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Le Procès de l’herboriste : cinquante nuances de contradictions

     Le 30 juin sort le nouveau film d’Agnieszka Holland Le Procès de l’herboriste. Son titre original est Charlatan. Ce film est déjà vainqueur de 9 lions tchèques dont ceux du meilleur film et de la meilleure réalisatrice, du meilleur acteur, du meilleur acteur dans un second rôle, de la meilleure actrice dans un second rôle, de la meilleure photographie, de la meilleure bande-son et du meilleur scénario. Pourtant, malgré ce prestige, le rythme du film est imprécis et il ne répond pas à ses propres questions. Retour sur un film qui aurait pu mieux user de ses qualités.

Certains individus sont dotés de dons qu’eux-mêmes ne parviennent pas à expliquer. Cartomancie, nécromancie, clairvoyance et don de guérison restent un mystère. Si des siècles plus tard, certains arrivent à expliquer quelques-uns de ces traits comme des talents d’observation acerbe ou un effet Barnum, d’autres restent un mystère complet. Jan Mikolášek fut l’un de ces hommes. Et dans ce film, la réalisatrice Agnieszka Holland retrace sa vie, et notamment un événement de sa vie : son procès par les autorités communistes. Cependant, le film ne se définit pas comme un biopic, loin de là.

Synopsis: 1957, mort du président Antonín Zápotocký. Jan Mikolášek mène sa clinique comme d’habitude. Mais les autorités l’espionnent et bientôt il est emprisonné avec son assistant. Confiant en ses talents d’herboriste et ses contacts dans les hautes sphères, il ne s’inquiète pas plus que cela, jusqu’à ce qu’il comprenne que les autorités de son pays cherchent à vraiment en finir avec ses pratiques…

Nouveau film d’Agnieszka Holland après l’Ombre de Staline, le film se concentre cette fois sur l’ex-Tchécoslovaquie communiste. La population est pieuse, pauvre, et Jan Mikolášek est une figure certes inconnue par chez nous, mais une vraie légende urbaine dans la région.

Les premiers rôles sont tenus par Ivan Trojan et son fils Joseph pour Jan Mikolášek jeune puis âgé, Juraj Loj est l’assistant Frantisek Palko et Jaroslava Pokorná est la mentor de Jan, Mühlbacherová. Nous ne pouvons pas vraiment mesurer la popularité de ces acteurs, car les cinémas tchèque et polonais nous sont inconnus, mais il semble que les acteurs soient très populaires dans leur pays d’origine. Nous ne pouvons qu’adhérer au choix du casting car les acteurs sont incroyables. L’accolade va notamment à Juraj Loj qui ne joue pas son personnage mais le possède avec l’intensité qui lui sied. Quant à Ivan Trojan, c’est sa seconde collaboration avec Holland, la première ayant eu lieu sur sa mini-série Sacrifice, sortie en 2013.

Le film regorge de qualités sur lesquelles nous allons nous attarder, mais nous allons aussi nous intéresser à ce qui fait de cette expérience cinématographique une légère déception. Nous essaierons d’expliquer notre point de vue sans révéler les moments clés de l’intrigue.

Redécouverte d’une figure :  Jan Mikolášek

Ce film a une qualité évidente, il nous a fait découvrir une figure tchécoslovaque incroyablement mystérieuse. Les informations sur Jan Mikolášek sont très rares, il n’y a que deux pages qui lui sont dédiées sur wikipédia, elles sont en polonais et en tchèque. Il n’y a quasiment aucune source anglophone ou francophone sur ce personnage historique. De ce fait, cette production répond à une qualité culturelle importante en faisant sortir de l’ombre une légende urbaine locale.

Les informations sont rares mais voici les plus récurrentes. Jan Mikolášek naît à Rokokany le 7 avril 1889 sous l’empire austro-hongrois dont la Tchécoslovaquie de l’époque était une région. Il est fils de jardinier et il continue le métier de son père. Et il a déjà une certaine connaissance des plantes. Il se forme par la suite auprès de Madame Mülbacher ou Mülbacherova, une sorte de spécialiste en herbes. Et c’est elle qui lui aurait appris à débusquer des infections et des maladies à travers l’urine. Dans les deux pages, il est souligné que Mikolášek voyait sa compétence comme un « don » et que même s’il n’était pas médecin, son activité ne comportait aucune « magie » ou sorcellerie. Il soignait par les herbes. On pourrait dire qu’il était une sorte de phytothérapeute. Il reportait le cas à un médecin lorsqu’il s’estimait impuissant.

Sous tous les régimes, il a dû collaborer d’une certaine manière. Il a soigné des Tchécoslovaques, mais aussi des autorités nazies. C’était une des charges retenues contre lui à son procès en plus d’être accusé de charlatanisme, de vendre les herbes trop chères et de fraude fiscale. Et c’est le successeur du président socialiste Antonín Zápotocký, Antonín Novotný qui cherchait à le condamner. Il est condamné à trois ans de prison, puis à cinq après qu’il a fait appel. Par la suite, les versions divergent, l’une dit qu’il est mort dans la pauvreté, l’autre qu’il a repris ses activités les cinq dernières années de sa vie. Dans tous les cas, il décède le 29 décembre 1973 à Prague.

Les aspects techniques du film

Nous traiterons de deux points dans cette partie : l’aspect visuel du film et le scénario. Nous pensons que ces deux points constituent la force et la faiblesse du film.

Esthétique du film

Au niveau visuel, nous ne pouvons qu’apprécier le choix de la réalisatrice, d’adopter des tons froids durant la majorité du long-métrage. Ils s’adaptent parfaitement à l’aspect mélancolique et oppressif du système communiste et de l’événement traversé par le personnage. L’ombre est presque présente en permanence à l’image, les regards sont sombres, les cheveux, même clairs, ont des tons ternes, les roux cuivrés deviennent des rouilles, les blonds foncés ont la couleur des feuilles mortes. Cette façon de présenter l’univers permet de mettre le spectateur mal à l’aise, voire de le faire se sentir oppressé, le souffle coupé. Cette esthétique faite de grisaille et d’ombre retranscrit parfaitement l’atmosphère suffocante de la guerre froide et de l’autoritarisme de l’époque.

Scénario

Écrit par Marek Epstein, le scénario est écrit de façon à faire des navettes entre le passé et le présent. Le flash-back est une méthode que beaucoup de films utilisent. Pulp Fiction de Quentin Tarantino par exemple joue cette carte et a gagné sa célébrité à partir de ce critère. Mais dans ce film, ce n’est pas utilisé d’une bonne manière. En effet, cela donne un effet flou et « haché » au film qui est assez désagréable. Par contre, le contraste entre les beaux jours vécus par Mikolášek et les mauvais, représentés par les scènes en prison, est très bien amené.

L’autre défaut de ce scénario est la fin. Nous ne dirons pas ce qui s’est passé mais vous enjoignons à le voir pour comprendre en quoi elle est décevante. Mais nous la résumerons ainsi: Palko n’a pas menti lorsqu’il parlait du fait qu’il était un employé loyal et fidèle. Jan, lui, ressort définitivement détestable.

Ainsi, ce que le film gagne à la mise en scène, il le perd malheureusement à cause du procédé très mal maîtrisé pendant le montage.

Un portrait nuancé de Mikolášek  

Il est intéressant de constater les différentes nuances de Jan. Tour à tour stoïque, cruel, violent, possessif, ou amoureux, le film montre un Jan Mikolášek tout en contraste. En toute franchise, il semble assez détestable même si les contrastes lui apportent de l’humanité. Mais ce n’est pas là pour nous faire aimer ou détester le personnage. C’est pour nous montrer que l’humain est fait de contrastes.

Le personnage est vraiment bizarre parce qu’il est humain et « gentil » avec ses patients, puisqu’il les aide, quitte à leur donner de l’argent pour se soigner, mais il est aussi terrible et cruel avec ses proches, que ce soit envers la personne qu’il a aimée ou sa sœur, ou même son père. Il est difficile de le plaindre, surtout après le dénouement de cette histoire.

Il est aussi difficile de le définir comme charismatique, au contraire c’est un homme effacé. Dans d’autres conditions, il aurait été un ermite ou un moine. Il a cette piété empreinte de souffrance qui est montrée durant le film. Il passe son temps à prier devant une croix, agenouillé sur des pierres coupantes, cherchant la rédemption.

L’opium du peuple

Mikolášek est un personnage pourtant intéressant pour une autre raison. Nous sommes en Tchécoslovaquie communiste, et pourtant, les individus venant voir l’herboriste sont très pieux. Et ces individus croient vraiment en ses pouvoirs. Jan est une sorte de miracle pour la population qui vit dans une certaine misère. A ce titre, il devient une sorte d’ «opium du peuple» comme le veut la célèbre formule de Marx, car il est en quelque sorte une extension de cette foi où ils trouvent refuge. Il a donc un pouvoir sur eux.

Ce que nous reprochons à ce film est qu’il n’explique pas explicitement en quoi Jan était une menace. Qu’il soit condamné pour charlatanisme est compréhensible, surtout si le personnage arnaquait ses clients. Mais ici, ce personnage est condamné par le président en personne et il y a un véritable acharnement à son encontre. L’affaire est montée de toute pièce.

Conclusion

Le nouveau film d’Agnieszka Holland est une sortie intéressante, dépoussiérant un personnage inconnu dans nos contrées, mais qui pâtit de problèmes de scénario et de montage qui prennent le pas sur une production très originale et intéressante. Il est quand même intéressant parce que le personnage est très nuancé et de ce fait très humain, mais l’idée ne sera pas de l’aimer ou de le détester mais de montrer que son humanité l’amène à des actes, bons comme mauvais.

L’intérêt est de montrer comment un homme qui apportait un semblant d’espoir à une population encore très croyante a passé plusieurs régimes politiques, et s’est retrouvé condamné à cause de son pouvoir indirect sur ces individus. Nous conclurons notre article par ce célèbre adage japonais pour expliquer l’erreur de Mikolášek: « le clou qui dépasse appelle le marteau. »

Le Procès de l’herboriste : bande annonce

Le Procès de l’herboriste : Fiche technique

Réalisatrice: Agnieszka Holland
Scénariste: Marek Epstein
Musique: Antoni Lazarkiewicz
Costumes : Katarina Bielikova
Durée: 118 minutes
Langues: Tchèque, Allemand
Année: 20 Août 2020, sorti le 30 Juin 2021 en France

Sources pour rédiger cet article :

Jan Mikolášek, -page polonaise wikipédia- ; -page tchèque wikipédia- ; Liste des présidents de Tchéoslovaquie -wikipédia- ; jan mikolasek -courrier international-  ; le procès de l’herboriste –imDb; image -imdb-; Czech Lion awards –wikipédia– ; charlatan –wikipedia– ; phytothérapie –wikipédia– ; opium du peuple –wikipédia– ; Agnieszka Holland –wikipédia– ; Ivan Trojan –wikipedia– ; citation –leparisien– ;

Bonne Mère de Hafsia Herzi : le dévouement d’une mère

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Deux ans à peine après le très prometteur Tu mérites un amour, Hafsia Herzi passe de la Semaine de la critique à Un Certain Regard pour présenter Bonne Mère, son deuxième long-métrage. Un magnifique portrait de femme(s) dans les quartiers défavorisés de Marseille, à la fois doux et âpre, drôle et émouvant, rayonnant d’empathie et de bienveillance à l’image de son personnage principal, Nora.

Dans le rôle titre, Halima Benhamed livre une partition bouleversante, tout en retenue et en regards songeurs. Nora est une mère, et même une grand-mère, qui tient à bras le corps un foyer familial bien garni, où chacun fait comme il peut pour joindre les deux bouts. Les yeux rivés sur l’horizon, Nora est une femme calme et pleine de sagesse, au dévouement indéfectible pour ses proches, mais que l’on sent souvent mélancolique face à son existence comme celle de son entourage. Travailler, encore travailler, se démener à la maison, aider une vieille amie en fin de vie à retrouver le sourire, amener un morceau de pain à un misérable du quartier. Son quotidien est un éternel recommencement, où Nora passe plus de temps à recoller les morceaux « en attendant » qu’autre chose. Et pourtant, on sent une immense fierté devant tout ce qu’elle accomplit ; jamais de rancœur, et une lassitude apaisée.

En plus de Nora, Hafsia Herzi dessine tout autour d’elle le portrait d’une famille haute en couleur. Le fils en perpétuelle représentation comique, le petit fils déjà tombeur des filles du quartier, la petite-fille de 4 ans déjà bien éveillée, le fils en prison, la belle-fille qui se crève au travail, la fille elle-même devenue mère et en qui elle voudrait voir une maman modèle… Comme chez Kechiche, comparaison oblige (mais s’arrête sans doute à L’Esquive ou La Faute à Voltaire, tant la pudeur d’Herzi est à des années lumières du voyeurisme des dernières œuvres de Kechiche), c’est tout un microcosme qui prend vie et qui marque par sa vitalité, ses disputes, sa mauvaise foi, sa malice, mais surtout son grand cœur. Bonne Mère est un film qui déborde d’amour : un amour évidemment maternel, mais aussi fraternel, sororal, amical. Il n’y a qu’à regarder les collègues de travail de Nora, tous plus gentils et bienveillants les uns que les autres, et bien décidés à lui rendre la pareille. La loyauté des personnages les uns pour les autres est belle à en pleurer – et l’on pleure à plusieurs reprises, de bon cœur. Tout n’est pas rose dans cette vie précaire, tout le monde ne pense pas qu’aux autres, l’égo n’est pas toujours bien mesuré mais toutes ces femmes montrent un sens du sacrifice réellement admirable.

L’autre grande force de Bonne Mère est son exploration des lieux et sa gestion de l’espace. Entre les appartements exigus, le lieu de travail qui revient, les cabinets médicaux ou d’avocats, les visites en prison, etc., le spectateur cartographie le quotidien de cette famille et s’attache d’autant plus à ces endroits familiers. Des espaces souvent trop petits, dont on a l’impression que tout ce petit monde va déborder, tout comme les cris de colère ou d’amour débordent eux-mêmes des personnages. Hafsia Herzi propose une mise en scène élégante, simple et discrète mais qui accompagne l’apaisante bienveillance de cette mère exceptionnelle. À côté de cela, les quartiers sont filmés dans toute leur saleté et leur délabrement, mais toujours sans rancœur ni indignation : c’est ainsi qu’on les a toujours connus, c’est ainsi qu’on les aime, d’une certaine façon. Des espaces à l’image des personnages : parfois abîmés, précaires, marginalisés, mais jamais abandonnés par ceux qui les chérissent.

Dans cette chronique familiale où les bonnes valeurs s’effritent devant une survie qui appelle des actions répréhensibles (drogue, boulots nocturnes inavouables…), ce sont les femmes qui sortent fières et grandies. Nora et les autres sont des femmes « fortes », mais pas au sens insupportable que l’expression a pris : ce ne sont pas des femmes badass, au fort caractère, ambitieuses et indépendantes comme des héroïnes aseptisées de films d’action américains. Ou pas uniquement cela, et surtout plus que cela. Ce sont des femmes qui sont fortes par leur dignité, leur solidarité au-delà des disputes, leur empathie et leur résilience face à l’adversité.

Hafsia Herzi aime sa ville, aime ses actrices, aime ses personnages : cela se sent, et c’est ce qui rend Bonne Mère bouleversant de naturel et de vérité. Une réalisatrice qui, après seulement deux films, est peut-être la plus belle (et lointaine) héritière du cinéma de Pagnol : lui aussi débordait d’amour et d’admiration pour ses acteurs-personnages, lui aussi aimait sa région, parlait de famille et faisait triompher la charité, l’amitié, l’entraide.

Bonne Mère – Bande-annonce :

Bonne Mère de Hafsia Herzi avec Halima Benhamed, Sabrina Benhamed, Jawed Hannachi Herzi… Ce film est présenté dans la sélection Un Certain regard du Festival de Cannes 2021. En salle le 21 juillet 2021.

Festival de Cannes 2021 #2 : Cow, Olga, Clara Sola…

Le Festival de Cannes continue à faire vivre ses sélections et la rédaction du Magduciné fait de nouveau un petit tour d’horizon des films vus pendant cette quinzaine. Cette fois ci, nous parlerons entres autres de Cow d’Andrea Arnold ou même de Clara Sola de Nathalie Álvarez Mesén.

Cow de Andrea Arnold (Cannes Première)

Ce n’est un film comme les autres, c’est un doux euphémisme. Suivant les traces du Leviathan sorti en 2012, Cow observe de (très) près une vache laitière vivant dans son exploitation. La caméra ne fait que ça : coller cette vache qui se nomme Luma et observer son quotidien. Sans dramatisation ou fil rouge narratif qui détacherait la cinéaste de ses velléités premières. Le quotidien se suffit à lui même et n’en est que plus évocateur: la boue, des enclos, de la paille, mettre bas, du sang, de la boue et encore de la boue. Pour cela, Andrea Arnold n’a pas son pareil : avec un soin tout particulier au cadre, avec son sens inévitable du sensoriel et de l’organique, Luma est filmée comme un humain, un être à part entière, comme Andrea Arnold pouvait le faire avec ses personnages de American Honey ou des Hauts de Hurlevent, par exemple. Ce portrait animalier, qui sort des sentiers battus, pourrait rebuter bien du monde. Mais pourtant. Avec une exigence de tous les instants, et cette volonté de coller au réel tout en administrant à cette prise de vue documentariste une réelle énergie pop (la bande son) voire de cinéma de genre (on vire parfois au thriller), Andrea Arnold nous embarque dans un diagnostic assez cru et distant sur notre rapport aux animaux et sur la dimension technologique et carnassière de l’élevage. Sans jouer les dénonciatrices, ni prendre part au récit, elle scrute un quotidien, un portrait d’une vache stakhanoviste, à la fois héroïque et victime d’un système dont on ressort ému.  

Sébastien Guilhermet

 Clara Sola de Nathalie Álvarez Mesén (Quinzaine des réalisateurs)

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs, Clara Sola est un film mexicain un peu frustrant, tant il tutoie par instants une grâce suspendue et s’embourbe par d’autres dans le symbolisme lourdaud et la répétitivité. Clara est une femme d’une quarantaine d’années vivant encore chez sa mère, et que l’on comprend être atteinte d’une forme d’autisme. C’est une sorte de sainte, de guérisseuse qui aurait fait plusieurs miracles et que les gens viennent voir pour être bénis ou purifiés. Mais l’on comprend là aussi que tout ceci n’est que superstition et manipulation de la part de sa mère, et que Clara ne croit pas vraiment en la divinité de ses « pouvoirs ». C’est une femme à l’écoute des autres et surtout de la nature, finalement plus proche du sol que du ciel, et dont l’aliénation religieuse semble faire barrage à ses désirs charnels. Clara Sola, comme son titre l’indique, parle donc d’une femme qui se sent seule et qui cherche à se réapproprier son corps. A l’image de son cheval, elle est silencieuse et loyale ; on peut faire reposer le poids des gens sur ses épaules. Éternelle spectatrice de la vie des autres, elle souffre de n’avoir jamais exploré sa sexualité. La rencontre avec le petit ami de sa nièce changera tout et l’éveillera à sa propre féminité, à sa propre liberté, avec un mélange d’appréhension enfantine et de grande sagesse. Trop répétitif, le film propose malgré tout plusieurs scènes d’une grande poésie, et notamment une découverte nocturne de son corps au milieu d’une forêt éclairée par des lucioles. De même, le final, rappelant énormément Carrie au bal du diable, conclut ce conte de Cendrillon avec fracas puis apaisement, sans jamais sacrifier sa bienveillance. Clara Sola est déséquilibré, maladroit, mais on ne lui enlèvera pas sa générosité ni la bonté profonde de sa protagoniste ; des défauts inhérents à un premier film que l’on pardonnera volontiers à la jeune cinéaste Nathalie Álvarez Mesén.

Jules Chambry

Vénus sur la rive de Lin Wang (ACID)

Présenté à l’ACID, Vénus sur la rive est le premier film de Lin Wang, jeune réalisatrice chinoise de 32 ans. Il raconte la vie d’une fillette de 9 ans obligée de vivre tantôt chez une tante, tantôt chez une autre, parfois chez la grand-mère, du fait de l’hospitalisation de sa maman pour une longue durée. Déracinée de sa famille proche, la petite Chichi servira de prisme par lequel le spectateur assistera à des moments de vie des autres femmes de la famille : ses deux tantes et sa cousine, entre autres. L’une est battue par son mari, l’autre entretient une relation compliquée avec sa fille, et cette dernière, jeune adulte, découvre la vie nocturne et les garçons. Vénus sur la rive est donc davantage un film choral, qui ne sait pas toujours où il va et dont les segments consacrés à chaque personnage sont très inégaux. Cette vue panoramique aurait pu avoir son charme, faisant parfois repenser au magnifique Séjour dans les monts Fuchun pour ce côté « film de famille » lent et poétique. Mais ici, le charme n’opère pas ; le rythme, d’une lenteur rédhibitoire, achève de gâcher cette histoire dont on reconnaîtra pourtant la sincérité et la pudeur. Et si le tout est formellement plutôt oubliable, deux scènes retiennent l’attention et restent en tête : une séquence de boîte de nuit où les regards fuient et les corps se pourchassent sur une bande-son plutôt jolie ; la scène qui donne au film son titre, sorte de parenthèse poétique dont nous préserverons le mystère, mais où une barque fleurie arpente un cours d’eau jusqu’à réunir deux êtres chers l’un pour l’autre. Un film globalement décevant, frustrant de par ce qu’il aurait pu être, mais plein de douceur et d’envie d’aller de l’avant.

Jules Chambry

Olga de Elie Grappe (Semaine de la critique) : 

Olga de Elie Grappe resserre son étau autour de deux sujets : la carrière sportive d’une jeune ukrainienne puis le destin de sa mère dans un pays en crise, sous le joug de la dictature. Gymnaste extrêmement douée, elle quitte l’Ukraine pour la Suisse, car elle et sa mère sont en danger. Dès lors, Olga choisit de faire cohabiter ces deux notions, de les faire se marier pour qu’elle ne fasse qu’un. Avec un récit, assez schématique mais qui aspire à faire éclore une tension parfois insoutenable, notamment grâce aux images d’archive des manifestations Euromaïdan qui se sont déroulées en Ukraine, Olga consiste à parler autant de la jeunesse que de la situation de certains immigrés. Portrait d’une jeune femme qui apprend à se connaitre, à comprendre sa véritable identité par le prisme aussi de la nationalité, à évoluer dans un environnement politisé et d’une violence sans nom, à faire preuve de courage tout en voyant s’épaissir en elle une forme de culpabilité et de peur pour sa mère, Olga gagne en puissance quand il nous introduit dans le monde de la gymnastique avec ces corps qui s’expriment et cette intensité qui se décuple : on pense à Slalom ou même à Girl sans forcément le matériel narratif et sensoriel qui va avec. Puissant dans sa retranscription d’un drame qui se déroule dans deux espaces différents, le film manque parfois de fraicheur et d’innovation dans sa cartographie du récit initiatique adolescent, malgré un thème peu souvent abordé : la prise de position politique et militante d’une jeunesse qui n’a pas le choix de se battre pour survivre.

Sébastien Guilhermet

La Chapelle du diable, d’Evan Spiliotopoulos : pas de miracles en vue !

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À travers une histoire d’apparitions de la Vierge Marie et de miracles dans une petite ville américaine, La Chapelle du diable tente de faire peur, en vain, malgré la présence d’un Jeffrey Dean Morgan plutôt inspiré.

Synopsis : envoyé dans la petite ville de Banfield, le journaliste Gerald Fenn assiste à la guérison miraculeuse d’une jeune femme muette, Alice, qui retrouve la parole après avoir rencontré celle qu’elle décrit comme étant la Vierge Marie.

Si l’on part du principe qu’un film d’épouvante doit faire peur, alors, cette Chapelle du diable est un échec.
Si La Chapelle du diable est la première réalisation du Greco-Américain Evan Spiliotopoulos, celui-ci a déjà derrière lui une fructueuse carrière de scénariste, que ce soit pour Disney (où il a travaillé sur des productions de second ordre, comme Le Secret de la Petite Sirène ou Clochette et la Pierre de lune) ou pour d’autres productions (Hercule, de Brett Ratner, ou le récent Charlie’s Angels avec Kristen Stewart). Rien qui, a priori, ne le prédestinait au film d’épouvante.
Et honnêtement, ça se voit. La Chapelle du diable ne présente aucune scène horrifique. D’abord parce que Evan Spiliotopoulos ne cherche même pas à instaurer une ambiance propice à l’horreur. Comme tant d’autres actuellement dans ce genre, le cinéaste pense que la multiplication d’effets choc devrait suffire à faire peur, et fait donc l’impasse sur l’essentiel.
Ainsi, au lieu d’avoir une atmosphère effrayante, La Chapelle du diable se contente d’accumuler les jump scare, les apparitions d’une sorcière numérique et de lourds effets musicaux. Finalement, rien qui soit horrible là-dedans. La déception est d’autant plus grande qu’avec une scène de pré-générique convoquant Mario Bava et son Masque du démon, on était en droit de s’attendre à bien mieux. Mais, une fois de plus, multiplier les références ne suffit pas à faire un bon film.

Parmi les maladresses, il faut noter que le doute sur les miracles d’Alice est particulièrement mal exploité. Le récit perd une bonne moitié de sa durée à plonger ses personnages dans le doute concernant l’authenticité des miracles. Or, dans le même temps, le réalisateur nous abreuve d’images de l’antagoniste démoniaque, ruinant ainsi ce doute auprès des spectateurs. Nous passons donc de très longues minutes à voir une histoire qui, finalement, ne suscite aucun intérêt, alors que la piste du doute distillé chez les spectateurs aurait pu s’avérer payante.

La Chapelle du diable n’est pas sans qualités, cependant. Le principal point fort réside dans son personnage principal interprété par un Jeffrey Dean Morgan très convaincant. Le protagoniste s’appelle Gerald Fenn et c’est un journaliste peu scrupuleux, qui s’est fait virer de son ancien poste (très lucratif) pour avoir inventé de toutes pièces des histoires afin d’alimenter ses articles. Désormais cantonné aux articles racoleurs sur des “phénomènes paranormaux”, il a conservé ses bonnes habitudes consistant à “arranger” la réalité pour qu’elle soit plus vendeuse. Gerry Fenn est un personnage cynique, déchu et rejeté, provoquant surtout du dégoût et de la méfiance. Il est dit, plusieurs fois, qu’il vendrait son âme pour un bon article. Il pourrait très bien être, lui aussi, le Unholy du titre original.
En bref, ce personnage de anti-héros, très bien interprété, pouvait offrir un récit intéressant. Hélas, il se retrouve finalement dans un schéma de rédemption totalement balisé…

Diogo Mordago interprète un autre personnage intéressant (bien qu’inabouti également), un prêtre chargé par le Vatican d’enquêter sur la véracité des miracles.
Parmi les qualités, il faut citer une scène finale qui débute plutôt bien (avant, là aussi, de retrouver des procédés déjà vus des milliers de fois).
En bref, une fois de plus, nous avons un film d’horreur qui passe à côté de son sujet, avant tout par son manque de qualités techniques, l’incapacité à faire naître l’épouvante chez les spectateurs étant palliée par des procédés lourds et déjà vus.

La Chapelle du diable : bande annonce

La Chapelle du diable : Fiche technique

Titre original : The Unholy
Scénario et réalisation : Evan Spiliotopoulos
Interprètes : Jeffrey Dean Morgan (Gerald Fenn), Cricket Brown (Alice Fagett), William Sadler (père William Hagan), Diogo Mordago (Monseigneur Delgarde)
Photographie : Craig Wrobleski
Montage : Jake York
Musique : Joseph Bishara
Production : Sam Raimi, Rob Tapert, Evan Spiliotopoulos
Société de production : Ghost House Pictures, Screen Gems
Société de distribution : Sony Pictures Releasing International
Genre : horreur
Date de sortie en France : 07 juillet 2021
Durée : 100 minutes
Etats-Unis – 2021

A Chiara, de Jonas Carpignano : désunion familiale et quête d’un père déchu

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A Chiara est un film italien réalisé par Jonas Carpignano, présenté à la Quinzaine des réalisateurs de ce Festival de Cannes 2021. L’on y suit une jeune fille partant à la recherche de son père dont elle découvre le vrai visage. Un récit du passage de l’enfance à l’âge adulte, où les relations fusionnelles feront place à une solitude étouffante… pour un temps.

L’immersion dans cette classe moyenne italienne est immédiate. Comme souvent dans les films abordant la mafia italienne, tout commence par une fête. Ce n’est ni Le Parrain ni le récent Le Traître de Bellocchio qui nous contrediront. Néanmoins, A Chiara ne parle pas vraiment de mafia, le terme étant tout juste employé. Jonas Carpignano s’intéresse plutôt aux retombées familiales que cette double-vie entraîne pour un homme ordinaire, situé au plus petit barreau de l’échelle (un simple empaqueteur de drogue). Et la principale victime de ce métier hors-la-loi, c’est l’une de ses filles : Chiara, 15 ans à peine.

Chiara est entre deux âge : entre l’adolescence et l’âge adulte. La découverte de la vérité concernant les activités de son père sera le déclencheur de son parcours initiatique, de son basculement vers l’âge adulte. Fini « Insta », finies les guéguerres entre filles, finies les soirées où l’on s’initie à l’alcool et aux cigarettes… Finie l’insouciance. L’initiation à venir est celle d’un contexte familial grave et trouble, et la maturité passera inévitablement par une cruelle désillusion. Son père, son héros, fait du trafic de drogues. Sa grande sœur savait, sa mère savait, les amis de la famille savaient. Tout le monde savait sauf elle (et la petite Giorgia, la benjamine). Du cocon rassurant introduit au début du film, entre sororité et amour paternel, il ne reste que des débris. Chiara se rend compte qu’on lui cache la vérité, qu’on l’infantilise pour la protéger alors qu’elle ne demande qu’à comprendre. Après une première partie où l’on festoie et où tout semble aller pour le mieux, malgré quelques détails troublants laissant le doute s’immiscer, A Chiara bascule dans un drame familial pur et dur doublé d’une dimension policière inattendue. Tout comme Alice découvre le pays des merveilles en tombant dans le terrier du lapin, Chiara dégringole dans le secret familial en découvrant une trappe dans un mur donnant accès à une planque sous la maison. En passant la trappe, c’est son bonheur familial qu’elle accepte de condamner au nom de la vérité. Une Alice inversée pénétrant dans le pays désenchanté.

Dès lors, la mise en scène s’adapte elle aussi. Si le bruit omniprésent était jusqu’ici le signe d’un bien-être collectif (les fêtes d’anniversaire, les rires, les chamailleries entre sœurs), un nouveau bruit, extradiégétique, vient ensuite étouffer Chiara pour mieux isoler son personnage du reste de sa famille. Le travail sur le sound design est sur ce point admirable : en plus de la caméra (qui filme Chiara souvent en gros plan, par des mouvements brusques et tremblants, en laissant l’arrière-plan complètement flou), les conversations se brouillent elles aussi, les sons de la ville paraissent étouffés, tout semble lointain. La communication avec la famille est rompue, et l’atmosphère assourdissante de certaines scènes ramène Chiara à sa solitude. Un film bruyant où se créent des poches de tension et d’angoisse laissées en sourdine, et d’où point par instants une forme d’onirisme.

S’il manque peut-être de scènes fortes, A Chiara reste un beau film sur l’amour entre un père et sa fille, qui joint l’échelle collective à l’échelle individuelle, le drame familial et le récit initiatique. Une découverte percutante à défaut d’être mémorable (à une scène de retrouvailles dans la brume près…), qui scrute les fractures autant sociales (entre classe moyenne et camps de gens du voyage) que familiales, dans un pays où les problèmes de trafic comme de machisme ne semblent toujours pas réglés. Un film tenu de bout en bout par son réalisateur, formellement irréprochable et porté par un casting très convaincant.

A Chiara de Jonas Carpignano avec Swamy Rotolo, Claudio Rotolo, Carmela Fumo… Le film est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2021. Distributeur Haut et Court.

Julie (en 12 chapitres) de Joachim trier : le pouvoir du choix

La compétition n’a ouvert ses portes que depuis quelques jours que les bonnes surprises se bousculent déjà. Après Annette de Leos Carax qui a fait chantonner toute la Croisette, c’est au tour de Julie (En 12 chapitres) de Joachim Trier d’éveiller les foules et de sublimer une nouvelle fois le talent de son cinéaste. Le réalisateur de Oslo 31 août signe, avec son dernier film, le portrait d’une femme et d’une génération d’une finesse absolue. Un véritable coup de cœur. 

Il y a parfois des films, d’une simplicité infinie, qui demandent une minutie de tous les instants, tant leur accroche au réel est palpable. C’est un peu le cinéma du vécu, celui qui sent les terrasses de café, les soirées entre amis, les premières fois, l’éveil du désir ou même l’échec des ruptures amoureuses. Julie de Joachim Trier est le versant féminin et ambivalent de Oslo 31 août du même cinéaste : là où ce dernier faisait le bilan d’une vie sur toute une journée, et voyait son personnage principal se demander si le train du bonheur allait pouvoir refaire surface ou rester à quai, Julie prend le contrecourant de cette mélancolie mortifère pour prendre la vie à bras le corps et prendre directement les rênes du train. Cette captation des moments de vie est d’un tel naturel, d’une telle sobriété, d’une telle fraicheur malgré sa visible linéarité que le film nous amène aux confins de nos souvenirs. 

Avec cet aspect naturaliste qui aime rendre honneur au décorum urbain d’une ville, à cet espace bourgeois qui n’est que de surface tant les enjeux paraissent universels, à ces amours contrariés, à cette fraicheur de vivre et cette pulsion de lâcher prise, à ces questionnements existentiels aussi cyniques que salvateurs, Julie épouse les codes du cinéma de Rohmer, Mikhaël Hers ou celui de Woody Allen. D’ailleurs, Julie fait énormément penser à Eva en août de Jonas Trueba, sorti l’été dernier : à la fois dans son atmosphère réaliste doublée d’un esthétisme élégant et délicat où l’identification du spectateur se veut immédiate mais aussi et surtout dans la clairvoyance de son portrait générationnel. En ce sens, l’actrice Renate Reinsve est la révélation du film : dès le premier plan, dotée d’une robe noire d’une beauté infinie, elle sublime le cadre et ne quittera pas notre esprit ni celui des autres protagonistes du récit à l’image du personnage de Aksel incarné par le non moins excellent Anders Danielsen Lie. 

Ponctué de 12 chapitres, chacun racontant une étape dans la vie de Julie, allant d’une rupture à une potentielle grossesse, allant de l’écriture d’un article osé et coquin à l’annonce d’un drame incurable, allant d’un weekend familial tumultueux à une soirée entre amis sous acides, un peu comme Lars Von Trier et son Nymphomaniac, l’aspect subversif, sexuel et provocateur en moins, le récit, très réduit dans son espace mais également très ample dans son évocation, nous offre le quotidien d’une jeune femme qui se voit confrontée aux questions de son époque. Question de son époque qui se répercute sur elle, ses choix, ses doutes et son parcours en dents de scie (le début du film où elle ne sait pas ce qu’elle souhaite faire de sa vie) mais aussi sur son environnement : celui d’une génération controversée aux multiples dualités et confusions. Génération de trentenaires ou de quarantenaires qui ne sait pas sur quel pied danser et qui tente de trouver sa véritable place et sa légitimité avec des thèmes forts comme celui de la femme et son rapport au travail et à la maternité, la liberté d’expression dans l’art et le rapport au progressisme, l’amour dans ce que cela occasionne comme contrainte et comme plaisir, la notion de famille et de sacrifice, l’angoisse de la mort et le souffle de la liberté. 

Tant de choses que le film observe avec fulgurance, âpreté, ironie, sans jamais écrire le dialogue de trop, ou cadrer la scène qu’il ne faut pas comme en atteste cette incroyable scène de rupture. Le film est courageux dans ses propos, passionnant par son écoute de l’autre, tirant toute la qualité de chacun des genres qu’il digère. Le drame, la comédie, la romance : on se met à rire aux éclats quand deux amoureux transis se sentent les aisselles comme le feraient deux ados prépubères, tout comme le film nous terrasse d’émotion par un dialogue d’adieu dans une voiture aux allures de cercueil. Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier est ce lancinant vent frais sous une chaleur étouffante, cette petite brise de pluie qui revigore. C’est un peu de nous. Et c’est déjà beaucoup.

Fiche Technique – Julie (12 chapitres)

Julie (en 12 chapitres) réalisé par Joachim Trier, avec Renate Reinsve, Anders Danielsen Lie, Herbert Nordrum…. Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2021. Sortie nationale : 13 octobre 2021. Distributeur : Memento Distribution. Titre original Verdens verste menneske

After Yang de Kogonada : l’épure de la transmission

La sélection Un Certain Regard regorge de beaux films. Après Onoda de Arthur Harari et même Rehana Maryam Noor de Abdullah Mohammad Saad, cette édition nous offre le très beau et doux After Yang du cinéaste Kogonada. Une oeuvre hybride qui se sert de la science fiction pour s’interroger sur l’écueil du deuil et de la transmission. 

After Yang suit le chemin déjà tracé par Columbus : Kogonada est un esthète, précis et précieux dans son orchestration du cadre, et ayant un amour tout particulier pour l’architecture. Chaque plan se veut particulièrement soigné, élégant, chaque détail se veut subtil, nimbé d’une musique apaisante et ambiante. Il y a une atmosphère aussi douce qu’extrêmement mélancolique qui se dresse alors devant nous. On pourrait rapidement croire que cette esthétique puisse s’avérer vaine et indolore. Pourtant, derrière cette maestria un peu maniérée labellisée A24, qui pourrait venir d’une publicité sophistiquée pour de la décoration d’intérieure, se cache un véritable amour de l’architecture, de la mise à disposition d’une Nature sereine, des lieux et de la puissance mémorielle de l’environnement naturaliste ou technologique qui nous entoure. After Yang, c’est un peu comme si Blade Runner 2049 ou A.I. Intelligence artificielle avait été filmé par Sofia Coppola. 

A l’image de la trame narrative émise par son précédent film Columbus, où un fils essayait de faire le deuil de son père et dans le même temps de réapprendre à le connaitre par le biais de la construction, After Yang, dans un style plus ambitieux et science-fictionnel, dépeint une famille un peu dysfonctionnelle qui tente de réparer le robot familial. C’est un hommage à notre entourage, au passage du temps et aux traces que nous laissons aux autres : c’est l’une des pierres angulaires du film, notamment au travers de cette boite noire qui contient les souvenirs de Yang. Notre présence, qu’elle soit inscrite ou non dans la durée, se perpétue par nos créations et nos liens affectifs créés avec les autres. 

Cela parait un peu factice comme fil rouge narratif, un peu maladroit dans sa portée, mais le film s’imprègne parfaitement de son ambiance pour voir chaque personnage se questionner sur sa propre relation avec le défunt Yang, grâce à ces nombreuses synapses mémorielles qui seront visualisées par les uns ou les autres. Avec cette idée de souvenirs (effluves de The Fountain de Darren Aronofsky), de scruter les éléments du passé, faisant penser à l’épisode « Retour sur Image » de la première saison de Black Mirror, After Yang s’interroge sur la notion d’humanité, pour se demander si cette dernière n’est pas une limite en soi dans la catégorisation plurielle de chacun. 

Le récit, contemplatif et mutique, va partir dans de nombreuses directions pour permettre au spectateur de vouloir être guidé ou non : ce qui amène aussi par ce biais la notion d’intimité. Derrière ce portrait du deuil, idéalement retranscrit par la peine de la jeune soeur ou du mutisme évasif du père (Colin Farrell tout en retenue), Kogonada tente, et réussit, de créer une oeuvre ample qui tisserait sa toile sur de nombreuses thématiques : la transmission générationnelle (la relation frère/soeur), l’immortalité (l’envie d’être considéré comme être humain), la disparité émotionnelle entre les humains et les androïdes (ou clones), l’enracinement familial (le questionnement nationaliste et les origines), ou même la définition de famille (interraciale). 

Sauf que derrière cette pluie de thématiques, esquissées, prises par dessus l’épaule, ou traduites avec exhaustivité, se crée une oeuvre planante, gorgée d’idées visuelles et teintée d’une douleur aussi communicative que tempérée. L’oeuvre de Kogonada apaisante et fortifiante à la fois envoie alors le spectateur dans un monde différent. Celui d’un cinéma aussi doux que la neige. Et sous le soleil de plomb de Cannes, ça fait un bien fou. 

Fiche Technique – After Yang : 

After yang est réalisé par Kogonad et Alexander Weinstein avec Colin Farrell, Jodie Turner-Smith, Haley Lu Richardson. Le film est présenté dans la sélection Un Certain regard du Festival de Cannes 2021

Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid : pamphlet politique asphyxiant

Présenté en compétition du Festival de Cannes 2021, Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid ne se fera pas que des amis. Vindicatif autant sur la forme que sur le fond, militant et politique, le film ne laisse pas indemne, et c’est peu de le dire. Il est un véritable film cannois, dans ce que l’on retient de sa luminosité ostentatoire. 

Le Genou d’Ahed est à bien y regarder la suite logique de Synonymes, lui-même éruption volcanique du cinéaste Nadav Lapid. Les deux films forment un diptyque qui crache sa haine d’un système aliénant où l’homme a des difficultés à diagnostiquer sa véritable identité. Le cinéma de ce dernier est un cinéma de l’urgence, du chaos qui se mesure à ses vociférations, qui semble perpétuellement être en colère et qui peut exploser à tout moment. La caméra est mouvante, se veut insaisissable, bouge d’un coté jusqu’à l’autre, use de gros plans, et se cramponne au personnage pour éreinter le spectateur qui n’a pas ou peu le temps de respirer : exercice qui peut soit laisser sur le carreau à cause de sa vanité soit transporter par sa fougue. A chacun son avis, mais la frontière entre les deux est très étroite.

Y., cinéaste présent à la projection de l’un de ses films se déroulant dans un coin reculé de la vallée d’Arava, est la version plus âgée de Yoav de Synonymes : un homme déraciné, infecte avec les autres, aux conflits intérieurs multiples, qui tente de se rattacher à son territoire par le biais d’une quête identitaire et communautaire forcenée. On le comprend vite, son leitmotiv est la haine qu’il porte au gouvernement israélien actuel, il veut se battre contre les dérives nationalistes de son pays. Parfois nébuleux dans sa première partie, qui mise plus sur les non dits, le narcissisme ankylosé de son cinéaste, le changement de rythme patibulaire, et le burlesque de situation aride, comme peuvent le faire parfois Yorgos Lanthimos (Canine) ou même Sergei Loznitsa (Donbass). Sa deuxième partie sera beaucoup plus viscérale, percutante, comme si La Vie Nouvelle de Philippe Grandrieux et Monos de Alejandro Landes venaient s’engouffrer dans un désert moribond et militarisé, où un discours pamphlétaire et anti gouvernemental explosera au grand jour dans une violence verbale instantanée. On passe du chaud au froid, sans forcément que la mise en tension soit progressive. Nous n’avons pas le temps de nous mouiller la nuque que le coup de trique nous assomme. 

La différence de tonalité entre ces deux « chapitres » peut étonner, voire rebuter tant il est parfois difficile d’accrocher au wagon dans une première heure à l’ironie parfois un peu bancale. Pourtant, d’emblée, les choses sont dites : nous voyons le cinéaste organiser un casting pour son prochain film qui portera sur une jeune palestienne qui a giflé un soldat israélien. Le curseur politique et engagé n’est pas éludé, il est même utilisé comme bouclier dès les premières secondes du film. C’est le chemin d’un cinéma, qui ne connaît pas ses limites, qu’on pourrait autant considérer comme radical qu’égocentrique. 

Mais dans cette cavalcade d’un artiste se questionnant sur la place de son art dans les institutions de son pays, il se cloue lui-même au pilori : il est lui-même un diable, manipulateur, qui use de son pouvoir et de sa notoriété pour assoir sa domination masculine ou ses instincts. Lui-même se dégoûte et essaie d’emporter tout le monde dans sa chute, sauf sa mère qu’il tente qu’extirper de la mort. Le Genou d’Ahed est un essai farfelu mais organique comme rarement, qui demande une exigence devant cette mise en scène tellurique, aimant épouser les spasmes des corps de ses protagonistes, leurs ébullitions, pour voir ces derniers se complaire parfois dans la performance. C’est à double tranchant, parfois asphyxiant, mais souvent radical. 

Le Genou d’Ahed – Bande-annonce :

Le film Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid avec Avshalom Pollak et Nur Fibak est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2021. En salle le 15 septembre 2021. Distributeur Pyramide Distribution.

Trois heures, l’heure du crime, de Phil Joanou

Au début des années 80, Phil Joanou a l’occasion de réaliser son premier film avec la bénédiction de son mentor Steven Spielberg, dont il est le tout jeune assistant. Ce sera Trois heures, l’heure du crime, une comédie déjantée qui raconte la journée d’un lycéen persécuté par une brute caractérisée. Boudé à sa sortie, ce teen movie original ne manque pourtant pas d’arguments. Rimini vient de rééditer cette curiosité en DVD/Blu Ray.

Teen movie

Jerry est un lycéen discret, très apprécié dans son école. Il s’occupe de la boutique étudiante et compte parmi les rédacteurs du journal de l’établissement. Bien involontairement, il se met à dos Buddy, un nouveau particulièrement irascible. Ce dernier donne rendez-vous à Jerry à la fin des cours pour régler le litige aux poings. L’issue du combat ne faisant aucun doute, Jerry va passer le peu de temps qui lui reste à chercher une échappatoire. Les jeunes acteurs sont excellents, notamment les deux rôles principaux : Casey Siemasko en nerd dépassé par les événements et Richard Tyson dans un personnage d’affreux très réussi. Le reste du casting ne dépareille pas, une galerie de figures tout ce qu’il y a de plus loufoque.

Clins d’œil

Avec ses plans à répétition sur des horloges et son compte à rebours faussement dramatique, Three O’Clock High s’apparente à un High Noon mais inversé, Jerry se caractérisant davantage par sa lâcheté que par son courage. Quant aux emmerdements qui s’abattent sur lui en escadrille, ils rappellent le After Hours de Scorsese sorti deux ans plus tôt. Des références parfaitement assumées par Joanou qui n’en reste d’ailleurs pas là. Le film est en effet truffé de clins d’œil cinématographiques, du western aux films d’horreur, du film noir au dessin animé en passant par la comédie romantique ou le film érotique. Au grand désespoir de Spielberg, producteur du film, qui attendait un nouveau Karaté Kid !

Terrain de jeu

Cette première réalisation fut un véritable terrain de jeu pour le futur réalisateur des Anges de la nuit. Phil Joanou et son équipe, libres comme le vent, se sont autorisés toutes sortes d’audaces atypiques dans un genre cinématographique souvent formaté. C’est une des excellentes surprises de cette œuvre a priori mineure : une mise en scène ludique et souvent déjantée. Les mouvements de caméra originaux, le travail sur le cadrage ou tout simplement la dynamique du récit contribuent à faire de ce film un objet beaucoup plus intéressant que l’impression qu’il peut donner. À découvrir donc.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre français : Trois heures, l’heure du crime
  • Titre original : Three O’Clock High
  • Réalisation : Phil Joanou
  • Scénario : Richard Christian Matheson et Thomas E. Szollosi
  • Production : David E. Vogel, Neal Israel, Aaron Spelling, John Davis
  • Musique : Tangerine Dream
  • Photographie : Barry Sonnenfeld
  • Montage : Joe Ann Fogle
  • Décors : Tom Bugenhagen
  • Costumes : Jane Ruhm
  • Format : Couleur – 1,85:1
  • Langue : anglais
  • Date de sortie: 9 octobre 1987 aux États-Unis

Contenu :

  • Boîtier Digipack avec étui
    Contient :
    – le Blu-ray du film
    – le DVD du film
  • Suppléments : interviews

– Phil Joanou (32′)
– Richard Christian Matheson et Tom Szollosi (18′)
– Jane Ruhm, costumière (13’43 »)

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Jane par Charlotte : une balade pop émouvante

Sélectionné dans la catégorie Cannes Première du Festival de Cannes 2021, le premier film de Charlotte Gainsbourg, Jane par Charlotte, est un moment attendrissant et émouvant sur une fille qui souhaite percer les secrets de sa mythique mère. 

Jane par Charlotte est un exercice de style qui se veut assez libre. Libre sur la forme, car ce documentaire est un melting-pot visuel, un collage entre diverses images d’archive, de moments de vie et de discussions autour d’un verre ou dans les draps d’un lit confortable. Libre dans le fond, car le film multiplie les pistes narratives, va d’un genre à un autre, d’une thématique à une autre et fait se superposer les différents regards : celui de Charlotte sur sa mère, celui de Jane sur Charlotte et même celui de la caméra qui essaye de scruter la relation aussi bienveillante que distante entre les deux. Ce n’est pas juste un portrait. Jane par Charlotte n’a pas pour objectif de relater ou de faire un retour exhaustif sur la carrière longue et fastidieuse de Jane Birkin. 

On notera que le fantôme de Serge Gainsbourg erre tout au long du film, comme un vieux loup de mer, certes, mais cette oeuvre est avant tout la possibilité pour une fille d’apercevoir certaines lueurs chez sa mère qu’elle ne mesurait pas auparavant. Dans ce dispositif narratif et esthétique, on ressent la personnalité autant cinématographique que musicale de Charlotte Gainsbourg. Parfois très (trop) mis en scène, un peu chichiteux dans son approche esthétique, Jane par Charlotte n’en demeure pas moins un objet pop stimulant, qui derrière ses respirations électroniques (excellente BO de Sebastian), ses allers-retours au quatre coins du monde, arrive parfaitement à faire éclore sa volonté première : celle de nourrir une communion entre une mère et sa fille, au travers du monde de la photo ou de dialogues introspectifs.

Que cela porte autour de questions personnelles, voire même intimes (l’alcoolisme, l’anxiété, le manque de sommeil), de simples trivialités familiales (un chien, l’âge de la fille de Charlotte) ou de réelles interrogations destructrices (la mort de Kate), Jane Birkin est la personne adéquate pour ce genre de procédé. Limpide dans son discours, claire avec elle même, extrêmement drôle sans réellement le vouloir, ou même parfois débordante d’émotion, toujours aussi présente à l’écran et s’accaparant les silences comme personne, ce jeu de questions réponses où les deux aiment se renvoyer la balle est revigorant. 

Revigorant car même si tout a été dit sur Jane Birkin et Charlotte Gainsbourg, qui sont deux immenses stars, il est assez touchant de les voir se confier avec autant de naturel et de simplicité, d’autant que leur image introvertie est proportionnelle aux carrières « sulfureuses » que les deux femmes ont pu avoir (ou ont toujours). Pour un premier film, Charlotte Gainsbourg délaisse le monde des films chocs ou la sphère auteuriste de son mari par exemple, pour créer son petit moment à elle, celui qu’elle rêvait depuis longtemps : une balade pop qui lui permet de pouvoir enfin dire merci à sa mère. Un beau moment.

Jane par Charlotte : Bande-annonce

Le documentaire Jane by Charlotte est un film présenté en séance spéciale sous le label Cannes Première au Festival de Cannes 2021. En salle 27 octobre 2021. Distributeur Jour2fête

Le cadre tranchant : corps hors-champ et violence du visible

Le cadre n’est jamais un simple contour décoratif, une bordure passive qui se contenterait d’entourer gentiment l’image sans l’affecter en profondeur. Il est bien davantage et bien autrement : une force active qui s’exerce sur le visible, une contrainte productive qui organise rigoureusement la vision, une frontière décisive qui structure radicalement ce qui peut apparaître et comment cela peut apparaître. Le cadre délimite impérativement un territoire visuel en traçant une ligne de démarcation nette entre ce qui mérite d’être montré et ce qui doit rester caché, il sélectionne avec une rigueur implacable certains éléments du réel continu pour les isoler et les présenter comme dignes d’attention, il exclut simultanément et nécessairement tout le reste qui demeurera invisible, relégué dans les ténèbres du hors-champ. Il décide souverainement ce qui apparaîtra dans l’espace visible de la représentation et ce qui disparaîtra dans l’espace aveugle de ce qui n’est pas montré, exerçant ainsi un pouvoir considérable sur notre accès au monde. Le cadre n’est absolument pas neutre, contrairement à ce que pourrait suggérer son apparente simplicité géométrique : il est au contraire un pouvoir, une instance de décision qui détermine les conditions de visibilité, qui hiérarchise les valeurs d’attention, qui oriente fondamentalement notre regard vers certaines portions du réel plutôt que d’autres. Cette dimension politique du cadre – au sens où il organise la distribution du visible et de l’invisible, du montrable et de l’immontrable – est rarement reconnue explicitement, dissimulée qu’elle est sous l’apparence naturelle et évidente de la délimitation. Pourtant, chaque cadrage constitue un acte politique implicite : il affirme que ceci mérite d’être vu et que cela ne le mérite pas, que cette perspective est légitime et que cette autre ne l’est pas, que ces corps sont dignes de représentation et que ces autres peuvent être omis. Le cadre est ainsi l’opérateur fondamental qui transforme le flux continu et indifférencié du réel en images discontinues et hiérarchisées, qui découpe dans l’étendue infinie du visible des fragments limités qu’il présente comme des totalités autonomes et signifiantes.

Le Cadre comme Limite : Ce qui Entre dans la Visibilité, Ce qui Reste Dehors dans l’Invisibilité

Toute image commence nécessairement et originairement par une exclusion radicale, par un geste de séparation qui divise le monde en deux zones absolument hétérogènes : ce qui sera montré et ce qui ne le sera pas. Ce qui est cadré accède à l’existence visuelle, acquiert le statut d’image, entre dans le régime de la représentation où il peut être vu, contemplé, analysé, interprété ; ce qui demeure hors-champ disparaît effectivement du champ de la vision, sombre dans une invisibilité qui peut être provisoire ou définitive, qui peut être suggérée ou totalement occultée. Le cadre impose ainsi une sélection drastique qui ne retient qu’une infime portion du réel disponible, établit une hiérarchie implicite entre ce qui mérite l’attention visuelle et ce qui peut être négligé, oriente autoritairement le regard vers certaines zones de l’espace en l’empêchant structurellement d’accéder aux autres. Il fonctionne comme une frontière active qui ne se contente pas de séparer passivement deux territoires mais qui organise activement les passages et les blocages, qui autorise certaines traversées et en interdit d’autres, qui définit les conditions sous lesquelles quelque chose peut franchir le seuil de la visibilité. Cette opération de délimitation n’est jamais innocente ou purement technique : elle engage toujours des choix esthétiques, éthiques, politiques sur ce qui doit être rendu visible et ce qui peut rester invisible, sur qui a le droit d’apparaître dans l’image et qui peut en être exclu, sur quels aspects du réel méritent d’être représentés et lesquels peuvent être omis sans dommage.

La Limite comme Tension : Le Bord qui Attire et Suggère l’Absence

Le bord de l’image, cette ligne où le visible s’arrête brutalement et bascule dans l’invisible, n’est jamais un simple arrêt neutre, une cessation passive de la représentation qui ne produirait aucun effet particulier. C’est au contraire un lieu de tension maximale, une zone critique où se joue le rapport entre ce qui est montré et ce qui est caché, entre la présence affirmée et l’absence suggérée. Le bord attire irrésistiblement le regard précisément parce qu’il marque la limite extrême du visible, le point au-delà duquel nous ne pouvons plus voir mais où nous devinons que quelque chose continue d’exister hors de notre portée visuelle. Il suggère puissamment ce qui manque à l’image, ce qui a été coupé, ce qui continue dans le hors-champ invisible mais imaginable. Cette suggestion crée une attente perceptive et psychologique intense : nous voulons savoir ce qui se trouve de l’autre côté, nous cherchons à compléter mentalement ce qui a été tranché, nous projetons des prolongements imaginaires au-delà de la frontière visible. La limite devient ainsi un seuil au sens fort : non pas une barrière infranchissable qui bloquerait totalement le passage, mais une zone de transition problématique où le visible bascule dans l’invisible tout en maintenant avec lui un lien de continuité imaginaire. Dans les peintures de Degas (danseuses coupées par le cadre, corps fragmentés par les bords), cette tension est systématiquement exploitée : les figures débordent constamment les limites du tableau, suggérant un espace qui continue bien au-delà de ce que le cadre montre. Le spectateur est ainsi forcé de compléter mentalement les corps tronqués, de prolonger imaginairement les mouvements interrompus, d’habiter activement le hors-champ que le cadre rend présent par son absence même. Le bord devient une invitation paradoxale : il marque la limite du visible tout en ouvrant vers l’invisible qu’il rend ainsi paradoxalement présent comme manque actif.

Le Bord comme Coupure : La Décision qui Fragmente et Révèle

Le cadre coupe implacablement les formes continues en fragments discontinus, tranche les corps organiques en morceaux séparés, fragmente les espaces unitaires en portions isolées. Cette opération de coupure n’est jamais un défaut technique accidentel qu’il faudrait éviter en cadrant mieux, en reculant davantage pour tout inclure, en élargissant le champ pour ne rien perdre ; c’est au contraire une décision esthétique et conceptuelle délibérée qui affirme que montrer une partie peut être plus révélateur, plus intense, plus signifiant que montrer la totalité. Le bord qui coupe ne détruit pas le sens de ce qu’il fragmente ; il le transforme radicalement en créant de nouvelles configurations visuelles, de nouvelles relations entre les éléments qui subsistent, de nouvelles significations qui n’existaient pas dans le continuum non-cadré. La coupure devient ainsi une forme à part entière : elle ne se contente pas de délimiter passivement ce qui préexistait, elle produit activement de nouvelles configurations qui n’existaient que virtuellement avant l’intervention du cadre. Dans la photographie japonaise moderne (Daidō Moriyama, Nobuyoshi Araki), les corps sont systématiquement coupés par les bords du cadre de manière radicale et souvent violente : un visage dont on ne voit que la moitié, un corps dont la tête est hors-champ, des mains coupées au poignet par la limite inférieure de l’image. Ces coupures ne sont pas des maladresses mais des stratégies délibérées qui intensifient la présence des fragments montrés en les isolant de leur contexte anatomique complet, qui créent une tension érotique ou morbide par la suggestion de ce qui manque, qui exposent la violence inhérente à tout cadrage qui doit nécessairement mutiler le réel pour le transformer en image. Le bord-coupure révèle ainsi que toute image est fondamentalement un fragment arraché au continuum du monde, un morceau isolé qui porte en lui la trace de la violence de sa séparation.

Le Cadre comme Construction : Organiser l’Espace, Orienter la Lecture, Contraindre la Vision

Le cadre n’est jamais simplement donné comme une évidence naturelle qui s’imposerait d’elle-même, comme si la délimitation de l’image allait de soi et ne posait aucun problème particulier. Il est toujours au contraire activement construit à travers des décisions techniques, esthétiques et idéologiques qui déterminent ses dimensions, son format, sa position, son orientation. Il organise méthodiquement l’espace visible en distribuant les éléments selon des rapports de proximité et de distance, de centralité et de marginalité, de dominance et de subordination. Il oriente autoritairement la lecture de l’image en suggérant des parcours visuels préférentiels, en hiérarchisant les zones d’attention, en créant des points d’attraction et des zones de relâchement. Il impose un rythme spécifique à la perception en alternant des zones denses et des zones vides, des concentrations intenses et des expansions calmes, des accélérations et des ralentissements du regard. Le cadre fonctionne ainsi comme une véritable architecture visuelle qui ne se contente pas de contenir passivement les éléments représentés mais qui structure activement leurs relations, qui détermine comment ils seront perçus, dans quel ordre, avec quelle intensité, selon quelles hiérarchies. Cette dimension constructive du cadre révèle qu’il n’y a jamais de vision naturelle et immédiate du réel : toute vision est toujours déjà médiatisée, organisée, construite par des dispositifs de cadrage qui déterminent ce que nous pouvons voir et comment nous pouvons le voir.

Le Cadrage Serré : Intensité Concentrée, Suffocation, Pression Maximale

Un cadrage serré qui resserre drastiquement l’espace visible autour du sujet central, qui élimine toute marge de respiration, qui remplit le cadre jusqu’à saturation enferme littéralement le sujet dans les limites étroites de l’image, le rapproche physiquement et psychologiquement du spectateur en éliminant toute distance de sécurité, le rend plus dense et plus intense en concentrant toute l’attention visuelle sur lui sans dispersion possible. Cette proximité forcée crée une intensité perceptive et émotionnelle maximale : le sujet devient écrasant, oppressant, impossible à fuir du regard. Mais elle peut aussi générer une suffocation claustrophobique, un sentiment d’étouffement visuel où le manque d’espace libre provoque une anxiété diffuse. Le cadre serré devient ainsi une pression exercée sur le sujet et sur le spectateur, une contrainte qui force la confrontation directe sans possibilité d’échappatoire, qui élimine toute distance confortable et impose une intimité parfois insoutenable. Dans les gros plans cinématographiques (Ingmar Bergman, Carl Theodor Dreyer, les Dardenne), les visages remplissent entièrement l’écran, éliminant tout contexte environnant, toute possibilité de détourner le regard vers autre chose. Cette proximité extrême révèle des détails microscopiques (pores de la peau, tremblements imperceptibles, micros-expressions fugitives) qui seraient invisibles en plan large, mais elle crée aussi un malaise par l’abolition de la distance sociale normale. Le spectateur se trouve forcé dans une intimité excessive avec le visage filmé, contraint de subir sa présence massive sans pouvoir s’échapper. Le cadrage serré expose ainsi le pouvoir coercitif du cadre : il peut forcer le regard à habiter des espaces trop étroits, imposer des proximités inconfortables, créer des pressions visuelles qui deviennent des pressions psychologiques.

Le Cadrage Large : Respiration Spatiale, Dispersion, Distance Contemplative

À l’inverse diamétral du cadrage serré, un cadrage large qui ouvre généreusement l’espace visible bien au-delà des strictes nécessités de la représentation du sujet principal dilue considérablement la présence de celui-ci en le noyant dans un environnement vaste qui relativise son importance, crée une distance physique et psychologique confortable entre le sujet et le spectateur qui peut ainsi maintenir une position de contemplation détachée plutôt que d’immersion forcée, génère une respiration visuelle où le regard peut circuler librement sans être constamment ramené vers un point focal unique. Le cadre large devient ainsi une respiration au sens littéral : il laisse entrer de l’air visuel, de l’espace vide qui permet au regard de se reposer, des marges de liberté où la perception peut vagabonder sans contrainte. Cette ouverture spatiale crée souvent un sentiment de solitude existentielle (le sujet perdu dans l’immensité) ou au contraire de liberté contemplative (l’espace qui invite à l’errance du regard). Dans les paysages de la peinture romantique allemande (Caspar David Friedrich), les figures humaines sont souvent minuscules, perdues dans des étendues naturelles démesurées – montagnes, océans, forêts infinies. Ce cadrage large qui rapetisse l’humain face au sublime naturel crée un sentiment d’écrasement métaphysique mais aussi d’ouverture spirituelle, de connexion cosmique avec l’immensité. Chez Yasujirō Ozu, les plans larges et fixes qui cadrent des intérieurs domestiques avec de vastes zones vides (tatamis, murs nus, espaces intermédiaires) créent une respiration contemplative, un temps suspendu où le regard peut habiter l’espace plutôt que de suivre frénétiquement l’action. Le cadrage large révèle ainsi la capacité du cadre à créer non pas seulement de la concentration mais aussi de la dispersion, non pas seulement de la pression mais aussi du relâchement, non pas seulement de l’enfermement mais aussi de l’ouverture vers l’infini suggéré au-delà des bords visibles.

Le Hors-Champ : Ce qui Existe Sans Être Vu, la Présence Active de l’Invisible

Le hors-champ – cet espace qui se trouve structurellement au-delà des limites du cadre, qui existe nécessairement dès lors qu’un cadre est posé mais qui reste par définition invisible – n’est absolument pas un vide inerte et négligeable, une pure absence qui n’aurait aucune incidence sur l’image visible. C’est au contraire un espace profondément actif qui continue d’exister et d’agir sur le champ visible même s’il ne peut pas être directement perçu. Il contient virtuellement tout ce que l’image ne montre pas mais que le regard peut imaginer, tout ce qui a été exclu par l’opération de cadrage mais qui n’a pas cessé d’exister pour autant, tout ce qui se passe simultanément dans les zones aveugles que le cadre ne couvre pas. Le hors-champ est ainsi une présence invisible mais agissante, une force qui travaille l’image de l’extérieur, qui la hante de ce qu’elle ne montre pas, qui la complète imaginairement en suggérant des prolongements, des continuités, des contextes qui débordent largement ce qui est effectivement visible. Cette dimension active du hors-champ révèle que l’image ne se réduit jamais à ce qu’elle montre explicitement dans les limites de son cadre : elle contient toujours implicitement tout ce qu’elle ne montre pas mais qu’elle suggère, évoque, convoque par le simple fait d’avoir tracé une frontière qui sépare le visible de l’invisible sans pour autant annuler ce dernier. Le hors-champ expose ainsi que toute image est fondamentalement incomplète, fragmentaire, partielle – et que cette incomplétude n’est pas une faiblesse mais au contraire une puissance : celle de faire exister l’invisible par le visible, l’absent par le présent, le non-montré par le montré.

Le Hors-Champ Narratif : Ce qui Continue, se Prolonge, Agit à Distance

Certaines actions cruciales se déroulent délibérément hors du cadre visible, dans les zones aveugles que l’image ne couvre pas, mais leurs effets traversent puissamment le champ visible et y produisent des conséquences parfaitement perceptibles même si leurs causes demeurent invisibles. Un personnage regarde vers le hors-champ avec une expression de terreur : nous ne voyons pas ce qui provoque cette terreur, mais nous la ressentons par contagion émotionnelle. Une main surgit du bord du cadre pour saisir quelque chose : nous ne voyons pas le corps dont cette main provient, mais nous imaginons nécessairement sa présence juste au-delà de la limite visible. Une lumière intense pénètre dans le champ depuis le hors-champ : nous ne voyons pas sa source, mais nous déduisons son existence et sa position par ses effets lumineux sur ce qui est visible. Le hors-champ narratif devient ainsi un prolongement invisible mais actif du visible, une continuité imaginaire qui étend l’espace de l’image bien au-delà de ses limites matérielles, une extension virtuelle qui fait exister tout un univers non-montré mais néanmoins présent. Dans le cinéma d’horreur classique (Val Lewton, Jacques Tourneur), le monstre demeure systématiquement hors-champ pendant la majeure partie du film : nous ne le voyons jamais directement, seulement ses ombres, ses traces, ses victimes, les réactions de terreur qu’il provoque. Cette invisibilité le rend infiniment plus terrifiant que ne le ferait aucune représentation directe : le hors-champ devient le lieu de projection de toutes nos angoisses, que chaque spectateur peuple différemment selon ses propres peurs. Le hors-champ narratif révèle ainsi que ce qui n’est pas montré peut être beaucoup plus puissant, plus suggestif, plus chargé émotionnellement que ce qui est montré – précisément parce qu’il sollicite l’imagination active du spectateur plutôt que de lui imposer une représentation close.

Le Hors-Champ Sonore : Ce qui Surgit Acoustiquement, l’Invisible qui S’entend

Un bruit soudain et inexpliqué qui provient clairement de l’espace hors-champ, une voix off qui parle depuis une position invisible, un souffle inquiétant dont on ne peut localiser la source visuelle. Le son possède cette capacité unique de faire exister sensiblement et concrètement ce qui demeure visuellement invisible, de peupler acoustiquement le hors-champ, de lui donner une consistance perceptive malgré son statut d’absence visuelle. Le hors-champ sonore fonctionne comme une apparition paradoxale : quelque chose se manifeste clairement à la perception (nous l’entendons distinctement) tout en restant soustrait à la vision (nous ne le voyons pas). Cette dissociation entre le visible et l’audible crée une tension perceptive intense : nous savons qu’il y a quelque chose là-bas, juste au-delà de la limite du cadre, quelque chose qui existe réellement puisque nous l’entendons, mais nous ne pouvons pas le voir et donc pas le maîtriser du regard. Le son transforme ainsi le hors-champ d’une zone simplement absente en une zone activement présente par son émission acoustique, d’un vide passif en une présence agissante qui s’impose à l’écoute même si elle se dérobe à la vue. Dans le cinéma de Robert Bresson, les actions importantes se passent souvent hors-champ et nous ne les connaissons que par leurs bruits : des pas qui s’approchent ou s’éloignent, une porte qui claque, un objet qui tombe. Cette primauté du son sur l’image crée une expérience perceptive particulière où l’imagination visuelle est constamment sollicitée pour compléter ce que l’oreille seule perçoit. Le hors-champ sonore révèle ainsi que le cadre ne délimite que le visible mais n’a aucun pouvoir sur l’audible, qui peut librement déborder, envahir, contaminer l’image depuis des zones que le cadre a exclues de la visibilité.

Le Cadre comme Instabilité : Ce qui Déborde, Fuit, Résiste à la Délimitation

Le cadre n’est jamais totalement stable et souverain, jamais capable de contenir définitivement et exhaustivement ce qu’il prétend délimiter. Les formes représentées débordent constamment ses limites, refusent de se laisser enfermer dans les frontières qu’il leur assigne, excèdent l’espace de représentation qui leur était alloué. Les lignes fuient vers le hors-champ plutôt que de se boucler sagement à l’intérieur du visible, suggérant des continuités qui dépassent largement ce que le cadre montre. Les corps sortent partiellement ou totalement du champ visible, se soustraisant à la capture complète que le cadre tentait d’opérer. L’image devient ainsi un espace de tension permanente entre ce qui est contenu (provisoirement, précairement) et ce qui échappe (nécessairement, inévitablement), entre la prétention du cadre à délimiter et maîtriser et la résistance des formes à se laisser totalement enfermer. Cette instabilité fondamentale révèle que le cadre n’est jamais un dispositif de maîtrise totale mais toujours un compromis précaire, une tentative de délimitation qui ne réussit jamais complètement, qui doit constamment négocier avec les forces centrifuges qui poussent les formes vers l’extérieur, vers le hors-champ, vers l’échappée. Le cadre expose ainsi sa propre insuffisance constitutive : il ne peut jamais totalement contenir ce qu’il cadre, ne peut jamais empêcher le débordement, la fuite, l’excès qui le contestent de l’intérieur.

Le Débordement : L’Image qui Dépasse ses Propres Limites, l’Excès qui Révèle l’Insuffisance

Une main qui sort partiellement du cadre, prolongeant un bras visible mais laissant deviner un corps qui s’étend bien au-delà des limites montrées. Un mouvement trop ample, trop énergique qui excède l’espace disponible dans le cadre et doit donc se poursuivre nécessairement dans le hors-champ invisible. Une lumière éblouissante qui déborde littéralement du cadre, qui sature l’image au point de faire disparaître les contours qui la délimitaient, qui consume les frontières dans son rayonnement excessif. Ces débordements multiples révèlent tous, chacun à leur manière, l’insuffisance constitutive du cadre : celui-ci n’est jamais assez grand, jamais assez englobant pour contenir totalement ce qu’il prétend montrer, toujours trop étroit face à l’excès du réel ou du geste ou de la lumière qui le traverse et le dépasse. Le débordement expose que le cadre est une tentative toujours partiellement ratée de délimitation, un effort de maîtrise qui ne réussit jamais totalement parce que ce qu’il cherche à contenir résiste, excède, outrepasse les frontières qu’on lui assigne. Dans les peintures baroques (Rubens, Le Caravage, Tiepolo), les compositions débordent systématiquement de vitalité : les corps se tordent en diagonales dynamiques qui refusent de s’inscrire sagement dans les limites du tableau, les draperies tourbillonnent en volutes excessives qui semblent vouloir sortir du cadre, les lumières éclatent en rayonnements qui dissolvent les contours. Ce débordement baroque affirme que la vie, le mouvement, l’énergie ne peuvent jamais être totalement contenus dans un cadre, qu’ils excèdent nécessairement toute tentative de délimitation. Le débordement révèle ainsi que le cadre, loin d’être un dispositif de maîtrise totale, est au contraire le lieu d’une lutte permanente entre la volonté de contenir et la force de ce qui résiste à être contenu.

La Fuite : L’Image qui S’échappe, le Sujet qui Refuse d’être Capturé

Parfois, le cadre ne parvient tout simplement pas à retenir la forme qu’il était censé délimiter et présenter. Le sujet glisse progressivement vers le bord puis franchit la limite et disparaît dans le hors-champ, échappant définitivement à la capture visuelle. Il fuit activement le cadre qui tentait de le maîtriser, refusant de demeurer sagement à l’intérieur des frontières assignées, préférant l’invisibilité du hors-champ à la visibilité contrainte du champ. Cette fuite transforme radicalement le statut du cadre : de dispositif de présentation qui rendrait visible ce qu’il contient, il devient tentative désespérée et finalement vaine de retenir ce qui s’échappe, effort de capture qui échoue face à la mobilité de ce qu’il voulait fixer. Le cadre devient ainsi une tentative au sens juridique : un essai qui peut réussir ou échouer, un effort dont le résultat n’est jamais garanti d’avance, une opération précaire qui dépend de la docilité ou de la résistance de ce qu’elle cherche à capturer. Dans les photographies de rue (Cartier-Bresson, Garry Winogrand, William Klein), les sujets sont constamment en train d’entrer dans le cadre ou d’en sortir, capturés dans un moment transitoire où leur présence dans l’image est éphémère et incertaine. Cette fugacité révèle que le cadre photographique n’a qu’une prise temporaire et fragile sur le réel mobile : le moindre instant avant ou après le déclenchement, le sujet aurait été ailleurs, hors-champ, invisible. Le cadre photographique expose ainsi sa propre précarité temporelle : il ne capture jamais définitivement mais seulement momentanément, il ne maîtrise jamais totalement mais seulement provisoirement. La fuite révèle que le pouvoir du cadre est toujours contesté, toujours menacé par la mobilité de ce qu’il cherche à immobiliser, toujours susceptible d’échouer face à ce qui refuse de se laisser capturer.

Le Cadre comme Vérité de l’Image – Décision, Exclusion, Ouverture Paradoxale

Le cadre n’est pas un simple contour décoratif ou technique qui viendrait s’ajouter accessoirement à une image qui existerait indépendamment de lui ; c’est au contraire une décision constitutive qui produit l’image comme telle en la délimitant, en la séparant du continuum indifférencié du réel, en la constituant comme fragment autonome digne d’attention. Il révèle que toute image est fondamentalement un choix plutôt qu’une donnée naturelle, une exclusion nécessaire plutôt qu’une inclusion totale, une orientation autoritaire du regard plutôt qu’une vision neutre et libre. Le cadre est la force qui organise souverainement le visible en décidant ce qui peut apparaître et ce qui doit rester invisible, qui peut entrer dans le champ de la représentation et qui doit demeurer dans les ténèbres du hors-champ. Mais paradoxalement, en délimitant strictement ce qui est montré, le cadre laisse aussi nécessairement deviner ce qui ne l’est pas, ouvre imaginairement vers l’invisible qu’il a exclu mais qu’il rend ainsi présent comme absence active, comme hors-champ qui hante le champ visible. Dans le cadre, l’image trouve simultanément sa limite – cette frontière qui l’arrête, qui la sépare du reste, qui la constitue comme fragment fini et délimité – et son ouverture paradoxale – cette suggestion d’un au-delà, d’une continuité, d’un monde qui s’étend infiniment au-delà de ce que le cadre montre. Le cadre révèle ainsi la vérité profonde de toute image : elle n’est jamais une totalité close sur elle-même mais toujours un fragment qui porte en lui la trace de ce dont il a été séparé, elle n’est jamais une présence pleine mais toujours une présence hantée par toutes les absences qu’elle a dû produire pour exister, elle n’est jamais une vision totale mais toujours une vision partielle qui suggère, appelle, convoque imaginairement tout ce qu’elle ne montre pas. Cette leçon du cadre est aussi une leçon politique : elle nous rappelle que toute image nous montre le monde selon une certaine perspective qui en exclut nécessairement d’autres, selon un certain angle qui en rend d’autres invisibles, selon un certain choix qui en rend d’autres impossibles – et qu’il nous appartient de rester vigilants face à ces exclusions, de nous demander constamment ce qui a été laissé hors-champ, ce qui a été rendu invisible par l’opération de cadrage, quelles voix, quels corps, quelles perspectives ont été exclues de la représentation pour que celle-ci puisse exister sous cette forme-ci plutôt qu’une autre.

Festival de Cannes 2021 #1 : Ouistreham, Tout s’est bien passé, Rehana Maryam Noor

Comme à son habitude, la rédaction du Magduciné est bien présente au Festival de Cannes. L’année 2021 ne déroge pas à la règle, avec ses multiples surprises et autres découvertes. Premier tour d’horizon avec entre autres Ouistreham d’Emmanuel Carrère ou même Tout s’est bien passé de François Ozon.

Ouistreham de Emmanuel Carrère (Quinzaine des réalisateurs)

En adaptant le roman de Florence Aubenas, Emmanuel Carrère retrace le parcours d’une écrivaine, qui sans dévoiler sa réelle identité à ses collègues d’infortune, s’immisce dans le quotidien de femmes de ménage. Usée par une société qui se délite, par des inégalités qui s’accentuent, Ouistreham porte un beau regard social sur une France des invisibles. Le récit, amené finement, qui s’empare de son sujet sans jamais oublier de portraitiser avec bienveillance ses protagonistes prolétaires, ne tombe jamais dans l’exercice de style vaniteux. Ce mensonge initial, celui d’une écrivaine qui essaye de comprendre la souffrance des plus faibles en leur cachant ses propres intentions premières, ressemblant à de la bonne conscience bourgeoise qu’on pourrait facilement mettre en abîme avec celle du spectateur quand il regarde ce genre de films, n’est finalement pas un poids mais au contraire une piste idéalement utilisée. Certes, Juliette Binoche est de tous les instants, personnage principal de l’œuvre, mais cette dernière fait parler les autres et rend visibles ceux qui ne le sont pas habituellement. Que cela soit dans sa démarche humaine (l’amitié entre les uns et les autres, la quête d’avenir et d’identité) ou son approche semi documentaire (la reconstitution du quotidien professionnel précaire), le film ne surprend malheureusement jamais, suivant alors un schéma assez didactique. Cependant, il est difficile d’enlever à Emmanuel Carrère l’émotion qui se dégage de son œuvre sincère. Une belle entrée en matière dans cette Quinzaine des réalisateurs 2021. 

Sébastien Guilhermet

 

The Story of Film : A New Generation de Mark Cousins (Séances Spéciales)

The Story of Film : A New Generation aura été le tout premier film projeté à Cannes pour cette édition 2021 du festival. Avant même la séance d’ouverture et la projection d’Annette de Leos Carax, le documentariste Mark Cousins propose un film idéal pour « pré-ouvrir »le plus grand festival de cinéma au monde. The Story of Film est un documentaire de 2h40 qui pose une question simple : comment la décennie qui vient de s’achever aura-t-elle marqué l’histoire du cinéma ? Immense montage de séquences issues des films les plus marquants des années 2010, le réalisateur questionne d’abord la façon dont ces œuvres ont « étendu le langage cinématographique », à travers des analyses de plans, de cadrages, de renversements de codes de genres, etc. Puis, le documentaire pose la question du regard : à travers ces mutations de la façon de filmer et de raconter des histoires, qu’apprend-on de nous-mêmes et de notre époque ? Sans jamais vraiment répondre de manière tranchée, Mark Cousins propose des pistes qui rappellent à quel point le cinéma est intimement lié aux questions sociales, politiques et de représentation. Le documentaire n’est pas exempt de reproches, trop long, inégal en termes de pure qualité d’analyse, parfois timoré dans son propos et peu original, et construit de façon trop didactique. Un film certes académique mais qui aura tout de même le mérite de s’interroger sur l’extrême contemporain, sur l’héritage du passé et celui que ces années 2010 laisseront elles-mêmes. The Story of Film : A New Generation transpire la passion et l’éclectisme, dans une vue panoramique appréciable à défaut d’être révolutionnaire.

Jules Chambry

Rehana Maryam Noor de Abdullah Mohammad Saad (Un Certain Regard)

Premier film bangladais de l’histoire du Festival de Cannes, Rehana Maryam Noor, réalisé par Abdullah Mohammad Saad, lance la sélection Un Certain Regard avec fracas – quelques heures avant l’ouverture officielle par le très attendu Onoda. Film à la fois intimiste et brutal, il raconte l’histoire d’une mère et de sa fille, toutes deux victimes (directes ou indirectes) de harcèlement, l’une au travail et l’autre à l’école. Ces deux femmes, malgré la différence de génération, sont animées par la même volonté de se battre et de répondre aux comportement toxiques et injustes qui les entourent. Le problème, c’est que la société qui est la leur n’en fait jamais des victimes, mais des accusatrices qui feraient mieux de se taire et s’excuser plutôt que de prendre la parole. Dans un écrin bleuté d’une froideur carcérale, Rehana Maryam Noor saisit par son atmosphère assourdissante, ses gros plans à la caméra-épaule tremblants, ses couloirs floutés à l’arrière-plan suffocants, mais surtout par le jeu de ses deux actrices absolument poignantes. Que faire dans une telle situation : parler, se révolter et mettre en péril son confort professionnel et familial ? ou bien se résigner, accepter les conventions où chacun doit rester à sa place, troquant ses idéaux contre un moment de répit ? Si le film tire parfois en longueur, et que la mise en scène s’avère répétitive, l’intelligence dans l’écriture des personnages permet au film de ne jamais évacuer les difficultés, laissant s’enfoncer les personnages dans leurs positions comme leurs contradictions. Et ce, tout en nous faisant nous rendre compte, à nous spectateurs occidentaux, que les problèmes de harcèlement et d’impunité dans le milieu professionnel (ou plus généralement dans la sphère publique) sont malheureusement les mêmes partout. Mais heureusement, il en va de même de l’envie de changer notre regard sur ceux-ci.

Jules Chambry

 

Tout s’est bien passé de François Ozon (Compétition)

François Ozon est un cinéaste qui aime intégrer dans ses films la notion d’identité, la souffrance d’un passé destructeur et le libre arbitraire lié au corps. Dans Tout s’est bien passé, dans un registre plus doux et moins viscéral, il parle de vie et de mort. Un père, âgé, victime d’un AVC et qui n’est plus autonome, demande à sa fille de l’aider à mourir. On reconnait la fluidité du cadre du cinéaste, son amour habituel pour ses personnages et leurs failles, puis sa capacité à diriger avec perfection ses acteurs, notamment l’excellente Sophie Marceau, toute en délicatesse et en tension. Derrière un récit qui se tient, qui mêle les affres familiales d’un côté, et le poids des choix individuels de l’autre, Tout s’est bien passé agence sa mélodie avec simplicité et préfère la description des émotions et des intentions plutôt que de décrypter de manière organique une situation délétère. Différent de films comme The Father ou même Amour, ici est posée la question du choix de vivre ou de mourir, d’écouter et non pas juger les envies du patient et d’un homme qui sait oui ou non s’il se reconnaît encore. De ce fait, même si l’on sent le cinéaste habité par son sujet, voulant faire preuve d’une distance justement amenée, pour laisser le chant libre aux dérives de ses personnages par le biais de quelques traits d’humour souvent cyniques et bien trouvés, on se retrouve nous spectateurs devant un film peu rigoureux et statique qui manque d’éclairs de génie pour happer. Sobre, Tout s’est bien passé traite de l’euthanasie avec conviction mais son emballage conventionnel et sa méthode programmatique dessert le souffle romanesque de l’oeuvre. Un rendez-vous presque manqué. 

Sébastien Guilhermet