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« Dictionnaire d’iconologie filmique » : creuser l’image jusqu’à son essence

Ouvrage collectif placé sous la direction d’Emmanuelle André, Jean-Michel Durafour et Luc Vancheri, ce Dictionnaire d’iconologie filmique, publié aux Presses Universitaires de Lyon, est une somme volumineuse, comprenant pas moins de 98 entrées sur des théoriciens de l’art, des notions théoriques, des motifs, des films et des cinéastes. De Stanley Kubrick à Pier Paolo Pasolini en passant par l’écologie, la voix ou le paysage, l’image et ses extensions s’y trouvent interrogées par le menu.

L’iconologie est un concept bien plus complexe qu’il n’y paraît. Il fallait bien une équipe entière réunie autour de trois professeurs en études cinématographiques pour témoigner de sa transversalité et aboutir à une synthèse relativement accessible (pour peu qu’on soit initié). Cette entreprise de présentation et de vulgarisation prend la forme d’un dictionnaire d’une centaine d’entrées, au sein duquel les auteurs se penchent tant sur le zombie que le mouvement, le burlesque que l’esthétique, le cinéma de Wes Anderson que celui de Jean-Luc Godard. Précieux outil pour tous ceux qui entendent se livrer à l’exercice de l’analyse filmique, ce volumineux ouvrage (696 pages) se caractérise par des explications étayées qui tendent à se compléter les unes les autres. Les réflexions sur l’image, sa composition, ses formes, ses champs (visibles ou invisibles) apparaissent comme le fruit d’une transdisciplinarité salutaire. On trouve en effet, aux côtés des spécialistes du cinéma, des experts issus de la philosophie, de la littérature ou des arts visuels.

La collection « Le Vif du sujet » doit s’envisager comme un laboratoire théorique des films et des idées. Ce Dictionnaire d’iconologie filmique y prend place tout naturellement, en définissant des vocables qui parfois, par facilité, s’amalgament (image, iconologie, iconographie, etc.) ou en revenant sur certains théoriciens de l’art (Walter Benjamin, Aby Warburg, Erwin Panofsky, etc.). Tour à tour, les auteurs éclairent les ressorts culturels de la pulsion meurtrière de Norman Bates (par le tableau du Titien), analysent Shining à travers le prisme matriciel du labyrinthe et considèrent l’Overlook sous l’angle gothique rural, expriment la manière dont le motif du zombie subvertit la figuration de l’humain instaurée en Occident au long des XVIII et XIXe siècles (il serait, grossièrement résumé, une sorte d’automate mécanique croisé avec un écorché) et le renvoie à son ultime réalité matérielle (celle du cadavre).

Le cri apparaît dans l’ouvrage comme une forme d’expulsion d’énergie, laquelle a partie liée avec une certaine primitivité. Les femmes expriment souvent leur extrême désarroi face à la mort par des cris, comme cela a été théorisé avec les final girls des slashers. Des parallèles figuratifs avec Picasso ou Munch sont sans surprise dressés par les auteurs. On trouve aussi une évocation des théories de Siegfried Kracauer qui, pour rappel, envisageait les films en prise directe avec les changements sociaux, les turbulences politiques ou le contexte historique de leur apparition. Il est par ailleurs noté que le burlesque ne se fait jour que lorsque l’incongru, l’étrange et le tragique métamorphosent leur tension en un relâchement soudain ; tout peut alors arriver et le spectateur en jubile par anticipation. De nombreuses lectures théoriques irriguent ce dictionnaire. Pour Panofsky, le motif est l’élément descriptif à partir duquel le travail d’interprétation peut s’enclencher, tandis que pour Warburg, il est le moteur qui permet d’associer une série d’œuvres diverses s’éclairant les unes les autres dans leur rapprochement respectif. Pour sortir un peu de l’image, on pourrait se pencher sur L’Homme invisible de James Whale : par le truchement du son, le cinéma rend visuel ce qui n’est pas visible. Le souffle, la musique, le ricanement diabolique font de cet individu imperceptible à l’œil nu un objet sonore.

Par la pluralité de ses entrées et l’assise théorique qui justifie leur problématisation, ce Dictionnaire d’iconologie filmique creuse plus avant l’image au cinéma, dans toutes ses dimensions. L’iconologie ne saurait d’ailleurs s’y réduire, puisqu’à travers elle se fixe un dialogue transculturel au sein duquel des personnalités telles que Charlie Chaplin, Andreï Tarkovski, Alejandro Jodorowsky ou Terrence Malick auraient pu prétendre, sans doute, à davantage de visibilité.

Dictionnaire d’iconologie filmique, ouvrage collectif sous la direction d’Emmanuelle André, Jean-Michel Durafour et Luc Vancheri
Presses Universitaires de Lyon, mai 2022, 696 pages

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4.5

Domingo y la Niebla : Quai des brumes (au Costa Rica)

Présenté au Festival de la Cannes, dans la sélection Un Certain Regard, le deuxième long-métrage du cinéaste costaricain Ariel Escalante Meza – Domingo y la niebla – prend la forme d’une tragédie d’atmosphère sur l’impossible deuil. Tristement beau et poétique.

Ariel, Marcel, Sam et les autres 

« Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » demandait Arletty, avec sa gouaille légendaire, dans Hôtel du Nord (1939). Il peut sembler bizarre de citer l’une des plus célèbres phrases du cinéma hexagonal pour évoquer le deuxième long d’un réalisateur costaricain a priori à mille lieues des préoccupations du réalisme poétique. Eh bien détrompez-vous.

Domingo y la niebla a, en effet, plus en commun avec la poésie désespérée d’un Marcel Carné qu’avec le règlement de compte musclé à la Sam Peckinpah. L’intrigue est située quelque part au Costa Rica. Dans ce paysage montagneux et reculé, fait de brumes et d’immenses prairies, vit le vieux Domingo. Ce dernier est menacé. Sa maison – et celles des autres habitants – est construite sur un terrain convoité par des promoteurs (sans scrupules) qui voudraient en faire une autoroute. Domingo, accompagné de quelques autres, refuse de céder au chantage et autres intimidations. L’argent n’y change rien. Domingo ne veut pas partir.

Du thriller musclé au film d’atmosphère 

Le refus obstiné du personnage dépasse – de loin – l’attachement sentimental. Il prend ses racines dans le mystique et l’inexplicable. C’est là que la brume (du titre) intervient (et prend toute son importance). Domingo ne vit pas sur n’importe quelle terre. Cette dernière possède, en effet, l’atout de faire (re)vivre les morts – en les ramenant auprès des vivants (on vous laisse deviner sous quelle forme). La brume constitue un personnage à part entière du film. Cette dernière possède une dimension légèrement angoissante qui accentue son mystère. Les apparitions de la brume signent (systématiquement) l’introduction d’une suggestion d’une stupéfiante beauté.

Ariel Escalante Meza compose des plans qui sont comme autant de tableaux de maître. On y voit Domingo déambuler seul et se parler à lui-même et s’adresser à celle qui n’est plus (tout en étant terriblement présente). Le cinéaste utilise sciemment un sujet banal, celui de l’homme bourru et taciturne refusant de quitter sa terre quitte, pour cela, à mourir – certes pas un synopsis inédit dans l’histoire du septième art. Domingo y la niebla possède bel et bien une « gueule d’atmosphère ». L’irruption de la brume fait basculer l’intrigue du côté du film d’atmosphère. Le thriller initial prend, ainsi, le chemin de la réflexion sur la mort – et sur le lien que les vivants veulent (et croient) entretenir avec elle.

La mort sans visage

Ariel Escalante Meza compose une œuvre à l’atmosphère magnétique. Si la rétine est scotchée à l’écran, l’esprit n’est aussi pas en reste. Domingo y la niebla interroge notre rapport à la mort en mettant en scène un vieil homme, persuadé (ou pas) que sa défunte femme vient lui rendre visite chaque soir. Domingo a-t-il des hallucinations ? Entend-il (vraiment), dans l’air, la voix de son épouse ? Si nous l’entendons (avec lui), c’est peut-être que cela est vrai ? Les morts ne seraient jamais tout-à-fait « morts » (du moins, dans le film). Toutes les options sont sur la table. Peut-être que Domingo a trouvé le moyen (mental) de retrouver celle qu’il aime (et n’est plus). Peut-être qu’il dit vrai. Sa fille refuse obstinément de le croire. Pour elle, ces histoires ne sont que foutaises, inventées par un homme qui tente de racheter ses fautes (passées) vis-à-vis de celle qu’il a auparavant blessée.

Pourtant, Domingo n’en démord pas. Ce qu’il dit est vrai. Il n’invente rien. Pas plus qu’il n’invente les attaques à moto de mystérieux rodeurs tirant que tout ce qui bouge –(en commençant par ceux qui refusent de céder la propriété). L’œuvre émeut en évoquant le délicat sujet du deuil (impossible). La grande question posée par le film n’est pas « que doit-on faire de nos morts ? » mais : Que font les vivants après la mort ? Où vont-ils ? Les morts peuvent-ils renaître sous la forme de l’impalpable ?

Le cinéaste dissèque l’au-delà. Dans le film, ce dernier prend la forme d’un univers parallèle, à la fois hermétique et totalement intégré à notre présent. Domingo évolue dans un monde fermé, marqué par l’angoisse de l’expropriation et la crainte du lendemain. Ce monde-là prend la forme d’un infernal purgatoire, coincé entre le paradis (des montagnes) et l’enfer (de la réalité sociale). Domingo attend d’être libéré. Allant chercher sciemment la mort, le héros rencontre (enfin) la brume, et avec elle l’espoir de retrouver celle qu’il aime. Jamais thriller n’aura été aussi beau et désespéré. Une réussite belle à pleurer.

Le film Domingo et la brume/Domingo y la Niebla est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2022

Domingo y la Niebla : bande annonce

Domingo y la Niebla : fiche technique

Scénario et réalisation : Ariel Escalante Meza
Interprètes : Carlos Ureña, Sylvia Sossa, Aris Vindas, Esteban Brenes Serrano
Photographie : Nicolas Wong Diaz
Montage : Lorenzo Mora Salazar
Musique : Alberto Torres
Production : Nicolas Wong Diaz, Ariel Escalante Meza, Julio Hernandez Cordon, Gabriela Fonseca Villalobos, Felipe Zuñiga
Genre : drame
Durée : 93 minutes

Espagne – 2022

Dodo : Mariage à la grecque

Présenté en Séance Spéciale, au Festival de Cannes, Dodo de Panos Koutras s’affirme comme le film le plus casse-cou de le Croisette à travers l’évocation d’un mariage qui vire à la tragi-comédie familiale. A visionner sans modération !

Un récit choral sur un mariage (qui ne se fait pas)  

Contrairement à ce que son titre laisse augurer – Dodo – n’est pas un documentaire sur les habitudes de sommeil de la population grecque. Mettons tout de suite fin à un (insoutenable) suspense. Mariella (Smaragda Karydi) et Pavlos (Akis Sakellariou) s’apprête à marier leur fille Sofia (Natasa Exintaveloni) à un ami d’enfance – qui se trouve être (entre autres) l’héritier d’une très famille. Ce mariage est préparé en grandes pompes par le couple. Ce dernier pourrait, en effet, les sauver de la ruine. L’apparition miraculeuse d’un Dodo (qui a disparu de la surface de la Terre depuis le 18e siècle) entraîne les préparatifs de la noce dans folle farandole où rien (ni personne) ne sortira indemne.

Panos Koutras construit un récit choral dense. Ce dernier est composé de deux parties. La première présente l’ensemble des personnages (et des futures intrigues) avec lequel le film jonglera par la suite. Il y a d’abord le duo formé par Marielle et Pavlos. L’une est une ancienne actrice de série télévisée, devenue une mère au foyer, engluée dans un conformisme bourgeois, l’autre, un ancien chef d’entreprise ayant fait faillite à coups de spéculations frauduleuses. Citons également, parmi les personnages notables, Socratis qui incarne le rôle de l’ouvrier « bad boy » et libidineux, Eva, la jeune femme non binaire, éperdument amoureuse d’Alexis, un jeune homme d’affaire (et mai de Pavlos), qui se joue d’elle.

Dit comme cela l’intrigue paraît tout droit sortie d’un épisode de Plus belle la vie.  Cette saillie ironique n’est, en somme, pas dépourvue de pertinence. Panos Koutras aurait-il eu connaissance de la mythique (et très longue) série de France 3. Les paris sont ouverts.

Plus belle la vie (oui, mais à Athènes)

Vous l’aurez compris, Dodo est un film composé de multiples intrigues (et sous-intrigues). Le dodo ajoute à la narration une pointe de fantasy absurde (et poétique) qui vient paradoxalement scinder les différentes histoires en une. Cela tombe bien car la seconde partie du film est justement orientée sur (et par) lui. L’oiseau devient, en effet, le vecteur qui réunit, voire (re)construit une nouvelle cellule familiale. Panos Koutras reprend, à sa façon, la réflexion entre les liens du sang et les liens du cœur. Des personnes qui ne se connaissaient pas, possédant des origines sociales et géographiques diverses (pour ne pas dire radicalement opposées) sont contraintes de vivre ensemble.

Si le dodo ne parle pas, il fait, en somme, beaucoup parler de lui. Ce dernier est un vecteur de rebondissements à l’instar du mistral dans la célèbre série marseillaise. Comme dans un prime-time de Plus belle la vie, le rythme de la narration est savamment dosé. Il y a les inévitables péripéties rocambolesques et les révélations (plus ou moins) inattendues. L’évolution de la façon dont le dodo est perçu par les héros constitue un baromètre (qui renvoie, tel un miroir réfléchissant, les changements qui affectent leurs manières respectives de se juger les uns les autres). Tour à tour objet de répulsion, d’incompréhension et de culte énamouré, le dodo devient la star d’un mariage – qui semble être passé à la trappe. Si l’on s’attendait à assister au mariage du siècle, c’est raté. Mais, cela est tant mieux.

Panos Koutras fait les choses à l’envers (ou presque). Il prend à rebrousse poils la thématique classique du mariage au cinéma. Plutôt que de mettre en scène une noce où la joie cède(ra) logiquement la place au traditionnel règlement de compte familial, le réalisateur opte pour la solution inverse. Il repousse le mariage hors cadre en se concentrant sur les préparatif mouvementés (et riche d’affrontements familiaux en tout genre) ce celui-ci. L’œuvre suscite le mystère : le mariage aura-t-il bien lieu ? Se fera-t-t-il dans une effusion de sang ou de dragées ? Le réalisateur tease, avec un malin plaisir, les suites possibles de son film. Si, a priori, la noce devrait avoir lieu, on peut se demander à (et dans) quelles conditions. Véritable coussin de parole aux vertus drolatiques (et cathartiques), le dodo disparait mais laisse derrière lui, un possible hériter (qui pourrait bien – cette fois-ci – venir perturber la noce). La suite au prochain épisode ? On a hâte.

Le film est présenté dans la section Cannes Première de Cannes 2022

Dodo : fiche technique

Scénario et réalisation : Panos H. Koutras
Interprètes : Smaragda Karydi, Akis Sakellariou, Natasa Exintaveloni, Marisha Triantafyllidou
Photographie : Olympia Mytilinaiou
Montage : Vincent Tricon
Musique : Delaney Blue
Production : Eleni Kossyfidou, Panos H Koutras, Marie-Pierre Macia, Claire Gadea, Joseph Rouschop
Société de production : MPM Films
Société de distribution : Pyramide Distribution
Genre : drame

Grèce – 2022

Festival de Cannes 2022 : Stars at Noon de Claire Denis

Portrait d’une femme moderne emprisonnée dans une quête de liberté, le nouveau film, Stars at Noon, de Claire Denis respire l’impudence et l’abnégation. De quoi éliminer les plus sensibles d’entre nous.

Mauvais démarrage à Cannes pour Stars at Noon, film ivre de chaleur dans un univers politiquement contemporain aux frontières du Nicaragua. Pourtant le long-métrage en compétition officielle marque par sa singularité et sa force de caractère, avec une Margaret Qualley qui détonne par son don de soi et une parfaite maîtrise de ses émotions.

Synopsis : En 1984, Trish, une jeune journaliste américaine bloquée sans passeport dans le Nicaragua en pleine période électorale rencontre dans un bar d’hôtel Daniel, un voyageur anglais. Il lui semble être l’homme rêvé pour l’aider à fuir le pays. Mais elle réalise trop tard qu’au contraire, elle entre à ses côtés dans un monde plus trouble, plus dangereux.

Claire Denis aime raconter des histoires d’amour presque impossibles pour ses personnages, souvent tumultueux, fragiles ou amochés, leur écriture est toujours en dents de scie, jonglant entre leurs émois et leur beauté.

Avec Stars at Noon, et bien que l’histoire soit une adaptation, la réalisatrice n’a que faire de son intrigue passée au trois millième plan, ce qui l’intéresse c’est la romance entre nos deux jeunes protagonistes, s’épanouissant, s’haïssant dans une dynamique pleine de désir et d’insécurité. Une promenade désenchantée qui comme Bonnie and Clyde, devient de plus en plus étriquée à mesure que leur amour l’un pour l’autre l’emporte sur toute forme d’implication.

Les lois de l’attraction

Coûte que coûte et malgré l’importance d’échapper aux autorités, les deux amants reviennent inlassablement l’un vers l’autre, dans une expérience sensorielle à base de corps à corps, de pardon et de coup du sort.
Semblable aux thrillers érotiques des années 80, l’alchimie des héros se voit compromise quand à la fin du film, on se rend compte qu’en quête de liberté, tous les coups sont possibles.

La nouvelle œuvre de Claire Denis propose une lecture très personnelle d’une romance entre deux louveteaux très peu sûrs d’eux. L’approche est belle, Qualley est divine mais cette envie de trop bazarder le scénario laisse au public un sentiment d’inachevé.

Toutefois le film a sa place en compétition, de son tempérament de petit film de genre à la perplexité de son personnage féminin, il est bon de voir une œuvre proposer une escapade finement mise en scène, où le nu ne sera un déplaisir mais un art sublime et poétique.

https://www.youtube.com/watch?v=hwVlkprBgbg

Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2022.

Stars at Noon : fiche technique

  • Titre original : Stars at Noon
  • Titre français : Des étoiles à midi
  • Réalisation : Claire Denis
  • Scénario : Claire Denis, Andrew Litvack et Léa Mysius, d’après le roman Des étoiles à midi de Denis Johnson
  • Distribution : Margaret Qualley, Joe Alwyn, Danny Ramirez
  • Photographie : Éric Gautier
  • Sociétés de production : RT Features, Curiosa Films
  • Genre : drame, romance, thriller
  • Durée : 137 min

Nostalgia : Frères de sang

Présenté en Compétition officielle, le nouveau film de Mario Martone – Nostalgia – est une odyssée lancinante sur les vestiges d’un passé qui ne passe pas. Hélas, un peu (trop) déjà vue pour convaincre totalement.

A la recherche du temps perdu

S’il était encore de ce monde, Marcel Proust n’aurait sûrement pas renié Nostalgia. Ce dernier explore, en effet, les méandres du temps perdu. Exilé depuis 40 ans à l’étranger, et habitant du Caire, Felice (Pierfrancesco Favino) revient à Naples, la ville de son enfance. Le personnage retrouve une ville quasi inchangée. Il revoit sa mère (qui elle a bien changé). Contre toute attente, alors que le voyage ne devait durer que quelques jours, Felice est submergé par les souvenirs qui lui renaissent en mémoire. Naples est la nouvelle Combray moderne. La madeleine de Proust prend ici la forme d’une moto. Felice reprend littéralement le chemin de son adolescence. Le souvenir vient se superposer à la fiction. Deux temporalités se font face et s’affronte, entre le passé (faussement) idyllique et le présent nostalgique. 

Felice éprouve une nostalgie aussi bien présente que passée. Le personnage est confronté à la nouvelle délinquance qui gangrène Naples, lui qui, plus jeune, était le roi des casse-cous (et des 400 coups), avec son ami Oreste Spasiano. Le héros est loin de se douter que ce dernier est devenu le Don Vito Corleone de la ville. Cette dernière vit sous la coupe mafieuse de ce parrain qui se balade en jogging à la nuit tombée. Felice se retrouve englué dans une autre bataille. Le prêtre Luigi Rega (Francesco Di Leva) est entré en croisade contre le « Malommo » (alias Oreste Spasiano).

L’homme de Dieu tente, comme il le peut, de rallier la jeunesse à sa cause, en faisant de l’église de Naples une sorte de MJC, censée sortir les jeunes de la rue et de ses trafics. Ce personnage (campé avec force par Francesco Di Leva) est peut-être le plus intéressant du film – du moins est-il celui qui met un peu de beurre dans les épinards. Car Nostalgia souffre d’une mise en scène lancinante, qui peine à faire décoller une intrigue, sonnant (hélas) le triste déjà-vu.

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était

Évoquer le retour au pays d’un homme depuis longtemps parti constitue une topique largement exploitée par le cinéma d’hier et d’aujourd’hui. Qu’à cela ne tienne. Le septième art est, au fond, un art de la redite (à l’instar peut-être de tous les autres). Il importe peu qu’on raconte la même chose si cette « chose » en question est évoquée de façon nouvelle. C’est là que la mise en scène prend toute son importance. Malheureusement, celle de Nostalgia patine un peu. La (re)découverte de la ville par Felice prend du temps (et c’est tant mieux). La lenteur permet de faire ressentir au public les bouleversements socio-économiques qui se sont emparés de la cité napolitaine. Cette arrière-fond politique laisse ensuite la place à la véritable « intrigue » du film.

Felice est détendeur d’un secret qu’il lui serait fâcheux d’avouer à la face du monde (s’il veut rester en vie). La vie du héros prend une tournure dangereuse lorsqu’il se rapproche du Padre Luigi Rega, qui voit en lui un exemple de réussite pour les jeunes du quartier. Felice est dans le viseur des hommes du « Malommo » qui le somment de quitter la ville. Mais le héros est bien décidé à rester. Il souhaite régler ses comptes avec le passé, et met alors tout en œuvre afin de rencontre Oreste, convaincu qu’il est resté le même.

Une mise en scène décevante au service du déjà-vu

La « nostalgie n’est plus ce qu’elle était » disait Simone Signoret. Nostalgia réactive l’adage de la comédienne. Felice est un homme naïf, trompé par une nostalgie qui lui fait perdre quelque peu la raison. Le personnage vit hors du monde et croit pouvoir régler les choses à coups de pardons tardifs. Oreste est plus cynique (et peut-être aussi plus sage). Deux visions et deux mondes s’opposent. Felice croit pouvoir (faire) revivre le passé. Le personnage est, d’une certaine façon, convaincu que le temps perdu n’est jamais vraiment mort. Il suffit d’aller le chercher. Oreste n’est pas du même avis. Pour lui, le passé est passé. Il n’existe pas (ou plus). Le « Malommo » n’est pas dupe. Il sait que les racines de la nostalgie de son amie d’enfance sont – en réalité – gangrénées par la honte et la culpabilité. Or, on n’efface pas un crime (malgré toute la bonne volonté du monde). Pas plus qu’on ne demande pardon quarante ans après les faits. Mais alors, à qui la faute ? Felice est-il coupable de sa fuite en avant ? Peut-on échapper à son propre passé (et présent) ?

Le film pose des questions existentielles qui auraient mérité d’être traitées autrement qu’à travers les grilles d’une intrigue trop prévisible. Dès le départ, on sait comment tout cela finira (mal, en somme). Cela gâche un peu notre plaisir de spectateur.trice avide de mystères et de surprises. Bien que l’histoire initiale ne soit pas nouvelle, la mise en scène n’en renouvelle pas les codes et les scènes attendus. Les retrouvailles entre la mère et le fils, et Felice et Oreste manquent d’ampleur. La binarité positif-négatif qui caractérise le gentil Felice et le méchant Oreste paraissent trop faciles pour ne pas agacer le public. Le personnage du prêtre nous préserve de l’ennui. Par son espoir, et l’immensité de sa quête, il réjouit le public, en sauvant (un peu) l’ensemble.

Le film Nostalgia est présenté en compétition au Festival de Cannes 2022.

Nostalgia : bande annonce

Nostalgia : fiche technique

Scénario et réalisation : Mario Martone
Interprètes : Pierfrancesco Favino, Francesco di Leva, Tommaso Ragno
Photographie : Paolo Carnera
Montage : Jacopo Quadri
production : Luciano Stella, Maria Carolina Terzi
Société de production : Medusan Picomedia, Mad Entertainement, Rosebud Entertainment Pictures
Société de distribution : ARP Sélection
Genre : drame
Durée : 118 minutes

Italie – 2022

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2

Mon pays imaginaire : Révolution (féministe) au Chili

Présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2022, le nouveau documentaire du maître chilien Patricio Guzman – Mi pais imaginario – revient sur les récentes révolutions, en faveur de la démocratie, qui ont secoué le Chili en octobre 2019. Brillant et nécessaire.

Filmer la révolution 2.0

Mi pais imaginario aborde un sujet passé à la trappe de nos actualités. Saviez-vous que le Chili a connu, en octobre 2019, une révolution qui a conduit à la modification de sa constitution ? Voire carrément à la suppression de celle-ci, supplantée par une Assemblée Populaire constituée uniquement par des civiles ? Si vous êtes stupéfait.e de l’apprendre, allez vite regarder le documentaire. Si vous étiez déjà au courant, allez le voir quand même (vous y apprendrez sûrement des choses nouvelles).

Tout débute, il y a presque trois ans, lorsque que le gouvernement chilien décide d’augmenter le prix des transports en commun. Cette mesure suscite d’emblée l’indignation du peuple chilien, à commencer par les jeunes. Ce sont eux qui, les premiers, commencent à se révolter. Dans les stations de métro, en montrant ostensiblement, à une police armée menaçante, qu’ils ne payent pas leurs tickets. Dans la rue, en formant des barricades, toujours face à une police armée, qui n’hésite pas à prendre le visage de la mort.

Si nous laissons au réalisateur le soin de revenir dans le détail sur les différentes étapes et autres évènements marquants de cet incroyable soulèvement populaire, nous pouvons, en revanche, évoquer en quelques lignes le soin accordé à la mise en scène. Patricio Guzman fait le choix de n’interroger que des femmes. Qu’elles soient journalistes, photographes, combattantes, autrices féministes, celles-ci ont toutes participé, de près comme de loin, à l’avènement de la révolution la plus importante qu’ait connu le Chili depuis les révoltes étudiantes de 1973. Car, le réalisateur, en bon observateur de la société, est conscient que cette révolution est aussi – et peut-être – avant tout la leur.

Rêver d’un nouveau pays imaginaire (et féministe) 

La révolution qui a secoué le Chili de sa torpeur conservatrice a eu des conséquences multiples. Les affrontements qui ont violemment opposé les jeunes et la police accusent le coup, en révélant à quel point le Chili n’en a pas encore fini avec la dictature armée. La violence inacceptable (et follement absurde) d’une police, par ailleurs, contrôlée par l’armée, a permis de pointer du doigt les dysfonctionnements d’un gouvernement antidémocratique. La simple révolte s’est ainsi mue en indignation générale face aux abus et démonstrations de force d’une armée dirigée par des hommes de pouvoir, qui piétinent allègrement – et en toute impunité – les droits de l’homme.

En levant le voile sur la violence injustifiée et démesurée des répressions policières, la révolution a aussi permis, du même coup, de rappeler une autre violence (moins visible mais tout aussi systématique, voire systémique) : celle que subissent les Chiliennes au quotidien. Au débat social, qui agitait le pays, s’ajoutait et se superposait un autre combat, ouvertement féministe. C’est ainsi que le documentaire de Patricio Guzman opère un virage (pas si étonnant) en retraçant l’émergence d’un nouveau questionnement politico-social mené par et pour les femmes. Ce dernier apparaît global et immense, en portant autant sur la place de la femme dans l’espace public, que sur le concept de culture du viol.

Mi pais imaginario parle d’un pays en pleine mutation. A l’heure où l’on ne cesse de crier à la décadence des sociétés (néo-capitalistes), le bouillonnement populaire et féministe qui agite, en ce moment, le Chili laisse espérer le dépassement de l’adage pessimiste précité. Le réalisateur rend hommage au peuple chilien et, plus particulièrement, à l’ensemble de ces femmes qui subissent les affres d’une politique économique et sociale patriarcale, qui les laisse sur le carreau. Trop souvent oubliées par les récits historiques, celles-ci retrouvent (enfin) la possibilité d’exprimer une parole politique, en reprenant la place de sujets (politiques et ouvertement politisés) qui leur reviennent de droit. Il était temps que les femmes puissent à rêver d’un nouveau pays imaginaire (et féministe).

Le film (Mi paìs imaginario), Mon pays imaginaire de Patricio Guzmán est présenté en séance spéciale au Festival de Cannes 2022.
Distributeur : Pyramide Distribution

Synopsis : Octobre 2019, une révolution inattendue, une explosion sociale. Un million et demi de personnes ont manifesté dans les rues de Santiago pour plus de démocratie, une vie plus digne, une meilleure éducation, un meilleur système de santé et une nouvelle Constitution. Le Chili avait retrouvé sa mémoire. L’événement que j’attendais depuis mes luttes étudiantes de 1973 se concrétisait enfin.

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4

Salam : Confessions d’un diamant brut

Présenté au Festival de Cannes 2022, en Séance Spéciale, avant de sortir dans les salles début juillet, Salam est un documentaire filmé à la première personne où la rappeuse Diam’s s’explique sur les raisons de son silence, dix ans après avoir quitté le monde de la musique.

Dix ans après avoir quitté le monde de la musique, Diam’s fait officiellement son entrée dans le septième art, en foulant la porte du très prestigieux Festival de Cannes. Ce jeudi 26 mai 2022, le public a, en effet, eu l’occasion de retrouver la célèbre rappeuse dans le documentaire Salam qu’elle a écrit et réalisé aux côtés des réalisatrices Houda Benyamina et Anne Cissé. Projeté en Séance Spéciale, le film bénéficiera d’une sortie exceptionnelle les 1 et 2 juillet prochains, avant d’être exclusivement disponible sur la plateforme Brut.

Mélanie Giorgiades – alias Diam’s – se livre à l’exercice risqué de la confession intime. Après une décennie à spéculer sur les raisons de son départ, l’ancienne rappeuse prend publiquement la parole, en décidant (enfin) de livrer sa version des faits. Salam constitue, d’une façon, un documentaire politique. Diam’s se réapproprie une histoire personnelle largement commentée (à tort) par des médias friands de gossip en tout genre. L’autrice de « Jeune demoiselle » s’exprime librement face caméra. Qu’elle arpente une salle de concert, marche le long d’une plage ou rende visite à des orphelins au Mali, Diam’s évoque, sans tabous, son passé aussi bien que son présent.

Cette dernière parle du mal-être qui l’habitait lorsqu’elle était Diam’s, cette rappeuse pleine d’avenir à qui tout réussissait. Il y a quelque de chose de touchant dans le témoignage qui nous est livré. Mélanie Giorgiades dévoile quelles ombres se cachaient derrière la figure sympathique de Diam’s. Elle fait tomber les masques de sa célébrité. On pourrait critiquer l’aspect « voyeuriste » de la confession. Comme cette scène où, en évoquant ses divers déboires, la caméra braque son objectif son la mère de Diam’s – dont les larmes ne cessent de monter. Diam’s sait – en tout état de cause – qu’elle révèle une partie de son intimité. Sauf qu’ici, c’est à l’artiste et non aux médias de choisir le contenu de ce qui sera dit (ou non). Cette dernière s’arroge l’exclusivité de sa propre confession puisqu’elle en est la seule et unique metteuse en scène. Diam’s casse donc son image idéalisée de rappeuse. Si elle avait « tout » – lui disait-on – pour être heureuse, dans les faits, elle ne l’était pas.

Casser l’image de la célébrité

L’histoire de la star malheureuse malgré les succès et l’argent n’évoque – hélas – rien de nouveau sous le soleil du star-system. Diam’s le sait. Son départ précipité de la scène musicale – alors qu’elle au sommet de sa gloire – s’explique par le souhait de se détacher d’un cliché qui lui collait à la peau (et dont elle serait dit-elle peut-être morte). Cette dernière veut évidemment parler du cliché de l’artiste torturé par des démons intérieurs qui finissent – à terme – par le consumer.

Le mythe de l’écorchée vive, Diam’s l’a bien connu. Il est même devenu le titre de l’une de ses chansons. « Je ne pouvais écrire que lorsque j’allais mal. » dit Diam’s. L’art est-il toujours le fruit de nos souffrances ? Doit-il l’être ? Pour Mélanie Giorgiades, la réponse est non. Cette phrase dépasse la simple anecdote personnelle. Elle évoque indirectement les affres d’un star-system qui exploite les blessures et le mal-être de l’artiste afin d’en faire le terreau d’un marketing morbide (mais rentable). L’amour du public ne suffit pas toujours. Diam’s met les choses au point. Elle a arrêté sa carrière parce que cette vie-là était devenue paradoxalement impossible à vivre (si la jeune femme d’alors voulait continuer à vivre). Il faut du courage pour se défaire de ses privilèges, surtout lorsque l’on est une star en pleine ascension.

Parce qu’il a pris les couleurs de la religion (mais pas que), le courage de la star, qui raccroche définitivement les gants, dérange. Diam’s pose elle-même la question qui fâche. Si elle s’était suicidée, serait-elle devenue une héroïne ? Aurait-elle « mérité » un autre traitement médiatique que celui qui lui a été réservé ? Aurait-elle été plus respectable ? Ses questions resteront sans réponses. Diam’s revient longuement sur l’origine de sa conversion à l’Islam. Celle-ci lui a valu d’être blacklistée, voire carrément lynchée par des médias avides d’exposer la vie privée de la chanteuse. La reconversion inattendue de la chanteuse qu’on a voulu – à tort – voir comme le signe d’une manipulation, aborde de front la question du droit des femmes à disposer librement d’elles-mêmes. Le documentaire pose, au fond, une question qui pour le coup dérange réellement. Par la récupération médiatique et politique dont elle a été victime, la trajectoire de Diam’s pointe du doigt non pas le « problème musulman » – comme se plaisent à l’affirmer certain.e.s – mais les « problèmes » non réglés que la société française a vis-à-vis des musulmans (et des femmes qui décident de porter le voile, en particulier).

Dans sa bulle (nouvelle)

Salam redonne la parole à une femme qui, contrairement à ce qu’on a pu lire dans certains médias, n’est pas la victime d’un endoctrinement. Le public reçoit les confessions d’une artiste, pour qui la scène était devenue une souffrance, laissant de côté l’exutoire salutaire des débuts. Pour Diam’s, la (sur)vie nécessitait de quitter le devant de la scène. L’ancienne rappeuse est aujourd’hui une femme « heureuse ». Si sa foi y est pour beaucoup, elle n’est pas la seule à concourir à ce bonheur retrouvé. Diam’s continue, en effet, à donner d’elle-même à travers son association humanitaire Big Up Project, qui vient en aide aux orphelins. Diam’s assume ses choix de vie. Tant pis pour celles et ceux – dans son public – qui n’y adhèrent pas.

Pourtant, il y a un « hic ». Salam peine à convaincre dans sa forme. La réalisation souffre d’une mise en scène parfois clairement artificielle. Il y a un côté à la « Confession Intimes » qui agace, voire qui met parfois mal à l’aise. Ce sont les cadrages rapprochés, les scènes parfois tire-larmes où l’on voit Diam’s au téléphone avec son père, dans un échange où transparaît une mise en scène trop appuyée. On pense également à cette scène où la caméra est braquée sur le visage de la mère de Diam’s, bouleversée face au récit de sa fille, comme si elle attendait de voir la larme couler. Salam possède un petit côté à la « BRUT » qui ne doit pas étonner puisque le documentaire a été produit par la plateforme.

Dommage, car cela efface, voir étouffe, certaines des questions posées par les réalisatrices. Le film prend, ainsi,  la forme d’un exercice de style un peu naïf (et, parfois, indigeste dans sa forme). On pourrait aussi aisément reprocher au documentaire de n’être qu’un énième mensonge marketing teasant les vrais (faux) adieux d’une star, revenant dans un ultime come-back, afin de promouvoir ses bonnes actions. Peut-être. Après tout, si Salam (qui signifie « paix » en arabe) peut aider à financer la construction de futurs orphelinats, alors cela veut dire que le cinéma et l’art, en général, servent encore à quelque chose. S’il est parfois maladroit, et manque de finesse, Salam signe, néanmoins, les adieux sincères d’une artiste qui demeure profondément habitée par ses engagements.

Bande-annonce – Salam 

Fiche Technique :

 

Un long-métrage de Houda Benyamina, Anne Cissé, Mélanie ‘Diam’s’ Girodiades.
Produit par Brut
Distributeur Pan Distribution
Année de production : 2022
Sortie  : 1 juillet 2022

Festival de Cannes 2022 : Three Thousand Years of Longing de George Miller

Nombreuses sont les œuvres majeures du septième art qui racontent des histoires plus belles les unes que les autres. Three Thousand Years of Longing est une de celles-ci. George Miller donne dans un sentimental enchanté et plein de lumière.

Depuis des millénaires, les contes nourrissent l’imaginaire des petits et des grands. Source de merveilles et d’aventures, il est rare qu’une personne n’ait pas été bercée par l’un d’entre eux.

Il était une fois…

Il est clair que George Miller s’amuse dans son éclectisme cinématographique. Entre film d’animation, sorcières charmées par le diable, ou action movie post-apocalyptique, son travail est accessible à tous types de cinéphiles.
C’est avec Three Thousand Years of Longing que le réalisateur revient sur les écrans de Cannes, bien décidé à raconter sa propre version du conte fantastique.

Ouvrez vos cœurs, Monsieur Miller va s’en emparer.

Synopsis : Alithea Binnie est une Britannique solitaire et amère. En voyage à Istanbul, elle découvre une ancienne bouteille. Il en sort un Djinn qui lui offre trois vœux. Apathique et sans désir d’aimer ou d’être aimée, cette femme demeure incapable d’imaginer un seul vœu. Leur conversation, dans une chambre d’hôtel, va avoir des conséquences auxquelles personne ne s’attendait.

On a beau se répéter que notre vie est satisfaisante, que nous n’avons besoin de personne, que seul l’amour que nous nous portons suffit, quand bien même, l’amour est toujours le souhait le plus recherché. Habituée à voyager afin de nourrir une imagination pleine de culture, Alithea s’engage dans les rues d’Istanbul à la recherche d’un souvenir, une pièce en verre, imparfaite et hypnotique, sans savoir qu’un grand voyage sonne à sa porte.

Le réalisateur confesse l’idée qu’il se fait d’une fable pleine de magie, des grands de ce monde, et de la puissance de la volonté. Quand ce Djinn, beau et mystérieux raconte ses histoires passées à base d’amour, de trahisons et de secrets, le personnage joué par Tilda Swinton tombe irrévocablement amoureuse des sacrifices qu’un homme est capable de faire pour l’amour d’une femme. Elle qui affectionnait sa vie de solitaire, se voit quémandée d’être aussi aimée que ses sœurs. De là, des portes s’ouvrent, des âmes s’embrassent, et la poussière de fée enveloppe leurs entrailles d’une passion aussi fortifiée que destructrice pour ce génie en quête de liberté.

Couleurs en mosaïque

Les codes ont beau être primaires, la beauté vaporeuse que Miller apporte à l’ensemble de son œuvre défie toutes les critiques. Par une esthétique semblable à des peintures ou par des récits enchanteurs, nous sommes bercés par l’histoire aux douces chimères d’une femme qui apprend à vivre, à aimer, à se libérer quand elle ne se contentait que d’étudier.

Un message fort pour un amoureux de la vie qui rappelle au monde entier que l’espoir que nous apportent les contes ne s’éteint jamais et que notre capacité à y croire nous permet de goûter à la vie, plutôt que de la subir. Le genre de film que le cinéma d’aujourd’hui peut être fier d’avoir à son arc, une œuvre digne de conquérir la Palme d’or, même dans sa catégorie. 

Le film est présenté en Sélection officielle, hors-compétition, lors du Festival de Cannes 2022.

Three Thousand Years of Longing – Bande annonce :

Three Thousand Years of Longing – Fiche technique :

  • Titre original : Three Thousand Years of Longing
  • Titre français : Trois mille ans à t’attendre
  • Réalisation : George Miller
  • Scénario : George Miller et Augusta Gore, d’après la nouvelle The Djinn in the Nightingale’s Eye d’A. S. Byatt
  • Musique : Junkie XL
  • Direction artistique : Nicholas Dare
  • Décors : Roger Ford
  • Costumes : Kym Barrett
  • Photographie : John Seale
  • Production : George Miller et Doug Mitchell
  • Sociétés de production : Metro Goldwyn Mayer, FilmNation Entertainment, Kennedy Miller Mitchell, CAA Media Finance et Elevate Production Finance
  • Pays de production : États-Unis Australie
  • Format : couleur
  • Genre : romance, fantastique, film épique, drame
  • Durée : 108 minutes
  • Sortie : 24 août 2022

Pacifiction – Tourments sur les îles : Tahiti sous les bombes

Présenté en compétition officielle, le nouveau film d’Albert Serra – Pacifiction – Tourments sur les îles – brosse un portrait sans fard de la politique coloniale (et nucléaire) française dans les îles du Pacifique. Le 75e Festival de Cannes a trouvé son chef-d’œuvre (et sa future Palme d’Or).

Un tableau de maître (Serra)

Pacifiction – Tourments sur les îles est un film à la beauté sidérante. Le genre d’œuvre qui vous scotche sur votre fauteuil en brûlant votre rétine (qui peine à supporter tant de magnificence logée en un même plan). Certain.e.s trouveront sûrement cette introduction quelque peu grandiloquente (pour ne pas dire too much). Peut-être changeront-ils d’avis lorsqu’ils découvriront le film ? Allez savoir. Quel est donc le sujet du film pour qu’il soit possible d’en faire autant ? Nous sommes à Tahiti en Polynésie Française. De Roller (Benoît Magimel) est le Haut-Commissaire de l’île. Ce représentant de l’État Français est un fin stratège qui connaît parfaitement les us et coutumes de la diplomatie (régionale et internationale). Ce dernier est une sorte de Roi Salomon qui, en écoutant les un.e.s et les autres, tentent de régler le plus justement possible chaque situation.

Albert Serra filme la Polynésie comme un tableau de maître. Les plans d’ensemble s’étirent en longueur (pour le plus grand bonheur du public). Le paysage change de couleur sous nos yeux – comme s’il était filmé en accéléré. La nature tahitienne est teintée d’un impressionnisme aux couleurs d’incendie. Ce sont ainsi, tour à tour, des cieux bleutés et obscurs ou rouge sang qui défilent à l’écran, dans un mélange (quasi surnaturel) que l’on croirait tout droit sorti d’une représentation de Gauguin. Ces visions panoramiques contrastent ironiquement avec la noirceur de l’intrigue.

De Roller est un cartésien qui refuse d’adhérer aux « on dit » d’une île qu’il connaît comme sa poche. Lorsqu’on lui apprend que le gouvernement français souhaiterait reprendre ses essais nucléaires sur l’île, le Haut-Commissaire est catégorique : cela est impossible (et parfaitement absurde). Pourquoi, en effet, risquerait-on de détruire la vie de millions de personnes (et ce, sans aucune raison) ? De Roller est bientôt (plus) sceptique face à la multiplication de preuves qui ne cessent d’apparaître. Ce dernier ne peut plus nier les faits quand il aperçoit (enfin) un sous-marin rôdant près des côtes.

De la Pacifiction à la Pacifission

La découverte de De Roller bouleverse ses a priori. Celui qui se disait être un simple (et bon) représentant de l’État se transforme en chevalier fait paria par une armée (française) désireuse de garder pour elle (seule) le secret de sa mission. De Roller rentre alors en croisade, espérant (vainement) renverser une situation qu’il sait irréversible. Les paysages de cartes postales prennent un goût amer, venant se rejouter à une beauté qui, de son côté, ne cesse pas de nous impressionner. De Roller perd bientôt le respect qu’il éprouvait envers ses supérieurs en comprenant qu’il n’est qu’un vulgaire pantin, noyé dans une gigantesque mascarade gouvernementale.

Benoît Magimel crève littéralement l’écran. Il interprète magistralement un héros (bientôt) seul contre tous qui assiste à la fin d’un monde. Albert Serra critique l’hypocrisie des États et autres gouvernements. Ses derniers mettent sur un piédestal une diplomatie qu’ils ne respectent pas – voire dont ils se fichent royalement. De Roller l’apprendra à ses dépens, en haut lieu, les décisions sont déjà prises (depuis longtemps) au nez et à la barbe du peuple (comme de ses conseillers diplomatiques).

Dans ces conditions, il n’y a plus qu’à prier ou à espérer que « Tout se passera bien » comme l’affirme, avec cynisme, l’Amiral (Marc Susini). Albert Serra ose évoquer un sujet hautement inflammable. Le cinéaste ouvre la boite de Pandore des craintes contemporaines en abordant la possibilité d’un retour du nucléaire sur le sol français. De la Pacifiction (hypocrite) à la Pacifission (débile) : il n’y a qu’un pas que franchit allègrement le réalisateur (et il n’est pas le seul en ce moment).

La Polynésie au temps du colonialisme

Pacifiction – Tourments dans les îles pourrait être aisément renommé « Pacifiction – Colonialisme (persistant) sur les îles ». Le cinéaste dépeint, en effet, une atmosphère nauséabonde fortement marquée par des rapports de pouvoirs hérités de l’ère coloniale. D’emblée, le début du film donne le ton. Nous sommes dans un nightclub. Pas n’importe lequel puisque Morton, son directeur, exige que les serveuses soient en maillot de bain et les serveurs en caleçons. La rentabilité y serait meilleure affirme-t-on.

Cette hypersexualisation des corps féminins et masculins, à laquelle on assiste, résonne aussi bien avec le mythe colonial (sexiste) de la « vahiné » qu’avec celui du « sauvage », sorte de Vendredi fort (mais naïf). La persistance de vieux fantasmes coloniaux s’accompagne d’une (sur)exploitation du folklore polynésien. On pense aux séances de répétions d’un spectacle de coqs où les danseur.se.s sont vêtu.e.s des atours traditionnels –  à l’image du colliers de fleurs –  devenus, malgré eux, des stéréotypes au service du marketing (néo)colonial.

Mais le vrai spectacle se situe ailleurs. Dans les boites de nuit, où se croisent de hauts dirigeants, batifolant avec de jeunes polynésien.ne.s (prépubères). Sur les plages, où des Polynésiennes sont embarquées sur mystérieux bateau, afin (dit-on) de venir distraire des marins (français), qui s’ennuient fermement au sein de leur sous-marin. Albert Serra prend le temps de décortiquer la nature des liens qui unissent les expatrié.e.s français.e.s et la population autochtone. Qui a dit que la dichotomie colon/colonisé était morte ? Le cinéaste met un grand coup de pied aux tabous de la société française. Pacifiction n’offre rien de moins qu’une étude sociologique du l’organisation (colonialiste) qui règne sur les îles. Tout le monde en prend pour son grade. Y compris De Roller qui, sur ce point, n’est pas en reste (surtout lorsque cela peut servir les intérêts de la nation).

Un célèbre tableau de Gauguin intitulé D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? (1897-1898) lançait à la face de son époque un chef-d’œuvre existentiel (dont la peinture ne s’est jamais remise). En réfléchissant à la bêtise de l’homme, Albert Serra prolonge la réflexion du peintre, en lançant à la face du cinéma mondial un chef-d’œuvre qui ne laisse personne indemne.

Pacifiction : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=WVup4Om6iZI

Pacifiction : fiche technique

Réalisation : Albert Serra
Scénario : Albert Serra, Baptiste Pinteaux
Interprètes : Benoît Magimel, Marc Susini, Alexandre Melo, Sergi Lopez
Photographie : Artur Tort
Montage : Albert Serra, Ariadna Ribas, Artur Tort
Musique : Marc Verdaguer
Production : Pierre-Olivier Bardet, Albert Serra, Montse Triola, Dirk Decker, Andrea Schütte, Joaquim Sapinho, Marta Alves, Laurent Jacquemin
Sociétés de production : Idéale Audience, Andregraun Films, Tamtam Film GmbH, Rosa Filmes
Société de distribution : Films du losange
Durée : 120 minutes

France – 2022

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5

Les Pires : Pour l’amour de(s) pire(s)

Présenté au Festival de Cannes, dans la sélection Un Certain Regard, le premier long-métrage de Romane Gueret et Lise Akoka – Les Pires – retrace le récit d’un tournage rocambolesque qui se transforme en épopée réflexive autour de la représentation du pire au cinéma.

Récit (cinémagraphique)  d’un tournage épique

 Les Pires possède, à première vue, un sujet assez banal. Gabriel (Johan Heldenberg) est un réalisateur hollandais qui vient tourner son premier long-métrage à Boulogne-sur-Mer. Cherchant de jeunes comédiens amateurs, le cinéaste entame un casting dans le quartier populaire de Picasso. Le film débute in medias res par une caméra subjective qui épouse le regard du metteur en scène. Nous sommes en plein casting. Plusieurs enfants défilent face caméra. Ces derniers sont interrogés par le réalisateur et l’assistante réalisatrice sur leurs envies de faire du cinéma.

Le dispositif scénique – mis en place par le cinéaste – suscite un certain malaise. Ses questions donnent la sensation d’assister à un interrogatoire de police. Cette dimension intrusive réapparaît, par la suite, au moment du tournage. Obsédé par l’expression du sentiment « vrai », le réalisateur n’hésite pas à dépasser (parfois) les bornes du comportement abusif en instrumentalisant les blessures intimes de ses jeunes comédiens pour parvenir à ses fins. Les Pires relate, en somme, le récit d’un tournage chaotique.

Peu importe de connaître le sujet (clairement bancal) que Gabriel met en scène. Romane Gueret et Lise Akoka dévoilent les coulisses d’un tournage qui emprunte le chemin de la périphérie, en évoquant les liens qui se nouent entre les comédiens et l’équipe technique. D’emblée, le tournage du film (intradiégétique) s’apparente à un difficile chemin de croix (qui résonne ironiquement avec celui dans lequel il s’insère). Très vite, le réalisateur est pris en grippe par la population qui lui reproche d’avoir choisi les « pires » enfants du quartier Picasso.

Pour le meilleur et pour le(s) pire(s)

Ryan et Lily cumulent des difficultés familiales et scolaires. Placé chez sa sœur, car maltraité par sa mère, Ryan est un enfant timide qui a du mal à exprimer ses émotions (autrement que par la colère). Traumatisée par la mort de son frère, et livrée à elle-même, Lily est une pré-adolescente qui flirte ouvertement avec le danger. Leurs situations sociales respectives  les stigmatisent aux yeux des autres, en les renvoyant aux stéréotypes de la « lolita » et du « petit dur ».

Les deux héros sont, ainsi, perçus comme des « enfants à problèmes » – pire comme des « délinquants » en devenir par les habitant.e.s du quartier. Or, le réalisateur et son équipe considèrent que « ce ne sont pas des enfants à problèmes, mais des enfants avec des problèmes » ; selon les mots de Mathilde, l’éducatrice passionnée de Placés (2022). Pourtant, derrière ces belles paroles, Ryan et Lily incarnent, néanmoins, malgré eux, le cliché de la « fille facile » et du « dangereux délinquant ».

On a l’impression que Romane Gueret et Lise Akoka égrènent les (mêmes) clichés (négatifs) sur les prolos, énième tableau misérabiliste qui offre une image peu reluisante du Nord. Les habitant.e.s du quartier exigeront d’ailleurs des explications à l’assistante réalisatrice, inquièt.e.s de voir leur quartier devenir l’objet d’une mauvaise parodie. Romane Gueret et Lise Akoka ont conscience que leurs personnages collent à des clichés (médiatiques). L’assistante réalisatrice constitue un double (à peine voilé) des deux réalisatrices. Cette dernière rappelle, à juste titre, qu’il n’y a pas de réalité qui ne mérite d’être représentée. Refuser de confier un rôle à un enfant – sous prétexte qu’il serait un « délinquant » – serait donner raison au déterminisme social qui règne au cinéma, qui en accordant aux privilégiés le droit à la parole, discrimine et exclue tous les autres.

User du stéréotype pour le déjouer : Et après ?  

Ce discours questionne, ainsi, par une habile mise en abyme, les biais avec lesquels le septième art choisit de représenter la réalité. Si cette réflexion constitue l’une des réussites du film, elle n’est pas sans recéler une certaine ambiguïté. Romane Gueret et Lise Akoka jouent sciemment avec des topiques largement (et négativement) exploitées par les médias. Les réalisatrices cassent les rapports de pouvoir qui règnent à l’écran. Filmer « les pires » permet aux réalisatrices – ainsi qu’au réalisateur Gabriel – d’atteindre une certaine forme de vérité.

C’est en glissant dans la peau de leurs personnages que Ryan et Lily parviennent à susciter l’émotion (et, par extension, à la ressentir eux-mêmes). L’œuvre surfe clairement sur le célèbre roman de Victor Hugo qui affirmait dans Les Misérables (1862) qu’« Il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs ». Les Pires prend le chemin de la critique politique en évoquant les laissé.e.s pour compte du système social, économique et, par extension, de l’industrie cinématographique qui, trop souvent, ne les met en scène que de façon négative, en réaffirmant le cliché initial.

Pourtant, contre toute attente, Les Pires ne parvient pas complètement à se défaire des stéréotypes dont il sert. L’histoire d’enfants « difficiles », issus de quartiers populaires, qui sont choisis pour tourner un film et connaissent grâce à lui une rédemption magique, se présente comme un sujet assez classique. Pourquoi choisir les « pires » (du quartier) quand on pourrait prendre les « meilleur.e.s » ? Les cinéastes brisent ces hiérarchies binaires qui ne veulent rien dire. La personnalité de Ryan et Lily ne sauraient se résumer à des clichés qui les enferment dans des catégories discriminantes. La diversité prônée par le film ne convainc pas totalement. Malgré tout, on a, quand même, l’impression que l’œuvre survole un peu son sujet. Les Pires ne va pas au bout de la réflexion qu’il institue. Le film ne résout pas tout-à-fait les problèmes qui lui sont posés. Car, que fait-on du cliché une fois qu’on l’a (supposément) dépassé ? Attendons le prochain film de Romane Gueret et Lise Akoka pour avoir un élément de réponse.

Le film, Les Pires de Lise Akoka et Romane Gueret, est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2022
Par Lise Akoka, Eléonore Gurrey
Avec Mallory Wanecques, Timéo Mahaut, Johan Heldenbergh
Distributeur : Pyramide Distribution

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3.4

Festival de Cannes 2022 : Crimes of the Future, de David Cronenberg

Le post-apo n’a jamais été aussi dénué d’âme. David Cronenberg revient avec un film étroitement lié à ses œuvres précédentes : eXistenZ et Videodrome. Une sorte de trilogie organique annonciatrice de mauvais augure.

Huit ans après Maps to the Stars, le génie du body horror surprend son public avec une histoire pleine de bistouris et de préventions écologiques.

Après des mois d’attentes, le film de David Cronenberg attise la toile après un premier jet à Cannes. Le réalisateur avait prévenu, il veut choquer son public. Il n’est pas question de sang, de propagande ou encore de violence mais un électrochoc sur un futur qu’on qualifierait presque de prophétique.

Dans le monde que le cinéaste dépeint, les pièces du puzzle que eXistenZ et Videodrome ont déjà apportées au cinéma se retrouvent de nouveau dans une ambiance de fiction où le corps est tellement meurtri des catastrophes écologiques, qu’il se désintègre de l’intérieur. Un petit groupe d’assaillants essaie de recréer une toute nouvelle sorte de race humaine qui serait capable de vivre dans ce nouveau climat. Entre organismes capables de digérer le plastique recyclé par reproduction de petits organes et machines somatiques qui procurent du plaisir en tailladant la chair, Crimes of the Future perturbe l’audience par sa franchise.

La genèse de la synthèse

L’œuvre dénonce les problèmes liés au climat, une planète pourrie qui petit à petit n’offre plus aucune sorte de plaisir, où les règles d’esthétisme ne valent plus, où chirurgie et métamorphoses sont les seules lignes attractives. Saul Tenser, artiste performer, s’exhibe dans des spectacles d’avant-garde sur sa création naturelle de petits organes, synonyme de l’évolution humaine.
Filmé comme un mouvement artistique, le show attire un bon nombre d’adeptes, où les manifestants de la nouvelle ère vont présenter le cadavre d’un premier né avec un authentique système digestif pour toutes formes de synthèses.

Par son environnement putride et sa forme abstruse, le nouveau long-métrage de Cronenberg ne fera pas l’unanimité, mais séduira une bonne partie par son ouverture d’esprit, sa décadence et son honnêteté.
Du haut de ses 79 ans, le papa de Crash n’a que faire de satisfaire le plus grand nombre, quand ses plus fidèles admirateurs sauront reconnaître l’esprit malin derrière un absurde aussi beau qu’excentrique.

Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2022.

Les Crimes du futur : Bande-annonce

Les Crimes du futur : fiche technique

Synopsis : Dans un futur proche, les Hommes ont appris à vivre sans leur enveloppe corporelle. L’Humanité est désormais capable de modifier sa composition biologique et notamment de se métamorphoser. Le « performeur » Saul Tenser en a fait un spectacle. Avec sa partenaire Caprice, il dévoile en temps réel à ses adeptes l’ablation et la transformation de ses organes.

Titre original : Crimes of the Future
Réalisation : David Cronenberg
Distribution : Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart, Scott Speedman
Scénario : David Cronenberg
Photographie : Douglas Koch
Musique : Howard Shore
Sociétés de production : Argonauts, Serendipity Point Films
Sociétés de distribution : MK2/Mile End (Canada), Metropolitan Filmexport (France)
Genre : Science-fiction
Durée : 107 minutes
Date de sortie : 25 mai 2022 (FR)

Canada-France-Grèce – 2022

The Crown : les joyaux sont éternels

Dès sa première saison en 2016, The Crown s’est hissée au sommet des séries dramatiques contemporaines. Si l’intérêt du public pour les têtes couronnées a participé à son succès rapide, d’indéniables qualités d’écriture, de mise en scène et d’interprétation lui assurent la pérennité de ses audiences sur Netflix. Autant d’atouts que The Crown met au service d’une réflexion sur le rôle intemporel de la famille royale outre-Manche. Au point, pour la fiction, d’entrer en collision avec la réalité qu’elle imite…

En 2006, The Queen spéculait sur les jours difficiles qu’affronta la reine d’Angleterre au lendemain de la mort de Diana, la « Princesse des cœurs ». Le film était un écrin idéal au thème privilégié des conventions bousculées de son réalisateur Stephen Frears, qui s’illustre par exemple dans Les Liaisons dangereuses ou Tamara Drewe. Mais une autre petite musique s’entendait dans The Queen, permettant à la thématique de Frears de se développer : le conflit entre les traditions portées par la Reine et l’opinion publique qui exigeait une attitude modernisée après la mort de Diana. Cette petite musique, le cinéaste la devait à son scénariste Peter Morgan : ce dernier la transforma en symphonie 10 ans plus tard avec The Crown. Comme son nom l’indique, la série aux quatre saisons (six sont prévues) se concentre sur la nature du pouvoir de la Couronne britannique. Et plus encore, sur le conflit que ce pouvoir immémorial connaît, sous l’ère d’Élisabeth II, avec le renouvellement des valeurs de la société.

Temporel et intemporel

Au Moyen-Âge, la Couronne administre l’autorité temporelle aux côtés du pouvoir spirituel, d’essence intemporel, qui fige les valeurs parfois d’un siècle à l’autre. Mais à l’accession d’Élisabeth II au trône en 1953, la démocratisation du pouvoir exécutif et le désenchantement religieux provoquent que la royauté porte désormais la notion d’intemporalité au sein d’une société changeante. Peter Morgan adopte cet angle pour focaliser sa narration sur les décalages et frictions incessants de la monarchie avec son temps : le couronnement télévisé d’Élisabeth où les caméras côtoient les vieilles pierres de Westminster, la princesse Margaret (sœur de la monarque) confrontée à son désir de mariage impossible avec un divorcé, l’éventuelle infidélité du prince Philipp relayée par la presse, etc. Cette matière dramatique culmine avec Diana, jeune femme de son époque, appréciée (voir adulée) par le peuple pour sa proximité avec lui, ce qui la singularise dans l’inaccessible famille royale.

Les relations d’Elisabeth II avec ses Premiers ministres successifs sont autant d’occasions de confronter les prérogatives intemporelles et temporelles. Surtout quand le tour vient pour Margaret Thatcher, lors de la saison 4, de prendre les rênes du gouvernement. Face à la souveraine, convaincue qu’elle doit simplement « rester en vie (stay alive) » durant son règne, et que les crises « s’arrangent toutes seules (have a way of correcting themselves) », la Dame de fer incarne le mouvement et la modernité. L’épisode L’Épreuve de Balmoral montre ainsi une Thatcher confuse dans le manoir écossais de la monarchie, ne comprenant rien aux traditions de ses hôtes et pestant de perdre un temps précieux pour réformer le pays. Au terme de son récit, Morgan expose un gouffre plus large que jamais entre les deux positions, les Windsor d’un côté dans leur manoir hors du temps, et « Maggie » à Londres avec un cabinet qu’elle a rajeuni au forceps.

Le pouvoir et son double

Par mimèsis avec son modèle, The Crown repose donc sur une singularité forte puisqu’au contraire de la plupart des séries politiques, le personnage central d’Élisabeth II ne cherche pas à bousculer l’ordre établi mais bien à le maintenir envers et contre tout. Une autre inspiration du réel distingue la création britannique. De la même façon que la monarchie renouvelle ses figures de génération en génération, Peter Morgan change les interprètes de ses personnages royaux toutes les deux saisons afin de couvrir les cinquante ans d’histoire prévus. Si le créateur évite par-là de lourdes obligations de maquillage à ses acteurs, le procédé permet en outre d’explorer des sensibilités différentes qui collent avec les différents âges des personnes incarnées. Ainsi, l’éthérée Claire Foy rend compte d’une jeune Élisabeth contrainte d’arborer une bien lourde couronne, quand la plus affirmée Olivia Colman souligne l’assurance prise au fil des ans par la souveraine.

The Crown trace également un parallèle avec la monarchie grâce à l’imparable classicisme de sa réalisation, auquel s’ajoutent des récurrences narratives au fil des saisons. Par exemple, Peter Morgan use régulièrement de séquences musicales où il oppose à distance deux personnages, avant de les confronter dans une scène dialoguée de résolution. Le spectateur de The Crown se surprendrait parfois à vouloir un peu de folie, de dérèglement, dans une mécanique si bien rodée, alors même qu’il l’apprécie en partie pour cette constance. Il s’apparente alors au sujet de la royauté, à la fois satisfait de la résistance au changement de l’institution et dans le désir contradictoire de la voir évoluer.

Singer l’original occasionne néanmoins que The Crown entre en conflit avec lui. En effet, combien de spectateurs considèrent gravés dans le marbre certains de ses développements anhistoriques, voire mensongers ? De façon similaire au cinéma américain qui transforme la mémoire collective de certaines guerres, la série se pose en rival des livres d’histoire, ce pour le frisson d’audience du diffuseur. La problématique est d’autant plus sensible que la scénarisation de la mort de Diana est encore à venir dans une prochaine saison. Avec un tel évènement aux multiples zones d’ombres, l’interprétation qu’en fera The Crown pèsera dans les cœurs et les esprits. Le double sera alors, un peu, le pouvoir lui-même.

The Crown  saison 1 – Bande-annonce

The Crown – Fiche technique

Création : Peter Morgan
Interprétation : Claire Foy, Olivia Colman, Matt Smith, Tobias Menzies, Vanessa Kirby, Helena Bonham Carter
Quatre saisons de dix épisodes chacune disponibles en mai 2022
Durée moyenne d’un épisode : 50 minutes
Genre : drame, biopic
Pays : États-Unis, Royaume-Uni
Diffusion : Netflix