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Crimson Peak, l’excellent conte gothique de Guillermo del Toro

Crimson Peak, plus que la nouvelle prouesse esthétique de Guillermo del Toro, une oeuvre complexe et saisissante sous forme de conte baroque

Synopsis : Dans un manoir du comté de Cumbria, une région montagneuse et rurale d’Angleterre, au XIXe siècle, une jeune romancière (Mia Wasikowska), récemment mariée, découvre que son charmant mari (Tom Hiddleston) n’est pas celui qu’il semblait être.

Romance gothique

Guillermo Del Toro est un producteur prolifique mais mine de rien un cinéaste qui tourne assez peu. Il faut dire que malgré la qualité de ses films, c’est un réalisateur qui a du mal à connaître le succès commercial. Non seulement il divise beaucoup mais en plus il a tendance à enchaîner les projets qui n’aboutissent pas, que ce soit dans le secteur du jeu vidéo où chacune de ses tentatives furent réduites en échec, le dernier exemple en date est Silent Hill, ou encore dans le secteur cinématographique où il tente d’adapter en vain depuis des années Les Montagnes Hallucinées de Lovecraft ou plus récent son incapacité à finir sa trilogie d’Hellboy sans parler de son Pacific Rim 2 qui vient d’être mis de côté pour une durée indéterminée. Il est ce que l’on pourrait appeler un auteur maudit faisant de ses projets des œuvres rares mais précieuses.

Ici avec son nouveau film, il revient à ses premiers amours, le conte gothique. On se retrouve donc devant une œuvre plus intimiste comme il n’en avait pas fait depuis El Laberinto del Fauno, les deux long métrages partagent d’ailleurs beaucoup, formant même un diptyque par leurs propos. Néanmoins ici on va plus loin que ça, le récit étant totalement empreint de la patte de son auteur, on y retrouve beaucoup de ses films précédents pour un résultat qui mélange naïveté enfantine, désillusion du monde adulte, le fantastique pour parer l’horreur et la cruauté humaine ainsi que la mélancolie amoureuse qui poussent à la destruction. En apparence l’intrigue se révèle très simpliste, prévisible et pour tout dire déjà-vu étant sur le plan narratif un hommage aux productions de la Hammer, du cinéma d’Argento et de la littérature gothique pour ne citer qu’eux. Après il est inutile de s’étendre sur les défauts narratifs de Crimson Peak, mon collègue l’ayant très bien fait de sa propre critique. Surtout que ses quelques défauts ne reflètent pas l’œuvre dans sa globalité car l’apparente simplicité de l’ensemble cache un voile de subtilité et de symbolique qui révèle une histoire complexe et fascinante.

Comme toujours chez del Toro c’est la métaphore qui prévaut, ses intrigues et personnages étant souvent caricaturaux et peu exploités au final. Ce qui l’intéresse est avant tout la symbolique qu’il peut faire transparaître avec ça. Ici il construit son film de manière assez habile, instaurant d’abord la partie fantastique avant de se plonger dans le rationnel. Ceci en dit déjà beaucoup, instaurant l’imaginaire de son héroïne qui est plus enclin à la rêverie et la naïveté. Ensuite plus le film avance et plus elle découvre le manoir, qui est sa nouvelle demeure, et plus elle prend conscience de la réalité des fantômes et donc par extension de la cruauté dont peut faire preuve les Hommes. L’enfant qu’elle était fini par gagner en maturité et entre dans l’âge adulte. Pour son Laberinto del Fauno, del Toro avait une intention similaire mais une approche différente, ne définissant jamais le fantastique et laissant le doute sur son existence pour symboliser que la rêverie de l’enfant lui permettait de se protéger contre la violence de la guerre. On est donc là face à la version adulte, une version plus perfectible car elle manque cruellement d’émotions, Del Toro ayant du mal à retranscrire la détresse ou la mélancolie des personnages, mais qui reste tout aussi maîtrisée et intelligente. Il mélange habilement le fantastique et le réel au sein d’un conte gothique fulgurant et dense utilisant même le monde des insectes comme vecteur de son récit et moteur pour ses personnages notamment dans le rapport à la terre, la noirceur et l’usure du temps qui cache les méfaits du passé faisant contraste à la luminosité de l’héroïne qui symbolise l’innocence et la pureté. Ici le règne animal permet de mieux définir le rapport entre les personnages et de mieux comprendre leur psychologie notamment dans la relation fascinante qu’entretienne le frère et sa sœur qui est d’ailleurs en mesure d’offrir la seule scène d’émotion du film. L’ensemble étant au final une réflexion pertinente sur la passion dans chacun de ses aspects.

Et toute la partie symbolique se reflète dans la réalisation impeccable de l’œuvre. Celle-ci nous offrant une direction artistique à tomber mais surtout une splendide photographie qui joue magistralement sur les couleurs. Comme pour Pacific Rim, del Toro instaure un code couleurs subtil et bien pensé appuyant la métaphore de l’ensemble comme lorsque que le rouge de l’argile prend le dessus sur le blanc aveuglant de la neige lors d’un dernier acte un brin expédié. Cela symbolise à merveille la fin de l’innocence, la puberté de son héroïne ainsi que l’explosion des passions et de la violence. Le film pouvant même être vu comme le parcours physique et psychologique d’une jeune fille devenant femme. La mise en scène de Guillermo Del Toro encadre le tout avec fluidité grâce à des mouvements de caméras amples et souvent aériens passant à travers les objets et les personnages de la même manière que les fantômes du récit. Comme toujours avec le cinéaste, elle se montre ingénieuse et maîtrisée faisant aussi preuve d’un savoir-faire esthétique indéniable et d’un sens du détail irréprochable. Le tout étant aussi englobé d’un score musical inspiré à la fois sensible et angoissant.

Le casting accompagne le film à merveille, on retrouve beaucoup d’habitués du cinéma de del Toro dans une distribution secondaire discrète mais juste à l’image de Charlie Hunnam, ici légèrement sous exploité. Le long métrage brille surtout par son trio principal composé de Mia Wasikowska, qui manque de charisme mais compense par une interprétation sensible du plus bel effet, tandis que Tom Hiddleston se montre comme à son habitude intense et magnétique dans une performance trouble et attachante. Mais c’est finalement Jessica Chastain qui surprend dans un rôle froid et complexe où elle brille à la fois dans le monolithisme et l’hystérie. Elle apporte une densité et une fièvre maladive assez saisissante au récit.

Crimson Peak est donc un excellent film, prévisible sur son intrigue mais incroyablement dense et complexe sur ce qu’il a vraiment à dire. Utilisant la symbolique et la métaphore avec habilité, il s’impose en œuvre picturale fascinante et magistralement orchestrée mais regrettablement trop désincarnée malgré les tentatives de l’auteur. Mise en scène flamboyante mélangeant une superbe direction artistique et un jeu de couleurs habile, scénario classique mais plus profond et subtil qu’il ne le laisse paraître et casting irréprochable font de Crimson Peak, une œuvre majeure dans la filmographie du cinéaste, qui offre encore une fois un long métrage intimiste qui n’appartient qu’à lui. Il ne renouvelle peut être pas le genre mais il offre sans conteste le conte gothique le plus intense et réussi depuis El Laberinto del Fauno, le « Maestro » est toujours le « Maestro ».

Bande-annonce : Crimson Peak

Fiche technique : Crimson Peak

Réalisation : Guillermo Del Toro
Scénario : Guillermo Del Toro, Matthew Robbins et Lucinda Coxon
Interprétation :  Mia Wasikowska (Edith Cushing), Tom Hiddleston (Thomas Sharpe), Jessica Chastain (Lucille Sharpe), Charlie Hunnam (Dr Alan McMichael), Jim Beaver (Carter Cushing), Burn Gorman (Holly)…
Décors : Thomas E. Sanders
Costumes : Kate Hawley
Montage : Bernat Vilaplana
Musique : Fernando Velázquez
Photographie : Dan Laustsen
Production : Guillermo del Toro, Callum Greene, Jon Jashni , Thomas Tull et Jillian Share Zaks
Société de production : Legendary Pictures
Sociétés de distribution : Universal Pictures International France

Etats-Unis – 2015

 

Belles familles, un film de Jean-Paul Rappeneau : critique

A propos de Belles familles, Jean-Paul Rappeneau dit : « c’est un roman familial imaginaire ». Le réalisateur de Bon voyage revient en effet au cinéma, après onze ans d’absence, avec une comédie familiale.

Synopsis : Jérôme Varenne, un homme d’affaires, vit à Shanghai depuis plus de dix ans. En voyage en Europe, il décide soudainement de revenir quelques heures à Paris voir sa famille. Lors d’un dîner avec sa mère et son frère, il apprend que la maison de son enfance, située à Ambray, est au coeur d’un conflit local. Il tient beaucoup à cet endroit et décide alors de se rendre en province pour tenter de régler le conflit et sauver son foyer. Les choses se compliquent lorsqu’il tombe amoureux de la belle-fille de son père, la jeune et jolie Louise. Son retour de quelques heures se prolonge alors de quelques jours…

Du côté d’Ambray

A l’écran, on découvre un casting de luxe composé de Mathieu Amalric ou encore de Karin Viard, mais aussi de la nouvelle « muse » de Rappeneau (après Deneuve, Binoche ou encore Adjani) : Marine Vacth (repérée dans Jeune et Jolie d’Ozon). Cette histoire de famille fictive – mais inspirée de « moments autobiographiques » – tourne autour la vente de la maison du père de famille. Le titre du film a alors un double sens, il nous montre ironiquement peut-être de « belles familles », mais c’est aussi l’histoire de Jérôme (Mathieu Amalric) qui tombe amoureux de la belle-fille de son père, qui avait refait sa vie. Tout l’objet du film est de réconcilier le fils avec l’image de son père (qu’il a fuit dix ans plus tôt en s’installant en Chine). De ce côté-là, rien de bien nouveau. On assiste en effet à un film choral, bien moins en profondeur que ne l’était l’étude des personnages dans Bon voyage. Résultat, on accroche assez peu à cette histoire de litige plus ou moins obscur qui bloque la vente de la maison. La psychologie des personnages est très faible, pour ne pas dire « clichée » : entre le fils en quête du père idéalisé par les autres, fuit par lui et les jeunes filles « belles » mais audacieuses, insoumises ou encore la vieille fille amoureuse éperdue et un peu « bête ». Tout repose sur des pièces successives, comme autant de scènes qui mènent à la reconstitution d’une famille éparpillée. On n’échappera pas non plus à l’éternelle querelle des doubles (les frères, les femmes du père, les femmes du fils). Tout tourne autour d’Ambray, ville imaginaire où tournoient d’autres personnages (notaire, maire, secrétaires, ami d’enfance) jamais vraiment creusés, souvent très simples, trop simples. Cette histoire est assez peu accrocheuse tant elle mène à une conclusion assez attendue et plutôt décevante. En gros, « qui se ressemble, s’assemble ». Soit, sans grande surprise, les deux figures aussi abstraites qu’électriques du film : Amalric et Vacth. Pour le reste, on sourit parfois, mais cette histoire d’allers-retours reste très longue (près de 1h53) et manque parfois cruellement d’intérêt.

Retour du fils prodigue

Jean-Paul Rappeneau se distingue cependant par sa mise en scène construite comme une envolée musicale. Les personnages tournent, semblent comme léviter. Tout est assez fluide, construit en ellipses sur un temps très court, soit quelques heures qui se transforment en deux jours pendant lesquels Jérôme reconstruit le fil de sa vie. Le film est monté comme une longue chorégraphie, Rappeneau ayant pour habitude de tourner son film comme il devra être à la fin, déjà monté. Des qualités visuelles indéniables ressortent donc de Belles familles, mais le film déçoit. Il est pourtant un long mouvement comme en apesanteur (on pense à la scène de l’ouverture du festival, presque burlesque), mais qui peine à se distinguer des attendus du film français familial et choral, rien ne surprend. Au final, tant le scénario est cousu de fil blanc, on s’ennuie assez vite. Tellement que certains acteurs finissent par n’être que des caricatures d’eux-mêmes : Marine Vacth prend des poses, fait la rebelle, l’insaisissable et garde éternellement la même moue sur le visage alors qu’Amalric ouvre ses grands yeux noirs comme ébahis pendant tout le film, semblant sans arrêt se demander pourquoi il ne part pas, tout simplement. Belles familles ressemble ainsi à un chassé-croisé léger, aérien, mais qui tourne à vide.

Bande annonce – Belles familles

Fiche technique – Belles familles

Titre original : Belles familles
Date de sortie : 14 octobre 2015
Nationalité : Française
Réalisation : Jean-Paul Rappeneau
Scénario : Jean-Paul Rappeneau
Interprétation : Mathieu Amalric, Marine Vacth, Gilles Lellouche, Nicole Garcia, Karin Viard, Guillaume de Tonquédec, André Dussolier, Gemma Chan
Musique : Martin Rappeneau
Photographie : Thierry Arbogast
Décors : Arnaud de Moléron
Montage : Véronique Lange
Production : Bernard Bolzinger
Sociétés de production : ARP Sélection, TF1 Films Production
Sociétés de distribution : ARP Sélection
Budget : 8 millions d’euros
Genre : Comédie
Durée : 113 minutes

Retrospective Martin Scorsese: Raging Bull, critique du film

Raging Bull est le fruit de la quatrième collaboration de Martin Scorsese avec Robert De Niro, jeune étoile montante du Nouvel Hollywood et de ce cinéma contestataire et subversif qui a pris son essor au milieu des années soixante-dix.

Synopsis: Raging Bull retrace les moments forts de la carrière flamboyante de Jack La Motta, champion de boxe poids moyen. Issu d’un milieu modeste, il fut le héros de combats mythiques, notamment contre Robinson et Cerdan. Autodestructeur, paranoïaque, déchiré entre le désir du salut personnel et la damnation, il termine son existence bouffi, en tant que gérant de boîte de nuit et entertainer. Quand l’ascension et le déclin d’une vie deviennent épopée…

De Niro à fleur de peau

En 1980, De Niro n’est déjà plus un débutant et s’est notamment illustré dans Taxi Driver (1976) du même Scorsese, énorme succès public et critique, le Parrain 2, second volet de la trilogie Coppola, ou encore Voyage au bout de l’enfer (1978) de Michael Cimino. Ces rôles ont un point commun, celui de présenter des personnages écorchés vifs, loin des héros aux valeurs positives adulés par le Hollywood de l’âge d’or. Jake Lamotta, le protagoniste de Raging Bull, fait lui aussi partie de ces gueules cassées.

L’idée scénaristique qui soutient ce film a été éprouvée de nombreuses fois avec succès : mettre en scène l’ascension et la chute d’un héros, ambitieux et passionné, de ceux qui, à vouloir côtoyer le soleil, s’y brûlent les ailes. Ce scénario rappelle celui du film de gangsters qui a essaimé dans les années trente, à l’image du Scarface (1932) d’Howard Hawks, ayant d’ailleurs fait l’objet d’une reprise en 1984 par Brian de Palma. On retrouve de nombreuses similitudes, à commencer par le profil du héros, un personnage brutal, machiste et colérique, souvent déclassé socialement et qui parvient très vite à atteindre des sommets. La contrepartie de la réussite met en jeu des questionnements moraux qui trouvent leur résolution dans le dénouement de l’histoire, généralement tragique. Raging Bull, c’est la chronique de la vie de Jake Lamotta, prolo sanguin et sensuel du Bronx, qui devient l’un des plus grands boxeurs de son temps avant qu’une jalousie passionnelle ne lui fasse tout perdre. Si ce type de récit fonctionne toujours aussi bien auprès du public, c’est parce qu’il explore les grandeurs et les bassesses de l’humanité. De Niro, nous apparaît plutôt antipathique pendant la majeure partie du film, mais progressivement, Scorsese parvient à en faire un personnage plus complexe et ambigu.

Les choix d’images et de mises en scène opérés par le réalisateur tendent à rendre compte des multiples facettes de l’âme humaine. Raging Bull est un film très sensuel, une oeuvre où les cadrages nous amènent au plus près de la peau. Le cinéaste fait le choix d’une esthétique en noir et blanc qui érotise sans rendre obscène ce corps qui vit, sue et saigne. Le héros est un passionné qui se bat comme il fait l’amour ; la Cavalleria Rusticana de Beethoven qui vient ponctuer les scènes de combat sur le ring ne dit pas autre chose : l’animalité brutale est transcendée par la musique. Point d’orgue du film et coup de maître en matière de mise en scène, la séquence de la garde à vue de Lamotta. Au cours de cette nuit, Scorsese dévoile superbement le caractère duel de son personnage. Enfermé dans sa cellule, le boxeur à bout de nerfs s’abîme, au propre comme au figuré, révélant à quel point la situation le dépasse. Cette scène à corps et à cris, Martin Scorsese choisit de la filmer entre ombre et lumière, l’image dit tout. Si l’on ne peut espérer d’issue heureuse aux tribulations de Jake Lamotta, son créateur parvient à lui insuffler, l’espace d’un instant, l’aura d’un perdant magnifique.

Raging-Bull : Bande-annonce

Raging Bull : Fiche technique

Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Joseph Carter, Peter Savage, Paul Schrader, Mardik Martin d’après l’autobiographie de Jake Lamotta
Interprétation : Robert De Niro (Jake Lamotta), Cathy Moriarty (Vickie Lamotta), Joe Pesci (Joey), Frank Vincent (Salvy), Nicholas Colasanto (Tommy Como), Theresa Saldana (Lenore), Mario Gallo (Mario)
Photographie: Michael Chapman
Montage : Thelma Shoonmaker
Musique : Pietro Mascagni
Décors : Kirk Axtell, Alan Manser (Los Angeles), Sheldon Haber (New York)
Produit par : Robert Chartoff, Hal W. Polaire, Peter Savage, Irwin Winkler
Distribution : United Artists
Genre : Drame, Biopic
Durée : 129 minutes
Date de sortie : 25 mars 1981

 Etats-Unis – 1980

L’homme irrationnel, un film de Woody Allen: Critique

Présenté hors compétition lors festival de Cannes de 2015, L’Homme Irrationnel est le cru annuel du toujours prolifique Woody Allen (son 47ème film en un demi-siècle).

Sa seconde collaboration, après le décevant Magic Moonlight l’année précédente, avec l’actrice Emma Stone fait déjà d’elle sa « nouvelle muse », la dernière en date étant Scarlett Johanson avec qui il a tourné trois films entre 2005 et 2010 (loin de la dizaine de films faits autrefois avec Diane Keaton et Mia Farrow). C’est en revanche la première fois qu’il dirige Joaquin Phoenix, qui réussit à si bien faire transparaitre l’intériorité tumultueuse de son personnage qu’il ne serait pas étonnant de voir Woody Allen refaire de lui son alter-égo diégétique (est-ce d’ailleurs pour cela que cet adepte de la « méthode » de l’actor’s studio a pris tant de bide ?). Davantage qu’envers les interprètes, Woody fait preuve de fidélité envers son chef opérateur, Darius Khondji, qui a déjà signé l’image lumineuse de cinq de ses films (pour l’anecdote, Khondji et Phoenix s’étaient rencontrés sur le plateau de The Immigrant, le dernier film de James Gray). C’est donc épaulé par une belle équipe que le réalisateur va tenter de s’éloigner de la tonalité de comédie romantique qui caractérisait ses précédentes réalisations pour revenir vers le thriller, un genre qu’il n’a toutefois jamais réussi à aborder sans une certaine approche comique. En effet, la trame de cette histoire d’amour renvoie tout autant aux œuvres d’Alfred Hitchcock qu’à celles de Douglas Sirk ou Billy Wilder, autant de classiques incontournables du cinéma américain dont Allen s’est fait le digne héritier, mais -et c’est là tout son génie- auxquels il mêle une intrigue criminelle d’une noirceur digne d’un David Fincher ou un Denis Villeneuve, et surtout cette petite pointe toute personnelle qui donne à la légèreté de ses dialogues une certaine résonance philosophique.

Romantisme, « masturbation verbale », légèreté et métaphysique… La synthèse parfaite du cinéma allenien?

Alors que, comme le rappelle Abe, en bon prof de philo qu’il est, Simone de Beauvoir déplorait que la condition des femmes soit « limitée aux regards que leur accordent les hommes », il est lui-même victime de la perception que les femmes ont de lui et de la façon qu’elles auront de se servir de lui pour s’épanouir elles-mêmes. Jill (Emma Stone), sa meilleure étudiante à qui il va s’attacher, perçoit en lui un être torturé et l’envie de le soigner de ses pulsions autodestructrices représentent, pour cette petite bourgeoise férue de piano et de chevaux, le plus grand des défis qu’elle n’ait jamais eu à relever. A l’inverse, sa collègue, la prof de biologie Rita (l’excellente Parker Posey, une célébrité du cinéma indépendant américain mais peu connue chez nous) a sur lui un regard purement superficiel, celui d’un homme viril et intelligent, mais dont elle compte faire un usage tout aussi narcissique puisque leur relation lui permettra d’oublier la routine d’un mariage sans avenir. Toute l’intelligence de la narration qui découle de cette situation jusque-là prévisible est de ne pas se limiter à un point de vue subjectif unique mais d’oser une double voix-off qui permet de comprendre par quels cheminements intérieurs va se créer l’interdépendance entre Abe et Jill. Les thématiques du triangle amoureux et du passage à l’acte sont récurrents chez Woody Allen (elles ont notamment été traitées dans les très bons Match Point et Crimes et délits, les deux tragi-comédies dont celle-ci se rapproche sans doute le plus) mais on ne peut cependant pas reprocher au réalisateur de manquer de renouveau puisque jamais l’emploi de la réflexion métaphysique n’aura été mise avec tant de malice au profit du récit. L’impossibilité de faire perdurer un amour utopique, de faire trouver à autrui un sens à sa vie ou encore l’utilisation d’un crime comme vecteur d’apaisement intellectuel sont autant de sujets qui vont se retrouver au cœur des interrogations qui vont agiter les deux esprits que nous permet de suivre ce dispositif narratif bicéphale.

Là où le professeur de philosophie, en pleine perte de repère, qualifie sa propre matière de « pure masturbation verbale » incapable d’avoir une influence directe sur le monde réel, le scénario que nous a concocté le cinéaste new-yorkais parvient au contraire à tirer des réflexions existentialistes, inspirées de Dostoïevski, Kierkegaard ou Kant, que se font ses personnages un véritable enjeu romanesque. Au-delà de cet habile effet de miroir entre le discours tenu et la dramaturgie, il est impossible de ne pas voir dans cet homme, a priori imbu de lui-même, verbeux et dépressif qui pourtant réussira à retrouver sa vigueur et son charme d’antan grâce à son instinct borderline mais toujours adroitement réfléchi, une pure mise en abyme du cinéma d’Allen. C’est là toute la force de L’homme irrationnel puisque, derrière le sentiment de déjà-vu qui pèse lourdement sur la surface de son scénario convenu et sur sa mise en scène sophistiquée mais sans audace, se dissimule un conte moral sur le poids des choix – qu’ils soient amoureux ou criminels – et sur le rapport entre sa propre morale et le regard que peuvent en avoir les autres. En prenant en compte la dimension introspective du traitement de ses problématiques, le film peut dès lors être interprété, de la part de Woody Allen, comme une réflexion sur sa propre filmographie, avec les hauts et les bas qu’elle a traversés, mais aussi comme une expression de mépris envers les controverses qui entourent sa propre vie privée. Dans un cas comme dans l’autre, un film dont le caractère personnel dépasserait ses réels défis artistiques.

Comme toujours, les spectateurs hermétiques au cinéma allenien ne verront là qu’une énième redite de son nombrilisme auto-thérapeutique mâtiné de musiques jazz. De leur côté, les fans du cinéaste seront plus partagés entre ceux qui lui reprocheront un manque d’inspiration certain et une trop grande sobriété formelle, et ceux qui se réjouiront de le voir retrouver sa fougue cynique et s’associer à un acteur qui sache délivrer ses dialogues artificiels sans rien perdre de son charisme naturel. Mais, après tout, les films qui divisent le plus sont souvent ceux que l’on retient le plus longtemps.

Synopsis : Sur le campus de la petite ville américaine de Braylin, la réputation d’Abe Lucas, le nouveau professeur de philosophie, l’a précédé. On le dit lunatique et coureur de jupons, mais c’est un homme habité par une profonde désillusion que découvrent ses collègues et ses étudiants. Son charme naturel, et la part de mystère qui l’entoure, poussent toutefois deux femmes, Jill et Rita, à l’enfermer dans un triangle amoureux qui ne fera que lui compliquer encore plus la vie. C’est finalement son choix de commettre un acte irréparable qui lui permettra de revenir à une certaine sérénité spirituelle, mais les conséquences ne tarderont pas à les rattraper, lui et ses maîtresses.

L’homme irrationnel : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=QULUPr0OL9M

L’homme irrationnel : Fiche Technique

Réalisation : Woody Allen
Scénario : Woody Allen
Interprétation : Joaquin Phoenix (Abe Lucas), Emma Stone (Jill Pollard), Parker Posey (Rita Richards), Jamie Blackley (Roy)…
Image : Darius Khondji
Décors : Santo Loquasto
Costumes : Suzy Benzinger
Montage : Alisa Lepselter
Producteur(s) : Letty Aronson, Stephen Tenenbaum, Edward Walson
Production : Gravier Productions
Distributeur : Mars Distribution
Genre : Thriller, Comédie romantique
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 14 octobre 2015

Etats-Unis – 2015

Mon Roi de Maïwenn : « Faire un film, c’est comme tomber amoureux »

« Faire un film, c’est comme, tomber amoureux, tout à coup, on n’a plus trop le choix, on doit faire avec » 

Maïwenn nous l’a affirmé hier soir lors d’une projection en avant-première de Mon Roi :  « on doit avoir envie de tomber amoureux en sortant ». Pourtant, la réalisatrice nous parle avec éclat d’une histoire d’amour passionnelle, obsessionnelle, mais qui tourne mal. Le film était présenté cette année en compétition officielle au Festival de Cannes et a été récompensé d’un prix d’interprétation féminine pour l’actrice principale, Emmanuelle Bercot. La réalisatrice de La Tête Haute (présenté en ouverture à Cannes) s’y révèle entière, puissante et vibrante, un peu à l’image de son discours cannois. Si Mon Roi est très centré sur son héroïne, il n’est pas non plus là pour juger les hommes, ce n’est pas le propos de Maïwenn, qui nous l’a rappelé hier soir « ce n’est pas un film féministe, c’est un film d’amour ». Et de l’amour, il y en a à revendre dans cette histoire de manipulation, de rires et de larmes. Construit sur des flash-back, le film est d’une grande habileté dans l’écriture narrative. Mon Roi, qui obsédait la réalisatrice de Polisse depuis près de dix ans, retrace près de onze années de vie d’un couple, entre amour et déchirures. Le fil conducteur au présent, c’est la reconstruction musculaire – et à fortiori psychologique – de Tony (Emmanuelle Bercot) gravement blessée aux ligaments du genou après une chute à ski.

Maïwenn, par petites touches successives, s’attache à montrer l’influence qu’aura cet amour dans la vie de Tony (diminutif de Marie-Antoinette). C’est que Georgio (Vincent Cassel) est un être théâtral, épatant et destructeur. A ce jeu-là, Vincent Cassel est parfait, tant il nous fait passer par tous les sentiments à l’égard de son personnage. S’il prévient Tony dès le début qu’il est « le roi des connards », elle se laisse prendre au jeu de l’excès. Et la réalisatrice nous offre une fin si ouverte que la présence de Georgio ne s’efface jamais complètement du corps de Tony, même après la guérison. Le film n’est jamais déprimant tant il est porté par une énergie folle et un rythme effréné ayant pour leitmotiv la surprise permanente. Tout repose sur la confusion des sentiments qui sont ici comme des montagnes russes. Un des plus beaux films de cette année, mais aussi de Maïwenn.

Mon Roi, premier film de Maïwenn sans Maïwenn

« Faire un film, c’est dépasser une obsession pour passer à une autre obsession » 

L’obsession que décrit Maïwenn dans ses mots est proche de celle qui se dégage de tout son film. Elle a l’habitude des films remplis d’obsessions, celles qui dirigent sa vie. La réalisatrice, adepte de la mise en scène de soi, a débuté sa carrière derrière la caméra avec une thérapie filmée : Pardonnez-moi. Dans son deuxième film, Le Bal des actrices, elle apparaissait aussi dans un rôle pivot, flanquée d’une histoire d’amour (qui était aussi réelle) avec JoeyStarr. Enfin, dans Polisse (Prix du Jury à Cannes en 2011), elle est retombée en amour pour JoeyStarr, au coeur d’un film qu’elle a qualifié comme « le plus autobiographique de [sa] carrière ». Elle y racontait, après une longue immersion, la vie d’une brigade des mineurs. Dans Mon Roi, Maïwenn aborde de nouveau un thème très intime et très fort : l’amour fou, mais elle est cette fois en retrait, puisque c’est un comme un double féminin qui endosse le premier rôle : Emmanuelle Bercot. On assiste à la naissance d’une actrice plus connue comme réalisatrice. C’est pour cette raison que Maïwenn a travaillé avec elle, mais aussi parce qu' »elle n’a pas de plan de carrière en tant qu’actrice ». Si Maïwenn nous présente volontiers l’actrice/réalisatrice comme « une cérébrale », ce n’est pas ce qui transperce à l’écran tant tout ce qui est filmé passe par le corps avant tout : ses stigmates et ses désirs. L’amour est ici plus qu’un lien d’appartenance, il est charnel. Quand Tony et Georgio se marient, ils ne s’offrent pas d’alliance. Pourtant, leurs peaux sont gravées de la peu de l’autre, sans nulle doute. Il ne font rien selon les convenances, car Georgio est dans le détachement et ne veut vivre que « des bons moments » en amour. Les contraintes et la vie quotidienne l’ennuient. Et c’est bien ça que filme Maïwenn : un amour qui ne résiste pas à la réalité, qui ne plait pas à l’entourage.

Alors, Emmanuelle Bercot n’est-elle finalement qu’un double de Maïwenn ? L’actrice s’imprègne de l’énergie-hystérie de l’actrice, de cette force qui se dégage d’elle, mais aussi de l’attachement qui la soumet aux êtres et qu’elle n’a jamais cessé d’explorer. Il faut toujours aller jusqu’au bout avec l’autre, quitte à tout détruire (même si la rupture n’est jamais vraiment une fin en soi). Mais l’actrice sait aussi imposer son corps, sa gouaille, son rire et se dégager de la force intime que Maïwenn met dans ses films pour se l’approprier. Une chose est sûre, Maïwenn lie les films à sa vie, c’est viscérale, organique. On retrouve d’ailleurs Isild Le Besco, sa sœur dans la vie, dans le rôle de la belle-sœur de Tony. Ce n’est pas un hasard. Et pourtant, la force du film est le recul que prend la réalisatrice sur l’histoire qu’elle raconte, l’autodérision qu’elle y distille. Le personnage du frère de Tony (joué par Louis Garrel) en est la parfaite démonstration. Ainsi, à un concours d’éloquence auquel elle participe comme avocate, Tony parle d’amour, de gâchis et de cette reconnaissance qui se fait dans l’amour entre deux êtres. Sa voix est théâtrale, Maïwenn y plaque des images de couples et d’amour. On pourrait croire qu’elle se prend au piège du pathos. Pourtant, juste après, elle ajoute une scène où Tony est raillée par son frère. Georgio, lui, la couvre d’éloges. C’est que l’homme est lui-même un être théâtral, dont les « je t’aime » arrivent très vite, trop vite ? Mon Roi sort en salles le 21 octobre prochain et vous est chaudement recommandé par LeMagduCiné.

Rétrospective Martin Scorsese : La valse des pantins, critique du film

Clôturer la rétrospective Scorsese du Magduciné avec la Valse des pantins est sans doute emblématique de la place de ce film dans l’inconscient collectif : un film à part, un film mineur de Marty Scorsese, le film auquel on pense en dernier recours, le film auquel, à la limite, on ne pense pas…

Synopsis: Un comique méconnu, pour se faire reconnaitre, enlève le présentateur d’un show télévisé et n’accepte de le libérer qu’à la condition de participer à son spectacle.…

The Tonight Show.

Il faut dire qu’après l’extrême retentissement de son précédent film, Raging Bull, avec les Oscars, les BAFTA, les Golden Globes comme s’il en pleuvait, il semblait impossible que Martin Scorsese reste sur le même registre, sous peine de subir des comparaisons inutiles. Il a donc changé de braquet et a opté pour un film en apparence différent de ses prédécesseurs, différent de Mean Streets, de Taxi Driver, ou encore de Raging Bull. Pourtant ce film est loin de correspondre à toutes les idées reçues à son égard, et figure un jalon marquant dans l’œuvre de Scorsese pour un nombre croissant de cinéphiles « scorsesephiles ». Un film visionnaire aussi, quand on voit combien la culture de la célébrité devient la règle et la norme plus de 30 ans après. Le « quart d’heure de célébrité pour tous » prédit par Andy Warhol en 1968 était d’actualité dans les années 80, et l’est dans des proportions encore plus inquiétantes en 2015.

La Valse des pantins (The King of Comedy, pour le titre original) est un film qui n’était pas destiné initialement à Martin Scorsese. Après que ce dernier l’a gentiment éconduit au début des années 70, le scénariste Paul Zimmerman a confié son manuscrit au producteur Robert Evans, qui en a proposé la réalisation à Milos Forman. Faute de financement, le projet atterrit en bas de la pile jusqu’à ce qu’il réapparaisse entre les mains de Robert de Niro. Fort d’une collaboration de plus en plus étroite et de plus en plus fructueuse, l’acteur a réussi à convaincre le cinéaste de reprendre ce scénario, et le film voit enfin le jour en 1983. Il faut dire sur que la quinzaine d’années qui s’est écoulée, la propre vie du cinéaste est venue faire écho de manière plus aigüe à ce thème de la célébrité.

L’histoire est celle de Rupert Pupkin (Robert de Niro), un homme qui veut devenir le Roi de la Comédie et qui pour y arriver frise la psychopathie borderline qu’on rencontre dans les colonnes des tabloïds : des doux dingues à la limite de l’érotomanie qui kidnappent ou assassinent l’objet de leur désir. Ici, l’obsession de Rupert est Jerry Langford (Jerry Lewis). Plus exactement, il est obsédé par l’idée de devenir lui-même un comique de stand-up, à l’instar de son idole Jerry (Une sorte de Johnny Carson/Jay Leno/ Jimmy Fallon), et son objectif est de rentrer coûte que coûte en contact avec ce dernier.

A la suite d’un énième pied de grue devant la station de télévision, d’où Jerry sort souvent sans un regard pour ses très nombreux fans massivement agglutinés devant le portail, Rupert finira, après d’habiles manœuvres, par se retrouver dans la voiture de Jerry. Hâbleur, il essaie de placer sa marchandise, son désir de disposer d’un créneau dans le show de Jerry pour présenter ses propres numéros ; afin de se débarrasser rapidement de lui, Jerry lui dit distraitement de prendre contact avec sa secrétaire.

A partir de là, Rupert entre dans un délire hallucinatoire dans lequel il pense être devenu l’ami de Jerry. Il va le harceler à son bureau, à son domicile jusqu’à une sorte d’assaut final. Le film est censé être une comédie, et pourtant la manière dont Rupert s’enfonce dans ce monde imaginaire fait froid dans le dos. La terreur qui se lit sur le visage des domestiques lors de son intrusion « amicale » est pire que s’ils avaient été menacés par une arme dangereuse (alors même que Rupert esquisse des pas de danse joyeux avec sa fiancée Rita, – Diannhe Abbott, l’épouse de de Niro à l’époque – ignorante de la forfaiture). La manière dont il répète ses numéros au sous-sol de la maison de sa mère chez qui il habite encore à 34 ans, entre Liza Minelli et Jerry Langford/Lewis, tous deux en carton-pâte, et plus encore celle dont il met en scène des tonnes d’applaudissements adressés à lui, cette manière n’est finalement pas très différente des agissements de tous les autres héros malades de Scorsese, que ce soit Jake la Motta et ses tendances autodestructrices (Raging Bull), le désaxé Travis Bickle (Taxi Driver), l’aliéné de Shutter Island ou le Loup sauvage de Wall Street. Rupert est pathétique, agaçant, attachant, on ne sait plus s’il délire ou s’il manipule son entourage, et Robert de Niro aurait bien pu décrocher un autre Oscar pour le rôle, tant sa composition est riche et inspirée.

Le film n’est donc pas une comédie, si ce n’est une comédie noire et grinçante, et le personnage de Masha vient encore étoffer une vision bien sombre de la société avide de reconnaissance. Masha est une autre fan obsessionnelle de Jerry, interprétée par une Sandra Bernhard quasi débutante mais comme habitée par la folie du personnage. Avec Rupert, ils vont organiser pour des motifs visiblement différents, le kidnapping de Jerry. Le cas de Masha est au moins aussi intéressant que celui de Rupert : les yeux exorbités, la mise débraillée, là voilà soudain belle, apaisée et émouvante dans son tour de chant quand l’objet de ses fantasmes se retrouve au bout de son arme, impuissant, tout d’un coup devenu insignifiant puisqu’ accessible…

Quant au personnage de Jerry, hautain, condescendant, l’antipathie qu’on peut éprouver pour lui s’estompe quand on suit le personnage en dehors de la lucarne magique de la télévision : comme tous les autres personnages, hors du cadre, il n’est plus rien, rien qu’une tristesse de plus, une quasi-victime de la célébrité que l’opulence du mode de vie ne parvient pas à protéger de la solitude, bien au contraire. Jerry Lewis apporte à son jeu une sobriété juste et inhabituelle qui sied au rôle et au film.

La Valse des pantins a une certaine résonnance avec le récent Maps to the Stars de David Cronenberg dans ce qu’il suggère sur la célébrité, non pas le talent, mais la célébrité per se. Comme Rupert le résume si bien en une seule phrase : « It’s better to be a king for a night than a shmuck for a lifetime », et comme Cronenberg le montre à sa manière toujours radicale dans son dernier film, Andy Warhol avait raison, et même si la Valse des pantins a une facture plus sobre et plus classique que ses grands succès, Martin Scorsese a eu raison de réaliser ce beau film prémonitoire qui s’adresse au Rupert Pupkin qui sommeille en chacun de nous.

La valse des pantins – Bande annonce

La valse des pantins – Fiche technique

Titre original : The King of Comedy
Date de sortie : 18 Mai 1983 / Reprise 18 Mai 2011
Réalisateur : Martin Scorsese
Nationalité : USA
Genre : Drame
Année : 1982
Durée : 110 min.
Scénario : Paul D. Zimmermann
Interprétation :Robert De Niro (Rupert Pupkin), Jerry Lewis (Jerry Langford), Diahnne Abbott (Rita), Sandra Bernhard (Masha), Margo Winkler (La réceptionniste), Shelley Hack (Cathy Long), … ainsi que Joe Strummer, Mick Jones, Paul Simonon et tout l’entourage de The Clash crédités au générique comme « vermine ambulante » (Street scums)
Musique : Robbie Robertson
Photographie : Fred Schuler
Montage : Thelma Schoonmaker
Producteurs : Arnon Milchan, Robert F. Colesberry
Maisons de production : 20th Century Fox, Embassy International Pictures
Distribution (France) : Reprise – Carlotta Films
Récompenses : Meilleur scénario original : Paul D. Zimmermann, BAFTA Awards 1984
Budget : 20 000 000 USD

 

Nous trois ou rien, un film de Kheiron: Critique

Pour quiconque ne connait Kheiron que par son rôle dans la mini-série Bref et son one-man-show sans savoir de quoi retourne sa première réalisation, il est tout à fait légitime de s’attendre à y trouver une comédie trash carburant à l’humour noir. Mais l’humoriste a eu la bonne idée de ne pas se donner comme défi – que les échecs de ses prédécesseurs ont prouvé comme étant inabordable – de vouloir transformer une idée de sketch en scénario de long-métrage ou de faire d’un personnage de scène un héros de film.

Synopsis: Iran, 1955. Hibat grandit au sein d’une grande famille où lui sont enseignées les notions de partage et de vivre-ensemble. Quinze ans plus tard, à peine a-t-il obtenu son diplôme d’avocat qu’il entre en rébellion contre la politique despotique du Shah mais est vite incarcéré. Une fois le Shah tombé, il est libéré mais c’est cette fois contre le régime islamique qu’il va se révolter, et s’étant entre temps marié avec une jeune femme qui partage ses valeurs, il préférera fuir le pays pour protéger sa famille. C’est dans les cités françaises qu’il continuera son combat et fera prospérer ses valeurs.

La plus belle façon de rendre hommage à ses parents

A l’inverse, il a choisi de se concentrer sur un sujet qui est personnel et méritant un traitement plein de délicatesse, puisqu’il s’agit du parcours de ses propres parents. Le point de départ du récit se fait donc en 1955, alors que Hibat (le père de Kheiron donc) n’est encore qu’un enfant grandissant dans un petit village au sud de l’Iran. Ce sera là le seul et unique repère chronologique du film. Une fois Hibat devenu adulte (et interprété par Kheiron lui-même), le fait de ne plus le voir vieillir sur près de 50 ans et l’absence de datation des événements vont rendre difficile le rapport entre la petite histoire et la grande Histoire. Ce choix de ne pas vouloir développer le réalisme historique, à l’évidence pour s’interdire tout didactisme, se ressent aussi dans la façon dont est traitée la question politique, pourtant au cœur de la première moitié du film. La façon dont la révolution qu’a soutenu Hibat au péril de sa vie a implosé entre les idéologies communistes et islamistes est évidemment évoqué, mais ces deux mots ne sont prononcés qu’une seule fois chacun, et chaque fois dans le cadre d’un passage satirique.

Alors que, sur scène, Kheiron ne semble se donner aucune limite en termes d’humour, l’écriture du film prouve qu’il est, à l’inverse, beaucoup plus mal à l’aise lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets sensibles de façon sérieuse. A chaque scène tragique, un gag ou une réplique comique vient lui répondre presque automatiquement, de façon souvent malvenue (la scène où le deuil du père se transforme en un dialogue absurde en est le meilleur exemple). En découle une accumulation effrénée de ruptures de ton, qui rendent le tout schizophrénique et terriblement bancal. Là où Marjanne Satrapi avait parfaitement réussi, dans Persepolis, à revenir sur ses souvenirs dans l’Iran des années 70-80 et son exil tout en conservant une certaine légèreté, Kheiron en a une approche beaucoup moins mature. Aucun des moments, même les plus durs, de la vie de ses parents ne réussit à être traité autrement que via cet équilibre gauche qui transforme une chronique politico-sociale en une fable pétrie de bons-sentiments. L’histoire d’amour qui se noue entre Hibat et Fereshteh (interprétée par Leïla Bekhti) souffre également de ce manque de réalisme, mais ici retombe de fait dans les codes de la comédie romantique classique. C’est réellement l’alternance maladroite entre des scènes comiques et des scènes mélodramatiques qui fait perdre à ces derniers leur crédit et remet aussi en doute la véracité du récit, alors qu’il s’agit précisément de la clef pour admirer le défi que s’est lancé le réalisateur. Le recours systématique à des musiques pathos n’aide pas non plus les effets émotionnels de ces passages se voulant touchants, il ne fait en fait que prouver son manque d’expérience en matière de mise en scène. Et, comme nous le démontre la bande-annonce, le fait que des scènes dépeignant la violence des banlieues aient été coupées au montage est une preuve supplémentaire de l’auto-censure qui plombe cette reconstitution.

En termes de reconstitution justement, la meilleure surprise nous est offerte par le générique de fin qui nous prouve, photos à l’appui, que les choix de casting ont, hormis les deux personnages
principaux, été fait dans un but de faire ressembler les acteurs aux personnes qui ont croisé le parcours d’Hibat et Fereshteh. Le casting contient évidemment quelques guest-stars, dont Gérard Darmon et Zabou Breitman qui aident à rendre attachants les parents de Fereshteh qu’ils incarnent, mais aussi quelques caméos, en particulier de Kyan Khojandi ou Alexandre Astier, qui eux aussi participent à l’approche caricaturale des thématiques les plus délicates puisqu’ils interprètent respectivement un islamiste et le Shah. Il ne fait donc aucun doute que Kheiron n’a pas réussi à déterminer quels moments de la vie de ses parents méritaient d’être perçus comme tragiques ou pouvaient être propices à des blagues. Cependant, il a gardé, de bout en bout, une même intention : Celle de faire de ses parents des modèles à suivre, animés par leurs indiscutables vertus et leur générosité. Cet état de fait est particulièrement perceptible dans la seconde moitié de cette hagiographie, puisque l’impuissance en Iran y donne sa place à la réussite du couple à rendre meilleure la vie des habitants de leur quartier. La façon dont l’échec d’une révolution marxiste à l’échelle nationale est converti, par la force des choses, en un engagement associatif fructueux à l’échelle municipale est évidemment un superbe message d’espoir. Jamais Hibat et Fereshteh n’ont baissé les bras, c’est du moins l’image que Kheiron veut nous faire partager de ses parents, qu’il idéalise à tel point que le portrait n’arrive jamais à se détacher de son regard d’enfant alors qu’un point de vue plus objectif aurait certainement rendu plus fort le parcours de ces deux personnages dont le courage et l’altruisme méritaient d’être salués (n’oublions pas qu’Elia Kazan est entré dans la légende en signant America, America qui partageait un postulat similaire).

Peut-être que son écriture enfantine pousse Nous trois ou rien vers une certaine naïveté et de complaisance vis-à-vis de son sujet, mais est-il seulement envisageable ne pas être enfantin lorsque l’on veut déclarer son amour à ses propres parents ? Si l’on est tout de même touché par cette histoire, c’est finalement moins grâce au travail de Kheiron qui, pour sa première réalisation, a accumulé des maladresses, que pour celui de ses parents et au combat humaniste qu’il ont mené toute leur vie malgré les épreuves.

Nous trois ou rien : Bande-annonce

Nous trois ou rien : Fiche Technique

Réalisation : Kheiron
Scénario : Kheiron
Interprétation : Kheiron (Hibat), Leïla Bekhti (Fereshteh), Gérard Darmon (le père de Fereshteh), Zabou Breitman (la mère de Fereshteh), Alexandre Astier (le Shah),  Michel Vuillermoz (Daniel Bioton)…
Image : Jean-François Hensgens
Décors : Stanislas Reydellet
Son : Frédéric de Ravignan
Montage : Anny Danché
Producteur(s) : Simon Istolainen, Benjamin Drouin
Production : Adama Pictures, Gaumont, M6
Distributeur : Gaumont
Genre : Comédie dramatique, historique
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 4 novembre 2015

France – 2015

Blade Runner, un film de Ridley Scott: Critique

Ressortie en salles de « Blade Runner », l’Éternel Retour

Synopsis : Dans les dernières années du 20ème siècle, des milliers d’hommes et de femmes partent à la conquête de l’espace, fuyant les mégalopoles devenues insalubres. Sur les colonies, une nouvelle race d’esclaves voit le jour : les répliquants, des androïdes que rien ne peut distinguer de l’être humain. Los Angeles, 2019. Après avoir massacré un équipage et pris le contrôle d’un vaisseau, les répliquants de type Nexus 6, le modèle le plus perfectionné, sont désormais déclarés « hors la loi ». Quatre d’entre eux parviennent cependant à s’échapper et à s’introduire dans Los Angeles. Un agent d’une unité spéciale, un blade runner nommé Deckard (incarné par Harrison Ford), est chargé de les éliminer. Selon la terminologie officielle, on ne parle pas d’exécution, mais de retrait…

Trailer du 30ème Anniversaire.

            A l’occasion de la ressortie ce mercredi 14 octobre de Blade Runner, le troisième film de Ridley Scott réalisé en 1982, Cineséries-mag a proposé à ses rédacteurs d’écrire un article. Votre nouveau fidèle serviteur a alors accepté l’offre.

            Ce fut d’abord pour moi une réflexion quant à l’écriture d’un article, d’un texte, sur Blade Runner. En effet que dire sur le film qui n’ait pas été dit par des journalistes, des cinéphiles (souvent élogieux), des making-of – on peut penser au très bon Des temps difficiles : le making-of de Blade Runner -, des cinéastes – Ridley Scott, Denis Villeneuve, Christopher Nolan ou encore Quentin Tarentino -, et des théoriciens – tels que Telotte, Frentz, Rushing sur l’androïde, la machine et le cyborg par exemple, ou encore à Chion et sa Science-Fiction au Cinéma ?

Ainsi, qu’est-ce que c’est que d’écrire sur Blade Runner trente-deux ans après ?

Une autre question m’apporta quelques éléments de réponse : qu’est-ce que revoir Blade Runner au cinéma aujourd’hui ? Ces derniers ne seront pas forcément originaux, n’amenant pas forcément de nouvelles idées, mais seront bien au présent.

            Revoir Blade Runner aujourd’hui, c’est d’abord voir une œuvre qui a dû attendre 25 ans avant d’être « finie ». En effet, à la suite d’un tournage chaotique à cause de mésententes entre le réalisateur, le scénariste, et les producteurs, le film sera monté sans les « auteurs ». Il connait alors deux premières versions aux fins heureuses, ensoleillées, optimistes en complète incohérence avec le reste du film. On y voit Deckard et Rachel partir dans des régions lumineuses, forestières et montagneuses, sur des images de Shining réutilisées, et alors on peut se poser la question : mais pourquoi ne pas l’avoir fait dès le début et enduré cet enfer futuriste ? Le film a connu un grand nombre – encore discuté – de versions, on citera ici les quatre versions « officielles » vendues dans les coffrets collector anniversaires : la version nord américaine, celle internationale, la version télévisuelle, la director’s cut et la final cut, on peut aussi trouver la version de travail dans le coffret blu-ray. Il ne s’agira pas de discuter de toutes les différences entre les versions, n’hésitez pas à vous renseigner sur le net, mais on notera ici que dès le début du projet, Scott et les scénaristes Hampton Fancher et David Peoples avaient écrit la fin qu’on connait actuellement, intégrée au film avec la director’s cut – une version promotionnelle de Warner Bros (voulant surfer sur le succès du film dans les vidéo clubs et autres cérémonies filmiques) alors relativement dirigée par Scott – et confirmée dans la final cut de 2007, version finie du film complètement orchestrée par Ridley Scott. Une fin cohérente avec l’univers, donc mélancolique, et surtout apocalyptique. Apocalypse, dans le sens premier du terme, signifie « objet / chose dévoilé(e) aux hommes », et implique un changement. Et c’est tout à fait le sens de la fin de Blade Runner, une révélation.

            Le chef de la bande de répliquants Nexus-6, Roy Batty, vient d’affronter Deckard, menant le combat de loin. Mais après avoir retranché le blade runner plus fragile que jamais sur un toit, ça n’est pas un androïde mais un être humain qui meurt de « vieillesse » d’une vie de quatre ans, dont quelques souvenirs vont nous être contés à travers un monologue poétique, puissant, et mélancolique : « I’ve seen things you people wouldn’t believe. Attack ships on fire off the shoulder of Orion. I watched C-beams glitter in the dark near the Tannhäuser gate. All those moments will be lost in time, like tears in rain. Time to die. ». En français : « J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir. »

Les derniers mots du réplicant Roy Batty sont une révélation pour Deckard, qui décide d’en finir avec son travail de tueur et dont le statut d’humain / machine est plus qu’ambigu, et questionnent l’essence de la nature humaine, interrogée pendant tout le film via la traque des autres Nexus-6 mais aussi avec la relation amoureuse de Deckard avec Rachel, elle-même une réplicante. Qu’est-ce que l’humain ? Est-ce juste une physionomie particulière et un corps de chair et de sang ? Le film questionne alors : sont-ce les souvenirs qui forment les êtres humains ? On sait cependant que leurs premiers souvenirs sont factices, alors ne serait-ce pas les souvenirs qu’ils se forgent eux-mêmes qui font d’eux des êtres humains ?

Memories of green, par Vangelis, Blade Runner Soundtrack.

            Des questions auxquelles le film nous invite à méditer, appuyées par sa bande-originale composée par Vangelis. Une bande-son musicale électrisante et inspirée, pour une composition éclectique, entre l’électronique et l’instrumental, l’élément sonore et l’élément mélodique, l’ethnique et l’intime, l’ancien (avec One More Kiss, Dear chantée par Don Percival) et le moderne électro, à l’image du futur dépeint par Ridley Scott, entre grandeur (des décors urbains, de la passion amoureuse des protagonistes, de ses effets spéciaux toujours aussi incroyables…) et décadence absolue (la misère humaine et plus généralement des formes de vie, et la violence, entres autres éléments), multiethnicité de la population et racisme robotique, calme et foule, silence et slogans publicitaires, poésie et folie meurtrière… Bienvenue à Los Angeles en 2019.

            En effet, revoir Blade Runner, c’est accepter de voyager à nouveau dans cet abîme futuriste enivrant. Le revoir au cinéma, c’est s’y perdre complètement pour en sortir, à l’image de Deckard, changé, révélé. Car si le film questionne l’humanité à travers ses personnages, celle-ci projette le questionnement aussi sur les spectateurs. Elle nous regarde, consommateurs, pollueurs, et pointe du doigt nos méfaits en puissance : la pollution, un nouveau type de racisme avec les androïdes, notre folie destructrice – l’extinction des animaux par exemple – mais surtout créatrice à travers nos capacités et volontés technologiques de créer la vie, notamment à notre image – avec la Tyrell Corporation créant des « androïdes plus humains que les humains »…

            Vous l’aurez compris, Blade Runner, subjugue et perturbe toujours. Intemporel, il aura fait couler beaucoup d’encre et n’est pas prêt d’arrêter de le faire. La mienne, numérique, aura tenté de lui rendre un hommage digne de ce nom dans les limites imposées ici. De plus, l’annonce de la suite réalisée par Denis Villeneuve – avec Ridley Scott à la production et à l’histoire, Hampton Fancher à nouveau au scénario et avec Ryan Gosling au casting aux côtés d’Harrison Ford lui aussi de retour – est à la fois excitante et effrayante, en effet, que pourra dire Blade Runner 2 que n’a pas dit ou montré le premier ? Réponse d’ici la fin de l’année 2016. Je tiens aussi à vous inviter à (re)lire le roman Do The Androïds Dream of Electric Sheep ?, du regretté Philip K. Dick, dont Blade Runner est l’adaptation. Je n’ai pu en parler ici comme il se doit, de K. Dick, cet auteur paranoïaque père des plus grandes œuvres de Science-Fiction, qu’on peut retrouver au cinéma avec Minority Report, Total Recall, mais si l’on a du plaisir à le voir, on se doit surtout de le lire.

            Pour terminer, revoir Blade Runner, c’est aussi l’après-séance, alors que l’on sort de la salle obscure, on rentre chez soi, ou on se promène, ou on va en cours, encore perturbé, effrayé, émerveillé, au regard bouleversé car révélé et réveillé – tel cet œil sur lequel la ville se réfléchit au début du film -, et croyez-moi il ne cessera de vous suivre, hantant et illuminant vos rêves, ainsi que votre vie, à travers les nombreuses expériences – réflexives ou concrètes, telles que l’expérience d’une métropole la nuit par exemple – et choix que vous vivrez.

https://www.youtube.com/watch?v=Zr2ZBt-YiMQ

(Re)découvrez aussi le film avec le très beau Blow-Up de la ciné-vidéaste plasticienne Johanna Vaude.

FICHE TECHNIQUE : Blade Runner

Réalisateur : Ridley Scott

Scénario : Hampton Fancher, David Peoples d’après le roman Do The Androïds Dream of Electric Sheep ? de Philip K. Dick, publié pour la première fois en 1968
Casting : Harrison Ford (Deckard), Rutger Hauer (Roy Batty), Sean Young (Rachel), Daryl Hannah (Pris), Brion James (Leon Kowalski), Edward James Olmos (Gaff), Joe Turkel (Eldon Tyrell), William Sanderson (J.F. Sebastian)
Genre(s) : Science-Fiction, Thriller
Nationalité : U.S.
Date de sortie : 25 Juin 1982 pour la première version officielle américaine, 2007 pour la Final Cut.

Durée : 116 minutes en 1982, 117 en 2007
Photographie : Jordan Cronenweth
Décors : Lawrence G. Paull

Costumes : Michael Kaplan et Charles Knode

Maquillage : John Chambers et Marvin Westmore

Design : Syd Mead
Montage : Marsha Nakashima et Terry Rawlings
Musique : Vangelis
Producteurs : Michael Deeley, Hampton Fancher et Brian Kelly
Production : The Ladd Compagny, Warner Bros
Distributeurs : Warner Bros

 

Festival Lumière 2015: Martin Scorsese et Nicolas Winding Refn

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Festival Lumière JOUR 2 : Entre boxer ou conduire, il faut choisir

En ce mardi 13 Octobre, Lyon est toujours sous les nuages. A croire que la météo planant sur la Capitale des Gaules semble calculée sur l’arrivée du maestro Scorsese, qui selon pas mal de rumeurs, serait dans le premier train en partance de la Gare de Lyon à Paris. Mais qu’importe. Le Festival se vit avant tout par les films vus et non les personnes les ayant faites, donc autant se concentrer là-dessus. Car alors que la ville se réveille à peine d’une nuit froide et grisâtre, me voilà déjà en train d’esquisser ce qui s’apparentera à la feuille de route de mes pérégrinations de la journée. Il faut dire qu’avec une programmation lorgnant aussi bien du côté du film d’animation (Cars), que du film français représentés pour l’occasion par Gérard Oury, Georges Lautner et Julien Duvivier, en passant par le cinéma international avec Kurosawa, Sydney Pollack (Out of Africa) et évidemment Martin Scorsese, il est difficile de s’y perdre comme il est d’autant plus facile de faire les mauvais choix de séances.

Une rencontre inoubliable

john-lassiter-festival-lumiere-2015-histoire-creation-pixarPeu friand de salle obscure dès le matin, je vais préférer donc m’adonner pendant toute la matinée à une activité paradoxalement assez rebutante : les révisions. Mais pas n’importe lesquelles, puisque mes sujets se nomment Buzz, Woody, Rémy, Flash McQueen ou encore Tristesse. Du Pixar 100% pur jus. Et oui, faute d’avoir pu l’approcher suffisamment lors de la soirée précédente, j’ai préféré braver les interdits et m’introduire discrètement dans la salle qui accueillera le temps d’une rencontre exceptionnelle, le grand manitou de Pixar, le Walt Disney du 21ème siècle, j’ai nommé John Lasseter. Sourire extra-large, démarche joviale, autant dire que revoir le bonhomme entraperçu hier est déjà une source de satisfaction. Mais ça l’est encore plus quand le maestro commence à nous raconter la genèse toute entière de Pixar. Ses débuts difficiles, sa renommée fulgurante (Vice Versa a eu les honneurs d’une présentation cannoise cette année), sa concurrence avec Dreamworks, ses inspirations. Tout y passe et l’homme ne semble jamais rassasié, délivrant constamment anecdotes et secrets de tournages, comme le moment où il racontera l’une des meilleurs semaines de sa vie, passée à Paris (ça ne s’apprend pas) aux cotés de Brad Bird, qui effectuait des repérages pour son déjà culte Ratatouille. Tel un grog bienvenue après un grand froid, inutile de dire que cette discussion à sens unique aura eu le charme de lever le voile sur l’une des plus grandes machines à rêve de l’industrie hollywoodienne, tout en nous informant aussi des prochains films estampillés Pixar, qui s’annoncent merveilleux dixit Lasseter. A peine transi par le froid, après ce rêve éveillé d’un peu plus de 2 heures, que me voilà déjà en train de courir attraper le premier métro. Direction, l’UGC Confluence, très gros multiplexe de la Presqu’ile qui recevra un invité de renom pour la soirée : Nicolas Winding Refn, venu présenter l’un des films les plus connus de sa filmographie : Drive.

I Drive !

Parti en avance, pour décrocher une bonne place, la vue de la salle quasi-comble est pour moi des plus frustrantes. Pour autant, loin de bouder mon plaisir, je m’assois dans un fauteuil, le calepin dégainé, encore non conscient que la présentation qui va suivre sera des plus étonnantes. Car à peine assis, que voilà Nicolas Winding Refn débarquant tout sourire sur la scène, chaleureusement accueilli par une salve d’applaudissement. Le metteur en scène danois, présent à Lyon pour assurer la promotion de son premier livre, recueil d’affiches de films de second genres oubliés des années 1960-1970, décide alors, sans doute sous l’impulsion de la présentatrice, de parler de cette curieuse passion pour les affiches de films, tournant invariablement autour du thème de la nudité féminine. Non sans un éclatant sourire, voilà ainsi que le natif de Copenhague raconte que cette incroyable collection provient d’un service rendu à l’un de ses amis. Ce dernier ayant besoin d’argent, Refn suggérera de lui acheter une collection d’affiches, pour la rondelette somme de 10 000 dollars. Un investissement conséquent, qui fera le bonheur du cinéaste 8 semaines après, quand une tripotée de cartons en tout genre, sont livrés sur le perron de sa porte causant l’incompréhension chez sa femme, pour qui cette lubie sexuelle était des plus mauvais gouts. Mais le cheminement des affiches entre leurs cartons et les pages policées d’un livre demeure flou. Heureusement, Refn a une réponse à tout et révèle que l’idée de coucher sur papier toutes ces affiches, revient à l’acteur canadien fétiche du danois, Ryan Gosling. En voyage au Danemark, l’acteur qui a réalisé Lost River cette année, aurait fouiné dans la maison du metteur en scène, quitte à plonger son nez dans les cartons contenant les fameuses affiches, confortant alors Refn de les compiler dans un livre spécialisé. Un livre au cout de production tel (100 000 dollars) qu’il a poussé le réalisateur à enchainer plusieurs spots publicitaires, et notamment un pour la marque de voiture américaine Lincoln, avec Mathew McConaughey, pour engranger les sommes nécessaires. All right ! All right ! All right !

film-projection-drive-festival-lumiere-2015Mais revenons au principal. Drive donc. Au hasard de cette discussion entamée avec le public, on apprend ainsi que la genèse de Drive provient d’un malaise. Devant rencontrer l’acteur Ryan Gosling au restaurant pour ce qui s’apparentait selon lui à un RDV/lecture d’un scénario, voilà que le réalisateur éprouve des difficultés à correspondre avec son interlocuteur. Vidé par un Harrison Ford avec lequel il a partagé juste avant plusieurs verres et substances, Refn perd les pédales, quitte à ne pas pouvoir rentrer chez lui par ses propres moyens. Alcoolisé et instable, il est finalement ramené par Gosling. Un trajet qui scellera le destin de Drive, puisque le réalisateur, tout transpirant et déphasé, écoute I Can’t Fight This Feeling Anymore, une de ses musiques préférées, sur laquelle il n’hésitera pas selon lui à chanter et pleurer. Un état de transe tel que l’idée d’un récit narrant le quotidien d’un chauffeur qui conduit de nuit à Los Angeles et qui écoute de la musique pop comme soupape émotionnelle s’impose à son esprit et jaillit de sa bouche. Ryan Gosling, peu bavard, répondra sobrement : « I’m in » (J’en suis) lançant la mécanique d’un film qui sera présenté à Cannes en 2011 où il se verra d’ailleurs décerner l’une des récompenses majeures, le Prix de la Mise en Scène. Un film dont la projection débute aussitôt et qui s’impose assez logiquement sur le public, qui pour moitié ne l’a pas vu. A l’arrivée, une belle claque aussi bien esthétique que violente qui me conforte dans le choix du premier film de la journée.

Car oui, à peine le générique de fin entamé, que me voilà déjà dans le métro. Direction le Pathé Bellecour ou un deuxième film m’attend et non des moindres : Raging Bull de Martin Scorsese.

You fuck my wife ?

Paradoxalement présenté par le réalisateur Eric Lartigeau, auquel on doit le très consensuel La Famille Bélier et qui rage de voir une salle entière (ou presque) n’ayant pas vu ledit film, Raging Bull est l’un des jalons majeurs dans la non moins remplie filmo de Martin Scorsese. Réalisé alors que Marty était au bord du gouffre, entre forte addiction à la cocaïne et grave crise d’asthme, le film est décrit par Lartigeau, comme étant l’un des plus beaux manifestes du style scorsésien, puisque touchant là encore à la sacro-sainte forme ascension-chute-rédemption. Pour autant, Lartigeau y appose une autre anecdote, diablement plus intéressante, à savoir que Scorsese a fait ce film de manière kamikaze. Et à peine les premières images arrivent que cette impression de fin transpire de l’écran. Tourné en noir et blanc, le récit du boxer italo-américain Jake LaMotta est en effet le tremplin ultime vers la mort pour Scorsese. Travail titanesque sur le montage, les couleurs mais surtout les scènes de combat, qui nécessiteront presque un mois de tournage, le tournage est difficile. Teinté d’un langage grossier et d’une improvisation constante de la part de ses acteurs, Scorsese semble avec film, presque délivrer son testament, le ton monochrome se prêtant d’ailleurs très bien à cet exercice funèbre. Mais à l’arrivée, un seul constat : 35 ans après, Raging Bull resplendit de mille feux et impressionne par sa virtuosité, voyant plan iconique et répliques cultes s’enchainer à la vitesse d’un jab et nous frapper avec la force d’un uppercut. Mordant, détonnant, original, et terriblement attirant, cette fresque quasi contemporaine de la jeunesse de Scorsese vaut assurément le détour et ne fait que confirmer le sans-faute entrepris par l’Institut Lumière, qui a décidément muri le choix de sa sélection.

Retrospective Martin Scorsese: Taxi Driver, critique du film

Le scénario signé par Paul Schrader (qui travaillait à l’époque comme journaliste freelance au Times et n’avait jusque-là écrit qu’un scénario, celui de The Yakuza) est inspiré par l’attentat commis par Arthur Bremer à l’encontre du candidat à la présidentielle George Wallace en mai 1972.r

Synopsis : Depuis son retour du Vietnam, le vétéran Travis Bickle est devenu quelqu’un d’asocial. Depuis le taxi qu’il conduit chaque nuit, il vocifère sa haine envers le monde. Il pense trouver, en la personne de la très prude Betsy, la relation qui changera sa vie, mais après s’être fait rejeter par elle, Travis va essayer de trouver la rédemption dans la violence.

La rédemption par la violence

Un drame qu’il a mêlé à des éléments autobiographiques, puisque lui-même s’était mis à écumer les cinémas porno de sa ville et à se passionner pour les armes à feu après une rupture amoureuse. Acheté par la Columbia, le projet s’est d’abord vu proposé à Robert Mulligan (le réalisateur du chef d’œuvre Du silence et des ombres), puis à Brian De Palma. C’est ce dernier qui a remis le script à son ami Martin Scorsese. Schrader ayant été impressionné par le réalisme de Mean Streets (1973), le proposa aux producteurs Michael et Julia Phillips, qui eux-mêmes venaient de rencontrer le succès grâce à L’Arnaque (George Roy Hill, 1973). L’Oscar obtenu par Robert De Niro en 1974 pour Le Parrain 2 et le succès de Scorsese avec Alice n’est plus ici, les convainquirent de reformer le duo. Comme à son habitude, Scorsese déplaça le récit à New-York, ville dont le taux de criminalité était alors le plus élevé du pays, afin de faciliter le tournage qui se devait d’être rapide et peu coûteux.

Ce contexte urbain et violent était parfaitement approprié pour que le personnage de Travis Bickle puisse exprimer sa haine envers une société en perte de repères, que son travail nocturne lui permet d’observer de plus près, et que le travail du chef opérateur Michael Chapman transpose magnifiquement à l’écran. Outre la mise en scène et la qualité des images, la charge dramatique du parcours qui va suivre passe également par la beauté de la bande originale signée par Bernard Herrmann qui, pour une de ses dernières compositions, assure au film une ambiance aux inspirations de blues. Travis, tout juste revenu de la guerre du Vietnam, est un homme extrêmement solitaire, incapable d’exprimer ce qu’il ressent autrement que dans un journal intime, servant de voix-off nous faisant partager son regard désabusé sur la déchéance du monde qui l’entoure (il dit attendre qu’une « pluie vienne laver les rues de toute cette racaille »). Le malaise qu’il ressent lorsqu’il discute avec ses collègues est le premier signe de son caractère profondément antisocial, assorti d’une certaine xénophobie. En cela, il incarne la désillusion ressentie par la génération d’après-guerre envers leurs utopies brisées et le traumatisme d’une guerre les transformant en charnier humain (un sentiment déjà un cœur du court-métrage The Big Shave qui fit connaitre Scorcese) qui leur fit brutalement perdre leur innocence et leur confiance envers les institutions, voire leur sens moral.
Son discours haineux, résolument raciste et homophobe, fait de lui un être à priori détestable, mais que l’on comprend pourtant être en quête d’un lien affectif. Malgré qu’il tente de s’isoler, que ce soit dans son taxi ou dans son appartement, il va chercher à se sociabiliser en allant au-devant de Betsy, une femme qu’il perçoit comme l’incarnation de la pureté qu’il tente de retrouver. En tant que militante politiquement engagée et socialement intégrée, Betsy apparaît comme le parfait contraire à son asociabilité et donc sa chance de réinsertion. Mais l’extrême maladresse de Travis, qui s’exprime en particulier lorsqu’il l’emmène au cinéma sans réaliser le contenu pornographique du film projeté, fait de lui un être résolument  pathétique.
Après s’être fait rejeté par Betsy, Travis concentre son affection sur Iris, une prostituée adolescente interprétée par la toute jeune Jodie Foster (âgée alors d’une douzaine d’années). On peut lire dans l’envie de la protéger un sentiment d’identification envers elle, assimilant sa contrainte de se « vendre » à la façon dont son espace personnel qu’est le taxi est bafoué par des clients qu’il juge impurs. Après avoir gentiment distillé ses conseils, dans un rôle paternel, Travis va radicalement changer de méthode et basculer dans la violence brute. L’élément qui va le mener à ce point de non-retour est une conversation avec un client (interprété par Martin Scorsese lui-même) lui avouant qu’il va tuer sa femme infidèle. C’est après cela qu’il va se faire une coupe de mohawk, comme dans les Forces Spéciales au Vietnam, démontrant ainsi l’influence qu’a eu son expérience militaire sur sa schizophrénie latente. Puis, il tentera d’abord d’assassiner le sénateur Palatine, qu’il juge comme responsable à l’inaccessibilité de Betsy, avant de changer de cible puisque, à défaut de « nettoyer » la ville, il va faire de la liberté d’Iris sa croisade personnelle.

La tuerie finale, qui ne fera « que » deux victimes (Sport, le proxénète d’Iris, et le tenancier de l’hôtel de passes), apparaît d’abord comme un suicide, appuyé par le geste qu’adresse Travis aux policiers arrivant sur la scène du crime. Pourtant, la conclusion nous apprend que Travis, malgré ses cicatrices, a survécu et est à présent considéré comme un héros. D’abord américain moyen désocialisé par la solitude urbaine, Travis s’est donc transformé en tueur déséquilibré pour finalement réapparaître comme un être enfin socialement intégré et dont les relations devenues saines avec Betsy indiquent un esprit serein. Il est impossible alors de ne pas voir dans cet anti-héros scorsesien une figure purement christique dont on ignore pourtant si les pulsions et le besoin de reconnaissance ne le pousseront pas à exploser de nouveau.

Même si la morale de cette conclusion reste controversée, faisant osciller l’interprétation du double meurtre entre coup de folie autodestructeur d’un psychopathe et acte de rédemption d’un héros de l’autodéfense (n’oublions que la mode du vigilente movie venait d’émerger deux ans plus tôt avec la sortie de Un justicier dans la ville), Taxi Driver restera comme un film qui aura parfaitement su nous faire suivre un parcours psychologique menant vers l’irréparable. En créant un personnage de vétéran du Vietnam aussi bouleversé que Travis Bickle, Schrader et Scorsese ont parfaitement témoigné de la façon dont l’utopie de changer le monde qui animait les premiers films du Nouvel Hollywood a laissé place à une profonde frustration. Elle ne peut plus s’exprimer qu’à travers le désœuvrement et la violence, retrouvant ainsi le sentiment de dégoût envers l’humanité qui faisait l’ingrédient de base du film noir trente ans plus tôt.

Taxi Driver : Bande-annonce

Taxi Driver : Fiche Technique

Réalisation: Martin Scorcese
Scénario: Paul Schrader
Interprétation: Robert De Niro (Travis), Cybill Shepherd (Betsy), Jodie Foster (Iris), Harvey Keitel (Sport)…
Image: Michael Chapman
Décors: Herbert F. Mulligan
Costumes: Ruth Morley
Montage: Thelma Schoonmaker, Marcia Lucas
Musique: Bernard Herrmann
Producteur(s): Michael et Julia Phillips
Production: Columbia
Budget: 1,3 millions de $
Récompenses: Palme d’Or 1976
Genre: Drame, Thriller
Durée: 1h55

États-Unis – 1976

Rectify: Critique de la série événement de Sundance Channel

Requiem pour une innocence

L’épineuse question de la culpabilité

Nous pouvons facilement pointer du doigt les États Unis d’Amérique pour certaine de leurs traditions solidement ancrées dans leur société grâce à des lois qui paraissent aussi archaïques qu’absurdes aujourd’hui ; du moins c’est notre point de vu outre atlantique. Du tristement fameux deuxième amendement à une peine de mort toujours en vigueur, l’Amérique fournit à ses scénaristes bon nombres d’arguments pour monter au créneau. Mais il faut leur reconnaître que le triste théâtre pénitencier alimente nombre des meilleurs shows ces dernières années. On pense à Oz, un des premiers chocs d’HBO, ou évidemment Orange is the new black LA série de Netflix, car l’univers carcéral obsède, jongle avec nos désirs de répression, teste notre humanité.

Et oui, dans un pays où la vie peut être prise légalement, il vaut mieux pouvoir s’asseoir sur certaine certitudes, et Henry Fonda ne peut pas compter parmi les jurés à chaque fois. Nos examens de conscience exaltent nos doutes lorsque l’on s’immerge derrière les barreaux : est-il coupable ? Quand bien même il le serait, mérite t-il vraiment cela ? L’innocence condamnée permet la mise en place d’une dramaturgie poignante, le cinéma des années 90 en témoigne avec des films comme La ligne verte ou Les évadés qui ont profondément marqué les esprits. Aujourd’hui, et sur ce même sujet, c’est la discrète SundanceTV qui nous offre un des meilleurs shows des années 2010 : Rectify.

Daniel Holden, dans le couloir de la mort depuis 19 ans.

Diffusée depuis 2013, Rectify suit la réinsertion de Daniel (Aden Young) depuis que sa sœur, Amantha (Abigail Spencer, Suits) l’a fait sortir de prison. Condamné à l’âge de 18 ans pour le viol et le meurtre de sa petite amie, Daniel ne reverra le ciel que 20 ans plus tard. Cloîtré dans sa cellule, il arrête d’exister, et conduit sa vie sur un axe qui ne se mesure plus en jours, en mois, ou en années ; se contentant de cette anti-chambre funèbre comme univers entier. Seulement des analyses ADN viennent secouer le dossier, et Jon le nouvel avocat obtient sa libération, subitement, froidement, Daniel est dehors.

Alternant flash-back carcéraux et présence absente dans les rues de Paulie, (Alabama) on observe Daniel se noyer dans la réalité et dans ses souvenirs. Comment y faire face ? Deux décennies plus tard rien a changé, la famille de la petite Hanna Been est toujours là, errante ; la population abhorre le nom salit des Holden, ceux qui ont condamné Daniel ont bâtit leur carrière sur l’affaire et rôdent de nouveau dans les parages. Deux décennies plus tard tout a changé pourtant, le père de Daniel est mort, sa mère s’est remariée, agrandissant considérablement la famille. Puisque Daniel Holden a dorénavant un demi-frère (Jared), et doit faire face au fils de son beau père Teddy qui a pris sa place dans le cœur de sa mère et dans l’entreprise de son défunt paternel. Sans compter l’inévitable bouleversement sociétal, où tout ce que connaissait Daniel est désuet, où tout est à réapprendre.

Le désir de vivre est il inné ?

Outre l’affaire juridique qui passionne, c’est bel et bien sur la réinsertion de Daniel que se concentre la série. Nul ne peut concevoir ce que le couloir de la mort peut infliger, comment imaginer ne pas vivre consciemment pendant 19 ans ? Ne rien faire, ne rien devenir, assis, debout, allongé, heure après heure. Mais du jour au lendemain, Daniel est libre de tout, libre des choses les plus simples qui ne semblent même pas exister à nos yeux. Son retour évidement fantasmé ne peut que frustrer son entourage ; les plaies au goût lacrymal sont réouvertes. Étrange pour tout le monde, coupable pour beaucoup, intriguant pour certain, Daniel ne laisse personne indifférent.

Notamment Tawney (Adelaide Clemens), la femme de Teddy, sublime et diaphane dans le style Virgin Suicide (Sosie officiel de Kirsten Dunst ?), profondément croyante, c’est elle qui tisse le lien le plus réel avec Daniel. Le conduisant même à trouver Dieu, jouant les Jean le Baptiste, Tawney convainc Daniel de se faire baptiser. Curieusement ce dernier accepte, cherchant à tout prix une voie, une raison. C’est une des solutions que l’ancien détenu va expérimenter pour contrer ses réminiscences et le flou qui l’entoure. Car perdu est un euphémisme pour Daniel, impossible pour lui de se situer dans un champ temporel, spatial ou émotionnel, il est trop endommagé. Pourra t-il vivre normalement un jour ? En a-t-il seulement envie ? Daniel est désespérément impénétrable. Parfois ses sens prennent sauvagement le dessus, Freud nous dirait sûrement que son surmoi a disjoncté, que les restes s’affrontent confusément dans un corps où le comportement social a déserté. Il est déchirant de constater à quel point les séquelles semblent profondes, que la sentence est irréversible ; et surtout l’impuissance de tout le monde envers cet homme qui a perdu ses instincts. Daniel n’a rien acquit ou presque pendant 20 ans, si ce n’est une philosophie tristement conditionnée par son confinement et une certaine culture littéraire. Le reste n’existe pas, retour a l’inné, mais cela ne semble pas suffisant pour lui faire comprendre les enjeux de son retour à la vie. Daniel n’est tout simplement plus capable. Une libération à l’aspect de renaissance mais au parfum de condamnation.

Un doute

Le manichéisme s’efface rapidement, et dans la grande tradition des antihéros, Daniel revêt le costume de celui qui dérange, qui, ici, rend les gens malheureux. Comment réagir face à quelqu’un qui a été coupable pendant 20 ans d’un crime odieux ? Plutôt mal. Et le comportement de Daniel ne fait rien pour dissiper les convictions.

Le doute est corrosif, sur un sujet aussi grave il abîme bien des choses dans l’entourage de Daniel. D’autant plus que ce dernier est sous le joug d’un nouveau procès, son absolution juridique n’est que temporaire, ceux qui l’ont condamné à l’époque reviennent à l’attaque, brandissant les aveux de Daniel. Car après tout il y a eu une erreur judiciaire : la condamnation d’un innocent ou la libération d’un coupable. En attendant Daniel n’est plus responsable même si pour la plupart il devrait encore attendre la mort dans sa cellule. Sa sœur dont la beauté détonne sur la laideur ambiante flanche face à son frère qui se laisse guider par le néant, et meurtrir par la population. Mais comme la plupart, elle finit par être contaminée par un doute que Daniel n’a rien fait pour empêcher, et par dessus cette sensation de lutter dans le vide c’est l’amertume de s’être trompée de combat qui l’envahit.

Rectify, incontournable

Après 3 saisons, Rectify est dans la catégorie des séries à ne pas manquer, tant tout y est juste. Outre le propos captivant et actuel, il faut noter l’interprétation remarquable d’Aden Young (Qui à l’instar d’un Michael Sheen, Masters of Sex, ou de Matthew Rhys, The Americans, sont incompréhensiblement boudés par les Emmy) parfaitement entouré par le reste du casting. Si la mise en scène n’est pas toujours le point fort des séries, elle l’est indéniablement ici: minutieuse, froide et esthétique. Photographie magnifique, bande son envoutante, les qualificatifs s’accumulent au point de disperser les quelques trous d’air que peut parfois connaitre la série ; des absences toujours gommés par l’épisode suivant. Une série élégante, violente et dérangeante sur un homme coupable de ne pas l’être (même si…) où s’affronte tous les démons d’une vie tuée dans l’oeuf. Incontournable en somme.

Synopsis: Après 19 années passées en prison pour viol et meurtre, Daniel Holden est finalement disculpé grâce à des analyses ADN. De retour dans sa ville natale, cet homme, qui n’avait que 18 ans lorsqu’il avait été emprisonné et condamné à mort, tente de se reconstruire une nouvelle vie. Pas évident quand ton entourage te considère toujours comme un criminel et qu’on a passé ces dernières années à attendre la mort !

Rectify: Fiche technique

Création: Ray McKinnon
Direction artistique: Drew Monahan
Distribution: Aden Young, Abigail Spencer, J. Smith Cameron, Adelaide Clemens, Clayde Crawford, Luke Kirby
Décors: Kristie Suffield , Amy Mc Gary
Musique: Gabriel Mann
Costume: Carom Cutshall, Ann Crabtree
Photographie: Paul M. Sommers, Patrick Cady
Production: Don Kurt
Société de Distribution: Sundance Channel
Durée: 42 min
Saisons: 3 (renouvelée)

45 ans, un film d’Andrew Haigh: Critique

Découvert il y a trois ans grâce à son très beau (quoiqu’un peu trop bavard) Week-end, Andrew Haigh revient en confirmant son talent pour capter les troubles affectifs au sein d’un couple. Mais la qualité du réalisateur est surtout d’avoir su se détourner du public de souche auquel le limitait cette histoire d’un couple de jeunes londoniens homosexuels en se concentrant cette fois sur deux personnages âgées vivant dans la campagne anglaise.

Synopsis : Un couple de britanniques septuagénaires va fêter ses 45 ans de mariage à la fin de la semaine. Mais l’équilibre du couple se retrouve compris par une simple lettre qui apprend au mari que le corps de son premier amour a été retrouvé 50 ans après sa disparition.

Le deuil et la jalousie, les aimants contraires fatals à l’amour

Une appréhension à priori contradictoire de la notion de couple mais à laquelle il donne une approche similaire en termes de reproduction naturaliste de l’intimité. Avant d’être un film, 45 ans était une courte nouvelle de David Constantine intitulée In Another Country. Pour l’adapter en un scénario de long-métrage, Andrew Haigh a évidemment dû développer le récit mais aussi faire deux ajustements : d’une part décaler l’histoire des années 90 à nos jours, et, d’autre part, rajeunir de 10 ans les personnages de Kate et Geoff. Deux détails qui peuvent sembler anodins mais qui prennent une importance cinégénique capitale. La contemporanéité du contexte ne se ressent pas dans les décors ruraux mais elle permet de placer les événements, situés 50 ans plus tôt dans la nouvelle, dans l’esprit de liberté des sixties et non plus pendant la seconde guerre mondiale.  Quant à l’âge des personnages, il a pu permettre de réunir deux des derniers grands acteurs britanniques de leur génération, Charlotte Rampling et Tom Courtenay, et de mettre en scène ce qui sera peut-être la dernière étincelle érotique du couple (dans une scène de sexe qui, convenons-en, aurait été plus gênante entre Mickael Caine et Maggie Smith !).

Alors que l’on n’avait plus revu Tom Courtenay dans un grand rôle depuis quelques années, Charlotte Rampling est une actrice incontournable aussi bien en Europe (elle est notamment présente dans la plupart des derniers films de François Ozon) qu’aux Etats-Unis (on l’a récemment vue dans la dernière saison de la série Dexter). Et pour cause, celle qui, il y a 40 ans, avait participé au scandale de Portier de Nuit, continue à ne pas avoir froid aux yeux puisqu’elle fait partie de ces rares actrices, et surtout de son âge, à accepter d’être filmées de près au naturel (en France, seule Catherine Deneuve joue encore le jeu). Or, ce sont justement les nombreux gros plans sur les visages de Kate et Geoff qui réussissent le mieux à capter leurs émotions. Rien d’étonnant alors que les deux acteurs aient été félicités par le jury berlinois qui leur a remis à chacun l’Ours d’Or de la meilleure interprétation. Une mise en scène qui met en valeur le talent de son casting donc, mais aussi qui se calque à la structure du scénario. La narration est à l’image de l’idée que le film donne du couple : une mécanique routinière. Se déroulant sur six jours, le récit se retrouve chapitré en autant de parties d’une durée similaire. Certaines scènes se répondent d’un jour à l’autre, à commencer par la promenade matinale du chien, appuyant bien la façon dont le quotidien des personnages est réglé comme une horloge. Mais justement – car sinon le film serait insupportable – la mécanique va se briser. A partir d’un événement qui aurait pu être sans suite, la réception d’une lettre, une crise va peu à peu émerger au sein du couple, à la façon d’une bombe qui avait besoin de la première étincelle pour exploser, que se soit pour réveiller une flamme passionnelle éteinte ou faire exploser le ciment relationnel du ménage.

Par les dialogues, les actions et enfin les sentiments, les conséquences de ce courrier vont, en quelques jours, faire remonter tous les maux cachés de cet amour qui, de l’extérieur, semblait insubmersible. Le rappel à Geoff d’un amour passé va le plonger dans une nostalgie à laquelle Kate ne pourra réagir autrement que par une certaine curiosité puis une profonde jalousie. Tous deux tourmentés par ce souvenir et devant l’émergence d’une fête célébrant leur union, les deux personnages vont devoir aller de l’avant malgré la résurgence d’une mélancolie qui vient briser les idéaux romantiques sur lesquels reposent encore leur relation. Cette femme qui n’existe plus apparaît dès lors comme un fantôme qui viendrait remettre en question tous les fondements de leur couple et leurs choix de vie, et en particulier celui de ne pas avoir eu d’enfant. La conclusion du film est elle aussi une modification que le réalisateur a opérée vis-à-vis du matériau d’origine. Dans la nouvelle, le couple finissait par se séparer. Ici, l’anniversaire de mariage se termine par une scène de danse puis par un gros plan sur le visage, les yeux emplis de larmes, de Charlotte Rampling. Une fin ouverte qui donne au spectateur l’occasion de faire jouer son imagination et de se mettre à la place des protagonistes pour tenter de savoir si le passé peut ou non briser l’avenir de ce couple.

Grâce à une mise en scène qui réussit tout à la fois à capter l’évolution émotionnelle du couple et les nuances que les deux prestigieux interprètes lui apportent, 45 ans est une chronique amoureuse sur le poids que les choix, les regrets et les souvenirs que l’on a tous au fond de soi, peuvent avoir sur un couple.

45 ans  : Bande annonce (VO)

45 ans : Fiche technique

Titre original : 45 years
Réalisateur : Andrew Haigh
Scénario : Andrew Haigh
Interprétation : Charlotte Rampling (Kate Mercer), Tom Courtenay (Geoff Mercer), Geraldine James (Lena), Dolly Wells (Charlotte), David Sibley (George), Sam Alexander (Chris le facteur), Richard Cunningham (M. Watkins)…
Musique : Lol Crawley
Photographie : Lol Crawley
Montage : Jonathan Alberts
Décoration: Sarah Finley
Producteurs : Tristan Goligher
Maisons de production : The Bureau Sales
Distribution (France) : Ad Vitam
Récompenses : 2 Ours d’Argent du Meilleur acteur et de la Meilleure actrice pour Tom Courtenay et Charlotte Rampling à la Berlinale 2015 + Prix coup de cœur au Festival du Film Britannique de Dinard 2015
Genre : Drame
Durée :  95 min.
Date de sortie : 27 janvier 2016

Grande-Bretagne – 2015