Salam : Confessions d’un diamant brut

Présenté au Festival de Cannes 2022, en Séance Spéciale, avant de sortir dans les salles début juillet, Salam est un documentaire filmé à la première personne où la rappeuse Diam’s s’explique sur les raisons de son silence, dix ans après avoir quitté le monde de la musique.

Dix ans après avoir quitté le monde de la musique, Diam’s fait officiellement son entrée dans le septième art, en foulant la porte du très prestigieux Festival de Cannes. Ce jeudi 26 mai 2022, le public a, en effet, eu l’occasion de retrouver la célèbre rappeuse dans le documentaire Salam qu’elle a écrit et réalisé aux côtés des réalisatrices Houda Benyamina et Anne Cissé. Projeté en Séance Spéciale, le film bénéficiera d’une sortie exceptionnelle les 1 et 2 juillet prochains, avant d’être exclusivement disponible sur la plateforme Brut.

Mélanie Giorgiades – alias Diam’s – se livre à l’exercice risqué de la confession intime. Après une décennie à spéculer sur les raisons de son départ, l’ancienne rappeuse prend publiquement la parole, en décidant (enfin) de livrer sa version des faits. Salam constitue, d’une façon, un documentaire politique. Diam’s se réapproprie une histoire personnelle largement commentée (à tort) par des médias friands de gossip en tout genre. L’autrice de « Jeune demoiselle » s’exprime librement face caméra. Qu’elle arpente une salle de concert, marche le long d’une plage ou rende visite à des orphelins au Mali, Diam’s évoque, sans tabous, son passé aussi bien que son présent.

Cette dernière parle du mal-être qui l’habitait lorsqu’elle était Diam’s, cette rappeuse pleine d’avenir à qui tout réussissait. Il y a quelque de chose de touchant dans le témoignage qui nous est livré. Mélanie Giorgiades dévoile quelles ombres se cachaient derrière la figure sympathique de Diam’s. Elle fait tomber les masques de sa célébrité. On pourrait critiquer l’aspect « voyeuriste » de la confession. Comme cette scène où, en évoquant ses divers déboires, la caméra braque son objectif son la mère de Diam’s – dont les larmes ne cessent de monter. Diam’s sait – en tout état de cause – qu’elle révèle une partie de son intimité. Sauf qu’ici, c’est à l’artiste et non aux médias de choisir le contenu de ce qui sera dit (ou non). Cette dernière s’arroge l’exclusivité de sa propre confession puisqu’elle en est la seule et unique metteuse en scène. Diam’s casse donc son image idéalisée de rappeuse. Si elle avait « tout » – lui disait-on – pour être heureuse, dans les faits, elle ne l’était pas.

Casser l’image de la célébrité

L’histoire de la star malheureuse malgré les succès et l’argent n’évoque – hélas – rien de nouveau sous le soleil du star-system. Diam’s le sait. Son départ précipité de la scène musicale – alors qu’elle au sommet de sa gloire – s’explique par le souhait de se détacher d’un cliché qui lui collait à la peau (et dont elle serait dit-elle peut-être morte). Cette dernière veut évidemment parler du cliché de l’artiste torturé par des démons intérieurs qui finissent – à terme – par le consumer.

Le mythe de l’écorchée vive, Diam’s l’a bien connu. Il est même devenu le titre de l’une de ses chansons. « Je ne pouvais écrire que lorsque j’allais mal. » dit Diam’s. L’art est-il toujours le fruit de nos souffrances ? Doit-il l’être ? Pour Mélanie Giorgiades, la réponse est non. Cette phrase dépasse la simple anecdote personnelle. Elle évoque indirectement les affres d’un star-system qui exploite les blessures et le mal-être de l’artiste afin d’en faire le terreau d’un marketing morbide (mais rentable). L’amour du public ne suffit pas toujours. Diam’s met les choses au point. Elle a arrêté sa carrière parce que cette vie-là était devenue paradoxalement impossible à vivre (si la jeune femme d’alors voulait continuer à vivre). Il faut du courage pour se défaire de ses privilèges, surtout lorsque l’on est une star en pleine ascension.

Parce qu’il a pris les couleurs de la religion (mais pas que), le courage de la star, qui raccroche définitivement les gants, dérange. Diam’s pose elle-même la question qui fâche. Si elle s’était suicidée, serait-elle devenue une héroïne ? Aurait-elle « mérité » un autre traitement médiatique que celui qui lui a été réservé ? Aurait-elle été plus respectable ? Ses questions resteront sans réponses. Diam’s revient longuement sur l’origine de sa conversion à l’Islam. Celle-ci lui a valu d’être blacklistée, voire carrément lynchée par des médias avides d’exposer la vie privée de la chanteuse. La reconversion inattendue de la chanteuse qu’on a voulu – à tort – voir comme le signe d’une manipulation, aborde de front la question du droit des femmes à disposer librement d’elles-mêmes. Le documentaire pose, au fond, une question qui pour le coup dérange réellement. Par la récupération médiatique et politique dont elle a été victime, la trajectoire de Diam’s pointe du doigt non pas le « problème musulman » – comme se plaisent à l’affirmer certain.e.s – mais les « problèmes » non réglés que la société française a vis-à-vis des musulmans (et des femmes qui décident de porter le voile, en particulier).

Dans sa bulle (nouvelle)

Salam redonne la parole à une femme qui, contrairement à ce qu’on a pu lire dans certains médias, n’est pas la victime d’un endoctrinement. Le public reçoit les confessions d’une artiste, pour qui la scène était devenue une souffrance, laissant de côté l’exutoire salutaire des débuts. Pour Diam’s, la (sur)vie nécessitait de quitter le devant de la scène. L’ancienne rappeuse est aujourd’hui une femme « heureuse ». Si sa foi y est pour beaucoup, elle n’est pas la seule à concourir à ce bonheur retrouvé. Diam’s continue, en effet, à donner d’elle-même à travers son association humanitaire Big Up Project, qui vient en aide aux orphelins. Diam’s assume ses choix de vie. Tant pis pour celles et ceux – dans son public – qui n’y adhèrent pas.

Pourtant, il y a un « hic ». Salam peine à convaincre dans sa forme. La réalisation souffre d’une mise en scène parfois clairement artificielle. Il y a un côté à la « Confession Intimes » qui agace, voire qui met parfois mal à l’aise. Ce sont les cadrages rapprochés, les scènes parfois tire-larmes où l’on voit Diam’s au téléphone avec son père, dans un échange où transparaît une mise en scène trop appuyée. On pense également à cette scène où la caméra est braquée sur le visage de la mère de Diam’s, bouleversée face au récit de sa fille, comme si elle attendait de voir la larme couler. Salam possède un petit côté à la « BRUT » qui ne doit pas étonner puisque le documentaire a été produit par la plateforme.

Dommage, car cela efface, voir étouffe, certaines des questions posées par les réalisatrices. Le film prend, ainsi,  la forme d’un exercice de style un peu naïf (et, parfois, indigeste dans sa forme). On pourrait aussi aisément reprocher au documentaire de n’être qu’un énième mensonge marketing teasant les vrais (faux) adieux d’une star, revenant dans un ultime come-back, afin de promouvoir ses bonnes actions. Peut-être. Après tout, si Salam (qui signifie « paix » en arabe) peut aider à financer la construction de futurs orphelinats, alors cela veut dire que le cinéma et l’art, en général, servent encore à quelque chose. S’il est parfois maladroit, et manque de finesse, Salam signe, néanmoins, les adieux sincères d’une artiste qui demeure profondément habitée par ses engagements.

Bande-annonce – Salam 

Fiche Technique :

 

Un long-métrage de Houda Benyamina, Anne Cissé, Mélanie ‘Diam’s’ Girodiades.
Produit par Brut
Distributeur Pan Distribution
Année de production : 2022
Sortie  : 1 juillet 2022

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.