Opéra de Dario Argento : une oeuvre à la croisée des arts

Avec Opéra à la fin des années 80, Argento convoque de façon frontale la dimension opératique qui ornait son cinéma depuis près de 20 ans. En résulte un giallo d’une grande richesse, un poil bancal mais définitivement ancré dans l’imagerie de son auteur.

Depuis toujours le cinéma d’Argento a accordé une place importante à l’art. Le cinéma évidemment, mais également la danse dans Suspiria ou encore de façon plus prégnante la peinture notamment dans le Syndrome de Stendhal.  Il n’est donc pas étonnant de voir le transalpin s’intéresser à l’opéra et toute l’aura baroque qui l’accompagne. Quoi de mieux d’ailleurs que Macbeth pour retranscrire toutes les obsessions de l’auteur. L’opéra adapté de la fameuse pièce de Shakespeare est un véritable concentré  d’imagerie macabre et fantasmatique. Une terreau très fertile pour Argento qui va donc pouvoir incorporer son savoir-faire du giallo à la tragédie shakespearienne.

Continuant sur la lancée de Phenomena, l’héroïne malencontreuse de Opéra est une jeune fille se retrouvant propulsée sur le devant de la scène après le regrettable accident de la diva jouant le rôle de Lady Macbeth. Un opéra réputé soi-disant maudit dans le milieu, qui va être le théâtre de plusieurs funestes incidents. Un tueur masqué et adepte de l’arme blanche semble donc viser la jeune Betty depuis qu’elle a obtenu la premier rôle. On retrouve très vite la dialectique argentienne dans ces séquences de meurtres, réutilisant nombreux de ses procédés fétiches comme la caméra subjective, la fétichisation des lames ou cette utilisation accentuée de la musique. Argento pousse le vice du témoin impuissant un cran plus loin encore. Le tueur s’amusant à placer des aiguilles sous les yeux de Betty l’obligeant à assister au massacre de ses amis ou collègues. Une séquence renvoyant directement à l’aspect voyeuriste du spectateur envers ce genre d’œuvre, friand de gore. Comme Jennifer Corvino et son somnambulisme, Betty souffre d’un mal qui va avoir une incidence sur le déroulement de l’histoire. Ici, la jeune femme est atteinte d’une frigidité l’empêchant de faire l’amour, lui rappelant des mauvais souvenirs. Cette impuissance va permettre au tueur d’entrer dans un jeu masochiste avec la pauvre victime. Les séquences où il attache Betty avec des aiguilles sous les yeux renvoient très facilement au bondage. Il y a une relation de dominance entre les deux protagonistes, même la relation charnelle prend ici un tournant des plus macabres.

Ce n’est pas forcément au niveau des séquences giallesques qu’Argento impressionne. C’est véritablement dans cette atmosphère lyrique que Opéra se démarque des autres œuvres du maestro. Dès les premiers instants, Opéra embrasse pleinement sa parenté avec le genre musical homonyme, au travers d’un générique accompagné d’une musique puissante sur les images d’un opéra peuplé de corbeaux, véritable oiseau de mauvaise augure.  Elle se manifeste  dans la direction artistique entreprise par Argento. On y retrouve le soin particulier apporté à la scénographie dessinant son univers lugubre, loin des couleurs chatoyantes de Suspiria où Betty évolue dans un monde apocalyptique où la mort semble être la seule habitante. Cette parenté se dégage avant tout au travers d’une certaine grandiloquence propre aux envolées lyriques typiques de l’opéra. Si elles sont évidemment observables lors des séquences d’opéra proprement dites, c’est surtout lors des séquences extérieures qu’elles deviennent fascinantes.

C’est à ces moments que Dario Argento conjugue avec une certaine adresse son cinéma à ce registre théâtral si particulier. Il y a ce jeu complètement outrancier des personnages, cette façon de construire le déroulement des séquences, d’accentuer la dramaturgie en développant une aura des plus funestes. À ce niveau Opéra apparaît comme le giallo le plus riche d’Argento. Mais ce serait mal connaître le maestro de penser qu’il opère une simple transposition. L’un des gros pieds de nez s’avère être justement au niveau de l’utilisation de la musique. Après l’avoir expérimentée sur son film précédent, Argento réutilise la musique heavy metal pour accompagner ses séquences de meurtres. Après les opéras rock, Argento donne naissance aux opéras metal. Argento n’oublie pas également qu’il est au cinéma et bénéficie de techniques particulières lui permettant de repousser constamment les limites du médium, que cela soit de façon acrobatique avec cette séquence des corbeaux en vue subjective, ou dans les mises à morts. La plus marquante reste alors celle de Daria Nicolodi qui se fait exploser la boîte crânienne à l’aide d’un coup de feu au travers du trou de la serrure. C’est cette dichotomie entre l’art noble représenté par l’opéra et celui plus populaire du cinéma d’horreur qui fait d’Opéra une œuvre si singulière, où Argento semble au final faire fi des conventions. Il va même jusqu’à faire des corbeaux, ces oiseaux représentants la mort, les révélateurs de la vérité.

Derrière toute cette force, Opéra souffre de nombreux défauts qu’il est difficile d’ignorer. Outre le problème de rythme qui parasite à quelques reprises le long-métrage, c’est peut-être cette liberté totale d’Argento qui agit comme un retour du bâton. L’exemple le plus frappant du film est sa fin qui semble forcée, et qui annihile toute la puissance tragique de la séquence précédente, renouant avec le côté bucolique des paysages des Alpes Suisses de Phenomena. Une parenthèse finale rêvée qui rompt avec l’enfer que l’on vient d’entrevoir. Argento semble parfois être rattrapé par une trop grande générosité qui fait basculer son film dans une surenchère constante pouvant nuire à la cohérence de l’œuvre. Bien que le film ait été réévalué avec le temps, il a longtemps été l’un des marqueurs de la déchéance du cinéma du maestro. Certains trouvant que le film flirte avec le nanardesque, frôlant le ridicule, Opéra reste une œuvre encore sous-estimée. Un film malade mais qui s’inscrit à merveille dans la filmographie de son auteur. Un film cherchant à allier deux univers qui semblent diamétralement opposés, mais qui ont toujours alimenté le travail du cinéaste italien.

Opéra – Bande-annonce

Opéra – Fiche Technique

Réalisateur : Dario Argento
Scénario : Dario Argento et Franco Ferrini
Interprétation : Clara Marsillach, Ian Charleson, Daria Nicolodi, Urbano Barberini
Musique : Claudio Simonetti
Photographie : Ronnie Taylor
Montage : Franco Fraticelli
Distribution : Les Films du Camelia
Durée : 107 minutes
Genres : Thriller
Date de sortie (France) : 1990 (en vidéo)  Ressortie : 27 juin 2018

Italie – 1987

 

Festival

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