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Rivière : piégées dans la glace

Malgré le défaut de vouloir trop et tout mettre dans son premier film, Hugues Hariche parvient à capter la spontanéité de l’adolescence à travers les corps meurtris de deux jeunes patineuses. L’une comme l’autre rêve de succès. Rivière dépeint leur croisade au carrefour de la résilience, de l’amitié et du courage dans un milieu social très masculin.

Synopsis : Manon, dix-sept ans, quitte les montagnes suisses à la recherche de son père, introuvable. En formant de nouveaux liens et en découvrant son premier amour, elle est déterminée à suivre le chemin qu’elle s’est tracé sur la glace : devenir une joueuse de hockey professionnelle.

Après s’être imprégné du culturisme (Flow), de la danse électro (Metropolis) et de la solidarité pour préserver un environnement sain et durable (Protect), Hugue Hariche quitte le sud-est des États-Unis pour réinvestir les lieux de son enfance. Son premier long-métrage apparaît alors comme la somme des thématiques rencontrées dans ses courts-métrages, avec un attrait particulier pour les corps, comme instrument de communication visuelle indispensable. Le cinéaste franco-suisse convoque ainsi toute la fougue d’une jeunesse prête à tout pour se libérer du joug parental, quitte à se laisser enfermer dans leur propre prison de glace et d’obsession. Bien entendu, les protagonistes féminins de Rivière clament leur liberté et comptent bien s’en libérer.

Perdues dans l’hiver

Qui est donc cette jeune fille recueillie par Sophie (Camille Rutherford) et que l’on surnomme « la Suisse » tout au long du récit ? Celle qui a fui la morosité des Grisons pour la commune frontalière de Belfort cherche à définir son identité. Manon porte le nom de son père, Rivière, et chasse désespérément cette stabilité familiale qu’elle n’a jamais eue. Sa résilience la conduit rapidement sur la glace, l’un des rares endroits où elle s’exprime avec clarté. Patins aux pieds et palet au bout de sa crosse, Manon ne renonce jamais à une bataille, même si son entourage la condamne d’avance. Flavie Delangle apporte toute la vulnérabilité et l’agressivité nécessaire pour que son personnage marque les esprits. C’est effectivement le cas à travers une physicalité convaincante. Delangle est particulièrement communicative dans son silence, comme elle l’a démontré dans Stella est amoureuse.

Il en va de même pour Sarah Bramms, remarquée et remarquable en compétitrice de patinage artistique dans Kiss & Cry. C’est pour un rôle similaire qu’elle est dépêchée à Belfort, afin d’exposer son corps affaibli à l’écran. Elle campe une Karine obnubilée par la perfection et le succès, ce qui ralentit inévitablement sa guérison, aussi bien physique que psychologique. On peut régulièrement entendre « J’ai l’habitude » chez Manon, Sophie et dans l’attitude autodestructrice de Karine. Ces femmes évoquent leurs blessures et les illusions qu’elles entretiennent. Qu’il s’agisse de s’illustrer sur la glace ou de reprendre confiance en soi, chacune tente de trouver leur place dans leur cercle intime malmené par leurs choix, ou plutôt leurs non-choix.

Les reines de la glisse

Le récit passe le plus gros de son temps au crochet des groupes de jeunes, qui appliquent leur droit de carpe diem avec beaucoup de générosité. C’est alors que la caméra se resserre sur une relation naissante entre les deux patineuses. Comme deux pôles qui s’attirent et se repoussent à la fois, le cinéaste capte merveilleusement les maladresses et la beauté d’un premier émoi, jusqu’à la mettre en scène, avec plus de maturité que dans Les liens du sang. Et en ajoutant une touche de subtilité avec le caractère de Manon, « qui n’aime pas les filles », cela en dit long sur son approche des genres. Elle n’a cessé de batailler toute son enfance pour exister dans tous les groupes où le masculin domine. Là où on la sent réellement s’envoler c’est bien sur la glace, où elle fait jeu égal avec ses rivaux, qu’ils viennent du camp adverse ou du sien. Les séquences immersives au raz de la glace témoignent de toute la brutalité et la vivacité nécessaires pour survivre dans ce sport. Pourtant, Manon n’a sans doute rien à prouver au hockey. Il lui reste cependant encore des efforts à fournir pour arriver au bout de son chemin de croix.

C’est à cela que l’on reconnaît la qualité du film, dans sa manière de dialoguer avec le corps de ses héroïnes. Mais là où l’on se démarque du portrait assez niais et naïf de En corps de Cédric Klapisch, c’est dans l’authenticité de la douleur. Rivière rend compte d’une vie remplie d’adversité dans laquelle des femmes sont confrontées, tout cela dans un cadre sportif vampirique. S’émanciper d’un nom, d’un passé ou d’un rêve pour enfin atterrir dans la seule réalité qui compte, telle est la voie suivie dans ce drame contemporain. On regrette seulement un dénouement expéditif, conséquence de la compression de plusieurs arcs narratifs que l’on aborde de manière inégale. Le réalisateur referme alors dans l’urgence les portes thématiques que le réalisateur a enfoncées. Reste que l’on reste convaincu par ce portrait triomphant de l’adolescence et de la féminité, qu’elles se situent sur le plan social, professionnel ou sentimental.

Bande-annonce : Rivière

Fiche technique : Rivière

Réalisation : Hugues Hariche
Scénario : Joanne Giger, Hugues Hariche
Directeur de la photographie : Joseph Areddy
Son : Benoît Barraud, Théo Viroton
Éclairage : Tangi Zahn, Paulo Miguel Leite da Silva
Décors : Yannis Borel
Costumes : Éléonore Cassaigneau
Maquillage : Virginie Pernet
Casting : François Guignard A.r.d.A
Directeur de production : Olivier Monnard
Premier assistant réalisateur : Benoît Monney
Scripte : Sonia Pfeuti
Coordinateur de production : Marc Burger
Montage : Nicolas Desmaison
Musique : Nicolas Rabaeus
Mixage sonore : Maxence Ciekawy
Étalonnage : Boris Rabusseau
Production : Beauvoir Films, Les Films d’Argile
Pays de production : Suisse, France
Distribution France : Outplay Films
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 30 octobre 2024

Rivière : piégées dans la glace
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3.5

Anora : rêve et désillusion post-moderne

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À la question de savoir si Anora est un bon film, la réponse est oui. Si on s’en pose une autre sur le mérite de la dernière Palme d’or, elle s’avère alors négative, sachant la qualité du reste de la compétition cannoise. Illuminé par des personnages attachants, ce conte de fées moderne qui vire à la désillusion, s’avère tour à tour drôle, cru et réaliste tout en étant plutôt prenant. Il se pare toutefois d’une fin sibylline, voire ambiguë, et il demeure bien trop léger et superficiel pour marquer durablement les esprits.

Synopsis : Anora, jeune strip-teaseuse de Brooklyn, se transforme en Cendrillon des temps modernes lorsqu’elle rencontre le fils d’un oligarque russe. Sans réfléchir, elle épouse avec enthousiasme son prince charmant ; mais lorsque la nouvelle parvient en Russie, le conte de fées est vite menacé : les parents du jeune homme partent pour New York avec la ferme intention de faire annuler le mariage…

Que vaut la Palme d’or décernée par Greta Gerwig et son jury à Cannes cette année ? Eh bien, il est certain que Anora est un bon film, du même acabit que les précédents travaux de son auteur Sean Baker. Ses premiers films sont sortis de manière confidentielle voire pas du tout dans nos contrées et c’est avec Tangerine qu’il a commencé à être connu. Ce fut le film de la découverte avec son côté presque expérimental et tourné à l’iPhone, une œuvre bourrée d’énergie et de personnages interlopes et iconoclastes baignés dans une photographie aux teintes fluo bercées par la lumière du soleil couchant de Los Angeles. Petit coup de cœur suivi du tout aussi appréciable The Florida Project et sa faune bigarrée d’enfants et de parents laissés pour compte peuplant un motel de Floride. Son dernier opus nous avait peut-être un peu moins convaincu avec son acteur porno sur le retour dans une petite ville du Texas (Red Rocket). Tous ces films ont un dénominateur commun : des personnages en marge terriblement attachants que Baker semble aimer et vénérer. Sa filmographie regorge de ces énergumènes au grand cœur peu aidés par la vie. Avec Anora, c’est la même affaire et il réalise là son meilleur film, le plus abouti même, malgré quelques petits défauts.

En revanche, si on se pose la grande question sur toutes les lèvres et sujette à débat, à savoir si Anora méritait la Palme d’or, la réponse est clairement négative. Et encore moins si on met le film en perspective avec certains de ses concurrents. Que ce soit le favori Les graines du figuier sauvage, à qui la récompense suprême aurait dû être dédiée sans hésiter, le chef-d’œuvre choc et probablement trop clivant The Substance ou encore le magnifique Emilia Pérez, il est clair que cet Anora fait moins imposant et magistral face à eux. Trop léger, pas assez substantiel et peu de choses à dire sur notre monde, le film ne nous subjugue pas non plus par sa mise en scène ou son écriture. Tous ces points sont bons, certes, et l’interprétation est d’un naturel confondant, notamment la découverte Mickey Davidson, merveilleuse de naturel et d’énergie, mais pas assez pour pouvoir mériter la Palme d’or et surtout en comparaison de ses concurrents. Mais il serait dommage de juger le film seulement à l’aune de la compétition cannoise et juste l’apprécier en tant que tel.

Le film est très long (près de deux heures et demie) et le scénario n’est pas particulièrement riche, mais on ne peut pas dire que l’on s’ennuie par moments ou qu’il y ait des longueurs. Ce conte de fées moderne, qui narre la rencontre entre une escort girl désinhibée et le fils d’un oligarque russe (Mark Eydelshteyn dans son premier rôle et autre découverte aux faux airs du Timothée Chalamet de Call me by your name) suivi d’un passage par la case mariage à Las Vegas et d’une longue virée nocturne et diurne dans les rues de New York, ne brille pas par son script, ses enjeux et ses rebondissements. Mais il nous happe. Alors oui, il y a quelques redondances en milieu de film lorsqu’on est à la recherche du jeune Ivan et certaines séquences sont étirées, ce qui participe à l’atmosphère peu commune du film et à nous ancrer dans son réalisme cru et brut. À chaque instant on y croit, Baker croque magnifiquement ses personnages et les séquences ubuesques s’enchaînent mais avec un sens du réalisme indéniable. Les fêtes extrêmes, les rapports amoureux et sexuels du jeune duo, l’immersion au sein de la communauté russe ou encore les clubs d’escorts, tout résonne vrai et participe à la réussite du film.

Si Anora est un film léger où l’on rit beaucoup, il y a une part de tragédie qui s’immisce et un constat final plus amer qui détourne le conte de fées vers la désillusion. Et c’est peut-être le cœur du film. Les rêves d’une jeune escort désœuvrée sont brisés et le constat social pessimiste, mais logique, qui s’en suit est évident. La séquence finale lourde de sens mais ouverte à multiples interprétations est sibylline et ambiguë. Elle tranche peut-être trop avec le reste. Sur le versant sentimental, c’est néanmoins très en phase avec les relations de notre époque et le film s’avère très drôle à plusieurs reprises. Le comique de situation bien exploité, les séquences hystériques où ça braille dans tous les sens et où les personnages évoluent dans un joyeux capharnaüm sont jouissives. La mise en scène de Baker est pleine d’énergie, alerte et très vivante et il nous gratifie aussi de quelques jolis plans sensuels – comme celui d’ouverture sur ces postérieurs féminins – ou hypnotiques comme ceux qui suivent le mariage à Vegas. En somme, pour apprécier Anora, il faut le prendre dans la continuité de la filmographie de son réalisateur mais éviter de le juger en tant que Palme d’or car cela ne joue pas en sa faveur.

Pour en savoir plus sur les premiers faits d’armes du cinéaste, le cycle Sean Baker (Four Letter Words, Take Out, Prince of Broadway, Starlet) est disponible en salles depuis le 23 octobre.

Bande-annonce – Anora

Fiche technique – Anora

Réalisateur : Sean Baker
Scénaristes : Sean Baker
Production : Film Nation
Distribution: Le Pacte
Interprétation : Mickey Davidson, Mark Eydelshteyn, Yuriy Borisov, Karren Karagulian, Vache Tovmasyan, …
Genres : comédie – drame – romantisme
Date de sortie : 1 novembre 2024
Durée : 2h19
Pays : États-Unis

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3.5

« Alessia » : déambulations artistiques en Italie

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Avec Alessia, Zidrou et David Merveille nous plongent dans une fresque mélancolique où l’Italie de l’après-guerre se fait le cadre d’une réflexion douce-amère sur le temps, l’art et l’inspiration perdue. À travers les errances du peintre Cactus, individu solitaire et souvent mystérieux, le récit interroge la impermanence et la fugacité de l’existence humaine, tout en offrant une peinture visuelle saisissante d’un été transalpin. 

Le personnage principal, RG Cactus, est un peintre à la renommée établie, bientôt exposé à Paris. Il s’impose surtout au lecteur comme un être singulier : il n’est rien de moins qu’un cactus humain. Il semble, immuable, traverser un monde qui, lui, change inexorablement. En rejoignant la côte amalfitaine, il retrouve des lieux empreints de souvenirs et part à la recherche de ses anciennes muses. Mais ces dernières, usées par les années, semblent avoir perdu de leur éclat d’antan, tout comme Cactus a perdu son élan créatif. Le récit tient en ce sens quelque chose du Billy Wilder de Fedora ou de Sunset Boulevard.

Le voyage proposé par les auteurs se veut autant géographique qu’introspectif. La mélancolie et la nostalgie sont des sentiments qui se renforcent à mesure que le peintre se confronte à la beauté fanée de ses muses et des paysages. On ne peut s’empêcher de penser à une autre filmographie, celle de Paolo Sorrentino, notamment à des œuvres comme Youth ou La Grande Bellezza, où la contemplation du temps qui passe est érigée en cœur du récit. 

David Merveille habille ce dernier d’illustrations aux lignes claires et épurées, avec une légère touche de désuétude. L’Italie des années 50, ses plages, ses ruelles, son atmosphère si particulière sont très bien restituées, et le dessinateur contribue fortement à la méditation sur la nature du temps et de l’inspiration artistique. De leur côté, les dialogues, finement écrits par Zidrou, révèlent une certaine sagacité. Les échanges entre Cactus et ses anciennes muses, comme avec le jeune Napolitain qu’il rencontre, sont souvent empreints d’humour, mais aussi de profondeur. Ils oscillent entre légèreté et gravité, entre la poésie des petits plaisirs du quotidien et la dépression silencieuse des artistes face à leur œuvre ou leur condition.

Alessia n’est cependant pas sans certaines faiblesses. L’idée de faire de Cactus une entité hybride n’est que partiellement exploitée. Et les réflexions esquissées ne font que très peu avancer le récit. Les moments de flottement, à cet égard, pourrait aliéner une partie du lectorat. Zidrou et David Merveille ont beau explorer avec une certaine finesse les thématiques du temps qui passe et de l’inspiration artistique, et clôturer leur histoire par une jolie pirouette, on reste cependant sur un sentiment de trop peu. 

Alessia, Zidrou et David Merveille
Delcourt, octobre 2024, 88 pages

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3

« Les Notes rouges » : les ombres du nazisme

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Dans Les Notes rouges, Nadia Nakhlé explore les ravages de la guerre sur les liens familiaux et l’identité personnelle. Après le remarquable Zaza Bizar, qui abordait avec finesse la dysphasie et les angoisses enfantines, l’autrice revient avec un nouveau roman graphique tout aussi sensible, qui mêle habilement esthétique visuelle, enjeux historiques et émotions à fleur de peau.

Nous sommes en 1957, en Pologne. Anna Kowalski, pianiste concertiste de renom, retourne dans la ville qu’elle a fuie lors de la Seconde Guerre mondiale. Portant en elle la douleur indélébile de la disparition de son frère cadet, Dorian, elle espère régler une part de son passé en y retrouvant sa trace. Mais son retour est avant tout un pèlerinage émotionnel, entre culpabilité et espoir, mémoires déchirées et rédemption incertaine.

Anna est hantée par une image : celle du moment où elle a quitté la pièce lorsque les soldats allemands sont arrivés, laissant son frère seul face à l’horreur. C’est un souvenir obsédant, une répétition de questions laissées sans réponse, d’un acte qu’elle interprète comme une trahison. La musique, cette échappatoire qu’elle maîtrise parfaitement, semble incapable de l’aider à faire taire ses démons intérieurs, mais elle porte les espoirs fragiles de ses lettres. Ces lettres adressées à Dorian, comme des bouteilles à la mer, à un frère qu’elle croit perdu mais dont elle n’a jamais cessé de ressentir la présence.

Dorian, lui, a été happé par le mécanisme implacable de la germanisation, ce processus brutal par lequel des milliers d’enfants polonais ont été enlevés, adoptés par des familles allemandes et reprogrammés pour servir l’idéologie nazie. Adopté par un colonel allemand, il grandit sous une nouvelle identité, rejetant peu à peu ses racines polonaises pour survivre. Sa nouvelle vie est marquée par la complexité des sentiments contradictoires : il s’attache à ses parents d’adoption, mais porte en lui une honte sourde, le sentiment d’avoir été déloyal envers sa famille d’origine, d’avoir été détourné de sa propre identité. Les cicatrices invisibles de cet arrachement sont encore profondes, et l’ombre de sa sœur ne cesse de le hanter.

Malgré la distance, Dorian se demande si Anna l’a vraiment abandonné ou s’il est possible qu’elle aussi ait été une victime impuissante des événements. Cette quête inassouvie de réponses et de réconciliation parcourt le récit, rendant tangible le poids du passé et la difficulté de se définir après une enfance dépossédée.

Le récit de Nadia Nakhlé se déploie à travers une structure originale, oscillant entre lettres écrites et narration visuelle. Cette hybridation entre le roman épistolaire et la bande dessinée classique confère à l’œuvre une intimité saisissante. Les mots d’Anna – mélancoliques, passionnés, parfois résignés – côtoient des dessins somptueux et évocateurs. Le trait de Nakhlé, à mi-chemin entre peinture et gravure, insuffle aux pages une atmosphère tantôt douce et apaisée, tantôt tourmentée et prégnante d’angoisse.

Les Notes rouges raconte les trajectoires parallèles de deux âmes perdues qui cherchent à s’émanciper des blessures d’un passé traumatique. Les destins croisés d’Anna et Dorian sont marqués par la persistance de l’espoir, mais aussi par la confrontation à une réalité implacable. Dorian, face à l’horreur du front et aux attentes de sa famille adoptive, se sent à la fois attaché à des personnes qui ne le méritent pas et étranger à lui-même. Anna, quant à elle, lutte pour s’extraire du tourbillon de culpabilité qui l’enveloppe, sans savoir si elle pourra un jour retrouver ce frère qu’elle aime tant.

Les Notes rouges se distingue par la puissance de son imaginaire visuel et par la capacité de Nadia Nakhlé à saisir la mélancolie dans ses nuances les plus subtiles. C’est une réflexion sur la famille, sur la perte et la culpabilité, mais aussi sur la résilience et l’espoir. Le roman graphique porte à croire que, malgré les pires épreuves, l’amour entre une sœur et un frère peut survivre aux ruines de l’Histoire.

Les Notes rouges, Nadia Nakhlé 
Delcourt, octobre 2024, 208 pages

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4

« L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours » : entre enquête journalistique et cauchemar aquatique

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Le dernier récit des auteurs Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts, L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, réactualise avec brio l’un des monstres les plus emblématiques du cinéma d’horreur Universal. L’album est à découvrir aux éditions Urban Comics.

Kate Marsden est une journaliste d’investigation rongée par son passé, poursuivie par un traumatisme qui motive son obstination à débusquer celui qu’elle pense être un meurtrier en série. Dans L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, elle se retrouve ainsi au centre d’une double traque : celle d’un tueur sans scrupules et d’une créature mythique. Envoyée en Amazonie, elle suit la piste de Darwin Collier, qui sévit dans les environs. Les nuits de Kate sont tourmentées par des cauchemars, probablement amplifiés par les amphétamines qu’elle prend pour échapper à la fatigue, tandis que son enquête la plonge dans une spirale de violence. Comble de l’horreur, le corps du dernier noyé qu’elle tente d’examiner à la morgue a été confisqué par un certain Thompson, docteur lui-même intrigué par une série de morts mystérieuses qu’il cherche à élucider.

C’est ainsi qu’au fil de son enquête, Kate découvre une autre menace, plus ancienne et plus terrifiante encore : l’Étrange Créature du Lac Noir, une entité aquatique qui règne en maître sur son environnement. Les premiers indices de sa présence laissent le lecteur sur une note plutôt déceptive : ses apparitions manquent d’iconisation. Mais la rencontre avec la créature va rapidement prendre de l’ampleur…

Le récit parvient à ancrer la légende de la créature dans une réalité contemporaine, marquée par la destruction de la forêt amazonienne. Les bûcherons qui abattent sans répit les arbres millénaires, et les narcos qui utilisent cette zone comme un terrain de jeu, renforcent l’idée que la vraie menace est avant tout humaine. La créature du lac noir devient ainsi une figure ambivalente, à la fois bourreau et victime, hantant les zones les plus reculées de l’Amazonie où les cadavres se multiplient. « Chaque jour, l’Amazonie brûle un peu plus, et avec elle, ses mystères et les merveilles du monde. »

Le docteur Thompson, scientifique un brin obsessionnel, voit en la multiplication de ces morts par noyade la preuve de l’existence de la créature. Il est prêt à tout pour la capturer et prouver sa théorie. Face à lui, Kate est mue par ses propres motivations : elle veut à tout prix éliminer Darwin Collier, son agresseur, tandis que Thompson cherche à mettre la main sur l’hôte du lac. Chacun poursuit sa propre cible, et cela renforce la tension du récit, tandis que la nature elle-même semble conspirer contre les protagonistes.

Le traumatisme de Kate est évidemment l’un des fils conducteurs de l’histoire. Ayant survécu à une tentative de noyade, elle est ressortie profondément marquée. Elle en vient même à envier un poisson ayant échappé à la mort. « Toi, ça ne te traumatisera pas jusqu’à t’obséder jour et nuit. Il ne te deviendra pas impossible de laisser quiconque toucher ta peau. Ça ne va pas te ronger de l’intérieur, toi. » Ses réflexions, souvent douloureuses, en disent long sur son état psychique et sur les raisons qui la poussent à faire face à Darwin Collier.

La créature du lac devient dans ce contexte une sorte de miroir déformant pour Kate. Lorsqu’elle prononce les mots « Cela fait deux fois maintenant que l’eau imprègne chaque parcelle de mon corps », elle réalise que ses rencontres avec la créature ne sont pas seulement physiques mais aussi psychiques. Un lien étrange se tisse entre eux, suggérant que la créature pourrait être une incarnation de ses peurs profondes, de sa volonté de survivre, mais aussi d’abandonner sa condition humaine.

(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)

Dans une scène tout sauf anodine, le personnage de Darwin Collier renvoie directement à Kurtz dans Apocalypse Now. Les deux hommes évoluent dans un monde où les repères moraux se dissolvent. L’image de son crâne chauve dans une grotte, cette déchéance mêlée de folie qui semble l’habiter, l’isolement auquel il s’est soumis le rattachent au personnage de Francis Ford Coppola. Pis, Collier tue dans l’espoir de libérer les instincts primordiaux de ses victimes, en pure perte. Il voit en Kate une égale, une sorte de partenaire qu’il souhaite entraîner dans sa chute. 

L’Étrange Créature du Lac Noir propose une réinterprétation réussie du mythe du monstre aquatique. En confrontant le surnaturel à des enjeux contemporains tels que la déforestation et la destruction de la biodiversité, Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts dépassent le simple récit horrifique. À travers le personnage de Kate Marsden, ils interrogent la frontière entre humanité et monstruosité, tout en échafaudant une réflexion pertinente sur les ravages psychologiques de la violence. Un conte moderne où les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts
Urban Comics, octobre 2024, 120 pages

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3.5

« Dracula » : une réinvention du mythe

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Les éditions Urban Comics publient Dracula, de James Tynion IV et Martin Simmonds. Dans cette nouvelle interprétation du célèbre conte gothique imaginé par Bram Stoker en 1897, nous suivons le Dr John Seward, confronté à un nouveau patient inquiétant, Renfield, dont les témoignages déroutants évoquent à demi-mot un démon ineffable : Dracula. 

Le personnage de Renfield est au cœur de cette réinterprétation. Interné dans l’asile de John Seward, il devient rapidement le centre d’attention avec ses discours délirants et une obsession manifeste pour une figure maléfique, dont le nom est longtemps tu, le comte Dracula. Contrairement à la version originale de Dracula, où Renfield est avant tout un fou incontrôlable et secondaire, ici, il est présenté comme un personnage charnière, voire tragique. Ses histoires semblent incohérentes, mais pour les lecteurs, elles sont empreintes d’une vérité horrible qu’Abraham Van Helsing, autre figure centrale, contribuera à déchiffrer. Cette dimension rend Renfield aussi fascinant qu’effrayant, alors qu’il affirme tirer sa force des insectes et du sang et qu’il semble définitivement sous la coupe de celui qu’il qualifie de « maître ».

L’obsession de Renfield pour le comte prend une dimension presque mystique, mais également corporelle : il refuse qu’on change son sang, proclamant qu’il appartient déjà à son maître. Cette fascination pour des motifs récurrents du genre vampirique est ici explorée avec une grande intensité psychologique. À travers Renfield, c’est toute la folie du mythe du vampire qui prend forme, là où la mort devient une métaphore de la perte de soi. « Je sens sa présence dans mon esprit », sa langue « est tissée de pulsions, d’appétits ».

Bien que non directement vu dans les premières pages, la présence de Dracula se fait sentir partout. James Tynion IV et Martin Simmonds parviennent à recréer une aura de terreur subtile, diffuse, où le monstre n’a pas besoin d’être visible pour dominer les esprits. Que ce soit à travers les visions de Renfield, les étranges événements dans l’entourage de Seward ou encore les attaques mystérieuses contre des marins, Dracula se révèle être une force obscure qui agit dans l’ombre. L’image de l’équipage décimé, évoqué de manière fragmentaire, ajoute à cette terreur sourde : des traces de crocs, des corps vidés de leur sang…

Cette interprétation du comte semble également tirer ses influences des mythes moyenâgeux que les personnages eux-mêmes rejettent d’abord avec scepticisme. Toutefois, les « chimères moyenâgeuses », comme ils les appellent, se révèlent être plus réelles qu’ils ne l’imaginaient. L’idée que Renfield pourrait être porteur d’une maladie du sang, ramenée de Transylvanie, n’est ainsi qu’une énième tentative de rationalisation de l’inexplicable, telles que dans le Frankenstein de Mary Shelley.

Comme dans le roman original, Lucy et Mina jouent un rôle crucial dans cette version revisitée de Dracula. Lucy est attirée par l’étrange et inquiétant comte, jusqu’à devenir la proie de ses morsures. La séduction vampirique prend le pas sur le simple désir de pouvoir. Cette relation dialogique est habilement mise en lumière dans les échanges entre les personnages, où les sous-entendus de pulsions inavouables et d’appétits carnivores teintent chaque mot.

Mina, quant à elle, subit une menace grandissante, d’abord épargnée, puis inexorablement liée au destin tragique que Dracula semble lui réserver. Renfield, profondément troublé par cette situation, ressent une forme d’aliénation, car Mina l’a autrefois traité avec bienveillance. Il se perçoit comme une créature à la fois insignifiante et dégoûtante aux yeux de son maître. Ce jeu entre attraction et répulsion, humanité et monstruosité, où l’esclave est jaloux des prérogatives que son maître réserve à d’autres, est superbement mis en scène par le duo d’artistes.

Alors que Londres sombre peu à peu dans une atmosphère de chaos et de mort, avec un nombre croissant de victimes vidées de leur sang, le récit atteint son climax. Van Helsing, moqué par Seward pour ses théories ésotériques, prend finalement le rôle de l’homme de raison face à l’inexplicable. Et le final demeure un chef-d’œuvre d’émotion et de tension dramatique. Renfield, déchiré entre sa loyauté envers Dracula et ses propres tourments, se met à nu dans une confession poignante. Il révèle sa propre humanité, encore présente sous la folie, faisant écho à la lutte interne de chaque personnage contre l’influence de Dracula. 

Avec Dracula, James Tynion IV et Martin Simmonds réussissent à insuffler une modernité saisissante au mythe tout en conservant l’essence gothique qui a fait le succès du personnage. Les interactions complexes et désordonnées entre Renfield, Seward, Lucy et Mina redonnent une épaisseur psychologique aux personnages. Par ailleurs, les dessins, souvent impressionnants et à la frontière de l’abstrait, renforcent cette atmosphère oppressante et malsaine qui hante chaque page. Une très belle réussite.

Dracula, James Tynion IV et Martin Simmonds 
Urban Comics, octobre 2024, 128 pages

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4.5

Culte : Tough story

Porté par une Marie Colomb désarmante de sex-appeal non vulgaire et de vulnérabilité véridique, Culte de Louis Farge réussit l’exploit de raconter l’envers du succès de Loft Story, plutôt les atermoiements médiatiques, les luttes et doutes des producteurs de l’émission pionnière de la télé-réalité.

Par un renversement habile et gonflé de point de vue, Culte censé revenir sur l’émission phare qui inaugura en 2000 le renversement de paradigme de nos programmes avec l’apparition de la télé-réalité ne remplit presque jamais cette attente ou un hypothétique cahier des charges.

Nous ne verrons donc que très peu les lofteurs et encore moins la dinguerie de ce que fut le programme de Loft story. Louis Farge résolument décide de remonter la généalogie des décisions, deals foireux ou réussis, stratégies et conflits de pouvoir entre les différentes productions et chaînes de télévision (ici M6 et TF1).

Les lutteurs et non lofteurs ce sont eux : la toute jeune Alexia Laroche-Joubert sous les traits d’Isabelle de Rochechouard (excellente Anaïde Rozam), le patron de M6 tout en tourments et irrésolutions (très juste Philippe Lefebvre) et celui de TF1 abasourdi par la révolution à laquelle il assiste.

La série gagne en tension inattendues et pari nerveux, en direction d’acteurs précise et raide, en joutes passionnantes. Surtout elle passe de ce fait à côté des clichés où elle aurait pu se perdre : remontrer des images vaines et périmées des lofteurs désœuvrés devisant sur du rien.

À côté de cela Culte réussit à créer l’attente de ces moments, l’attente de quelques moments de Loana se remaquillant à travers les murs -big brother de M6.

La ligne de crête de Louis Farge est clairement de décrypter comment à la tête d’un phénomène voué à devenir « culte », il n’y a que la serendipity, le hasard, les petits montages aléatoires des uns et des autres et certainement pas une sûre stratégie marketing.

Derrière le culte, juste des assistants romantiques (émouvant Sami Outalbali) pré-fascinés par la future Loana, des prises de drogue tous azimut pour maintenir le rythme d’un travail H24, des hésitations humaines, quelques dilemmes moraux et surtout la morsure de l’ambition et de l’avidité.

Derrière le culte aucune certitude, derrière le succès aucune prévision, derrière la victoire juste des accidents remontés et réassignés en conquête, derrière la fabrication d’une star juste des enjeux peu conscients et la banalité d’une dialectique de la concurrence soumise au seul rite de l’argent. 

Là où le spectateur s’attend à revivre l’euphorie de cette épopée du vide de la télé-réalité, Culte le prend à rebrousse poil et détourne l’attention de sa série sur les mentors indécis et carnassiers des lofteurs.

Et puis il y a l’aura nette de Marie Colomb qui depuis son rôle dans l’excellente série Laetitia de Jean-Xavier de Lestrade en passant par As Bestas ne cesse d’illuminer l’image de son éclat, de sa candeur, de son émotion et de sa déchirure enfantine.

Bande-annonce : Culte

Réalisation : Louis Farge
Culte est une série écrite par Matthieu Rumani et Nicolas Slomka (Family Business)
Casting : Anaïde Rozam, César Domboy, Sami Outalbali (Sex Education), Nicolas Briançon (Le Procès Goldman), Marie Colomb (Follow)…
La série est composée de six épisodes de 52 minutes chacun. Diffusée depuis le 18 octobre prochain sur Amazon Prime.

« Les Navigateurs » : voyage dans l’inconnu

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Les Navigateurs, paru aux éditions Delcourt, est le fruit d’une nouvelle collaboration entre l’auteur Serge Lehman et l’illustrateur Stéphane de Caneva. Après avoir déjà enchanté le public avec Métropolis et Les Brigades chimériques, le talentueux duo s’aventure dans un univers où le réel bascule doucement vers le fantastique…

L’histoire, ancrée dans le Paris des années 2010, suit trois amis d’enfance, Max, Arthur et Sébastien. Leurs retrouvailles avec une ancienne camarade, Neige, réactivent des souvenirs doux-amers, mais aussi quelques mystères profondément enfouis. 

L’intrigue débute de manière assez classique, avec le retour inattendu de Neige Agopian, expatriée depuis vingt ans, dans le quartier parisien de la Butte-aux-Cailles, où elle a connu et fréquenté Max, Arthur et Sébastien. Ce quartier devient rapidement le théâtre d’événements troublants, puisque la jeune femme semble avoir disparu dans une fresque signée par un artiste peu connu, disciple d’Odilon Redon. Les autorités se montrent peu enclines à investiguer dans cette voie. Mais certaines d’entre elles seraient toutefois avisées d’un monde parallèle sur lequel les protagonistes ne vont plus cesser d’enquêter.

Max, Arthur et Sébastien portent chacun leurs poids : Arthur, avec son handicap et ses douleurs fantômes, qu’il combat avec de la marijuana ; Sébastien, éternel ronchon dont le caractère vacille entre prudence et témérité ; et Max, écrivain quelque peu désabusé, symbole d’une époque révolue face à la montée du numérique. Comme chez Patrick Modiano, nous sommes donc en présence de personnages qui se heurtent à leur manière à la perte et à l’errance. Un thème qui fait écho au versant fantastique du roman graphique. 

Là où Serge Lehman excelle, c’est dans sa capacité à entremêler des éléments concrets, comme la fresque ou l’histoire personnelle des protagonistes, avec une dimension surnaturelle subtile et progressive, qui s’impose crescendo aux lecteurs. À mesure que Max, Arthur et Sébastien s’enfoncent dans l’enquête, ils découvrent des mondes insoupçonnés, peuplés de créatures étranges et de navigateurs mystérieux. Ces entités rappellent les mythes anciens où les frontières entre l’humain et le divin, entre le réel et l’imaginaire, étaient poreuses. C’est à la fois passionnant et déroutant.

Le choix du noir et blanc se révèle quant à lui non seulement esthétique mais aussi narratif. L’absence de couleur renforce en effet le sentiment d’étrangeté, voire d’irréalité, qui plane tout au long de l’histoire. Ce procédé évoque l’esthétique du film noir, où l’ombre et la lumière jouent également un rôle central dans la construction du suspense. Stéphane de Caneva maîtrise cet art à la perfection, avec un trait soigné et précis, qui fait la part belle aux décors et l’expressivité des personnages. Rien n’est bâclé, tout fait sens.

Au-delà du mystère central de la disparition de Neige et de l’existence des Navigateurs, le récit de Lehman s’intéresse à l’introspection de ses personnages. L’enquête devient en ce sens un prétexte pour explorer leurs failles intimes, leurs secrets et les non-dits qui conditionnent leurs relations. Aussi, à l’instar des œuvres de Lovecraft, où le fantastique naît souvent d’une distorsion du quotidien, Les Navigateurs nous plonge dans un univers où le fantastique devient presque une extension naturelle de la réalité. En témoigne cette vieille femme surnommée « la Tête », en apparence anodine, en réalité cauchemardesque et nantie d’une puissance visuelle remarquable.

Les Navigateurs est une œuvre ambitieuse, à la fois thriller, conte fantastique et réflexion sur l’art et la mémoire. Serge Lehman et Stéphane De Caneva réussissent parfaitement à captiver le lecteur du début à la fin. On s’attache à ce trio dépareillé (le père littéraire et célibataire côtoie l’aventurier du dimanche à l’esprit vagabond), et on l’accompagne avec fascination dans la résolution d’une affaire bien plus dense qu’il n’y paraît. 

Les Navigateurs, Serge Lehman et Stéphane de Caneva 
Delcourt, octobre 2024, 208 pages

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4

« L’Atlas mondial des femmes » : état des lieux

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L’Atlas mondial des femmes, rédigé sous la direction d’Isabelle Attané, Carole Brugeilles et Wilfried Rault, publié aux éditions Autrement, offre un panorama actualisé sur la condition des femmes à travers le monde en abordant divers aspects socio-économiques, culturels et politiques. L’ouvrage, riche en infographies et en données comparatives, met en lumière les progrès accomplis tout en soulignant les nombreuses inégalités qui persistent, et parfois même s’aggravent, malgré les efforts entrepris suite aux textes internationaux tels que la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Cedef) de 1979.

Généreux et transversal, l’ouvrage aborde plusieurs thématiques cruciales quant aux iniquités de genre, comme les écarts de salaires, le partage des tâches domestiques, l’accès à l’éducation et à la santé, mais aussi des problématiques plus contemporaines, telles que les inégalités subtiles qui se cachent derrière certains discours égalitaires. 

Malgré une population mondiale qui compte près de la moitié de femmes, celles-ci restent minoritaires dans certaines régions du monde, et notamment en Asie, en raison de pratiques telles que les avortements sélectifs et la surmortalité féminine, souvent influencées par des préférences culturelles. Les auteurs notent par ailleurs que si l’espérance de vie plus longue des femmes résulte d’un avantage biologique avéré, ce dernier est cependant parfois annulé, dans des pays comme le Pakistan ou l’Inde, en raison des conditions de vie et des soins de santé moins favorables aux femmes.

Sur le plan des droits reproductifs, on constate qu’un grand nombre de femmes vivent dans des pays où l’accès à l’avortement est fortement restreint, voire interdit, notamment dans certaines régions d’Afrique et d’Amérique latine, ce qui conduit à des pratiques d’avortement à risque. Les taux de mortalité maternelle varient quant à eux dramatiquement entre pays riches et pauvres, reflétant les inégalités criantes dans l’accès aux soins de santé de qualité.

Les auteurs mettent également en lumière les violences plus explicites faites aux femmes, notamment les viols et les féminicides, qui varient selon les cultures et les contextes. L’Inde connaît par exemple son lot de meurtres directement liés à la dot, tandis qu’au Mexique, des villes comme Ciudad Juarez sont tristement célèbres pour leurs féminicides et agressions sexuelles de masse. Et même si la parole des victimes se libère peu à peu, de grandes différences persistent quant au nombre de plaintes enregistrées pour viol pour 100 000 habitants en Europe : de 89 en Suède, on passe ainsi à… moins de deux en moyenne en Pologne. 

En matière d’éducation et d’emploi, si des progrès notables ont été enregistrés, des disparités importantes se perpétuent. Dans les pays de l’OCDE, les filles s’en sortent souvent mieux en lecture que les garçons et parviennent à des taux de réussite plus élevés dans l’enseignement supérieur. Cependant, elles sont encore sous-représentées dans des domaines comme l’informatique, les sciences dures et l’ingénierie. Sur le marché du travail, elles continuent d’occuper des emplois moins valorisés et mal rémunérés, le plus souvent à temps partiel, les écarts de salaire entre hommes et femmes restant de ce fait un problème mondial.

L’ouvrage, d’une grande pluralité, s’intéresse également à la représentation des femmes dans les médias, soulignant leur sous-représentation dans les rôles décisionnaires à la télévision et au cinéma. Bien que, une nouvelle fois, certains progrès soient notables, la parité est encore loin d’être atteinte, comme en témoignent les statistiques du Festival de Cannes où les réalisatrices sont encore largement minoritaires parmi les nommés et, a fortiori, les récompensés.

Enfin, l’Atlas mondial des femmes explore d’autres domaines comme le sport, la pauvreté, la sécurité alimentaire et le plafond de verre dans les sphères politique et économique. Il s’agit d’un outil précieux, très pédagogique, pour mieux comprendre les inégalités structurelles auxquelles les femmes continuent de faire face dans le monde entier, sans omettre les avancées et les batailles gagnées pour plus de justice et d’égalité.

Atlas mondial des femmes, Isabelle Attané, Carole Brugeilles et Wilfired Rault
Autrement, octobre 2024, 96 pages

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4.5

« L’Armée des ombres » : un miroir de la Résistance française

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Publié en 1943, L’Armée des ombres est l’une des œuvres littéraires majeures de Joseph Kessel, un écrivain engagé qui a lui-même participé à la Résistance française. Ce roman, qui s’appuient sur des événements et témoignages de première main, dresse un tableau poignant des héros anonymes qui ont lutté contre l’Occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est aujourd’hui adapté en bande dessinée, aux éditions Philéas, par JD Morvan, Emmanuel Moynot et Benoît Lacou.

L’Armée des ombres raconte l’histoire de Philippe Gerbier, un intellectuel devenu résistant. Arrêté par la Gestapo, il s’évade et reprend contact avec les autres membres de la Résistance. Le roman graphique alterne ensuite entre les différentes actions clandestines de ce réseau, les menaces de trahison et la traque inlassable menée par les forces allemandes.

Gerbier n’agit évidemment pas seul, puisqu’il est entouré de compagnons d’armes aussi fidèles qu’obstinés, tels que Mathilde, Félix ou Jean-François. Les opérations périlleuses qu’ils orchestrent mêlent sabotage, évasion de prisonniers, exécutions de traîtres, communications clandestins, etc.

L’album aborde plusieurs thèmes majeurs qui, ensemble, laissent transparaître un portrait à la fois lucide et tragique de la Résistance. Parmi eux : le sacrifice, pluriel et permanent. Chaque personnage doit affronter les dilemmes du don de soi, du renoncement (notamment familial, comme par exemple pour Mathilde), de l’entorse à certains principes (l’assassinat), le tout au nom d’une cause plus grande. Ce sacrifice ne concerne pas seulement la mort physique, mais aussi la perte de l’innocence, des idéaux et parfois même d’une partie de leur humanité.

L’une des scènes les plus marquantes de L’Armée des ombres concerne d’ailleurs l’exécution d’un traître. Dans ce monde clandestin, personne n’est à l’abri de la délation, qu’elle soit volontaire ou arrachée sous la torture. Et même dans ce dernier cas, il faut agir en conséquence et tuer le mal à la racine. C’est ainsi qu’un garagiste peut se muer, pour le bien de la Résistance, en bourreau, et priver de vie celui qui, quelques heures plus tôt, était encore considéré comme un partenaire, parfois même comme un ami.

« Il survit sans feu ni lieu, traqué, obscur, fantôme de lui-même. » C’est ainsi qu’est décrit le résistant dans L’Armée des ombres. Il doit renoncer à son identité, veiller à protéger sa couverture mais aussi ses proches, faire avancer la cause tout en n’éveillant pas les soupçons de la Gestapo. L’exercice est délicat, harassant, immensément dangereux. En toile de fond, c’est l’idée de l’ombre qui prend tout son sens. Les résistants sont des figures insaisissables qui vivent cachées, opérant dans les angles morts de la société.

Basé sur des faits réels, L’Armée des ombres rend hommage à une génération sacrifiée et héroïque qui a refusé de se soumettre à l’occupant nazi. Il exprime le coût humain, émotionnel et moral de cette guerre clandestine, où l’on meurt sans éclat mais avec la conviction de défendre une cause juste. On peut trouver du courage suite aux annonces de Radio Londres ou grâce à l’hospitalité des paysans qui refusent de collaborer avec l’Occupant, mais il n’en demeure pas moins que le tribut de l’insoumission est accablant. Tout cela, ce somptueux roman graphique le restitue en clerc.

L’Armée des ombres, Joseph Kessel, JD Morvan, Emmanuel Moynot et Benoît Lacou
Phileas, octobre 2024, 136 pages

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4

« Wyoming 1863 » : destins croisés

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Le premier tome de Wyoming 1863 nous transporte dans l’Amérique sauvage du XIXe siècle, avec ses terres arides, ses querelles violentes et ses récits de vengeance. Jean-François Di Giorgio s’aventure ici dans le genre western, avec des personnages torturés, une intrigue haletante et les dessins immersifs de Fabrizio Des Dorides, pour une trilogie prometteuse.

En 1863, le Wyoming est encore un territoire sauvage où règnent les convoitises et la brutalité. L’absence de grandes richesses naturelles comme l’or, trouvées ailleurs dans l’Ouest américain, n’empêche pas le développement de tensions, violentes, voire mortelles, et exacerbées autour de la terre et du bétail. Le Far West est dominé par des lois informelles : la possession des chevaux et la maîtrise des armes à feu décident souvent de la survie et du statut de ceux qui s’y aventurent.

Jean-François Di Giorgio tisse dans ce contexte plusieurs récits entrelacés : celui d’Emma Bridges, une femme brisée cherchant à retrouver ses filles, celui de Bill, un jeune homme sournois traînant des desseins mystérieux, et enfin celui de Diego, chef d’une bande mexicaine qui attaque les ranchs de la région pour voler du bétail. Ces trois trajectoires sont évidemment appelées à se rejoindre au cœur d’une intrigue où la vengeance constitue le moteur principal de leurs actions.

La structure narrative de Wyoming 1863 repose ainsi sur trois intrigues distinctes mais inextricablement liées. Emma Bridges, figure centrale de ce récit, se révèle être une héroïne atypique. Armée de son flingue et habitée par une soif de vengeance, elle n’a plus rien à perdre après le massacre de ses proches. Sa quête, teintée de désespoir et de rage, rappelle les archétypes féminins forts du western moderne, un peu comme l’héroïne de True Grit des frères Coen, mais avec une gravité émotionnelle d’autant plus ancrée dans la perte familiale.

À ses côtés, Bill incarne la duplicité. Ce jeune homme, fiancé à une riche héritière, semble nourrir des projets bien plus sombres que ce qu’il laisse paraître. Sa relation avec son beau-père, propriétaire du Creek Ranch, renferme des secrets que le lecteur ne peut encore percer… Enfin, Diego et ses hommes mexicains représentent, de manière plus archétypale, une menace sauvage et anarchique. Leur bande de malfrats sème le chaos dans la région, volant et tuant sans pitié. 

Fabrizio Des Dorides excelle dans le découpage des cases et l’usage d’inserts pour renforcer la caractérisation des protagonistes et le rythme infernal de l’intrigue. Les paysages vastes du Wyoming, tout comme les intérieurs riches et cossus du Creek Ranch, sont rendus avec réalisme, à l’instar de cette représentation sans concession de la violence, tant physique qu’émotionnelle.

Ce premier tome, intitulé Cinq jours pour mourir, pose les bases d’un récit complexe où chaque personnage cache une part d’ombre. Jean-François Di Giorgio charpente une narration au cordeau marquée par des non-dits et des mystères à résoudre dans les tomes suivants. Le lecteur se retrouve ainsi en pleine attente, avec plus de questions que de réponses. Quid des filles d’Emma ? Quels sont les véritables projets de Bill ? Et jusqu’où Diego et les siens sont-il prêts à aller pour imposer leur loi dans cette région reculée ? Autant d’interrogations qui trouvent écho dans les dernières mais aussi la première page de l’album.

Entrée en matière efficace, ce premier volume pose des bases solides pour une trilogie prometteuse, où le destin des personnages est inextricablement lié à la violence et la vengeance. Le Far West, dans toute sa brutalité, est parfaitement représenté, et l’on attend impatiemment la suite des aventures d’Emma Bridges et de ses compagnons d’infortune.

Wyoming 1863, Jean-François Di Giorgio et Fabrizio Des Dorides  
Soleil, octobre 2024, 52 pages

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4

Miséricorde : l’automne des idées

Guiraudie, avec Miséricorde, poursuit son exploration du désir et de ses puissances de rêve, au sein des décors les plus quotidiens, à partir des corps les moins sexualisables a priori. Ici, une dimension religieuse, pratiquement inédite, bien que profondément ancrée chez le cinéaste (selon ses dires dans de récentes interviews), vient encore densifier son propos, en proposant aux impasses reconnues du désir (potentiellement violent, non-réciproque) une forme de sublimation et, donc, de préservation de celui-ci, contre les puissances de mort qui le menacent, aussi bien de l’extérieur (la norme sociale) que de l’intérieur.

Dans un village aveyronnais, débarque un jour Jérémie, venu assister à l’enterrement de son ancien patron, le boulanger du coin. À l’issue de la cérémonie, la veuve, jouée par Catherine Frot, insiste pour qu’il passe la nuit. Jérémie, non seulement, accepte, mais demandera à rester les jours suivants, suscitant chez le fils de la maison, dont Jérémie semble avoir été très proche autrefois, une colère étrange, disproportionnée.

Il y a quelque chose du Théorème de Pasolini dans cette arrivée d’un jeune homme désirable et secret, créant l’agitation autour de lui, révélant les personnages à eux-mêmes, et donc à nous, en force dionysiaque de remuement des ténèbres. Mais là où chez Pasolini, la divinité avait la placidité et la maîtrise consubstantielles à son état, chez Guiraudie, le dieu est trop humain, le paganisme trop chrétien : Jérémie est dépassé par les événements. Et c’est d’ailleurs cette méprise, d’être pris pour un dieu alors qu’il n’est qu’homme, qui fera sa perte. Le fils de la veuve, également ami d’enfance de Jérémie, spécule comme nous sur les raisons pour lesquelles ce dernier a décidé de rester. On lui prête mille intentions machiavéliques, quand la raison véritable semble être plutôt erratique : caprice nostalgique, chagrin amoureux, etc. Il est, par ailleurs, moins agent que victime du désir qu’il suscite, et la seule fois où il entreprend quelque chose, il est rejeté.

Et si c’était le contraire, et si Jérémie était ici l’homme, et les autres des dieux, dans ce village hors du temps, où personne ne travaille ? Entre la sensualité éternelle de la mère, la gueule cassée du fils, la bedaine de cyclope du voisin, et le prêtre, dont la fonction suffit à le rattacher au divin, entre ces individus à l’allure formidable, le personnage central apparaît aussi bien comme une menace de désordre que comme une proie.

Une règle implicite dans le cinéma veut que seuls aient droit à une relation sexuelle consentie les personnages jeunes, beaux et hétérosexuels. Dans le cinéma de Guiraudie, tout le monde est potentiellement désirable, ce qui contribue à produire une espèce de suspense érotique diffus dont est imprégné toute sa filmographie. Là est peut-être au fond le vrai suspens : qui désire qui, et non qui a tué qui. Peut-être n’est-ce d’ailleurs qu’une seule et même question. Car, en effet, chez Guiraudie, le sexe côtoie sans cesse la violence et la mort. Preuve que le réalisateur a une réflexion plus mature sur le désir que ne le laissent entendre les critiques le qualifiant de « libertaire ». Dans Miséricorde, ce remuement suscité par Jérémie aboutit à un meurtre. Le conte mythologique rencontre le film noir, dans une valse où les intentions des uns et des autres s’avèrent de plus en plus intenses et opaques. Le désir circule, de plus en plus rapide, de plus en plus dense entre les personnages, comme une maladie contagieuse, sous le regard voyeuriste des villageois. Dans ce film, on s’épie, on se dénonce, on cherche à entendre, à voir, à débusquer le vrai désir, mais c’est en vain. Tout le monde ment un peu, tout le monde dit un peu la vérité. Sauf le prêtre qui semble devoir incarner ici une forme de transparence et de médiation vers une métamorphose du désir en amour.

Ce prêtre, avec tout ce que cette figure charrie de symbolique, apparaît comme une nouvelle couleur sur la palette de Guiraudie, chez qui le thème religieux était jusque-là relativement absent. Généralement, dans ses films, l’enjeu pour les personnages était d’apprendre à assumer un désir ou un acte face à une société normalisatrice, à se reconnaître et à s’aimer malgré tout. Dans cette quête, le tragique y frayait avec le grotesque, non sans une certaine cruauté parfois pour les personnages secondaires (qu’on pense au personnage de Curly dans Le roi de l’évasion). Là, c’est une rédemption que recherche Jérémie, après avoir tué le fils de son ancien patron, une rédemption et non une reconnaissance. Et dans cette optique, au lieu de constituer les dégâts collatéraux d’une libération, les autres protagonistes, tous traités avec tendresse, vont ici accompagner Jérémie avec une discrétion et une générosité émouvante. Il semble que tous savent, et que tous pardonnent sans mots, et par amour, Nietzschéisme et christianisme se rencontre en cette figure du prêtre qui entend décharger Jérémie de sa mauvaise conscience par une miséricorde ambiguë, une miséricorde qui invite moins à la pénitence qu’à la perspective vitaliste d’un désir universel (très beau dialogue entre le prêtre et Jérémie sur un promontoire, vers la fin du film). Pansexualisme et charité chrétienne jouent ici de leur isomorphisme, et entraînent le film vers une méditation plus symbolique que matérialiste, aussi mystique que psychanalytique, sur le désir, ses ombres et ses sublimations possibles.

Par une mise en scène épurée, sans musique, avec des dialogues simples mais qui en disent long, Guiraudie, au sein de son dispositif pseudo-réaliste, laisse lentement infuser le fantastique et le rêve, comme un Bresson qui se métamorphoserait en Buñuel. C’est l’une des forces de ce cinéma : rendre à leur grandeur mythologique, presque archétypale, des personnes et des corps ordinaires. Et cela passe aussi bien par la mise en relief de la nature et de ses ambiances saisonnières, ici un automne sombre, humide et chatoyant, en lequel semble s’incarner toute la charge émotionnelle des personnages, comme si l’univers était redevenu magiquement le lieu d’une harmonie cosmique.

Il est intéressant de noter que, dans ce film, contrairement aux précédents de Guiraudie, le désir n’est jamais consommé et se trouve être souvent non-réciproque. Tout le monde est potentiellement désirable, mais tous ne le sont pas nécessairement. Cette aporie culmine dans ce meurtre qui n’est au fond que l’avatar d’une envie ravalée. Miséricorde tente à sa manière de résoudre ce problème, celui d’un désir qui n’a plus seulement le monde contre lui, mais à qui s’oppose en un sens le désir lui-même. « Voilà que j’ai touché l’automne des idées », a l’air de nous dire Guiraudie, à la suite de Baudelaire, à travers ce beau film mélancolique.

Miséricorde : bande-annonce

Miséricorde : fiche technique

  • Réalisateur : Alain Guiraudie
  • Scénario : Alain Guiraudie, inspiré du roman “Rabalaïre” (2021)
  • Directeur de la photographie : Claire Mathon
  • Montage : Jean-Christophe Hym
  • Son : Vasco Pedroso, Jeanne Delplancq, Jordi Ribas Suris, Branco Neskov
  • Décors : Emmanuelle Duplay
  • Costumes : Khadija Zeggai
  • Musique : Marc Verdaguer
  • Acteurs : Félix Kysyl : Jérémie ; Catherine Frot : Martine, la veuve du boulanger
  • Genre : Thriller, comédie, film noir
  • Durée : 1h 45min
  • Pays : France
  • Année de sortie : 2024
  • Lieu de tournage : Aveyron, France
  • Société de production : Les Films du Losange
  • Format : 35mm
  • Son : Dolby SRD
  • Image : 2,39:1
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