distinctement identifiable (mains et ongles crochus sur boule de cristal, Marietta en cruelle reine de Blanche-Neige, bonne fée en deus ex machina etc…) et contraste avec cette débauche de violence et cette galerie de personnages tous aussi atypiques et macabres.
Sailor et Lula est un film romantique et surréaliste, qui nous conte la fuite explosive et torride de Sailor et Lula au sein d’un monde tordu et cruel. Une sorte de Roméo et Juliette trash, un road-movie qui constitue une fuite désespérée vers le bonheur et la liberté. A cela s’ajoute une réalisation totalement lynchienne qui propose une mise en scène de toute beauté et forcément complexe, sauvage, sombre, et onirique, avec ses délires visuels, ses nuances de couleur (on retrouve le rouge et le bleu), ses très gros plans sur les allumettes, la cigarette consumée, l’obsession du feu, et son montage énergique intelligent. Enfin, on ne peut ignorer une nouvelle fois une bo décapante et éclectique, faisant cohabiter un air romantique de Richard Strauss aux riffs endiablés de heavy métal de Powermad, « Wicked Game » de Chris Isaac sur la route du désert et le chant doux et passionné de Sailor « Love me Tender« . La composition d’Angelo Badalamenti, le compositeur fétiche du réalisateur, est comme toujours un véritable régal sonore.
Sailor et Lula est une œuvre incroyablement poétique et naïvement romantique, une love story sensuelle, qui remporta d’ailleurs la Palme d’or au 43ème festival de Cannes, un Lynch tout à fait acceptable, où la patte du réalisateur est bien visible. Lynch en explorant pour la première fois l’univers de la romance, a su mélanger les genres, du film policier, du thriller, à la romance amoureuse, du drame psychologique au road-movie traversé de pointes d’humour noir.
Mais voilà, un Lynch compréhensible est-ce compréhensible ? Le réalisateur se serait-il assagi depuis Blue Velvet ? Aurait-il cédé à la tentation du film commercial grand public et plus rationnel? Si ce film est un des plus accessibles de la filmographie de l’auteur, on est encore loin de l’onirisme surréaliste deLost Highway ou de Mulholland Drive. Les amateurs de Lynch peuvent être légèrement déçus par cette romance endiablée, mais trop sage, qui n’atteint pas la hauteur de True Romance de Tony Scott ou encore de Tueurs nés d’Oliver Stone, (plus tard il est vrai), et qui traîne un peu en longueur dans la seconde heure du film. Ils savent que Lynch a fait mieux et fera bien mieux encore dans son approche expérimentale et psychédélique. Ils ressentent déjà les prémisses de Twin Peaks au niveau de l’ambiance et de la bande-son. Sailor et Lula est un beau film mais inégal, qui constitue néanmoins une porte d’entrée idéale dans la filmographie de l’auteur. A voir ou revoir en VO absolument.
Synopsis : Sailor et Lula, deux jeunes amoureux, fuient Marietta, la mère de la jeune fille qui s’oppose à leur amour. Elle envoie une série de personnages dangereux et mystérieux à leur poursuite. L’amour peut-il triompher de toute cette violence ?
Sailor et Lula : Bande-annonce VOST
https://www.youtube.com/watch?v=DWo7rTvTUXY
Fiche Technique : Sailor et Lula
Titre américain : Wild at Heart
Réalisation: David Lynch
Scénario: David Lynch d’après Barry Gifford
Distribution: Nicolas Cage, Laura Dern, Willem Dafoe, Crispin Glover,Harry Dean Stanton, Isabella Rossellini, Diane Ladd
Date de sortie : 24 octobre 1990
Genre : Comédie dramatique
Durée : 2h7min
Directeur de la photographie: Frederick Elmes
Compositeur: Angelo Badalamenti
Monteur: Duwayne Dunham
Production: Steve Golin, Sigurjon Sighvatsson, Monty Montgomery
Distributeur (France): Mission
Synopsis : La mort mystérieuse de Teresa Banks dans la tranquille petite ville de Twin Peaks va donner bien du fil à retordre aux agents Dale Cooper et Chester Desmond qui vont mener une enquête en forme de charade et découvrir que bien des citoyens de la ville sont impliqués dans cette affaire.
Un an plus tard, et conformément à la prémonition de l’agent Cooper, un autre meurtre a lieu. Nous assistons aux sept derniers jours de la vie de Laura Palmer, qui se terminent par son assassinat brutal.
Le cinéma fantastique comme art pictural abstrait
Une œuvre complète
Sorte de prequel de la série culte, Twin Peaks: Fire Walk with Me (1992) est une œuvre à part entière, envoûtante, oscillant entre rêve et cauchemar, et reprend l’histoire de la série culte [i] en faisant de Laura Palmer, qui n’est qu’une ombre planant sur la série, le personnage principal du film.
D’entrée, Twin Peaks: Fire Walk With Me détonne, car le spectateur s’éloigne définitivement des gags loufoques et burlesques qui ont fait le succès de la série, et vit une véritable plongée dans un univers sombre et inquiétant, au final horrifique d’anthologie.
Un tableau étrange et hypnotique
A l’instar de Blue Velvet (1986), l’intrigue se déroule dans une banlieue où tout semble paisible. Cependant des lourds secrets entourent les habitants de cette étrange vallée. Ceux-ci sont dégénérés, farfelus, habités par des hallucinations et une grande part de mystère. Certains savent, d’autres ressentent ou devinent…
Dès les premières minutes du film, le spectateur débarque d’emblée et sans retour possible sur la planète lynchienne. La première scène est fabuleuse, mettant en scène une étrange dame en robe rouge, portant une rose bleue, et se dandinant bizarrement sur ses deux pieds. Dans ce tableau expressionniste, les plans hypnotiques et illogiques s’enchaînent : un agent du FBI aux prédispositions surnaturelles, une apparition mystérieuse de David Bowie, une bague aux pouvoirs redoutables, un tableau glauque dans la chambre de Laura, un enfant masqué sautant à pieds joints, un nain, un vampire, une forêt au sein de laquelle un cercle de sycomores délimite un passage vers le monde des morts, un diable personnifié en jeans etc… Un véritable concentré de surréalisme de Lynch!
Le fantastique émerge ainsi directement de la technique picturale lynchienne : un tableau fourni en trompe l’œil tel un passage dans un monde parallèle, des personnages presque irréels, un rouge quasi permanent. Un cinéma comme Art « abstrait », visuellement proche de la perfection.
Mais qui est Laura Palmer ?
Cet environnement peu sûr sert de contextualisation aux sept derniers jours de Laura Palmer, lycéenne fragile victime d’inceste, serveuse « cocaïnée » à la voix doucereuse, et prostituée au Bang Bang Bar. Une promenade inéluctable avec le diable.
C’est de cela dont le film parle : Laura Palmer, sa vie, sa solitude, sa mort. Le spectateur assiste impuissant et effaré, à cette lente descente aux enfers, sublimée par l’interprétation inouïe de Sheryl Lee. Bien au-delà de l’énigme policière ou de la chronique adolescente, Twin Peaks: Fire Walk with Me traite de la contamination du Mal chez les êtres, et des vices cachés de l’Amérique. On redécouvre ici tout le talent de Lynch pour décortiquer la matière humaine.
Un casting de maître
Lynch sait diriger ses acteurs, tous habités par leur rôle. Outre la performance éblouissante de Sheryl Lee, tous les acteurs livrent une interprétation formidable. Kyle MacLachlan (alias Dale Cooper), est toujours aussi parfait, même s’il est moins présent que dans la série. De nouvelles têtes apparaissent, telles Chris Isaak, David Bowie, Kiefer Sutherland, Harry Dean Stanton. Le spectateur est même gratifié d’une apparition de Jürgen Prochnow.
Du pur et bon Lynch !
Construit en deux actes [ii], ce long-métrage mêlant le fantastique au thriller, nous faisant passer du rire aux frissons, est d’une efficacité redoutable. David Lynch réussit à créer un film à l’ambiance exceptionnelle, un univers quasi ésotérique proche du fantastique, à l’aura maléfique et romantique. L’univers lynchien plonge en permanence son public dans le doute. Il oppose le rêve à la réalité. Il alterne à la fois violence et sensualité, fascination et inquiétude.
Une expérience sensorielle intense, dont la puissance dramatique est magnifiée par les notes blue-jazz d’Angelo Badalamenti (notamment Questions in a world of blue et The Voice of love, qui clôt le film). Une mise en scène particulièrement audacieuse et profondément personnelle : les décors, les sublimes plans de la bourgade, la luminosité, la route… Tout est ingénieux sur le plan technique.
Probablement « l’œuvre la plus lynchienne »
Très injustement décrié en son temps [iii], Twin Peaks est probablement le film qui résume le mieux le cinéma tortueux de David Lynch. Ce dernier demeure probablement le dernier réalisateur qui appréhende le cinéma en tant qu’art, chaque scène possédant son potentiel de fascination, sa palette d’émotions.
Twin Peaks: Fire Walk With Me est donc un chef-d’œuvre absolu, un objet cinématographique totalement improbable, un électrochoc complet, qui mériterait a minima l’ovation qu’a reçu Mulholland Drive (1999).
Fiche technique – Twin Peaks: Fire Walk with Me
Réalisation: David Lynch – Année :1992
Scénario: David Lynch, Robert Engels, Mark Frost
Distribution: Sheryl Lee (Laura Palmer), Ray Wise (Leland Palmer), Kyle MacLachlan (Dale Cooper), Chris Isaak (Chester Desmond), David Lynch (Gordon Cole), Moira Kelly (Donna Hayward), Peggy Lipton (Norma Jennings), James Marshall (James Hurley), Harry Dean Stanton (Carl Rodd), Kiefer Sutherland (Sam Stanley), Lenny von Dohlen (Harold Smith), Grace Zabriskie (Sarah Palmer), Frances Bay (Mrs. Tremond), David Bowie (Phillip Jeffries), Mädchen Amick (Shelly Johnson), Dana Ashbrook (Bobby Briggs) Phoebe Augustine (Ronette Pulask), Eric DaRe (Leo Johnson), Miguel Ferrer (Albert Rosenfield), Pamela Gidley (Teresa Banks), Heather Graham (Annie Blackburn), Catherine E. Coulson (la femme à la bûche)
Genre: Policier , Epouvante-horreur , Fantastique
Durée: 2h15mn
Image: Ron Garcia
Directrice artistique: Particia Norris
Musique: David Lynch et Angelo Badalamenti/Requiem en ut mineur de Luigi Cherubini
Son: John Huck et David Lynch
Montage : Mary Sweeney
Mixage : David Parker, Michael Semanik et David Lynch
Photo: Ronald Victor Garria
Musique: Angelo Badalamenti
Interdit au moins de 12 ans
[i] Twin Peaks: Fire Walk with Me est adapté de la série culte de David Lynch et Mark Frost, Twin Peaks (1990) du même réalisateur, dont l’intégrale est à à redécouvrir le 29 juillet 2014 en version Blue-Ray, non censurée. Cette dernière comprendra tous les épisodes bien évidemment, mais également 90 minutes de scènes coupées, le film Fire Walk with Me, et des bonus : documentaires, interviews, making-of et autres bizarreries lynchiennes…
[ii] Cette structure en deux temps, annonce celle de Lost Highway et de Mulholland Drive, où Lynch réutilise ce procédé, à savoir la cassure radicale en pleine trame.
[iii] Un film très injustement décrié en son temps, notamment en 1992 à Cannes, où ce chef-d’œuvre fut conspué, accusé de sombrer dans la facilité, le « commercial ». Quel contre-sens ! Twin Peaks: Fire Walk with Me bénéficie aujourd’hui d’une réhabilitation bienheureuse, et paraîtra bientôt en version longue (prêt de 4h!).
Un artiste global célébré pour son univers hanté, mystérieux et onirique, peuplé d’êtres angoissants, névrotiques qui renvoient une image d’une noirceur effrayante au spectateur…
David Lynch est Issu d’une famille presbytérienne d’origine finlandais. Il naît le 20 janvier 1946 dans le Montana, aux États-Unis. Il se destine d’abord à des études de peinture et fréquente les Beaux-Arts de Boston. Ce point est particulièrement important pour comprendre l’esthétisme surréaliste de son œuvre.
Comme beaucoup de génies, David Lynch est un artiste complet et multi facettes. A la fois, cinéaste, acteur, peintre, photographe, musicien, et designer, ce dernier est en constant processus de création artistique. Oui, « L’inconnu, c’est toujours excitant »…»
Il se lance ainsi dans le cinéma parcuriosité, et réalise en 1976 son premier long-métrage Esarerhead, avec les moyens du bord. Inutile de rappeler ici la carrière cinématographique qui l’attend, ni les nombreuses récompenses qui l’accompagnent…
Parfois méprisé, parfois adulé, David Lynch a la réputation de « déranger, d’offenser ou de mystifier » son public.
C’est surtout qu’il déteste qu’on lui demande la signification de ses films : « Je ne vois pas pourquoi les gens attendent d’une œuvre d’art qu’elle veuille dire quelque chose alors qu’ils acceptent que leur vie à eux ne rime à rien ». Le ton est donné !
« Tous les films sont des rêves. Mais certains un peu plus que d’autres !»
« On n’est pas obligé de comprendre pour aimer. Ce qu’il faut, c’est rêver »
Son style novateur et surréaliste, parfois qualifié de « lynchien », est devenu reconnaissable pour de nombreux spectateurs et critiques. Il se caractérise par son imagerie onirique et sa conception sonore méticuleuse. « Le cinéma, c’est un désir très fort de marier l’image au son ». L’artiste a su créer un genre.
David Lynch a lutté toute sa vie pour défendre saliberté de création, notamment vis-à-vis de ses producteurs. Et c’est bien le climat actuel de l’industrie cinématographique, les interminables négociations financières, et les compromis qu’il ne souhaite pas faire dans sa liberté artistique, qui semblent retarder un éventuel retour, pourtant maintes fois annoncé.
En 2013, il se confie à The Independent : «Le tableau est très déprimant. Avec le cinéma alternatif – toute forme de cinéma qui n’est pas mainstream – vous n’avez aucune chance d’obtenir de l’espace dans les cinémas et d’avoir des gens qui viennent voir [votre film]. Même si j’avais une grande idée, le monde est très différent aujourd’hui. Malheureusement, mes idées ne peuvent pas être qualifiées de commerciales et l’argent est vraiment aux commandes à présent. Donc je ne sais pas de quoi mon futur sera fait. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je serai capable de faire dans le monde du cinéma. ». Et pourtant !…
Depuis 2005 et la création de sa fondation, il s’engage dans la promotion de la Méditation transcendantale.
Quant à sa vision du monde : « Le monde contemporain n’est peut-être pas exactement l’endroit le plus brillant où l’on puisse rêver de vivre. C’est une espèce d’étrange carnaval. Où il y a pas mal de douleur mais qui peut être assez drôle aussi »
« J’apprécie l’accessibilité de la télévision. Les gens sont dans leurs meubles, personne ne les dérange, ils sont au mieux pour entrer dans un rêve ». A l’occasion de la sortie Blue-Ray, le 29 juillet 2014, de sa série culte Twin Peaks (1990) en version longue, CineSeriesMag a décidé de lui rendre hommage en lançant une rétrospective de ses films et séries culte.
Filmographie David Lynch
Longs métrages
1977 : Eraserhead (Labyrinth man pour sa sortie en France)
C’est une salle debout qui a applaudi l’équipe de State of happiness (Lykkeland) dévoilée à Canneseries. Présentée en compétition officielle à 24h du verdict du jury, la série norvégienne a été retenue parmi 130 autres, venant de 30 pays.
L’action se déroule pendant l’été 1969 dans la ville côtière de Stavanger et suit la vie de 4 personnages venant de milieux sociaux différents. Trois Norvégiens d’une vingtaine d’années, originaires de Stavanger jouent les rôles principaux. Christian Nyman (joué par Amund Harboe) est le fils d’un chef d’entreprise fiancé à la secrétaire de mairie et fille de fermiers Anna Hellevik (incarnée par Anne Regine Ellingsæter), Toril Torstensen (interprétée par Malene Wadel) travaille à la conserverie des Nyman et vient d’un milieu religieux. Le Britannique, Bart Edwards, joue le rôle du juriste américain de Philips Petroleum, Jonathan Kay, chargé d’annoncer aux Norvégiens qu’ils souhaitent mettre un terme à leur contrat.
Stavanger : du village de pêcheurs aux producteurs mondiaux de pétrole
Les chemins des 4 personnages convergent avant le boom du pétrole qui a permis à la Norvège de devenir l’un des pays les plus prospères au monde. Le soin apporté à la reconstitution des années 1960 est appréciable : les voitures, les vêtements, les coiffures, les personnes qui fument sans discontinuer, les téléphones, les boîtes de conserve ou les affiches, tout nous permet de nous transposer à cette époque.
Le pétrole est un personnage central de la série. Des images tournées sur les plateformes en mer, installées dans un milieu difficile et hostile, avec des vents violents et des vagues vigoureuses, nous permettent de ressentir au plus près la difficulté de la recherche de pétrole. En hiver, alors qu’il ne fait jour que pendant 5 ou 6 heures, avec un brouillard persistant et des températures basses, le travail de ravitaillement des plateformes est encore plus difficile. Sans compter les longues absences des personnages, dont les fiancées et familles souffrent tout en se raisonnant.
Pour l’anecdote, il faut savoir que, en juin 1966 lorsque Esso entreprend les premiers forages, personne en ville ne pense pouvoir trouver de l’or noir au large des côtes norvégiennes, ce qui est bien dépeint dans le 1er épisode. Les compagnies, notamment américaines rencontrent des problèmes dans leurs concessions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, ce qui les incite à approfondir leurs recherches en mer du Nord. Stavanger est alors une ville paisible de quatre-vingt dix mille habitants qui vit essentiellement de la pêche, notamment de la sardine, ce qui permet à 60 % de la population de travailler. Longtemps surnommée hermetikkhovedstad, la capitale de la conserve, la ville connaît une crise économique importante du fait que la pêche au cabillaud et au hareng s’avère moins fructueuse qu’auparavant.
Au lendemain de Noël, en 1969, la société Philips Petroleum découvre un très grand gisement de gaz et de pétrole à 3000 mètres de profondeur à Ekofisk, au sud de la mer du Nord. Le réservoir contient 200 milliards de m3 de gaz et 240 millions de tonnes de pétrole*.
Le point de non retour
La série nous fait vivre le moment de la mutation que la ville espérait tant. La crise aidant, les habitants espèrent tous un changement, sans mesurer qu’il pourrait être aussi important. La question qui se pose assez rapidement est celle de savoir ce que chacun est prêt à laisser derrière lui.elle et ce que la société est à même de proposer dans un monde aux changements drastiques.
L’entreprise de conserves de poisson de la série Nyman shipping and cannery, est un clin d’oeil à Ch. Bjelland & Co du Comté de Rogaland, avec son Viking moustachu ornant fièrement les boîtes de sardines « King Oscar ». Le personnage incarnant le fils du propriétaire, Christian, porte le même prénom que le fondateur de la société fondée en 1902 qui a tant prospéré à une époque (et dont la dernière usine a fermé en 2002). Les tourments liés au déclin de la pêche sont bien illustrés et donnent lieu à des scènes réalistes, permettant l’empathie, sans jamais tomber dans le pathos.
Le père de Christian, Fredrik Nyman, a une phrase prophétique : « Le pétrole fera le malheur de notre pays », même si l’enjeu pour les Norvégiens a été de garder leur pétrole, sans jamais le laisser aux mains des sociétés privées. Avec l’arrivée des premiers barils de pétrole la ville connaît un développement économique rapide après avoir vécu les fermetures de commerces, le chômage et la crise. Aujourd’hui, le pétrole est la principale ressource de Stavanger. Elle est devenue une destination internationale à partir du moment où les compagnies internationales ont afflué dans cette ville jusqu’alors méconnue en dehors de la Norvège.
Les deux premiers épisodes présentés à Canneséries laissent présager une suite intéressante liée à un monde en mutation, avec des ingrédients comme l’appât du gain, les guerres de pouvoir, la transformation de la société et les prix qui flambent en ville à cause du pétrole. La deuxième saison est en préparation, toujours avec Mette M. Bølstad, qui a écrit la première saison. Elle se déroulera 5 ans plus tard (de 1977 à 1980), et comptera également sur les acteurs Bart Edwards, Anne Regine Ellingsæter, Malene Wadel et Amund Harboe.
Entre 1962 et 1970 plus d’un milliard de dollars ont été dépensés en mer du Nord par l’ensemble des compagnies de pétrole*. La réalité nous donne déjà une idée de ce que les scénaristes ont pu nous concocter pour le deuxième opus.
* Source : Les hydrocarbures en mer du Nord, par Francois Carré, Maître-Assistant de géographie à l’Université Paris-Sorbonne (1).
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State of happiness
8 épisodes de 45 mn, tournés en norvégien et en anglais couvrent la période allant de 1969 à 1972.
Réalisation : Petter Næss (nommé aux Oscars en 2011 pour Elling) et Pål Jackman.
Scénariste : Mette M. Bølstad (mondialement connu grâce à la série Nobel), sur une idée de Siv Rajendram Eliassen (Acquitted).
Produit par Maipo Film pour NRK (Norvège).
Avec son troisième film, Jeremy Saulnier se focalise une nouvelle fois sur le versant sombre de l’Amérique et son déchaînement de violence. Abstrait, ambitieux, et déroutant, Hold The Dark est une réussite et permet nous interroger dans le même temps sur une montée en puissance des films Netflix.
En matière de film original, la plateforme Netflix n’a pas forcément bonne presse. Difficile d’aller contre cet avis général lorsqu’on voit les sorties, par exemple, de la catastrophe Death Note, du pachydermique Bright ou du désastreux FullMetal Alchemist. C’est facile de taper sur ce genre de films, et un peu petit de tirer sur l’ambulance. Mais le constat est bel et bien réel : Netflix peine à trouver son public, niveau film. Des films de la sorte nous pourrions en citer une dizaine. Néanmoins, après avoir montré sa capacité à devenir un véritable producteur de film, à diversifier son offre autre que les séries, Netflix donne l’image de vouloir affiner la production de ses films, en proposant un large panel de possibilités.
Comme si Netflix pouvait offrir une liberté de ton et d’esprit que les producteurs et autres distributeurs de films indépendants ou à moindres budgets ne pourraient donner avec une sortie en salle, qui on le sait, joue beaucoup sur la main mise ou non de l’auteur sur sa création. En ce moment, seule la société A24 joue dans la cour des grands et devient presque un contre-pouvoir incroyable aux boites mastodontes du genre. Mais Netflix a plusieurs cordes à son arc. Car au-delà, d’être producteur d’œuvres, Netflix est un distributeur à grande échelle, où les films mis à disposition, même s’ils ne restent pas indéfiniment sur la plateforme, peuvent être vus tout de suite par le plus grand nombre. C’est par exemple ce choix qui a poussé Alfonso Cuaron à s’associer avec Netflix pour la sortie de son magnifique dernier film, Roma.
Quant à Jeremy Saulnier, le réalisateur de Blue Ruin et de Green Room, qui a pour habitude de décortiquer avec méticulosité le visage sombre de l’Amérique et sa promiscuité avec la vengeance personnelle, et cette faculté à s’inscrire dans la violence, continue dans cette voie-là avec un projet un peu plus ambitieux. Alors que ses deux premières œuvres lorgnaient vers le cinéma de genre, la vengeance ou le survival, en ayant toutefois une réelle marque d’auteur, Hold The Dark se veut plus sombre et moins codifié dans sa montée en furie. Ici, il n’est pas question de couleur bleue ou verte, le film s’enterre dans la pénombre et saute à pieds joints dans le noir le plus obscur. Dès le départ, l’espoir ne sera pas de vigueur, et le mutisme des personnages sera proportionnel à la sauvagerie de leurs actes : la disparition d’un enfant va mettre à mal toute la quiétude d’une communauté recluse.
Difficile d’accès par son scénario tout en strates et en métaphores, la beauté visuelle de l’œuvre et l’iconographie mortifère embrasent le récit pour ne plus le lâcher et créent une verve mythologique insoupçonnée. Des films qui dissertent sur la violence et l’Amérique, ce n’est pas ce qui manque en ce moment : Hostiles, Sicario, Wind River etc…Mais Hold The Dark (Aucun Homme ni Dieu dans sa version française) est plus nébuleux et jusqu’au-boutiste dans sa manière d’appréhender le thème et s’insère dans l’abstraction la plus totale, comme avait pu le faire David Michod avec The Rover. L’adage « L’homme est un loup pour l’Homme » n’a jamais été aussi explicite au cinéma où la violence se dessine par un graphisme qui n’est jamais réellement net mais se montre plus brut et syncopé dans ses mises à mort. Quelque chose de plus dégoulinant.
Ce qui rajoute de l’animalité au récit dont la primitivité est l’idée directrice de l’histoire. Avec ce déferlement de violence, Jeremy Saulnier ne se questionne pas seulement sur notre part d’ombre, mais aborde avec justesse la vie en communauté et son hypocrisie, et s’interroge si l’Homme est fait pour vivre en masse, et suivre des règles ou n’est qu’un être divaguant par instinct de survie. En période actuelle, aussi dérangée et dévastée qu’elle est, ce propos nihiliste est d’une modernité cruelle. Le cinéaste a conservé dans Hold The Dark, cette fascination pour le chaos américain (sublime scène de guerre, à la morale ombrageuse), dans ce paysage enneigé parsemé de corps gelés et jonché de viscères. Abstrait, certes, mais aussi extrêmement antipathique.
Hold The Dark est tout simplement malade, parfois balbutiant dans les réponses qu’il donne, mais présente sa construction narrative comme un slasher épuré qui engouffre son environnement dans le sang et passe surtout par la puissance de sa violence et par la façon dont Saulnier absorbe le comportement de ses protagonistes lorsqu’ils sont au bord du précipice.
L’année 2018, même s’il y a de nombreux couacs niveau qualité, notamment avec le non moins pathétique Mute de Duncan Jones, montre donc que Netflix attire les jeunes réalisateurs à gros potentiels et leur donne les moyens de s’exprimer avec ferveur. Après Alex Garland et sa sortie SF sur le deuil (Annihilation), Gareth Evans et son incursion dans l’horreur ésotérique (Apostle), c’est donc le dernier en date, Jeremy Saulnier avec Hold The Dark qui vient gonfler l’escarcelle Netflix. Tous les trois mettent en avant des œuvres hors des sentiers battus. Un cinéma indépendant américain, qui aime autant caresser les codes du cinéma genre qu’apprivoiser un esthétisme chevronné. Alors que le fabuleux Roma va bientôt éblouir nos écrans, et que le débat sur les sorties en salle des films Netflix et son rapport à la chronologie des médias fait rage, Hold The Dark prouve que la plateforme en a sous le pied. Et ce n’est que le début.
Synopsis: Au fin fond d’un Alaska sauvage et hostile, un spécialiste des loups à la retraite reprend du service pour enquêter sur la disparition d’un enfant.
Bande Annonce – Hold The Dark
Fiche Technique – Hold The Dark
Réalisateur : Jeremy Saulnier
Scénariste : Macon Blair
Acteurs: Alexander Skarsgård, Jeffrey Wright, Riley Keough,
Photographie : Magnus Nordenhof Jonck
Distributeur France : Netflix France
Genre : Drame
Durée : 125mn
Date de sortie : 28 septembre 2018
Après l’ovation que Le grand bain a déclenchée dimanche 13 mai à Cannes, l’équipe du film est passée à l’épreuve habituelle de la Conférence de presse pour finir cette belle aventure cannoise.
Le projet a mis 5 ans à voir le jour. Les producteurs commencent à prendre la parole avec une grande fierté et un large bonheur sur leur visage. Hugo Selignac profite de son mal de gorge pour ne pas avoir à s’exprimer sur le sujet tant l’émotion est grande. Le film raconte une aventure amicale, que le tournage a été également.
Eric Libiot (aux femmes) : Vous êtes en minorité parmi cette bande de mecs, comment vous vous êtes senties pendant le tournage ?
Marina Foïs : C’est vrai que c’est rare dans le cinéma… (rires)
Leïla Bekhti: Ça s’est hyper bien passé, moi j’ai adoré ce film. Il y avait des acteurs que je connaissais pas comme Benoît, Mathieu, Philippe et je le dis souvent, j’aime ce film comme j’aime Gilles. J’ai adoré être avec eux, je me sentais bien, je me suis pas sentie en minorité, (elle demande à Marina de valider.)
Marina Foïs : Désolée mais moi je pense tellement à moi-même sur un film que je ne sens jamais en minorité de toute façon.
Leïla Bekhti : C’est vrai, tu m’as appris ça en plus. C’était génial. En plus je les ai menés à la baguette et c’était un peu jouissif.
Eric Libiot :Autour de cette table, il y a 3 metteurs en scène, est-ce que ça change quelque chose, est-ce qu’on a un regard particulier singulier quand on a soi même réalisé ?
Mathieu Amalric : Non, on est complices, on connaît la solitude du metteur en scène.
Guillaume Canet : J’ai jamais eu envie de juger le metteur en scène, à partir du moment où je pars dans une histoire, une aventure, c’est que j’ai une grande confiance en lui. Gilles, j’avais déjà tourné avec lui sur Narco et c’est quelqu’un qui a une vision très particulière. Il sait vraiment ce qu’il veut, il est très précis. Il a une vision du cadre, c’est vraiment quelqu’un qui a un souci de l’esthétisme, d’ailleurs on le sent bien dans le film quand il y a des plans magnifiques. Il y a une économie dans le découpage qui permet un certain langage qui est très fort.
Philippe Katerine : Gilles est quelqu’un d’extrêmement rassurant, qui a une autorité naturelle et s’y soumettre est à la fois un honneur et un plaisir.
Felix Moati : Le cinéma est un art collectif et Gilles le fait extrêmement bien. Il m’a beaucoup galvanisé.
Journaliste RTBF :Comment vous avez trouvé la tonalité pour faire exister tous les personnages et trouver cette espèce de fil entre justement l’émotion et le rire ? Comment est-ce que vous avez travaillé ça et qu’est-ce que vous aviez envie de dire sur ces hommes ?
Gilles Lellouche : Je ne suis jamais parti dans l’idée de faire ou une comédie ou un film social ou un drame. J’ai beaucoup travaillé sur l’âge des personnages pour qu’il y ait un enjeu pour chacun d’eux et une empathie forte. (…) J’ai simplement voulu être libre à l’intérieur de tout ça. Il y a une espèce de radicalité dans le cinéma français qui se trouve ou comique, ou dramatique, ou sociale, que je trouve un tout petit peu ennuyeuse, un peu définitive et du coup un peu bornée. Je voulais mélanger des talents, des familles qui ne sont pas proches au même titre que j’ai essayé de mélanger les tonalités.
Journaliste C-News Matin : Vous êtes aussi comédien, est-ce que la décision de ne pas jouer dans le film a été prise dès le départ ou c’est au fil du scénario que vous vous êtes dits que vous préfériez rester à la réalisation ? Et est-ce que vous ne le regrettez pas ?
Gilles Lellouche : Déjà je me voyais pas les diriger en slip. (rires) Au début j’avais eu l’idée, mais j’en aurais été absolument incapable j’avais trop de travail et ils se sont beaucoup entraînés. J’ai été porté par leur génie. C’est la plus belle expérience de ma vie professionnelle. Je me suis totalement senti à ma place, peut être même plus qu’en tant qu’acteur. C’était beau de les observer, de ne pas être jugé et de n’être que juge.
Sud Radio : Le premier moment où vous vous êtes retrouvés en slip comme ça, comment vous vous sentiez ? Comment ça s’est passé l’entraînement ?
Alban Ivanov : On savait qu’on n’allait pas être des champions mais on s’est fait prendre au jeu et humainement on avait envie de bien faire.
Gilles Lellouche : ils se sont énormément entraînés, 3 heures dans un bassin 2 fois par semaine en plein mois de décembre il y a plus fun. Ils avaient commencé le tournage avant moi finalement, et quand ils sont arrivés sur mon plateau ils avaient déjà une relation d’amitié et de solidarité très forte.
Alban Ivanov : Croyez-moi que c’est pas facile de trouver de la grâce dans un corps de boulanger. (rire de l’équipe et de la salle)
Guillaume Canet : Ce qui était le plus difficile, c’était le tournage de nuit. On s’en foutait de savoir quel look on avait et à force il y a eu cette fierté de voir notre progression à l’écran. Et au fur et à mesure du film, ça nous a rapprochés.
Gilles Lellouche : Ils étaient pris dans le truc c’était vraiment beau à voir. Ils se sont vraiment pris au jeu.
Tamilchelvan Balasingham : Je ne savais pas nager avant le film, j’ai pris 10 séances avec une maitre nageuse et après j’ai été opérationnel. C’est une expérience que j’attendais pas, je suis pas comédien à la base alors merci à Gilles, Alain et Hugo.
Le 8 mai prochain, le 71ème festival de Cannes ouvrira ses portes pour notre plus grand plaisir. C’est maintenant gravé dans le marbre, Cannes, depuis de nombreuses années, a toujours eu cette faculté à pouvoir haranguer les foules et à déchaîner les passions. Festivaliers, critiques voire même membres du jury ont toujours eu pour habitude de s’écharper à propos de leur petit favori ou à propos de leur chouchou de la compétition. Pourtant, malgré l’effervescence naissante, l’ébullition qui accompagne ce festival, de nombreux films sont repartis bredouilles de la compétition.
Incompris, contexte cinématographique, pauvreté de la sélection, prise de recul avec le temps qui passe, mauvaise foi incurable, jury frileux, jalousie entre artiste, divergence de pensée, toute raison est opportune pour écarter un film de la course à la Palme d’Or. Cependant, de très grands films ont été récompensés (Paris Texas, Apocalypse Now, Pulp Fiction etc…) mais malheureusement d’autres sont restés dans l’ombre de la Palme d’Or et des autres prix, et sont passés à travers les mailles du filet. Petit florilège, subjectif et non exhaustif (on pense à certains Hitchcock ou certains films d’Alain Resnais), de ces « grands » noms qui auraient mérité selon nous d’être récompensés.
The Neon Demon de Nicolas Winding Refn et Elle de Paul Verhoeven (2016)
Cette sélection 2016 avait du mordant et était imprégnée de ce petit souffle de noirceur qui fait frétiller les sens. Pourtant le président du jury qu’était George Miller a préféré rester confortablement dans ses chaussons et assurer le coup en donnant la palme d’Or à Ken Loach pour l’un des films mineurs de sa filmographie. C’est d’autant plus dommageable que tapaient à la porte de la compétition des films autres, différents, moins connotés socialement mais plus perspicaces dans leur manière d’appréhender le cinéma et ses genres : le carnivore et outrancier The Neon Demon avec ses gravures de mode mortifères ou le blafard et malicieusement pervers Elle incarné par une Isabelle Huppert au sommet. On peut même s’interroger sur le prix de la mise en scène décerné à Personnal Shopper alors que Park Chan Wook écrasait la compétition avec son sens de l’esthétique picturale dans Mademoiselle. Le palmarès de cette année 2016 n’a pas forcément été à la hauteur de sa sélection et c’est le moins que l’on puisse dire.
Holy Motors de Leos Carax et Mud de Jeff Nichols (2012)
Un an avant la sacre monstrueux, fédérateur et fabuleux de La Vie d’Adèle, un autre grand film français avait monté les marches du festival de Cannes. Iconoclaste, amoureux du cinéma et de ses acteurs, introspection sur l’imaginaire même de l’image, Holy Motors avait électrisé tout un peuple cinéphile. Pourtant, Nanni Moretti et les autres membres du jury en ont décidé autrement avec un palmarès mettant en lumière des habitués des récompenses tels que Ken Loach, Cristian Mungiu, Carlos Reygadas et surtout la palme d’Or qui a été donnée à Michael Haneke avec son film Amour. Ce n’est pas que l’on soit chauvin ni quoi que ce soit d’autre mais comme en 2016, ce palmarès manquait de panache, d’imagination et de fraîcheur en oubliant, de par ailleurs, l’incompris mais non moins incroyable Cosmopolis de David Cronenberg et le récit initiatique américain Mud de Jeff Nichols.
L’Apollonide : Souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello (2011)
Il y a des années comme ça où il est difficile voir net. Robert de Niro et toute son équipe ont dû salement se triturer les méninges pour choisir qui récompenser tant la sélection semblait forte, diverse et dense. Entre The Tree of Life, Drive, The Artist, Melancholia, Habemus Papam, La piel que Habito, We need to talk about Kevin, et l’emphatique Polisse, cette édition avait une sacrée gueule. Malgré cette bave que nous avions tous aux lèvres, et l’immensité du film de Terrence Malick, c’est l’œuvre de l’un des meilleurs réalisateurs français de sa génération, Bertrand Bonello, qui a retenu notre attention avec sa poésie féministe et sa splendeur politique. Avec son bordel de prostituées au début du XXème siècle, l’iconique L’Apollonide a été l’une des grandes claques de ce festival de Cannes 2011 avec le Drive de Nicolas Winding Refn. Dommage qu’il n’ait pu se faire une place autour de tous ces mastodontes.
Two Lovers de James Gray (2008)
James Gray et le festival de Cannes, c’est une drôle d’histoire, qui git entre l’amour et la haine, l’admiration et l’incompréhension. Comme The Yards et même La Nuit nous appartient, un an plus tôt, Two Lovers se fera siffler, huer par une partie du public et de la critique qui ne comprenait pas que James Gray puisse arpenter le tapis rouge de Cannes en sélection officielle. Pendant que Sean Penn et son jury couronnait Entre les Murs à la Palme ou Il divo de Sorrentino au prix du jury, l’œuvre de James Gray, sublime histoire d’amour contemporaine et réelle tragédie universelle, sera la énième preuve que James Gray, l’un des plus grands cinéastes américains de notre époque, est un maudit du festival de Cannes.
Zodiac de David Fincher et No country for old men de Joel et Ethan Coen (2007)
En cette année 2007, le cinéma américain était à l’honneur lors de ce festival de Cannes, avec Fincher, James Gray, les frères Coen, Tarantino, Gus Van Sant et même le premier film américain de Wong Kar Wai. Que du beau du monde pour représenter le cinéma d’outre Atlantique. Sauf que le jury présidé par Stephen Frears ne récompensa, côté américain, que Paranoid Park de Gus Van Sant. Peut-être trop classique dans leur approche, ou pas assez « cannois » dans leur dialectique de cinéma hollywoodien, et malgré la concurrence du très beau La Forêt de Mogari de Naomi Kawase ou de Persepolis de Marjane Satrapi, la sobriété de la mise en scène de Fincher accompagnée de sa magnifique réflexion sur l’information et sa réappropriation du genre de l’enquête aurait dû taper dans l’œil du jury. Malheureusement non. Certes les frères Coen avaient déjà été palmés avec Barton Fink, mais David Fincher aurait pu, aurait dû être récompensé pour ce qui est l’un de ses meilleurs films.
History of Violence de David Cronenberg et Three Times de Hou Hsia Hsien (2005)
Dans une sélection officielle hétéroclite, allant de Wim Wenders à Jim Jarmusch, de Johnnie To à Haneke, le festival de Cannes avait une nouvelle fois fière allure. Alors que le festival donnera sa palme d’Or aux frères Dardenne et son prix du jury à Wang Xiaoshuai, Emir Kusturica et ses acolytes oublièrent malheureusement deux tours de force de cette compétition 2005 entre cette tragédie d’une Amérique ensanglantée de David Cronenberg qui était d’une puissance formelle inégalée et la bouleversante rêverie temporelle et mélancolique du multi récompensé Hou Hsia Hsien, maître dans l’art de la mise en scène.
Dogville de Lars Von Trier (2003)
Avant d’être considéré comme personna non grata au festival puis de revenir de manière fracassante cette année 2018 avec son film de serial killer, en hors compétition, Lars Von Trier avait déjà arpenté les marches du tapis rouge. Le danois est un habitué de la croisette, étant même auréolé de la Palme d’Or en 2000 avec le sublime Dancer in the Dark. On imagine que cela a dû jouer dans l’esprit du jury présidé par Patrice Chéreau cette année-là. Mais durant cette édition, un peu faible, allant du magnifique (Elephant Palme d’Or ou Les invasions barbares ou même Tiresia de Bertrand Bonello) au ridicule (The Brown Bunny), on a du mal à comprendre comment Dogville avec son dispositif artistique fascinant et sa noirceur légendaire n’a pas su se hisser dans le palmarès 2003.
Irréversible de Gaspar Noé (2002)
Oui, on sait. On la connait déjà l’histoire. Insultes, scandale, vociférations, une pluie d’excréments s’est abattue sur la salle lors la projection du film du venimeux et scandaleux Gaspar Noé, devenu le vrai vilain petit canard de Cannes. Certes, au regard de la compétition, il y avait du monde qui se bousculait au portillon et il était évident que cette réalisation française allait se faire rejeter. Mais, on est obligé d’avoir un petit regret que ce film-là, aussi dur et vaniteux qu’il soit, n’ait pas été récompensé. Film coup de poing, rape and revenge à l’envers, folie esthétique, Irréversible a marqué le festival de son empreinte maléfique. Récompense ou pas.
L’été de Kikujiro de Takeshi Kitano (1999)
Il était difficile de se faire une place au soleil dans cette édition du festival de Cannes de 1999, car David Cronenberg donnera quasiment toutes les récompenses à deux films, français qui plus est : à celui de Bruno Dumont L’Humanité et à Rosetta des frères Dardenne. Pas moins de 5 récompenses pour ces deux seuls films. Malheureusement, deux films sont passés entre les gouttes alors que la malice aussi mortifère que rigolarde sur le monde adulte et le souvenir de l’enfance du road movie de Kitano ou la jungle urbaine et mutique de Jim Jarmusch avec Ghost Dog n’auraient pas démérité. Tous deux proposaient des idées de cinéma bien particulières. Mais David Cronenberg, on le comprend, tombera éperdument amoureux du cinéma de Bruno Dumont.
Dead Man de Jim Jarmusch (1995)
Il est difficile de ne pas tomber amoureux de Dead Man de Jim Jarmusch : ce western aux relents de road movie qui galope vers la mort, teinté d’un noir et blanc somptueux. Le jury de cette année 1995 fera preuve d’une certaine modernité, avec le prix de la mise en scène à La Haine de Matthieu Kassovitz. Sauf que, dans le même temps, il aurait été préférable de voir le Jarmusch en prix du jury en lieu et place du bancal deuxième film de Xavier Beauvois.
Basic Instinct de Paul Verhoeven et Twin Peaks Fire walk with me de David Lynch (1992)
Avec Gérard Depardieu, Jamie Lee Curtis et Pedro Almodóvar, on pouvait s’attendre à un palmarès fulgurant, bringuebalant, subversif et enflammé. Bonne pioche car ce festival de Cannes a beaucoup fait parler de lui en dehors des salles obscures : le balbutiant mais fascinant Basic Instinct et le mythique jeu de jambe de Sharon Stone ou la critique vaporeuse et névrosée de David Lynch au puritanisme américain étaient en adéquation totale pour embraser les marches du festival de Cannes. Malheureusement oui et non. Malgré, certaines critiques acerbes concernant Basic Instinct, Sharon Stone gagnait le rang d’icône grâce au festival et à ce film, qui deviendra lui-même culte par la suite. David Lynch avait lui aussi connu un sort douteux, entre haine et incompréhension, sifflets et huées, deux ans après avoir gagné la Palme d’Or avec Sailor and Lula. Mais Twin Peaks reviendra par la grande porte en 2017 au festival de Cannes.
Van Gogh de Maurice Pialat (1991)
Cette année, Barton Fink des frères Coen et Europa de LVT ont tout raflé et ont laissé des petites miettes aux autres Jacques Rivette et Spike Lee. Pour Maurice Pialat, sa relation avec le festival de Cannes est en montagne russe. Revenu bredouille en 1970 alors qu’il avait présenté son magnifique Les choses de la vie, il gagna l’une des palmes les plus controversées avec le froid et mutique mais non moins passionnant Sous le Soleil de Satan en 1987. Avec Van Gogh, et un sublime Jacques Dutronc, ce portrait intime et poignant d’un artiste aurait mérité les honneurs du festival tant l’âpreté et l’humanisme du réalisateur se faisaient de nouveau ressentir.
La porte du Paradis de Michael Cimino (1981)
Certes, la compétition était rude, acharnée même. Entre le film de Andrzej Wajda, celui d’Alain Tanner, l’incroyable Possession de Andrzej Żuławski et bien d’autres, Michael Cimino avait fort à faire. Mais avec le temps de la réflexion, le fait que son film ne soit pas récompensé est l’un des plus grands mystères du festival de Cannes. Mais à l’époque, cette fresque historique aussi bouleversante que grandiloquente fut méprisée, vilipendée, elle a été un immense flop au box office et a presque ruiné la carrière du réalisateur. Le temps donnera heureusement raison à Michael Cimino.
WALKABOUT de Nicolas Roeg (1971)
Entre le film de Joseph Losey, Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo, Le Souffle au cœur de Louis Malle, Mort à Venise de Luchino Visconti et Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg, la compétition était déjà remplie à ras bord. Mais ne pas voir le trip transcendantal et psychédélique de Nicolas Roeg qui jonglait vers les horizons d’un Jodorowsky est une véritable déception tant le film de l’australien est tout ce que peut regrouper le festival de Cannes dans sa singularité et son foisonnement d’idées.
Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda (1962)
Les grands noms étaient au rendez-vous cannois à l’image de Robert Bresson, Luis Buñuel et Antonioni ou autres Otto Preminger. Mais sous cette avalanche, c’est le film d’Agnès Varda qui émerveilla le festival en racontant l’errance d’une jeune femme en proie au doute quant à son avenir et son état de santé défaillant. Un doux poème de la nouvelle vague.
Le Trou de Jacques Becker (1960)
On ne va pas se le cacher. Le Trou se retrouvait dans la même compétition que La Dolce Vita de Fellini et L’Avventura d’Antonioni. Pas évident de tenir la dragée haute à ces deux films qui sont devenus des monuments du cinéma. Pourtant le film de prison de Jacques Becker, avec sa minutie dans la captation de l’espace à l’instar d’Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson, son humanité et la noblesse de ses dialogues, est un chef d’œuvre du cinéma français.
Cate Blanchett deviendra, en mai 2018, la 71ème Présidente du jury du Festival de Cannes. Petit retour sur dix des plus grands films de cette actrice caméléon.
Quel est le point commun entre des cinéastes aussi talentueux mais différents que Sam Raimi, David Fincher, Woody Allen, Peter Jackson, Steven Spielberg, Ridley Scott, Martin Scorsese et bien d’autres ? Réponse : ils ont tous craqué pour le talent de Cate Blanchett et lui ont offert ses meilleurs rôles.
Qu’elle évolue dans un film d’auteur à petit budget ou dans un blockbuster de plus de cent millions de dollars, Cate Blanchett se donne toujours à fond. Pleins phares sur une carrière en constante évolution.
Des débuts fracassants :
Le premier rôle remarqué à l’internationale pour Cate Blanchett est celui de la reine Elizabeth 1ère en 1998 dans le film éponyme de Shekhar Khapur. Elle décroche le Bafta et le Golden globe ainsi qu’une nomination à l’Oscar pour un rôle qu’elle reprend dans sa suite Elizabeth : l’âge d’or en 2007. Pour une actrice australienne ayant débuté sur les planches au début des années 90, le démarrage est plus que prometteur.
Deux ans plus tard, en 2000, Intuitions de Sam Raimi plonge Cate Blanchett dans un rôle de veuve élevant ses trois enfants et vivant de ses dons de divination. Le drame se mêle ainsi au fantastique et au polar dans un récit prenant où l’actrice se montre tour à tour timide et fragile, puis forte et déterminée, tenant la dragée haute à un casting trois étoiles.
En 2001, 2002 et 2003, le fantastique lui permet de devenir Galadriel dans Le Seigneur des anneaux de Peter Jackson (puis dans Le Hobbit). Un rôle secondaire qui n’en démontre pas moins le talent de l’actrice pour passer d’une émotion à une autre, tour à tour, belle et envoûtante puis terrifiante l’instant suivant.
La consécration
Dans Aviator de Martin Scorsese (2004), elle a la lourde tâche de se glisser dans la peau d’une légende Hollywoodienne : Katherine Hepburn. Face à un DiCaprio magistral, Blanchett fait merveille dans un exercice complexe où l’exubérance d’Hepburn, cachant sa fragilité, est parfaitement rendue et démontre, une fois de plus, la capacité de Cate à incarner des rôles de plus en plus exigeants. Sa composition sera récompensée par l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle en 2005.
Dans Babel (2006) d’Alejandro González Iñárritu, elle tient le rôle de l’épouse de Brad Pitt dans un drame bien tissé mais mineur par rapport aux autres films du réalisateur Mexicain. Mais Blanchett y est comme d’habitude excellente.
Entre flops et faux pas
Les rôles bariolés ne lui faisant pas peur, bien au contraire, elle devient la méchante pour le quatrième épisode d’Indiana Jones en 2008. Le succès au box office contraste avec l’échec critique du film. Pour une fois, Blanchett y est caricaturale et surjoue dans un navet pourtant toujours signé Spielberg.
https://www.youtube.com/watch?v=09SOPcC-brU
S’en suivent des participations dans des films de grands réalisateurs en petite forme qui vont se casser la figure au box office comme le trop long et mal écrit L’étrange histoire de Benjamin Button (2008) de David Fincher qui ne rembourse son budget que grâce au box office mondial.
Même déconvenue pour Robin des bois de Sir Ridley Scott en 2010 où le cinéaste anglais tente, en vain, avec Russell Crowe, d’appliquer la formule de Gladiator au célèbre voleur anglais.
Retour au sommet
Avec Woody Allen pour Blue Jasmine en 2013, Cate se glisse dans la peau d’une femme dépressive et rafle un deuxième Oscar, cette fois pour un premier rôle. A 44 ans, l’actrice prouve qu’elle peut revenir au sommet et sa carrière reprend du souffle.
Il faudra 9 ans pour qu’elle devienne à nouveau une méchante de blockbuster en 2017 dans Thor : Ragnarok. Cette fois, l’interprétation est au diapason et Blanchett méconnaissable sous les traits de la sœur cachée du Dieu mythique de l’écurie Marvel. Le succès public et la critique lavent la tache laissée par le très mauvais Indiana Jones 4.
Aujourd’hui Cate Blanchett est l’une des rares actrices Hollywoodienne a avoir une carrière de plus de vingt ans (une actrice a généralement entre 10 et 15 ans d’existence au top) et, surtout, une des seules à réussir le mélange des genres entre films d’auteur et blockbusters et à avoir pu travailler avec les plus grands noms du septième art.
Fimographie Sélective :
1998 Elizabeth de Shekhar Kapur
1999 Le talentueux Mr Ripley de Anthony Minghella
2000 Intuitions de Sam Raimi
2001 Le seigneur des anneaux : la communauté de l’anneau de Peter Jackson
2002 Le seigneur des anneaux : les deux tours de Peter Jackson
2003 Coffee and cigarettes de Jim Jarmush
2003 Le seigneur des anneaux : le retour du roi de Peter Jackson
2004 La vie aquatique de Wes Anderson
2004 Aviator de Martin Scorsese
2006 Babel d’Alejandro Inarittu
2006 The good german de Steven Soderbergh
2007 Elizabeth : l’âge d’or de Shekhar Kapur
2008 Indiana Jones et le crâne de cristal de Steven Spielberg
2009 L’étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher
2010 Robin des bois de Ridley Scott
2012 Le Hobbit de Peter Jackson
2013 Blue Jasmine de Woody Allen
2015 Knight of cups de Terrence Malick
2017 Thor : Ragnarok de Taika Waititi