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Portrait : Ken Loach, social worker

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En obtenant sa seconde Palme d’or à 80 ans, après plus de 50 ans de carrière, le cinéaste britannique Ken Loach est un des artistes incontournables de cette année cinématographique.

« Je suis devenu le social worker du cinéma anglais »

Réalisme social

Dès ses premières réalisations, qui se feront dans le cadre des Wednesday Plays de la BBC (des « docu-dramas » à la frontière entre documentaire et fiction, diffusés sur la chaîne britannique les mercredis soirs à 21 heures), Loach développe une volonté de réalisme social. Il s’agit, pour lui, de décrire la vie quotidienne de la partie la plus pauvre de la population britannique. Très vite, ce système de réalisation aboutit à un engagement politique. Mais celui-ci n’est pas frontal : Loach ne veut pas faire de films didactiques, de grands discours pour dire ce qu’il trouve bien ou pas. Il décrit le quotidien de ses personnages, souvent animés d’une volonté farouche de sortir de la situation où ils se trouvent, et c’est cette empathie avec eux qui va entraîner l’aspect politique. Ainsi, dans un téléfilm intitulé Cathy come home, tourné en 1966, il montre la vie d’un jeune couple confronté à des difficultés de logement. La diffusion du téléfilm fera l’effet d’un vrai choc et l’objet de tout un débat médiatique sur la politique du logement, principalement à Londres. Loach avait atteint un de ses objectifs : interpeller l’opinion publique à travers le portrait de personnages du commun.

Cinéma de luttes

Progressivement, ce cinéma de réalisme social va aboutir sur la description de la lutte de personnages écrasés par un système social, politique et économique inhumain. Cela se verra d’abord à la télévision, sous forme de téléfilms ou de documentaires. L’essentiel des réalisations de Loach dans les années 70 et 80 se fera pour le petit écran, ce qui permet de trouver plus facilement des financements et de faire des films plus militants. Ainsi, en 1969, le cinéaste sortira The Big Flame, première collaboration avec l’écrivain Jim Allen, qui écrira les scénarios de Raining Stones ou Land and Freedom, entre autres. Le film est une fiction tournée comme un documentaire, sur une grève des dockers. On y trouve déjà une bonne partie de ce qui sera la thématique habituelle du cinéaste : la confiance dans le monde ouvrier, capable de se prendre en charge seul sans des instances dirigeantes inefficaces (y compris les dirigeants syndicaux, qui trahissent toujours les mouvements ouvriers), l’espoir en des lendemains où la lutte pourra reprendre et la cause progresser malgré les difficultés, etc.

Cette lutte se fait surtout contre un système social qui ne peut (ne veut?) pas assumer son rôle. Les ouvriers, les pauvres, les populations les plus faibles ne reçoivent aucune aide et se retrouvent littéralement livrés à eux-mêmes.

Mais à partir de la fin des années 70, ces combats se dirigeront essentiellement contre une personne, qui symbolise à elle seule toute l’inhumanité d’un système économico-politique qui écrase la population la plus faible : Margaret Thatcher. Par sarcasme, à la mort de la célèbre Dame de Fer, Loach proposera que l’on privatise ses coûteuses obsèques, comme elle a privatisé et déréglementé tous les secteurs économiques et sociaux du pays. Il faut dire que le cinéaste ne cesse de critiquer les désastres liés à ces privatisations, comme par exemple dans The Navigators pour le secteur ferroviaire.

C’est ce cinéma de lutte qui, surtout à partir des années 90, fera la célébrité du réalisateur avec des films comme Riff-Raff, Raining Stones ou Ladybird.

https://www.youtube.com/watch?v=4H_hA-4316Q

Portrait d’un Royaume-Uni ravagé

L’Angleterre des années 60 à 80 est clairement divisée en deux zones : le Sud, riche, conservateur, « branché », dynamique, et le Nord, pauvre, dévasté socialement, région de vieilles industries déclinantes. Loach, par ses origines aussi bien que par choix artistiques, se réfugie très vite dans le Nord. Ainsi, Kes se déroule à Barnsley, près de Sheffield (où se situera l’action de Looks and Smiles en 1981).

Ce choix n’est, bien entendu, pas innocent. Il s’agit, pour le cinéaste, de plonger vraiment au cœur d’une population victime des réformes économiques, des absences de moyens des services sociaux, de l’inhumanité d’une bureaucratie coupée des réalités, etc. Ses personnages sont des laissés-pour-compte, abandonnés de tous et obligés de se débrouiller par eux-mêmes. Ils montrent plus que tout les effets néfastes d’une idéologie qui détruit le caractère social de l’État, mais sans que Loach n’ait besoin de faire de longs discours.

L’un des exemples de cette incapacité des services sociaux est représenté par Sarah Downie, l’un des personnages principaux de My Name is Joe (1998), assistante sociale qui ne peut pas empêcher les drames. Quant à l’inhumanité de la bureaucratie, il suffit de voir l’histoire (vraie) de Ladybird, de son conflit pour garder ses enfants et cette scène, une des plus tragiques du cinéma de Loach, où Maggie se fait prendre son bébé, pour sentir toute l’injustice et la violence d’une société qui considère la pauvreté comme une tare.

Dans cette Angleterre dressée face à une partie de sa population, plusieurs institutions sont directement attaquées par le cinéaste. Dans Kes, c’est le système éducatif qui est mis sur la sellette, accusé de formater les jeunes, de vouloir les faire rentrer dans un moule commode pour les exploiter socialement, au lieu de les aider à trouver et développer leurs qualités et leur confiance en eux. Le film est construit avec beaucoup d’intelligence, la méthode de dressage du faucon par l’enfant s’opposant directement aux méthodes éducatives scolaires.

Puis, il y a Family Life, un des meilleurs films du réalisateur. Là, c’est le système médical qui est attaqué, surtout en ce qui concerne la psychiatrie. Comme dans le film précédent, Loach oppose des méthodes anciennes aux modernes, avec en toile de fond une bureaucratie qui constitue une force d’inertie empêchant toute évolution positive.

La troisième cible, c’est l’armée. Dans Looks and smiles, elle apparaît comme une solution idéale pour une jeunesse dont le seul avenir paraît être la galère et le chômage. Mais l’armée est l’alliée des gouvernements et se positionne systématiquement contre le peuple, contre les luttes sociales, cassant les espérances des peuples sous prétexte de « rétablir l’ordre ».

Internationalisation des luttes

Même si ce sont en particulier les luttes britanniques qui motivent Loach, cela ne l’empêche pas de sortir du cadre du Royaume-Uni pour montrer les combats menés ailleurs. Des films comme Bread and Roses ou Carla’s song peuvent sembler coupés du reste de la filmographie, mais si le spectateur y regarde de plus près, il verra souvent le même schéma. En effet, il s’agit souvent de montrer comment une politique inhumaine ravage la vie quotidienne du peuple, surtout de sa frange la plus pauvre et fragile. Seule la cible varie légèrement, le cinéaste visant désormais principalement les Etats-Unis, que ce soit dans sa politique intérieure (Bread and roses) ou son impérialisme à l’extérieur (Carla’s song, où le pays est accusé de soutenir, via la CIA, les groupuscules paramilitaires extrêmement violents qui sévissent en Amérique du Sud, au Nicaragua dans ce film précis).

Sur ce thème, deux films se démarquent, montrant que le réalisateur s’engage sur un terrain un peu différent. Fatherland et Hidden Agenda, tournés à la fin des années 80, ne nous font plus vivre le quotidien de personnages représentatifs d’un peuple opprimé et victime. Nous avons plutôt ici des réflexions politiques plus générales sur nos démocraties occidentales, accusées de se comporter comme des dictatures.

Prenons l’exemple de Fatherland, sorti en 1986, qui raconte l’histoire de Klaus Drittemann (faut-il voir dans ce nom un clin d’oeil ? Drittemann, en allemand, c’est Le Troisième Homme…), musicien et chanteur engagé qui passe de l’Est à l’Ouest. Quittant une dictature où la vie de tous était surveillée et où la liberté d’expression n’existait pas, il se retrouve dans une « démocratie » dont la politique est totalement dictée par les Etats-Unis, il est constamment suivi par la police et il comprend bien vite que la liberté d’expression n’est qu’une façade. Renvoyant dos à dos dictatures soviétiques et démocraties occidentales, le film se dresse en accusateur, comme Hidden Agenda, quatre ans plus tard, qui s’attachera à montrer les moyens mis en œuvre par le Royaume-uni pour régler le « problème irlandais ».

Cette volonté d’internationaliser son cinéma correspond bien aussi à une situation où tout est lié sur le plan planétaire. Ce qui arrive à un ouvrier sud-américain doit concerner un ouvrier anglais, car les forces en présence sont les mêmes, les procédés d’oppression identiques. Cela s’accorde aussi très bien à l’Angleterre, pays d’immigration à la population très métissée. Les couples mixtes se font de plus en plus présents : Maggie et Jorge dans Ladybird, George et Carla dans Carla’s song, jusqu’à devenir le centre même du film Just a kiss en 2004.

Passé et présent

Un autre thème est récurrent chez Loach, la nécessité de connaître le passé pour comprendre le présent. D’où la présence de films « historiques » chez le cinéaste britannique, non pas de grandioses films en costumes avec énormément de figurants et des scènes spectaculaires, mais des films qui gardent toujours cette fibre sociale, depuis Days of hope (1975, saga politique de sept heures et en quatre parties se déroulant dans le milieu ouvrier de 1914 à 1926, et parlant d’engagement, de trahisons, etc.) jusqu’à Jimmy’s hall, en passant par Le Vent se lève (palme d’or 2006) et, bien entendu, Land and freedom.

Ce dernier film, une des plus grandes réussites du réalisateur et un de ses films les plus célèbres, raconte comment une jeune femme découvre que son grand-père, récemment décédé, était parti en Espagne lutter auprès des Républicains. On y retrouve des thèmes importants chez le cinéaste, comme celui des combattants populaires trahis et abandonnés par les dirigeants en qui ils avaient confiance (Staline dans le cas présent), mais la narration en flashbacks, encadrée par des scènes d’introduction et de conclusion au présent, montre la nécessité d’avoir conscience des luttes passées pour pouvoir les continuer de nos jours.

Loach et ses personnages

Le cinéma de Ken Loach, c’est d’abord un cinéma de personnages. Le but du cinéaste est de montrer leur vie quotidienne. Contrairement à ce que disent ses détracteurs, le cinéaste ne fait pas de la politique pour le plaisir d’en faire.

« Si vous faites des films sur la vie des gens, la politique est essentielle. » (Ken Loach dans le documentaire Ken Loach, un cinéaste en colère)

La politique découle directement du quotidien de ses « héros », que ce soit de leur travail (Bread and roses, Riff Raff, ou les documentaires comme Les Dockers de Liverpool) ou de leur vie personnelle (Ladybird, Raining Stones, Kes, Looks and smiles, et bien évidemment Moi Daniel Blake, pour lequel il recevra sa seconde palme d’or). Loach filme une vie qui devient une lutte, contre des services sociaux ou contre des décisions politico-économique.

« J’essaie d’exprimer un point de vue, non sur la classe ouvrière, mais de la classe ouvrière » (Ken Loach dans une interview pour The Independant on sunday, 8 décembre 1996)

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Raining Stones, 1993

Le personnage loachien est ancré dans un territoire, un terroir pourrait-on presque dire, d’où l’importance des accents (il est indispensable de voir ses films en version originale, cela apporte tellement plus) mais aussi, bien souvent, du choix d’acteurs non-professionnels qui ont une vie proche de celle du caractère qu’ils doivent interpréter. Des acteurs qui auront la possibilité, au cours du tournage, de changer constamment le scénario, de faire des suggestions au réalisateur, etc.

L’un des aspects les plus intéressants du cinéma de Loach, c’est l’absence de désespoir, même dans les films les plus sombres (comme Ladybird, par exemple). Même si les personnages échouent, même si les luttes filmées sont perdues, on sent que les caractères se sont forgés, que des habitudes de combats ont été prises, et qu’il y aura des suites.

Ces personnages ont appris à se débrouiller par eux-mêmes, comprenant qu’il n’y a rien à attendre ni des syndicats ni des partis politiques, et encore moins des services sociaux. Les scènes (souvent humoristiques) montrant qu’ils se prennent en main, même pour des petits coups foireux, abondent, comme dans Raining Stones.

Ils ont développé aussi une capacité à l’entraide, même si c’est d’une façon qui peut paraître anecdotique (voir l’importance sociale du football, par exemple dans My name is Joe, où le sport redonne confiance en soi à une bande d’estropiés de la vie).

La méthode Loach

D’abord proche de la Nouvelle vague dans sa façon de tourner, Loach va s’en éloigner car les principes proposés par Godard et les siens ne permettent pas au cinéaste britannique de capter ce qu’il veut : la réalité de la vie quotidienne. C’est cet objectif qui va l’animer dans presque tous ses films, et il va développer une méthode originale de travail en rapport avec ce but à atteindre.

Ce réalisme social commence dès l’écriture du scénario. Ainsi, le scénariste Paul Laverty, qui a signé quasiment tous les scénarios de Ken Loach depuis Carla’s Song en 95, n’hésite-t-il pas à aller vivre des mois dans les quartiers populaires des villes où se dérouleront les films du cinéaste, pour pouvoir en capter l’atmosphère et y rencontrer les gens qui formeront les personnages principaux des œuvres futures.

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My name is Joe, 1998, Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Peter Mullan

Mais le scénario, fruit d’un travail minutieux, ne servira que de trame et pourra, à chaque moment, être abandonné si un acteur a une suggestion jugée meilleure. Loach laisse souvent une grande place à l’improvisation, voire au happening. Certaines scènes sont tournées en pleine rue, sans figurants et surtout sans prévenir les habitants du lieu, et Loach s’amuse à filmer leurs réactions. Souvent, des habitants vont jusqu’à appeler la police, convaincus qu’il s’est réellement déroulé quelque délit en bas de chez eux.

Loach tourne ses films dans un strict ordre chronologique (qui n’est pas forcément l’ordre que l’on voit à l’écran, d’ailleurs ; ainsi, dans Carla’s Song, il y a quelques scènes où Carla se souvient de ce qu’elle a vécu au Nicaragua ; ces scènes ont été tournées en premier, ce qui a été un cauchemar pour la production, puisque l’équipe du film s’est déplacée au Nicaragua, est revenue en Angleterre pour repartir en Amérique du Sud quelques semaines plus tard). Cela permet aux acteurs de mieux s’imprégner des personnages.

Mais pour que cette proximité soit encore plus forte, pour pousser le réalisme encore plus loin, Loach ne donne aux acteurs que le scénario de la journée. Ils commencent le film sans jamais savoir ce qui arrivera à leur personnage. Loach les engage après un long entretien pour présenter la psychologie qu’ils devront jouer (souvent proche de ce qu’ils sont dans la réalité), puis ne leur présente le scénario que bribe par bribe. Ils agissent ainsi comme n’importe quel être humain, ne sachant pas ce qui arrivera le lendemain, (sur)vivant au jour le jour sans perspective d’avenir.

https://www.youtube.com/watch?v=TlZjFs6F2WA

Toujours par souci de réalisme, la caméra de Loach se fait souvent la plus discrète possible, essaie plus de capter ce qui arrive que de mettre en scène. Mais cette discrétion ne masque pas un vrai travail de réalisateur, une véritable construction du film, une recherche dans les cadrages ou le choix de la photographie, etc.

Dans une émission télévisée de la BBC des années 60, une personne s’est demandée si Cathy come home était une fiction ou un documentaire. Voilà sûrement l’un des plus beaux compliments que l’on pouvait faire à Ken Loach, infatigable combattant pour la dignité de ses personnages, homme constamment révolté par les injustices qui touchent les populations pauvres, donc les plus faibles, celles que les états devraient défendre en priorité. C’est tout cela que l’on retrouve, après 50 ans de carrière, en cette année 2016, dans ce qu’il présente comme son ultime film, Moi Daniel Blake. Avec à la clé une Palme d’or qui sonne plutôt comme un hommage à l’ensemble de sa carrière.

Filmographie sélective :

1966 : Cathy come home
1969 : Kes
1971 : Family life
1990 : Riff-Raff
1993 : Raining Stones
1995 : Land and freedom
1997 : Les dockers de Liverpool
1998 : My name is Joe
2001 : The Navigators
2006 : Le Vent se lève
2016 : Moi Daniel Blake

Bibliographie :

Graham Fuller : Loach on Loach (éditions Faber & faber, 1998)
Francis Rousselet : Ken Loach, un rebelle (édition Cerf-Corlet, 2002)

Documentaires :

Citizen Ken Loach, de Karim Dridi (Arte Prod., collection Cinéastes de notre temps, 1997)
Ken Loach, cinéaste en colère, de Louise Osmond (Arte Prod., 2016)

 

 

Les réalisateurs-scénaristes : Woody Allen

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« Je suis relativement normal, pour un gosse élevé à Brooklyn » (Annie Hall)

Son visage, son débit de parole, ses citations, son amour de New-York et du jazz, ses références cinématographiques… Woody Allen est devenu un des cinéastes les plus connus actuellement. Après 50 ans de carrière, alors que sortira prochainement son 46e long métrage, et juste avant son 80e anniversaire, il est temps de faire le portrait de ce réalisateur dont le nom est devenu synonyme de cinéma d’auteur américain.
Allan Stewart Konigsberg est né dans le Bronx le 1er décembre 1935, mais il a grandi dans le quartier de Brooklyn. Sa famille avait peu d’argent depuis que son grand-père paternel, qui exploitait des salles de cinéma, a été ruiné lors de la Crise de 29. Son père multipliait les petits boulots : « chaque fois que je demandais à mes parents ce que faisait mon père, j’obtenais une réponse différente car il changeait souvent de métier. Ils répondaient « Ton père est un riche laitier », « ton père travaille en ville », « il est dans les affaires ». Je n’obtenais jamais de réponse claire. À cette époque, il a possédé une boutique, une sorte d’épicerie et il a fait tous ces autres boulots. Il a été bookmaker pour Albert Anastasia (un patron de la mafia). Il a même dirigé une salle de billard . »

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Le Complot d’Oedipe, dans New York Stories, 1989

Plus que son père, c’est, le plus souvent, l’image de la mère qui va peupler le cinéma de Woody Allen, une caricature de mère juive autoritaire, comme celle qui apparaît dans le ciel de New York dans Le Complot d’Œdipe (sketch réalisé par Woody Allen pour le film New York Stories, qui comprendra également une histoire de Scorsese et une autre de Coppola). Moins caricaturaux, les personnages maternels vont quand même avoir de l’importance dans les films du cinéaste, dans les drames (September) ou les comédies (Whatever Works).
Côté scolaire, on ne peut pas dire que le petit Konigsberg fut un élève modèle. Il était plus intéressé par la magie, le cinéma et le jazz, qu’il découvrit vers l’âge de 13 ans (il commença à jouer de la clarinette à 15 ans) que par les études. Et s’il s’est mis à lire (aussi bien des romans classiques que de la philosophie), ce fut uniquement pour impressionner les filles. Woody Allen se définit d’ailleurs comme « autodidacte ».
Woody, auteur comique
En 1952, il choisit le pseudonyme de Woody Allen pour signer les blagues qu’il écrit pour différents journaux et magazines. Puis il est engagé par la NBC pour dialoguer des séries comiques. Même s’il est un grand admirateur des Marx Brothers, son humour s’inspire surtout de l’œuvre de Bob Hope : « Hope et moi nommes tous les deux des auteurs de monologues. Et nos personnages pensent tous deux avoir du succès auprès des femmes. Nous sommes à la fois vaniteux et pas très courageux. Hope a toujours été une victime, mais un peu moins que moi. Je parais à la fois plus intellectuel et plus vulnérable. Mais nous avons tous les deux la même forme d’humour. Il m’arrive de penser que c’est le type le plus doué que j’aie vu de ma vie. Je n’arrête pas de l’imiter. Il m’arrive d’avoir du mal à ne pas le mimer Hope avait ce type de répliques insolentes que j’ai toujours appréciées. »
Il publie des nouvelles et commence une carrière dans le one-man-show. Son talent pour écrire des gags verbaux ou des situations absurdes le fait remarquer et il est engagé comme scénariste de Quoi de neuf Pussycat ?, une comédie de Clive Donner avec Peter Sellers. Alors qu’Allen est assez satisfait de son travail, le producteur décide de ne pas respecter son scénario. Amer, Woody Allen gardera cet épisode en mémoire et cherchera, plus tard, à avoir la plus grande maîtrise possible de ses films : « il ne me parait pas pensable de ne pas être présent à la moindre étape du film (et il ne s’agit pas d’un problème d’égo, c’est juste que je ne peux pas envisager les choses autrement). Si je considère l’ensemble du film comme un grand travail d’écriture, comment pourrais-je ne pas être là pour le montage, pour la bande-son ? Une fois passé le stade du scénario, on n’écrit plus à la machine à écrire, mais, quand on choisit les extérieurs, quand on fait la distribution, quand on est sur le plateau, on continue à écrire, vraiment. On écrit avec la pellicule, et quand on effectue le montage, quand on met la musique, on continue à écrire avec la pellicule. Pour moi, tout cela fait partie du processus d’écriture. »

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Prends l’oseille et tire-toi, 1969

Puis il se retrouve co-scénariste et acteur d’une parodie de James Bond, Casino Royale, film dont il n’est pas satisfait également. En parallèle, il connaît son premier succès théâtral avec la pièce Don’t drink the water, dans laquelle une famille juive se retrouve coincée dans une ambassade américaine en pays soviétique. Ce succès, associé à celui des deux films qu’il a écrits, va lui permettre de réaliser son premier long métrage. Ce sera Prends l’oseille et tire-toi, premier film d’une série de comédies absurdes et parodiques. Ici, il parodie les films noirs, sous la forme d’un documentaire sur Virgil Starkwell interrompu régulièrement par une interview de ses parents déguisés en Groucho Marx.

Ensuite, toujours dans le style parodique, Woody Allen s’occupera des révolutions sud-américaines (Bananas, dans lequel il donne un petit rôle à un jeune acteur inconnu, Sylvester Stallone) et d’un célèbre manuel d’éducation sexuelle (Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe, film contenant sept sketches dont un, très célèbre, où Woody Allen tient le rôle d’un spermatozoïde déprimé).
Ces films, très drôles, obtiennent un grand succès et le public garde l’image d’un Woody Allen comique. Cependant, le cinéaste cherche à faire évoluer son style. Il ne veut plus faire de films qui soient des successions décousues de gags. Il voudrait que l’humour découle des personnages et non plus de situations comiques ou de bon mots enchaînés. Il commence à varier son type d’humour avec Woody et les Robots (tout en restant dans le style parodique, s’attaquant cette fois aux films de science-fiction) et Guerre et Amour, où les gags sont moins présents, au profit de dialogues plus poussés.
Annie Hall ou la tentation du drame
Mais Allen a envie d’autre chose. Dès le début de sa carrière de réalisateur, il envisageait les comédies comme un tremplin, un apprentissage avant d’aborder les drames : « Il est évident qu’une comédie est plus difficile à faire que quelque chose de plus sérieux. Mais pour moi, il est tout aussi évident qu’elle a moins de valeur. Elle a moins d’impact, et pour une bonne raison : quand une comédie évoque un problème, elle joue avec, mais elle ne le résout pas. Un drame évoque le problème de façon plus satisfaisante. Je ne veux pas paraître sévère, mais je trouve immature d’affirmer qu’une comédie est aussi profonde qu’un drame. »
Annie Hall, sorti en 1976, est un changement important dans la carrière de Woody Allen. Il met fin à ses comédies parodiques, qui lui ont assuré le succès, pour se lancer dans des films plus dramatiques, plus subtils, où la qualité des personnages tient la première place. Récompensé de quatre Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et meilleure actrice), le film surprend le public habituel du cinéaste, au risque de le perdre : « Quand j’ai tourné Annie Hall, un tas de gens m’ont dit qu’il s’agissait d’une grosse erreur, que mon type de films c’était Bananas, Prends l’oseille et tire-toi, Guerre et amour, ce genre de trucs loufoques. En ce qui concerne Annie Hall, je me souviens d’autant plus de ces remarques qu’il ne s’agissait pas seulement de lettres de cinglés, mais de gens que je connaissais bien. Charlie Joffe me disait « Tu sais, j’ai des amis qui me demandent pourquoi tu perds ton temps à ça. » Évidemment, quand je fais des films sérieux, des remarques comme ça, j’en ai à la pelle. »

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Annie Hall, 1976

Beaucoup ont vu, dans Annie Hall (et dans d’autres films ultérieurs), un fort aspect autobiographique, ce dont Woody Allen se défend. « Certains détails (de Annie Hall) sont volés à la réalité, mais il ne faut pas y accorder plus d’importance que cela n’en a. La plus grande partie du film était imaginée, et très bien imaginée. Notre affection mutuelle était réelle, mais l’histoire était inventée, et pas seulement dans les détails. Je ne l’ai pas rencontrée de cette façon. Nous ne nous sommes pas séparés de cette façon. Notre relation n’était pas celle-là. Il y a peut-être, ici et là, une petite bribe de réalité, mais très peu. Il y a aussi des bribes de la vie de Marshall Brickman, et des choses inventées. » Le seul film qu’il affirmera ouvertement être inspiré de sa vie sera Radio Days, sorti en 1987.
Woody et la musique
Après Annie Hall, Woody Allen tournera un drame très intense, largement inspiré de l’œuvre d’Ingmar Bergman, Intérieurs. Le cinéaste américain n’a jamais caché son admiration pour l’artiste suédois. Il avait déjà placé des références à Bergman dans Annie Hall (où son personnage, Alvy, refuse d’entrer dans un cinéma qui diffuse un film du maître suédois sous prétexte que la séance a débuté depuis trois minutes), mais l’influence est beaucoup plus assumée ici, dans ce drame où la moindre trace d’humour est absente (ainsi que la musique : Intérieurs est peut-être le seul film sans musique de Woody Allen).
Par contre, c’est la musique qui débute Manhattan. La musique de la Rhapsody in blue, de Gershwin : « pour Manhattan, j’avais la musique dès le départ, et il m’est arrivé de tourner des scènes supposées convenir à la musique prévue _ pour le début, par exemple. À la fin, quand je cours chez Tracy, j’ai écrit la scène pour qu’elle soit adaptée à la musique. Je savais que je voulais m’accorder un plaisir musical. » La musique, en général, tient une place à part dans les films du cinéaste : il choisit personnellement les morceaux, soit par rapport à l’ambiance qu’il cherche à implanter, soit parce que le titre ou les paroles ont un lien avec ce qui est représenté à l’écran.

Manhattan marque aussi l’apogée de la collaboration entre Woody Allen et le directeur de la photographie Gordon Willis, avec qui il fera huit films, depuis Annie Hall jusqu’à La Rose Pourpre du Caire. Le cinéaste dit qu’il a énormément appris sur la technique cinématographique en travaillant avec Willis (qui avait également fait la photographie des trois Parrain, de Coppola). Et même si la technique est, pour lui, moins importante que ce que le film cherche à dire (en particulier des personnages), il affirme avoir énormément progressé en apprenant sur le tas, alors qu’il ne connaissait rien à ce domaine en tournant son premier film.
Après cela, Woody Allen enchaînera certains succès (La Rose Pourpre du Caire, Zelig) et des films qui resteront plus discrets (Broadway Danny Rose, Stardust Memories). Il cherche constamment à varier ses films, ses styles (Zelig est tourné comme des actualités des années 30), ses images (alternant Noir et blanc et Couleurs, question qu’il se pose à quasiment chaque film), mais les sujets restent souvent identiques : le cinéma, le triste monde de la réalité, l’incompréhension entre humains…
Woody et les acteurs
Contractuellement, Woody Allen est obligé de jouer dans une partie de ses films, mais il l’apprécie de moins en moins. Il se sent limité, dans ses capacités d’acteur, à un certain type de rôle, et il doit parfois retravailler le scénario pour pouvoir s’y trouver une place. Mais il sait que le public aime le voir et a de lui une certaine image, avec laquelle il se plait à jouer.

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Barbara Hershey et Michael Caine dans Hannah et ses soeurs, 1986

Hannah et ses sœurs, sorti en 1986, réunira un plateau de rêve : l’acteur britannique Michael Caine et l’acteur bergmanien Max von Sydow. Cherchant à développer des personnages ordinaires et réalistes, Woody Allen avoue avoir du mal à trouver des acteurs américains qui correspondent à ce qu’il cherche : « c’est difficile de trouver des hommes tout simples. Pas des porteurs de flingues. Il y en a peu. Sam Waterston dans September. Denholm Elliott. Les acteurs américains, qui sont aussi bons que n’importe qui (DeNiro, Nicholson) ne sont pas neutres. Ils ont tellement de charisme… Nous produisons des héros : des Wayne, des Bogart, des Cagney. On n’a pas beaucoup d’hommes normaux, comme Fredrich March, par exemple. Notre cinéma est une mythologie, alors qu’en Europe, il y a un tas d’histoires adultes, des histoires réalistes dans lesquelles il faut un homme. Nos acteurs sont trop beaux, ils ont trop de charme, trop de charisme : Wayne, Brando. Je l’ai appris sur le tas, par les castings. Quand j’ai besoin d’un homme normal de 55 ans, c’est compliqué. »
De fait, outre les actrices habituelles (Dianne Keaton, Dianne Wiest, Mia Farrow, Judy Davis), Woody Allen a certains acteurs qui apparaissent régulièrement (Wallace Shawn, Sam Waterston, Alan Alda). Mais souvent, de nombreux acteurs ne jouent qu’un film avec lui, et la liste est impressionnante, de John Malkovitch à Leonardo di Caprio en passant par Martin Landau, Gene Hackman, Sean Penn, Hugh Jackman, Colin Farrell et même Joaquin Phoenix dans le film qui sortira cette année 2015.
Woody à New York
S’enchaîneront alors plusieurs comédies dramatiques new-yorkaises. Bien entendu, The Big Apple tient une place à part dans l’œuvre de Woody Allen, tant la ville paraît être un personnage à part entière. Pourtant, le cinéaste ne cache pas que s’il tourne le plus souvent à New York, c’est par fainéantise, parce que cela lui permet de dormir chez lui chaque soir. Cependant, dans Annie Hall, il marque bien l’opposition qui existe, selon lui, entre New York et Los Angeles, jugée plus frivole. Et on ne parle même pas de la campagne, qui le rend carrément malade : « J’aime me lever le matin et arpenter les rues, parcourir la ville, entendre la circulation, pas le bruit des vagues. »

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Woody Allen et Martin Landau, Crimest et délits, 1989

Alors, certes, New York a une importance capitale, mais ce n’est pas un New York réaliste. C’est le New York rêvé, idéalisé par les films hollywoodiens des années 40 et 50, ces comédies sophistiquées dont Woody Allen s’est abreuvé et qui constituent ses références : « je montre le New York que j’aime. J’ai toujours eu la réputation d’être un cinéaste qui fuit Hollywood et le dénigre. Et personne ne se rend compte que le New York que je montre est un New York que je ne connais qu’à travers les films hollywoodiens avec lesquels j’ai grandi : de grands appartements luxueux, des téléphones blancs, des rues magnifiques, le front de mer, les promenades en calèche dans Central Park. Ce New York existe bel et bien dans les films hollywoodiens des années 30 et 40. Le New York que Hollywood a montré au monde entier et qui n’a jamais existé réellement. »

Cela correspond aussi au New York que Woody Allen découvrait quand il était enfant. Il sortait souvent avec sa famille et, au bout d’une quarantaine de minutes de métro, arrivait en plein Manhattan, où il se plaisait à imaginer ce qui se passait dans les appartements cossus de l’Upper East Side.
Woody, Dieu et la morale
En 1989, il sort Crimes et Délits, un film très désenchanté et sombre, l’histoire d’un médecin juif (incarné par Martin Landau) qui va organiser l’assassinat de sa maîtresse (Anjelica Huston). Ce film, dont l’action se rapproche beaucoup de celle de Match Point, permet au cinéaste de développer sa conception d’une morale athée. Selon lui, pour vivre correctement, il faut d’abord admettre l’idée qu’il n’existe pas de Dieu. Accepter cette idée est le plus difficile. Ensuite se pose la question de la morale personnelle. Dans un monde sans Dieu, si un crime n’est pas puni par les hommes, il restera à jamais impuni, puisqu’il n’y a pas de justice transcendante.
« Nous devons accepter le fait qu’il n’y a pas de Dieu et que la vie est absurde, qu’elle est souvent une expérience terrible, sans espoir, et que l’amour est très difficile, et que cependant il nous faut trouver un moyen non seulement de l’accepter mais de mener une existence honnête et morale (…). Pour moi c’est vraiment une catastrophe que le monde n’ait ni dieu ni signification. Et pourtant ce n’est qu’une fois qu’on a admis cela qu’on peut mener ce que les gens appellent une vie chrétienne, c’est-à-dire une vie honnête, morale. »

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Ombres et brouillard, 1992

Woody cinéphile
La suite de la carrière de Woody Allen va mélanger des films d’influences diverses. Ainsi, Ombres et brouillard (sorti en 1992, avec Madonna et John Malkovitch) est un hommage aux films expressionnistes allemands des années 30, et en particulier à M. Le Maudit de Fritz Lang. Puis il y a Maris et femmes (son dernier film avec Mia Farrow), qui reprend l’intrigue des Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, sous la forme d’un faux reportage, avec interview des personnages principaux et narrateur en voix off.
Puis le cinéaste va réaliser quelques projets anciens. D’abord ce sera une comédie policière, Meurtres Mystérieux à Manhattan, qui, à l’origine, était une partie d’Annie Hall, d’où la présence de Dianne Keaton. Ce film, comme beaucoup d’autres, permet au réalisateur de rendre hommage au cinéma qu’il aime, ici les films policiers, thrillers et films noirs (de Fenêtre sur cour à La Dame de Shanghaï).
Puis, étant un grand admirateur des comédies musicales, il assouvit un de ses rêves en signant Tout le monde dit I love you, où les acteurs (Edward Norton, Julia Roberts ou Woody Allen lui-même) chantent eux-mêmes.

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Woody Allen dirige Jonathan Rhys-Meyers, Match Point, 2005

Après quelques films qui seront boudés par la critique et/ou le public (Escrocs mais pas trop, Le Sortilège du scorpion de jade), Woody Allen renoue avec le succès en partant à Londres tourner Match Point, son second film ayant enregistré le plus grand nombre d’entrées à ce jour (après Vicky Christina Barcelona). Il reprend une intrigue très proche de celle de Crimes et Délits, mais en voulant moins donner l’impression de faire passer un message aux spectateurs.
« Je me disais que je devais obéir à l’histoire. Quand on écrit de la fiction, si on obéit à l’histoire, la signification se dégage d’elle-même. Et pour moi, naturellement, elle se dégagera dans un certain sens. Il y a quelques années, Paddy Chayefsky m’a dit « si ta pièce ou ton film ne fonctionne pas, coupe le moment où tu cherches à faire passer un message. » C’est exprimé de façon si brillante. Marshall Brickman disait la même chose de façon différente mais aussi pertinente, aussi juste : « le message d’un film ne doit pas être dans les dialogues. » Il s’agit d’une vérité difficile à admettre : de temps en temps on est tenté de philosopher, d’exprimer sa vision du monde (…). Mais, en vérité, si le sens ne se dégage pas de l’action, c’est que ça ne marche pas. On ne peut pas se contenter de mettre des gens autour d’une table pour leur faire dire des trucs qu’on espère spirituels. »
Désormais, Woody Allen est incontournable dans le paysage cinématographique. Alors qu’il va avoir 80 ans, il continue à faire un film par an, maîtrisant tout le processus de création de son œuvre, depuis le scénario jusqu’à la musique. Et si ses films donnent, de nos jours, l’impression d’être inégaux, il sort encore de petites pépites (Whatever Works, pour n’en citer qu’un) et les comédiens se bousculent pour jouer chez lui, malgré un cachet forcément inférieur à leur habitude. La finesse de son écriture, la priorité donnée à la création de véritables personnages qui seront le centre de l’histoire, les multiples références culturelles et artistiques se mêlent pour former une œuvre à la fois unie et diverse. Une œuvre que le cinéaste conçoit comme un tour de magie :
« Bref, vous me demandez comment j’ai fait pour durer dans ce milieu vénal, ce milieu de requins, surtout avec toutes mes carences, mes limites artistiques et personnelles, mes phobies, mes manies, mes prétentions, mes exigences, tout cela avec un talent mineur. Je vais vous répondre. Quand j’étais gosse, j’adorais la magie, et si je n’en avais pas été détourné j’aurais pu devenir un magicien. C’est ainsi, en utilisant ma science des tours de passe-passe, des fausses pistes, tous ces petits subterfuges, ces talents de showman, tout ce que j’avais appris en piochant, enfant, dans mes livres de magie, que j’ai réussi à faire illusion, et que ça dure depuis maintenant 50 ans, avec un tas de films à la clé. Houdini, Blackstone, Thurston, tous les prestidigitateurs de ma jeunesse, peuvent être fiers de moi. »

Note : sauf avis contraire, les citations de cet article sont extraite du livre d’Eric Lax, Entretiens avec Woody Allen, publié aux éditions Plon en 2008.

 

 

 

 

Portrait : Stephen King, les frayeurs intimes

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Depuis 40 ans maintenant, le nom de Stephen King est devenu synonyme de fantastique et d’horreur, aussi bien en librairie que sur les grands et petits écrans. Il est temps de dresser le portrait de cet écrivain devenu incontournable dans le paysage culturel actuel.

Stephen King est né le 21 septembre 1947 à Portland, dans le Maine, ce même état qui deviendra le lieu principal de quasiment toute son œuvre. L’auteur y établira les villes imaginaires de Castle Rock et Derry, petites villes typiques du fin fond de la Nouvelle-Angleterre, ce qui permettra au romancier de décrire avec précision et finesse (mais aussi critique et, parfois, nostalgie) la vie quotidienne de « l’Américain moyen ».

Castle Rock et autres décors

Les lieux ont une importance capitale dans les romans de Stephen King. Ils donnent plus qu’un cadre, ils implantent une ambiance, souvent glauque. Ainsi, lorsque le narrateur de 22/11/63 arrive à Derry, il ressent un malaise qui ne le quittera pas de tout son séjour là-bas (et le lecteur connaisseur de l’œuvre de King se souvient que c’est dans cette ville que se déroule Ça, un des romans les plus importants de l’auteur). Il y a même certains romans, surtout parmi les plus longs, où King décrit toute une communauté et où la ville, alors, paraît être le personnage principal (Dôme, Bazaar, Salem, etc.).

Cette description chorale de toute une communauté est un procédé employé fréquemment par King et lui permet de donner sa vision de l’être humain et de l’Amérique. Ainsi, dans Bazaar, le personnage démoniaque de Leland Gaunt joue sur les petites envies, les petites jalousies et les petites haines que tout un chacun peut éprouver envers son voisin pour monter les habitants les uns contre les autres. Dôme prend une tournure nettement plus politique, le roman livrant une vision critique d’une certaine Amérique puritaine hypocrite, intolérante, violente, fanatique des armes à feux et complètement renfermée sur elle-même dans un dangereux processus isolationniste (certains ont pu y voir une critique de l’Amérique de George W. Bush, puisque c’est pendant cette période que King a repris ce roman, qui n’était alors qu’un projet, et que l’auteur s’est souvent prononcé politiquement contre ce président).

Les influences de King

Très vite, dans la seconde moitié des années 50, Stephen King découvre le fantastique et la science-fiction, à travers les Comics spécialisés, puis les textes de Ray Bradbury ou les films comme La Créature du Lagon noir. Cela lui servira d’inspiration pour rédiger ses propres textes et, dès l’âge de 9 ans, il écrira sa première nouvelle. On ressent constamment cette influence dans l’œuvre de l’auteur, qui rend parfois des hommages directs, comme la nouvelle « Crouch End » (dans le recueil Rêves et cauchemars), qui se rattache ouvertement au cycle de Cthulhu d’Howard Philips Lovecraft, une des références majeures de King.

Mais l’influence principale est celle de l’immense romancier Richard Matheson, auteur de Je Suis une légende et scénariste de Duel, de Spielberg. Cette influence se retrouve principalement dans les nouvelles, mais aussi dans la description de personnages banals qui seront confrontés à des événements extraordinaires qui les dépassent complètement et ne seront pas toujours expliqués.

C’est lors de ses études de littérature à l’université du Maine que King écrit son premier roman, en 1967, Marche ou Crève, qui ne sera édité que bien plus tard (et sous un pseudonyme, Richard Bachman). Par contre, il commence à publier ses premières nouvelles dans différents magazines (parmi celles-là se trouve « L’Image de la Faucheuse », qui sera rattaché plus tard au recueil Brume). Les premières années du couple King dans la vie active seront difficiles, mais Stephen finira par trouver un poste de professeur d’anglais et, en 1973, publie pour la première fois un roman, Carrie.

Cette histoire d’une lycéenne souffre-douleur qui découvrira des pouvoirs télékinétiques pour se venger des humiliations qu’elle a subies est à la fois typique de l’auteur et, en même temps, un peu à part. Le roman est très particulier, en effet, dans son écriture même, puisqu’on y trouve de la narration classique mêlée à des extraits d’articles de journaux, d’entretiens avec des médecins ou des témoins, de journaux intimes, etc. Cette structure éclatée et chorale, dans laquelle on ressent l’influence classique du Dracula de Stoker, ne se reproduira plus dans l’œuvre du romancier, dont la narration se fera nettement plus classique par la suite. Mais Carrie White est, d’emblée, un personnage typiquement kingien, un personnage banal de l’Amérique profonde, une Américaine ordinaire qui se trouve confrontée à ses faiblesses et cherchera à les surmonter.

Le fantastique comme révélateur

Cela permet de corriger une erreur fréquente concernant King. Il est souvent présenté, à des fins publicitaires, comme Le Maître du fantastique, le Roi de l’horreur, etc. Mais le fantastique n’est jamais une fin en soi chez King. Il découle des personnages, de leurs ambitions, leurs peurs, leurs désirs, leurs faiblesses, etc. Le clown de Ça n’est que l’incarnation des peurs primitives, alors que Randall Flag (dans Le Fléau) ou Leland Gaunt représentent les haines et frustrations enfouies qui ont pourri en chacun de nous. Le pouvoir télékinétique de Carrie, comme le pouvoir de Rose Madder, ont pour but de surmonter les faiblesses et peuvent permettre à une personnalité de s’épanouir (si les conditions le permettent). Les capacités surnaturelles de John Caffey (dans La Ligne verte) ne sont que l’expression de sa bonté intérieure.

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James Franco, Stephen King et J.J. Abrams sur le tournage de la série 11/22/63

King a rarement écrit de l’horreur pour le plaisir de l’horreur (ce phénomène est plus fréquent dans ses nouvelles). L’horreur découle naturellement des situations et des personnages en présence. Le surnaturel permet de mettre à jour la violence contenue en certains. L’exemple le plus frappant est sans doute Dôme, un des meilleurs romans de l’auteur. Le fantastique (l’installation de ce dôme qui emprisonne une ville toute entière) sert de révélateur aux horreurs enfouies dans les personnages, mais en lui-même il n’occupe qu’une place mineure dans le roman.

Certes, dans sa carrière, King s’est amusé à reprendre les grands mythes de la littérature fantastique ou horrifique : les vampires (Salem), les loups-garous (Peur Bleue), la maison hantée (Shining), les objets (Christine) ou animaux possédés (Cujo), etc. Et ces références, il les a souvent modernisés avec succès et les a parfaitement intégrés à son univers, avec ses thématiques personnelles.

Le surnaturel disparaît même de certains romans. Les nouvelles du recueil Différentes saisons (parmi lesquelles « La rédemption de Shawshank », qui sera adaptée sous le titre Les Évadés, et « Le Corps », qui donnera le superbe film Stand by me) sont toutes dénuées de fantastique, de même que de nombreux romans récents (Dolorès Claiborne, Joyland, Mr Mercedes). Mais cela n’empêche pas ces romans d’être vraiment dignes de Stephen King.

King et l’autobiographie masquée

La fin des années 70 et le début des années 80 constituent à la fois une période de travail intense et un passage extrêmement difficile pour Stephen King. Le succès soudain et l’argent qui va couler à flot deviendront une sorte de malédiction et l’écrivain va vite sombrer dans l’alcool et la drogue. C’est sous cet éclairage là qu’il faut lire de nombreux romans de King où l’auteur a placé ses propres peurs : de l’écrivain violent de Shining à l’ex-alcoolique sans cesse tenté de replonger dans Les Tommyknockers, la bibliographie du romancier est remplie d’allusions autobiographiques plus ou moins évidentes.

Il y a, bien entendu, la peur de la page blanche, qui anime aussi bien Jack Torrance dans son hôtel enfoncé dans la neige (Shining) que Mike Noonan (Sac d’os). Mais surtout il y a les peurs de King papa et chef de famille. Parmi les thèmes les plus présents dans son œuvre, on trouve la perte d’un enfant (Shining, Ça, Simetierre), la perte de l’épouse (Sac d’os, 22/11/63), la drogue et l’alcoolisme (Les Tommyknockers, Shining et sa suite Docteur Sleep). Il est intéressant de noter que lorsque King se met lui-même directement en scène, dans le cycle de La Tour Sombre, c’est justement lors de cette période sombre, en proie à de multiples addictions.

Pendant toute sa carrière, King s’inspire fortement de ses propres expériences personnelles. Ainsi, le 19 juin 1999, l’écrivain est victime d’un grave accident de voiture. Il doit passer plusieurs semaines à l’hôpital ainsi que dans un centre de rééducation en Floride. Cet incident lui fournira deux romans, Roadmaster et Duma Key.

La Part des ténèbres tient aussi une place à part dans la bibliographie du romancier. Dans ce roman, un écrivain a succès, qui employait un pseudonyme, décide de s’en débarrasser mais le pseudonyme semble reprendre vie tout seul. Une fois de plus, King place ici sa propre expérience personnelle : durant les années 80, il avait publié sous le pseudonyme de Richard Bachman (Marche ou Crève, Running Man, Rage, La Peau sur les Os, Chantier) qui étaient très différents de ce qu’il écrivait sous son vrai nom. Il abandonnera temporairement Bachman, qu’il ressuscitera quelques années plus tard pour publier Blaze (roman qu’il avait commencé en 1973 !) et Les Régulateurs (roman qui constitue un diptyque très intéressant avec Désolation).

C’est cette part d’autobiographie qui se retrouve dans le grand nombre d’écrivains et d’artistes en général, présents dans les œuvres de King. Et l’art tient une place à part : elle est souvent révélatrice du mal (comme la peinture dans Duma Key ou le roman de Jack Torrance dans Shining) ou elle en apporte la consolation (comme les tableaux de Rose Madder).

De prime abord, la bibliographie de Stephen King apparaît donc diverse, dispersée entre fantastique et polar, horreur et drames. Mais les livres sont unis par tout un réseau de thèmes et par la personnalité de l’auteur lui-même.

La Tour Sombre, lien entre les univers

Pour rendre ces livres épars encore plus unis, et pour aborder l’univers de la fantasy, Stephen King a écrit un cycle monumental intitulé La Tour Sombre. Huit romans, dont certains sont très longs (le dernier dépasse le millier de pages), qui tournent autour de la quête d’un pistolero. Ce personnage cherche cette fameuse Tour Sombre qui le permettrait de remettre l’univers en marche. Le tout se déroule dans un monde qui allie western et fantasy, où l’on trouve de nombreuses références aux bases culturelles de Stephen King (Les Beatles, Crimson King, Les Sept Mercenaires…).

La Tour Sombre est à la fois une œuvre à part dans la bibliographie kingienne, tant elle ne ressemble à rien d’autre de ce que l’auteur a pu écrire, et le centre même de toute cette œuvre. Les personnages ont la possibilité de voyager entre leur monde et le nôtre par toute une série de portes, et on trouve, très vite, des thèmes typiques du romancier comme l’addiction à la drogue par exemple. Mais surtout La Tour Sombre permet d’unir une bonne partie de la bibliographie de l’auteur, puisqu’on y retrouve des allusions directes à plusieurs de ses romans : Shining, Salem, Insomnie, Le Fléau et Les Yeux du dragon (à travers le personnage de Randall Flag) et tant d’autres. Stephen King lui-même se met en scène.

Le tout donne un cycle monumental (trop peut-être) et énigmatique, qui semble réunir en un tout l’ensemble des romans et nouvelles de Stephen King.

Souvent rejeté par les critiques et les milieux intellectuels qui considèrent que la littérature fantastique est une sous-catégorie, Stephen King se révèle, à l’analyse, un auteur beaucoup plus riche et intelligent que ce que l’on pourrait croire. Personnages à la psychologie fouillée, description sociale de l’Amérique, engagement politique actif et qualité rare de la narration font de King l’un des auteurs les plus importants actuellement, dépassant largement le simple cadre du fantastique.

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Mocky à l’honneur en DVD et Blu-Ray

ESC Distribution nous propose de voir ou revoir, en DVD et Blu-Ray, 6 films de Jean-Pierre Mocky : Un Drôle de paroissien, Les Compagnons de la marguerite, La Grande lessive (!), L’étalon, Solo et L’Albatros.

Jean-Pierre Mocky tient une place à part dans le paysage cinématographique français. Scénariste, réalisateur, acteur, il tient aussi à assurer la production et la distribution de ses films afin de conserver son indépendance. Cela lui permet ainsi de s’éloigner des circuits commerciaux classiques.

Sa filmographie se divise souvent en deux genres, les comédies loufoques à tendance gentiment anarchistes et les films noirs.

Alors que le cinéaste vient de fêter son 85ème anniversaire, les éditions ESC lui rendent un bel hommage en sortant 6 de ses films majeurs en DVD et Blu-Ray.

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Jean-Pierre Mocky dans Solo

Parmi ces œuvres, il y a deux films noirs très fortement politisés parfaitement intégrés à leur époque, celle de l’immédiat après Mai 68 et des mouvements gauchistes. Dans Solo, un homme découvre que son frère fait partie d’un mouvement terroriste d’extrême-gauche et décide de l’infiltrer.

L’Albatros, quant à lui, nous montre un homme en cavale, poursuivi par la police et kidnappant une jeune femme.

Derrière une réalisation nerveuse et un rythme soutenu qui font de ces deux films de belles réussites noires, la politique prend vite une place importante. Solo est un film sur la déception de Mai 68 dont les idéaux sont dévoyés par des groupuscules terroristes. Quant à L’Albatros, il se transforme en une description au vitriol de la vie politique française. L’action se déroule pendant une campagne électorale, et la jeune femme kidnappée par le fugitif est la fille d’un des candidats. Dès lors, l’action policière se double d’une intrigue politique où tous les coups sont permis pour profiter de la situation.

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Jean-Pierre Mocky et Marion Game dans L’Albatros

Tous les deux interprétés par Jean-Pierre Mocky lui-même, ces films sont à la fois de bons films noirs et des œuvres désabusées d’où se dégage une profonde mélancolie, encore renforcée par la musique (composée par Georges Moustaki pour Solo et Léo Ferré pour L’Albatros).

Parallèlement à ses films noirs, Mocky s’est surtout fait un nom dans la comédie. Dès les années 60, il a signé quelques unes des meilleures comédies françaises, mélanges de satire sociale et d’humour loufoque, servies par un casting souvent prestigieux.

Les éditions ESC nous proposent ici de retrouver quatre des chefs d’œuvre de la comédie à la Mocky. D’abord, dans l’ordre chronologique, Un Drôle de paroissien. Le film nous présente une famille aristocratique complètement ruinée mais s’accrochant toujours à ses idéaux du passé. Ainsi, elle refuse catégoriquement de travailler, par principe. Jusqu’à ce que Georges (Bourvil) ait une révélation : et s’il pillait les troncs d’églises ?

Sorti en 1967, Les Compagnons de la marguerite s’attaque, quant à lui, à l’institution du mariage (et déjà un peu à la télévision, préparant le film suivant, La Grande Lessive (!)). Claude Rich (dont ce sera l’unique collaboration avec Mocky) incarne un faussaire d’état qui décide de mettre son talent au service d’une grande cause : le bonheur conjugal. Il va donc aller de mairies en mairies, falsifiant les registres d’état civil pour « démarier » certains couples et en façonner de nouveaux.

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Michael Lonsdale dans La Grande lessive (!)

L’année suivante sortira La Grande Lessive (!), où Bourvil, Roland Dubillard, Jean Tissier et Francis Blanche montent sur les toits de Paris pour s’attaquer à un des grands fléaux du monde moderne : la télévision.

Enfin, dans L’étalon, Bourvil toujours tient le rôle d’un vétérinaire qui prétend soigner le mal-être des femmes sexuellement insatisfaites en créant un centre spécial où elle recevraient les soins particuliers d’un « étalon ».

Ces comédies mêlent avec bonheur la farce absurde, souvent bon enfant, et la satire sociale. Les personnages sont souvent des personnages affranchis des conventions sociales, ou qui cherchent à s’en libérer. L’humour provient aussi bien des situations (qui ne sont pas sans rappeler le burlesque muet, dans bien des cas), des dialogues (toujours très bien écrits) que des acteurs. Mocky sait toujours s’entourer d’un groupe d’excellents comédiens, que ce soit dans les rôles principaux (Bourvil, Francis Blanche, Claude Rich, Jean Poiret, Michel Serrault, Roland Dubillard) que dans les seconds rôles (Michael Lonsdale, Dominique Zardi, Jean Tissier).

Ces six films qui sortent aux éditions ESC devraient donc satisfaire les amateurs de ce cinéaste si particulier qui tient une place à part dans la production française contemporaine (et qui réalise toujours des films, à plus de 80 ans), mais aussi ceux qui ne connaissent pas encore l’œuvre de Jean-Pierre Mocky.

Chaque film est accompagné d’un entretien avec le réalisateur, qui explique la genèse de l’œuvre.

Caractéristiques :

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Un Drôle de paroissien
Bloc technique :
Année de production : 1963
Durée du film : DVD 80 min – BRD 84 min
Formats : DVD et BRD
Image : Noir & Blanc et couleur – 1.66 – 16/9 compatible 4/3
Langues : Français mono

Suppléments :
« Ça pince… mon Seigneur ? » par Jean-Pierre Mocky (19 min)

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Les Compagnons de la marguerite
Bloc technique :
Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3 – Noir et blanc
Langues : Français mono 2.0
Durée du film : 86 min
Année de production : 1967 

Suppléments :
« Claude Rich, falsificateur de l’Etat » entretien avec Jean-Pierre Mocky (2018) (11 min) 

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La Grande Lessive (!)
Bloc technique :
Année de production : 1968
Durée du film : 95 min
Formats : DVD
Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3
Langues : Français mono

Suppléments :
« Bourvil pirate des ondes » par Jean-Pierre Mocky (21 min) l-etalon-jean-pierre-mocky-sortie-dvd-jacquette

L’étalon
Bloc technique :
Année de production : 1970
Durée du film : 86 min
Formats : DVD
Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3
Langues : Français mono

Suppléments :
« L’usure du sexe » par Jean-Pierre Mocky (11 min)

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Solo
Bloc technique :
Formats : DVD
Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3 – Couleur
Son :  Mono
Langues : Français
Sous titres : Français (sourds et malentendants) – Anglais
Durée du film : 83 min (version intégrale)
Année de production : 1970

Suppléments :
« Quand Solo sonne mai 68 » par Jean-Pierre Mocky (12 min) 

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L’Albatros
Bloc technique :
Image : 1.66 – 16/9 compatible 4/3 – Couleur
Langues : Français mono 2.0
Durée du film : 89 min
Année de production : 1971 

Suppléments :
« L’Albatros, le cri de révolte » par Jean-Pierre Mocky (2018) (14min) 

Sortie des DVD et Blu-Ray : 19 juin 2018

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde : entretien avec l’auteur Timothée Gérardin

Christopher Nolan a fait couler bien de l’encre et asséché bien des langues. Mais a-t-on correctement parlé du cinéaste britannique à qui l’on doit Interstellar, Memento ou encore la trilogie du Dark Knight dont l’influence sur le genre se fait encore ressentir ? C’est l’un des buts de Timothée Gérardin que de revenir avec justesse et tout en analyse sur le cas du filmaker de Dunkirk dans son ouvrage Christopher Nolan, la possibilité d’un monde édité par les prolifiques éditions Playlist Society. Entretien avec l’auteur…

Le mot de l’éditeur : Il aura fallu moins de vingt ans à Christopher Nolan pour passer du statut de jeune espoir du cinéma indépendant à celui de grand auteur américain. Après s’être fait connaître avec Following et Memento, Nolan a renouvelé le personnage de Batman au cinéma, à travers la trilogie Dark Knight, et bénéficie, depuis le succès d’Inception, d’une liberté créative sans équivalent dans l’industrie hollywoodienne. Pris dans des intrigues souvent complexes, les personnages de Christopher Nolan ont en tête une idée pourtant simple : celle de comprendre le monde. Car celui-ci ne va pas de soi : morcelé, sensoriel, virtuel, trop vaste ou trop réduit, il échappe à l’entendement et reste sans cesse à redécouvrir ou à réinventer. Christopher Nolan, la possibilité d’un monde analyse l’œuvre paradoxale d’un illusionniste qui cherche la vérité et d’un réalisateur intimiste qui s’épanouit dans le grand spectacle.

1/ Timothée Gérardin, qui êtes-vous ?

Timothée Gérardin : « J’ai 33 ans, je m’intéresse au cinéma depuis le lycée, époque à laquelle j’ai commencé à écrire. Un peu plus tard j’ai créé un blog appelé Fenêtres sur cour, dont l’objet était de mettre des mots sur mes impressions de cinéphile. Le blog n’a jamais été alimenté régulièrement mais au rythme des films qui me marquaient, ou des idées que j’avais. A côté de mon activité professionnelle, j’ai commencé à écrire pour plusieurs sites spécialisés dans le cinéma, comme Kinok – qui n’existe plus aujourd’hui, mais où écrivaient des plumes que j’aimais bien –, puis la revue Independencia. J’ai aussi écrit des papiers pour des magazines plus généralistes comme La Vie. Depuis quelques années, j’accumulais les notes sur les films de Christopher Nolan. C’est le fait de parler avec Benjamin Fogel, de Playlist Society, qui m’a permis de transformer ces différentes idées en projet de livre. »

2/ La possibilité d’un (autre) monde – titre de votre ouvrage – traverse comme vous l’exposez toute l’œuvre de Nolan. Cet autre monde peut être rêvé, dans une autre galaxie, dans une uchronie super-héroïque… Dans Memento, il s’agit d’un monde sans mémoire fixe suite à un accident. Et dans Insomnia, cet autre monde que nous expose Nolan est un cosmos sans sommeil… Pourquoi ces alter-worlds ? Vous apportez un élément de réponse intéressant page 85 : « Nolan apparaît comme une sorte de rêveur à rebours dont le vœu ultime est d’avoir enfin les pieds sur terre« . Ces immersions dans ces autres mondes que nous propose Nolan sont-elles constituent-elles des parcours nous permettant de nous reconnecter davantage à notre propre réalité, augmentés suite à la modification de notre perception par la vision de ses films ?

« L’idée que je développe dans le livre, c’est que le monde chez Nolan n’est jamais donné comme une évidence. C’est paradoxalement le monde réel – dans sa cohérence, son côté tangible et unique – qui a les caractéristiques de l’utopie : on se plait à le décrire, à le rêver, à s’en souvenir parfois, mais on ne l’habite pas. Dans ce contexte, les autres mondes auxquels vous faites référence sont bien souvent des copies, ou des versions incomplètes du monde réel et qui s’y substituent, faisant du réel un lieu inaccessible. Il y a toujours quelque chose qui fait défaut dans ces mondes factices. Les rêves d’Inception manquent de pesanteur, les souvenirs de Memento manquent de cohérence et le Gotham de Batman Begins manque d’un ordre politique, et donc d’une paix sociale. Ces réalités alternatives n’offrent pas aux personnages la possibilité de se réinventer totalement, comme c’est le cas dans beaucoup des films qui ont modelé le spectacle hollywoodien moderne, de Matrix à Ready Player One en passant par Avatar. Les films de science fiction de Nolan tiennent le propos inverse : ses personnages sont animés par la quête de leur origine, par l’idée de retour et le souci de conserver ou de restaurer un monde et une identité perdues. Et le spectateur emprunte le même chemin devant un film de Nolan : il revient à une expérience primitive. Un peu à la manière du Leonard de Memento dont la vie inversée existe d’abord en photo, puis ensuite pour de vrai. »

3/ Et, puisque Nolan veut avoir à nouveau les pieds sur terre en nous embarquant puis débarquant avec lui, pourquoi nous faire revenir au cinéma pour davantage nous enfoncer dans ses autres cosmos qui nous amènent souvent à une forme de désillusion ? Désillusion qui nous ramène dans la difficile et complexe réalité, qu’on va plus tard quitter pour un autre voyage… Il y a une possible réponse qui se dessine dans la question… Le cinéma de Nolan, et même plus largement le cinéma tel qu’il le conçoit, n’est-il pas tel Memento un cercle vicieux dans lequel se trouvent enfermés le spectateur et le réalisateur avec des perceptions alternant une réalité modulable grâce à la machine cinématographique et modifiées par la même expérience filmique ?

« En effet le cinéma de Nolan est pris dans ce paradoxe que vous décrivez. D’un côté l’obsession du retour au réel, mais de l’autre l’échafaudage d’illusions tenaces. Dans ce cercle vicieux, le rôle de Nolan comme cinéaste est ambivalent. C’est à la fois un illusionniste et un pédagogue, souvent les deux en même temps. On voit bien, dans Memento par exemple, qu’il cherche à la fois à perdre son spectateur et à le tenir par la main : d’un côté il y a la narration inversée, éclatée, mais de l’autre une série de signaux qui lui permettent de recoller les morceaux (la suture répétée entre la fin d’une scène et le début d’une scène précédente, le jeu sur la couleur et le noir et blanc). The Prestige, également, travaille sur cette idée du cinéaste comme illusionniste. Mais comme illusionniste sincère, en quelque sorte, chez qui le goût de la dissimulation va avec celui de la révélation, et donc de la vérité. »

https://www.youtube.com/watch?v=IDsCtDRV2uA

Le thème principal de la bande-sonore musicale composée par Hans Zimmer pour Interstellar,

l’un des morceaux favoris de Timothée Gérardin concernant les bandes-son des films de Nolan.

4/ J’aimerais qu’on revienne sur votre épilogue, notamment sur vos dernières questions : « Le monde est-il là ? Est-il encore là ? Faut-il y croire pour qu’il soit là ? Et faut-il y croire à plusieurs ?« . Vous expliquez que ces questions préoccupent Nolan davantage sur l’aspect de l’ingénierie que d’un point de vue métaphysique. Vous êtes aussi revenus dans l’ouvrage sur l’importance pour Nolan de la pellicule et de l’inscription photographique du sentiment de réalité… En vous lisant, on peut se demander s’il n’y a pas une conception nolanienne du cinéma et plus généralement de l’image photographique qui se dessine. Nolan n’envisagerait-il pas le cinéma comme le moyen de croire en la réalité du monde, en la présence du monde et de notre réalité ?

« Je dis qu’il est plus ingénieur que philosophe parce que ses convictions sur la manière de fabriquer et diffuser les œuvres en dit plus sur lui et la mécanique secrète de ses films, que sur le cinéma en général. C’est là-dessus que je me penche dans le livre, plutôt que sur une éventuelle vision théorique du cinéma, qui de toute façon n’aurait rien de vraiment révolutionnaire : il perpétue, à l’époque du numérique, l’idée du réalisme de l’image sur pellicule, c’est l’une des facettes de son conservatisme. Peu importe, donc, qu’il ne soit pas théoricien si ses convictions nous éclairent sur la manière de filmer la chambre de Murphy, dans Interstellar : un lieu où la poussière en suspension, se confondant avec le grain de la pellicule, est sculptée par des rayons de lumière. Et si ce moment est revu ensuite, et mainte fois réinterprété, il reste unique, comme imprimé définitivement. Nolan, malgré le côté mental de son cinéma, cherche toujours à nous donner une idée de la matérialité des choses. »

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Christopher Nolan, ou la jouissance en pellicule
(Ici, le cinéaste travaille sur la restauration de « 2001 L’Odyssée de l’espace » – photographie reprise sur le site de Variety)

5/ Il est bien connu que Nolan est considéré comme un pragmatique. Vous le notez aussi page 101. Toutefois, on peut noter que dans son procédé créatif, il y a cette considération technologique pour des caractéristiques techniques visuelles (tournages en IMAX ou 35mm) et sonores que peu de salles peuvent accueillir ou encore proposer. Vous écrivez, page 112 : « sa quête d’un cinéma qui s’interroge sans cesse sur sa forme et sa manière d’interagir avec le public. Il y condense (dans Dunkerque) une dualité propre au cinéma de Nolan : l’alliage entre le grand spectacle et les expérimentations esthétiques« . Là est le paradoxe : le cinéaste tend à poursuivre cette sacralisation de l’expérience cinématographique, mais la majorité des spectateurs des salles de cinéma ne peuvent avoir accès à la « totalité » des expériences esthétiques de Nolan… Pouvez-vous revenir là-dessus ?

« En fait je pense que pour Nolan la question est aussi d’ordre économique : il voudrait que, dans les grands complexes, l’Imax devienne une vraie alternative de cinéma immersif à la 3D. Il fait le pari de l’Imax, mieux adapté à son cinéma, et veut profiter de son statut (c’est l’un des derniers réalisateurs qui peut faire venir les gens sur son nom) pour le populariser, gagner le bras de fer en quelque sorte. C’est vrai qu’aujourd’hui en France, voir un film de Nolan dans les conditions cent pour cent idéales, c’est-à-dire en Imax et sur pellicule, est quasiment impossible. Mais la situation changera peut-être au fur et à mesure, si d’autres cinéastes font le même choix. En tout cas, à l’époque du streaming, il ne me semble pas incohérent, justement, de chercher à justifier par un surplus de spectaculaire le prix d’un ticket de cinéma – du moment que c’est pris en compte dans la conception du film. Et il ne faut pas exagérer, ces films là restent largement accessibles dans des conditions convenables, leur succès au box-office en témoigne ! Mais je trouve intéressant que Nolan soit en train de devenir une voix qui compte sur le sujet, comme on l’a vu avec la sortie de sa version “non-restaurée” du 2001 de Kubrick. »

6/ Revenons sur un point de votre ouvrage qui se fait discret : Nolan sur Man of Steel. Vous citez de temps en temps Zack Snyder pour Watchmen et Batman V Superman Dawn Of Justice, mais vous n’êtes pas revenu sur le cas de Man of Steel, film de Snyder qui a relancé le super-héros de Krypton au cinéma. Reboot qui a été fait sous l’égide de Nolan qui était producteur sur le film, et aussi scénariste. Et l’influence du pragmatisme de son cinéma est bien visible dans le long métrage. Justement, on a pu lire ici et là que la fantaisie en souffrait. Mais comme vous l’avez exposé, la fantaisie, l’imaginaire, est bien présent dans le cinéma de Nolan. Alors ne pourrait-on pas supposer que ce jeu de fantaisie pragmatique ne fonctionne que lorsqu’il est complètement aux manettes du projet, soit lorsqu’il est réalisateur et qu’il peut alors expérimenter le récit, du scénario à son travail esthétique ?

« Je n’en parle pas en effet ! Il aurait peut-être été intéressant de développer. Superman vient d’un autre monde, ce qui renverse en quelque sorte l’enjeu de Batman Begins, qui était l’histoire d’un terrien, descendant sous terre pour mieux s’élever. Il y a peut-être un autre parallèle à faire entre la fascination pour la puissance, politiquement trouble, que charrie le personnage de Superman et l’obsession du contrôle et de l’ordre dans The Dark Knight. Dans Man of Steel, la tension entre la fantaisie et le réalisme est bien là, mais Snyder se l’approprie totalement, il me semble que c’est quelque chose qui a toujours été présent dans son cinéma : une approche à la fois crue et fantasmée de la réalité. Quant à savoir ce qu’il y a de Nolan dans tout cela, j’aurais du mal à répondre. Votre suggestion me semble la bonne : je pense qu’il aime avoir la maîtrise complète de ses projets, et qu’il y a assez peu de lui dans Man of Steel. Mais on se trompe peut-être, il serait intéressant de s’y pencher de plus près ! »

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‘Man of (Nolanian Grey) Steel’, Zack Snyder, 2013

7/ Concernant le processus d’écriture de votre ouvrage, n’aviez-vous pas peur de céder face à certaines réflexions sans cesse brassées par les fans ? Je pense à la « complexité » de son cinéma qui ne cesse d’être mise en avant, parfois pour dénigrer des blockbusters aux structures et à l’esthétique louant une forme de classicisme. Ou encore à ce que beaucoup vantent comme un côté « réaliste » et « dark ». Et, à l’inverse, vous auriez pu céder à certaines réflexions, clichées, de ses détracteurs, dont une que vous démontez pour mieux rendre justice au réalisateur, celle de son manque d’émotions qui serait lié à une fonctionnalisation de ses personnages pris dans des systèmes… Aussi il me semble que vous avez répondu à ces pensées tel un équilibriste en évitant de proposer un point de vue absolu, peut-être pour éviter de vous arrêter sur un point qui ne ferait que détourner le lecteur et vous-même votre réflexion ?

« C’est vrai que quand on parle de Nolan, on a l’impression paradoxale que tout a été dit et que rien n’a été dit. Mon envie d’écrire ce livre est partie de cette frustration : entre ceux qui vouent un culte à Nolan et ceux qui lui reprochent d’être trop froid, explicatif ou pompier, on trouve finalement assez peu de textes analysant posément sa mise en scène et la manière dont sa filmographie forme un tout. Il y a des exceptions, bien sûr, mais il y avait de la place pour ce livre. Je n’ai donc pas vu ces limites comme une contrainte mais comme une occasion d’aller un peu plus loin. Je n’ai pas voulu non plus verser dans les folles théories sur Inception et Interstellar, car d’autres font déjà ça très bien. Le but était simplement de permettre aux lecteurs de juger sur pièce une œuvre déjà conséquente et plutôt cohérente ! »

8/ Justement, pour continuer là-dessus, j’aimerais revenir sur l’une de vos notes sur Memento page 26 : « Dans le contexte d’un film à la narration complexe et savamment étudiée, ces plans frappent au premier abord par leur gratuité et par leur récurrence« . De mon point de vue, et de ceux de collègues, il n’y a aucune gratuité possible. Au contraire, il y a l’évidence d’être face à un récit intellectualisé… D’ailleurs, comme vous l’écrivez page 105, « le cinéma de Nolan a vocation à expliquer et transmettre, que ce soit par les dialogues, le montage, les représentations schématiques ou les explications en voix off« . A ce propos, on a souvent lié son pragmatisme et sa surexplication – d’ailleurs souvent perturbée par un final non figé ou des parties de récits abstraites alors ouvertes aux interprétations… Qu’en pensez-vous ?

« Dans le livre je distingue les trois fonctions que Nolan confère au montage. Il peut être immersif, logique ou narratif. Le premier type de montage sert à plonger le spectateur dans un état mental, le second à lui expliquer quelque chose, le dernier à faire avancer l’intrigue. Sachant que ces trois fonctions peuvent s’entremêler. Dans le passage que vous citez, je dois faire référence aux plans très brefs qu’on trouve au début de Memento, mais qu’il y a aussi dans les suivant jusqu’au Prestige. Souvent placés en début de film, ces jeux de montage servent à créer une atmosphère avec un jeu d’interférence : ce sont en quelques sorte des images parasites, qui relèvent à ce titre de la première fonction du montage que je viens de décrire. Je parle de gratuité dans la mesure où ces plans sont donnés comme tels : ils semblent placés là arbitrairement, sans justification logique ou narrative évidente. Mais vous avez aussi raison avec vos collègues, dans le sens où cette gratuité n’est qu’apparence et qu’on trouve souvent dans ces plans apparemment arbitraires des indices servant de pivot à l’histoire ou au propos. C’est particulièrement marquant dans l’introduction du Prestige : le personnage de Cutter explique en voix off les trois étapes d’un tour de magie pendant que des images défilent, sans illustrer explicitement le propos. Mais cette séquence est en réalité le premier moment de manipulation du film, ne serait-ce que dans le contexte narratif : on passe insidieusement de Cutter expliquant un tour de magie à une petite fille au même personnage témoignant dans un tribunal. Plus tard, on comprend que les images montrées à ce moment là sont aussi des clés pour comprendre le film. La place laissée au mystère reste finalement assez réduite, Nolan n’est pas Lynch, il n’a pas le goût de l’hermétisme. »

9/ Il y a une figure de laquelle on peut rapprocher Nolan : celle du pionnier. Il s’amuse dans ses récits avec la technologie tout en prenant une distance avec elle – pour finalement mieux se reconnecter à l’humain ; il utilise l’IMAX, technologie récente qui propose un certain format de pellicule pour une meilleure résolution d’image et donc une meilleure restitution de ce « sentiment de réalité » qui lui importe tant ; et lorsque vous écrivez qu’il allie grand spectacle et expérimentations esthétiques, on peut alors penser à Orson Welles qui avait justement déclaré que l’expérimentation devait être fondue dans le spectacle narratif afin que les spectateurs puissent progresser en terme de regard. Le regard des spectateurs gagnerait en expérience et serait alors ouverte – et demanderait même – d’autres expériences esthético-narratives. Ce qui permettrait au cinéma de progresser sur le plan expérimental, les essais ne seraient alors plus seulement signés par le cinéma d’avant-garde ou toute autre branche de cinéma expérimental qui n’occuperait que des spectateurs avertis. Ne pensez-vous pas que Nolan puisse être considéré comme un pionnier dans le sens où il vise un progrès esthético-narratif au service d’une autre avancée, celle des spectateurs ; le tout fondé sur une autre marche en avant qui est celle humaniste, de notre monde par un meilleur retour à ce dernier notamment rendu possible par son plus juste rendu ?          

« C’est certain en tout cas que Nolan, à la manière de Cooper dans Interstellar, affectionne la figure du pionnier. Le nom de Cooper est d’ailleurs une référence à un personnage de L’Étoffe des héros, un film de Philip Kaufman retraçant les débuts de l’exploration spatiale. Les protagonistes de ce film de 1983 sont justement présentés comme les nouveaux pionniers, des sortes de cow-boy des temps modernes s’aventurant au delà d’une nouvelle frontière. L’innovation technologique fascine Nolan, plusieurs de ses films tournent autour de dispositifs permettant d’accomplir des prouesses inédites : l’électricité et la téléportation avec la figure de Tesla dans Le Prestige, les rêves partagés dans Inception et les trous noirs dans Interstellar. On peut voir une réelle vertu pédagogique dans les explications de Nolan, et sa manière de fondre son scénario dans ces dispositifs. Après, la question est de savoir si Nolan est lui-même pionnier dans son art. Il l’est peut-être au sens de la belle idée de Welles que vous mentionnez : dans Dunkerque par exemple il innove narrativement et formellement, mais toujours avec ce souci de ne perdre personne en chemin. Mais à l’inverse, Nolan n’est pas non plus avant-gardiste. Il avoue par exemple qu’Inception se plaçait plus ou moins dans le sillage de Matrix qui était sorti dix ans avant. Et même s’il voit dans l’Imax une innovation dont il serait fer de lance, ses projets ne sont pas portés par la passion pour des avancées technologiques comme c’est le cas pour un Cameron. »

10/ Une de vos séquences nolaniennes préférées pour bien terminer la lecture de cet entretien ? L’un de vos morceaux favoris de bande-son dans la filmographie de Christopher Nolan ?

« C’est difficile de choisir, mais je crois qu’en terme d’intensité et de virtuosité, c’est l’une des séquences en montage parallèle de The Dark Knight qui m’impressionne le plus. Le Joker vient d’annoncer qu’il allait tuer des innocents dans les jours à venir, et on le voit mettre en œuvre simultanément cette menace dans deux lieux différents, avant d’apparaître au cocktail où se trouvent Harvey Dent et Rachel Dawes (voir extrait ci-dessous). La mise en scène de Nolan m’a marqué par sa faculté à nous embarquer dans l’action, tout en conservant une vision synthétique d’une situation complexe avec plusieurs lieux et plusieurs enjeux. C’est aussi un moment où le montage se confond avec la manipulation du joker : il tire les ficelles, prend la place du metteur en scène. La première fois que j’ai vu le film, j’ai réalisé avec quelle aisance Nolan s’était approprié les possibilités du grand spectacle hollywoodien. A ce niveau, The Dark Knight a été un tournant dans sa filmographie. Comme morceau de bande-son je choisis le thème principal d’Interstellar. Avec son orgue et sa manière de lorgner du côté de Philip Glass, Hans Zimmer fait un peu comme Nolan : il intègre ses expérimentations dans un grand récit fédérateur. »

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde

Timothée Gérardin

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Publié le 13 mars 2018 par les éditions Playlist Society

14 euros en version papier

7 euros en version numérique

Phenomena de Dario Argento : un conte de fées morbide

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Avec Phenomena, Argento ouvre une nouvelle page de sa filmographie. Il s’intéresse ici à la psyché féminine au travers d’une histoire mêlant le giallo et le fantastique. Un nouveau cap qui annonce  pour certains un avenir peu radieux.

Les années 80 marquent pour beaucoup le début de la fin pour Dario Argento. Le maestro qui  a su imposer sa patte inimitable dans les années 70 semblent avoir perdu son mojo. Mais ça, c’est ce que dise les pragmatiques qui ont besoin d’un scénario cohérent. On avait déjà eu un avant-goût avec Inferno, dont même Argento ne savait pas vraiment de quoi il parlait mais qui fonctionnait comme une exercice d’association d’idées. Phenomena poursuit cette voie et a de quoi filer de l’urticaire à toutes les personnes réticentes à son cinéma. Pourtant, Phenomena est peut-être le film d’Argento qui se rapproche le plus de son oeuvre iconique, Suspiria.

Les points communs avec Suspiria sont nombreux. Encore une fois, Argento délocalise son intrigue dans un univers qui n’est pas forcément propre à une ambiance horrifique. Après l’école de danse à Fribourg, c’est une académie pour filles perdue dans les Alpes Suisses qui sera le lieu de découvertes macabres. Il est également facile de rapprocher le personnage de Jennifer Corvino, jouée par une jeune Jennifer Connelly tout droite sorti de Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, cinéaste avec lequel Argento a fait ses classes à Suzy Banner, le personnage campé par Jessica Harper dans Suspiria. Deux personnages de jeune fille encore innocente, étrangère, qui se retrouve propulsée dans une nouveau monde, la transformant malgré elle en héroïne de conte de fées horrifique. Le maestro s’amuse d’ailleurs à puiser des idées dans plusieurs autres de ses films, notamment au niveau des motivations de l’assassin ou dans la relation entre Corvino et le professeur John McGregor pouvant rappeler le duo du Chat à neuf queues.

Phenomena s’inscrit à merveille dans toute l’imagerie fantasmatique développée par Argento. Se situant à la croisée des chemins entre le giallo de Profondo Rosso et le fantastique de Suspiria, Phenomena confronte une horreur parfaitement réelle et tangible (ces jeunes filles se faisant trucidées) et de purs moments d’onirisme convoquant le merveilleux. Comme souvent, c’est au travers d’une esthétique très travaillée s’amusant avec les contrastes. Ces contrastes transparaissent  surtout au niveau des insectes, jouant un rôle particulièrement important dans le film. Ces insectes constituent à eux seuls les deux climats diamétralement opposés qui régissent Phenomena. D’un côté, cette magie se manifeste grâce à la relation de Jennifer avec ces derniers. La jeune fille possède en effet des pouvoirs psychiques lui permettant de rentrer en communication et de commander  des essaims entiers. De l’autre, l’aspect funeste propre à certains insectes nécrophages ou se reproduisant à l’intérieur des cadavres. Argento n’hésite d’ailleurs pas à passer d’une séquence poétique à l’image de cette déambulation nocturne de Jennifer suivant une luciole à une apparition de pure terreur morbide sous la forme d’une tête infestée de vermines. Tout cela est au service d’une opposition encore plus grande entre la psyché et ses fulgurances oniriques et la chair porteuse d’un message fatal.

Dans la filmographie d’Argento, Phenomena marque le départ d’une thématique prépondérante dans la suite de sa carrière. Il s’agit de la psyché féminine. Pour Phenomena, et les 3 autres films qui vont suivre et notamment les deux mettant en scène sa fille Asia Argento, le transalpin va mettre en scène des jeunes filles souffrant la plupart du temps d’un mal qui lui ouvrira les portes d’un nouvel univers. Le cinéma d’Argento a longtemps été une question de personnage ne pouvant pas pénétrer dans l’image qu’il observe, le contraignant à un rôle de témoin impuissant. Dans Phenomena, Jennifer va, telle une Alice, enfin passer de l’autre côté de ce miroir. C’est au travers de crises de somnambulismes que la jeune femme va pouvoir trouver la clé de l’énigme. Les insectes ont également un rôle à jouer dans le développement de la psyché de Jennifer. Argento s’en amuse d’ailleurs avec une petite référence étymologique, le terme psyché renvoyant à la fois à l’âme en grec ancien mais également à une variété de papillon. Ces insectes vont ainsi marqué un changement dans l’«âme» de Jennifer. Toutes ces manifestations paranormales qui apparaissent autour de Jennifer peuvent alors s’interpréter comme une transformation. Telle une chenille se métamorphosant en papillon, la jeune fille laisse place à la femme.  La pureté de l’enfance se retrouve malmené par l’ambiance sordide qui l’entoure. Au conte de fée poétique et morbide s’ajoute donc une dimension coming of age.

Malgré toutes ses qualités évidentes, Phenomena s’attire déjà les foudres de certains détracteurs. Il faut dire que le style Argento s’exprime parfois de façon hasardeuse. Mais sous ces abords de roue libre, Argento joue avec les images, et prend à bras le corps le côté fantasmagorique propre aux univers et aux thématiques qu’il aborde. Il ne faut pas hurler à ce qui pourrait s’apparenter à des fautes de goûts, mais les prendre comme de véritable incursion onirique ou cauchemardesque dans une psyché en plein chamboulement. Il n’est donc pas étonnant de voir à certains moments, le maestro troqué les partitions progressives de son groupe fétiche Goblin pour le heavy metal tonitruant de Iron Maiden. Tout comme il ne faut pas souffler du nez, lorsque Jennifer s’enfonce dans les derniers moments du film dans un cauchemar sans fin où le spectacle grand-guignolesque oscille entre la terreur et l’absurdité. Phenomena est donc un pur produit estampillé Argento qui répond à une logique propre à son auteur, où se côtoient poésie et hantise, le tout au service d’un conte de fées macabre sur la métamorphose d’une jeune femme.

Phenomena – Bande-annonce :

Phenomena – Fiche Technique :

Réalisateur : Dario Argento
Scénario : Dario Argento et Franco Ferrini
Interprétation : Jennifer Connelly, Donald Pleasance, Daria Nicolodi, Patrick Bauchau
Musique : Goblin
Photographie : Romano Albani
Montage : Franco Fraticelli
Distribution : Les Films du Camelia
Durée : 109 minutes
Genres : Horreur, Fantastique
Date de sortie (France) : 12 juin 1985  Ressortie : 27 juin 2018

Italie – 1985

 

Opéra de Dario Argento : une oeuvre à la croisée des arts

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Avec Opéra à la fin des années 80, Argento convoque de façon frontale la dimension opératique qui ornait son cinéma depuis près de 20 ans. En résulte un giallo d’une grande richesse, un poil bancal mais définitivement ancré dans l’imagerie de son auteur.

Depuis toujours le cinéma d’Argento a accordé une place importante à l’art. Le cinéma évidemment, mais également la danse dans Suspiria ou encore de façon plus prégnante la peinture notamment dans le Syndrome de Stendhal.  Il n’est donc pas étonnant de voir le transalpin s’intéresser à l’opéra et toute l’aura baroque qui l’accompagne. Quoi de mieux d’ailleurs que Macbeth pour retranscrire toutes les obsessions de l’auteur. L’opéra adapté de la fameuse pièce de Shakespeare est un véritable concentré  d’imagerie macabre et fantasmatique. Une terreau très fertile pour Argento qui va donc pouvoir incorporer son savoir-faire du giallo à la tragédie shakespearienne.

Continuant sur la lancée de Phenomena, l’héroïne malencontreuse de Opéra est une jeune fille se retrouvant propulsée sur le devant de la scène après le regrettable accident de la diva jouant le rôle de Lady Macbeth. Un opéra réputé soi-disant maudit dans le milieu, qui va être le théâtre de plusieurs funestes incidents. Un tueur masqué et adepte de l’arme blanche semble donc viser la jeune Betty depuis qu’elle a obtenu la premier rôle. On retrouve très vite la dialectique argentienne dans ces séquences de meurtres, réutilisant nombreux de ses procédés fétiches comme la caméra subjective, la fétichisation des lames ou cette utilisation accentuée de la musique. Argento pousse le vice du témoin impuissant un cran plus loin encore. Le tueur s’amusant à placer des aiguilles sous les yeux de Betty l’obligeant à assister au massacre de ses amis ou collègues. Une séquence renvoyant directement à l’aspect voyeuriste du spectateur envers ce genre d’œuvre, friand de gore. Comme Jennifer Corvino et son somnambulisme, Betty souffre d’un mal qui va avoir une incidence sur le déroulement de l’histoire. Ici, la jeune femme est atteinte d’une frigidité l’empêchant de faire l’amour, lui rappelant des mauvais souvenirs. Cette impuissance va permettre au tueur d’entrer dans un jeu masochiste avec la pauvre victime. Les séquences où il attache Betty avec des aiguilles sous les yeux renvoient très facilement au bondage. Il y a une relation de dominance entre les deux protagonistes, même la relation charnelle prend ici un tournant des plus macabres.

Ce n’est pas forcément au niveau des séquences giallesques qu’Argento impressionne. C’est véritablement dans cette atmosphère lyrique que Opéra se démarque des autres œuvres du maestro. Dès les premiers instants, Opéra embrasse pleinement sa parenté avec le genre musical homonyme, au travers d’un générique accompagné d’une musique puissante sur les images d’un opéra peuplé de corbeaux, véritable oiseau de mauvaise augure.  Elle se manifeste  dans la direction artistique entreprise par Argento. On y retrouve le soin particulier apporté à la scénographie dessinant son univers lugubre, loin des couleurs chatoyantes de Suspiria où Betty évolue dans un monde apocalyptique où la mort semble être la seule habitante. Cette parenté se dégage avant tout au travers d’une certaine grandiloquence propre aux envolées lyriques typiques de l’opéra. Si elles sont évidemment observables lors des séquences d’opéra proprement dites, c’est surtout lors des séquences extérieures qu’elles deviennent fascinantes.

C’est à ces moments que Dario Argento conjugue avec une certaine adresse son cinéma à ce registre théâtral si particulier. Il y a ce jeu complètement outrancier des personnages, cette façon de construire le déroulement des séquences, d’accentuer la dramaturgie en développant une aura des plus funestes. À ce niveau Opéra apparaît comme le giallo le plus riche d’Argento. Mais ce serait mal connaître le maestro de penser qu’il opère une simple transposition. L’un des gros pieds de nez s’avère être justement au niveau de l’utilisation de la musique. Après l’avoir expérimentée sur son film précédent, Argento réutilise la musique heavy metal pour accompagner ses séquences de meurtres. Après les opéras rock, Argento donne naissance aux opéras metal. Argento n’oublie pas également qu’il est au cinéma et bénéficie de techniques particulières lui permettant de repousser constamment les limites du médium, que cela soit de façon acrobatique avec cette séquence des corbeaux en vue subjective, ou dans les mises à morts. La plus marquante reste alors celle de Daria Nicolodi qui se fait exploser la boîte crânienne à l’aide d’un coup de feu au travers du trou de la serrure. C’est cette dichotomie entre l’art noble représenté par l’opéra et celui plus populaire du cinéma d’horreur qui fait d’Opéra une œuvre si singulière, où Argento semble au final faire fi des conventions. Il va même jusqu’à faire des corbeaux, ces oiseaux représentants la mort, les révélateurs de la vérité.

Derrière toute cette force, Opéra souffre de nombreux défauts qu’il est difficile d’ignorer. Outre le problème de rythme qui parasite à quelques reprises le long-métrage, c’est peut-être cette liberté totale d’Argento qui agit comme un retour du bâton. L’exemple le plus frappant du film est sa fin qui semble forcée, et qui annihile toute la puissance tragique de la séquence précédente, renouant avec le côté bucolique des paysages des Alpes Suisses de Phenomena. Une parenthèse finale rêvée qui rompt avec l’enfer que l’on vient d’entrevoir. Argento semble parfois être rattrapé par une trop grande générosité qui fait basculer son film dans une surenchère constante pouvant nuire à la cohérence de l’œuvre. Bien que le film ait été réévalué avec le temps, il a longtemps été l’un des marqueurs de la déchéance du cinéma du maestro. Certains trouvant que le film flirte avec le nanardesque, frôlant le ridicule, Opéra reste une œuvre encore sous-estimée. Un film malade mais qui s’inscrit à merveille dans la filmographie de son auteur. Un film cherchant à allier deux univers qui semblent diamétralement opposés, mais qui ont toujours alimenté le travail du cinéaste italien.

Opéra – Bande-annonce

Opéra – Fiche Technique

Réalisateur : Dario Argento
Scénario : Dario Argento et Franco Ferrini
Interprétation : Clara Marsillach, Ian Charleson, Daria Nicolodi, Urbano Barberini
Musique : Claudio Simonetti
Photographie : Ronnie Taylor
Montage : Franco Fraticelli
Distribution : Les Films du Camelia
Durée : 107 minutes
Genres : Thriller
Date de sortie (France) : 1990 (en vidéo)  Ressortie : 27 juin 2018

Italie – 1987

 

Suspiria (1977), de Dario Argento : un conte de sorcière moderne devenu un classique

Chef de fil du giallo italien dans les années 70, Dario Argento doit en grande partie sa renommée planétaire à Suspiria, sans doute son œuvre la plus aboutie, qui continue de déchaîner les passions génération après génération. Et pour preuve, le remake du chef-d’œuvre de 1977 pointera le bout de son nez dès la fin de l’année ; un héritage d’autant plus lourd lorsqu’on prend conscience de la richesse du matériau d’origine.

Classique du giallo, Suspiria est un « film d’horreur » italien aux allures de slasher, esthétisé à l’extrême, et où meurent dans d’atroces souffrances « ceux qui en savent trop ». Car loin de la puissance suggestive de l’inimitable Massacre à la tronçonneuse (1974), Argento nous offre ici des pendus, des couteaux dans la poitrine à cœur ouvert, des scarifications, des épingles dans les yeux, du sadisme, du voyeurisme, des rites sataniques, et tant d’autres joyeusetés qui participent de l’ambiance malsaine constante. Cependant, loin de se contenter de faire gicler l’hémoglobine, le cinéaste italien enrobe son propos d’une esthétique singulière, inoubliable, qui embellit les actes les plus atroces.

Suspiria commence avec un générique en noir et blanc, simple, sur un doux air de boîte à musique allant crescendo jusqu’à s’enrayer, et laisser place à des grincements métalliques inquiétants. Une descente aux enfers musicale prophétique, et une absence de couleur qui prélude à l’explosion bariolée et sanguinolente qui suivra. Une entrée en matière pudique où Argento se prépare à frapper, sans que nous puissions mesurer l’ampleur de ce qui nous attend.

Une symphonie esthétique

Suspiria jouit de l’usage hyper-stylisé – et maîtrisé – de son technicolor, offrant un véritable langage visuel. Les couleurs en disent long sur les personnages, les états d’esprit, les ambiances, de par ce que chacune d’entre elle représente. Il y a d’abord le rose de la façade de l’école : rose de la naïveté de jeune fille, rose de l’enfance pas encore pervertie. Puis il y a le bleu des murs : bleu glacial de la nuit, bleu spectral, bleu du rêve et de l’imaginaire. Parfois, le vert surgit : vert de la séparation et de l’aliénation, vert de la disparition ; ou encore le blanc : blanc de la pureté, blanc de la désinfection (la nuit de l’invasion des « larves »), blanc de la virginité. Petit à petit, le jaune devient de plus en plus présent, au fur et à mesure que Suzy s’approche du secret : jaune du mensonge et de la supercherie, jaune du malaise. Et enfin, il y a bien sûr le rouge vif : rouge du sang, du vin, rouge du vernis à ongle et du rouge à lèvre, rouge de la féminité brûlante et du devenir-femme.
Par une utilisation intelligente des couleurs, d’abord primaires puis de leurs composés, Argento peint son tableau pelliculé où chaque couche de peinture est une nouvelle couche de signification.

La réalisation se met alors au service de ce jeu de couleurs. Le malaise ou le dégoût évoqué par le jaune est souvent accompagné de cadrages bancals, d’asymétrie ; ou encore le bleu nocturne est mis en scène par des travellings avant/arrière qui donnent cette impression de profondeur abyssale de la nuit. Les jeux de miroir anticipent l’aliénation (« le malheur ne vient pas des miroirs fêlés, mais des cerveaux fêlés ») avec ce fameux « secret derrière la porte », là où la caméra qui déambule dans les longs couloirs donne l’impression d’être en vue subjective, hésitant à tourner la tête au prochain virage, de peur que quelque démon l’y attende.

Petit détail notoire, l’adresse de l’école est à la rue « Escherstrasse » (en Allemand, « rue Escher »). Or Escher était un architecte qui donna son nom à l’adjectif « escheresque », c’est-à-dire « des constructions impossibles, des explorations de l’infini, des pavages et des combinaisons de motifs qui se transforment graduellement en des formes totalement différentes ». N’est-ce pas là la définition même des limbes que nous fait parcourir Suspiria ? Un grand labyrinthe anxiogène et baroque qui n’a pour finalité que la peur, la désorientation, la recherche obsessionnelle du mystère, la métamorphose des corps et les changements incessants de couleurs.

Et à côté de l’image, la musique est tout aussi fondamentale. Elle est comme un personnage, comme l’incarnation de ce Mal qui hante l’école, et dont la corporéité serait faite de flashs lumineux, d’yeux jaunes s’éveillant dans la nuit, de larves ou de chauves-souris démoniaques. De ce Mal, la musique en est sans hésitation l’esprit, l’âme, celle qui conduit et dirige le corps matériel depuis ses hauteurs intelligibles et sonores. Un Mal d’autant plus terrifiant qu’il n’est pas palpable, invisible, et qu’il s’impose à nos oreilles.

Alice au bal du diable

Devant Suspiria, difficile de ne pas penser à Alice au pays des merveilles tant les parallèles sont nombreux. Il y a d’abord cette jeune héroïne naïve et obstinée, impertinente et rêveuse. Il y a ce passage, à travers une porte, d’un monde terne et banal à un univers fantasque et coloré : l’arrivée se fait en voiture, sous la pluie, par un minutieux travelling avant, devant la façade rougeoyante de l’école qui est comme l’ouverture vers l’imaginaire, précédé d’un travelling horizontal sur la forêt et ses innombrables troncs d’arbres qui défilent et qui sont comme le tunnel vers le pays des merveilles. Et même dans l’école, les longs couloirs rappelleront toujours cette impression de passage entre les mondes, entre la réalité et le fantastique.

Mais il y a aussi du Carrie (1976) dans Suspiria, avec la rivalité féminine, l’esprit de compétition, la trahison et la manipulation. Tout comme le film de De Palma, l’œuvre d’Argento s’apparente à un conte de sorcière moderne, presque féministe sans se savoir comme tel. Pourtant, on peut lire ici et là que Susipiria serait misogyne, ne mettant en scène que de jolies filles (et faisant des plus « laides » les méchantes), ou encore en trouvant une certaine jouissance à les tuer de la manière la plus esthétique possible. À cela, on peut répondre que si les femmes souffrent des violences les plus extrêmes, elles sont aussi au centre de l’histoire et représentent les seuls personnages « complets », qui ne soient pas atrophiés voire animalisés. Car parmi les rares hommes, Pablo, le serviteur, est privé de la parole ; Daniel, le pianiste, est privé de la vue ; et Mark, le complice, est privé de son libre-arbitre.

Suzy, dont le statut d’étrangère en fait un personnage qui n’est pas dans son élément, semble dès le départ très affectée par les forces maléfiques qui parcourent l’école (malaises, vertiges, migraines). Pour autant, elle jouit d’une volonté de fer, déterminée coûte que coûte à démasquer les machinations sordides qu’elle suspecte. Et le génie du film, c’est d’arriver à normaliser l’irrationnel et le fantastique, comme si tout cela était on ne peut plus banal, jusqu’à faire passer les suspicions (légitimes) de Suzy pour de la paranoïa. Mais le professeur Milius la rassurera en lui disant que le scepticisme est la réaction naturelle des gens de nos jours, alors que la magie est pourtant omniprésente.

Pour autant « la magie est cette chose à laquelle tous croient toujours », la magie est donc une « foi ». Et l’horreur de Suspiria se fonde sur une foi, sur une adhésion quasi-religieuse du spectateur à un esthétisme outrancier et un monde absurde et fantastique. La foi en un onirisme constant, à la frontière du rêve et de la réalité. Oui, on se sent parfois perdu, la narration paraît peu claire et l’histoire difficilement compréhensible de prime abord, outre l’aspect sectaire de l’école que l’on discerne d’entrée. Mais qu’importe, Suspiria est un cauchemar paranoïaque interminable par lequel on se laisse volontiers entraîner, à qui on tend la main comme pour que le diable nous emporte au plus profond des enfers ; un théâtre onirique du Mal, dont, à l’inverse d’Alice, on ne ressort jamais. Car ici la sorcellerie prend l’apparence de meurtres ordinaires, physiques et non « magiques ». Ici, la sorcellerie est l’ordinaire, la magie est la normalité. Les plus pragmatiques pointeront du doigt les incohérences scénaristiques, la superficialité du propos au profit d’un travail uniquement formel ; et ceux-là n’auront pas forcément tort non plus, mais leur désenchantement n’aura d’égal que l’émerveillement de ceux qui auront dit « Oui » à Argento, qui auront signé le pacte et accepté d’y croire sans concession, aveuglément, irrationnellement – passionnément. Or c’est peut-être ça, le plus beau maléfice du cinéma.

Bande-annonce : Suspiria

Synopsis : Suzy débarque à Fribourg pour suivre des cours dans une académie de danse. L’atmosphère du lieu, étrange et inquiétante, surprend la jeune fille. En proie au doute et à un sentiment de menace toujours plus présent, Suzy est contrainte d’élucider les mystères qui entourent l’académie et apprend que, d’après la légende locale, celle-ci aurait été édifiée plus d’un siècle auparavant pour servir de demeure à une terrible et puissante sorcière du nom d’Héléna Markos, surnommée la « reine noire », ainsi qu’à ses disciples. Mais le passé funeste de l’école est-il vraiment révolu ? 

Fiche technique :

Réalisation : Dario Argento
Scénario : Dario Argento, Daria Nicolodi, d’après Thomas de Quincey
Photographie : Luciano Tovoli
Musique : Goblin
Genre : fantastique, horreur
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 1er février 1977 (ITA), 12 août 1977 (FRA)

Italie – 1977

 

Profondo Rosso de Dario Argento : l’incarnation de l’inconscient

Sous couvert d’un cinéma de la violence et du choc esthétique, les films de Dario Argento se présentent souvent comme des plongées au cœur de l’inconscient, des pulsions et des peurs primaires qui peuplent l’imaginaire humain, et de l’inquiétante étrangeté qui habite le réel. Dans cette perspective, Profondo Rosso s’inscrit brillamment dans la continuité des thèmes chers au cinéaste et propose une incursion dans les méandres de l’esprit humain en faisant de la mémoire et de la subjectivité les leitmotivs de son récit.

Synopsis : Au cours d’une conférence sur l’occultisme, la télépathe Helga Ulmann ressent la présence d’un meurtrier dans la salle. Le soir même elle est assassinée dans son appartement sous les yeux de son voisin, Marc Daly. Animé par l’intuition qu’un élément important a disparu de la scène du crime, ce dernier décide d’enquêter. 

L’ensemble du film gravite ainsi autour d’une absence : un tableau entraperçu par Marc Daly peu après le meurtre et inexplicablement disparu avant l’arrivée de la police. C’est ce manque que, tout au long du film, il cherchera à combler dans une quête obsessionnelle pour retrouver la mémoire et la vérité. Cette quête nous intéresse d’autant plus que la mémoire du spectateur est elle aussi mise en cause : nous passons nous aussi devant ce tableau. Comme Marc, nous avons accès à la réponse dès le début du film et, comme lui, nous passons à côté sans y prendre garde. Sa seule supériorité sur le spectateur est peut-être d’avoir su conserver l’intuition de cette image et de chercher à tout prix à la faire surgir de l’obscurité.

C’est ce mystère de l’image manquante qui renvoie en premier lieu à la question de l’inconscient qui hante l’ensemble du film : cette vision insaisissable à l’origine de l’enquête renvoie directement à ce qui échappe à l’esprit humain tout en étant profondément enfoui en lui, aux horreurs innommables qui rampent à la lisière de la conscience sans jamais se révéler pleinement. C’est une incarnation du mal absolu qu’aperçoit Marc chez Helga Ulmann et qui lui échappe presque immédiatement. Dans cette perspective Marc Daly a quelque chose des personnages de Lovecraft : comme ces derniers il se retrouve confronté à une horreur enfouie, refoulée, qui le dépasse et l’obsède, une horreur inhumaine et pourtant à l’origine même de l’humain. C’est pour cette raison que la résolution, dans les films d’Argento, est souvent déceptive : le mystère lui-même parle à nos craintes les plus primaires, mais l’incarnation de ce mystère ne peut être qu’en deçà de la peur qu’inspire ce qui n’a encore ni nom ni visage.

Dans Profondo Rosso, Argento ne cesse ainsi de jouer avec une multitude de situations et d’images profondément ancrées dans l’inconscient collectif humain. S’il a souvent été reproché à ses personnages d’être stéréotypés c’est justement parce qu’il ne s’embarrasse pas de la complexité propre à chaque individu mais s’intéresse au contraire au fondement pulsionnel commun à tous. Par son manque même de profondeur, le cliché se laisse plus facilement travailler par la folie et l’exagération.
Les personnages de Profondo Rosso n’échappent pas à cette règle : le récit ne s’arrête jamais vraiment sur leur intériorité, et se contente d’en dresser un portrait sommaire, facilement identifiable : l’artiste anxieux et solitaire, la jeune femme moderne, l’alcoolique dépressif, la vieille femme sénile… C’est en simplifiant ses personnages à l’extrême qu’Argento peut non seulement révéler ce qu’il y a de plus primaire en eux, mais également en faire des figures quasi-vierges sur lesquelles le spectateur projette son propre inconscient.

L’univers de Profondo Rosso ne s’adresse ainsi pas à l’intellect du spectateur, mais à quelque chose de bien plus originel : ses émotions, ses sensations, ses pulsions…
Argento a su faire de la violence et de la mort des objets esthétiques et érotiques à part entière. L’attention qu’il porte aux couleurs, aux textures, et sa prédilection pour les plans très rapprochés témoignent de cette volonté de plonger le spectateur au cœur de son univers.
Toute la beauté de ses scènes de meurtre tient non seulement dans leur côté haptique, qui donne le sentiment de pouvoir « toucher » l’image du regard, mais également dans leur profonde ambiguïté qui place le spectateur autant dans la peau du meurtrier que dans celle de la victime.
D’un côté, Profondo Rosso nous oblige régulièrement à adopter le point de vue du coupable, révélant le tueur sadique qui sommeille en chacun de nous et observe fasciné les gestes du meurtrier, la terreur des victimes et les giclées de sang « rouge profond ». De l’autre, les meurtres ont été sciemment imaginés pour rappeler au spectateur des blessures de la vie quotidienne dont il a déjà expérimenté la souffrance : meurtre à l’arme blanche, noyade dans une baignoire d’eau bouillante (qui ne s’est jamais coupé ou brûlé ?)… Ce paradoxe oblige alors le spectateur à expérimenter sa propre capacité à faire le mal, tout en étant pleinement conscient de la douleur infligée.
Le tueur lui-même est un être entièrement animé par ses pulsions : sa folie meurtrière s’apparente à des passions immatures, celles d’un enfant incapable de se contrôler et qui fonde son comportement sur des affects et non pas sur sa raison. Ses victimes sont pour lui des jouets et, comme tout enfant capricieux, il s’acharne sur elles jusqu’à les briser. Le thème de l’enfance, stade du développement où les instincts ne sont pas encore médiatisés par les contraintes sociales et s’expriment librement, traverse ainsi en filigrane l’ensemble du film.

En dernier lieu Profondo Rosso est une œuvre hantée par la subjectivité de ses personnages qui façonne pleinement l’univers dans lequel ils évoluent. L’ensemble du film gravite ainsi autour de la question de la mémoire et de la perception : toute l’intrigue de Profondo Rosso repose sur une simple intuition, sur une perception du réel déformée par l’esprit de Daly, à partir de laquelle il tente d’accéder à une vérité objective. Ça n’est pas un hasard si Argento a choisi David Hemmings, célèbre pour le rôle de Thomas dans Blow Up d’Antonioni, pour incarner Marc Daly : dans les deux films se retrouve la même démarche de déchiffrement d’une image initiale et la même impuissance à appréhender un réel concret au delà de la perception.

L’univers même de Profondo Rosso repose sur des situations et des espaces avant tout mentaux qui, loin d’ancrer le récit dans le réel, le rapprochent au contraire du rêve et de l’esprit. Les personnages errent dans un Turin dépeuplé, écrasés par une architecture monumentale, isolés au milieu d’espaces immenses, vides et stériles. L’exemple le plus frappant de la prédominance du subjectif sur le réel se trouve dans la Villa del Bambino Urlante au cœur de laquelle se trouve la clef du meurtre fondateur, représenté dans la première scène du film. Son aspect labyrinthique en fait un espace cauchemardesque par excellence, celui des maisons infinies et sans échappatoire que l’on trouve dans nos mauvais rêves. La villa est une incarnation directe de l’esprit torturé du meurtrier qu’explore longuement Marc pour en exhumer les secrets refoulés, littéralement emmurés. La caméra elle-même, qui ne cesse de se mouvoir au sein de ces décors, semble animée d’une subjectivité propre, glissant avec la fluidité d’un pur esprit au sein de ces espaces mentaux.

Ce rapport déréalisé au monde participe pleinement à la compréhension du réel selon Argento. La réalité, dans ses films, n’est jamais objective ou donnée d’emblée. Il ne cherche pas à rendre compte d’un état figé du monde, mais au contraire à retranscrire son insaisissabilité. Avec lui la réalité n’est jamais unique, mais composée d’une multitude de facettes, à l’image de ses personnages.
Le réel, chez Argento, est avant tout une énigme à déchiffrer et ce mystère ne peut être exprimé qu’au travers d’éléments surnaturels (tels les dons de télépathe d’Helga Ulmann) ou oniriques. En un mot fantastiques. Ce dernier ne s’impose pas de manière claire ou directe, mais est contenu dans une multitude de détails qui parsèment le réel dans l’œuvre. Il se situe ainsi au cœur même de la réalité : il ne se manifeste pas par intermittence au sein d’un univers objectif, mais y est présent en permanence. Le fantastique n’est pas un autre monde qui viendrait contaminer la réalité connue, mais l’élément spirituel qui sous-tend la matérialité même du monde.

Profondo Rosso – Bande Annonce

Profondo Rosso (Les Frissons de l’Angoisse) – Fiche Technique

Réalisateur : Dario Argento
Scénaristes : Dario Argento et Bernardino Zapponi
Interprétation : David Hemmings
Musique : Giorgio Gaslini et le groupe Goblin
Photographie : Luigi Kuveiller
Montage : Franco Fraticelli
Production : Claudio et Salvatore Argento
Distribution : Howard Mahler Films
Durée : 126 min
Date de sortie : 7 mars 1975 (Italie) – 17 août 1977 (France)

The Strange ones : voyage aux confins de la réalité

The Strange ones est un film d’ambiance, de Christopher Radcliff & Lauren Wolkstein, qui ne se laisse pas si facilement attraper. Au cœur de la ville ou de la forêt, les secrets ne résistent pas longtemps à l’éclatement de la vérité, le tout au sein d’un montage éclaté et plutôt confus.

Deux frères 

Il faut d’emblée accepter que The Strange ones est un film d’ambiance, de ressentis et de non-dits. Une micro-épopée au cœur d’un drame familial, un lent retour aux sources qui s’apparente aussi à un chemin de croix pour le personnage principal, un jeune garçon mystérieux et un brin flippant à la Sixième sens. Les deux réalisateurs s’attachent à donner corps à leur thriller en proposant un montage fait de réminiscences de l’acte originel, celui à l’origine de la chute, un feu qu’une silhouette d’enfant observe. Au fur et à mesure, ce côté fantastique s’imbrique dans une intrigue plus terre à terre faite d’un road movie au cours duquel nos protagonistes croisent la route de personnages qui les accueillent, leur viennent en aide. Tout cela fascine alors qu’un certain malaise persiste, et n’est jamais levé, quant à la relation entre les deux frères, presque incestueuse.

L’intérêt du film reposerait donc sur la révélation, sa capacité à nous satisfaire d’avoir observé la fuite en avant de deux corps projetés dans le chaos du monde. Or, cette révélation importe finalement assez peu, tant elle semble venir justifier les silences, les regards, le travestissement de la vérité qui donnent sa saveur au film. Tout y est feutré, inconnu, les personnages y avancent à tâtons avec comme objectif visuel la forêt qu’ils sont censés rejoindre et cette grotte dans laquelle disparaître à jamais, se retirer du monde. L’apprentissage aurait pu être aussi foutraque que dans Captain Fantastic, mais ici point de père joyeux baroudeur, un brin tyrannique. Juste deux frères paumés et un monde sombre qui happe les âmes en quête d’un ailleurs qui s’éloigne toujours un peu plus à mesure que le film se déroule sous nos yeux. Il faut donc se laisser prendre au jeu, accepter de ne pas savoir, de ne pas comprendre, et observer ces deux corps qui deviennent peu à peu immatériels, s’extrayant par leurs actes de l’humanité telle qu’elle se construit dans la moiteur des villes américaines en été.

The Strange ones : Bande-annonce

Synopsis : A bord de leur voiture, Sam et Nick sillonnent les routes de campagne américaine. Pour certains qu’ils croisent, ils sont deux frères partis camper, pour d’autres, des fugitifs. Durant ce road-trip, de mystérieux événements surviennent, faisant peu à peu éclater la vérité au grand jour…

The Strange ones : Fiche technique

Réalisateur : Christopher Radcliff, Lauren Wolkstein
Scénario : Christopher Radcliff, Lauren Wolkstein
Interprètes : Alex Pettyfer, James Freedson-Jackson, Emily Althaus, Gene Jones, Owen Campbell
Photographie : Todd Banhalz
Montage : Christopher Radcliff, Lauren Wolkstein
Sociétés de production : Adastra Films, Relic Pictures
Distributeur : Epicentre Films
Durée : 81 minutes
Date de sortie : 11 juillet 2018
Genre : Thriller

Etats-Unis – 2018

L’Oiseau au plumage de cristal de Dario Argento : Le Giallo ou le meurtre élevé au rang d’Art

Le premier volet de la trilogie animalière offre toute la latitude à Dario Argento d’exprimer son Cinéma. Un essai réussi à la fois plastiquement et frontalement qui lui donne l’occasion d’explorer les zones de l’inconscient du spectateur et la souffrance des corps par le prisme de L’Art.

Sur les terres Romaines, la (re)naissance des genres.

L’Italie est le foyer absolu de toutes les formes d’Art célébrant le beau. Du style baroque synthétisant les plus belles périodes de l’Architecture et de la sculpture jusqu’à la naissance du Neo-réalisme, le pays se dresse fièrement à travers les âges. Divinités représentées par les rondeurs du marbre ou classes sociales étudiées par le truchement de la focale, le spectre artistique transalpin ne se parera pas toujours d’un élitisme bienvenu. Les contrées romaines s’assombrissent et la grande lucarne prolonge les genres hollywoodiens tombés en désuétude. Les érudits tournent les talons et les classes populaires se rassasient de culturistes en toge et de gueules rasées à la biscotte. Naissance du péplum fantasque et du fantastique gothique aux couleurs saturées. Freda et Bava en solo ou en duo accouchent de la culture « Cinéma de quartier ». Le mercantilisme se noie dans les expérimentations plastiques laissant sur le bitume une nouvelle race de cinéphiles accrocs au bis. De cette effervescence populaire naissent de nouveaux chefs de file. D’un coté Tessari, Valeri et Corbucci dans le sillage d’un Leone adepte du western baroque renommé pour l’occasion « Bob Robertson » pour l’export et de l’autre l’expert en objet contondant, Dario Argento.

Argentique/Argento une analogie teintée du sang des innocents.

Frappé ataviquement du sceau du genre, Dario Argento va sublimer le thriller, créneau dont il restera la figure emblématique et ce malgré la prétention au trône de quelques copycats. L’Oiseau au plumage de cristal, premier volet d’une trilogie dite « animalière », se voit qualifié de l’appellation « Giallo ». Les racines du genre sont issues d’une culture populaire au croisement du roman policier façon « Whodunit » et d’une tendance au meurtre opératique dont le père fondateur n’est autre que « Mario Bava ». La réappropriation de ces divertissements de masse offre toute la latitude au jeune Argento de projeter son œuvre cathartique et progressiste au cœur d’une Italie en pleine mutation. Si l’année 68 et le mouvement étudiant italien n’a pas été aussi impactant que de l’autre côté des Alpes, le pays à la botte subit pourtant moult changements politiques, appuyé surtout par de nouvelles générations impliquées dans les Brigades rouges, mouvement marxiste d’une violence rare. A l’instar du conflit vietnamien aux E.U et la naissance d’un cinéma de genre indépendant graphiquement marqué par les traumatismes, le premier opus de Argento impose une ère nouvelle au cœur même des Années de plomb. A travers le genre, la réaction saine et lucide d’un réalisateur conscient qu’il est temps de parler « cul » et « violence » en full frontal sans avoir à se planquer derrière une écriture pédante. Argento s’octroie donc cette liberté sexuelle par voies métaphoriques. Les lames pénètrent les chairs de jeunes Romaines innocentes comme pour punir l’abus de beauté et de sous entendre le désir et la frustration d’un éventuel refus. La réverbération d’une source de lumière sur le métal évoque à elle seule la verge tendue transformant une scène de meurtre en viol où le sang a plus des relents de liquide séminal que de plasma. L’idée de pénétration d’un corps étranger froid et lisse déformant les visages de jeunes femmes pourrait en appeler certain au lynchage d’un cinéaste complaisant et surtout misogyne. Loin de donner le change à ses détracteurs, Argento « code » sa résolution finale avec aplomb relançant de plus belle son orientation sexuellement déviante et libre. En outre, le châtiment corporel se traduit par un héritage du fantastique et de la femme plastiquement parfaite s’offrant en sacrifice pour assouvir les vices. Le cadre gothique nourrissant les mythologies anciennes des créatures initiées par Bram Stoker adopte ici un espace contemporain réaliste. Le fétichisme des gants de cuir et de son prolongement tranchant en lieu et place des canines et la sempiternelle silhouette furtive prête à frapper indique que nous sommes bien en présence d’un homme à la psychologie instable et dans une unité de lieu non fictive. Une nouvelle race de monstre à hauteur d’homme qui touche une zone particulière de notre inconscient mais avec l’art d’y incorporer une cinématographie gracieuse. En chef d’orchestre, Argento joue de la baguette et fait s’entrechoquer le legs des grandes figures passées dans la capitale du cinéma. La mise à mort d’une poignée de victimes est aussi synonyme de naissance d’un sous genre noble. Avec un talent comme celui-ci, le spectateur a compris que la culture basse a retrouvé ses hauteurs artistiques.

L’Oiseau au plumage de cristal : Une cheville cinéphilique référentielle.

Le cinéphile averti sait que le premier jet du réalisateur transalpin ne constitue pas son essai le plus abouti mais il sait aussi qu’il aura installé une matrice pour les années à venir et un puits de références pour de jeunes cinéastes venus d’horizons divers. L’Oiseau au plumage de cristal n’est pas que le reflet de son époque, c’est aussi une œuvre fondatrice et une influence pour quelques cinéastes américains profondément amoureux du cinéma de la vieille Europe. Si l’on évoque très peu les emprunts de Brian De Palma au cinéma d’Argento, c’est parce qu’ils sont prélevés avec précision et disséminés harmonieusement au sein de métrages contextuellement différents. Le thème agile et sensuel d’Ennio Morricone se retrouve presque samplé dans la composition de Pino Donaggio pour l’orgiaque Body double et sa fameuse scène de voyeurisme où s’invitent également les fantômes de Hitch. De Palma n’a pas uniquement puisé dans l’accompagnement musical mais aussi dans des procédés narratifs qui resteront des impondérables de son cinéma. Si le réalisateur de Scarface avoue son penchant pour le Blow up d’Antonioni et de son dispositif de reconstitution du crime, il est permis de s’interroger sur l’emprunt tout aussi évident sur le film matriciel de Argento. Le personnage de Tony Musante obsédé par l’enquête reconstitue le crime de manière cérébrale en une poignée de photogrammes semblables à des flashs mentaux. Dans une démarche obsessionnelle, ces vignettes traumatiques seront en mouvement puis prendront l’apparence de clichés noirs et blancs fixant ainsi le cheminement intellectuel du protagoniste. Mission Impossible et Blow Out, entre autres, useront de ce mécanisme avec un talent certain. Plus prégnant encore, le décorum de la galerie d’Art de Pulsions poussant le concept du Giallo de Argento dans ses derniers retranchements en associant le meurtre au rasoir à une peinture « gouachée ». (Art)gento aura donc nourri son homologue américain avec la certitude, toutefois, d’avoir été le disciple conscient ou inconscient de Michael Powell, Alfred Hitchcock et Mario Bava dont les superbes Le Voyeur, Vertigo et Six femmes pour l’assassin en constituent les pôles créatifs. Un héritage qui perdure quelques décennies plus tard et dont les rejetons Cattet et Forzani passionnément inspirés en livrent, à leur tour, de nouvelles compositions. L’Oiseau cachait une amplitude créative étonnante, il peut maintenant s’envoler

L’Oiseau au plumage de cristal : bande annonce 

L’Oiseau au plumage de cristal : fiche technique

Réalisation : Dario Argento
Scénario : Dario Argento, d’après le roman The Screaming Mimi, de Fredric Brown (non crédité)
Production : Salvatore Argento et Artur Brauner (non crédité)
Sociétés de production : Central Cinema Company Film, Glazier et Seda Spettacoli
Musique : Ennio Morricone
Photographie : Vittorio Storaro
Montage : Franco Fraticelli
Décors et costumes : Dario Micheli
Pays d’origine : Italie, Allemagne
Genre : Horreur, policier, thriller
Durée : 98 minutes

Pour la passion bénévole et l’envie d’écrire, on soutient aVoir-aLire !

Condamné en justice pour avoir utilisé deux photographies non-libres de droit, le site culturel aVoir-aLire doit verser une somme de 11 000 euros à l’auteur des photographies. Parce que cette situation met en péril l’avenir du site et questionne le modèle de nos blogs, on apporte tout notre soutien.

La plume porte cette fois la plaie. C’est un coup dur qui touche nos confrères du site culturel aVoir-aLire.com. L’équipe du site est condamnée en justice pour avoir publié en illustration d’un article sur le film A Bout de Souffle deux photographies que l’équipe pensait libres pour la presse. Problème : Elles appartiennent à un photographe, qui a immédiatement demander le retrait. Une fois le retrait effectué, le photographe a assigné le site en justice. Après une décision par le Tribunal de Grande Instance de Paris, aVoir-aLire.com est condamné à verser 11 000 euros. Une somme bien élevée pour un site où tous les rédacteurs travaillent bénévolement, comme chez nous. Car il ne s’agit pas de discuter une décision de justice mais d’apporter notre soutien à des confrères et consœurs, pour une situation qu’on aurait pu connaître dans un soucis de maladresse ou d’inattention.

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Au nom des passions cinéphiles et culturelles qui guident les rédacteurs et les lecteurs, des débats (parfois stériles, toujours vivants) qu’on échange tous sur les réseaux, de ces soucis qui pourraient causer la mort de nos sites, toute la rédaction de CineSeriesMag soutient aVoir-aLire.com. (Une campagne de financement participatif a été lancée ici ). Alors sortons nos plumes fébriles, vivantes, bavardes pour avoir encore à voir et encore à lire ! Quoi qu’il arrive, il nous restera toujours ça.