Accueil Blog Page 9

Pourquoi le silence est devenu l’un des outils les plus puissants du cinéma moderne

Les réalisateurs contemporains utilisent de plus en plus le silence pour créer de la tension émotionnelle, du réalisme et de l’intimité à l’écran. Dans un paysage médiatique saturé de bruit et de stimulation permanente, les moments de calme semblent aujourd’hui plus puissants que jamais.

Le cinéma moderne est devenu sensiblement plus silencieux. Alors que les blockbusters continuent de s’appuyer sur des bandes originales explosives, des dialogues rapides et un rythme constant, de nombreux réalisateurs acclamés choisissent désormais la direction opposée. Le silence, autrefois considéré comme risqué dans le récit grand public, est devenu un outil particulièrement efficace pour construire une atmosphère et une profondeur émotionnelle.

Même en dehors du cinéma, des plateformes construites autour de la stimulation et de l’engagement constant, y compris des espaces de divertissement comme spinboss casino, illustrent à quel point les publics modernes sont exposés au bruit et aux distractions. À l’inverse, le silence au cinéma offre quelque chose de plus en plus rare, une attention sans interruption.

Le silence crée un réalisme émotionnel

L’une des raisons pour lesquelles le silence occupe une place plus importante est sa capacité à refléter le comportement humain réel. Dans la vie quotidienne, les gens n’expriment pas chacune de leurs émotions à voix haute. La peur, le deuil, la confusion ou l’intimité passent souvent par des pauses, des expressions du visage et le langage corporel plutôt que par des explications directes.

Des réalisateurs comme Kelly Reichardt maîtrisent parfaitement cette approche. Ses films laissent souvent les scènes respirer naturellement, sans surcharge d’explications, tout en faisant confiance au spectateur pour interpréter lui-même les tensions émotionnelles. Le silence entre les personnages révèle souvent davantage que des pages entières de dialogues.

Ce style de cinéma peut sembler inconfortable pour des spectateurs habitués à un rythme rapide et à des explications permanentes. Pourtant, cet inconfort est souvent volontaire. Le silence oblige le public à participer activement à ce qu’il regarde plutôt qu’à consommer passivement des informations.

Des films comme Past Lives et Drive My Car utilisent les moments de calme pour mettre en avant la distance émotionnelle et les sentiments non résolus. Au lieu d’inonder le spectateur de grands discours dramatiques, ces œuvres laissent le silence exprimer le désir, le regret et la vulnérabilité. L’absence de son devient alors profondément chargée d’émotion.

Les scènes silencieuses renforcent la tension et le suspense

Le silence est également l’un des outils les plus efficaces pour créer du suspense. Le cinéma d’horreur utilise ce principe depuis des décennies, mais les réalisateurs contemporains de nombreux genres s’en servent désormais pour manipuler les attentes du public.

Lorsque le son disparaît soudainement, les spectateurs deviennent instinctivement plus attentifs. Le silence crée de l’incertitude, car le public anticipe qu’un événement important est sur le point de se produire. Les réalisateurs exploitent cette réaction psychologique pour construire une tension sans dépendre uniquement des effets visuels ou de la musique agressive.

Jonathan Glazer démontre cela avec brio dans The Zone of Interest. Le film utilise des dialogues minimalistes et des bruits ambiants inquiétants pour créer une sensation d’angoisse souvent plus perturbante que les formes classiques de narration dramatique. Une grande partie de l’horreur provient non pas de ce que les personnages disent, mais de ce qui reste tu.

De la même manière, des films d’horreur modernes comme A Quiet Place transforment le silence en élément central de leur narration. L’absence de son n’est pas simplement esthétique, elle structure directement l’univers du film et les conditions de survie des personnages. Chaque souffle, chaque murmure et chaque bruit accidentel prennent soudainement une importance énorme.

Cette approche contraste fortement avec les traditions des anciens blockbusters où les bandes originales guidaient constamment les émotions du spectateur. Aujourd’hui, de nombreux cinéastes font davantage confiance au silence pour créer une immersion psychologique à lui seul.

Le silence permet au langage visuel de prendre le dessus

L’utilisation croissante du silence reflète également un retour à l’importance du langage visuel. Le cinéma est avant tout un art de l’image, pourtant de nombreuses productions modernes s’appuient fortement sur les dialogues pour expliquer l’intrigue et les motivations des personnages. Le cinéma silencieux inverse cette tendance en donnant davantage de poids au cadrage, aux mouvements, à la lumière et au jeu des acteurs.

Les réalisateurs influencés par le slow cinema et les traditions du cinéma d’auteur utilisent souvent le silence pour encourager le spectateur à observer plus attentivement les détails. Un regard échangé, une pièce vide ou le rythme des sons naturels peuvent soudainement devenir essentiels au récit.

Ryusuke Hamaguchi construit fréquemment ses scènes autour de l’immobilité et de l’observation patiente. Ses films laissent les émotions émerger progressivement à travers le silence et les interactions subtiles plutôt qu’à travers des confrontations dramatiques.

Ce style demande davantage de patience au public, mais il crée aussi une immersion plus profonde. Sans guidance verbale permanente, les spectateurs deviennent plus attentifs aux détails cinématographiques qui passeraient autrement inaperçus.

Le regain d’intérêt pour le silence reflète peut-être aussi l’évolution des goûts du public. À une époque dominée par les contenus courts et la surstimulation, les films plus silencieux proposent une expérience radicalement différente. Ils ralentissent le temps, encouragent la concentration et créent une résonance émotionnelle grâce à la retenue plutôt qu’à l’excès.

Guest Post

Cannes 2026 : Sanguine, à cœur et à sang

Présenté en Séance de Minuit à Cannes, Sanguine, le premier long-métrage de Marion Le Corroller, s’aventure dans le body horror social avec une énergie certaine, avant de perdre pied, comme son héroïne, face aux exigences du genre.

Depuis quelques années, le body horror féminin français s’est imposé comme l’une des propositions les plus stimulantes du cinéma de genre mondial, portée par Julia Ducournau (Grave, Titane) et Coralie Fargeat (The Substance). Autant dire que Marion Le Corroller arrive avec une pression non négligeable sur les épaules pour son premier long-métrage, Sanguine, dont la scène d’ouverture, un montage pop, nerveux, stylisé à l’énergie débordante, semble vouloir se mesurer frontalement à ses aînées. C’est là que le film est le plus lui-même, et paradoxalement le moins original : un décalque enthousiasmant ou un hommage trop direct, avant que la réalisatrice ne perde cet atout en route dès qu’elle plonge dans le vif de son sujet.

Le travail en mutation

Le concept est pourtant solide. Sanguine interroge l’épuisement professionnel à travers le prisme d’une rare maladie du sang, poussant à l’extrême biologique les effets d’un monde du travail chronométré, mis en concurrence, dépossédé d’humanité. Mara Taquin, dans le rôle de Margot, interne aux urgences contrainte de se contenir face aux injonctions condescendantes de sa cheffe de service, une Karin Viard acérée, qui n’a pas besoin de beaucoup de place pour exister, incarne avec justesse cette génération sommée d’être aux normes, dans les temps, aussi interchangeable qu’un burger minute. C’est là que le film touche à quelque chose de réel : ce body horror qui fait bouillonner le sang jusqu’à l’implosion des vaisseaux sanguins, cette fureur qui explose quand les émotions n’ont plus leur place, n’est pas sans force. Sauf que le propos s’effondre quand la réalisatrice choisit de mettre sur le même plan une tradeuse, un caissier de fast food, un journaliste et l’interne hospitalière. Comparer ces réalités sans les distinguer, c’est adopter une vision abstraite et finalement assez désincarnée de la souffrance au travail, précisément là où Ducournau et Fargeat situaient leurs corps avec une précision sociale implacable.

Le résultat est donc un film qui ne sait pas toujours comment filmer ce qu’il veut dire. Le body horror fait cheap, car on sent les prothèses et le maquillage qui ne floutent pas entièrement la frontière avec la fiction. En outre, les comédiens ne jouent pas au même niveau, se débrouillant avec des dialogues qui foncent dans une absurdité qui dépasse le cliché sans jamais vraiment l’assumer. On devrait s’amuser comme dans une machine bien huilée, mais c’est le contraire qui se produit. Le climax, tourné à la snorricam, caméra vissée à la tête de Mara Taquin pour figurer l’emprise du système sur le corps, arrive conceptuellement juste mais formellement à vide. Le rapport intime et précis au corps du personnage n’a pas été construit en amont pour que l’effet fasse mouche. C’est un outil de style qui débarque malheureusement sans fondation.

Sanguine ressemble finalement à son héroïne : elle essaie de tenir les normes imposées par ses aînées sans avoir encore trouvé sa propre mutation. Il y a tout de même un regard ici, celui d’une caméra qui s’amuse et d’une réalisatrice qui se cherche, à travers un peu trop de propositions inabouties qui s’accumulent si bien qu’on passe à côté de cette œuvre imparfaite. On suivra Marion Le Corroller avec plaisir, en espérant qu’elle sauve sa peau au prochain essai.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Sanguine – fiche technique

Titre international : Species
Réalisation : Marion Le Corroller
Scénario : Thomas Pujol, Marion Le Corroller
Interprètes : Mara Taquin, Karin Viard, Kim Higelin, Sami Outalbali, Stefan Crepon, Sonia Faïdi
1ère Assistante réalisatrice : Elodie Morales
Photographie : Guillaume Schiffman
Décors : Anne-Sophie Delseries
Costumes : Morgane Lambert
Coiffure : Jennifer Levacher
Maquillage : Flore Chandès
Maquillage SFX : Pierre-Olivier Persin
Montage : Jérôme Eltabet
Productrice : Carole Lambert
Coproducteur : Alain Attal
Sociétés de production : Windy Production, Trésor Films, La Compagnie Cinématographique, Panache Productions, Anga Productions
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 1h43
Genre : Horreur
Date de sortie : 28 octobre 2026

Cannes 2026 : Gentle Monster, l’emprise des hommes

0

Connaissons-nous vraiment les gens qui nous entourent ? Serions-nous capables de croire en des vérités dérangeantes ? Et comment vivrions nous avec ? En soulevant ces questions, Marie Kreutzer aborde avec Gentle Monster un sujet sensible, la pédopornographie, à travers le regard de deux femmes, une épouse et une policière, chacune en quête de vérité.

Quatre ans après avoir présenté Corsage dans la sélection Un Certain Regard, Marie Kreutzer intègre la Compétition cannoise avec Gentle Monster, un drame mettant en scène l’effondrement d’un couple en apparence idyllique. Loin du faste de la cour viennoise, la réalisatrice autrichienne livre un récit contemporain, mais toujours ancré dans la réalité, en s’inspirant d’un fait divers relaté dans l’hebdomadaire Die Zeit. En 2020, le magazine a révélé l’existence d’un vaste réseau de pédophilie impliquant environ 30 000 personnes. Bouleversée par cet article, Marie Kreutzer étudie le sujet en rencontrant des policiers, des psychologues et des avocats. Lorsqu’elle apprend l’inculpation de Florian Teichtmeister, interprète dans Corsage, pour des actes de pédopornographie, elle choisit d’adopter pour son film une approche à la fois dramatique et factuelle.

Les femmes face aux monstres ordinaires

Lucy, une musicienne incarnée par Léa Seydoux, et Philip, un vidéaste, viennent de s’installer dans une maison de campagne avec leur fils de sept ans. Ils semblent vivre une existence parfaite jusqu’au jour où une équipe de police arrête Philip et saisit tous ses équipements informatiques. Sidérée, Lucy réalise qu’elle ne connait pas vraiment son mari et s’inquiète pour son enfant. Elle se réfugie alors chez sa mère, jouée par Catherine Deneuve, et s’isole peu à peu face à cette atroce vérité. Sans emphase, Gentle Monster suit le déroulement de l’enquête judiciaire de deux points de vue, celui de Lucy et celui d’Elsa, une jeune inspectrice. Le film s’attache à la palette d’émotions traversées par une épouse, d’abord choquée, puis incompréhensive et terrifiée, mais encore prête à accepter les justifications qui lui sont présentées. Comme dans Corsage, il centre son histoire sur les femmes, le personnage de Philip demeurant largement opaque. Marie Kreutzer montre des femmes qui souffrent à cause de leurs sentiments pour des hommes dominateurs et malveillants. Une façon subtile de suggérer leur soumission à une société patriarcale qui les écrase.

À travers leurs actes, les prédateurs sexuels recherchent une forme d’autorité, comme le souligne le psychologue. Gentle Monster souligne que ce pouvoir désiré par les hommes est subi par les femmes. Outre Philip, dont le comportement reste suggéré, le père de Lisa impose à la policière une vie soumise infernale, qui laisse supposer l’exercice de la violence. Marie Kreutzer dénonce ainsi une société patriarcale, que les femmes tentent de combattre. Pour Lucy, grâce à l’art. En effet, la musicienne explique qu’elle reprend des chansons d’amour masculines car elle souhaite les « déconstruire », sans doute afin de les traduire dans une version féminine, plus tendre et émotive. Pour sa mère, par le choix de son mode de vie, résolument indépendant et libre. Elle suggère d’ailleurs rapidement à sa fille de divorcer. Et enfin, pour Elsa, avec son travail acharné. Au contraire de La Vie d’une femme, également présenté en Compétition, Gentle Monster met en lumière des figures féminines piétinées par le monde masculin. Ce drame très factuel, au rythme lent et à la mise en scène classique, manque cependant de souffle et de tension pour convaincre pleinement. Il aurait certainement mieux trouvé sa place au sein des Premières qu’aux côtés de Ryusuke Hammaguchi, Rodrigo Sorogoyen et James Gray.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Gentle Monster – fiche technique

Réalisation : Marie Kreutzer
Scénario : Marie Kreutzer
Interprètes : Léa Seydoux, Jella Haase, Laurence Rupp
Photographie : Judith Kaufmann
Décors : Myrna Wolff
Costumes : Monika Buttinger
Montage : Ulrike Kofler
Musique : Camille Dalmais
Producteurs : Johanna Scherz, Alexander Glehr, Jonas Dornbach, Janine Jackowski, Jean-Christophe Reymond
Sociétés de production : Film-AG Produktion, Komplizen Film, Kazak Productions
Pays de production : Autriche, Allemagne, France
Durée : 1h54
Genre : Drame

« L’Oiseau chanteur » : violences silencieuses

Dans L’Oiseau chanteur, Désirée et Alain Frappier plongent le lecteur dans un univers où les prénoms disparaissent, où les gestes d’amour se font rares et où la peur dicte l’existence. Dans ce roman graphique dur mais poétique, ils racontent une enfance marquée par la maltraitance, l’inégalité et la domination familiale, tandis se traduisent ces blessures en un somptueux noir et blanc, créant un récit à la fois dérangeant et profondément émouvant.

Violence, dès l’ouverture : l’enterrement de la mère de la narratrice constitue le premier signal d’une enfance suspendue entre la peur et l’obéissance. Les prénoms disparaissent derrière des initiales et des numéros, transformant les membres de la famille en silhouettes anonymes, déjà déshumanisées, dans un huis clos intime où le masculin impose implacablement sa loi et où les filles apprennent très tôt leur rôle de petites choses faibles.

Violence, dans le silence des chambres et des couloirs d’une maison de pierre : colères arbitraires, coups non justifiés, gestes mal placés. L’éducation, codée et hiérarchisée, se révèle comme un système hermétique duquel rien ne peut dépasser. Le noir des illustrations (en noir et blanc), crayeux et charbonneux, ne fait que renforcer la lourdeur et l’oppression. Les visages peinent à cacher l’inavouable, et l’absence de nom accentue l’effet de distance.

Violence, aussi, dans une écriture fragmentaire et poétique que Désirée Frappier emploie pour trouver la voie lui permettant de dire l’indicible. Chaque mot, chaque retour à la ligne, chaque page – à gauche le texte, à droite le dessin –traduit une enfance marquée par la soumission, l’injustice et le contrôle absolu exercé par H et O. Le poème graphique, alternant texte et dessin, oblige à ralentir, à contempler, et à s’imprégner du traumatisme plutôt qu’à le consommer comme un événement soudain.

Violence dans l’inégalité inscrite dans les gestes du quotidien : l’école du village pour les filles, l’école de la ville pour le garçon, la reconnaissance du mérite réduite à la simple appartenance à un genre. Le récit fait surgir ces mécanismes avec une précision glaçante : l’autorité parentale s’exerce sans nuance, l’affection est absente, et la peur devient l’unique pédagogie. La maison isolée, les murs de pierre et les couloirs silencieux sont les témoins muets de la domination et de la maltraitance.

Violence, car la fratrie ne pourra jamais complètement se reconstruire. Les gros plans sur des mains ou des détails du corps révèlent une attention accrue à la sensation et à la mémoire sensorielle. Physique, elle aboutit à la fuite, ou à la résignation. Morale, elle contribue à diminuer l’individu. Sexuelle, elle blesse et fixe le trauma.

Violence, c’est enfin dans la lumière discrète d’une mamie plus humaine, chez qui se glisse un souffle de protection, un contrepoint à la domination familiale. Même dans un monde où la cruauté semble totale, une tendresse persiste, offrant au lecteur un point d’ancrage émotionnel et humain dans ce récit où la mémoire et le traumatisme s’entrelacent.

La violence, c’est tout le propos de L’Oiseau chanteur : un équilibre fragile entre l’horreur vécue et la nécessité du témoignage, un roman graphique où la poésie et le graphisme se répondent pour rendre compte de la fragilité et de la résilience de l’enfance. Un album dérangeant, profondément marquant, d’une élégance narrative et visuelle qui impose l’admiration.

L’Oiseau chanteur, Désirée et Alain Frappier
Steinkis, 16 avril 2026, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Pour qui sonne le glas » : l’ombre de la guerre

En 1940, Ernest Hemingway publiait Pour qui sonne le glas, un roman inspiré de ses années de correspondant en Espagne, où l’amour et la mort se mesurent à l’aune de la guerre civile. Aujourd’hui, Jean-David Morvan et Pierre Dawance transposent ce chef-d’œuvre dans un roman graphique qui conjugue fidélité au texte et audace visuelle.

Le soleil écrase les montagnes de Castille. Les vautours tournent dans le ciel comme un rappel silencieux de la fragilité de la vie. C’est ici que Robert Jordan, jeune professeur américain engagé dans les Brigades internationales, arrive pour accomplir une mission ardue : faire sauter un pont stratégique afin de soutenir l’offensive républicaine sur Ségovie. Autour de lui, le maquis se déploie dans ses contrastes : Pablo, chef hésitant mais attaché à son groupe, Pilar, force tranquille et charismatique, et Maria, traumatisée mais lumineuse, dont le courage et la beauté séduisent immédiatement Jordan.

Cette adaptation graphique de JD Morvan et Pierre Dawance reproduit l’essence du roman sans jamais chercher à l’imiter. Les traits colorés et les textures des crayons donnent aux paysages une densité inattendue : la chaleur du soleil, le vert des régions montagneuses, la neige parfois tombant sur les sentiers escarpés, tout est superbement restitué. Les visages, légèrement stylisés, portent l’intensité des émotions : la peur, l’amour, la camaraderie, la colère. L’humanité cherche sa place au sein d’une guerre impitoyable.

La violence et la mort agissent comme une piqûre de rappel : la vie est encore plus précieuse lorsqu’elle est menacée. Le roman graphique restitue l’urgence de vivre et d’aimer dans un monde où chaque décision peut être la dernière. Les scènes de préparation et d’attaque, l’attente interminable au cœur du maquis, le lien qui se tisse entre Jordan et Maria sont mis en scène avec une économie de moyens et une précision narrative qui n’enlèvent rien au chef-d’oeuvre d’Hemingway.

Le roman graphique explore principalement la solidarité humaine et l’interconnexion des vies, avec l’idée tacite que la mort d’un homme affecte en réalité toute l’humanité. On y dépeint le sacrifice de soi et la perte de l’innocence face à la brutalité absurde de la guerre civile. Et Pierre Dawance, pour sa première bande dessinée, parvient sans mal à communiquer sens et sensations : les crayons vibrent, les textures se superposent, la lumière devient matière. L’histoire d’Hemingway est vécue, touchée du doigt, sentie dans les interstices du trait. La guerre, l’engagement, l’amour et le sacrifice y trouvent une forme nouvelle, subtile et percutante.

Pour qui sonne le glas rappelle que même au cœur du chaos, il existe des instants de grâce et des liens à préserver. L’œuvre, autant politique qu’humaine, célèbre la beauté fragile de la vie tout en rendant hommage aux hommes et femmes qui ont lutté en Espagne dans l’ombre de l’histoire. Les auteurs offrent un pont entre le roman et l’illustration, un espace où Hemingway se réinterprète et où chaque lecteur peut sentir pulser le cœur de la guerre, de l’amour et du courage.

Pour qui sonne le glas, JD Morvan et Pierre Dawance
Sarbacane, 15 avril 2026, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« L’Odyssée » renaît dans une édition collector

À l’approche de l’adaptation cinématographique annoncée par Christopher Nolan, L’Odyssée d’Homère s’offre une nouvelle vie éditoriale. Les éditions La Découverte republient en effet la traduction de Philippe Jaccottet dans une version collector. Une manière de rappeler qu’Ulysse n’a jamais cessé de voyager parmi nous.

Avant même d’ouvrir Homère, chacun connaît déjà un fragment d’Ulysse : un Cyclope aveuglé, des sirènes invisibles, une mer interminable, un homme retardé sans cesse dans son désir de retour… L’accès à cette œuvre fondatrice est sans cesse réinventé. Aujourd’hui, ce sont les éditions La Découverte qui proposent une nouvelle édition collector, qui remet au premier plan le travail de Philippe Jaccottet, dont la traduction demeure l’une des plus appréciées en langue française. 

Le poète suisse, disparu en 2021, a abordé Homère comme une matière vivante, traversée de rythme et de lumière. Là où certaines traductions académiques enferment l’épopée dans une solennité presque muséale, Philippe Jaccottet lui restitue une force vive. 

Utile, car le poème d’Homère contient déjà les grands motifs de la fiction occidentale : le voyage initiatique, l’identité mouvante, le désir de retour, l’épreuve du temps, la confrontation avec l’inconnu… Ulysse est à la fois guerrier, menteur, stratège, naufragé, père absent et survivant. Il porte en lui quelque chose qu’il partage avec les héros contemporains ambigus : un homme brillant mais vulnérable, menacé d’une forme de dissolution.

La publication intervient dans un contexte culturel particulier : l’annonce de l’adaptation cinématographique de L’Odyssée par Christopher Nolan, attendue pour juillet 2026. On imagine sans mal combien les tempêtes homériques pourraient dialoguer avec les obsessions visuelles et thématiques du réalisateur d’Interstellar ou de Dunkerque – qui a l’habitude, par ailleurs, de convoquer la perte d’un être cher dans son cinéma.

L’ouvrage est enrichi d’un texte de François Hartog, historien majeur de l’Antiquité et penseur des rapports entre passé et présent. Cela inscrit cette publication dans une réflexion plus large, notamment sur la manière dont les civilisations continuent d’habiter leurs mythes fondateurs. Car L’Odyssée n’est pas seulement un récit d’aventure, mais aussi une cartographie de l’Occident. Chaque étape du voyage d’Ulysse raconte une peur humaine fondamentale : l’oubli, la tentation, la violence, la perte de soi, l’impossibilité du retour.

C’est peut-être ce qui explique l’intemporalité du texte. Derrière les monstres et les dieux, Homère parle surtout d’émotions et épreuves humaines. Il raconte un homme qui veut simplement rentrer chez lui et qui découvre que le retour est parfois plus difficile que la guerre elle-même. Peu d’œuvres anciennes possèdent encore une telle intensité universelle. Raison de plus pour se (re)plonger dans celle-ci.

L’Odyssée, Homère
La Découverte, 7 mai 2026, 480 pages

Note des lecteurs0 Note
5

« Cheyenne » : au cœur des grandes plaines

À travers les teintes délicatement délavées d’une aquarelle, Patrick Prugne nous immerge dans un monde états-unien où l’immensité des plaines annonce un terrible massacre. Juin 1864 : deux frères métis, Charley et George Bent, rentrent au ranch familial du Colorado après avoir été prisonniers de l’armée de l’Union. Entre un père médiateur respecté par les tribus cheyennes et une mère amérindienne restée au cœur de sa communauté, ils se trouvent à un carrefour existentiel, dans un territoire gorgé de violence sourde.

Les ciels lactescents, les prairies infinies et les troupeaux de bisons : tout, ici, tient à la fois de la beauté et de la mélancolie. Mais sous cette douceur picturale, savamment déployée par Patrick Prugne, sourd une tension constante : traités bafoués, raids sporadiques, humiliations, et bientôt le massacre de Sand Creek qui vient rappeler la brutalité inexorable de l’Histoire. La mécanique de la trahison et la fragilité des alliances entre colons et Indiens sont exposées sans ambages. Les colons et les Indiens se disputent les mêmes territoires, à ceci près que ces derniers en avaient fait, par le fait de l’Histoire, leur pré-carré. 

Les frères Bent possèdent leur double identité. Ils incarnent à ce titre un dilemme central. Métis et anciens combattants sudistes, ils naviguent entre deux mondes : celui de la famille paternelle blanche, celui de leur mère cheyenne. Leurs noms indiens traduisent toute la complexité d’une culture mêlée et la violence des préjugés auxquels ils sont confrontés chez les Blancs. Cheyenne restitue parfaitement le tiraillement intérieur qui accompagne leurs pas sur des terres indiennes ardemment convoitées.

Ce western n’est toutefois pas un spectacle de fusils et de cavalcades ; c’est une réflexion sur le temps et l’espace, sur la fragilité des vies humaines face à l’avidité et la duplicité. La parole donnée n’engage que celui y prête l’oreille. Car l’humanité s’efface volontiers devant l’instinct de prédation qui préside à la conquête de l’Ouest.

L’album invite à observer les acteurs historiques : les chefs cheyennes, l’officier Edward Wynkoop, le colonel Chivington et les frères Bent eux-mêmes, pris dans l’inéluctable. La mise en scène rend compte de la tragédie en cours, de manière passionnante. Elle porte cette sensibilité qui traduit la complexité des choix et la profondeur des trahisons. Sand Creek n’est pas un fait isolé, mais un symbole de la longue guerre qui a cours dans les grandes plaines.

Patrick Prugne réussit à faire émerger la dimension humaine de ces événements : les retrouvailles avec la mère cheyenne, les gestes simples au ranch, des regards échangés dans une prairie… Les Indiens se heurtent finalement aux forces destructrices de l’histoire. Trop naïfs, probablement, ils ont payé les divisions des colons et l’intérêt supérieur décrété par quelques figures militaires d’autorité.

Cheyenne constitue un rappel des génocides commis. Attaché à cette mémoire, Patrick Prugne, par sa maîtrise des aquarelles et son sens du récit, réussit à faire entendre le silence des grandes plaines avant le fracas assourdissant – et sanguinaire – des hommes. Une œuvre à la fois belle et nécessaire.

Cheyenne, Patrick Prugne
Daniel Maghen, 22 avril 2026, 96 pages 

Note des lecteurs0 Note
4.5

« FIFA Connection » : Gianni Infantino, plus que le football ?

Dans FIFA Connection, le reporter Simon Bolle dresse le portrait d’un dirigeant hors norme : un fils d’immigrés devenu ami des autocrates, chef d’état fantôme d’une organisation plus puissante et opaque que jamais.

Une image résume peut-être tout. D’une manière tout à fait inattendue, Gianni Infantino a décerné à Donald Trump, en décembre dernier, le prix FIFA de la Paix. Un détail ? Pas vraiment. C’est la signature d’un homme qui ne se voit plus comme le patron d’une fédération sportive, mais comme un acteur à part entière de l’ordre mondial. Il tutoie les chefs d’État. Et désormais les flatte.

C’est précisément ce personnage que Simon Bolle, journaliste à L’Équipe, cherche à mettre à nu dans FIFA Connection, fruit de deux années d’enquête et de plus de cent dix sources. L’exercice était périlleux. La FIFA est une organisation où les clauses de confidentialité le disputent à la peur sincère de parler : trop de carrières dépendent, directement ou indirectement, de ses largesses. Simon Bolle le reconnaît d’ailleurs sans détour : il a essuyé bien plus de refus que de témoignages. Ce qui n’empêche pas de démystifier le mandat de Gianni Infantino à la tête de l’influente organisation.

Le livre retrace une ascension que rien ne semblait annoncer. Infantino est fils d’immigrés italiens, joueur amateur, administrateur de province, longtemps tapi dans l’ombre de Michel Platini à l’UEFA. Mais l’auteur repère très tôt chez lui une qualité rare : le flair politique. Savoir quand le vent tourne. Savoir en profiter. Quand les scandales de 2015-2016 déferlent sur la FIFA et emportent Sepp Blatter, Infantino se présente en réformateur, en homme neuf, en promesse de transparence. Il est élu. Et puis, selon nombre de ses anciens soutiens, il fait peu à peu exactement ce qu’il avait reproché à ses prédécesseurs.

La mécanique est décrite avec précision. Les fédérations nationales qui élisent le président dépendent des programmes de développement que ce même président décide d’attribuer. Le cycle est parfait dans sa circularité : le clientélisme finance la fidélité, la fidélité reconduit le pouvoir, le pouvoir redistribue le clientélisme. Infantino a été réélu en 2019, puis en 2023. Les oppositions, pourtant, existent. Elles ne viennent pas seulement d’anciens collaborateurs déçus et/ou écartés, mais aussi de syndicats de joueurs, de ligues européennes, d’ONG, voire de supporters.

Infantino évolue désormais dans des espaces feutrés. On le voit assis entre Mohammed ben Salmane et Vladimir Poutine lors du Mondial 2018. On le retrouve à côté de Donald Trump à plusieurs reprises. Il participe au G7, au G20, au sommet pour la paix en Égypte. Il se dit solidaire des travailleurs migrants tout en défendant sa Coupe du Monde au Qatar. Il se donne en spectacle en posant pour un selfie devant le cercueil de Pelé. Il fait la promotion de ses actions en faveur des fédérations sans réellement questionner leur efficacité.

La porosité affichée entre football et géopolitique n’est pas anecdotique. Elle a des effets concrets sur la façon dont la FIFA gère les questions qui fâchent. Les droits humains au Qatar, puis bientôt en Arabie saoudite. Les prix des billets pour le Mondial 2026 aux États-Unis, jugés prohibitifs par les supporters du monde entier. Le calendrier surchargé qui épuise des joueurs dont personne, au sommet, ne semble véritablement défendre les intérêts. La Coupe du monde des clubs disputée en fin de saison dans la canicule américaine en témoigne. Mais qu’importe, en haut lieu, on défend les réformes, la bonne gouvernance, la transparence, soit autant de choses que l’essai met en doute.

Simon Bolle n’est pas un pamphlétaire. Il cite ses sources, pèse ses mots, laisse les contradictions exister. Il ne nie pas qu’Infantino a été une force de travail qui n’a jamais compté les heures, un polyglotte efficace dans la gestion de dossiers complexes. Mais il y a un revers, vertigineux : il semble désormais gérer l’instance en autocrate, sans vraiment se soucier des répercussions de ses décisions.

La question posée en filigrane (peut-on encore réformer la FIFA ?) n’appelle pas de réponse optimiste. Une organisation qui se perçoit comme intouchable, qui évolue dans les mêmes cercles que ceux qui devraient la réguler, et dont le modèle économique immunise ses électeurs contre toute velléité de rébellion, n’a guère de raisons de changer. FIFA Connection nomme en tout cas les problèmes avec soin, et nous oblige à regarder en face ce que le football mondial est réellement devenu.

FIFA Connection, Simon Bolle
Flammarion, mai 2026, 240 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Cannes 2026 : Vol de nuit pour Los Angeles, en transit vers Hollywood

0

Venu présenter son premier long-métrage, Vol de nuit pour Los Angeles, John Travolta est reparti avec une Palme d’honneur surprise remise par Thierry Frémaux. Une belle cérémonie qui s’est conclue par la projection d’une œuvre intime, très personnelle, retraçant le périple en avion du jeune Travolta vers Hollywood dans les années 1960. Un petit délice plein de tendresse et d’humour.

Icône de la pop culture depuis La Fièvre du samedi soir, Grease, Volte-face et Pulp Fiction, John Travolta a été accueilli par une salle comble. Touché par la récompense inattendue du Festival de Cannes, il a présenté en quelques mots son premier film, Vol de nuit pour Los Angeles, une adaptation de son livre écrit pour son fils et publié en 1997. Lors d’un voyage initiatique rempli de découvertes et de rebondissements, John Travolta met en scène sa passion pour l’aéronautique. Aviateur chevronné, l’acteur a même piloté pour deux de ses films, Allô maman, ici Bébé et Brocken Arrow. À travers ses yeux d’enfant émerveillé, Vol de nuit pour Los Angeles transcrit la naissance de cette vocation et les rêves d’un garçon qui saura faire son chemin dans l’industrie Hollywoodienne.

L’enfance donne des ailes

Jeff s’envole avec sa mère en direction de Los Angeles. Classe économique et tarif réduit obliges, ils réalisent de multiples escales dans tous les États-Unis. En s’inspirant de ses souvenirs d’enfance, notamment de ses premiers vols en avions quadrimoteurs à hélice ou à réaction, John Travolta nous invite à un voyage nostalgique en plein essor de la navigation commerciale. Grâce à un univers foisonnant et pittoresque, qui évoque un peu celui de Wes Anderson (The Grand Budapest Hôtel, The French Dispatch, The Phoenician Scheme), il retrace une aventure surprenante qui a marqué sa vie. À chaque étape se succèdent des séjours imprévus dans des hôtels luxueux, des surclassements jouissifs en première classe, des rencontres avec des voisins truculents et une séduisante hôtesse de l’air, sans oublier de mémorables plateaux repas. Vous ne verrez plus jamais les cordons bleus de la même façon ! Le traitement des grandes compagnies aériennes et le générique animé d’ouverture donnent également au film un petit air d’Arrête-moi si tu peux.

Vol de nuit pour Los Angeles permet ainsi à John Travolta de renouer avec son passé, tout en rendant hommage à ses proches. Le petit Jeff du film fait en effet écho à son enfance, mais aussi à Jett, son fils disparu en 2009 auquel était dédié le roman. Symboliquement, l’acteur, sous les traits d’un pilote adulte, offre son badge à Jeff. Un beau moyen d’honorer à la fois cet enfant perdu et l’homme célèbre qu’il est devenu. Pour compléter ce portrait de famille, la fille du cinéaste, Ella Bleu, incarne l’hôtesse de l’air à laquelle se lie Jeff. Loin de son image de son star, John Travolta prend son envol de réalisateur indépendant avec panache, humour et fantaisie.

Ce film est présenté à Cannes Première au Festival de Cannes 2026.

Vol de nuit pour Los Angeles – bande-annonce

Vol de nuit pour Los Angeles – fiche technique

Titre original : Propeller One-Way Night Coach
Réalisation : John Travolta
Scénario : John Travolta, d’après son roman éponyme Propeller One-Way Night Coach
Interprètes : Clark Shotwell, Kelly Eviston-Quinnett, Olga Hoffmann, John Travolta
Photographie : Paul De Lumen
Décors : Chelsea Turner
Costumes : Camille Jumelle
Montage : Mark J. Marraccini, Adam Varney
Musique : Alec Puro, Tim Aarons, Eric Meyers
Producteurs : John Travolta, Jason Berger, Amy Laslett
Sociétés de production : JTP Productions, Kids at Play
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Apple Original Films
Durée : 1h01
Genre : Aventure, Drame, Famille
Date de sortie (exclusivement sur Apple TV) : 29 mai 2026

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Vendu comme la nouvelle sensation horrifique de 2026 (parmi d’autres probablement à venir), le premier long-métrage du jeune youtubeur Curry Barker est sans conteste étonnant, en plus de révéler un artiste à suivre. Obsession part d’un postulat simple (pour ne pas dire simpliste) qu’il va étirer jusqu’au malaise et vers une forme d’horreur psychologique et organique magistralement maîtrisée. Il saupoudre le tout d’un humour noir savamment dosé et d’un discours pertinent sur la toxicité des relations amoureuses. Néanmoins, devant ce film presque trop conscient de sa superbe, il y a pas mal d’écueils qui nous empêchent d’être pleinement convaincus. On passe un bon moment de trouille insidieuse, il y a une ou deux saillies de terreur impressionnantes et une mise en scène au cordeau, mais tout cela aurait pu être mieux. En revanche, rien à dire de la composition incroyable d’Inde Navarrette, preuve que le cinéma horrifique est de plus en plus un vivier de prestations dingues.

Synopsis: Et si vous pouviez réaliser votre rêve le plus fou ? Un jeune introverti met la main sur un objet magique capable d’exaucer n’importe quel souhait. Son crush de toujours tombe alors raide dingue de lui… jusqu’à l’obsession la plus totale. Faites attention à ce que vous souhaitez !

Quand on est fan de films de genre, on ne peut qu’être excité lorsque arrive sur nos écrans une nouvelle sensation horrifique. Ou, en tout cas, proclamée comme telle par le biais de passages en festivals spécialisés et d’une réputation flatteuse par ceux ayant eu la chance de l’avoir vue. Et c’est vrai que depuis l’avènement de l’elevated horror, ces films de genre plus intellectuels et pointus, on est comblé. Le fantastique, l’épouvante, le body horror ou encore le slasher nous gratifient de petites perles chaque année et on ne compte plus, récemment, les auteurs révélés et adoubés sur ce créneau. Tout cela a commencé il y a une dizaine d’années avec des auteurs comme Robert Eggers (The Witch), David Robert Mitchell (It follows) ou Ari Aster (Midsommar). Chaque saison, depuis, on a de nouveaux talents qui émergent pour notre plus grand plaisir. À tel point que même Cannes commence à reconnaître le genre à travers ses séances de minuit, voire même parfois en compétition (la Palme d’or Titane).

C’est donc fébrilement que l’on se rend à la projection de Obsession. Une bobine auto-proclamée petite bombe du genre par son distributeur qui l’a acheté à grand renfort de billets verts alors qu’il a coûté la bagatelle d’un million de dollars. Le film de Curry Barker sera-t-il vraiment une révélation et un petit must, dans le genre à l’instar des Barbare et surtout de l’immense Weapons de Zach Cregger, du When Evil Lurks de l’argentin Demian Rugna ou du Vermines de Sebastien Vanicek, pour être un peu chauvin ? Mais on pourrait aussi citer les plus prestigieux Sinners de Ryan Coogler, récompensé aux Oscars, ou le chef-d’œuvre The Substance de Coralie Fargeat, véritable claque et film culte instantané pour beaucoup. Ou alors sera-t-il plutôt du même acabit que La Main et Bring her back des frères Philippou ou de  Longlegs d’Osgood Perkins qui, sans être mauvais, avaient un peu déçu avec un côté quelque peu surestimé ?

Et bien malheureusement, Obsession se rangera plutôt dans la seconde catégorie. Si le film développe bien des qualités et impressionne sur plusieurs points, il souffre de trop nombreux écueils pour qu’on y adhère totalement. Avec son postulat un peu trop léger qui aurait tout aussi bien pu être celui d’une comédie romantique générique, ou d’une comédie conceptuelle, comme les Américains en raffolent tant, il démarre de manière un peu triviale et son script peine à se renouveler. On pressent assez vite les velléités du jeune cinéaste qui nous embarque sur les terres de la fable horrifique tordue. Sous ses airs de comédie sentimentale, on sent que quelque chose cloche et va mal tourner. Les choix visuels très marqués et stylisés du film, lui conférant un côté presque intemporel, appuient encore cette impression. Le malaise va se distiller par petites touches, crescendo, pour ne plus nous lâcher. Sur ce versant, c’est réussi.

Obsession va donc capitaliser à fond sur son concept un peu idiot de vœu qui va se retourner contre son instigateur. Problème : l’argument déjà mince ne va pas beaucoup plus loin et s’étire sur près de deux heures. Et c’est beaucoup trop. Le long-métrage rame un tantinet à l’allumage et n’évite pas la redite. Un format plus resserré aurait indubitablement joué en sa faveur et décuplé ses effets. Ensuite, il y a des séquences qui ne fonctionnent pas : le vœu avec les billets qui tombent du ciel, par exemple, semble tout droit sorti d’une pure comédie). Cependant, si l’on doit retirer un point crucial qui bloque notre adhésion totale à cet objet de frayeur original, c’est bien l’attitude du personnage principal. Pendant deux heures, ce jeune homme va tolérer bien trop de choses plus intenses les unes que les autres sans réagir. Voire même adopter des comportements sans queue ni tête. Si au début on adhère à cette proposition, l’apathie du personnage devient presque agaçante et nous sort de l’intrigue, malgré la maîtrise formelle et narrative de l’ensemble.

À l’inverse, le personnage de cette jeune femme devenue complètement amoureuse sans aucune restriction est vraiment impressionnant. Et l’actrice inconnue Inde Navarrette nous procure le genre de prestation incroyable qui reste en mémoire longtemps, signe que les films de genre sont de plus en plus vecteurs de ce type de performances. Que ce soit Demi Moore dans The Substance ou Naomie Harris dans l’excellente suite Smile 2, ce type de rôle radical (et qui pourrait vite tourner au ridicule) demande du courage. Et la comédienne s’en acquitte avec un aplomb indéniable passant d’une émotion à l’autre comme on change de chaussures. Elle est terrifiante. La mise en scène en clair-obscur de Barker et la manière dont il la fait se mouvoir ajoutent au sentiment de peur insidieuse procurée par le long-métrage.

Car, on ne peut le nier, Obsession nous gratifie tout de même de deux ou trois séquences chocs qui marqueront les mémoires. Il y a un sursaut dont on se souviendra longtemps, d’ailleurs, et dont on taira la teneur. L’humour noir est bien dosé et contrebalance la relative bêtise du concept, mais c’est surtout cette ambiance malaisante (la séquence de la fête) qui nous prend le plus aux tripes. Dans cette analyse des rapports amoureux toxiques où les curseurs sont poussés à leur paroxysme, il y a une part de vérité sur le comportement des hommes, leur déconstruction accélérée depuis le mouvement MeToo, mais aussi leur part de lâcheté envers la gent féminine. Il y a donc vraiment quelque chose, une mise en scène au cordeau et un vrai sentiment de terreur et de malaise singuliers, ici renforcés par une fin nihiliste mais facile. C’est pourquoi on pourra trouver que cette proposition souffre d’imperfections qui l’empêchent d’être le film d’horreur magistral que sa réputation en a fait jusqu’ici.

Obsession – bande-annonce

Obsession – fiche technique

Réalisateur : Curry Barker
Scénariste : Curry Barker
Production : Blumhouse Productions
Distribution : Le Pacte
Interprétation : Michael Johnston, Inde Navarette, Cooper Tomlinson, Megan Lawless, Andy Richter, …
Genres : Suspense – Épouvante – Romantisme.
Date de sortie : 15 mai 2026
Durée : 1h49
Pays : États-Unis

Note des lecteurs17 Notes
3

Cannes 2026 : Chrysalis, les cicatrices de Saïgon

Entre mémoire et métamorphose, Chrysalis, le premier long-métrage de Jordan Robert Schulz tente d’exorciser l’enfance déchirée de l’artiste américano-vietnamien Daniel K. Winn dans le Saïgon des années 70. Un film délicat et sincère, mais qui manque de radicalité pour pleinement transcender son sujet.

La mémoire est souvent une matière insaisissable que le cinéma cherche à cristalliser avec une grande sensibilité. Loin des biopics sans vision ni sincérité, Chrysalis se démarque par la hantise assumée de l’artiste Daniel K. Winn pour son pays natal. On suit en flashback l’enfance de l’artiste, surnommé Cu Den (Nguyen Vu Uy Nhan), avec la volonté de se mettre à sa hauteur dans un récit qui laisse hors champ la guerre du Vietnam et les enjeux sociétaux du pays pour se concentrer sur ses émotions et sa trajectoire. Le réalisateur Jordan Robert Schulz — un technicien de l’image de formation, remarqué pour son court-métrage Ectropy — aborde là son premier long avec une touche spielbergienne bienvenue en ouverture : une course-poursuite burlesque, avant de basculer dans un portrait plus cru, mais toujours esquissé, de la vie à Saïgon.

Le film fait le choix de ne pas représenter durement les épreuves du jeune Daniel ni des citoyens d’une époque pourtant très violente. Ce qui n’est pas un souci en soi, car Chrysalis se veut avant tout une ode à la relation solaire entre Cu Den et sa grand-mère Ba Noi, interprétée par l’attachante Kieu Chinh. La photographie d’Alexander Bonelli s’aligne justement sur cette bienveillance avant de perdre en lumière et en couleurs. Cette affection passe par des instants du quotidien, comme la préparation d’un bánh cuốn, une comptine, un vélo offert en sacrifice. On pense également au film thaïlandais Comment devenir riche (grâce à ma grand-mère), dont la complicité entre petit-fils et grand-mère ne peut que bouleverser le spectateur. Ici, Chrysalis convoque cette même tendresse, mais sans vraiment en atteindre la puissance émotionnelle souhaitée, notamment à cause d’ellipses de plus en plus fréquentes qui occultent des scènes de respiration qu’on n’investit jamais totalement. Il y a pourtant beaucoup de délicatesse dans le passage forcé de Cu Den dans un orphelinat catholique, une douceur qui fait presque oublier l’horreur et les difficultés financières qui mettent les personnages dos au mur.

Un cocon d’encre et de papillons

Arraché à Ba Noi par un acte d’amour désintéressé, Cu Den se retrouve livré à lui-même dans un épisode central du film, constituant peut-être le cœur véritable du film. C’est là, dans l’isolement et les actes d’intimidation, qu’il trouve refuge dans le dessin : les visages de ceux qui ont exercé une influence positive sur lui, et des papillons. La distance qui le sépare de Ba Noi ne fait alors que renforcer ce lien filial, sublimé par le crayon. Comme l’insecte enfermé dans son cocon, l’enfant accumule en silence tout ce qui fera l’artiste. Ses œuvres d’adulte, traversées par un héritage culturel et émotionnel vietnamien, portent encore la trace de ce temps suspendu, et c’est sans doute ce que le film réussit le mieux à restituer.

Mais Chrysalis peine à tenir cette promesse sur la durée. La voix off de Winn annule parfois l’émotion au lieu de l’amplifier, et la musique d’Elia Cmiral verse dans un pathos un peu maladroit. La mise en scène, souvent flottante, ne trouve pas toujours l’éclat visuel que le récit appelait. La toute première séquence cauchemardesque est pourtant saisissante, avec un choc immédiat. La sincérité de Daniel K. Winn n’est pas en cause. Il a une histoire à raconter et un deuil à exorciser, et il y est parvenu en sa qualité de peintre et sculpteur. Mais l’adaptation de son mémoire devient par moments trop lourde à l’écran, avec une narration qui s’essouffle dans les ellipses. Et là où l’image devrait parler d’elle-même, le film choisit de trop commenter, affaiblissant ainsi son propre pouvoir évocateur.

Chrysalis questionne néanmoins avec honnêteté l’appartenance et la résilience chez les boat-people de la diaspora vietnamienne, et porte en lui quelque chose d’essentiel : la conviction que l’art peut transformer la douleur en beauté. Le papillon a bien fini par sortir de son cocon. Reste à Schulz, pour son prochain film, à trouver comment s’en emparer pleinement.

Ce film est présenté au Marché du Film au Festival de Cannes 2026.

Chrysalis – fiche technique

Réalisation : Jordan Robert Schulz
Scénario : Andrew Creme, basé sur le mémoire de Sir Daniel K. Winn « The Scarcity of Love »
Histoire : Sir Daniel K. Winn, Randall J. Slavin, J. Robert Schulz
Interprètes : Kieu Chinh, Nguyen Vu Uy Nhan, Daniel K. Winn
Photographie : Alexander Bonelli
Effets visuels : Jose L. Marin
Musique : Elia Cmiral
Producteurs : Tien Pham, David Hopwood
Production exécutive : Randall J. Slavin, Sir Daniel K. Winn
Coproduction : David Hopwood
Sociétés de production : WS Productions, Legend Artist Entertainment, SuperCine Entertainment
Pays de production : Vietnam, États-Unis
Durée : 2h03
Genre : Drame

Cannes 2026 : Soudain, l’art de coexister

Avec Soudain, Ryūsuke Hamaguchi investit pour la première fois la langue française et un EHPAD de banlieue parisienne pour y déposer ce qui l’a toujours obsédé : la manière dont les humains tentent de se rapprocher, malgré la maladie, malgré le système et malgré la mort qui rôde en silence. Une belle surprise, exigeante et tendre à la fois, même si elle met parfois à l’épreuve la patience du spectateur sur ses 3h15.

Le projet n’avait rien d’évident. Hamaguchi s’appropriait une correspondance réelle, celle d’une philosophe mourante et d’une anthropologue, pour en tirer une fiction transposée dans un univers qui n’était pas le sien et dans une langue qu’il apprenait à peine. Et pourtant, Soudain porte la marque d’un cinéaste qui ne s’égare pas. Ses personnages sont regardés avec la même nuance, la même dignité et la même empathie exceptionnelle que dans chacun de ses films précédents.

Marie-Lou, directrice d’EHPAD en banlieue parisienne, et Mari, metteuse en scène japonaise en lutte contre un cancer, se découvrent par hasard et vont apprendre l’une de l’autre, notamment autour des méthodologies de soin, autour de la langue de l’autre, autour de la mort imminente que le film refuse d’urgentifier. Il y a une fatalité diffuse dans ce drame, une façon de laisser la menace s’installer sans la brandir. Hamaguchi choisit le rythme du quotidien plutôt que le crescendo du deuil, et cette décision, aussi risquée soit-elle, est celle qui donne au film sa vérité la plus profonde.

La langue de l’autre

Soudain est aussi très bavard. Les grandes tirades philosophiques, les monologues sur le capitalisme et l’épuisement au travail (mieux traité que dans Sanguine), les échanges bilingues qui sont parfois schématiques, mais tout de même stimulants. Tout cela est parfaitement assumé, car c’est aussi le sel du cinéma d’Hamaguchi depuis Senses jusqu’à Drive My Car, en passant par Le mal n’existe pas, ce pari que la parole, quand elle est filmée avec assez d’attention, finit par se transformer en quelque chose de plus suspendu, de presque physique. Et ici, plus que dans ses films précédents, la communication n’est plus simplement verbale, elle est sensorielle, tactile et incarnée dans un EHPAD où le geste de soin est aussi un geste de présence. Le massage de pied revient comme un symbole fort, peut-être un peu trop répété aussi, mais il raconte quelque chose d’essentiel sur ce que le film appelle l’humanitude : un concept philosophique et gérontologique basé sur l’empathie, que le scénario n’arrive pas toujours à rendre évident.

Ce qui fascine toujours autant, en revanche, c’est la manière dont le réalisateur filme les corps, le contact humain dans sa spontanéité fragile, et la vitesse réelle du quotidien. Ces échanges, sans coupure au montage, donnent une fluidité et une vérité dans le rapport aux personnes. La longue conversation nocturne sur les quais de la Bibliothèque François Mitterrand, ce ping-pong verbal en français et en japonais entre Marie-Lou et Mari, est à ce titre la plus belle scène du film. Deux femmes aux cultures différentes mais aux bagages intellectuels et politiques similaires, qui apprennent à exister l’une pour l’autre et dans la langue de l’autre. Virginie Efira et Tao Okamoto y livrent une performance d’une justesse impressionnante, portant le film dans ses instants les plus aériens avec une sincérité qui mérite d’être saluée dans une compétition cannoise assez disparate pour le moment.

Soudain justifie toutefois ses trois heures de déambulation, même s’il lui manque parfois cette petite lueur indéfinissable qui fait que les films d’Hamaguchi sont enivrants et mémorables. Cette sidération finale qu’on attend de lui et qui n’arrive pas tout à fait, à cause d’une dernière heure qui a tendance à se répéter et qui tombe un peu dans le conventionnel. Mais quand il oublie sa thèse et habite simplement ses personnages, quand la caméra nous rend complice des échanges intimes, le film touche à quelque chose de profondément poétique à travers ces deux femmes et sur la difficulté d’exister et de mourir dans un monde qui va trop vite pour prendre le temps de vraiment s’écouter. Ce maître de la narration n’a pas encore dit son dernier mot.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Soudain – fiche technique

Titre original : All of a Sudden
Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
Scénario : Ryūsuke Hamaguchi, Léa Le Dimna, d’après le livre Soudain, je me sens mal de Maoko Miyano et Maho Isono
Interprètes : Virginie Efira, Tao Okamoto, Kyozo Nagatsuka et Kodai Kurosaki
Photographie : Alan Guichaoua
Décors : Mila Preli
Costumes : Caroline Spieth
Montage : Azusa Yamazaki
Musique : Samuel Andreyev
Producteurs : David Gauquié, Julien Deris, Jean-Luc Ormières, Renan Artukmac, Hiroko Matsuda, Kosuke Oshida, Yuji Sadai, Bettina Brokemper et Joseph Rouschop
Sociétés de production : Cinefrance Studios, Office Shirous, Bitters End, Heimatfilm, Tarantula
Pays de production : France, Japon, Allemagne, Belgique
Société de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 3h16
Genre : Drame
Date de sortie : 12 août 2026