This is la mort : Survivances, défigurations et expirations de la vie en mouvement

Avec This is la mort, Zoé Lakhnati fusionne danse, performance et mémoire collective dans un solo percutant où se mêlent grandeur chevaleresque et déconstruction burlesque. Entre gestes habités, corps en mutation et références visuelles puissantes, l’artiste explore les figures héroïques et leur déclin avec une énergie pop et irrévérencieuse. Une performance envoûtante qui bouscule les codes du mouvement et du récit chorégraphique.

Zoé Lakhnati (artiste associée à la Ménagerie de Verre 2024-2025), dans un solo inspiré et habité This is la Mort, incarne avec grâce galvanisante et puissance pop la mémoire hantée des images théâtralisées de la vie des hommes et les grands « flops » de mourir sur scène.

Le présent du passé glorieux

Elle apparaît en chevalier du Moyen Âge en armure dorée. C’est dans la rue attenante à la Ménagerie de Verre que se fabrique le présent de ce tableau. Zoé Lakhnati s’avance en corps glorieux vers nous, spectateurs abasourdis de cette chevaleresque entrée.

L’armure pèse, le chevalier tâtonne et nous embarque dans une découverte burlesque des recoins du lieu. Les gestes de la danseuse désassignent les normes attendues, les rythmes dominants d’une performance. Les gestes cherchent, arpentent l’insolite, la singerie de l’héroïsme.

Danse des figures héroïques déchues

Progressivement, le chevalier, dans une espiègle et sexy complicité avec le public, se défait de ses pesantes jambières et autres atours-armures, torse et bras du costume de fer. Le glitch, la défaillance, les débris du glorieux deviennent des occasions et des communautés temporaires pour occuper l’espace, la lumière (Alice Panziera), les sons (géniale créatrice sonore Macarena Bielski Lopez) et les gestes débridés, anarchiques et pulsifs.

Danse de la lune

Ces débris glorieux, Zoé Lakhnati les envoie valdinguer à chaque coin de l’espace, se délestant de la pesanteur blessante, de la dureté ferrailleuse du réel, dansant presque en l’air dans des contorsions de bras gracieuses et lunaires.

L’Atlas Mnemosyne : « Le corps est un lieu dans le monde »

L’armure solide du chevalier viril du Moyen Âge laisse place à une tenue de survêtement avec laquelle Zoé Lakhnati incarne avec malice, diversion et gestes fantasques les poses clichés d’un archétype narcissique du corps bodybuildé. La danse de Lakhnati devient solide et aérienne, dialectique et démente comme l’est l’Atlas Mnemosyne d’Aby Warburg qu’elle symbolise.

Warburg, historien de l’art obsessionnel et hanté, crée à partir de 1920 un immense corpus d’images juxtaposant tableaux, icônes diverses, photographies, cartes du ciel ou du monde. « Punaisées côte à côte, les images se prolongent, résonnent de filiations, gémellités suggérant de nouvelles herméneutiques, lectures pour lire le temps, les formes, les figures, les symboles. » La chorégraphie de la performeuse résonne de toutes les réminiscences de figures héroïques ou de corps capitalistes captifs, en même temps qu’elle introduit dans la mémoire de ces images des défaillances et aspérités déroutantes, tragi-comiques, pour les déglorifier.

Fictions inspirantes du corps en train d’expirer

La danse de Zoé Lakhnati s’inspire et traverse cet atlas de la mémoire de figures et gestes, jetant son corps dans l’aventure du devenir. Après le chevalier et le bodybuilder, elle ressuscite le moonwalk de Michael Jackson et met en scène avec une puissance sanguine folle la récurrence de la mort (dramatique, théâtralisée, singée) dans des fragmentations hallucinantes de vitesse, de mimerie, d’interaction joueuse avec le public.

Formules émotionnelles

Expression corporelle rigoureuse en même temps que mise en récits d’un imaginaire du réel provoquant, inventif et expressionniste, This is la Mort est un événement jouissif dans le paysage des nouvelles formes et écritures chorégraphiques contemporaines et Zoé Lakhnati une plus que vive héritière d’une Valeska Gert et d’une Mary Wigman !

Dates de tournée

  • La prochaine date de This is la Mort est le 6 juin au festival Uzès Danse en version in situ.
  • L’autre pièce de Zoé Lakhnati, Where the fuck am I ?, tourne également à Vienne en Autriche les 22 et 23 mai, ainsi que les 12, 13 et 14 juillet à Avignon.

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Thérèse et Isabelle par Marie Fortuit : écrire et faire l’amour

Mardi 5 mai 2026, le Petit Théâtre de la Maison de la Culture d’Amiens accueillait l'adaptation de Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, un texte longtemps censuré. Marie Fortuit et la compagnie Les Louves à Minuit signent une mise en scène audacieuse qui fait le choix de la retenue, transformant cette histoire d'émancipation en un objet artistique sensible et maîtrisé.

Coulisses The Boys : Le secret du “GORE DIAL” derrière la violence extrême

Ce qui rend la violence de The Boys si impactante, ce n’est pas seulement son exagération, c’est sa précision chirurgicale. Dans les studios VFX, la barbarie n’est plus laissée au hasard : elle se règle comme un paramètre. Un cadran baptisé “GORE DIAL”, quelques crans au-delà de 10, et l’horreur passe du réaliste à l’absurde. Preuve que nous sommes entrés dans une ère où même la sauvagerie la plus démente est devenue une variable technique parfaitement maîtrisée.

Severance : l’architecture de Lumon comme machine à effacer la mémoire

Dans Severance, l’absence de mémoire ne se raconte pas seulement : elle se construit. Jessica Lee Gagné et Jeremy Hindle transforment Lumon en architecture de l’oubli, un monde de couloirs blancs, de néons et de vert institutionnel où le vide devient une présence.