Il aura fallu trente ans pour que Phil Tippett, grand nom des effets spéciaux, mène son projet à bien. Et si l’ensemble pourra en rebuter par ses défauts et son côté hautement glauque, Mad God reste une indéniable réussite. Un film d’animation qui donne corps à un cauchemar et au génie d’un artiste, avec beaucoup de mérite et de savoir-faire.
Synopsis de Mad God : Un Assassin surgit des abysses dans une cloche à plongée et s’enfonce au cœur d’un univers infernal peuplé de créatures mutantes et de scientifiques fous. Bientôt capturé, il devient la victime du monde qu’il est chargé de détruire…
Est-il encore utile de présenter l’artiste accompli qu’est Phil Tippett ? Fervent défenseur de l’animation en volume (ou stop motion), il a apporté sa contribution dans le domaine des effets spéciaux avec un immense mérite. Les premiers Star Wars, le Piranhas de Joe Dante, Le Dragon du Lac de Feu, Indiana Jones et le Temple Maudit, la trilogie RoboCop, Willow… tant de titres cultes des années 70-80 qui nous ont marqués par leur qualité plastique – si ce n’est plus pour certains d’entre eux ! Un homme de l’ombre qui a permis l’aboutissement visuel de bien des projets, pour les résultats que nous connaissons aujourd’hui. Un véritable artisan qui a su s’adapter – non sans difficultés, ne le nions pas – aux effets numériques, apportant ainsi son savoir-faire sur des films tout aussi ancrés dans l’air du temps : Jurassic Park, Cœur de Dragon, Starship Troopers… Bref, maintes fois récompensé et reconnu par ses pairs, le bonhomme fait partie de ces techniciens légendaires qui ont donné au cinéma fantastique/de SF ses lettres de noblesse. Aux côtés de grands noms tels que Willis O’Brien et Ray Harryhausen. Et si nous parlons aujourd’hui de lui, c’est pour la sortie de sa toute nouvelle réalisation, Mad God. Un film d’animation qui risque fort de vous marquer au fer rouge.
Si nous qualifions ici de « nouvelle réalisation », c’est que Phil Tippett n’en est pas à son premier coup d’essai. En effet, le cinéaste possède à son actif l’infâme Starship Troopers 2 : Héros de la Fédération, un grotesque DTV faisant honte au film de Paul Verhoeven. Mais le rédacteur de ces lignes ne lui en tiendra pas rigueur, voyant en cette erreur de parcours une excuse financière pour concrétiser Mad God. Car il faut savoir que ce dernier est le fruit d’un dur labeur qui aura mis trente ans à se mettre en place. Trois longues décennies durant lesquelles Phil Tippett aura mis tous ses moyens à disposition, du savoir-faire de son studio d’animation au financement de sa propre poche. Ce dernier passe également par un Kickstarter, afin d’apporter les fonds restants nécessaires à la finalisation de son ambition, celle de mettre sur pieds une vision cauchemardesque qui le hante depuis fort longtemps, le tout en mettant à profit son art de la stop motion. Et autant dire de suite que l’entreprise s’avère être une franche réussite !
Bien qu’imparfaite, il faut bien le reconnaître, la faute vient principalement du fait que Phil Tippett ne soit définitivement pas un réalisateur hors pair. En effet, les principaux défauts relèvent d’une question de mise en scène, venant nuire à l’impression finale. Une luminosité assez terne par moment rend certains passages illisibles (le combat entre les deux créatures géantes). Ou encore des plans, voire des séquences qui s’éternisent sans réelle raison – que ce soit les pas du protagoniste ou bien cette scène de dissection qui n’en finit pas –, alourdissant à l’excès l’action qui nous est présentée. Même constat en ce qui concerne l’écriture, tant celle-ci se révèle être un brin maladroite dans sa construction. En prenant le parti d’être un film muet et de faire des détours spatio-temporels (ellipses, flashbacks…), le scénario a bien du mal à prendre forme. Et pourra faire perdre patience à plus d’un spectateur lors des premières minutes du visionnage. Étant donné que celui-ci se présente sous la forme d’un enchaînement de scénettes et de péripéties montées bout à bout. Bien évidemment, l’ensemble prend tout son sens au fur et à mesure que le récit avance jusqu’à un twist final révélateur. Mais pour en arriver là, le cheminement pourra s’avérer pénible pour une partie du public.
Là où Mad God est la réussite citée plus haut, c’est bien par son impressionnante technicité. En alliant diverses figurines, décors faits à la main, effets spéciaux à l’ancienne (dont les incrustations à l’image), le montage et même « l’emploi » de véritables acteurs, Phil Tippett est parvenu à créer un univers sans pareil. Nous irions même jusqu’à dire que le réalisateur a accompli l’exploit de donner corps au plus effroyable des cauchemars. Celui qui suinte par tous les pores de violence, de douleur, de peine et surtout de désespoir. Entrer dans Mad God, c’est vivre une expérience d’un glauque rarement atteint, au risque de vous remuer l’estomac. C’est assister à une véritable descente aux enfers. Et c’est surtout découvrir un portrait hautement nihiliste de notre société et de notre humanité. Et ce par la puissance de l’image ! Car à défaut d’avoir un scénario facile d’accès, le long-métrage fourmille d’idées visuelles, d’un bestiaire malaisant et d’une ambiance apocalyptique. Tippett se permet même d’ajouter ici-et-là quelques notes de couleur, voire d’humour – celui-ci restant noir et ironique, cela va de soi ! –, sans que cela affaiblisse sa terrifiante atmosphère. Cela aurait très bien pu tomber dans le too much et donc le ridicule, mais l’ensemble fait preuve d’une indiscutable cohérence, aussi bien visuelle que sonore. Permettant à Mad God d’être captivant au possible, et ce malgré ses défauts cités précédemment.
Vous l’aurez compris, il ne s’agit pas d’un film d’animation tout public. Âmes sensibles, s’abstenir ! Et encore moins à laisser à la portée des enfants ! S’il pourra remettre en question la santé mentale de Phil Tippett – reconnu comme étant une personne grandement dépressive –, Mad God se présente à nous comme l’œuvre ultime d’un artiste de renommée. Vous pourrez toujours revenir à des films plus « accessibles » sur lesquels il a travaillé par le passé ou bien vous jeter sur divers documentaires pour découvrir le travail du bonhomme, dont Des rêves et des monstres du même éditeur, Carlotta Films. Mais en aucun cas vous ne devez passer à côté de ce bijou d’animation. Faites fi de ces errances et laissez-vous emporter dans ce voyage cauchemardesque ! Ne serait-ce que pour faire honneur à l’immense artiste qu’est Phil Tippett et à tout ce qu’il a pu nous offrir, au cinéma mais aussi à nous, spectateurs, avides d’œuvres qui sortent de l’ordinaire.
Mad God – Bande-annonce
Mad God – Fiche technique
Réalisation : Phil Tippett
Scénario : Phil Tippett
Interprétation : Alex Cox (le dernier homme), Niketa Roman (l’infirmière / la sorcière), Satish Ratakonda (le chirurgien)…
Photographie : Phil Tippett et Chris Morley
Décors : Phil Tippett
Montage : Michael Cavanaugh et Ken Rogerson
Musique : Dan Wool
Producteur : Phil Tippett
Maison de Production : Tippett Studio
Distribution (France) : Carlotta Films
Durée : 83 min.
Genre : Animation
Date de sortie : 26 avril 2023
Etats-Unis – 2021
Le Comte de Monte-Cristo (T02). Dans le roman Le Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas, le jeune marin Edmond Dantès se trouve injustement emprisonné dans le sinistre Château d’If après avoir été accusé de conspiration. Il s’échappe après une longue captivité, découvre un trésor sur l’île de Monte-Cristo et adopte la nouvelle identité du Comte de Monte-Cristo. Grâce à sa fortune nouvellement acquise, il peut entamer une vengeance froide et méthodique dirigée contre ceux qui l’ont trahi, tout en aidant les innocents et en cherchant la rédemption. Le récit est sous-tendu par une histoire d’amour avortée avec une belle jeune femme prénommée Mercédès, qu’il retrouve des années plus tard aux bras de Fernand Mondego, l’un des conspirateurs responsables de sa chute. Ces éléments, de la romance à la vengeance en passant par le désir de justice, tapissent l’adaptation graphique proposée par le scénariste Jordan Mechner et le dessinateur Mario Alberti. Sam Castillo a beaucoup changé durant sa détention ; il a aussi hérité d’un trésor qui lui permet désormais de prendre sa revanche sur ceux qui l’ont trahi. Ce second tome introduit par conséquent un personnage complexe, caractérisé comme un aristocrate, intervenant dans les hautes sphères et capable de mystifier des notables issus du monde industriel, politique ou bancaire. Sous l’identité de Victor Sirin, il sauve le fils d’un procureur général adjoint, suscite la curiosité et la méfiance de l’agent du FBI Danica Jorjevic, qui enquête sur lui durant son temps libre (et est appelée à prendre de l’étoffe dans la suite du récit), manœuvre habilement de manière à exercer sa vengeance sur ceux qui s’en sont pris à lui. Bien ficelé, très dense, parfois même un peu alambiqué de par sa choralité, cet album donne à voir des puissants pathétiques, désireux d’objets symboliques (comme un tableau de Modigliani) et prêts à saisir au bond les balles financières les plus illusoires. Médicaments douteux, investissements peu éclairés, politique de bas étage, la haute société est décrite de manière cynique et mordante. En attendant que tous les pièges se referment sur leurs victimes…
Le Journal (T.02). Le Richmond News et le Liberty Herald ne sont pas faits pour s’entendre. Après des débuts difficiles matérialisés par plusieurs crises et trahisons, c’est une nouvelle génération qui s’affronte, en pleine conquête de l’Ouest, avec en ligne de mire l’or californien et ses promesses de richesse. Seymour Peabody, le directeur du Richmond News, prendra la porte s’il ne répond pas aux attentes de Philip Ellis, héritier de 24 ans à peine, aux faux airs de Hugh Grant. Ce dernier, à la rancune tenace, aimerait traîner dans la boue Alexandre Prius et ses ascendants, suspectés de s’être montrés un peu trop près d’anciens ennemis hispaniques. Au Liberty Herald, les ambitions sont d’une autre nature : il s’agit d’obtenir un prêt bancaire pour financer une expédition vers la Californie. Certes, les métaux précieux attisent les convoitises, mais il s’agit surtout de conter aux lecteurs une réalité encore méconnue – ou fantasmée –, celle des orpailleurs se rendant dans l’Ouest afin d’y faire fortune. Ce second tome, toujours arrimé à la presse et à deux familles en conflit, se penche abondamment sur le racisme, à travers la romance interdite entre Joséphine, une illustratrice noire, et Alexandre Prius, qui se distingue par son éthique. Les auteurs ne font pas non plus l’économie d’une autre conflictualité, celle qui met aux prises Blancs et Indiens. Ainsi, les enjeux territoriaux, l’expertise des Comanches dans la guerre, les chocs bactériologiques, les différentes appréhensions de la nature se trouvent en bonne place dans ce second tome très dialogué. Une nouvelle fois, ce sont des pans entiers de l’histoire américaine qui se voient éventés à travers deux journaux concurrents. Astucieux et passionnant.
Les Futurs de Liu Cixin : Au-delà des montagnes. Le géologue Feng Fan ne saurait trahir son humanité. Quand un astronef extraterrestre vient stationner au-dessus de l’océan qu’il sillonne, il est en train d’éventer le deuil inconsolable qui le maintient éloigné, par culpabilité, des monts qu’il aime pourtant tant gravir. Ce penchant pour l’alpinisme trouve un écho dans la montagne d’eau engendrée par une soudaine absence de gravité. Un sommet qu’il prend le parti d’explorer et où il va entrer en contact avec une créature dont le vécu renvoie, par analogies, à nos problèmes de ressources (un monde fini), d’environnement (gestion de l’espace et des pollutions) et de politique (les conflits entre les explorateurs et les administrateurs de cette société encore inconnue). Une fois de plus, Les Futurs de Liu Cixin se saisit de thématiques très actuelles, dont il irrigue son univers science-fictionnel, pour en extirper les lignes de force et les enjeux. En revanche, le récit manque cette fois de conflictualité et de souffle, si ce n’est à travers les propos rapportés par cette entité venue d’ailleurs. Eduard Torrents et Ruben Pellejero sont loin de démériter, mais ils peinent cependant à conférer une réelle épaisseur narrative à une construction dramatique trop scolaire et attendue.
Marécage : Sombra. Le Marécage, zone maudite et mystérieuse peuplée de créatures étranges, sert de refuge à Ysaut, héritière du trône de Palantia, cachée par le capitaine Ariston Bergère pour la protéger des conspirations. Malheureusement, la mission tourne mal. Ses ennemis sortent alors de l’ombre pour la traquer, et cela implique une aventurière masquée, Sombra, au centre du récit. Dessinateur, scénariste, producteur et réalisateur espagnol, Antonio Zurera transpose dans l’univers fantasy des intrigues de palais, fait cohabiter les figures héroïques et corrompues mais donne surtout corps et vie à un monde inventif et une ronde de personnages tous plus fascinants les uns que les autres. Si le lecteur prend plaisir à suivre les pérégrinations d’Ariston et Ysaut, à évaluer les menaces qui se dressent sur leur route et à explorer les tensions politiques de Palantia, il regrettera peut-être le caractère relativement convenu des enjeux, moins engageants que le microcosme qui les accueille en son sein. Le trait graphique, lui, fait pleinement sens et sert à merveille la fantaisie plus amère que douce de ce conte sur le pouvoir, le courage, la trahison et la bassesse.
