Dire que l’on redoutait Blade Runner 2049 tenait du plus pur euphémisme tant son aîné avait jadis ébranlé le milieu de la science-fiction. Et, pourtant, passé le générique, un seul constat : Denis Villeneuve a réussi son pari, faisant de son film une splendeur visuelle entrecoupée de questionnements existentiels & politiques lancinants.
Pari impossible, attentes démesurées, pression insoutenable : ça n’est pas pour rien que Blade Runner 2049 convoquait déjà tous les superlatifs, et ce avant même sa sortie. Puisque, outre de marquer l’énième preuve qu’Hollywood aime à se complaire dans l’update de ses fleurons de la SF (Robocop, Total Recall), pour des résultats plus ou moins dispensables, la résurgence de Blade Runner amenait avec elle une question : comment créer une continuité à une œuvre ayant déjà tant apporté ? Il était là le défi. Car pour beaucoup, le nom Blade Runner renvoie à cette image nauséabonde des studios dans lesquels les cols blancs auront empêché Ridley Scott d’apposer sa vision à une œuvre renvoyant à un futur purulent et inquiétant mais tout à fait réel. Pour d’autres, ce nom fait écho à cette œuvre visionnaire dépeignant un Los Angeles aux airs de melting pot d’influences, dont auraient surgi des caniveaux encrassés par la pollution, les prémices du cyberpunk. Un héritage colossal donc et qu’on se le dise effrayant. Mais dans le cas de Denis Villeneuve, jamais en reste pour jouer son numéro de démiurge, l’effroi s’est mué en stimulus, en moteur ; quitte à faire de ce pari insensé une réussite sur tous les points. Car la plus belle idée tissée dans cette relecture (et pas suite) de l’univers de Philip K Dick, c’est bien de voir Villeneuve s’approprier l’héritage du film initial et oser le mélanger à un style déjà rompu au numéro de funambule : le sien.
Blade Runner 2049 : film d’auteur ou vraie suite ?
Et ce qui prime chez lui, c’est bien la modestie. On en avait déjà eu un aperçu quand, affairé sur le tournage, il osait dire avoir fait le deuil du succès du film. Constat de faiblesse ? Complète omniscience face à des fans pouvant développer des réactions épidermiques ? Peu importe. Toujours est-il que Villeneuve a tenu bon ; quitte à imposer son style et mieux encore ses intentions. Et quoi de mieux pour cela que de démarrer avec le symbole par lequel l’original pourrait se voir résumer ; l’œil. Déjà dans le premier film, ou la bande à Roy Batty cherchait un moyen de subsister malgré leur péremption imminente, l’œil était au cœur des débats. Après tout, il est le miroir de l’âme comme disent certains et c’était par eux qu’Harrison Ford pouvait deviner s’il avait affaire à un Repliquant ou un banal être humain. Un œil donc, mais différent du premier. Car, si celui de 1982 était zébré de flammes et de lumière, l’œil de 2017 est d’un blanc immaculé. Comme une allusion au début du film de 1982 ? Possible. Comme la preuve que Villeneuve donne de sa personne et pose « son regard » (forcément différent) sur le mythe ? Assurément. Et par regard, on lui préférerait presque le terme d’écho car le film a la bonne idée de reprendre les pistes laissées par Scott et les pousser en fonction du ressenti du Québécois. Et dans un sens, c’est logique. Le film est passé de main en main, d’une génération à l’autre, quitte à inspirer pléthore de fans et mieux encore de cinéastes. Ça a donc quelque chose de grisant de voir ce constat dans la première phrase du film que prononcera K (bluffant Ryan Gosling) ; qui en menant son enquête « s’excuse de s’introduire » chez une personne. Un peu comme Villeneuve qui semble déjà s’excuser de son intrusion dans la « franchise » et d’amener sa vision. Pourquoi ? Car celle-ci diverge de celle de Scott. Tout simplement. Chez le Britannique, on causait volontiers âme, conscience, humanité, le tout noyé dans une Los Angeles suffocante. Coté canadien, Los Angeles est toujours aussi inhospitalière mais l’univers voit l’arrivée de nouveaux thèmes, de nouvelles idées, lesquelles une fois auditionnées donnent davantage l’impression de voir un film de Villeneuve qu’une suite (aussi bonne soit-elle). En ça, le film déjà intriguant, devient passionnant. Suffisamment en tout cas pour nous absorber pendant 2h30 dans une atmosphère où respire encore le spleen, la désillusion et les affres d’un futur certes impossible mais paradoxalement tangible.
Plus qu’un hommage, Blade Runner 2049 est un écho au film de 1982
Puisque oui, le film ne perd en rien de sa portée et de son charme malgré le changement de bord. Mieux encore, il s’en retrouve sublimé. Que ça soit le versant politique ou existentiel qui découle de l’intrigue, les réflexions sous-jacentes à la technologie, la création & la mémoire qu’il développe, et le soin qu’il a à les lier avec des imageries très « villeneuviennes » (le tunnel de Sicario, le coté minéral de Premier Contact), le rendu sidère par sa maîtrise du fond. Côté forme, même rengaine. Ne lésinant pas sur les moyens, Villeneuve peut donner corps à son fantasme de cinéphile et construire un pont entre la vision de Scott et la sienne. Résultat, on retrouve toujours avec plaisir cette Los Angeles muée en mégapole grouillante, plongée dans une nuit éternelle, constamment balayée par la pluie ou la neige, traversée par des engins volants, quadrillée de publicités luminescentes & d’hologrammes géants. Mais les décors n’ont pas qu’une vocation picturale chez Villeneuve. Ils servent un propos, et dans la langueur que certains trouvent au film, on serait tenté d’y voir un certain sens ; le long-métrage passant tantôt de pur trip formaliste à une quête sur soi en passant par une recherche de l’intériorité ou du « moi » profond. Une double approche donc, hybride. En ce sens, trouver des décors qui rappellent autant Scott que Villeneuve tient du génie (une décharge qui rappellerait tout le nihilisme de Cartel ; l’antre du magnat Wallace (terrifiant Jared Leto) baigné de reflets dorés, ou le décor orangé et uni de la tanière d’Harrison Ford) ; les personnages féminins forts de Villeneuve (puissantes Ana de Armas et Sylvia Hoeks) … Tout concourt finalement pour donner au film une forme faisant écho (toujours l’écho) au fond, comme on en voit désormais trop peu. Et fatalement, à la fin, on se retrouve avec un anti-blockbuster (ou tout du moins un blockbuster introspectif, profond, rare, maîtrisé & halluciné qui met à l’amende 95% de ses pairs) dont on aimerait bien rêver à la place de moutons électriques.
Évitant l’écueil de la simple suite sans idée, Blade Runner 2049 doit beaucoup à son auteur qui, en préférant raconter sa version qu’une énième suite, tisse une histoire magnifiant la richesse déjà insondable de l’univers de Philip K Dick. De quoi le hisser comme l’un des films les plus virtuoses, gargantuesques et sidérants de l’année. Chef d’œuvre !
Blade Runner 2049 : Bande-annonce
Synopsis : À Los Angeles, en 2049, l’officier K du LAPD, un blade runner, mène une enquête qui l’oriente vers Rick Deckard, disparu depuis trente ans.
Blade Runner 2049 : Fiche Technique
Réalisation : Denis Villeneuve
Scénario : Hampton Fancher et Michael Green, sur une idée d’Hampton Fancher et Ridley Scott, d’après les personnages créés par Philip K. Dick
Casting : Ryan Gosling (officier K du LAPD), Harrison Ford (Rick Deckard), Ana de Armas (Joi), Sylvia Hoeks (Luv), Robin Wright (lieutenant Joshi), Jared Leto (Neander Wallace, un fabricant de réplicants), David Bautista (Sapper), Mackenzie Davis (Mariette), Edward James Olmos (Gaff), Carla Juri
Décors : Dennis Gassner
Costumes : Renée April
Photographie : Roger Deakins
Musique : Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch
Production : Andrew Kosove, Broderick Johnson, Ridley Scott, Bud Yorkin et Cynthia Sikes Yorkin
Sociétés de production : Alcon Entertainment, Scott Free Productions, 16:14 Entertainment, Thunderbird Films et Torridon Films
Sociétés de distribution : Warner Bros, Sony Pictures Releasing France
Budget : 185 millions de dollars
Langue originale : anglais
Genre : science-fiction
Durée : 163 minutes
Dates de sortie : 4 Octobre 2017
États-Unis – 2017
TF1 et ses séries, ce n’est pas encore ça en ce qui concerne l’originalité et la prise de risques. Pour beaucoup, TF1 reste la chaîne qui diffuse Camping Paradis et Joséphine, Ange Gardien. Pourtant, depuis quelques années, la première chaîne tente de s’ouvrir à des projets plus audacieux, comme le fait par exemple (pour rester à ce qui se fait en France) Canal + (
Il suffit juste de lire le synopsis pour comprendre ce qui a intéressé Soderbergh dans le projet. Hormis l’évidence qu’il réalise un peu son Ocean’s Eleven version redneck, on constate que le film brasse un bon nombre de thématiques qui lui sont chères. L’étude des classes sociales dans une Amérique déphasée, des personnages en quête d’évasion de leur quotidien, etc. Plus qu’un divertissement haut de gamme sous sa forme de « heist movie » déluré, Logan Lucky est avant tout une satire sociale grinçante et diablement efficace. Jouant la carte de l’ironie à tout les niveaux, symbolisée même à travers le titre qui souligne le caractère chanceux de la famille Logan alors qu’ils sont, selon les superstitions du plus jeune frère, maudits, Soderbergh brosse un portrait au vitriol d’une Amérique rongée par l’hypocrisie et la pauvreté. L’argent vient des institutions, des religions fiduciaires imposées à un peuple abruti par la publicité qui ne s’impose qu’en consommateur et acheteur de sa propre déchéance. Le réalisateur joue d’ailleurs habilement du placement de produits pour mettre ses personnages en position de victime de la société de consommation mais par extension venir aussi piéger son spectateur en le mettant face à son propre besoin de consommer. Il ré-interroge intelligemment le rêve américain qui s’impose plus que jamais comme une promesse de capitalisme et montre au final sa réussite, qui se fait au détriment de ceux destinés à se faire exploiter.
Tout n’est donc pas parfait et l’ensemble se montre nettement prévisible dans les mécaniques de son scénario, reprenant même à l’identique la formule déjà vu dans un Ocean’s Eleven et donc on attend assez vite les limites de l’entreprise. Mais Logan Lucky peut quand même compter sur un casting impeccable avec des seconds rôles solides et des caméos plutôt sympathiques. On regrettera juste que l’excellente Riley Keough ne soit pas plus mise en avant. Par contre le trio principal formé par Channing Tatum, qui n’est jamais aussi doué que lorsqu’il travaille avec Soderbergh, Adam Driver et Daniel Craig est excellent. Craig offre d’ailleurs une performance à contre-emploi savoureuse et dévoile un talent comique insoupçonné qui en fera incontestablement l’attraction du film. Mais avec son attitude de Droopy et son naturel sidérant, Adam Driver est aussi un atout de poids et crée souvent l’hilarité arrivant par la même occasion à voler pas mal de scènes à ses comparses. Soderbergh est lui aussi plutôt inspiré dans sa mise en scène, montrant qu’il est toujours un esthète hors pair en enchaînant les plans brillamment élaborés mais pourtant impressionnants de simplicité. Le réalisateur à un œil particulier lorsqu’il s’agit de filmer les gestes du quotidien et arrive souvent à les magnifier comme personne. Soutenu par son montage dynamique, même s’il ralentit un peu trop la cadence dans le dernier tiers, et sa photographie léchée, le film s’appuie aussi sur des musiques intradiégétiques plaisantes à l’oreille mais qui soulignent aussi que Logan Lucky est un long métrage astucieusement pensé et qui ne laisse rien de côté.
l’actrice fétiche de Xavier Dolan, que l’on aurait aimé voir un peu plus. Puis Eye Haidara, que les réalisateurs font découvrir au grand public qui ne restera pas insensible face à ce caractère bien trempé dans le rôle de l’assistante de Max (Bacri). Les plus jeunes et les petits nouveaux du cinéma français comme William Lebghil ou Kévin Azaïs rythment les gags de cette fine équipe souvent au bord de l’explosion. La scène d’éclatement, elle ressemble d’ailleurs de près à celle mythique déjà réalisée dans Nos Jours Heureux.


En 2012, Michael Haneke était devenu le cinéaste européen le plus accompli internationalement. Palme d’Or, Oscar du Meilleur Film en langue étrangère, BAFTA et Golden Globe pour Amour, le réalisateur autrichien obtenait à 70 ans la consécration de toute une profession en même temps qu’il plaçait le couple Jean-Louis-Trintignant/Emmanuelle Riva dans l’un des récits les plus émouvants du septième art. Pendant ces cinq ans, Michael Haneke s’est concentré sur la mise en scène de son second opéra (Così fan tutte de Mozart, présenté au Teatro Real de Madrid), en même temps qu’il préparait son douzième long métrage, Flashmob, ce qui devait être un état des lieux actuel sur les rapports entre réseaux sociaux et réalité. On attendait Michael Haneke sur la Croisette pour l’édition 2015 mais après un an de gestation, une pré-production compliquée et l’absence d’une actrice pour son personnage principal, le film est annulé. Il lui faudra deux ans de plus pour mettre sur pied ce Happy End, tourné dans le Nord-Pas-de-Calais, qui dresse un portrait d’une famille bourgeoise actuelle confrontée à la problématique des migrants. Casting de taille pour le retour du maestro autrichien puisqu’il retrouve sa muse Isabelle Huppert et le doyen Jean-Louis Trintignant, en même temps qu’il accueille Matthieu Kassovitz et l’anglais Toby Jones. La soixante-dixième édition du Festival de Cannes s’apprêtait à accueillir une nouvelle fois l’un des rares réalisateurs à avoir obtenu par deux fois la Palme d’Or, et la possibilité de le voir repartir avec une troisième récompense suprême. Mais à l’instar des cinéastes habitués présents cette année-là (Todd Haynes, Michel Hazanavicius,
L’ouverture de Happy End se fait par le prisme d’un format contemporain. Il s’agit d’une vidéo enregistrée sur le téléphone de Eve Laurent, la benjamine de cette famille. Froide et figée, la séquence est étirée jusqu’à ce que l’on devine le drame qui se déroule sous nos yeux, et nous explique grossièrement le point de départ de la crise qui va frapper cette famille bourgeoise. A l’instar de Caché, Michael Haneke interroge notre nouveau rapport aux images et nos comportements en lien avec ces nouvelles technologies. Du haut de ses 75 ans, le cinéaste semble bien décider à montrer son mépris pour ces nouvelles images, consternantes de banalité de son propre aveu, dans un élan limite réactionnaire. Happy End pourrait être un film qui condense toutes les critiques de l’autrichien, de la récession du sens des images à la crise des réfugiés en passant par le mépris d’une caste obnubilée par ses petits problèmes mais le cinéaste ne fait qu’effleurer ces thématiques pour se concentrer sur la fin d’un monde. Bien moins anxiogène que le reste de sa filmographie, Happy End n’en reste pas moins un film froid et calculateur qui apparaît comme la somme des thématiques propres au cinéaste, soit l’éclatement d’une famille aisée et la fin de vie. Le synopsis évoque « le Monde » – référence aux migrants débarqués – mais ils seront à peine visibles à l’écran. Le rapport entre migrants et bourgeois semble moins intéresser Michael Haneke que la réaction d’une élite en proie aux bouleversements du monde. Et ce n’est pas l’humour noir manié maladroitement qui va satisfaire les amateurs du cinéaste autrichien qui peine à renouveler les intentions de son cinéma. Habitué au perfectionnisme, des cadres aux décors en passant évidemment par la direction d’acteurs, Happy End dégage une certaine lassitude de la part du cinéaste qui semble avoir expédié son film pour le présenter à temps lors du soixante-dixième anniversaire du Festival de Cannes.
Pourtant, cela ne veut pas dire qu’Happy End manque le coche et les inconditionnels du cinéaste retrouveront les thématiques récurrentes du cinéaste. Car si le réalisateur manque d’inspiration, il arrive néanmoins à nous tenir en haleine devant le destin tragique qui attend cette famille. L’ensemble du casting est toujours dirigé de main de maître et leurs interactions à l’écran permettent d’étayer avec finesse les rapports entre personnages. Signalons tout de même que Michael Haneke a tenté une connexion avec son précédent film, et dont on vous laisse l’entière surprise. Isabelle Huppert conserve son aura froide et complexe qui correspond en tout point à cette femme d’entreprise au bord du plus beau jour de sa vie mais dont le passé ne va pas tarder de l’envoyer, tandis que Matthieu Kassovitz. Ce qui marque surtout et vaut assurément le coup d’œil, c’est cette performance froide et incarnée de Jean-Louis Trintignant, qui avait mis un terme à sa retraite annoncée après Amour pour revenir une ultime fois avec Michael Haneke. Ainsi, et plus que le film lui-même, c’est Jean-Louis Trintignant qui vaut assurément le coup d’œil. Quoi de plus beau que d’offrir à cet immense acteur un adieu aux plateaux de cinéma avec cette « joyeuse fin ». Moins dérangeant et provocateur, Michael Haneke livre avec Happy End une fable épurée de toute émotion qui dresse le portrait récurrent mais toujours habile de la classe bourgeoise à l’agonie. Même s’il a été -logiquement- retenu par l’Autriche pour la représenter à la prochaine cérémonie des Oscars, Happy End reste un Haneke mineur qui, au mieux intéressera ses plus fidèles fans grâce à ses indéniables qualités de cinéaste, au pire infligera deux heures d’ennui au spectateur dont le sort de cette famille lui saura totalement indifférent. Cela fait deux films que Michael Haneke donne l’impression que l’ultime plan de ses films sera son dernier plan. A 75 ans, cette joyeuse fin l’est-elle également pour son géniteur ? Si on souhaite évidemment revoir Michael Haneke, il faut reconnaître que l’ultime plan d’Happy End serait une conclusion symbolique forte d’une filmographie remarquable et homérique.


Dans ce nouveau film, Le Château de verre, il rempile à nouveau, et pas qu’un peu, avec les enfants, car suivant l’autobiographie de Jeannette Walls que le cinéaste a adaptée, on va les retrouver à différents âges. Trois actrices vont interpréter Jeannette Walls, une enfant (Chandler Head) et une adolescente (Ella Anderson), toutes deux parfaites, puis Brie Larson, de nouveau.
Et pourtant, cet homme qui a mis ses enfants en danger, notamment par une pauvreté et une famine aux accents très dickensiens, est, dans les souvenirs de l’écrivaine, également un homme admirable et intelligent avec ses bons préceptes, énoncés à tour de bras par un Harrelson flamboyant égal à lui-même ; un homme romantique qui offre une étoile à chaque enfant en guise de cadeau de Noël (plutôt une sorte d’arnaque absolue dans le souvenir de Brian, le frère de Jeannette) et un château de verre en bois de pipeau en guise de toit ; un homme qui passe pour fort enfin quand les accès de rage avinée le conduisent à la brutalité… Destin Cretton essaie tant bien que mal de faire des allers-retours entre ces deux images de Rex Walls, l’image factuelle d’un homme détestable, un vrai monstre, et l’image idéalisée par sa petite fille favorite, sa biquette, d’un père bon et aimant malgré tout, prisonnier de ses propres démons, à qui elle trouvera même des excuses. Un exercice difficile donc que ce grand écart permanent, pour un cinéaste qui a filmé de manière plutôt académique son précédent film, States of Grace, film dont la structure par ailleurs était simple et linéaire.
Brie Larson qui porte la résilience du personnage devenu adulte est surtout remarquable quand elle est dans la colère et la révolte. Elle est beaucoup plus lisse, presque ennuyeuse, quand elle est toutes larmes dehors dans les séances de catharsis spectaculaire, peu aidée par une musique trop présente et trop sucrée, et des costumes des années 80 (où l’histoire se situe) qui l’apparentent à une héroïne de mauvais soap opera. Le personnage de la mère, campé par Naomi Watts, n’est pas assez développé (ni pour tout dire très crédible), face à celui de Rex Walls, présent dans presque toutes les scènes, alors que visiblement, ce dysfonctionnement familial majeur est à mettre au crédit autant de l’un que de l’autre. Il reste que ce film accroche par la place prépondérante laissée aux enfants, dont la grande souffrance ne semble pas être jetée en pâture pour tirer les larmes du spectateur, mais plutôt comme un quasi-documentaire, le regard de Jeannette Walls sur ses parents venant en plus saupoudrer le tout d’un discours sans doute très auto-persuasif sur le côté positif d’une telle éducation. Dans les souvenirs de Jeannette Walls repris par Cretton, il est ainsi question d’un arbre décharné sur leur nouveau « terrain vague », devant lequel Rose Mary est, comme souvent, exaltée et qu’elle s’empresse de peindre. Jeannette lui demande : « pourquoi peins-tu cet arbre en particulier ? », « It’s the struggle that gives it its beauty » lui répond-elle, ou, pour le dire vite, Jeannette Walls croit dur comme fer que ce qui ne l’a pas tuée l’a rendue plus forte…
La réalisatrice fait une sorte de cartographie sociale de la rencontre amoureuse : les banalités qu’on y échange, les mêmes anecdotes ressassées et ces gestes que l’on fait pour se donner un genre qui n’est pas le nôtre. Isabelle, la cinquantaine, ne connaît que trop bien ces us et coutumes de la rencontre amoureuse. Elle recherche le naturel qui semble échapper à son grand regret à chacun de ses partenaires. À la fin de sa soirée avec un acteur elle désespère de n’avoir paradoxalement rien dit malgré des heures à discuter. Elle enrage devant ces bourgeois qui se complaisent faussement sur leur propre domaine campagnard. Avec son ex-mari avec qui elle couche à nouveau, elle se moque d’un geste de sa part qui ne lui « ressemble pas ».