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Still Life de Jia Zhangke : drames humains et destructions matérielles

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Présenté à Venise en 2006, Still Life est reparti avec un Lion d’Or. Jia Zhangke a reçu cette récompense des mains de la présidente de la 63e édition de la Mostra, Catherine Deneuve. Le film, qui résonne comme un documentaire autour de la construction du barrage des Trois Gorges, est une fiction ancrée dans le réel. Une fiction autour de l’argent roi où s’écrivent deux destinées qui ne se croisent jamais. Deux histoires d’amour contrariées qui s’étiolent en même temps que des villages menacent d’être submergés et des bâtiments sont détruits à l’écran. Une histoire de la Chine autant qu’une fiction sans illusion sur l’amour.

Illusions perdues

Dans les toutes premières images du film, un des héros, San Ming assiste à une illusion dans laquelle un homme transforme une devise monétaire en une autre. Après cela, on lui demande de payer pour le non-spectacle auquel il vient d’assister. L’argent se présente ici comme un roi au milieu des ruines. En effet, à Fengjie, le Barrage des trois Gorges a englouti une partie du territoire. Celui où vivait sa femme et sa fille n’est plus. Et San Ming a payé pour s’y rendre et espérer les retrouver après seize années sans nouvelle. Autour de cette recherche, Jia Zhangke construit également un décor, il y a toujours un mouvement, même quand l’intrigue patine, dans le cadre. Si les personnages sont voués à stagner, les éléments bougent autour d’eux, se transforment. Pour exemple, une magnifique scène d’illumination d’un pont au cœur d’une soirée de torpeur vient s’inscrire au cœur du film, entre les deux arcs narratifs. Plus tard, avec  A touch of sin (2013), le réalisateur chinois n’aura de cesse de mêler les intrigues autour d’un lieu sans jamais vraiment les faire se rejoindre. En effet, dans Still Life, deux histoires sont racontées au cours du film sans que les deux personnages n’entrent en contact. Pourtant, leurs histoires d’amour contrariées tout comme leur voyage sur un bateau où chante un enfant, résonnent fortement entre elles. Jia Zhangke imprime un rythme particulier, presque lancinant, à son film, constamment incrusté de poussière, comme cloué au sol. Pourtant, quelques échappées existent à l’image d’une ruine, presque irréelle, qui prend son envol. L’espoir n’est pas loin, comme avec ce pont déjà évoqué synonyme d’un ailleurs à rejoindre. Cependant, nos personnages cherchent des êtres qui leur échapperont tout de même, ils sont aussi perdus dans une modernité grimpante et imposée. Ils ne reconnaissent plus rien et personne ne les attend. Pourtant, ils construisent des relations et s’ancrent dans le monde qui les entourent.

Humanité

Jia Zhangke construit un mélodrame dans lequel, et ce dès la première scène, l’humanité a toute sa place. Il observe des visages, des corps, des travailleurs avec une grande minutie, sans en faire des personnages principaux. Il ne se contente pas de raconter une histoire, il parle aussi de son pays et de ses hommes. San Ming accepte un travail arasant et se rapproche ainsi de quelques hommes. On le voit alors travailler dans cette chaleur présente en permanente et les corps sont révélés dans la souffrance et la solidarité. Shen Hong, quant à elle, recherche plutôt un patron, mais elle va passer une soirée avec le seul ami qu’il lui reste dans ce lieu où elle n’existe plus vraiment. Ce sont donc des histoires qui se déconstruisent et se construisent sous nos yeux. Certaines relations commencent quand d’autres s’achèvent un peu brutalement (alors qu’elles sont pourtant en pause depuis de nombreuses années). Au milieu de ces moments, le réalisateur explore tout un tas de sujets, dans la moiteur de son décor cartographié avec une précision impressionnante : les déplacés, l’intégration d’un étranger au sein d’une communauté notamment. La photographie est magnifique, les plans d’une grande minutie, offrant toujours aux images de multiples lectures et au regard plusieurs angles d’attaque.

Tout les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Porté par un scénario aux contours et aux enjeux très cadrés, Still Life est une nature morte (c’est ainsi que l’on peut traduite le titre du film) dont le mouvement constant est une destruction et qui est le reflet d’une société où le profit laisse les hommes sur le carreau. Shen Hong et San Ming sont les protagonistes et les témoins de cette lente descente aux enfers de toute une population expropriée et exploitée. Au demeurant, ils tentent de renouer des relations fragiles et incomplètes et en construisent d’autres que les territoires rendent éphémères dans la durée de l’échange mais que l’humanité rend persistante dans les mémoires. Des pièces de monnaie (encore l’argent!) à l’effigie des terres de chacun deviennent le symbole de cette durabilité des sentiments tout en dévoilant la beauté des paysages que chacun habite. S’ils n’habitent pas le monde de la même façon, ces hommes parviennent à cohabiter dans un temps court, liés dans la galère. Ils rêvent même d’un ailleurs qui se révèle, dans les mots au moins, pire que ce qu’ils endurent déjà. Tous ces enjeux, l’originalité avec laquelle le propos est traité sans grands effets, en font une œuvre passionnante, qui marque et frappe fort. Les personnages eux-mêmes deviennent  des natures mortes à l’horizon bouché (aperçu à travers les trous dans les murs qui ne débouchent sur rien). Le réalisateur opère des mouvements de va-et-vient pour deux personnages qui font écho à tout son cinéma qui traverse les siècles et les époques pour raconter un monde et des êtres sans cesse piégés.

Still Life : Bande annonce

Jour de colère, de Carl Theodor Dreyer, sort en DVD chez Potemkine et MK2

Les éditions Potemkine et MK2 nous offrent le plaisir de pouvoir revoir Jour de colère (appelé parfois aussi Dies Irae), un des plus grands films du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer, dans une édition qui, hélas, n’est pas toujours à la hauteur du chef d’œuvre présenté.

La carrière du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer compte relativement peu de longs métrages, mais ceux-ci ont marqué l’histoire cinématographique. Depuis l’esthétique fantastico-onirique de Vampyr jusqu’aux sommets de charité chrétienne de La Parole, le cinéaste a influencé des générations de réalisateurs en créant de véritables chocs visuels.
Le premier film parlant de Dreyer, Vampyr, est un échec commercial, au point que le cinéaste n’est pas sûr de poursuivre sa carrière dans le septième art. Il faudra une bonne dizaine d’années pour aboutir à Dies Irae / Jour de colère, sorti en 1943, adaptation d’une pièce de théâtre d’Hans Wiers-Jenssen.
Il est possible d’affirmer que Jour de colère est la première partie d’un diptyque poursuivi, douze ans plus tard, avec le sublissime La Parole (Ordet), deux films consacrés à la religion. Le christianisme y est alors présenté sous deux aspects : d’un côté sous la forme de l’interprétation rigoriste d’une loi pour laquelle tout le monde est un pécheur ; de l’autre côté, sous la forme d’une exaltation de la charité, de l’amour chrétien individuel et intériorisé.
Sous la forme Dies Irae, l’expression « Jour de colère » renvoie à l’apocalypse, mais aussi à un texte mis en musique au Moyen Âge. On retrouve aussi ce texte dans la messe des morts (voir le Requiem, qu’il soit de Mozart ou de Verdi, par exemple). Par sa thématique, ce texte est donc directement relié au thème de la mort, et ce thème sera fortement présent dans le film.

Jour de colère nous renvoie en 1623 dans un monde protestant très étriqué. Un pasteur, Absalon, est chargé de retrouvé Marte, une femme accusée de sorcellerie parce qu’elle prépare des décoctions à base de plante afin de soulager les maux des personnes autour d’elle. La vieille femme est finalement retrouvée et torturée jusqu’à ce qu’elle avoue tout ce qu’on veut lui faire dire, à savoir qu’elle aurait pactisé avec le diable, etc. Mais elle a aussi d’autres choses à dire, concernant le pasteur Absalon lui-même…
En effet, Absalon est marié, en secondes noces, avec une femme bien plus jeune que lui, Anne. Ce qui n’est pas du goût de la mère du pasteur, vieille femme acariâtre qui voit cette union d’un fort mauvais œil. Or, lorsque arrive Martin, le fils d’Absalon, Anne, coincée dans ce mariage forcé, ne peut s’empêcher d’en tomber amoureuse.
Le film de Dreyer prend alors des allures de tragédie. Comme dans les tragédies classiques, le personnage principal est écartelé entre sa passion amoureuse et son respect de la morale ; après tout, Anne est dans une situation à peu près similaire à celle de Phèdre dans la pièce de Racine. Sauf qu’ici, la morale est imposée brutalement par un groupe de personnages froids et insensibles qui ne songent qu’à appliquer à la lettre une loi aveugle.
Jour de colère est un film marqué par la mort. La mort de différents personnages, mais aussi la morbidité de cette morale qui trouve sa satisfaction dans la souffrance des autres. Les docteurs de la loi sont tous habillés de noir, dans des vêtements étriqués, fermés. Leurs visages sont inexpressifs, comme si les émotions leur étaient étrangères.
Même la nature est marquée par la mort : dans un paysage magnifiquement bucolique passe soudain une charrette chargée du bois pour alimenter le bûcher de Marte…
Dreyer joue sur les contraste : face à une rigueur mortifère et sombre, Anne illumine l’écran de sa présence et de son regard. Les jeux de lumière font que les regards sont immédiatement attirés sur elle. Et le contraste sera encore plus flagrant lorsqu’elle vivra son amour avec Martin : cheveux partiellement relâchés, tenue plus claire, moins stricte, moins étriquée, sourire aux lèvres…
Il n’y a aucune hésitation : pour Dreyer, Anne est du côté de la vie, de la nature, des sentiments. Mais Jour de colère, c’est aussi un film sur la domination : domination masculine contre-nature, domination d’une intolérance morale et religieuse qui écrase tout ce qui ne se plie pas à ses lois, etc. Et Anne, femme mal mariée, épouse adultère, fille de sorcière, femme trop jeune et trop belle, cumule tout ce que les gardiens de l’ordre moral réprouvent.

Visuellement, Jour de colère est une splendeur. Il est évident que Dreyer s’est inspiré des tableaux des maîtres flamands, mais aussi de l’esthétique typiquement protestante, avec ces murs nus, dénués de la moindre décoration, symboles d’une vie où l’on doit étouffer ses sentiments.
Aussi splendide soit-elle, cette esthétique ne cherche jamais à prendre le pas sur ce qui est raconté ou sur les sentiments qui se dégagent de l’œuvre. Chez Dreyer, l’image se met au service de l’histoire. Une histoire forte et tragique.

Compléments de programme

Justement, concernant les images, on peut regretter que la qualité visuelle de la présente copie ne soit pas supérieure. Face à un film où le travail esthétique est aussi important, on était en droit d’attendre mieux.
Le film de Dreyer est accompagné de trois compléments de programme.
Dans l’un d’eux, Gaspar Noé (autre cinéaste pour lequel l’esthétique a une importance primordiale) parle de son attachement à l’œuvre de Carl Theodor Dreyer. C’est plutôt sympathique, mais anecdotique.
Dans un autre complément de programme, le cinéaste lui-même, Carl Theodor Dreyer, parle, trop brièvement hélas, de son film.
Le bonus le plus intéressant, de très loin, est l’analyse du film par Patrick Zeyen. Le critique et cinéaste replace Jour de colère au sein de la filmographie de Dreyer, établit des rapports avec Ordet pour l’aspect religieux, avec La Passion de Jeanne d’Arc et Gertrud pour les portraits de femmes délaissées. Patrick Zeyen fait aussi une analyse rigoureuse et passionnante de l’esthétique du film et des contrastes entre noir et blanc. Finalement, il qualifie Jour de colère de « film le plus maîtrisé » de Carl Theodor Dreyer.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 94 minutes
Noir et blanc
Format de l’image : 1.33
Son Dolby Digital dual mono
Version originale danoise
Sous-titres français
Compléments de programme :
Analyse de Patrick Zeyen, cinéaste et écrivain (20 minutes)
Carl Theodor Dreyer par le de son film (3 minutes)
Entretien avec Gaspar Noé (10 minutes)

Le Bal des folles : le féminin sous le regard de Mélanie Laurent

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Trois ans après Galveston, Mélanie Laurent remet sa casquette de réalisatrice pour Le Bal des folles, une adaptation qui ne sera pas visible en salles mais directement sur la plateforme d’Amazon Prime. Dommage car cette fresque ambitieuse aurait mérité un déploiement sur grand écran.

Nous sommes éternelles

Après avoir fait sensation sur Netflix dans le film d’Alexandre Aja, Oxygène, Mélanie Laurent est de nouveau visible sur les plateformes de streaming. En effet, son film, Le Bal des folles, est actuellement disponible sur Amazon Prime. Il ne sortira donc pas en salles. Pour Mélanie Laurent, ce n’est pas un problème, au contraire :  » […] ma grande frustration ça aurait été de ne le sortir que dans quelques salles et uniquement en France. Alors que là, je le sors dans 240 pays, le même jour, à la même heure. Et ce film-là, avec cette histoire-là, ce message-là, j’ai une envie qu’il voyage et une envie d’aller me confronter à d’autres cultures «  (interview donnée à LCI). Mais l’intérêt du Bal des folles n’est pas seulement dans cette sortie en ligne, il réside surtout dans l’ambition de cette fresque d’époque, centrée sur une histoire de femmes. En effet, Mélanie Laurent avait les moyens et ça se voit. On entre véritablement dans l’hôpital de la Salpêtrière, aux côtés de ces femmes jugées folles ou hystériques au profit d’expériences médicales douteuses. Mélanie Laurent décide de suivre le destin de l’une d’entre elles, Eugénie. C’est également le personnage star du roman de Victoria Mas du même titre dont Mélanie Laurent s’est inspirée pour son long métrage.

Corps

Eugénie est une aristocrate, son profil dénote carrément avec celui de ses partenaires de dortoir. Cette femme très libre en apparence est sous le joug de sa famille en réalité. Ils décident de la faire interner car cette dernière prétend communiquer avec les esprits. Tout le long du film, Mélanie Laurent ne décide pas si oui ou non Eugénie dit la vérité, il est surtout question de voir que sa folie supposée n’est qu’un prétexte à un enfermement abusif. En effet, sous la houlette du professeur Charcot, des femmes étaient enfermées, jugées hystériques, et soumises à des expériences sans fondement médical solide. Les traitements et séance de simulations de crises laissaient des stigmates irréversibles aux corps. C’est d’ailleurs de corps qu’il est question dans Le Bal des folles. Mélanie Laurent montre en effet la manière dont les hommes partaient à l’assaut du corps des femmes : par l’enfermement, par les expériences, mais aussi par les agressions sexuelles dont certaines étaient victimes. C’est tout cela, en s’infiltrant au cœur du dortoir et du quotidien de ces femmes, que raconte la réalisatrice. Son film bénéficie d’un casting de choix : Lou de Laâge, toujours très à l’aise dans ses rôles, Emmanuelle Bercot, terrifiante à souhait, Benjamin Voisin, Cédric Khan ou encore Grégoire Bonnet dans le rôle d’un Charcot plus effacé. En effet, si Augustine mettait en avant la figure ambiguë de Charcot avec Vincent Lindon dans le rôle titre, Mélanie Laurent ne s’intéresse qu’au point de vue des femmes soumises à l’enfermement.

Lumière

Il ne s’agit pas pour elle d’explorer la face sombre de cette masculinité féroce, mais bien d‘illuminer le destin tragique de ces « folles » malgré elles. Tous les personnages secondaires féminins ont donc une forte personnalité, qui se révèle de plans en plans et leur destin est étroitement lié à celui d’un monde qui les rabaisse en permanence. Le casting féminin est ainsi flamboyant, « éternel » comme dans les mots d’Eugénie. Même la figure un temps austère de Geneviève, l’infirmière en chef (jouée par Mélanie Laurent elle-même), va sans cesse vers la lumière. Le point d’orgue du film étant ce fameux bal des folles (qui a réellement existé, au contraire du personnage d’Eugénie, fictionnel) où les femmes étaient, sous couvert d’une soirée enchantée, exhibées au monde telles des animaux de foire. Déguisées, montrées, jetées en pâture, elles n’avaient d’autre choix que d’entrer dans un jeu social pipé d’avance dans lequel les dominants étaient du côté des hommes. C’est ce moment que la réalisatrice prépare tout son film durant. Là encore, c’est par le corps qu’elle filme cet instant fort, qui est aussi une acmé puissante dans le déroulé du film. Au final si le film de Mélanie Laurent reste d’un fort classicisme, il est aussi une respiration bienvenue dans cette histoire très sombre du féminin avec des femmes fortes et montrées comme libres malgré tout. Car si Eugénie voit des esprits, cette question n’est pas tranchée, elle fait en tout cas preuve d’esprit pour ne pas se laisser broyer par cet enfermement injustifié. Et c’est sa voix qui s’élève dans quelques mots très touchants, emplis d’une sororité rayonnante, qui vient nous le rappeler lorsque le film se termine.

Cette histoire hors normes et révoltante a déjà inspiré la romancière Victoria Mas, les réalisatrices Mélanie Laurent et Alice Winocour et devrait bientôt être de nouveau racontée par Arnaud des Pallières. Quant au professeur Charcot, plus connu pour ses avancées neurologiques, il est ici montré sous sa vérité nue et cruelle. C’est aussi cela, la force du cinéma. Mélanie Laurent prépare déjà une nouvelle adaptation, The Nightingale (roman de Kristin Hannah), l’histoire de deux sœurs en pleine Seconde Guerre mondiale. Le nouveau ton de sa carrière de réalisatrice semble ainsi donné.

Le Bal des folles : Bande annonce

Le Bal des folles : Fiche technique

Synopsis : L’histoire d’Eugénie, une jeune fille lumineuse et passionnée à la fin du 19è siècle. Eugénie a un don unique : elle entend et voit les morts. Quand sa famille découvre son secret, elle est emmenée par son père et son frère dans la clinique neurologique de La Salpêtrière sans possibilité d’échapper à son destin. Cette clinique, dirigée par l’éminent professeur Charcot, l’un des pionniers de la neurologie et de la psychiatrie, accueille des femmes diagnostiquées hystériques, folles, épileptiques et tout autre type de maladies physiques et mentales. Le chemin d’Eugénie va alors rencontrer celui de Geneviève, une infirmière de l’unité neurologique dont la vie passe sous ses yeux sans qu’elle ne la vive vraiment. Leur rencontre va changer leurs destins à jamais alors qu’elles se préparent à assister au fameux « Bal des folles » organisé tous les ans par le Professeur Charcot au sein de la clinique.

Réalisation : Mélanie Laurent
Scénario : Mélanie Laurent, Christophe Deslandes, d’après l’œuvre de Victoria Mas
Interprètes : Lou de Laâge, Mélanie Laurent, César Domboy, Benjamin Voisin, Emmanuelle Bercot,  Cédric Kahn, Coralie Russier, Grégoire Bonnet, André Macon, Alice Barnole
Photographie : Nicolas Karakastanis
Montage : Anny Danché
Producteurs : Alain Goldman, Axelle Boucai Fabrice Lambot
Sociétés de production :  Légende Films, Amazon
Distributeur : Amazon Prime Vidéo
Durée : 122 minutes
Genre : Drame historique
Date de sortie : 17 septembre 2021 sur Amazon Prime

Falaises, d’Olivier Adam : au bord de la mère

Quatrième roman d’Olivier Adam, Falaises est une plongée dans l’intimité d’un écrivain à partir des souvenirs évoqués par les falaises d’Etretat. Un roman bref mais dense, et un travail remarquable sur l’écriture.

Olivier Adam est sans aucun doute un des écrivains français majeurs actuellement. Auteur de romans, de nouvelles et d’oeuvres de jeunesse, scénariste, il s’est fait connaître dès son premier roman, Je vais bien, ne t’en fais pas, paru en l’an 2000. Il a également obtenu de nombreuses récompenses, dont le Prix Goncourt de la nouvelle pour le recueil Passer l’hiver, en 2004.
Paru en 2005, Falaises est son quatrième roman. L’oeuvre se déroule en une nuit. Dans sa chambre d’hôtel, Olivier regarde les falaises d’Etretat illuminées pour la nuit. Les mêmes falaises d’où sa mère a sauté pour se suicider, lorsqu’Olivier n’était qu’un gamin. Des falaises symboles d’un équilibre précaire, entre lumière et ombre, entre la stabilité du sol et la dangerosité du vide. Un équilibre dans lequel se retrouve le narrateur s’interrogeant sur son passé.
Le souvenir du suicide maternel va déclencher toute un tsunami mémoriel chez l’écrivain. Olivier passera toute la nuit à se souvenir de ceux qu’il a perdus : sa mère, suicidée ; son copain de lycée, suicidé ; son frère, parti en donnant de moins en moins de nouvelles, jusqu’à disparaître complètement. Tous ces personnages vont sortir des sables de la mémoire, surgir de l’ombre comme les falaises qui se détachent de la nuit.

Il y a donc la catastrophe initiale.
Le suicide d’une mère qui, à peine sortie de six mois d’internement (pour s’être volontairement brûlé la main avec son fer à repasser), se jette du haut d’une falaise. Et c’est autour de ce deuil qui n’est jamais fait que se construit le roman. Une mort qui laisse un vide, un gouffre gigantesque où tout s’enfonce, tout disparaît. Y compris les émotions du narrateur : après le traumatisme de la mort maternelle, le narrateur semble traverser les événements sans les vivre pleinement, comme s’il était un témoin de sa propre vie. Ce qui entraînera Olivier à se poser des questions sur ses rapports aux autres, sur l’existence, ou non, d’un lien avec ses proches :

« Si la vie n’est rien d’autre que ce fil ténu qui nous rattache les uns aux autres, le mien était définitivement déficient, fragile et glissant, comme rongé par le sel ».

Le contenu du roman est constitué de souvenirs qu’Olivier fait resurgir lors d’une nuit passée au bord des falaises d’Etretat. Des souvenirs qui arrivent de façon désordonnée, en vrac, mais tournent finalement toujours autour de cette mort maternelle.
Une mort, comme une plaie non refermée. Une mère qu’il revoit partout, qu’il suit même dans la rue. Une mère dont il doutera toujours de la disparition.
Et après cette mère, d’autres souvenirs surgiront. Ils dessineront une enfance, une adolescence, une jeunesse marquée par les morts. Par les personnages qui, comme Lorette, comme Lea, vont s’effacer progressivement. Dont l’image va s’évanouir, replonger dans l’ombre d’où ils venaient juste de sortir.
Ce sont ces personnages auxquels le narrateur, Olivier, s’est attaché au fil de sa vie comme à des bouées de sauvetage, mais des bouées qui vont se défausser et disparaître, chacune de son côté. Un grand frère qui deviendra marin au long cours et se présentera à terre de moins en moins souvent, avant de ne plus donner signe de vie. Un copain de lycée, compagnon de beuveries et d’orgies adolescentes, qui se suicide face à son père. Une petite amie qui finira en institution psychiatrique.

Falaises n’est pas un roman narratif, dans le sens que le roman d’Olivier Adam ne raconte pas, de façon structurée, la vie de son narrateur. Falaises est un roman d’émotions. Ce sont les émotions qui affluent, dans le désordre, au rythme de ces vagues de souvenirs et, par petites touches, d’une façon que l’on pourrait qualifier d’impressionniste, dessine le portrait psychologique d’un homme au bord du gouffre.
Falaises possède une écriture sobre. Pas de phrases difficiles, pas de vocabulaire compliqué. Mais une écriture que l’on pourrait qualifier d’immersive :  les nombreuses énumérations dessinent des lieux, font revivre des époques. Avec tout cela, Olivier Adam ne reconstitue pas un monde, mais favorise les impressions, les émotions. Olivier Adam façonne, cisèle une écriture fuyante, insaisissable, comme les souvenirs eux-mêmes. Une écriture de moments qui passent rapidement dans la lumière avant de retourner dans l’ombre.

Tout s’est bien passé : le nouveau film de François Ozon

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François Ozon est un réalisateur prolifique. Ses œuvres sont donc parfois ratées, comme c’est le cas de Tout s’est bien passé. Dommage car cette adaptation du livre éponyme d’Emmanuèle Bernheim, publié en 2013 et dans lequel elle raconte comment elle a aidé son père à mourir, aurait pu être un grand film sur la fin de vie. En salles dès le 22 septembre.

Erreur de casting

François Ozon connaissait bien Emmanuèle Bernheim, elle fût d’ailleurs la scénariste de plusieurs de ses films. Leur collaboration  est née avec le subtil Sous le sable. Comment donc Tout s’est bien passé peut-elle être une œuvre aussi caricaturale ? Première hypothèse, et malheureusement, lorsqu’Ozon s’est enfin senti prêt à adapter Tout s’est bien passé, Emmanuèle Bernheim n’était plus là (emportée par un cancer). Certes, certaines scènes sont touchantes, mais la plupart sont soit d’un inintérêt assez fort, soit d’un burlesque malgré lui. La faute certainement à une interprétation complètement à côté de la plaque, voire clownesque, d’André Dussolier. De plus, François Ozon a boursouflé le film avec le personnage de la mère (qui n’apparaît pas dans le livre), dans le rôle de laquelle Charlotte Rampling est tout simplement horrible, dont il n’a pas grand chose à dire. Ajoutons à cela un rôle raté de plus, Gérard, joué par un Gregory Gadebois très peu concerné, et l’on obtient une sorte de catastrophe.

Film de famille

Pour le reste, la complicité entre les sœurs, jouées par Sophie Marceau (plutôt étonnante dans ce rôle) et Géraldine Pailhas, est plutôt bien racontée. Quelques scènes entre André et Serge (Toubiana, qui accompagne la sortie du film, interprété joliment par Eric Caravaca) sont très intenses. On ressent cette sorte d’aura que le personnage avait avant son accident. Une chose est sûre, François Ozon tente de capter les raisons qui poussent André à vouloir mourir dignement. Cet homme dont sa fille dit « c’était un mauvais père, mais j’aurais adoré l’avoir comme ami », ne peut supporter de ne plus pouvoir agir de son propre chef. On le découvre, à travers ce que les personnages disent de lui ou selon leur comportement envers lui, comme un homme autoritaire, volontiers méchant, qui aimait la culture. C’est peut-être l’étude de cet esprit toujours vivant dans un corps déjà mort qui passionne le plus dans Tout s’est bien passé. Mais c’est en se perdant dans le film de famille bourgeois que François Ozon perd son sujet de vue.

Quelques heures sans printemps

L’étude et la mise en scène de cette mort sont un peu affaiblies par tous les à côtés grotesques. Cependant, l’idée de découvrir le suicide (assisté !) à travers la voix d’Hanna Schygulla (la vraie bonne idée de ce casting), montre à quel point certainement Ozon n’est pas passé loin de la subtilité et décence tant recherchées dans le film. Pour parler de fin de vie, on préfèrera nettement Quelques heures de printemps de Stéphanie Brizé. Quant à l’œuvre cinématographique de François Ozon, elle ne saurait se résumer à cet échec-là. On repense en effet à sa fresque hallucinante de documentation et d’humanité, Grâce à Dieu, notamment. Or, ici, la parole n’a presque pas de valeur, tant elle se perd entre deux scènes sans proposition aucune et la dignité recherchée dans la mort ne transparait jamais à l’écran. On ne sait pas quel est le point de vue réellement choisi par Ozon, et le spectateur est alors perdu : quelle émotion choisir ? Par petites touches (jamais tenaces), il se place du côté d’Emmanuèle, cette fille forcée de décider de la mort de son père, choix dont le poids est insurmontable. Pourtant, on ne sait pas grand chose de ses émotions car le choix des scènes est peu pertinent (on la voit dans des moments peu importants, non décisifs). Tout paraît ainsi très long, très théâtralisé, un poil ridicule et c’est bien dommage !

Tout s’est bien passé : Bande annonce

Tout s’est bien passé : Fiche technique

Synopsis : Emmanuèle, romancière épanouie dans sa vie privée et professionnelle, se précipite à l’hôpital, son père André vient de faire un AVC. Fantasque, aimant passionnément la vie mais diminué, il demande à sa fille de l’aider à en finir. Avec l’aide de sa sœur Pascale, elle va devoir choisir : accepter la volonté de son père ou le convaincre de changer d’avis.

Réalisation : François Ozon
Scénario : François Ozon, d’après l’oeuvre d’Emmanuèle Bernheim
Interprètes : Sophie Marceau, André Dussolier,  Geraldine Pailhas, Charlotte Rampling, Eric Caravaca, Gregory Gadebois
Photographie : Hichame Alaouie
Montage : Laure Gardette
Producteurs : Nicolas et Eric Altmayer
Sociétés de production : Mandarin Productions, FOZ
Distributeur : Diaphana Distribution
Genre : Drame
Durée : 112 minutes
Date de sortie : 22 septembre 2021

« L’Île du Docteur Moreau » : la science sans conscience

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L’écrivain visionnaire H.G. Wells, célèbre pour ses chefs-d’œuvre de science-fiction, se voit à nouveau adapté en bande dessinée, cette fois par Stéphane Tamaillon et Joël Legars. Comme chacun le sait, L’Île du Docteur Moreau s’inscrit dans une réflexion pointant les dangers du scientisme et axée autour d’un scientifique naturaliste adepte de la vivisection.

Au début du récit, situé en février 1896, Edward Prendick est perdu au milieu du Pacifique. Des vignettes incrustées montrent un soleil ardant et l’accablement de ce biologiste gravement déshydraté. L’homme est le seul rescapé d’un incendie qui a ravagé l’embarcation d’une expédition scientifique. Heureusement pour lui (pense-t-on au début), il est recueilli sur l’Île du Docteur Moreau, un énigmatique naturaliste semblant s’adonner à toutes sortes d’expériences sur les animaux. Bien qu’il rechigne à en dévoiler les secrets à son hôte, ce dernier explique tout de même : « Ils finissent tous par gagner en docilité. » De là à y voir une menace voilée…

Comme en témoigne la couverture de l’album, l’illustrateur Joël Legars a volontiers recours aux hachures dans ses dessins. L’Île du Docteur Moreau est pour lui une invitation à faire étalage de ses talents : les paysages naturels, de l’océan à la plage en passant par la jungle, les créatures diverses, dont des animaux-hommes, sont supposés donner au dessinateur l’occasion de s’exprimer à sa guise. À cet égard, l’album n’est pas pleinement satisfaisant : si la dimension graphique fait sens (elle est cohérente, elle recourt par exemple aux inserts pour montrer la physionomie de M’Ling), elle ne possède toutefois pas, à notre sens, l’inventivité ou la poésie escomptées. Notons que la structure des planches, très découpées, n’offre pas non plus de grands espaces exploitables à Joël Legars.

Le récit (découpé en deux tomes) sacrifie peu des grands enjeux du roman originel et comporte suffisamment de points d’accroche pour garder le lecteur en haleine. Stéphane Tamaillon et Joël Legars parviennent par exemple à témoigner du profond malaise ressenti par Edward Prendick en l’isolant sur la plage et en lui prêtant des traits horrifiés. L’album se clôture par la traque du biologiste, rappelant ainsi le caractère dangereux de l’île, mais aussi la folie d’une science sans conscience, capable de créer des monstres (à l’image du Frankenstein de Mary Shelley). Ce premier tome de L’Île du Docteur Moreau constitue une initiation intéressante à l’oeuvre de H.G. Wells, dont les préoccupations demeurent d’une actualité brûlante.

L’Île du Docteur Moreau, Stéphane Tamaillon et Joël Legars
Delcourt, septembre 2021, 48 pages

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« Sur les traces du Nerpa » : le retour d’Olive

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Dans ce troisième tome (sur quatre), Olive doit se faire violence : l’adolescente autiste part en Sibérie à la recherche de Lenny, l’astronaute avec lequel elle a partie liée, puisque tous deux sont les rescapés d’un même crash d’avion.

La formule est désormais consacrée : dans Olive, on évoque l’autisme et ses replis intérieurs avec une poésie dont seules Vero Cazot et Lucy Mazel ont le secret. Dans « Sur les traces du Nerpa », on va même le mettre à l’épreuve, puisque la jeune héroïne qui en est affectée se détache de ses habitudes rassurantes pour voyager seule jusqu’en Sibérie, à la recherche de l’astronaute Lenny, échoué quelque part près du lac Baïkal. Les conditions climatiques sont extrêmes, la batterie du téléphone presque à plat, les loups dans les parages, mais Olive se montre obstinée : elle doit sauver coûte que coûte celui qui était dans le même avion qu’elle il y a des années.

Si le dépassement de soi figure parmi les thèmes principaux de l’album, le voyage en Sibérie est aussi un prétexte aux décors naturels enneigés, représentés de manière aussi soignée que le monde intérieur d’Olive. L’humour perle aussi par moments, notamment en considérant les attentes de l’adolescente et le programme établi par son guide. Manifestement, les deux n’aspirent pas aux mêmes choses, mais Olive proteste comme si elle pouvait y changer quoi que ce soit. Enfin, l’amitié entre elle et Charlie, qui irrigue la série depuis le premier tome, atteint ici une forme d’apogée, sur laquelle on ne peut s’épancher sous peine de gâcher le plaisir des lecteurs. La relation entre les deux colocataires est méticuleusement tissée et l’intimité désormais partagée est d’une justesse remarquable.

Le charme de cette série tient aussi aux excentricités d’Olive. Cette fois, on la verra notamment concevoir un phoque avec du pain afin de le présenter à un professeur naturaliste capable d’en identifier l’espèce exacte. Dans son rythme et la construction de son récit, « Sur les traces du Nerpa » est peut-être l’album le plus abouti de la série. Il offre par ailleurs à Olive une nouvelle étoffe, qui enrichit le personnage et reconditionne sa relation aux autres (le mensonge à sa mère, par exemple). Sur le plan visuel, cela demeure un plaisir de parcourir les planches de Lucy Mazel. Appâté par la forme, le lecteur le sera aussi par le fond, puisque non seulement la narration du voyage est haletante, mais en sus le récit fait un bond non négligeable. On a hâte d’en découvrir la conclusion.

Olive – T.03 : Sur les traces du Nerpa, Vero Cazot et Lucy Mazel
Dupuis, septembre 2021, 56 pages

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3.5

« Rouge vif » à Pékin

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Spécialiste de la Chine, Alice Ekman raconte dans Rouge vif à quel point l’idéal marxiste continue d’animer le Parti communiste chinois (PCC), et a fortiori le président Xi Jinping.

Il n’est pas rare de lire ou d’entendre que la Chine n’a plus rien de communiste. Qu’elle a embrassé l’économie de marché et la mondialisation au point de faire son deuil du maoïsme. Que le développement de son économie entraînera à terme celui d’un régime politique plus démocratique. Alice Ekman bat en brèche chacune de ces affirmations, en se basant sur ses séjours répétés en Chine, sur les centaines d’entretiens qu’elle y a menés, mais aussi sur les discours des officiels locaux, et en premier lieu ceux du président Xi Jinping. Ce dernier ne cesse en effet de réaffirmer la primauté du modèle chinois, de défendre l’héritage de ses prédécesseurs, de louer le marxisme… Et à ces énonciations itératives s’ajoutent une organisation et des politiques s’employant à renforcer le mainmise du PCC sur l’économie et la société chinoises, la propagande, la censure et les campagnes anti-corruption déployant notamment leurs effets conjugués.

En quelque 200 pages, Rouge vif parvient à explorer ce qui fait l’étoffe de la Chine de Xi Jinping : un recadrage idéologique permanent, un Parti en croissance continue, comprenant plus de 90 millions de membres, tous plus contrôlés les uns que les autres, des cellules politiques au sein des entreprises et des universités, des étudiants recrutés pour surveiller les réseaux sociaux, des chercheurs aux travaux politiquement téléguidés, des forums régionaux ou thématiques à foison, dans le but de renforcer le soft power local, des travailleurs contraints de suivre des séances disciplinaires au point que cela empiète sur leur temps de travail effectif, un athéisme quasi religieux… Si les camps opprimant les Ouïghours, le crédit social, les excuses publiques forcées ou l’exploitation de la culture à des fins politiques ont régulièrement fait l’objet d’articles dans la presse occidentale, l’ouvrage d’Alice Ekman va plus loin dans sa radiographie du pouvoir chinois. La journaliste explique et documente une ferveur sans cesse renouvelée envers le communisme, dont les symboles demeurent partout présents. Elle livre le constat d’un pouvoir phagocytant l’économie et l’éducation, et cherchant à s’adjuger une place de choix dans la gouvernance mondiale.

Ce qui ressort de la démonstration d’Alice Ekman, c’est une volonté de contrôle permanent. La présidence de Xi Jinping s’enferre dans une idéologie et des méthodes disciplinaires qui vont jusqu’à heurter les membres du PCC (par exemple, en raison de séances de critique ou d’éducation chronophages), voire même paralyser leur action (par peur de subir l’opprobre, d’être suspectés de corruption…). À l’international, la Chine cherche plus que jamais à avancer ses pions, à exporter son modèle, à tisser des liens avec des pays partenaires (notamment par le biais de parrainages ou de formations), à s’inscrire en discordance avec le modèle occidental. Rouge vif décrit avec clarté la manière dont se comporte le régime politique chinois : en s’arc-boutant à quelques principes inaliénables, en veillant à ce que chacun s’y conforme, en réprimant ceux qui oseraient dévier de la ligne officielle. C’est à la fois glaçant et passionnant.

Rouge vif, Alice Ekman
Flammarion/Champs actuel, août 2021, 224 pages

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4.5

L’homme qui penche : poésie du rien, du tout…

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Hommage en mots et en images à Thierry Metz (1956-1997), poète contemporain, manœuvre puis ouvrier agricole, dont la vie si brève et marquée par un drame familial, laisse une œuvre à nulle autre pareille. Vagabondage à la Pessoa, prose poétique ou haïkus, son voyage intérieur est accueilli et recueilli par Marie-Violaine Brincard et Olivier Dury dans un film déroutant aux limites du documentaire.

En guise d’ouverture, un très long plan fixe en pleine campagne sur des oiseaux bavardant sur un fil électrique. Puis des hommes au travail, des ouvriers maniant des outils dans un chantier. Une maison, un train, une silhouette s’éloignant dans la forêt… Sommes-nous vraiment dans un film ? Du cinéma sans histoire, sans mouvement de caméra, sans mise en scène apparente, est-ce vraiment du cinéma ? Ces questions, inévitablement, se posent dès les premières minutes de L’Homme qui penche.
« Si je pousse la porte d’un livre de Beyle, j’entre en Stendhalie, comme je rejoindrais une maison de vacances », écrivait Julien Gracq… C’est un peu l’impression que l’on a ici : une longue promenade pour faire connaissance avec un poète disparu, une balade en terre inconnue, très calme et baignée de nature, illustrée par une voix-off lisant les textes de Thierry Metz, seul grand absent de l’écran. Pas une photo d’archive, pas une page de recueil, aucun témoignage. Les mots, seulement les mots, et la voix qui les dit : « Je voulais marcher, c’est tout. Sortir un instant de ces besognes qui n’écoutent pas ce que nous sommes. Marcher, dériver. […] Quelque part dans les champs qui bordent la Garonne m’attend la colère noire du coquelicot. »

« Ce peu de choses, dit-il, c’est tout un livre. »

Comment faire entendre un texte, le filmer, laisser toute la place à l’écoute sans que l’écran ne vienne brouiller le sens en attirant trop l’attention à lui ? On comprend assez vite que ce grand dénuement, ces images de terre et de labeur, pouvaient elles seules accompagner les textes de Thierry Metz, poète de la simplicité, que l’on s’attendrait plutôt à trouver remplissant ses carnets au café du coin que frappant le parpaing sur un chantier.
Extraits de divers recueils, les textes sont magnifiques, profonds et d’une admirable pureté. Pas de postures, de mots savants ni de figures complexes. Tout se dit dans un battement de cils, une eau froissée par un souffle de vent, la tristesse majestueuse qui n’en finit pas de mourir dans une maison silencieuse à jamais. L’expression est limpide, épurée.
La puissance des mots découle de leur modestie et c’est cette humilité que nous renvoie l’image en permanence, illustrant au plus juste les impressions laissées par « Le boulot comme une absence », la pauvreté, le bonheur malgré tout. Et puis les gosses qui « donnent à voir ce qu’est un jour, une offrande d’oiseaux apportée par les craies, une mêlée d’arc-en-ciel. » L’attachement à Françoise, « la bien-aimée », celle qui est « là depuis l’origine, comme le poisson et l’oiseau, pour mêler un baiser, dehors et dedans ». Leur amour empreint de poésie et de douceur et puis l’éloignement progressif, jusqu’à la rupture dramatiquement liée à la perte d’un enfant.

« Écrire, ayant vu mort l’enfant, n’est plus écrire »

Derrière cette simplicité souvent lumineuse, parfois désespérée, on perçoit bien plus qu’une voix. C’est l’âme d’un poète trop tôt disparu qui s’y manifeste, ravagé de douleur par la mort d’un enfant, sombrant peu à peu dans la solitude et l’alcoolisme, s’adonnant à l’écriture pour donner sens à la vie jusqu’à ce que le sens se défile, lui aussi. « Une voix que nous connaissons bien nous rend visite le soir. Une voix d’enfant qui nous raconte ce qui se passe là-bas. Comment sont les gens. Ce qu’on y trouve. Lentement il nous berce, nous accompagne jusqu’au sommeil, nous ferme les yeux. Non. Rien de cela. Qu’une inépuisable, une inexorable absence. Rien qu’une mort. Et un nom. Vincent. »
Comment filmer l’absence, la douleur ?
Quelles images pour dire le drame sans le montrer ? Simplicité encore : juste un champ, un ciel, un nuage.

Le « chantier des mots »

Une grande partie du film cherche à montrer le plus justement possible ce que Thierry Metz décrit dans Le Journal d’un manœuvre (Gallimard, 1990). C’est le travail qui est filmé, longuement. Celui qui, épuisant les hommes, permet d’ériger les bâtiments. Les mots comme les pierres montent les édifices, construisent une œuvre, un livre, un film : « Retrouver l’outil. Recommencer. Comment faire autrement. Pas moyen d’avancer. Tout ce que j’avais apporté ici ne sert à rien. Le chantier reprend tout, m’isole, me ramène au centre du travail. Je ne sais même pas s’il y a mouvement autour. On n’aperçoit rien. Pourtant, quelque chose se fait, se défait, souterrainement. Creuse, va voir, multiplie les sorties. Manœuvre, il y a peut-être un chantier dans ce que tu écris, un gisement. Et pour l’instant, ce que tu fais à main nue n’est que l’entrée en matière de ton travail. Tu dois d’abord ravitailler les maçons avant de vouloir ravitailler la langue. »
Marie-Violaine Brincard parle du recueil de L’Homme qui penche comme d’« une écriture à la fois visuelle et sonore, qui ouvre un champ d’images assez incroyables, déjà une proposition de cinéma. » De cette proposition de cinéma, les réalisateurs ont fait un film qui porte les mots. Et comme l’écrivait Thierry Metz, nous aussi avons envie de dire à la fin de la séance : « Je ne sortirai pas sans ce livre. »

L’homme qui penche – Fiche technique

D’après les textes de Thierry Metz, dits par Olivier Dury
Réalisation : Marie-Violaine Brincard, Olivier Dury
Image : Olivier Dury
Son : Philippe Grivel
Montage : Qutaiba Barhamji
Montage, son et mixage : Bruno Ginestet
Étalonnage : Serge Antony
Production : Carine Chichkowsky (Survivance)
Durée : 95 min
Année : 2020
En salle : 8 décembre 2021

Naissance des pieuvres et du cinéma de Céline Sciamma

Naissance des pieuvres marque en 2007 les premiers pas de Céline Sciamma en tant que réalisatrice. Après un court métrage, elle propose ce film d’adolescentes, de désir et de construction de soi. Un film tout simple mais plein d’enjeux qui dessinent le destin d’une réalisatrice passionnée et engagée à travers des fictions qui font grandir.

« Un film sur les filles, joué et fait par des filles »

Céline Sciamma réalise en 2007 un rêve d’étudiante. En effet, son scénario (département suivi à La Femis) de fin d’études devient son premier long métrage. Le film raconte l’histoire d’adolescentes en plein questionnement et dont les histoires d’amour sont le balbutiement de leurs choix identitaires. Elle déclare à son sujet en 2007 que Naissance des pieuvres est « un film sur les filles, joué et fait par des filles ». C’est cela déjà la première révolution de la réalisatrice. Elle centre son sujet : pas de parents, des filles surtout, et peu de garçons. Elle explore avant tout ce que c’est qu’avoir quinze ans et de poser ses yeux sur un être que l’on va aimer, sans pouvoir dire d’abord que c’est de l’amour. Quand Marie voit Floriane pour la première fois, elle sort de sa torpeur. L’éveil des sens est, chez Céline Sciamma, un réveil de l’âme, une mise en mouvement. Marie a l’air bougon et enfantin quand Floriane ressemble davantage à une jeune fille en train de grandir. Toutes deux sont engoncées dans des rôles qu’elles se sentent obligées de tenir. A leurs côtés, Anne aussi voudrait sortir de l’image qui lui est assignée (par sa corpulence). Toutes trois, plus ou moins ensemble, vont faire l’expérience douloureuse (mais salvatrice) qu’est celle de casser son image. La pieuvre qui apparaît dans le titre, c’est encore Céline Sciamma qui le dit, « a la particularité d’avoir trois cœurs ». Voici qu’ils se mettent à battre sous nos yeux.

« Les filles légères ont le cœur lourd »

Chez Céline Sciamma tout est une question de regards et plus encore avec ce film. Que ce soit en évoquant la dernière image vue avant de mourir par des milliers de gens ou en montrant comment une rencontre change un être, Céline Sciamma ne cesse d’évoquer la force du regard. Elle ira plus loin dans cette exploration avec Portrait de la jeune fille en feu, mais déjà Floriane pourrait dire à Marie « si vous me regardez, qui je regarde moi ? ». Car si Marie ne lâche pas Floriane des yeux, cette dernière sent qu’avec elle, elle peut être autre. Aux yeux des autres filles (et des garçons !), Floriane est celle qui a déjà eu un rapport sexuel, la fille fatale et facile. Et elle se doit, à travers les codes physiques de la natation synchronisée, croit-elle, de correspondre à l’image que les autres attendent d’elle. Pourtant, c’est autre chose qui bat dans son cœur, une envie d’indépendance qui se dessine. En plaçant son décor dans une piscine et dans cet univers ultra codifié de la natation synchronisée, Céline Sciamma construit un carcan que ses personnages devront déconstruire. La bataille est rude pour ces corps qui allient à la fois une grande puissance (le sport demande de la performance) et une féminité exacerbée (par le maquillage et les tenues). L’enjeu pour Floriane, c’est que les garçons la laissent un peu tranquille alors qu’Anne aimerait simplement qu’ils la regardent. Encore une fois rien de simpliste, Alex Beaupain l’a très bien écrit « les filles légères ont le cœur lourd ».

Sortir du cadre 

Bien longtemps avant que tous les films ne soient observés à l’ère du post #metoo, des réalisatrices comme Céline Sciamma parlaient déjà des questions de représentation, d’enjeu autour du corps des femmes. Il y a ainsi une révélation assez claire de la part de Floriane autour de son entraîneur. Révélation d’autant plus bouleversante que Floriane prétend que c’est « flatteur ». Or, son esprit, à travers le regard de Marie, va peu à peu changer. Elle refusera avec elle la normalité. Pour autant, la cruauté des sentiments (on pense notamment à l’unique scène de sexe du film où tout se lit sur les visages des deux héroïnes), la solitude de l’amoureuse sont aussi évoquées. Cruauté parce que Floriane n’est pas en capacité de répondre à l’amour de Marie qui elle-même a une fascination presque morbide pour son amie : elle va jusqu’à s’amouracher de ses déchets récupérés dans une poubelles. Marie observe beaucoup et c’est ce statut qu’endosse le spectateur. La réalisatrice filme avec beaucoup de délicatesse aussi ce monde cruel de l’adolescence, en plantant son décor dans celui de son enfance :  l’axe Majeur à Cergy-Pontoise, la piscine de la même ville. Ces deux lieux sont des moments stratégiques du film où les héroïnes se livrent et s’écrivent. Dans l’ombre, chacune des héroïnes se bagarre avec le désir, l’envie d’avancer et les apparences. Déjà, la réalisatrice écrivait des parcours hors des sentiers battus, des rêveries en contact avec le réel. Elle créait aussi ces images manquantes dont elle est spécialiste : deux amies qui se réconcilient dans une piscine, une première fois pas idéalisée et une danse lancinante qui venait clôturer un film en apparence étouffant dans lequel les héroïnes apprennent à respirer.

Naissances 

On voyait également, en même temps que la réalisatrice, naître l’actrice Adèle Haenel (dont on aurait aimé que ce soit réellement le premier film…). Fascinante, combative, à l’aise dans ses baskets, avec ce grand corps qu’elle impose à l’écran, l’actrice submergeait tout. Céline Sciamma a écrit le film en pensant à L’Effrontée pour les relations qui se nouent entre les personnages, le rapport de fascination notamment ou encore à Fucking Amal, petit bijou suédois, où des filles qui s’aiment veulent quitter leur trou. Il y a de tout cela dans le film, une volonté de sortir de l’enfance, un entre-deux, qui est celui de tous les possibles et ce regard porté sur les personnages qui les fait partenaires et non objets de l’action. Céline Sciamma n’a cessé de montrer comment tout bouge à chaque instant, chaque rencontre et chaque regard, peut nous faire basculer. Elle a signé ici avec Naissance des pieuvres un manifeste pour que rien ne soit figé et peut rejeter en bloc cette idée chantée par Céline Dion qu’ « on ne change pas ». Au contraire, c’est en se nourrissant des regards bienveillants, amicaux et amoureux, portés sur soi, que l’on avance, sans cesse. On peut ainsi, grâce à une capacité à refouler les fantasmes et les clichés, apprendre, à 15 ans en tant que fille, à manger une banane sans craindre les regards sur soi. Une véritable renaissance !

Bande annonce : Naissances des pieuvres

Sans toit ni loi, le film qui brise les 4 murs

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C’est en 1985 qu’un film débutant avec une jeune SDF morte de froid dans un fossé remporta le Lion d’Or à la Mostra de Venise. Ouvrant aussi grand les bras que son sujet, Sans toit ni loi dévoile les nouveaux contours d’une fiction modernisée.

Synopsis : Une jeune fille vagabonde (prénommée Simone, ou Mona) est retrouvée dans un fossé, morte de froid, au pied de deux cyprès jumeaux. C’est un simple fait divers. Que pouvait-on savoir d’elle et comment ont réagi ceux qu’elle a croisés sur sa route, dans le sud de la France, cet hiver-là ? Un autre routard, une domestique, un berger philosophe, un tailleur de vignes tunisien, une « platanologue », un garagiste et une vieille dame. Elle traîne et boit dans les gares. Des voyous l’accueillent dans un squat. Elle fait de brèves rencontres entre ses longues errances sans but apparent. Elle survit énergiquement malgré la faim, la soif, le froid et le manque de cigarettes et d’herbe. Sa solitude augmente, elle perd son duvet. C’est le froid qui la vaincra.

S… D… F ?

1985 est une année qui a commencé un mardi. Elle voit une Europe qu’on appelle encore CEE être encore loin de l’Union Européenne, tandis que Mikhail Gorbatchev devient le dernier secrétaire général de l’URSS, quelques mois avant que l’on retrouve l’épave du Titanic. Du banal à l’Histoire des grands fonds, un phénomène social n’était pas encore connu par le grand public, celui des sans domicile fixe. Sans toit ni loi le présente de manière frontale : deux violons grincent sur un plan où une sinistre fumée chevauche des champs déserts ; un zoom nous y entraîne. Là, un homme bien couvert comme en hiver ramasse des branchages et tombe sur une jeune femme dans le fossé. Elle est morte.

« Personne ne réclamant le corps, il passa du fossé à la fosse commune »

Si Sans toit ni loi attise la curiosité, c’est par la succession de réactions que cette macabre découverte engendre. L’ouvrier agricole, le patron, les gendarmes, tous parlent comme si la fiction ne leur avait rien commandé, librement, sur le mode d’un reportage du journal de 20h. Après une exposition classique, entendre des voix de personnages secondaires à Sandrine Bonnaire, qu’on reconnaît dans le fossé, est très troublant. En temps normal, ceux-là ne parleraient pas, auraient eu moins de plan et on aurait filmé une mort héroïque, injuste et dramatique. Rien de tout cela n’est filmé ici par Agnès Varda qui de sa voix de conteuse aide le spectateur décontenancé à entrer dans son film. « Cette mort naturelle ne laissa pas de traces… Mais les gens qu’elle avait rencontrés récemment se souvenaient d’elle. (…) Il me semble qu’elle venait de la mer »

La nouvelle romance

Cette enquêtrice/narratrice, le spectateur ne la verra jamais. Nous l’entendrons, quelquefois, mais elle restera une voix obsédante qui se relâchera de temps à autre au sein d’une narration unique en son genre, librement inspirée par l’influence du Nouveau Roman : le film est dédié à Nathalie Sarraute, qui en fut une des autrices phares. En repensant la position du narrateur, de l’intrigue et de ses personnages, ce mouvement a inspiré des œuvres renversant une large partie des codes ayant fait les Zola et les Balzac en littérature. Sans toit ni loi transpose une large partie de ces préceptes à l’écran, par des acteurs amateurs fixant la caméra, timides et se battant avec un texte. Avec eux, des comédiens menant un semblant de fiction avant que des entretiens face caméra ne viennent tout renverser : l’odyssée de Mona est une aventure entre plusieurs narrations.

Et tombent les barrières

La frontière entre fiction et documentaire n’a jamais été aussi poreuse à l’écran. Film d’enquête, de fiction, de personnes et de personnages, Sans toit ni loi brocarde qu’une jeune clocharde morte dans un champ en plein hiver n’est pas un sujet. C’est une série d’humanités, bonnes, filoutes ou nauséabondes, tissant une mémoire et un portrait. Par le trajet fantastique de cette enquêtrice ressassant les derniers instants d’une vie, une démarche intellectuelle motivante et engageante naît devant nous, celle du citoyen se penchant au-delà du fait d’hiver qui deviendra divers : quelqu’un est mort de froid. Depuis 1985, de plus en plus de voix et d’images ont ressassé cette triste réalité qu’on ne voit toujours pas disparaître. D’autres Mona sont retrouvées, sans famille et sans cérémonies. Que l’engagement en leur faveur ait la voix d’Agnès Varda en est un des plus beaux symptômes.

Bande annonce

Fiche technique

Titre : Sans toit ni loi
Réalisation : Agnès Varda
Scénario : Agnès Varda
Musique : Joanna Bruzdowicz, Fred Chichin
Son : Jean-Paul Mugel
Photographie : Patrick Blossier
Montage : Agnès Varda, Patricia Mazuy
Production : Oury Milshtein
Sociétés de production : Ciné Tamaris, Films A2, Ministère de la Culture
Sociétés de distribution : Artificial Eye, Grange, MK2 Diffusion, The Criterion Collection
Pays d’origine :  France
Format : couleurs – 1,66:1 – mono – 35 mm
Genre : drame
Durée : 105 minutes (1 h 45)
Date de sortie : 4 décembre 1985

« Au nom du père » en combo DVD/blu-ray

L’Atelier d’images propose en combo DVD/blu-ray le chef-d’œuvre de Jim Sheridan Au nom du père, portant sur le conflit opposant l’IRA et la Grande-Bretagne et mettant en scène l’excellent Daniel Day-Lewis.

En couronnant Au nom du père en 1994, le jury de la Berlinale ne s’y est pas trompé. Le réalisateur Jim Sheridan y dépeint le conflit nord-irlandais mettant aux prises l’IRA et la Couronne britannique en transbahutant sa caméra de Belfast à Londres, puis des salles d’audience des tribunaux aux prisons de haute sécurité. Irlandais de souche, cinéaste de condition, auteur engagé par vocation, critique par caractère, Jim Sheridan prend pour cadre le Royaume-Uni des années 1970-1980 et commence par mettre en images un attentat à Guildford (Angleterre) avant de plonger le spectateur au cœur d’une capitale nord-irlandaise en état avancé de décrépitude. « À Belfast, au début des années 1970, c’était le chaos total », raconte ainsi le narrateur et héros du film, Gerry Conlon, « un petit voleur qui piquait de la ferraille ». Il décrit des quartiers quadrillés par les « soldats dans les rues », où « n’importe qui pouvait être un tireur de l’IRA ». C’est justement cette paranoïa en incubation constante qui va transformer un larcin tout ce qu’il y a de plus banal en scène d’émeute incontrôlable, orchestrée en maître et dans un climat asphyxiant d’urgence. Les blindés de l’armée font face à des manifestants se couchant sur le bitume pour ralentir leur avancée ou utilisant le mobilier urbain comme projectiles. Très vite, Jim Sheridan place des laissés-pour-compte au centre d’un conflit qui les dépasse, exactement comme le fera trois années plus tard l’écrivain nord-irlandais Robert McLiam Wilson dans l’indispensable Eureka Street.

Le public le comprend aisément : la lutte menée contre les « terroristes » de l’IRA prend des allures de chasse aux sorcières. Les suspects, parfois désignés au faciès, deviennent les victimes collatérales de tensions indicibles. Inspiré de faits réels, Au nom du père s’arrête sur les « Quatre de Guildford », des jeunes gens accusés à tort, et sans le début d’une preuve, d’appartenir à l’« unité de service actif » de l’IRA. Leurs proches, dont un gamin à peine pubère, se voient quant à eux suspectés de former un « réseau d’assistance ». Tous échoueront en prison après un procès tout sauf équitable, caractérisé par une enquête menée exclusivement à charge et des dépositions les innocentant sciemment dissimulées à la justice. Jim Sheridan se plaît à filmer, avec toute la virulence nécessaire à la démonstration, un système judiciaire impitoyable et terrifiant : les gardes à vue se prolongent jusqu’à sept jours, sans la moindre charge, pour les suspects liés au terrorisme ; les interrogatoires musclés, mêlant tortures et pressions psychologiques, aboutissent à des aveux arrachés au forceps ; un enquêteur peu scrupuleux menace d’un « Je vais tuer ton père » un jeune inculpé, pourtant toujours présumé innocent, et ce, afin de lui faire accepter une version officielle ne correspondant en rien à la réalité. « Ils m’ont terrorisé pendant sept jours », résumera Gerry Conlon, amer.

Non seulement Jim Sheridan ne bute jamais contre le contexte politique, mais il parvient en outre à insuffler à son récit une justesse rarement rencontrée au cinéma. Le casting n’y est évidemment pas étranger : le très sélectif et pointilleux Daniel Day-Lewis, oscarisé à trois reprises, livre une performance de haute volée, alors que Pete Postlethwaite et Emma Thompson se font vibrants de sincérité et de vulnérabilité. Conjuguant le conflit nord-irlandais à l’émancipation sociale, liant le lynchage aux préjugés, érigeant la communauté au rang de valeur refuge, Au nom du père dégage une puissance qui n’a finalement d’égale que sa densité. Parmi les nombreuses réjouissances, essentiellement narratives, prend notamment place une relation père-fils souvent contrariée. « Tu vas être un menteur et un voleur toute ta vie ? Qui passe son temps dans le box des accusés et qui fait des grimaces à ses copains ? », assène le père, tandis que le fils lâche, en différé: « Tu as été une victime toute ta vie ! » Une introspection douloureuse du héros a également cours : « J’ai su que j’étais mauvais », dira Gerry, avant d’évoquer « des mensonges comme [il en a] racontés toute [sa] putain de vie ». Jim Sheridan ne cesse de jongler avec les arches et les caractères de manière à donner plus d’ampleur à son œuvre : il met en scène une haine collective irrationnelle (« Tuez ces ordures », hurle-t-on au tribunal) et une radicalisation très actuelle – mais relative – ayant lieu en prison ; il s’adonne à une description fine du climat délétère de l’époque (« Aucune affaire […] n’ayant suscité autant d’émotions ») ; il se livre à une restitution sans ambages des conditions pénibles de détention ; il échafaude une magnifique séquence d’hommage au père disparu, à coups de papiers enflammés jetés à travers les barreaux de fenêtre des cellules ; il intronise enfin une avocate mue par le désir de justice et de vérité, s’érigeant en ultime espoir d’une cause à priori perdue…

TECHNIQUE & BONUS

Cette édition d’excellente facture comprend, au-delà de la traditionnelle bande-annonce, trois suppléments très intéressants. L’entretien avec le réalisateur Jim Sheridan est l’occasion de mettre l’accent sur la relation filiale nichée au cœur du film, sur les rapports (excellents) entre Daniel Day-Lewis et Pete Postlethwaite ou encore sur la collaboration difficile avec Gerry Conlon, alors toxicomane, et dont l’autobiographie constitue la matière première d’Au nom du père. On apprend aussi que Johnny Depp était pressenti pour le rôle-phare, avant que le succès du Dernier des Mohicans n’installe définitivement Daniel Day-Lewis en haut de l’affiche.

L’intervention de Philippe Guedj resitue le contexte de sortie du film, ses enjeux financiers ou encore l’analogie entre la violence d’un père vis-à-vis de son fils et celle de l’Angleterre envers l’Irlande. Le journaliste réaffirme l’identité irlandaise de Jim Sheridan (cinématographiquement parlant). Il insiste aussi sur l’efficacité dramaturgique d’Au nom du père et sur la manière dont sont communiqués au public les sentiments des personnages. Enfin, lui aussi aborde la manière, très critique, dont la presse anglaise a jugé le film et l’alchimie qui transparaît à l’écran entre Daniel Day-Lewis et Pete Postlethwaite.

« Analyse d’une séquence » porte sur l’ouverture du film, considérée comme un modèle d’exposition. Belfast y est portraiturée avec la même générosité que le personnage de Gerry. Déployant un attirail technique considérable (plan-séquence sur rails, caméra à l’épaule, variété des plans…), Jim Sheridan y donne déjà des indications précieuses sur la teneur du film, conjugue métaphoriquement récit en voix off et entrée dans un tunnel sombre et pose des jalons à la fois géographiques, géopolitiques et de caractère. Philippe Guedj demeure passionnant d’érudition dans son évocation de ces scènes introductives.

Fiche technique

Réalisateur(s) : Jim Sheridan
Casting : DANIEL DAY LEWIS, EMMA THOMPSON PETE POSTLEHWAITE
Informations techniques :
SON : Français et Anglais  5.1
SOUS-TITRES :Français
FORMAT : 1.85- 16/9 – Couleur
DURÉE :
2h07 min env (DVD)
2h12 min env (Blu-Ray)
SUPPLÉMENTS :
ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC LE RÉALISATEUR JIM SHERIDAN (2021)
– JIM SHERIDAN ET DANIEL DAY LEWIS : AU NOM DE L’IRLANDE PAR PHILIPPE GUEDJ, JOURNALISTE CINÉMA LE POINT POP *- ANALYSE D’UNE SÉQUENCE* – BANDE-ANNONCE*

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