Accueil Blog Page 466

« Le Voleur de bicyclette » : l’Italie d’après-guerre de Vittorio De Sica

Avec Le Voleur de bicyclette, Vittorio De Sica réalise l’un des titres emblématiques du néoréalisme italien. C’est une histoire filiale en plein cœur de la Rome d’après-guerre que nous redécouvrons avec les yeux ébahis du cinéphile soumis à un film inépuisable.

Le Voleur de bicyclette a quelque chose de paradoxal. Son scénario et ses dialogues sont d’une simplicité confondante. Pourtant, le film parvient à témoigner, avec une subtilité rare, de la complexité des rapports sociaux dans l’Italie de l’après-guerre. Antonio y décroche un emploi d’afficheur municipal pour lequel l’usage d’une bicyclette est requis. La sienne étant gagée, il entreprend de la récupérer en échange des derniers draps de la famille. Peu après, alors qu’il colle des affiches pour le cinéma (Gilda, avec Rita Hayworth), un jeune homme lui dérobe son moyen de locomotion et principal outil de travail. Un argument générique que Vittorio De Sica et Cesare Zavattini, scénariste et théoricien du néoréalisme, vont exploiter pour charpenter l’une des œuvres les plus importantes du cinéma italien, qui remportera notamment l’Oscar du meilleur film de langue étrangère en 1950.

La film démontre à plusieurs reprises à quel point la misère a annihilé les liens de solidarité dans l’Italie des années 1940, et a fortiori parmi les ouvriers. À la fin du film, Antonio, désespéré par une situation financière intenable, en vient lui-même à dépouiller un inconnu de sa bicyclette. La sociologie l’a amplement démontré par la suite : pauvreté est mère de délinquance. « J’ai vraiment pas de chance. J’ai un emploi et je ne peux pas le prendre. » Alors que les ouvriers sont entassés dans des logements sociaux vétustes et que les emplois se distribuent avec parcimonie et à la criée, le salut d’Antonio vient d’une bicyclette dont on a tôt fait de le priver. Lorsqu’il dépose plainte pour signaler le vol, on lui fait comprendre que les moyens de la police sont limités – et par conséquent ses espoirs de justice exagérés. Dans les rues de Rome, on vend d’ailleurs des milliers de vélos en pièces détachées…

Pour récupérer son bien, Antonio et son fils vont sillonner Rome de long en large. Cela permet à Vittorio De Sica d’immortaliser la capitale italienne dans ses décors extérieurs naturels. Les rues, leurs maisons chiches, leurs paroisses, leurs restaurants, leurs badauds désœuvrés, tout sera examiné, avec plus ou moins de pudeur, par l’objectif de la caméra. Pendant leur périple, père et fils passeront par une vaste gamme de sentiments, dont la complicité, le respect, le doute, la déception et la honte. Visage émacié, texte réduit à sa portion congrue, Lamberto Maggiorani crève littéralement l’écran dans le rôle-titre. Il s’agit pourtant d’un ancien ouvrier romain mis au chômage forcé, engagé sur le tournage sans aucune expérience préalable au cinéma. C’est lui qui intronise au sein du film ce qu’il faut de détresse et de vulnérabilité.

L’Italie de 1948 est un pays défait, exsangue, miné par le chômage et l’indigence. Le Voleur de bicyclette décrit cette réalité désenchantée par une articulation fine d’images, dont des plans intérieurs d’appartements minuscules au mobilier rudimentaire. La réalisation s’inscrit évidemment à mille lieues des productions hollywoodiennes ou mussoliniennes : moyens réduits, acteurs amateurs, effets spéciaux inexistants et narration diminuée – la recherche elliptique d’une bicyclette dans Rome. Vittorio De Sica et Cesare Zavattini proposent toutefois une fable à triple fond, social, filial et humaniste, dûment portée à la hauteur de l’Italien moyen. Les différences de classes feront quant à elles l’objet d’une scène-clé dans un restaurant, où la manière de se tenir à table suffit souvent à distinguer les origines sociales de chacun. Engagé comme assistant sur le film, on ignore à quel point Sergio Leone fut influencé par le travail, pénétrant et mémorable, de Vittorio De Sica…

Bande-annonce : Le Voleur de bicyclette 

Synopsis : On dérobe à un homme sa bicyclette, qui est également son principal outil de travail. Il arpente Rome en compagnie de son fils pour en retrouver la trace…

Fiche technique : Le Voleur de bicyclette 

Titre original : Ladri di biciclette
Titre français : Le Voleur de bicyclette
Réalisation : Vittorio De Sica
Scénario : Cesare Zavattini, Vittorio De Sica, Oreste Biancoli, Suso Cecchi D’Amico, Adollo Franchi, Gherardo Gherardi et Gerardo Guerrieri d’après un roman de Luigi Bartolini
Production : Giuseppe Amato et Vittorio De Sica pour PDS (société de production de Sica)
Directeur de production : Umberto Scarpelli
Décors : Antonio Traverso
Assistant-réalisateur : Sergio Leone
Photographie : Carlo Montuori (assistant : Mario Montuori)
Montage : Eraldo Da Roma
Musique : Alessandro Cicognini
Distributeur : Ente Nazionale Industrie Cinematografiche – Umbrella Entertainment
Budget : 133 000 USD
Genre : drame social
Format : noir et blanc – 1,35:1
Durée : 93 minutes
Dates de sortie :
Drapeau de l’Italie Italie : 24 novembre 1948
Drapeau de la France France : 26 août 1949
Drapeau des États-Unis États-Unis : 13 décembre 1949

Note des lecteurs0 Note
4.5

Elephant, d’Alan Clarke : impossible de le manquer dans un couloir

Le dernier film, Elephant, d’Alan Clarke est une expérience radicale de cinéma direct. Mais cela ne dit pas tout de l’importance de le voir ou le revoir aujourd’hui.

Dix-huit scènes répètent un seul et même procédé pendant les 39 minutes de ce moyen métrage, réalisé pour la BBC et produit par Danny Boyle en 1989. Un plan large, un homme qui marche, suivi caméra à l’épaule, de dos ou ¾ dos, un meurtre, un mort. Aucun dialogue, du son direct et aucune explication ne viennent nous accompagner dans ces longues marches : juste l’écho des pas, de très grands espaces vides, des couloirs aux lignes de fuite qui donnent le vertige et une sensation de sécheresse désarmante. Où sommes-nous ? Qui sont-ils ? Pourquoi se tuent-ils ? Quelques unes de ces questions peuvent avoir des réponses. En Irlande du Nord, le film témoignant par cette allégorie de la violence du conflit religieux jusqu’alors. Mais la démarche même de l’expérience rend ces images tout à fait intemporelles et terrifiantes. C’est ce qui a permis à Gus Van Sant de le policer et d’emporter avec une partie de son corps la Palme d’or et le prix de la mise en scène à Cannes, en 2003: Elephant reprend son nom. Le contexte, encore, avait fait un Roi : les violences par armes à feu aux États-Unis étaient déjà un problème poignant et malheureusement pas suffisamment désarmant.

Le film d’Alan Clarke a pourtant tout pour l’être, pour des yeux de 2019. Quand les blockbusters les premiers chassent les interdictions au moins de 16 ans, les morts et les cadavres quittent les premiers plans, parfois les plans tout court. Nos remakes font une lecture de ce contexte de production, qui aseptise les grandes œuvres anxiogènes sur l’urbanisme débordant et ses solitudes sans voix. Beaucoup ont filmé la ville, jusqu’à l’obsession. Don Siegel a chargé L’inspecteur Harry d’y devenir anxieux pour lui. Mais cet éléphant de 89 est plein de plans vides de toute masse, l’antithèse des films à gros budgets depuis les années 70. De ces longs plans filmés caméra à l’épaule, tout se dit et se vit : de grands halls, des immeubles et des banlieues crades sans aucun repères et sans aucune âme. Les morts sont déjà damnés par ces tueurs qui marchent, venant chercher un dû qui est si facile à ramasser. La peur qui émane de ces plans et de ces séquences répétitives chasse tout ce que le cinéma pourrait avoir encore envie de chasser aujourd’hui. Pas de didactisme, pas de futilités, du cinéma littéralement sensationnel. On se questionne, on est interpellés et on est souvent dérangés et gênés. Dans un sens, ce n’est pas très agréable, mais cela vaudra toujours mieux que de ne plus rien ressentir. Ce premier Elephant a 30 ans aujourd’hui, et pour lui, il faut avoir une bonne mémoire. Se rappeler que le 7ème art vit aussi pour ce qu’il est, une radicalité certaine qui doit oublier le spectateur mais pas le spectacle, aussi morbide et mortifère soit-il. A trop favoriser le premier, on favorisera le génie des snaps d’Avengers, gestes aussi clairvoyants sur la fadeur du cinéma grand public qu’il méprise toute forme de construction cinématographique. Une émotion se commande comme un soda, d’un simple claquement de doigt. Le risque est de chasser de l’image son propre pouvoir hypnotique. Pourquoi les regardons-nous ? Pourquoi n’ai-je pas arrêté de regarder Elephant la première fois ? Et pourquoi Gus Van Sant a autant stylisé ces dix-huit séquences qui font le sel de sa palme ?

Parce que ce style raconte autant ce que nous souhaitons au cinéma ou à la télé, puisqu’Alan Clarke a travaillé exclusivement pour la BBC, que ce que l’on souhaite que nous y voyons. La mort, ça tue, mais au cinéma, rarement de la façon la plus brute qui soit. Chez Alan Clarke ici, ce dispositif plat et sans une ambition folle rappelle à lui seul pourtant toute une vacuité qui sommeille. Chacun de nos actes est souvent singé si on s’amuse à le mettre en scène. Nous posons tous instinctivement devant un appareil photo ou un objectif. Et c’est ce qui empêche le 7ème art de se poser en conquérant dans ce no man’s land pour lui qu ‘est la frontière entre documentaire et fiction. Elephant ne propose pourtant pas une démarche naturaliste assumée, mais une reconstruction d’un naturel angoissant. N’importe qui peut venir débarquer pour vous flinguer et il ne restera qu’un corps. Seul.

Elephant, d’Alan Clarke : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=LRApm-5DKUs

Fiche technique : Elephant

Année : 1989
Pays : Royaume-Uni
Genre : Court
Réalisé par : Alan Clarke
Avec : Gary Walker, Bill Hamilton, Michael Foyle, Danny Small, Robert J. TaylorMontage : Don O’DonovanPhotographie : Philip Dawson, John WardScénario : Bernard MacLaverty
Costumes : Maggie Donnelly
Maquillage : Kathy Carruth
Studios de production : BBC Northern Ireland

Alain Delon, la grâce sensuelle et féline d’un samouraï

0

C’est le dimanche 19 mai qu’Alain Delon a reçu une Palme d’honneur des mains de sa fille Anouchka lors d’une séance spéciale. L’acteur qui a joué pour Luchino Visconti et René Clément a enfin été récompensé par les instances du Festival de Cannes.

Il est régulièrement l’objet de moqueries. On se souvient de la fausse lettre lue par Coluche à la cérémonie des Césars en 1985 (« Après avoir été longtemps contre l’immigration, je me retrouve moi-même dans la situation d’immigré… à Lausanne »), ou de sa marionnette dans Les Guignols de l’info, sur Canal +, parlant d’elle-même à la troisième personne à la façon d’un Jules César. D’ailleurs, ce n’est pas sans humour qu’Alain Delon, se retrouvant à incarner Jules César dans Astérix aux Jeux Olympiques, de Frédéric Forestier et Thomas Langmann, va naturellement parler de Delon à la troisième personne.
La personnalité d’Alain Delon est aussi très contestée. Ainsi, à l’annonce de cette Palme d’honneur, une pétition est partie du groupe militant américain Women in Hollywood, visant à faire annuler cette distinction.

Romy Schneider, René Clément et Jean-Paul Belmondo

Quoi que l’on pense d’Alain Delon, force est de constater que, par sa filmographie impressionnante et par sa beauté devenue iconique, il a marqué d’une façon indélébile l’histoire cinématographique de ces 60 dernières années. Car c’est à la fin des années 50, après trois années passées dans la Marine nationale dans ce qui était encore l’Indochine, qu’Alain Delon se retrouve propulsé acteur de second rôle (grâce à quelques maîtresses, d’après la légende entretenue par Delon lui-même…).
En 1958, Alain Delon entre dans la catégorie que l’on n’appelait pas encore « people » en ayant une liaison avec l’actrice autrichienne Romy Schneider, qu’il a rencontrée sur le tournage du film Christine, de Pierre Gaspard-Huit et qui, grâce à la série des Sissi, est bien plus célèbre que lui.
La carrière d’Alain Delon débutera véritablement deux ans plus tard lorsqu’il interprétera le rôle de Tom Ripley dans Plein Soleil, de René Clément, d’après un roman de Patricia Highsmith. L’acteur impose alors sa beauté éclatante, son magnétisme, sa sensualité. Il parvient à jouer sur deux registres en même temps, la beauté extérieure qu’il magnifie par un érotisme à peine latent, et la noirceur intérieure. Ripley/Delon agit un peu comme un trou noir, attirant inévitablement les regards et les corps pour mieux les perdre.

Plein Soleil : bande annonce

Ce film va à la fois assurer le succès de la carrière d’Alain Delon et lui fermer une porte, celle d’une Nouvelle-Vague qui porte aux nues un acteur longtemps érigé en rival du comédien : Jean-Paul Belmondo. Il lui faudra attendre 1990 pour tourner sous la direction de Jean-Luc Godard, et jamais il ne tournera pour Truffaut ou Chabrol, par exemple.
Quant au conflit entre les deux acteurs, il est bien réel. Le film Borsalino, le premier (et le meilleur) à réunir les deux vedettes, s’est terminé devant les tribunaux. Les signes d’amitié se multiplient devant les photographes, mais les propos sont plus francs. Dans un entretien avec Samuel Blumenfeld pour le quotidien Le Monde le 21 septembre 2018, il affirme que Belmondo est un comédien, ayant suivi une formation idoine dans des écoles pour comédiens, alors que lui est un acteur : il n’interprète pas, il « vit » ses rôles (de fait, Alain Delon n’a jamais fait d’école d’interprétation).

Équilibre entre deux cinémas

Plein Soleil connaîtra un succès immense (sauf auprès de La Nouvelle-Vague et de ceux qui en sont proches, qui vont décider unilatéralement de rejeter le cinéma de René Clément). En un film, Delon a acquis le statut de star et de sex-symbol. Le rôle de Ripley lui ouvre les portes du cinéma occidental. Il va tourner avec Luchino Visconti, dans Rocco et ses frères. En grand esthète, le cinéaste italien saura magnifiquement exploiter la beauté de statue grecque de l’acteur et construira autour de lui une tragédie sociale d’une rare puissance. Trois ans plus tard, Delon incarnera, toujours chez Visconti, l’avenir et le renouveau possible de l’aristocratie sicilienne dans Le Guépard. Entretemps, il s’implantera encore mieux dans la péninsule en jouant chez Michelangelo Antonioni (L’Eclipse), mais aussi dans du cinéma populaire français avec Mélodie en sous-sol, d’Henri Verneuil, qui lui permet de jouer auprès de son idole Jean Gabin.

L’Eclipse : bande annonce

Alain Delon va ainsi représenter un équilibre admirable entre cinéma d’auteur exigeant (il tournera encore sous la direction de René Clément, mais aussi d’Alain Cavalier) et cinéma populaire. Dans les deux cas, c’est sa beauté froide, sa façon distante de jouer qui attire les cinéastes. Cette apparence distance colle magnifiquement à l’esthétique et la thématique d’Antonioni par exemple, mais cela correspond aussi au genre de mauvais garçon qu’il est souvent amené à interpréter dans de plus en plus de films policiers.

Le Samouraï, ou l’apogée de la reconnaissance publique et critique

A la croisée des deux catégories du cinéma d’auteur et du polar plus populaire, se trouvait alors la figure de Jean-Pierre Melville. L’acteur jouera trois fois pour le réalisateur, mais avant Le Cercle Rouge et Un Flic, c’est essentiellement Le Samouraï qui constituera un jalon essentiel dans la carrière d’Alain Delon. Le film aura un retentissement mondial (il est possible d’y voir l’influence majeure du film Ghost Dog, de Jarmusch, et John Woo lui-même avoue s’en être inspiré pour faire The Killer), mais surtout il impose la figure du solitaire maudit, protagoniste d’une tragédie qui va inexorablement l’emporter. Losey s’en souviendra, quasiment dix ans plus tard, lorsqu’il choisira Delon pour incarner Monsieur Klein, autre solitaire broyé par une machine infernale.

Le Samouraï : bande annonce

Alain Delon est alors parfaitement conscient du phénomène médiatique dont il est le centre, et en joue très bien. C’est ainsi qu’il imposera Romy Schneider, son ancienne fiancée, à la place de Monica Vitti qui était initialement prévue pour le rôle principal de La Piscine ; Delon avait très bien compris que cela donnerait au film de Jacques Deray un retentissement médiatique important. De même, l’acteur capitalisera sa popularité au Japon en tournant auprès de Toshiro Mifune, l’ancien acteur fétiche d’Akira Kurosawa, dans Soleil Rouge.

Le déclin et le retrait

L’âge aidant, le rôle du jeune séducteur troublant et débordant de sensualité devient de moins en moins crédible ; La Veuve Couderc, de Pierre Granier-Deferre, d’après le roman de Georges Simenon, est sans doute une des dernières, voire la dernière apparition de Delon dans ce type de rôle. L’acteur va continuer, pendant les années 70, de tourner auprès de grands noms du cinéma comme Joseph Losey ou Jean-Pierre Melville, mais l’équilibre entretenu dans la décennie précédente se rompt. Delon va jouer de plus en plus dans des films populaires (films policiers, films d’action ou d’aventures, ou même mélodrames) dont la qualité n’est pas toujours évidente. Certains rôles, associés à des prises de position politiques nettement affirmées, va renforcer l’image d’un Alain Delon réactionnaire.

La Veuve Couderc : bande annonce

Les années 80 voient le déclin de Delon comme acteur, aussi bien par le nombre de films que par la qualité de ceux-ci. A part un passage chez Volker Schlöndorff (Un Amour de Swann) et Bertrand Blier (Notre Histoire, pour lequel il récoltera le César du meilleur acteur en 1985, d’où la lettre sarcastique de Coluche), le reste n’est constitué que de polars sans grande ambition artistique, même lorsque l’acteur s’improvise réalisateur à deux reprises (Pour la Peau d’un flic et Le Battant). Son retrait progressif du monde cinématographique français va se concrétiser par son départ pour la Suisse.
Par la suite, malgré diverses tentatives de se rallier soit les critiques (en jouant avec Jean-Luc Godard pour Nouvelle Vague) soit le grand public (Le Retour de Casanova ou Une chance sur deux, dans lequel il retrouve Jean-Paul Belmondo), la rupture paraît consumée. L’acteur va être réduit à des apparitions de « guest star ». Le comble du ridicule est sans doute atteint par le film Le Jour et la nuit, réalisé par Bernard-Henri Levy, qualifié par Les Cahiers du Cinéma de « plus mauvais film français depuis 1945 ».

« On n’est pas obligé d’être en accord avec moi. Mais il y a une chose au monde dont je suis sûr, dont je suis fier, vraiment, une seule, c’est ma carrière »

a déclaré Alain Delon en ce 19 mai, lors de cette cérémonie d’hommage. Il a là-dessus amplement raison, tant il est difficile de trouver d’acteur ayant tourné avec autant de cinéastes majeurs de ces six dernières décennies, le tout ayant donné une filmographie certes inégale mais fourmillant de chefs-d’œuvre et de films désormais classiques du cinéma mondial.

Cannes 2019 : Sibyl, de Justine Triet, portrait féminin

Thierry Frémaux avait promis de beaux portraits de femmes pour cette 72ème édition du Festival de Cannes, entre celui de Céline Sciamma et ce dernier de Justine Triet, c’est parole tenue. Sibyl met en scène le duo surprenant mais pas moins complémentaire Adèle Exarchopoulos et Virginie Efira.

Ce qui convainc directement dans Sibyl c’est le montage fluide avec lequel le film passe d’une temporalité à une autre, les faisant se confondre avec une grande délicatesse que Virginie Efira permet également par son jeu. Du fantôme d’un grand amour aux rencontres dont s’extrait de la quasi-obsession, l’actrice campe un rôle qui ressemble fortement à celui qu’elle avait déjà dans Victoria. Une femme dans une grande errance sentimentale pour laquelle la psychothérapie a une grande importance, qui nous permet de suivre ces réflexions les plus intimes.

Ici, c’est au travers d’un jeu de miroir entre Sibyl et Margot que l’étrange psyché prend sa place. Du plateau de tournage où les rôles se confondent et se mêlent à l’amant qui devient commun, les deux jeunes femmes offrent au public un lien assez intriguant qu’elles portent à merveille à l’écran. Drôle et pourtant sérieux, Justine Triet livre de jolis moments de dialogue que les actrices ont su s’approprier avec un naturel qu’on leur connaît. Si certaines scènes paraissent parfois un peu surfaites à l’image de celle où Sibyl répète les répliques de Margot, d’autres marquent par leur ingéniosité et leur justesse comme celle où Sibyl s’improvise réalisatrice et donne les directives aux deux acteurs dans une scène de sexe puissante. Les films dans le film sont rarement passionnants au cinéma dans leur manière d’aborder la création mais dans Sibyl, il se révèle être le point d’ancrage de multiples thèmes et tons, qui font de ce film une petite réussite. Cependant, la multiplicité des aspects fera s’égarer un peu l’oeuvre qui par l’art de la surenchère et du désir de vouloir trop en raconter, nuit à l’intrigue de base. Comme dans Victoria, les réflexions que propose Justine Triet sur le rapport entre cette femme et sa réalité sont passionnantes. Comment trouver une place dans ce monde, comment s’adapter à ce qui nous entoure ? Sibyl est dans la lignée du précédent avec davantage de fond et d’ambition là où Victoria était bancal, Sibyl est un joli portrait très juste.

Sibyl : Bande-annonce

Synopsis : Sibyl est une romancière reconvertie en psychanalyste. Rattrapée par le désir d’écrire, elle décide de quitter la plupart de ses patients. Alors qu’elle cherche l’inspiration, Margot, une jeune actrice en détresse, la supplie de la recevoir. En plein tournage, elle est enceinte de l’acteur principal… qui est en couple avec la réalisatrice du film. Tandis qu’elle lui expose son dilemme passionnel, Sibyl, fascinée, l’enregistre secrètement. La parole de sa patiente nourrit son roman et la replonge dans le tourbillon de son passé. Quand Margot implore Sibyl de la rejoindre à Stromboli pour la fin du tournage, tout s’accélère à une allure vertigineuse…

Le film Sibyl, de Justine Triet est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019

Avec Adèle Exarchopoulos, Virginie Efira, Niels Schneider, Gaspard Ulliel
Genre : comédie dramatique
Durée : 1h40
Distribution : Le Pacte
Sortie : 24 mai 2019
FRANCE

Cannes 2019 : Nos films coups de coeur et notre palmomètre

Le dernier jour de cette 72ème édition du Festival de Cannes a sonné et la rédaction en a profité pour faire un classement des films vus toutes sélections confondues. Avant que Alejandro González Iñárritu et son jury remettent ce soir la fameuse Palme d’Or, nos rédacteurs Sebastien Guilhermet, Gwennaëlle Masle et Jules Chambry ont eux aussi décidé de faire leur palmomètre.

Notre Palmomètre : 

Gwennaëlle Masle :

Palme d’Or : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma
Grand Prix :
Une vie cachée, de Terrence Malick
Prix du Jury :
Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar
Prix d’interprétation masculine :
Xavier Dolan, dans Matthias et Maxime
Prix d’interprétation féminine :
Adèle Exarchopoulos dans Sibyl
Prix de la mise en scène :
Les misérables, Ladj Ly
Prix du scénario :
Parasite, de Bong Joon-Ho
Caméra d’Or :
Papicha, de Mounia Meddour
Queer Palm : 
Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Sébastien Guilhermet :

Palme d’Or : Une vie cachée, de Terrence Malick
Grand Prix :
 Once Upon a Time in Hollywood, de Quentin Tarantino 
Prix du Jury :
Les Misérables, de Ladj Ly
Prix d’interprétation masculine :
Roschdy Zem, dans Roubaix, une lumière
Prix d’interprétation féminine : Adèle Haenel et Noémie Merlant, dans Portrait de la jeune fille en feu
Prix de la mise en scène :
Le lac aux oies sauvages, Diao Yinan
Prix du scénario :
Parasite, de Bong Joon-Ho
Caméra d’Or :
J’ai perdu mon corps, de Jérémy Clapin
Queer Palm : 
Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Jules Chambry

Palme d’Or : Une vie cachée, de Terrence Malick
Grand Prix :
Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma
Prix du Jury : Parasite, de Bong Joon-Ho
Prix d’interprétation masculine :
Pierfrancesco Favino, dans Le Traître
Prix d’interprétation féminine : Noémie Merlant, dans Portrait de la jeune fille en feu
Prix de la mise en scène :
Le Lac aux oies sauvages, de Diao Yi’nan
Prix du scénario :
Bacurau, de Juliano Dornelles et Kleber Mendonça Filho
Caméra d’Or : J’ai perdu mon corps, de Jérémy Clapin
Queer Palm : 
Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Nos coups de cœur : 

Gwennaëlle Masle :

1) Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma (Compétition)

Avec Portrait de la Jeune Fille en Feu, Céline Sciamma offre un film bouleversant et d’une grande intelligence visuelle. Noémie Merlant et Adèle Haenel sont à couper le souffle. C’est beau, pur, rempli de grâce et d’amour pour l’art. la réalisatrice nous fait revivre nos amours les plus inspirants. Immense coup de cœur.

2) Une Vie Cachée, de Terrence Malick (Compétition)

Il est de ces moments suspendus qui font un Festival, Une Vie Cachée est très clairement le chef d’œuvre de la 72ème édition du Festival de Cannes. Du très grand Malick, probablement son meilleur. Une émotion grandiose portée par un acteur qui mérite cent fois la récompense et une photographie inégalable.

3) Papicha, de Mounia Meddour (Un Certain Regard)

Papicha a été le premier coup d’éclat de la sélection Un Certain Regard, un grand tour de force algérien au féminin. Armé de résistance, avec une héroïne captivante qui porte le film d’une main de maître, c’est un premier film qui marque. Aussi rayonnant que révoltant, Mounia Meddour donne à vivre et à créer. Frappant.

4) Parasite, de Bong Joon-Ho (Compétition)

Parasite est le genre de moment jouissif dont un Festival a besoin pour respirer. Regorgeant d’humour et d’une alternance de tons formidables, le film est un véritable divertissement, dans ces moments sombres où l’humour prend toute sa place.

5) Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar (Compétition)

Intimiste, introspectif, sensible, Douleur et Gloire présente un Almodovar délicat, rempli de sagesse et de tendresse autant envers ses acteurs que son passé. Un joli voyage dans la vie du cinéaste à travers un Antonio Banderas plus que convaincant.

Sébastien Guilhermet :

1) Une Vie Cachée, de Terrence Malick (Compétition)

Le cinéaste américain est à son meilleur et arrive à trouver le parfait équilibre entre la narration de ses premiers films et ses expérimentations visuelles actuelles. Une vie cachée est une mélodie, une symphonie céleste, un astre d’une autre galaxie venu nous émerveiller de toute son humanité. Incroyable.

2) Once Upon a Time in Hollywood, de Quentin Tarantino (Compétition)

Once Upon a Time in Hollywood, qui ressemble à un frère éloigné d’Inherent Vice de Paul Thomas Anderson, est un film de personnages et de lieux. Quentin Tarantino n’a pas raté ses retrouvailles avec Cannes tant son film est une épopée aussi simple, passionnante que baroque qui, tristement, ne cesse de déclarer sa flamme au cinéma de genre qui a vu naître en lui le cinéaste qu’il est devenu.

3) Parasite, de Bong Joon Ho (Compétition)

Le film est d’une précision chirurgicale et comme Le Lac aux oies sauvages, reste un morceau de cinéma qui réussit tout ce qu’il entreprend tant la profondeur de champ de Parasite s’avère vaste. De par sa mise en scène qui cloisonne parfaitement son espace pour faire de la maison où se passe la majorité du film un terrain de jeu glaçant et vertigineux, de par sa direction d’acteur époustouflante et de sa violence incandescente, Parasite est un bijou noir.

4) Viendra le feu, de Oliver Laxe (Un Certain Regard)

Présenté à la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2019, Viendra le feu d’Oliver Laxe a marqué un grand coup. Le film est une longue errance dans la campagne espagnole, naturaliste et introspective, qui finira par s’évanouir dans les flammes du monde.

5) Une Grande Fille, de Kantemir Balagov (Un Certain Regard)

Kantemir Balagov nous éblouit avec un drame féministe d’une rare beauté picturale dans un monde d’après guerre mouvant et baroque. Après Tesnota, le jeune cinéaste montre toute sa panoplie esthétique et son immense direction d’acteurs. 

5) (ex aequo) J’ai perdu mon corps, de Jérémy Clapin (La Semaine de la Critique) 

Ce jeune film d’animation est une pépite. Ingénieux, percutant, sublime dans son animation basée sur le mouvement et l’emboitement narratif, J’ai perdu mon corps est un regard déstabilisant sur le deuil, la culpabilité que cela occasionne et la reconstruction sociale et sentimentale d’une vie. Magnifique.

Jules Chambry : 

1) Une vie cachée, de Terrence Malick (Compétition)

La possibilité de voir Malick revenir à une narration linéaire comme à ses débuts tout en conservant forcément une part de réflexions philosophico-religieuses était à la fois alléchante et effrayante, l’équilibre risquant d’être compliqué à trouver. Pari réussi, tant Une vie cachée éblouit par sa beauté : ses acteurs, ses plans naturalistes, son histoire d’amour, son discours transversal sur la foi – tout est sublime. Malick accouche de l’une des œuvres les plus complètes et mémorables de sa filmographie. Chef-d’œuvre.

2) Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma (Compétition)

Tout en pudeur et retenue, Portrait de la jeune fille en feu laisse bouche bée devant la force dévastatrice de ses non-dits, de ses regards furtifs et de son final qui est peut-être le plus déchirant du festival. Et à côté de la réalisation – osons le dire – parfaite, Adèle Haenel et Noémie Merlant boulversent et  mériteraient toutes deux le Prix d’interprétation féminine.

3) Parasite, de Bong Joon-Ho (Compétition)

Parasite est sans doute le film qui aura fait l’unanimité sur la Croisette cette année. Son scénario est sans doute le plus intelligent et intelligemment articulé de ce cru 2019, dégageant une profondeur thématique en même temps qu’une légèreté et qu’une fluidité ouvrant les portes à tous les publics. Un mélange des genres atteignant une alchimie parfaite. Le meilleur film de son réalisateur depuis Memories of Murder.

4) Une Grande Fille, de Kantemir Balagov (Un Certain Regard)

Une Grande Fille avait tout pour concourir en Compétition ; il aura dû se contenter d’Un Certain Regard où Kantemir Balagov aura tout de même gagné le prix de la réalisation. C’était la moindre des choses, pour cette romance de guerre aussi émouvante qu’époustouflante dans sa mise en scène et sa palette de couleurs, et divinement bien interprétée.

https://twitter.com/Julow_/status/1128948486743953409

5) The Lighthouse, de Robert Eggers (Quinzaine des Réalisateurs)

Exercice de style indiscutablement réussi, The Lighthouse aura généré une hype assez impressionnante sur la Croisette. Sans date de sortie, le nouveau film de Robert Eggers a déjà convaincu ses fans et créé l’attente pour tous ceux qui suivaient d’un œil intrigué ce festival de Cannes 2019. Claque esthétique et prouesse de mise en scène en approche, moussaillons ! Vous n’êtes pas prêts à ce que ce duo Dafoe-Pattinson va vous faire vivre.

Cannes 2019 : Liberté de Albert Serra, nuit sadienne

Alors que le nouveau film d’Abdellatif Kechiche, Mektoub My Love: Intermezzo vient d’embraser la croisette et créer en ce sens même une cohorte de débats plus enflammés les uns que les autres, un autre film du Festival de Cannes 2019 a retenu notre attention par son parti pris, sa capacité à mouvoir les corps et sa radicalité formelle : c’est Liberté d’Albert Serra, présenté dans la Section Un Certain Regard.

Les deux films, celui de Serra et celui de Kechiche, sont diamétralement opposés. L’un essaye de faire naître l’éclosion du désir, d’apprécier la lumière du pouvoir attractif de la jeunesse française et l’autre au contraire, s’enfouit dans la torpeur de la nuit pour pouvoir déterminer les limites d’un libertinage nocturne moribond et révélateur d’un monde qui s’écroule sous les pieds des personnages. L’un essaye de s’immiscer dans le réel,  la véracité des regards et l’autre tente avec aspérité et théâtralité de s’abandonner dans le tumulte d’un désir halluciné et déviant.

Liberté se vit comme une sorte de pièce de théâtre construite avec le minimum requis : la nuit, une forêt, des libertins. Ces éléments permettent au film de se suffire à lui-même, et de bâtir son ambiance sexualisée où la dépendance et la domination sexuelle vont changer de camp. Le film est très rêche, singulier dans sa manière de fabriquer sa narration : nous ne sommes pas dans Salo et les 120 journées de Sodome où Pasolini amorçait sa violence par un véritable propos politique et narratif. Là l’épure est la plus totale, on assiste à une nuit de débauche nocturne où les corps semblent autant se chercher que se détruire et où le réalisateur semble vouloir pousser le curseur encore plus loin au fil de la nuit. Cette nuit de débauche, ce jeu du chat et de la souris qui se joue beaucoup dans le hors champ, semble pourtant se mouvoir dans une certaine complaisance, où l’on suppose que le cinéaste veuille choquer pour choquer.

Pourtant à notre époque, est-ce vraiment si choquant que cela ? Le doute est permis. C’est d’autant plus flagrant que Liberté est parfois « bouffon » dans son phrasé : durant tous les moments où la sexualité et le désir farouche sont prononcés par les mots le film perd en puissance, en agilité sensuelle et s’octroie quelques sorties de route drolatiques – à leur insu – et faussement racoleuses sur ses tergiversations sur la scatophilie, la zoophilie et autres pratiques. Mais bizarrement, le charme, ou plutôt la fascination, l’attraction graphique du film prend le dessus sur le reste notamment grâce à envoûtement que procurent sa photographie et son ambiance mystique, qui convoquent autant Apichatpong Weerasethakul que Carlos Reygadas. Là où Kechiche cherche l’humain derrière le corps, Serra essaye de dépasser cette limite, de retrouver l’Homme à son état de nature et organique pour qu’il saisisse l’abandon et le partage. Avec cette vocation à y émettre la bestialité et l’animalité.

Liberté est radical, en perpétuel mouvement malgré sa caméra immobile, aussi abscons que nébuleux mais détient des fulgurances, de la poésie acide. C’est une discussion de corps qui s’éprennent de toute leur fougue mais aussi de leur impuissance : les corps sont parfois beaux, laids, disgracieux ou proprement naturels. Liberté d’Albert Serra est une séance d’hypnose et de répulsion imparable qui fait de son expérimentation et de sa provocation les parents d’une œuvre onirique, une plongée dans une sexualité sadienne, en quête d’imagination, moribonde et presque impuissante.

Synopsis : Madame de Dumeval, le Duc de Tesis et le Duc de Wand, libertins expulsés de la cour puritaine de Louis XVI, recherchent l’appui du légendaire Duc de Walchen, séducteur et libre penseur allemand, esseulé dans un pays où règnent hypocrisie et fausse vertu. Leur mission : exporter en Allemagne le libertinage, philosophie des Lumières fondée sur le rejet de la morale et de l’autorité, mais aussi, et surtout, retrouver un lieu sûr où poursuivre leurs jeux dévoyés. Les novices du couvent voisin se laisseront-elles entraîner dans cette nuit folle où la recherche du plaisir n’obéit plus à d’autres lois que celles que dictent les désirs inassouvis ?

Le film Liberté est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2019

Avec Helmut Berger, Marc Susini, Baptiste Pinteaux
Genre : Expérimental
Distribué par Sophie Dulac Distribution
Date de sortie : Prochainement (2h00min)
Nationalités : Espagnol, Français

Cannes 2019 : Mektoub my love : Intermezzo d’Abdellatif Kechiche, leçon de twerk et de sexisme

Ce n’était probablement pas arrivé depuis 2002 et Irréversible de Gaspard Noé, Abdellatif Kechiche dynamite le Festival avec un film plus que problématique. Mektoub my love : Intermezzo est l’objet de tous les débats, colères et extases des festivaliers depuis hier soir. Un scandale comme il est important de les vivre à Cannes, et pourtant cette fois, cela n’a rien de jouissif que d’avoir subi ce film, qui plus est en Compétition.

Si jusqu’à présent, le réalisateur avait déjà ses détraqueurs et n’avait jamais fait l’unanimité, son regard libidineux n’avait jamais été aussi clair et violent que dans ce second volet Mektoub my love : Intermezzo. Le fond même du scandale provoqué sur la Croisette, c’est l’énorme cas de conscience que pose cette projection et ce à quoi tout ce film fait appel dans chacun d’entre nous, distinguer le génie de certains choix esthétiques et forces cinématographiques du regard pervers que le réalisateur pose sur chacune de ses actrices. Au sujet de la place des femmes, on pourrait y voir comme dans le premier, une sublimation de la posture féminine qui s’expose librement sur les podiums d’une boîte de nuit, mais Kechiche ne magnifie plus le corps de ses actrices, il les utilise pour en dresser un portrait où le malaise règne et le vice avec.

La chose plus importante pour moi, était de célébrer la vie, l’amour, le désir, le pain, la musique, le corps et de tenter une expérience cinématographique la plus libre possible.

C’est ce que le réalisateur déclare en ouverture de la conférence de presse qui a suivi la projection, une ode à la vie comme le Canto Uno alors ?  Il n’en est rien, qu’un vulgaire rinçage de l’œil misogyne qui fera apprécier l’oeuvre à une majorité d’hommes et détester le même film à de nombreuses femmes qui se sentiront humiliées par cette image féminine.  « Quand on lève la tête dans Paris, on voit beaucoup de fesses » : était-ce une raison pour reprendre cette problématique vision de la femme dans les publicités dans tout un film ? Est-ce le même Kechiche qui déplore la morale de l’époque qui tente de rendre le harcèlement sexuel et la femme-objet érotique dans son film ? Au nom de la liberté artistique, tout semble permis au cinéma et le cinéaste se l’approprie dans une oeuvre vraiment abjecte.  Pendant le film et même le lendemain de sa projection à Cannes, les regards se croisent maladroitement, le malaise est palpable tant les avis s’opposent et même ceux qui ont apprécié le film se questionnent sur les raisons d’un tel attrait.

Il est bien vrai que les 3h30 de film semblent quelque peu envoûter, en grande partie grâce au naturel des acteurs, surtout d’Ophélie Bau qui livre une prestation assez percutante. Mais là encore, tout cela est finalement bien problématique. S’abandonner soi-même en laissant toute la liberté au regard du réalisateur, il fallait l’oser et l’assumer. Mais l’absence de l’actrice lors de la projection, du photo-call et de la conférence de presse donne tout de suite une nouvelle tournure aux événements. Le traumatisme est-il le même que pour les actrices de La vie d’Adèle ? Il serait primordial d’avoir les sentiments du casting féminin de ce film afin de saisir toute l’ampleur des scènes et du travail évoqué par Kechiche comme phénoménal. Il est vrai que dans le don de soi, le casting a mis la barre très haute. D’un point de vue purement cinématographique, faire twerker ses actrices durant trois heures en captant leurs courbes dans des contre-plongées qui ramènent encore à cette domination féminine, c’était déjà très osé. Mais qui domine qui ? Les acteurs à qui Kechiche ne cesse de vouer un culte ou le réalisateur lui-même, tortionnaire dans ses attentes et ses exigences. Lorsque durant la conférence de presse, il élude chacune des questions interrogeant avec intelligence sa manière de travailler ces scènes et qu’il précise même avoir interdit aux acteurs d’en parler, c’est quand même un drôle de sentiment de pouvoir malsain qui prend le dessus.

Le film est boiteux, rempli de vice et d’émotions dérangeantes où le vide prend parfois toute la place. Que ce soit dans les dialogues ou la mise en scène qui s’oublie parfois, Kechiche s’est égaré et humilié. Filmer une scène de sexe à la manière d’un porno raté dans les toilettes d’une boîte où la caméra ressemble à un smartphone filmant une sextape, c’était osé dans l’intention mais encore une fois symptomatique d’un voyeurisme écœurant de la part de Kechiche qui profite de la réalité (le couple Ophélie Bau/Romeo de Lacour) pour en faire une chronique de jeunesse emplie de désir mais qui ne parviendra qu’à dégoûter. Ils ont beau porter des toasts à l’amour, on n’y verra que du sexe, mais jamais masculin. Evidemment, si les hommes et les femmes étaient sexualisés de la même manière, on pourrait parler de grand coup de génie, mais là où le vice prend tout son sens c’est dans cette disparité des corps filmés. Pas une once de nudité chez les hommes du film, sur 3h30, on aperçoit deux torses durant quelques minutes et le réalisateur prend même un soin particulier à éviter le sexe d’Amin dans la scène finale où celui de Charlotte est, lui, frontalement exposé.

L’énergie sexuelle est telle qu’elle force le respect pour les acteurs, et surtout les actrices condamnées à danser durant des heures de la même manière où les corps fatigués et humides d’effort auraient pu être l’une des grandes forces du film si l’on ne sentait pas l’oeil perverti de la caméra. Kechiche se place comme photographe devant ses modèles, à l’instar d’Amin dans le film qui est probablement le personnage dont l’évolution est la plus répugnante puisqu’il devient finalement le double du réalisateur. Amin embrasse une fille et regarde les fesses des autres bouger ; présenté comme l’homme idéal, il ne sera finalement que le symbole même du voyeurisme et de la lâcheté alors qu’il était l’un des protagonistes les plus passionnants du premier volet, dans sa pudeur et sa timidité.

« Les femmes en avant » qu’ils disaient, et bien c’est un triste retour en arrière que de voir un tel film en Compétition. Alors rien que pour cela (mais aussi parce que c’est un chef d’oeuvre) Céline Sciamma mériterait amplement de repartir avec la Palme d’Or demain soir pour son Portait de la jeune fille en feu.

Synopsis : Dans les années 80, l’été d’un adolescent de quinze ans.

Le film Mektoub my love : Intermezzo d’Abdellatif Kechiche est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche..
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : Prochainement
Durée : 3h32
Distributeur : Pathé
Nationalité Français

Cannes 2019 : Dogs Don’t Wear Pants de Jukka-pekka Valkeapää, la douleur du deuil

La Quinzaine des réalisateurs aime nous faire découvrir des talents ou des points de vue différents. Et ça tombe bien, car c’est le cas de Dogs Don’t Wear Pants de Jukka-pekka Valkeapää, un film qui voit dans le SM une heureuse façon de se sortir du guêpier qu’est le deuil et la dépression.

Quelques années après la mort de sa femme, Juha n’arrive toujours pas à surmonter le drame. Il se sent seul, et ne se détache pas du souvenir de sa femme. Lorsqu’il se branle, par exemple, il s’embaume du parfum de sa défunte épouse : une manière assez acide et glauque de concevoir la sexualité lors du processus du deuil. Comme s’il ne pouvait pas trouver du plaisir sans qu’elle ne soit encore présente ou sans que son souvenir ne puisse hanter l’inconscient de Juha. Tout comme elle hante les images du film où Juha s’imagine, dans des scènes extrêmement sensorielles, en train de nager ou de plonger avec elle dans les abimes du lac où elle s’est noyée.

A cet effet, le film marque son récit d’une drôle d’ironie : faire que Juha soit chirurgien spécialisé dans la cardiologie alors que lui-même a le cœur en vrac. Drôle de coïncidence, forcée mais évocatrice et c’est toute la thématique du film qui se recentre sur ce point d’ancrage : comment se raccrocher à la vie et déboutonner le costume d’une mort qui se rapproche à petit feu. Pourtant, alors qu’il accompagne sa fille à une séance de tatouage, il va découvrir l’arrière-décor de la boutique et tomber nez à nez avec une dominatrice SM, Mona. Il va alors entreprendre des séances avec Mona en se faisant étrangler avec un sac plastique sur la tête afin de trouver un état stationnaire où il pourra de nouveau retourner dans ses propres souvenirs et revoir enfin sa femme. Relation sentimentale déviante, récit initiatique, incrustations sensitives, beauté du cadre, fétichisme et imagerie du monde SM clinquantes mais qui n’ont pas froid aux yeux, scènes coup de poing, ironie noire et burlesque dans les dialogues : Dogs Don’t Wear Pants ne manque pas de qualités qui officient autant pour la construction de l’empathie envers les personnages que pour la tragédie qui se déroule sous nos yeux.

Pourtant, c’est indéniable, Dogs Don’t Wear Pants n’est pas de la trempe d’un David Cronenberg ou n’a pas les effusions aussi sanguinolentes, suicidaires et répulsives d’un film comme Dans ma peau de Marina de Van : certes la douleur est une passerelle vers la connaissance de soi, une main tendue vers l’abandon et vers une certaine ramification avec la vie, mais Jukka-pekka Valkeapää veut surtout montrer le pouvoir résilient de cette pratique. Sa femme est un fantôme qui emboîte ses pas durant l’intégralité de son quotidien : il rate le coche avec sa fille, s’isole à son travail où il est limite considéré comme un mort vivant et détruit malgré lui ses relations sentimentales. Même si parfois le film s’appesantit un peu trop sur une mise en scène un peu tape à l’œil,  aussi chromatique qu’esthétisée et met en lumière une deuxième partie de film qui semble perdre un peu de vue l’envergure et la puissance de son sujet, Dogs Don’t Wear Pants est avant tout un beau portrait, entre légèreté et détresse inconsolable, entre pudeur et violence, d’un homme en quête, non pas de sensation forte, mais dont le souhait principal est celui de retrouver le goût à la vie. De retrouver cet émoustillement vital et sensoriel, pour enfin, une fois pour toute, dire au revoir à sa femme et se reconstruire.

Synopsis : Juha a perdu son épouse, victime d’une noyade. Des années plus tard, incapable de surmonter cette tragédie, il vit replié sur lui-même. Sa rencontre avec Mona, une dominatrice, va modifier le cours de son existence. Koirat eivät käytä housuja explore le vertige des sentiments, entre la perte et l’amour.

Le film Koirat Eivät Käytä Housuja (Dogs Don’t Wear Pants) de Jukka-pekka Valkeapää, est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019

Avec Ester Geislerová, Ilona Huhta, Jani Volanen, Krista Kosonen, Oona Airola, Pekka Strang…
Genres Drame, Thriller
Date de sortie Prochainement
Durée : 100 minutes
Nationalités Finlandais, Tchèque, Letton

Cannes 2019 : Sem Seu Sangue d’Alice Furtado, une ballade ensanglantée

La Quinzaine des Réalisateurs continue de proposer des moments riches en étrangeté après Zombi Child de Bonello qui avait quelque peu divisé les avis. Avec le film portugais Sem Seu Sangue, la matinée fut sanglante.

Le sang et l’amour se marient souvent très bien au cinéma, et le film d’Alice Furtado en est une nouvelle preuve. En alternant cinéma de genre et cinéma romantique, la réalisatrice portugaise offre un film plutôt ambitieux où le mélange des tons et son évolution fonctionnent bien mieux que dans Atlantique qui est en Compétition pour la Palme d’Or.

Si le début donne à contempler les sentiments amoureux, le sujet est finalement tout autre. Le titre original fait d’ailleurs sens « Sans ton sang » en portugais ramène à la tonalité plus mortuaire que l’œuvre prend rapidement. L’histoire d’amour est loin d’être banale. La romance installée au début est une jolie ballade amoureuse qui fait fondre le cœur, mais très vite s’installe une atmosphère bien changeante où le monde des vivants cohabite avec celui des morts au rythme d’une imagerie fluorescente chère à l’Amérique du sud.

« Je la trouvais belle sa maladie » c’est ce qu’un ami dit à Silvia et cette phrase semble résonner durant tout le film ensuite. Du désir à l’amour du sang comme écho de la passion, tout semble alors prendre sens dans son aspect mortuaire. Sem Seu Sangue est un voyage à travers les corps intérieurs où l’étrange est planant grâce aux sons électriques et à la tonalité cosmique que l’actrice principale apporte au film. L’ineffable, l’insaisissable est subtil mais le scénario manque parfois un peu de profondeur.

Sem Seu Sangue d’Alice Furtado : Bande-annonce

Synopsis : Silvia est une jeune fille introvertie lassée par son quotidien, entre famille et lycée. Elle semble chercher quelque chose qui la ferait se sentir plus vivante. Elle croit l’avoir trouvé en la personne d’Artur, un adolescent qui débarque dans sa classe après avoir été expulsé de plusieurs lycées. Silvia est fascinée par la vitalité d’Artur qui souffre pourtant d’une maladie grave, l’hémophilie. Ils s’immergent dans une coexistence intense et brève, que la mort accidentelle d’Artur interrompt. Silvia tombe malade, tandis que sa vie se transforme en un cauchemar étrange. Le deuil devient une obsession, et l’obsession un but : Silvia fera tout pour le ramener à la vie.

Le film Sem Seu Sangue d’Alice Furtado, est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019.

Avec Digão Ribeiro, Juan Paiva, Lourenço Mutarelli, Luiza Kosovski, Nahuel Perez Biscayart, Silvia Buarque
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement
Durée : 90 minutes
Nationalités Brésilien, Français, Néerlandais

Cannes 2019 : Parasite de Bong Joon Ho, la palme du plaisir

Parasite de Bong Joon-Ho est un puzzle démoniaque, abrasif, violent, qui fait chavirer le cœur des spectateurs autant qu’il fait déjouer chaque rouage de son scénario pour faire de ses rebondissements un élément de langage qui parle autant à la fibre sociale du film qu’à son attachement pour le cinéma de genre. Un film extrêmement marquant de la compétition officielle du Festival de Cannes 2019.

A travers l’histoire de cette famille de prolétaires, qui voudrait vivre la grande vie par la ruse et l’ironie de la manipulation, c’est tout un pan de la société sud-coréenne qui se voit disséqué. Parasite, comme Burning, l’année précédente, tire la sonnette d’alarme et distingue un pays aux inégalités sociales de plus en plus affichées où les riches choisissent à leur guise qui dispose d’un travail ou non. C’est une habitude que l’on peut rapidement repérer chez le cinéaste : cette perpétuelle intention à vouloir casser sa dynamique par une rupture de tonalités. En une seule séquence, les enjeux peuvent nous faire passer du rire à la peur d’une seconde à l’autre.

Sans en dévoiler quoique ce soit, ce sont même les scènes les plus dures et les plus violentes qui sont parfois les plus drôles. Et c’est la même chose pour les genres tant la fluidité et la cohérence du montage et de la réalisation agrippent leur sujet : du thriller au survival, du huis clos au drame, de la comédie de bande à la satire politique, Parasite est un dédale cinématographique à l’horizon infini. Cette volonté d’inscrire l’horreur de la situation et la torpeur des personnages par une transposition du burlesque n’endigue jamais le sérieux ni la folie du scénario. L’architecture de chaque scène et de chaque dialogue est faite de telle manière que le souci de dénonciation sociale se fasse par le prisme du genre et la transposition sanguinolente à l’image. Comme dans Memories of Murder, Mother ou même The Host, le cinéma et l’originalité de sa forme sont toujours au service d’un propos. Parasite est, qu’on se le dise, l’un des nouveaux grands longs métrages de son réalisateur : une œuvre qui arrive à faire cohabiter les thématiques récurrentes du cinéaste –  la hiérarchisation de la société et la stratification sociale – avec une envie de jouer et de rogner l’os jusqu’à la moelle. Nous pourrions prendre Parasite pour une immense farce, un film qui voudrait tomber dans le grand guignol grâce à sa portée satirique et politique mais il va au-delà de ça.

Difficile de dire si le film aura la Palme d’or mais en tout cas, nous lui décernons la Palme du plaisir. Un plaisir implacable car l’aventure que nous propose le film est comme une sorte de rollercoaster trépidant qui ne s’arrête jamais et qui fait vivre son inventivité par sa capacité à surprendre son auditoire. Durant ce Festival de Cannes, et malgré la grande qualité de la sélection et des autres sections, il nous est arrivé de tomber sur de nombreux films qui essayaient de nous bercer d’illusions avec leurs choix programmatiques et schématiques : Parasite n’est rien de tout cela. Mais ne nous trompons pas de sujet, le film ne fonctionne pas uniquement par sa capacité à détourner le versant de ses enjeux.

Le film est d’une précision chirurgicale et comme Le Lac aux oies sauvages, reste un morceau de cinéma qui réussit tout ce qu’il entreprend tant la profondeur de champ de Parasite s’avère vaste. De par sa mise en scène qui cloisonne parfaitement son espace pour faire de la maison où se passe la majorité du film un terrain de jeu glaçant et vertigineux, de par sa direction d’acteur époustouflante et de sa violence incandescente, Parasite est un bijou noir dont la drôlerie du scénario tranche avec la violence du propos. Un bijou noir qui fera date dans la filmographie de son réalisateur.

Parasite : Bande-annonce

Synopsis : Toute la famille de Ki-taek est au chômage. Elle s’intéresse particulièrement au train de vie de la richissime famille Park. Mais un incident se produit et les 2 familles se retrouvent mêlées, sans le savoir, à une bien étrange histoire

Le film Parasite, de Bong Joon Ho est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Avec Song Kang-Ho, Sun-kyun Lee, So-Dam Park…
Genres : Drame, Thriller
Date de sortie :5 juin 2019
Durée : 2h 12min
Distributeur : Les Bookmakers / The Jokers
Nationalité sud-coréen

Cannes 2019 : Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin, l’affaire la plus longue du siècle

Prenez des canettes de Red Bull, et plongez dans cette affaire sans queue ni tête. Arnaud Desplechin offre un grand moment d’ennui à la Compétition cannoise avec Roubaix, une lumière.

Qu’a voulu faire Desplechin ? Tester la patience des festivaliers devant 2 heures de vide sans doute. Des interrogatoires longs et repétitifs et qui n’ont pas de sens, on avait déjà eu notre dose avec Au poste de Quentin Dupieux, qui s’est d’ailleurs bien amélioré depuis. Ici, on tourne en rond et au lieu de cultiver l’absurde, Desplechin nous ennuie, nous berce même. Difficile après des jours de festival de se coltiner un tel film, on pensait avoir eu notre dose d’ennui avec Little Joe mais c’était sans compter le deuxième téléfilm présent en compétition après celui des frères Dardenne. C’est une certitude, les exigences à Cannes sont plus hautes, lorsque l’on voit 4 à 5 films par jour, on espère un minimum être percuté mais il n’en est rien avec Desplechin. Certains moments laissaient pourtant croire à un film policier où la philosophie se mêlait un peu à l’intrigue et où la chronique sociale prendrait la place d’un film choral. Au lieu de ces possibilités, le réalisateur s’engouffre dans un récit policier dans lequel il arrive à rendre tous ses acteurs mauvais (Roschdy Zem sauve encore les meubles). Les pistes étaient intéressantes, cette histoire de domination et d’influence inconsciente entre deux personnages féminins tenait la route si les actrices n’avaient pas été rendues seulement bêtes dans leurs personnages.

Il serait temps d’en finir avec les chouchous de la Croisette.

Roubaix, une lumière : Extraits

Synopsis : À Roubaix, un soir de Noël, Daoud le chef de la police locale et Louis, fraîchement diplômé, font face au meurtre d’une vieille femme. Les voisines de la victime, deux jeunes femmes, Claude et Marie, sont arrêtées. Elles sont toxicomanes, alcooliques, amantes…

Le film, Roubaix, une lumière, d’Arnaud Desplechin est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019

Avec Léa Seydoux, Roschdy Zem, Sara Forestier
Genre : thriller, drame
Durée : 2H
Distribution : Le Pacte
Sortie : prochainement
FRANCE

Cannes 2019 : Matthias et Maxime de Xavier Dolan

Habitué des récompenses cannoises depuis son premier film J’ai tué ma mère en 2009, Xavier Dolan est de retour au Festival de Cannes pour son huitième film Matthias et Maxime, qui marque quelques innovations dans son cinéma.

Matthias et Maxime est un tournant dans la manière que le cinéaste québécois a de raconter des histoires. Déstabilisant de prime abord, le film souffre de ce virage assez radical dans sa mise en scène mais comme à son habitude, Xavier Dolan finit toujours par transporter dans son récit et amener le public à l’intérieur même des relations entre ses personnages. En se fixant sur une bande d’amis, le réalisateur étonne, lui qui passionnait à travers des thèmes plus identitaires; le spectateur se retrouve au sein d’un groupe dont les punchlines font rire et passer un agréable moment. Matthias et Maxime est un beau roman d’amitié où ces sentiments, qu’il avait jusqu’à présent peu exploités, ont une force assez étonnante et prenante. Justement parce qu’ils sont le point d’ancrage du film et de la relation nouée entre les deux protagonistes principaux, ils font peser sur le film, une ambiance puissante où les sentiments se mêlent, se perdent et se déchirent entre deux axes.

Bien que prenant une tournure différente et beaucoup plus pudique, Dolan conserve le même procédé sur beaucoup d’aspects. Tout ne change pas dans le cinéma de Dolan. En glissant une relation toujours assez chaotique avec la mère, le cinéaste continue de traiter de l’un de ses thèmes favoris qu’est cette relation mère/fils et elle n’était pourtant ici pas forcément nécessaire. Aussi, faisant des rires l’un des aspects les plus innovants de son oeuvre, il ajoute quelques personnages dont la caricature deviendra très vite lourde. Malgré les rires provoqués, cette satire de la génération Y qui dabe, mélange l’anglais et le français pour être stylé et ne pense qu’à Instagram et Snapchat, finira très vite par s’essouffler mais sera rattrapé par la suite. Ajoutant la touche d’humour qu’on lui connaissait peu, c’est aussi grâce à ses références qu’on reconnait son cinéma. Qu’elles soient littéraires, musicales ou cinématographiques, l’empreinte dolanienne est ici bien présente et c’est comme toujours, ce qu’il met de lui-même dans son oeuvre, qui embarque pleinement. On aurait presque pu attendre D’amour ou d’amitié chanté par Céline Dion en plein milieu du film, mais on n’aura, tristement, que du Amir. Dolan avait pourtant habitué son public à davantage de création dans ses choix musicaux additionnels; bien que certains soient toujours aussi superbement choisis, la chanson de l’Eurovision reste l’un des grands mystères de ce film.

La musique a également une présence forte grâce à la nouvelle collaboration du réalisateur avec Jean-Michel Blais, pianiste québécois. Dolan change sa voie d’exploration de l’intime, et c’est ce qui fascine. Sans offrir de moments clés destinés à impressionner ou à servir de scène culte, le cinéaste se place davantage dans la retenue et utilise le piano pour livrer des intermèdes dans les instants amicaux où l’instrument et l’introspection de ses personnages fusionnent pour former des moments suspendus individuels dans lesquels les regards disent tout ce qu’il ne veut pas énoncer clairement.

Ce flou, c’est aussi là le charme fou du film malgré ses failles. Cette force avec laquelle Dolan magnifie l’amitié coûte que coûte et fait part de la difficulté à laquelle les personnages sont confrontés, troublés par un baiser, peut-être celui qui changera leur vie. Evidemment, la construction identitaire a toujours sa place dans son récit et les plans de route en sont la preuve en belle métaphore du chemin parcouru par les deux personnages centraux, mais elle prend cette fois une autre tournure et est doublée par cette vision qu’il propose de l’amitié, qu’il avait peu abordé auparavant. Comme si la recherche de soi était double, trouver le regard que l’on porte sur soi tout en essayant de garder celui que portait l’autre. L’oeuvre de la maturité pour Xavier Dolan ? Peut être, on sent en tout cas le chemin parcouru et les rencontres importantes. Si le film ne repart pas de Cannes avec l’une des récompenses, Xavier Dolan en mériterait au moins le Prix d’Interprétation tant il épate de force et de justesse dans la délicatesse avec laquelle il affronte son personnage.

Matthias et Maxime : Bande Annonce

Synopsis : Deux amis d’enfance s’embrassent pour les besoins d’un court métrage amateur. Suite à ce baiser d’apparence anodine, un doute récurrent s’installe, confrontant les deux garçons à leurs préférences, bouleversant l’équilibre de leur cercle social et, bientôt, leurs existences.

Le film, Matthias et Maxime de Xavier Dolan est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019

Avec Xavier Dolan, Anne Dorval, Antoine Pilon, Catherine Brunet
Genre : thriller, drame
Durée : 1H59
Distribution : Mars Films
Sortie : prochainement
CANADA