« Le Coût de la mort » : pour une sécurité sociale du funéraire

L’opuscule Le Coût de la mort, d’Alban Beaudouin et Jean-Loup de Saint-Phalle, est publié par les éditions du Détour. Il soulève une question rarement abordée de front : la fin de vie et la manière dont elle est prise en charge en France, particulièrement sous l’angle économique, social et humain. Les auteurs, militants fondateurs du Collectif pour une Sécurité sociale de la mort, appellent à une transformation radicale du système funéraire en place, aujourd’hui régi par la marchandisation et les inégalités.

Dès son introduction, Le Coût de la mort fait état d’une réalité que beaucoup préfèrent ignorer : la mort, en France, est un marché qui n’échappe pas aux règles marchandes conventionnelles. Pis, c’est un marché opaque, où les plus vulnérables – les endeuillés – sont souvent exploités par des entreprises privées, dont l’objectif premier demeure le profit. Les auteurs dénoncent la privatisation d’un secteur jadis régi par des valeurs de respect et de dignité. Des services essentiels sont aujourd’hui soumis à la loi de l’offre et de la demande, alors même que l’asymétrie d’informations et la douleur qui afflige les proches des disparus tendent à laisser les sociétés funéraires les mains libres. 

Le phénomène a d’ailleurs été exacerbé par la loi Sueur de 1993, qui a permis l’essor de grandes entreprises funéraires comme PFG et Funecap, qui dominent le marché et recourent parfois à des pressions commerciales et à des prix disproportionnés. Les auteurs vont au cœur de cette dérive, soulignant l’absurdité de la situation : « Même dans la mort, où on devrait tous faire preuve de dignité, l’argent vient tout corrompre. » Cette critique pousse les lecteurs à se questionner sur l’absence de régulation et de débat public autour de la mort, un sujet qui, pourtant, s’avère universel et touche tout un chacun.

Face à cette situation, Alban Beaudouin et Jean-Loup de Saint-Phalle proposent une solution politique : la création d’une Sécurité sociale de la mort, un système collectif qui permettrait de garantir un droit universel à des obsèques dignes, indépendamment des moyens financiers. Le modèle est celui de la Sécurité sociale actuelle, avec une cotisation salariale obligatoire, dont les bénéfices seraient redistribués pour financer les frais d’obsèques. Ce système permettrait ainsi à chaque citoyen de bénéficier d’une sépulture digne, sans avoir à recourir à l’endettement ou à la solidarité précarisée, souvent insuffisante. Il s’agirait aussi, en quelque sorte, d’emboîter le pas d’initiatives déjà existantes, comme celle de la ville de Genève, qui assure gratuitement, par l’intermédiaire de son service de pompes funèbres, l’inhumation ou l’incinération de toute personne.

L’idée de cette « Obole de Charon », qui serait gérée via une cotisation obligatoire, a de quoi faire réfléchir. Utilisant des outils tels que la carte Vitale, la Sécurité sociale de la mort offrirait une prise en charge rapide et décentralisée, adaptée aux particularités locales, garantissant une gestion transparente des frais d’obsèques, tout en veillant à ce que les dernières volontés du défunt soient respectées. Un autre aspect fondamental de la proposition des auteurs se trouve au cœur de l’opuscule : la mise en place d’une gouvernance démocratique du secteur funéraire. L’ouvrage plaide pour la création de collèges funéraires, composés de citoyens tirés au sort, de représentants des agents funéraires et de responsables des entreprises funéraires conventionnées. Ces collèges seraient chargés de gérer la Sécurité sociale de la mort à l’échelle locale et nationale, en veillant à l’équité, à la qualité des services, et à la transparence des prix. 

La nécessité de revaloriser le métier d’agent funéraire est également soulignée. « Notre proposition est celle d’un salaire à vie, pour honorer la mort. Il s’agit d’attribuer aux agents un salaire lié à leur qualification, qui ne dépendra donc plus uniquement de leur poste de travail. Une telle rémunération dissociée de leur emploi, sortira les employés de la logique du salaire à la tâche induite par les primes. Elle sera attachée à leur personne et ne fera qu’augmenter au gré des qualifications acquises tout au long de la carrière dans le monde funéraire. » Ce statut, selon les auteurs, serait un levier pour améliorer les conditions de travail dans un secteur où la pénibilité et les abus demeurent omniprésents. Un tel changement permettrait par ailleurs de redonner du sens à ce métier essentiel.

Plus généralement, l’ouvrage invite à repenser notre rapport à la mort à l’échelle sociétale. Dans un chapitre intitulé « Le domaine de Pinga », les auteurs explorent la nécessité d’une éducation à la mortalité dès le plus jeune âge. Une telle approche permettrait de démystifier la mort et de préparer les générations futures à faire face au deuil. Parallèlement, ils envisagent la création d’un nouveau métier : celui de thanatopasseur, un professionnel chargé d’accompagner les personnes en fin de vie, mais aussi de recueillir leurs témoignages et leurs récits. L’idée est de réintégrer la mort dans le cycle de la vie, de la rendre moins taboue, et de donner aux individus un rôle actif dans la gestion de leur fin de vie. « Tout défunt en devenir, quel qu’il soit, saura qu’il dispose d’un droit nouveau attaché à sa personne : celui de transmettre ses souvenirs de vie à la société. Ce sera déjà un peu d’éternité. »

Le Coût de la mort s’articule autour de deux principes : la dignité humaine et la solidarité collective. La proposition d’une Sécurité sociale de la mort est un acte progressif face à un système qui, aujourd’hui, exploite la vulnérabilité des individus au pire moment de leur existence. Après une évocation des enjeux économiques, sociaux et humains connexes, les auteurs appellent à une réappropriation citoyenne du secteur funéraire, qui doit être vu pour ce qu’il est : un bien commun, digne de toute l’attention et de la solidarité collective possibles.

Le Coût de la mort, Alban Beaudouin et Jean-Loup de Saint-Phalle 
Editions du Détour, mars 2025, 144 pages

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.