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« Vous n’aurez pas les enfants » : mémoire graphique d’une résistance silencieuse

Avec Vous n’aurez pas les enfants, publié aux éditions Glénat, Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Balez proposent une adaptation bouleversante du remarquable travail de l’historienne Valérie Portheret. Ils restituent avec finesse et gravité un épisode poignant de l’histoire française sous l’occupation nazie : l’incroyable sauvetage de 108 enfants juifs du camp de Vénissieux en août 1942.

La France est fragmentée, sous le joug des Allemands, et soumise au gouvernement de Vichy qui, après le traumatisme du Vel’ d’Hiv’, prépare une nouvelle rafle dans la région lyonnaise. À Vénissieux, ce sont plusieurs centaines de Juifs étrangers, dont de très nombreux enfants, qui sont regroupés, prêts à être livrés aux nazis. L’abbé Alexandre Glasberg, fondateur de l’Amitié chrétienne et figure centrale du récit, découvre alors dans les labyrinthes administratifs vichystes une faille potentiellement salvatrice : une obscure liste d’exemptions permettant notamment de soustraire des enfants mineurs non accompagnés à la déportation.

Dans un climat de tension palpable, la vie de ces enfants devient une urgence absolue. Une poignée d’individus déterminés à les sauver va rapidement occuper les premiers rôles. En s’appuyant sur un réseau de solidarité composé de résistants anonymes, d’organisations telles que l’Œuvre de secours aux enfants juifs (OSE), la Cimade ou encore la Main-d’œuvre indigène (MOI), l’abbé Glasberg va orchestrer un sauvetage héroïque. Pour ce faire, des parents doivent accepter d’abandonner volontairement leurs enfants juifs, les laissant sous la tutelle de l’Eglise. Un déchirement qui leur permet d’éviter une mort certaine dans les camps nazis.

Les auteurs donnent corps à un drame historique méconnu. Le trait sombre et précis d’Olivier Balez accompagne et asseoit la gravité des événements, contrebalancée par la force de la solidarité ordinaire. Des citoyens anonymes, des résistants discrets, des représentants d’associations courageuses comme l’OSE, la Cimade ou l’Amitié chrétienne concourent à déjouer les plans de déportation et d’extermination nazis. Face à eux, on retrouve une administration froide, méticuleuse, peu scrupuleuse, celle de Vichy, complice par une bureaucratie aveugle et obéissante des pires atrocités.

Contribution évidente au devoir de mémoire, Vous n’aurez pas les enfants rappelle que la banalité du mal d’Hannah Arendt, ainsi que la médiocrité obéissante d’une majorité, qui a souvent permis le pire par inaction et faiblesse de caractère. Le parallèle avec notre époque est patent : ces héros ordinaires pourraient, à nouveau, devenir nécessaires face à la résurgence des extrémismes.

Voilà une œuvre incontournable, à la fois douloureuse et éclairante, que chacun devrait découvrir et partager. Un témoignage poignant sur la force discrète de la solidarité humaine face à l’horreur.

Vous n’aurez pas les enfants, Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Balez
Glénat, mars 2025, 152 pages

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« Le Coût de la mort » : pour une sécurité sociale du funéraire

L’opuscule Le Coût de la mort, d’Alban Beaudouin et Jean-Loup de Saint-Phalle, est publié par les éditions du Détour. Il soulève une question rarement abordée de front : la fin de vie et la manière dont elle est prise en charge en France, particulièrement sous l’angle économique, social et humain. Les auteurs, militants fondateurs du Collectif pour une Sécurité sociale de la mort, appellent à une transformation radicale du système funéraire en place, aujourd’hui régi par la marchandisation et les inégalités.

Dès son introduction, Le Coût de la mort fait état d’une réalité que beaucoup préfèrent ignorer : la mort, en France, est un marché qui n’échappe pas aux règles marchandes conventionnelles. Pis, c’est un marché opaque, où les plus vulnérables – les endeuillés – sont souvent exploités par des entreprises privées, dont l’objectif premier demeure le profit. Les auteurs dénoncent la privatisation d’un secteur jadis régi par des valeurs de respect et de dignité. Des services essentiels sont aujourd’hui soumis à la loi de l’offre et de la demande, alors même que l’asymétrie d’informations et la douleur qui afflige les proches des disparus tendent à laisser les sociétés funéraires les mains libres. 

Le phénomène a d’ailleurs été exacerbé par la loi Sueur de 1993, qui a permis l’essor de grandes entreprises funéraires comme PFG et Funecap, qui dominent le marché et recourent parfois à des pressions commerciales et à des prix disproportionnés. Les auteurs vont au cœur de cette dérive, soulignant l’absurdité de la situation : « Même dans la mort, où on devrait tous faire preuve de dignité, l’argent vient tout corrompre. » Cette critique pousse les lecteurs à se questionner sur l’absence de régulation et de débat public autour de la mort, un sujet qui, pourtant, s’avère universel et touche tout un chacun.

Face à cette situation, Alban Beaudouin et Jean-Loup de Saint-Phalle proposent une solution politique : la création d’une Sécurité sociale de la mort, un système collectif qui permettrait de garantir un droit universel à des obsèques dignes, indépendamment des moyens financiers. Le modèle est celui de la Sécurité sociale actuelle, avec une cotisation salariale obligatoire, dont les bénéfices seraient redistribués pour financer les frais d’obsèques. Ce système permettrait ainsi à chaque citoyen de bénéficier d’une sépulture digne, sans avoir à recourir à l’endettement ou à la solidarité précarisée, souvent insuffisante. Il s’agirait aussi, en quelque sorte, d’emboîter le pas d’initiatives déjà existantes, comme celle de la ville de Genève, qui assure gratuitement, par l’intermédiaire de son service de pompes funèbres, l’inhumation ou l’incinération de toute personne.

L’idée de cette « Obole de Charon », qui serait gérée via une cotisation obligatoire, a de quoi faire réfléchir. Utilisant des outils tels que la carte Vitale, la Sécurité sociale de la mort offrirait une prise en charge rapide et décentralisée, adaptée aux particularités locales, garantissant une gestion transparente des frais d’obsèques, tout en veillant à ce que les dernières volontés du défunt soient respectées. Un autre aspect fondamental de la proposition des auteurs se trouve au cœur de l’opuscule : la mise en place d’une gouvernance démocratique du secteur funéraire. L’ouvrage plaide pour la création de collèges funéraires, composés de citoyens tirés au sort, de représentants des agents funéraires et de responsables des entreprises funéraires conventionnées. Ces collèges seraient chargés de gérer la Sécurité sociale de la mort à l’échelle locale et nationale, en veillant à l’équité, à la qualité des services, et à la transparence des prix. 

La nécessité de revaloriser le métier d’agent funéraire est également soulignée. « Notre proposition est celle d’un salaire à vie, pour honorer la mort. Il s’agit d’attribuer aux agents un salaire lié à leur qualification, qui ne dépendra donc plus uniquement de leur poste de travail. Une telle rémunération dissociée de leur emploi, sortira les employés de la logique du salaire à la tâche induite par les primes. Elle sera attachée à leur personne et ne fera qu’augmenter au gré des qualifications acquises tout au long de la carrière dans le monde funéraire. » Ce statut, selon les auteurs, serait un levier pour améliorer les conditions de travail dans un secteur où la pénibilité et les abus demeurent omniprésents. Un tel changement permettrait par ailleurs de redonner du sens à ce métier essentiel.

Plus généralement, l’ouvrage invite à repenser notre rapport à la mort à l’échelle sociétale. Dans un chapitre intitulé « Le domaine de Pinga », les auteurs explorent la nécessité d’une éducation à la mortalité dès le plus jeune âge. Une telle approche permettrait de démystifier la mort et de préparer les générations futures à faire face au deuil. Parallèlement, ils envisagent la création d’un nouveau métier : celui de thanatopasseur, un professionnel chargé d’accompagner les personnes en fin de vie, mais aussi de recueillir leurs témoignages et leurs récits. L’idée est de réintégrer la mort dans le cycle de la vie, de la rendre moins taboue, et de donner aux individus un rôle actif dans la gestion de leur fin de vie. « Tout défunt en devenir, quel qu’il soit, saura qu’il dispose d’un droit nouveau attaché à sa personne : celui de transmettre ses souvenirs de vie à la société. Ce sera déjà un peu d’éternité. »

Le Coût de la mort s’articule autour de deux principes : la dignité humaine et la solidarité collective. La proposition d’une Sécurité sociale de la mort est un acte progressif face à un système qui, aujourd’hui, exploite la vulnérabilité des individus au pire moment de leur existence. Après une évocation des enjeux économiques, sociaux et humains connexes, les auteurs appellent à une réappropriation citoyenne du secteur funéraire, qui doit être vu pour ce qu’il est : un bien commun, digne de toute l’attention et de la solidarité collective possibles.

Le Coût de la mort, Alban Beaudouin et Jean-Loup de Saint-Phalle 
Editions du Détour, mars 2025, 144 pages

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« L’Âge Bête » : les hauts et les bas de l’adolescence

Dans L’Âge Bête, Jonathan Munoz explore sa jeunesse à travers le prisme de ses années collège et lycée. Après Petit Journal d’un gros fragile, il nous embarque à nouveau dans les méandres de ses souvenirs d’adolescent, une période pleine de bouleversements, de découvertes et d’émotions contrastées. 

Jonathan Munoz se penche et s’épanche sur une décennie charnière : de ses 11 à ses 20 ans. Sans faux-semblant, il nous fait suivre son évolution, ses interactions sociales, ses premières amours, ses déconvenues, mais aussi les épreuves difficiles de la vie. Les situations qui rythment son quotidien, qu’elles soient marquées par la violence scolaire, la découverte de la sexualité ou la perte d’un parent, dessinent un parcours initiatique qui résonnera forcément avec l’expérience personnelle de nombreux lecteurs.

Les anecdotes sont nombreuses et variées : de la confrontation avec Kader, un caïd de l’école qui menace Jonathan de mort pour une broutille, à son éveil sexuel (en toute autonomie…). Chaque événement est raconté avec la même sincérité, sans fausse pudeur et avec la distance qui permet aujourd’hui d’y apporter ce qu’il faut de légèreté. 

L’humour de Jonathan Munoz repose sur le décalage et l’autodérision. On rit de ses mésaventures, mais on est aussi ému par ses réflexions et ses blessures. La manière dont il retrace ses premiers émois amoureux, ses maladresses adolescentes, ses premiers échecs et son désir de s’affirmer fait écho à un grand nombre d’entre nous. C’est cette universalité qui permet au lecteur de se retrouver dans l’histoire de ce personnage souvent délicieusement pathétique.

Les échanges embarrassants avec les filles, les altercations dans la cour de récréation, les mésaventures cocasses cohabitent avec des sujets plus graves et douloureux. Il en va ainsi de la mort de son père, qui marque évidemment un tournant dans l’histoire de Jonathan Munoz. Ce contraste entre les légèretés de l’adolescence et les épreuves plus sombres qui jalonnent le parcours du jeune garçon renforce le côté doux-amer de l’album, même si le deuil occupe une place relativement chiche en comparaison aux moments plus drôles.

Visuellement, L’Âge Bête fait écho à Petit Journal d’un gros fragile. Le dessin de Jonathan Munoz, toujours aussi simple mais incroyablement expressif, capte parfaitement l’essence des émotions et des moments forts. L’ensemble fait office de miroir de l’adolescence, cette période de la vie où l’on se confronte à soi-même et aux autres, où chaque petite victoire est vécue comme un exploit, mais chaque échec, aussi minime soit-il, semble une catastrophe. 

L’Âge Bête est une bande dessinée touchante, riche de nostalgie, mais aussi pleine d’humour. L’album, d’un humour très « Fluide glacial », vous invite à revivre ces années de transition, avec toute la tendresse et la fraîcheur d’un auteur qui sait parler de la jeunesse sans fard.

L’Âge bête, Jonathan Munoz
Fluide glacial, janvier 2025, 56 pages

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The Insider : géopolitique de la chambre à coucher

Dans The Insider, un membre d’une agence de contre-espionnage anglaise se voit confier une liste d’agents suspectés de trahison. Commence pour lui une enquête afin d’identifier le coupable parmi les cinq personnes figurant sur cette liste, dont sa propre femme. Soderbergh ne semble rien vouloir révolutionner avec ce petit film efficace, tendu et facétieux, mais la réussite un peu scolaire de l’exécution n’empêche pas d’y trouver malgré tout, comme souvent avec ce metteur en scène, des étrangetés et des effets de décalage, au niveau de la mise en scène comme de la narration. Il s’agit, semble-t-il, de rejouer le geste cinématographique de Présence, sorti un mois plus tôt : à savoir, et de manière très explicite, prendre prétexte d’un genre (le film de fantômes ou le thriller d’espionnage), afin de traiter quelque drame ordinaire (la névrose adolescente ou le couple).

Tout est fait pour que l’on passe un bon moment : le jeu vif des acteurs, l’ambiance réjouissante de quasi-huis clos agathachristien, la célérité du montage. Ce pourrait n’être qu’une autre production Netflix, maligne et classieuse. The Insider est un peu cela, et il est autre chose à la fois : un produit calibré, qui n’a de cesse de surprendre en creux.

Le film nous entraîne dans une intrigue dont les enjeux nous semblent limpides au premier abord, mais que Soderbergh et son scénariste s’emploient à embrouiller progressivement, avec, dirait-on, la résolution de nous perdre. Plus celle-ci avance, plus elle se révèle comme un prétexte à parler d’autre chose.

Tout en posant régulièrement la question éthique par excellence de la justification des moyens par la fin, le film s’amuse à alléger cet enjeu en nous présentant des êtres infantiles et nobles, cyniques et sentimentaux, acteurs d’événements aux implications gigantesques, par lesquels ils semblent pourtant moins dépassés que par leurs histoires d’amour.

Au tout début, le héros, joué par Michael Fassbender, retrouve un autre agent dans une boîte de nuit londonienne. Ce dernier lui confie une liste de traîtres potentiels, après quoi, rapidement, la discussion se fait plus intime, portant sur les problèmes conjugaux de l’informateur. Cet ajout, ce supplément normalement omis dans un film d’espionnage, où les individus (sauf pour les besoins de l’intrigue) parlent rarement de leurs petits problèmes domestiques, vient faire boiter la narration, tranchant avec l’ambiance de thriller d’espionnage mise en place par ailleurs avec brio.

Cette scène donne le ton ; elle est paradigmatique. La suite est du même bois : tout y est légèrement mais systématiquement décalé, et par là recentré sur la chose la plus importante, plus importante qu’une histoire de technologie volée susceptible de tuer des milliers de personnes ou de déclencher la troisième guerre mondiale, à savoir : la question du couple. Il y a dans ce film une facétie, qui ne manque pas de profondeur, consistant à mêler deux enjeux, l’enjeu conjugal et l’enjeu géopolitique, montrant ainsi où est le vrai problème, où se joue authentiquement le sort du monde.

Rendus à leur trivialité, leurs faiblesses, leurs névroses, à leur condition de super cadres du tertiaire, avec badges d’entrée, bureaux, réunions, petites ambitions carriéristes et amourettes de travail, les espions de ce film, s’efforçant de résoudre leur drame intime sur le dos de la grande Histoire, concentrent en eux l’anodin et le romanesque, le prosaïque et l’épique.

Mais ce décalage, qui fait toute la drôlerie et le charme de The Insider, loin de le porter vers la parodie, l’ancre étonnamment dans le réel. Il possède une consistance que n’ont pas ses semblables, peut-être en raison d’un usage moins systématique des focales longues et d’une attention au décor. Sans jamais rechercher le naturalisme, sans cesser d’être un pur objet cinématographique répondant parfaitement aux codes de son genre, ce dernier film de Soderbergh, avec ses cadrages mystérieux, ses champs-contrechamps inattendus et sa désinvolture narrative, déroute autant qu’il divertit.

Bande-annonce : The Insider

Fiche technique : The Insider

  • Titre original : Black Bag
  • Réalisation :
  • Scénario : David Koepp
  • Musique : David Holmes
  • Décors : Philip Messina
  • Costumes : Ellen Mirojnick
  • Photographie : Steven Soderbergh (crédité sous le nom de Peter Andrews)
  • Montage : Steven Soderbergh (crédité sous le nom de Mary Ann Bernard)
  • Production : Casey Silver et Gregory Jacobs
  • Société de production : Casey Silver Productions
  • Sociétés de distribution : Focus Features (États-Unis) ; Universal Pictures (International)
  • Budget : 50 millions de dollars
  • Pays de production : États-Unis
  • Langue originale : Anglais
  • Format : Couleur
  • Genre : Espionnage, Thriller
  • Durée : 94 minutes
  • Dates de sortie :
      • France : 12 mars 2025
      • États-Unis, Québec : 14 mars 2025
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This is la mort : Survivances, défigurations et expirations de la vie en mouvement

Avec This is la mort, Zoé Lakhnati fusionne danse, performance et mémoire collective dans un solo percutant où se mêlent grandeur chevaleresque et déconstruction burlesque. Entre gestes habités, corps en mutation et références visuelles puissantes, l’artiste explore les figures héroïques et leur déclin avec une énergie pop et irrévérencieuse. Une performance envoûtante qui bouscule les codes du mouvement et du récit chorégraphique.

Zoé Lakhnati (artiste associée à la Ménagerie de Verre 2024-2025), dans un solo inspiré et habité This is la Mort, incarne avec grâce galvanisante et puissance pop la mémoire hantée des images théâtralisées de la vie des hommes et les grands « flops » de mourir sur scène.

Le présent du passé glorieux

Elle apparaît en chevalier du Moyen Âge en armure dorée. C’est dans la rue attenante à la Ménagerie de Verre que se fabrique le présent de ce tableau. Zoé Lakhnati s’avance en corps glorieux vers nous, spectateurs abasourdis de cette chevaleresque entrée.

L’armure pèse, le chevalier tâtonne et nous embarque dans une découverte burlesque des recoins du lieu. Les gestes de la danseuse désassignent les normes attendues, les rythmes dominants d’une performance. Les gestes cherchent, arpentent l’insolite, la singerie de l’héroïsme.

Danse des figures héroïques déchues

Progressivement, le chevalier, dans une espiègle et sexy complicité avec le public, se défait de ses pesantes jambières et autres atours-armures, torse et bras du costume de fer. Le glitch, la défaillance, les débris du glorieux deviennent des occasions et des communautés temporaires pour occuper l’espace, la lumière (Alice Panziera), les sons (géniale créatrice sonore Macarena Bielski Lopez) et les gestes débridés, anarchiques et pulsifs.

Danse de la lune

Ces débris glorieux, Zoé Lakhnati les envoie valdinguer à chaque coin de l’espace, se délestant de la pesanteur blessante, de la dureté ferrailleuse du réel, dansant presque en l’air dans des contorsions de bras gracieuses et lunaires.

L’Atlas Mnemosyne : « Le corps est un lieu dans le monde »

L’armure solide du chevalier viril du Moyen Âge laisse place à une tenue de survêtement avec laquelle Zoé Lakhnati incarne avec malice, diversion et gestes fantasques les poses clichés d’un archétype narcissique du corps bodybuildé. La danse de Lakhnati devient solide et aérienne, dialectique et démente comme l’est l’Atlas Mnemosyne d’Aby Warburg qu’elle symbolise.

Warburg, historien de l’art obsessionnel et hanté, crée à partir de 1920 un immense corpus d’images juxtaposant tableaux, icônes diverses, photographies, cartes du ciel ou du monde. « Punaisées côte à côte, les images se prolongent, résonnent de filiations, gémellités suggérant de nouvelles herméneutiques, lectures pour lire le temps, les formes, les figures, les symboles. » La chorégraphie de la performeuse résonne de toutes les réminiscences de figures héroïques ou de corps capitalistes captifs, en même temps qu’elle introduit dans la mémoire de ces images des défaillances et aspérités déroutantes, tragi-comiques, pour les déglorifier.

Fictions inspirantes du corps en train d’expirer

La danse de Zoé Lakhnati s’inspire et traverse cet atlas de la mémoire de figures et gestes, jetant son corps dans l’aventure du devenir. Après le chevalier et le bodybuilder, elle ressuscite le moonwalk de Michael Jackson et met en scène avec une puissance sanguine folle la récurrence de la mort (dramatique, théâtralisée, singée) dans des fragmentations hallucinantes de vitesse, de mimerie, d’interaction joueuse avec le public.

Formules émotionnelles

Expression corporelle rigoureuse en même temps que mise en récits d’un imaginaire du réel provoquant, inventif et expressionniste, This is la Mort est un événement jouissif dans le paysage des nouvelles formes et écritures chorégraphiques contemporaines et Zoé Lakhnati une plus que vive héritière d’une Valeska Gert et d’une Mary Wigman !

Dates de tournée

  • La prochaine date de This is la Mort est le 6 juin au festival Uzès Danse en version in situ.
  • L’autre pièce de Zoé Lakhnati, Where the fuck am I ?, tourne également à Vienne en Autriche les 22 et 23 mai, ainsi que les 12, 13 et 14 juillet à Avignon.

Quand les Séries Inspirent les Jeux d’Arcade : Une Fusion Captivante Entre Fiction et Jeu

Les séries télévisées, ces récits qui nous tiennent en haleine, influencent bien au-delà de notre petit écran. Elles marquent les esprits, inspirent la culture populaire et trouvent même leur place dans l’univers des jeux d’arcade. Aujourd’hui, on assiste à une véritable rencontre entre ces deux mondes, où l’histoire et l’interactivité se rejoignent pour offrir des expériences uniques.

Un Monde Fictif Qui Donne Vie aux Jeux

Comment les séries influencent-elles les jeux ? Les séries comme Stranger Things ou Black Mirror ne se contentent pas de divertir, elles ouvrent la porte à l’imaginaire. Ces univers regorgent d’ambiances, d’esthétiques et d’idées que les développeurs de jeux s’empressent de transformer en expériences interactives. Ces créations prolongent l’émotion ressentie par les spectateurs, en les plongeant dans un monde où ils ne sont plus simples observateurs, mais acteurs.

Les Jeux d’Arcade à l’Ère Moderne : Nostalgie et Innovation

L’époque des salles d’arcade semble loin derrière nous, mais ces jeux n’ont jamais été aussi vivants. Aujourd’hui, ils renaissent sous de nouvelles formes, avec des graphismes modernes et une pointe de nostalgie qui séduit les amateurs. Une plateforme de jeux d’arcade en ligne offre par exemple un mélange parfait entre ces deux mondes : d’un côté, des thématiques qui rappellent les grandes heures des séries cultes ; de l’autre, des technologies modernes pour une expérience immersive.

Une Rencontre Entre Fiction et Interactivité : Plongée dans les Univers des Séries

Ce qui rend ces jeux si fascinants, c’est leur capacité à prolonger les histoires des séries qu’on adore. Imaginez plonger dans un univers familier, retrouver des ambiances connues et interagir avec des éléments qui rappellent vos moments favoris. Ces jeux permettent de dépasser la frontière de l’écran pour devenir acteur d’un monde inspiré directement par vos récits préférés.

Le Pouvoir de la Nostalgie : Un Retour aux Origines

Les séries et les jeux partagent un point commun puissant : leur capacité à réveiller des souvenirs. Cette dose de nostalgie, combinée à une touche d’innovation, séduit autant les fans des séries rétro que les amateurs de nouvelles expériences interactives. Il n’est donc pas surprenant de voir ces deux univers se rejoindre et s’enrichir mutuellement.

Un Duo Inattendu Entre Séries et Jeux d’Arcade

Entre récits captivants et expériences immersives, séries et jeux d’arcade forment un duo surprenant et harmonieux. Que ce soit pour revivre l’ambiance d’une époque ou explorer un univers inédit, Vegasino arcade casino est une invitation à plonger dans un monde où tout devient possible.

Guest post

On ira : un road-movie solaire entre rires et larmes

Par un style intimiste et personnel inspiré de l’expérience de sa grand-mère, Enya Baroux nous invite dans son premier film, On Ira, à réfléchir avec tendresse et légèreté sur l’accompagnement en fin de vie, pour un voyage rempli d’humour et de vraie humanité. Elle adresse avec justesse la question importante : comment nous occupons-nous de nos aînés ?

Un film intimiste

Dans la famille Baroux, demandez la fille Enya, une Bonne Pioche Cinéma ! (une des sociétés de production du film). Pour son tout premier long-métrage, Enya nous offre une comédie dramatique sur l’accompagnement à la fin de vie et les choix qu’on peut être amené à faire, inspiré de l’expérience qu’elle a vécue avec sa grand-mère, dont elle était très proche, et qui a terriblement souffert durant ses derniers jours, mais en évitant le film trop autobiographique. Contrairement aux films précédents sur ce thème, en général sérieux et tristes (Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé en 2012 avec déjà Hélène Vincent, ou les plus récents Tout s’est bien passé de François Ozon en 2021, De son vivant d’Emmanuelle Bercot en 2021 et bien sûr La Chambre d’à côté de Pedro Almodovar en 2024), la réalisatrice opte ici pour une approche pour le moins décalée, voire à contre-pied, en choisissant un ton cocasse pour aborder la mort avec légèreté, un pari quand on sait la mauvaise image des comédies dans le cinéma d’aujourd’hui. Elle adopte ainsi la célèbre citation de Beaumarchais dans le Barbier de Seville : « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer ».

Un road-movie lumineux où l’on prend le temps de se dire la vérité

Pour assurer l’efficacité de cette comédie douce-amère, Enya Baroux brosse le portrait d’une famille aux compartiments caricaturaux, aux accents pieds nickelés, néanmoins vrais et ordinaires, dans lesquels on peut en partie se reconnaître.

Marie (campée par une excellente Hélène Vincent, pudique et touchante), cette grand-mère qui se sait atteinte d’une maladie incurable, est bien décidée à partir en Suisse pour « bénéficier » d’un suicide assisté. Devant l’impossibilité de le dire à son fils Bruno complètement irresponsable (David Alaya parfait dans ce rôle), Marie met dans la confidence Rudy, un auxiliaire de vie désabusé et au caractère marginal, rencontré par hasard, rôle interprété par Pierre Lottin, cet acteur décalé, drôle et apportant un grain de folie jouissif. Acculée au mensonge à sa famille, elle invente la nécessité d’un voyage en Suisse pour récupérer un héritage de son mari disparu, aventure dans laquelle se précipite Bruno, criblé de dettes et embarquant sa fille Anna, en pleine crise d’adolescence. Elle est jouée par la jeune actrice Juliette Gasquet, castée pour le film, on la sent de plus en plus à l’aise et attendrissante au fil du film et de son rapprochement avec sa grand-mère. On ne peut pas s’empêcher de penser à la réalisatrice elle-même sous les traits d’Anna.

Dans une inspiration à la Little Miss Sunshine (de John Dayton et Valerie Faris en 2006), les quatre larrons partent ainsi dans un road-movie trépidant avec le vieux camping-car familial. Pour soutenir l’intérêt du voyage de Marie, la réalisatrice écrit un scénario palpitant et drôle (en collaboration avec Martin Darondeau et Philippe barrière), fondé habilement sur des quiproquos en chaînes et des révélations progressives. Elles permettent aux personnages de se découvrir vraiment, de resserrer des liens distendus, d’autant plus émouvants, sensibles et profonds que la vérité s’impose progressivement à eux, et que le voyage de Marie touche à sa fin. Même si le ton est souvent délirant, il ne manque pas de justesse. Pour mieux embarquer le spectateur dans l’intimité et les mouvements des personnages, la réalisatrice opte volontiers et avec efficacité pour la caméra à l’épaule.

La musique entraînante et pop avec instruments à corde contribue à l’humanité touchante du film, mais sans pathos; le thème récurrent de la chanson « Voyage Voyage » de Desireless achève de nous embarquer dans un road-movie certes improbable mais rempli de tendresse.

Des acteurs impliqués qui se connaissent bien

Le talent d’Enya Baroux est indéniable dans sa capacité à diriger les acteurs pour assurer la réussite du fonctionnement de cette comédie où les gags doivent fonctionner au cordeau pour ne pas tomber à plat, d’autant qu’elle est parsemée de moments à forte émotion. L’implication sans faille de 3 acteurs doués et qui se connaissent bien facilite cette performance, d’autant qu’on sent bien qu’ils s’apprécient et se respectent.

Hélène Vincent est une habituée de ces rôles de vieilles dames, et a joué avec Pierre Lottin dans le très bon Quand vient l’automne de François Ozon. En pleine ascension avec son style à part, Pierre Lottin (excellent dans En fanfare d’Emmanuel Courcol) a ici un rôle véritablement taillé pour lui, avec sa capacité à rendre accessible des sujets graves par le rire. Doté d’une sensibilité qui lui est propre, Pierre Lottin apparaît le plus responsable de la bande et le plus empathique avec Marie, finissant par faire vraiment partie de la famille, une prouesse ! Ils se répondent ici parfaitement avec David Ayala, brut de décoffrage, d’autant qu’on les a déjà vus ensemble dans Un Triomphe du même Emmanuel Courcol.

Le droit à mourir dans la dignité

Le film n’est pas ouvertement militant sur le sujet important de la fin de vie mais il contribue au débat qui n’a pas fini d’agiter notre société, en particulier concernant le suicide assisté, encore interdit en France, et son nécessaire encadrement. Pour en assurer la réalité et la cohérence, la réalisatrice s’est utilement rapprochée de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la dignité).

Au-delà, le film adresse la question importante de la façon dont nous nous occupons de nos aînés, et comment nous en prenons soin ou nous les laissons abandonnés à leur sort; la décision de Marie en sert de révélateur émouvant auprès de son fils et sa petite-fille. À témoin aussi cette très belle rencontre en route avec une communauté gitane, et la façon dont le scénario évoque leur culte envers les personnages âgés jusqu’à leur mort, à la grande différence avec la froideur des hôpitaux.

Au bout du compte, le pari est-il réussi ?

Bien entendu, chaque spectateur aura sa réponse à cette question, et on peut aimer ou non certains gags un peu limites.

Mais retenons surtout la belle déclaration de Juliette Gasquet : « Je n’avais jamais vu une comédie dramatique aussi profonde et intelligente où l’on se surprend à voir couler des larmes sur les sourires ». En visionnant le film, je ne me doutais pas à quelle point ce serait vrai.

Et quel plus bel hommage peut-on décerner à ce formidable premier film d’Enya Baroux sur un thème qui lui est cher et qui nous bouleverse tous ?

On ira : Bande-annonce

Fiche Technique du film On Ira

  • Réalisation : Enya Baroux
  • Scénario : Enya Baroux, Martin Darondeau et Philippe Barrière
  • Musique : Dom La Nena
  • Décors : Astrid Tonnelier
  • Costumes : Michelle Piana
  • Photographie : Hugo Paturel
  • Son : Franck Duval
  • Montage : Baptiste Ribrault
  • Production : Nathalie Algazi, Martin Darondeau, Yves Darondeau et Emmanuel Priou
  • Coproduction : Cloé Garbay, Jérôme Hilal, Laurent Jacobs et Bastien Sirodot
  • Sociétés de production : Bonne Pioche et Carnaval Productions, en coproduction avec UMedia et Zinc
  • Société de distribution : Zinc
  • Pays de production : France
  • Langue originale : français
  • Format : couleur — 2,39:1 (Scope) — son 5.1
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 95 minutes
  • Sortie nationale : 12 mars 2025

Distribution:

  • Hélène Vincent : Marie
  • Pierre Lottin : Rudy, aide-soignant
  • David Ayala : Bruno, fils de Marie
  • Juliette Gasquet : Anna, petite-fille de Marie
  • Henock Cortes : Yago
  • Gabin Visona : Diego
  • Brigitte Aubry : Simone
  • Fanny Outeiro Da Costa : la médecine
  • Jeanne Arènes : la banquière
  • Nicolas Lumbreras : le fossoyeur
Note des lecteurs1 Note
4

« Frankenstein, au nom du père » : la part de l’ombre

Dans le cadre de sa série « Les classiques de l’horreur », la maison d’édition Glénat poursuit son exploration des grands mythes gothiques, avec Frankenstein – Au nom du père. Après une relecture audacieuse du Dracula de Bram Stoker, les auteurs Marco Cannavo et Corrado Roi s’attaquent cette fois au chef-d’œuvre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, un texte ô combien séminal de la littérature anglaise. Librement inspiré de l’œuvre originelle, cet album renouvelle le mythe tout en respectant les grandes lignes du récit.

Dans cette adaptation tirée au cordeau, Marco Cannavo choisit de centrer le récit sur la relation entre Victor Frankenstein et sa créature, un lien père-fils réinventé, traversé de rancœur, qui constitue le cœur d’une nouvelle interprétation où la douleur le dispute à l’incompréhension. Le créateur et sa créature, ennemis mortels, possèdent chacun des aspérités humaines et monstrueuses, à des degrés insoupçonnés. Le monstre se voit ainsi humanisé, doté de ses propres souffrances et mû par une quête de sens et de liens affectifs qui vont nourrir sa vengeance.

L’histoire se déroule en 1790, à Ingolstadt, en Bavière. Victor Frankenstein n’est encore qu’un jeune et ambitieux scientifique. Il rêve de redonner vie à la chair morte. Après avoir été influencé par le médecin Giovanni Aldini, qui parvient à provoquer des mouvements dans un cadavre décapité, Frankenstein s’enferme dans son laboratoire et parvient à rassembler les morceaux d’un corps dans l’espoir d’accomplir l’impossible. Mais une fois la vie insufflée à sa créature, celle-ci s’échappe, devient une menace et amorce une tragédie qui ne fera que s’accentuer.

Le roman graphique, mené d’une main de maître, opère une transposition subtile du mythe en l’ancrant dans des problématiques contemporaines : la quête de connaissance à tout prix, l’isolement social, l’ostracisme et la monstruosité comme miroir de l’humanité. L’accent mis sur l’aspect paternel et filial de la relation entre Frankenstein et sa créature donne lieu à une lecture plus intime et psychologique, mais aussi plus bien que perturbante. Car les porosités entre le Bien et le Mal, entre le progrès et l’abjection, entre l’humain et l’inhumain, s’avèrent nombreuses et ambiguës. 

Le dessin au noir et blanc, précis et poétique, insuffle à l’album une atmosphère oppressante – et sublime. Les ombres, les contrastes et la texture du trait participent pleinement à l’ambiance de mystère et de terreur larvée qui plane sur le récit. L’adaptation de Mary Shelley n’en est que plus réussie, puisque l’antagonisme central, chargé d’affects, est mis en vignettes avec un sens aigu de l’image… et de l’imaginaire. Effrayante, colossale, la créature suscite pourtant ce qu’il faut de compassion pour que le lecteur soit sensible à sa cause. Victor Frankenstein, quant à lui, brille par ses contradictions, entre génie scientifique et créateur impitoyable, longtemps incapable de prendre la pleine mesure de ses responsabilités.

Frankenstein – Au nom du père est une réussite totale, qui s’inscrit avec brio dans la lignée des adaptations de classiques littéraires par les éditions Glénat. Marco Cannavo et Corrado Roi parviennent à redonner toute sa force à l’histoire de Mary Shelley en l’adaptant à notre époque et en respectant l’essence du texte. À ne pas manquer.

Frankenstein, au nom du père, Marco Cannavo et Corrado Roi
Glénat, mars 2025, 112 pages

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4

« Liberté, égalité, s’émanciper » : en dehors des diktats

Dans Liberté, égalité, s’émanciper, Chadia Chaibi Loueslati livre une œuvre intime et poignante qui explore les luttes invisibles des femmes issues de l’immigration. À travers un récit graphique engagé, l’auteure nous plonge dans son histoire personnelle et aborde les combats collectifs de celles qui se battent pour leur émancipation.

Le point de départ de Liberté, égalité, s’émanciper est un échange tout à fait banal, mais révélateur, entre Chadia et ses deux filles adolescentes. La mère évoque son passé et l’atmosphère de contrôle omniprésent exercé par ses parents. 

En se confiant à ses filles, Chadia se remémore l’inégalité flagrante avec laquelle elle et ses sœurs étaient traitées par leur mère, alors que ses frères jouissaient d’une liberté que leur était strictement refusée. Les filles étaient cantonnées aux tâches ménagères, tandis que les garçons jouaient à la console et profitaient de leur temps libre comme ils l’entendaient. Ces inégalités, vécues au quotidien, constituaient un poids accablant pour la jeune fille. Elles ont forgé sa détermination à se battre pour un changement radical dans sa vie.

C’est une injustice systémique que l’auteure effeuille, ainsi que le mal-être qui en découle. Elle révèle aussi les mécanismes par lesquels elle a trouvé des moyens de contourner cette oppression, dans un combat qui allait bientôt s’étendre à des dimensions plus larges. Ainsi, s’il s’agit au début de recevoir des appels personnels ou de fumer une cigarette en cachette, elle en vient rapidement à claquer la porte et à rejoindre un centre d’accueil religieux afin de se soustraire à des parents jugés trop contrôlants.

Dans Liberté, égalité, s’émanciper, Chadia Chaibi Loueslati aborde des thèmes universels, toujours très actuels, liés à l’émancipation des femmes dans des sociétés où les traditions dominent, notamment dans les familles d’origine maghrébine. On aurait cependant tort de résumer le récit à cette seule dimension : il s’agit bel et bien d’un cri de résistance général contre les injustices du patriarcat et du sexisme, visibles aussi bien dans la sphère privée que publique.

Une ligne de tension apparaît rapidement dans le récit : le contraste entre les attentes culturelles de la famille de Chadia et ses aspirations personnelles. L’emprise des traditions et des règles patriarcales sur la vie des femmes, dans un environnement où le contrôle social est omniprésent, constitue un point d’ancrage majeur et explique le déchirement intérieur que vit Chadia. Cette dernière est tiraillée entre son amour pour sa famille et le désir de se libérer d’une emprise à certains égards néfaste, en raison de codes culturels trop oppressifs. Ce double fardeau se répercute sur son quotidien, mais devient aussi un moteur de son évolution personnelle et de son engagement pour l’émancipation.

Le choix narratif de l’auteure, en mettant en scène un dialogue intergénérationnel entre Chadia et ses filles, permet de poser un regard sur l’évolution des mentalités au sein des familles issues de l’immigration. Tandis que Chadia se souvient de son enfance marquée par des interdictions et des frustrations, ses filles, plongées dans une époque différente, sont ici le miroir des progrès accomplis.

Liberté, égalité, s’émanciper se présente comme une BD engagée, refusant les simplifications et les clichés. L’album constitue un outil de prise de conscience, une incitation à questionner les inégalités, et surtout, à ne jamais cesser de se battre pour une émancipation véritable. Chadia a dû secouer la fourmilière pour que ses parents acceptent son individualité, sa singularité. C’est ce féminisme universaliste de base qui irrigue tout l’ouvrage. Et si ça peut paraître convenu par moments, ça n’en reste pas moins salutaire. 

Liberté, égalité, s’émanciper, Chadia Chaibi Loueslati 
Marabulles, février 2025, 144 pages

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3

« White Only » : Althea Gibson, pionnière du tennis noir-américain

Alors que la ségrégation raciale avait encore cours dans les États sudistes, Althea Gibson est devenue la première championne américaine de tennis noire, s’érigeant de ce fait en symbole de résilience et de lutte. White Only (éditions Glénat), de Julien Frey et Sylvain Dorange, permet de redécouvrir cette figure incontournable du sport et de la lutte pour les droits civiques. 

Jeune, Althea Gibson est une enfant d’Harlem, turbulente et sportive, défiant volontiers les garçons sur tous les terrains de jeu. Elle se distingue déjà dans diverses disciplines sportives, notamment le basket et le baseball, mais c’est le tennis qui, très vite, prend le dessus et l’attire irrémédiablement. Pour elle, la raquette est un moyen d’affirmer son identité et de sortir, même si elle l’ignore encore, du cycle de pauvreté et de violence qui menace son quartier.

Son père ne valide pas ses choix sans réserve. Strict, inquiet pour l’avenir de sa fille, il préférerait qu’elle se concentre sur ses études. Mais Althea est déterminée. Et elle a de la suite dans les idées. Le tournant de sa vie sportive se produit en 1940, lorsqu’elle intègre le Cosmopolitan Tennis Club, un club de tennis réservé aux Afro-Américains. C’est le début d’un parcours semé d’embûches mais aussi de triomphes.

Car si la vie d’Althea Gibson passe par l’excellence sportive, la réalité de l’époque n’a rien d’une sinécure. Dans les années 1940, la ségrégation n’est pas uniquement une question de lois : elle s’instille dans les structures sportives, et les joueurs noirs sont systématiquement exclus des compétitions les plus prestigieuses. Le championnat national de Forest Hills, futur US Open, en est un parfait exemple. En tant que Noire, Althea ne peut pas y participer. Mais cette injustice, loin de l’arrêter, la motive au contraire. En 1950, grâce à son travail acharné et à l’appui de figures comme Alice Marble, elle devient la première Noire à jouer dans un tournoi majeur du Grand Chelem.

White Only met en lumière cet aspect fondamental de son parcours. En plus de son talent exceptionnel, la jeune Althea se trouve rapidement à l’avant-garde d’un combat politique dont elle ne maîtrise pas toutes les composantes. Et même si elle ne le cherche pas, elle constitue un modèle pour toutes celles qui lui succèderont. Aussi, entraînée et financée par des mécènes (la famille Eaton, notamment), ses objectifs restent avant tout sportifs ; elle n’en devient pas moins, involontairement, un symbole de résistance contre la ségrégation, ouvrant la voie à d’autres joueurs comme Arthur Ashe et les sœurs Williams.

Avec un dessin semi-réaliste, des couleurs chatoyantes et des décors soignés, White Only parvient parfaitement à capter la tension de la ségrégation, ou les dissensions d’Althea, souvent prise entre deux mondes – celui de la bourgeoisie noire de Harlem et celui des clubs réservés aux Blancs. La mise en scène de ses triomphes dans les grands tournois de tennis, notamment Roland-Garros et Wimbledon, fait également son œuvre. Mais ce que l’on retient surtout, c’est la détermination d’une jeune femme indépendante, obstinée, talentueuse et courageuse. Pionnière dans la lutte pour les droits civiques, Althea Gibson a bousculé les normes raciales d’une Amérique profondément divisée, en accomplissant des exploits sportifs remarquables, au grand dam des fédérations qui cherchaient à lui fermer les portes. 

White Only rend hommage à une femme qui a transcendé les frontières du sport et a ouvert la voie à des générations entières de sportifs noirs. Si elle-même insistait souvent sur le fait que la politique ne l’intéressait pas, il est indéniable que son parcours a résonné bien au-delà des terrains de tennis. À recommander sans hésitation à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du sport, à la ségrégation raciale ou à la puissance du courage individuel dans un monde parfois injuste.

White Only, Julien Frey et Sylvain Dorange
Glénat, février 2025, 152 pages

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3.5

« Calle Malaga » : seul avec ses démons

Avec Calle Malaga, Mark Eacersall et James Blondel livrent un récit introspectif et taciturne, aux teintes mélancoliques, qui explore les méandres psychologiques d’une cavale, sur fond d’atmosphère méditerranéenne. L’intrigue, sobre et taiseuse, se déploie autour d’un homme solitaire, Saïd, réfugié dans une résidence presque déserte sise dans une station balnéaire espagnole. Armure dressée contre un passé menaçant, cet isolement est bousculé par l’apparition d’un voisin dont l’enthousiasme chaleureux contraste nettement avec l’attitude froide et distante du protagoniste.

La scénarisation de Mark Eacersall est particulièrement habile lorsqu’il s’agit d’explorer les effets psychologiques de la cavale. L’auteur évite soigneusement les poncifs du polar tapageur, privilégiant une lente introspection dans un décor où le soleil, paradoxalement, accentue les ombres intérieures du protagoniste. Ce contraste, très réussi, rappelle par moments les atmosphères dépouillées et oppressantes de films comme Le Samouraï de Jean-Pierre Melville ou Drive de Nicolas Winding Refn. Ici, en plus du héros silencieux et mystérieux, l’absence apparente de danger se révèle finalement plus angoissante que la menace elle-même.

Le graphisme de James Blondel épouse parfaitement ce propos introspectif et minimaliste. Son trait, marqué par un encrage soutenu, renforce l’angoisse sourde, tandis que sa colorisation monochrome distille une mélancolie qui imprègne chaque planche. L’utilisation habile des jeux d’ombres et de lumière confère aux lieux dépeuplés une poésie silencieuse, très cinématographique. Saïd a une routine réglée comme du papier à musique : il court pour se défouler, évite les sorties intempestives, fréquente une prostituée sur une base hebdomadaire et tue le temps en jouant aux jeux vidéo.

Calle Malaga a cependant les défauts de ses qualités. Comment entrer pleinement en empathie avec Saïd alors même que le protagoniste reste volontairement distant, taciturne jusqu’à l’excès ? Il reste longtemps un point d’interrogation pour le lecteur, qui, bien que pris par une ambiance travaillée en orfèvre, ne peut s’accrocher au personnage. Le récit, court et elliptique, empêche en sus le développement de certains aspects intrigants du scénario.

Calle Malaga vaudra alors surtout pour son expérience immersive et originale du polar noir. La tension naît moins des péripéties spectaculaires que des silences et des regards furtifs. Dans un été sans vie, dans une station balnéaire espagnole presque figée, Saïd semble se soustraire au monde environnant, sans que l’on sache précisément pourquoi. Il faudra l’introduction d’un voisin enjoué pour percer un peu la carapace, ajouter des couches de signification au récit et faire basculer le destin de notre anti-héros.

Imparfait mais magnétique, Calle Malaga apporte subtilement sa pierre à l’édifice. S’il ne renouvelle pas le polar noir, il y injecte ses propres variations, efficaces et plaisantes.

Calle Malaga, Mark Eacersall et James Blondel
Bamboo, février 2025, 72 pages

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3.5

Parthenope : Voir Naples et vivre !

Dans Parthenope, Paolo Sorrentino mêle beauté, poésie et mélancolie à travers l’histoire d’une jeune archéologue. Ce film baroque et lumineux célèbre la puissance du cinéma pour éveiller des émotions profondes et nous transporter dans l’éternité de Capri.

La mélopée de la beauté de Paolo Sorrentino

Le dernier Sorrentino, Parthenope, c’est sublime de grâce de cinéma de théâtre d’intelligence de mélancolie. Ce film nous fait toucher ce que Francis Bacon répond dans une de ses interviews à un journaliste, qui lui demande : Que cherchez-vous à transmettre dans vos œuvres ? « LA BEAUTÉ, c’est tout ce qui m’intéresse », répond Bacon.

État poétique et expérience esthétique

Parthenope est un film qui crée l’état poétique, un état où se réconcilie fêlures et frustrations, abîmes et tristesses, un état où la mélancolie vient se baigner dans le fleuve des émotions. Il faut prendre cette œuvre comme une expérience esthétique à part entière. Enchanteresse, palpitante, voguant entre la mer et les rochers de Capri, transfigurant nos humeurs, nous offrant un parfum, une aura, le spectacle pur d’un enivrement. Pas une scène de Parthenope, pas une ne cède sur la beauté.

Tout y est traversé du chant nostalgique des sirènes de Naples, tout y est vibrant d’âmes, de fantômes, d’anges, de couleurs suaves et fauves, tout y fait signe d’images de l’histoire du cinéma (Fellini pour l’ébriété de l’émotion, Tarantino pour un acteur sosie de Travolta, Godard bien sûr), tout y résonne d’une intelligence philosophique  lumineuse et rédemptrice.  Parthenope, c’est à la fois l’épopée d’une jeune fille (future archéologue) sur une trentaine d’années et la remémoration langoureuse et amoureuse de tous ses rites de passage lorsque doucement la jeunesse devient adulte et que les mondes s’épuisent.

Gary Oldman : désenchantement et enchantement

Le film arrive à n’être jamais cynique mais insolite et ironique, inattendu et galvanisant dans des séquences inoubliables, presque théâtrales et cathartiques dont l’une avec un prêtre-séducteur,  l’autre avec une agente de cinéma masquée. C’est grandiose et farouche, drôle, somptueux, baroque et grave. Surtout toutes les scènes avec un Gary Old/man écrivain alcoolique vieillissant sont savoureuses de beauté lucide. Celles entre le professeur émérite et sa jeune élève archéologue scellent toute l’ironie jouissive impulsant sa sève joueuse et formatrice à la nostalgie de l’ensemble.

À quoi pensez-vous demande Parthenope au prêtre ? A tout le reste, répond-il. Tout le reste empreint de la coulure du temps du drame de la vie.

Pouvoir stupéfiant du cinématographe

Parthenope agit comme un sortilège. Sorrentino montre à quel point le cinéma et l’image peuvent faire des miracles, ressusciter des émotions par-delà les petites médiocrités et vanités quotidiennes, et surtout nous élever, nous faire éprouver l’universel et toucher la beauté divine.

CAPRI C’EST JAMAIS FINI !

Parthenope – Bande-annonce

Parthenope – Fiche technique

Réalisation : Paolo SORRENTINO
Scénario : Paolo SORRENTINO, Umberto CONTARELLO
Image : Daria D’ANTONIO
Interprètes : Celeste DALLA PORTA, Stefania SANDRELLI, Gary OLDMAN, Silvio ORLANDO, Luisa RANIERI, Peppe LANZETTA, Isabella FERRARI, Silvia DEGRANDI, Lorenzo GLEIJESES, Daniele RIENZO, Dario AITA, Marlon JOUBERT, Alfonso SANTAGATA, Biagio IZZO
Première assistante réalisatrice :
Décors : Carmine GUARINO
Son : Emmanuele CECERE, Silvia MORAES, Mirko PERRI
Montage son : Cristiano TRAVAGLIOLI
Musique : Lele MARCHITELLI
Producteurs : Lorenzo MIELI, Ardavan SAFAEE, Paolo SORRENTINO, Anthony VACCARELLO
Sociétés de production : The Apartment Pictures, Yves Saint Laurent, Numero 10
Pays de production : Italie, France
Distribution France : Pathé Films
Durée : 2h16
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 12 mars 2025