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John Wick Parabellum, Keanu Reeves vs. the World

Après un deuxième opus sidérant en matière d’action et dans la manière dont il étendait habilement l’univers du désormais célèbre tueur, on retrouve un John Wick plus en en forme que jamais dans cet épisode intitulé Parabellum. Plus fort, plus rapide, plus tout en ce qui concerne une action virtuose, ce troisième film démontre tout de même les limites narratives de la saga.

Synopsis : John Wick est désormais en cavale. Une prime de 14 millions de dollars a été mise sur sa tête car il a tué un membre de la Grande Table. De plus, l’ayant fait dans les murs du Continental Hotel, il se retrouve Excommunicado. John peut malgré tout compter sur l’aide de Winston, le directeur du Continental, qui lui a laissé une heure avant d’être considéré comme banni. John va alors tout faire pour quitter New York.

Sorti de nulle part, le premier film de la saga John Wick avait su surprendre tout le monde par la précision de son action, son univers intriguant et le retour en forme de Keanu Reeves. Mené par Chad Stahelski et David Leitch, qui a bifurqué vers une carrière de moins en moins intéressante par ses blockbusters insipides, on y retrouvait un amour de la chorégraphie des combats et de l’action bien découpée, pour en décupler tout son impact. Les deux réalisateurs étant d’anciens cascadeurs, ils n’ont jamais caché vouloir rendre hommage à cet aspect de leur travail. Lorsque le deuxième John Wick sorti, c’était entre la joie de retrouver ce personnage iconique, mais aussi la crainte de voir ses producteurs tirer sur la corde, et exploiter l’univers au point de le dévitaliser. Pourtant, cette suite surpassa en tout point son prédécesseur, par sa cinématographie encore plus experte qui magnifiait des fusillades de plus en plus viscérales et impressionnantes, mais aussi par un univers plus étendu, qui ne perdait jamais son aspect insaisissable. Plus tentaculaire et chimérique que jamais, il venait même poser une brillante amorce pour le 3e volet. La promesse d’une fuite en avant désespérée et épique pour la survie de son personnage. Et c’est à peine quelques minutes après cette intense conclusion que débute ce John Wick Parabellum.

Le film gardera l’intensité de ce postulat durant toute sa première heure, enchaînant à une vitesse sidérante des morceaux de bravoure à s’en décrocher les mâchoires. Chad Stahelski, et son chef opérateur Dan Laustsen, on redoublé d’efforts pour offrir une photographie encore plus léchée et esthétisante, qui donne à la réalisation un écrin assez saisissant, mais aussi pour accompagner une mise en scène encore plus brutale et virtuose. Que ce soit dans l’utilisation des décors, l’intelligence du cadrage qui privilégie encore les longs plans à un montage sur-découpé, ou encore la violence des chorégraphies, tout transpire l’ingéniosité. L’action n’a jamais été aussi inventive et diversifiée, délaissant par moments les fusillades pour y injecter une rixe aux couteaux aux accents cartoonesques, une course poursuite en motos absolument brillante de maîtrise qui renvoie à la folie créatrice des films d’actions hongkongais, ou encore l’utilisation d’animaux pour dynamiser l’action. Et c’est là le vrai tour de force du film, notamment lorsqu’il se lance dans une fusillade de plusieurs minutes, composée de plans séquences dans lesquels se baladent des chiens meurtriers et qui accompagnent les chorégraphies très élaborées de Keanu Reeves et d’Halle Berry. Impressionnante à regarder, cette scène a dû être d’autant plus impressionnante à tourner. Mais il est un peu dommage de voir le tout s’essouffler dans un dernier acte un peu moins inspiré. Notamment le climax qui reprend le même principe des miroirs et des reflets du second opus, en poussant le concept à peine plus loin. En ça, les deux derniers combats s’avéreront un peu trop mous, là où Keanu Reeves affronte plus fort que lui et où l’on sent que ses adversaires doivent retenir leur coups pour paraître crédibles. L’implication de l’acteur n’en reste pas moins impressionnante, surtout qu’il se retrouve au centre de cascades de plus en plus vertigineuses où il démontre encore son savoir-faire et sa maîtrise des armes.

Halle Berry n’est d’ailleurs pas non plus en reste. Elle s’investit corps et âme dans son rôle, au point d’en voler presque la vedette à son alter-ego masculin lors de la séquence de combat qu’ils partagent, montrant avec crédibilité les fruits de son entraînement. Mais son personnage subira les conséquences du défaut de ce John Wick Parabellum, son écriture. Non pas que les deux premiers films avaient des scénarios sensationnels, ni que ce soit un élément foncièrement important dans ce genre de film, mais ce Parabellum enchaîne plusieurs erreurs que ses aînés avaient su éviter. La première étant sur ses personnages. Ceux-ci se voient bien trop souvent écrasés au profit de l’action, et on aura du mal à sentir les liens qui les unissent. Dans John Wick 2, on se souvient encore de cette sublime séquence où le protagoniste se voit contraint de tuer une vieille amie ; qui,  par son ambiance posée et la précision de ses dialogues, arrivait à faire comprendre le poids de leur passif en quelques minutes à peine. Ici, toutes les relations semblent devenues artificielles, notamment celle qui est censée unir Reeves et le personnage de Berry, puisque ceux-ci finissent juste par énumérer des liens dont on ne ressent plus jamais la force. Il y a donc un côté expédié qui ressort de ce 3e opus, comme s’il ne prenait plus le temps de s’attarder sur ce qui alimente son action, mais juste sur l’action en elle-même. Même John Wick paraît effacé et subit un développement légèrement incohérent lorsque sa raison de continuer et de rester en vie apparaît finalement assez faible. Il n’est plus qu’un héros lambda de film d’action, et perd ce qui le rendait si captivant. Et cela va de pair avec le traitement de son univers, plus enclin ici à n’être qu’une machine à facilités scénaristiques, même si il accouche pour une fois de très bons antagonistes.

John Wick Parabellum s’avère au final plus une porte ouverte pour la suite, que la quelconque fin d’une trilogie. Et c’est finalement ce qui amoindrit ce nouvel épisode qui apparaît plus comme un opus de transition. Avec le temps de son action limitée, les développements très peu présents ou sa narration en forme d’aller-retour, on se retrouve face à un film qui n’a pour but que de servir l’action, et non pas, comme par le passé, à poser un univers ou développer une histoire. On se retrouve donc face à un épisode qui apporte assez peu à la saga sur le plan narratif, de plus sa fin assez maladroite s’impose comme un point de départ répétitif et peu intéressant pour un quatrième film. Il n’y a donc pas de sentiment de conclusion ou de satisfaction pour ce Parabellum, mais au contraire l’impression d’une frustration. Par une fin un peu incohérente, mais aussi un climax un peu plus mou et répétitif que le reste. Mais rester sur cette légère déception serait passer à côté de la sève de ce 3e film qui offre avant ça, deux tiers absolument dingues et virtuoses. On aura rarement vu aussi impressionnant et inventif dans le cinéma d’action hollywoodien, et rien que pour cet aspect, John Wick Parabellum s’impose comme un ténor du genre.

Furieux, viscéral et d’une maîtrise isolante, John Wick Parabellum est un grand film d’action où chaque joute et chaque fusillade se transforment en ballets funestes aux chorégraphies majestueuses et au service de jeux de massacres jubilatoires. Plus artificiel que John Wick 2, mais bien plus inventif et abouti que le premier film, John Wick Parabellum ne sera pas le sommet tant attendu de la saga, mais en reste un très bon représentant. Surtout si l’on s’en tient à son action sidérante. Mais il aurait sans doute été plus judicieux de clôturer l’ensemble en gardant la tête haute, plutôt que se risquer à cette ouverture maladroite qui annonce un éventuel 4e film de manière plutôt répétitive, amoindrissant l’impact de ce Parabellum. De plus, un autre opus ne serait-il pas l’épisode de trop ? Seul le temps nous le dira, mais faire mieux sans se répéter sera assurément un challenge.

John Wick Parabellum : Bande annonce

John Wick Parabellum : Fiche technique

Titre original : John Wick: Chapter 3 – Parabellum
Réalisation : Chad Stahelski
Scénario : Derek Kolstad, Shay Hatten, Chris Collins et Marc Abrams
Casting : Keanu Reeves, Ian McShane, Mark Dacascos, Laurence Fishburne, Asia Kate Dillon, Halle Berry, Lance Reddick,…
Décors : Kevin Kavanaugh
Photographie : Dan Laustsen
Montage : Evan Schiff
Musique : Tyler Bates et Joel J. Richard
Producteurs : Basil Iwanyk et Erica Lee
Production : Lionsgate et Thunder Road Pictures
Distributeur : Metropolitan Filmexport
Durée : 131 minutes
Genre : Action
Dates de sortie : 22 mai 2019

États-Unis – 2019

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4

Once Upon A Time in Hollywood : la tragédie Sharon Tate inspire le cinéma

Le cinéma a t-il à être décent ? Dans le cadre de notre cycle sur les tueurs en série au cinéma, on traite le tragique meurtre de Sharon Tate par la secte de Charles Manson. D’American Horror Story à Once Upon A Time Hollywood, ce meurtre, qui marqua le monde du cinéma dans les années 60, continue de fasciner le 7ème art. Retour sur cette relation morbide entre l’écran et le drame.

6 août 1969. L’horrible s’abat sur Sharon Tate, jeune actrice américaine, alors enceinte de huit mois. Épouse du réalisateur Roman Polanski, elle se retrouve victime de la folie de trois membres de La Famille, secte dégénérée du tueur et gourou Charles Manson. Les assassins veulent venger Charles Manson d’un producteur de musique qui aurait refusé de signer avec le tueur en série. Sauf qu’ils se trompent de logement, le producteur ayant déménagé. Cela ne suffira pas à les faire partir : le trio massacre tous les habitants de la maison. Les amis présents ce soir-là connaîtront un sort funeste. Steve Parent, un ami, est abattu par quatre balles de revolver. Le producteur Wojciech Frykowski et sa fiancée Abigail Folger seront massacrés, laissés gisant sur le gazon du jardin. L’actrice Sharon Tate poignardée à de multiples reprises et suspendue par une longue corde de nylon. Pour ce meurtre, tous les membres seront punis par de longues peines de prison (la majorité y étant encore) et Charles Manson sera condamné à mort, avant que la sentence soit commuée en réclusion à perpétuité.  Ce fait divers tragique marque à l’époque le milieu du cinéma.

C’est sans compter sur l’obsession d’Hollywood pour le macabre, qui s’est emparé de cette tragédie à plusieurs reprises. En 2004, le téléfilm Helter Sketler reproduisait à l’écran le massacre de la villa. Sharon Tate n’était pas au cœur de l’histoire, qui était plus centrée autour de La Famille.  L’année 2019 marque le 50ème anniversaire de la mort de l’actrice, et de nombreux projets adaptés de sa fin tragique vont bientôt voir le jour. Sorti le 5 avril aux états-unis, The Haunting of Sharon Tate reprend le drame sous l’angle du film d’horreur. Conspué publiquement par Debra Tate, sœur de la défunte artiste, le métrage passe inaperçu et essuie un immense échec critique. Cette adaptation pose alors une question à creuser : est-il de bon ton, ou sensé, de se servir de ce meurtre pour un film d’horreur ? Le cinéma a t-il à être décent ? S’interroger sur ces notions est inévitable dès lors que l’on sait que c’est Quentin Tarantino qui s’attaque à ce terrible événement.

Quand le projet Once Upon a Time in Hollywood a commencé à faire parler de lui, il s’agissait apparemment d’une adaptation entièrement consacrée à Charles Manson, sa secte et Sharon Tate. Au fur-et-à-mesure de la production, de nouvelles infos ont émergé. A la surprise générale, les deux personnages principaux semblent à priori loin du drame car ils sont..entièrement fictifs. Rick Dalton, une star de télé (Leonardo Di Caprio) et Cliff Booth, sa doublure (Brad Pitt), occuperont les premiers rôles et conteront la métamorphose d’un Hollywood qui leur échappe. Pourtant Sharon Tate sera bien dans le présent sous les traits de Margot Robbie, Charles Manson sera interprété par Damon Herriman, et tous les assassins de l’actrice ont bien été castés. Mais il est curieux de traiter une telle affaire pour ne la relayer qu’en second plan.

La secte du gourou Manson sera t-elle uniquement une toile de fond ? Si l’on peut se le demander, la vraie question est finalement : le massacre aura t-il bien lieu ? Lors de son meurtre, Sharon Tate était enceinte de huit mois. Pourtant selon la bande-annonce, aucune trace d’une quelconque grossesse. Et si Tarantino nous la faisait à la Inglorious Basterds où il ré-écrivait l’Histoire tuant Hitler de plusieurs balles dans un auditorium ? Pourrait-il épargner Sharon Tate, lui donnant une nouvelle vie au cinéma ?  Chose surprenante d’ailleurs, Debra Tate a validé le projet de Tarantino. Elle a même confié à TMZ :  « Ce film n’est pas ce que l’on croit attendre d’un film qui combine les noms de Tarantino et Manson ». De quoi peut-être rassurer ceux effrayés à l’idée de voir le réalisateur de Kill Bill utiliser ce meurtre pour satisfaire son appétence pour le sang et le gore. Une décence pas au goût de tous. La saison Cult de American Horror Story reproduisait la scène dans son plus grand effroi. Le showrunner de la série Ryan Murphy racontait au sujet de cet épisode et du personnage Charles Manson :« Je travaillais là-dessus et je faisais des recherches, raconte-t-il, mais ça ne me paraissait jamais approprié, car ça avait déjà été fait un million de fois et je ne savais pas comment proposer quelque chose de nouveau, mais je ne pouvais pas m’empêcher de revenir à cette idée du culte de la personnalité. » Car au travers de cette horrible tragédie, c’est aussi le tueur Charles Manson qu’on raconte. Son ombre plane encore largement sur le cinéma dans un rapport doux-amer. Quelle place accorder au diable et à ses meurtres ?

Cannes 2019 : Vivarium de Lorcan Finnegan, la palme de l’étrangeté ?

À chaque sélection cannoise ses ovnis. Vivarium de Lorcan Finnegan est sans aucun doute celui de la Semaine de la Critique de ce Festival de Cannes 2019. Un film où l’irrationnel, le fantastique, l’absurde, ou encore la folie se mêlent pour offrir au spectateur une séance aussi hypnotique que dérangeante.

Vivarium est le parfait exemple du film à concept, qui mise tout sur son originalité et son caractère délirant, quitte à se révéler d’une vacuité abyssale dans le fond, pas aidé par une forme elle aussi assez discutable. L’on suit donc un couple pris au piège d’un lotissement infini, qui semble créer une boucle si bien que l’on a beau avancer en ligne droite, on revient toujours au point de départ. Impossible de s’en échapper, sinon d’espérer être libéré par les instigateurs inconnus de cette mascarade en se pliant à leurs ordres successifs. C’est pourquoi le couple va devoir habiter les lieux, faute de pouvoir partir, errant à la recherche d’une issue dans ce lotissement sans fin où ils sont absolument seuls, où même le vent ne s’engouffre jamais, où le mouvement n’existe pas, où les nuages sont tous identiques.

Le lotissement est franchement laid, les fonds verts grossiers et les images numériques semblant dater de la fin des années 2000 (alors que le film est prévu pour février 2020 !). Pourtant, une inexplicable identité se dégage de ce film, par ses couleurs criardes, ses maisons clonées à l’infini, son côté « parfait, trop parfait » qui appuie le malaise en créant un décalage entre la folie des personnages et la perfection matérielle absolue.

Si le film passionne tant malgré lui, c’est que son rythme est d’une efficacité redoutable : une heure et demie qui passe comme rien, le concept étant déjà lancé à peine les dix premières minutes écoulées. Tout s’enchaîne bien, sans laisser au spectateur le temps de souffler ni de tenter de rationaliser ce qu’il a sous les yeux. Tant mieux, en un sens. Difficile, en sortant de la salle, de savoir si l’on a aimé ou non. Beaucoup de gens se sont endormis, d’autres paraissaient passablement ennuyés ; c’est compréhensible. Sans adhérer au style dès le début, on ne peut que passer un mauvais moment. Mais si l’hypnose fonctionne, impossible de ne pas être investi à fond dans la longue dégénérescence mentale de ce couple piégé dans une sorte de « jeu » fantastique et malsain. Chaque scène est plus étrange que la précédente, plus incompréhensible dans son intention, même si ce qui se passe à l’écran est tellement littéral qu’il n’y a aucunement besoin de réfléchir pour comprendre ce qui se passe.

Empruntant à The Truman Show sa mise en scène de l’isolement au sein d’un monde factice et trop beau pour être vrai, à Un jour sans fin pour le besoin qu’ont les personnages de tisser un nouveau rapport au temps et à l’espace (questionnant également brièvement la morale, le bien et le mal), ou encore à Mother! pour sa dimension cyclique et conceptuelle, Vivarium est un produit rafraîchissant, mais qui n’arrive jamais à la cheville des inspirations susdites. Ne racontant rien sinon une simple histoire irrationnelle et absurde, bien que s’essayant à une grande parabole sur le foyer et la perte du cocon familial (d’où le titre, évoquant les oiseaux tombés du nid), le film de Lorcan Finnegan a le mérite de pousser son concept dans ses retranchements, s’arrêtant juste à temps pour que l’on pressente ses limites sans pour autant les franchir.

Une curiosité, un trip hallucinant dans lequel Jesse Eisenberg et Imogen Poots ont l’occasion de cabotiner tout en restant convaincants. Difficile d’anticiper la réception qu’aura le film, par la presse comme par le grand public. Car tout en étant très faible sur de nombreux points, il se révèle passionnant et jouissif sur le moment.

Synopsis : À la recherche de leur première maison, un jeune couple effectue une visite en compagnie d’un mystérieux agent immobilier et se retrouve pris au piège dans un étrange lotissement.

Vivarium de Lorcan Finnegan : Extrait

Le film Vivarium de Lorcan Finnegan, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019.

Avec Imogen Poots, Jesse Eisenberg, Eanna Hardwicke, Jonathan Aris, Senan Jennings…
Genres : Thriller, Science fiction
Date de sortie: Prochainement (1h 37min)
Distributeur The Jokers
Nationalités Irlandais, Belge, Danois

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3

Cannes 2019 : Lux Æterna de Gaspar Noé, tournage chaotique

Présenté en séance de minuit de la sélection officielle du Festival de Cannes 2019, Lux Æterna de Gaspar Noe est une sucrerie, un crachat sur le monde du cinéma, un essai récréatif qui s’amuse de l’imagerie de la sorcellerie pour suivre Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle au fin fond d’un tournage chaotique. 

Plus le Festival de Cannes 2019 avance, plus il est simple de se rendre compte que certains films se répondent. A l’image de Lux Æterna de Gaspar Noe et Nina Wu de Midi Z. Deux films qui parlent avec une tonalité différente des actrices, de la pression qu’elle reçoive sur les plateaux de tournage et comment le cinéma les amène parfois à se dépasser. Lux Æterna commence tout doucement par une simple discussion, rappelant les digressions verbales de Climax, en split screen : en voyant d’un côté la gouaille de Béatrice Dalle débiter rapidement tout un discours sur la sorcellerie au cinéma et les expériences qu’elle a eues en tant que « sorcière » dans un film ; avec de l’autre côté une Charlotte Gainsbourg délicieuse et muette, assez circonspecte devant le phrasé sans vergogne de son acolyte.

C’est amusant et toujours aussi fendard de voir Dalle raconter ses histoires chevaleresques. On se rend compte qu’elles sont sur un plateau de tournage. Les deux actrices jouent leur propre rôle, et petit à petit elles vont devoir bouger de leur siège pour se préparer pour une scène qui verra trois actrices, dont Charlotte Gainsbourg, incarner des sorcières qui seront brulées sur un bûcher. Continuant sa formule visuelle en split screen, le film basculera dans l’anarchie la plus totale. A gauche, une Béatrice Dalle qui tentera de faire tourner la scène et d’haranguer toute son équipe malgré la pression de son producteur et de son chef opérateur. A droite, dans la même temporalité que celle de gauche, une Charlotte Gainsbourg qui fera face à la pression d’un apprenti réalisateur qui souhaite ardemment la voir jouer dans son prochain film et qui devra se préparer pour ladite scène malgré certaines révélations. Comme nous pouvions l’imaginer, un tournage chez Gaspar Noé, ça ne se passe jamais comme prévu : manque de communication, dispute, coup de pression, harcèlement, cri de rage et de peur. Le film dans le film se suit non sans plaisir, et la courte durée du projet (50 minutes) permet à Noé de ne pas partir dans des élucubrations non fortuites. Au contraire, Lux Æterna se permet d’avoir une observation assez acide sur les parasites qui s’immiscent sur les plateaux de tournage et qui sont des « prédateurs » qui ne tentent que de déstabiliser les actrices. Des actrices, qui malgré leur caractère et leur renommée seront toujours les « proies » d’un milieu qui n’a rien de ce qu’on appelle « la famille du cinéma ».

Comme à son habitude, la tension ira crescendo pour épouser les formes d’un final stroboscopique, éreintant et claustrophobe qui n’est pas sans rappeller le générique ahurissant d’Enter The Void. Court, inventif, Lux Æterna n’a pas l’intention de révolutionner la matière organique du cinéma de Noé mais est une récréation assumée entre trois têtes d’affiche d’un cinéma français assez frondeur et qui n’a pas froid aux yeux. Les trois restent dans leur registre et la recette se marie avec délectation, et beaucoup d’éclats de rire (« Heureusement, je suis athée »). 

Lux Æterna : Extrait

Synopsis : Deux actrices se racontent des histoires de sorcières.

Le film Lux Æterna de Gaspar Noé, est présenté en séance de minuit au Festival de Cannes 2019.

Avec Béatrice Dalle, Charlotte Gainsbourg..
Genres Drame, Thriller
Durée 0h 50min
Nationalité Français

Cannes 2019 : Adam de Maryam Touzani, un premier film réussi sur la maternité

Le Maghreb a offert de très beaux films à Cannes cette année. Après Papicha, place au premier pas de la Marocaine Maryam Touzani en réalisatrice avec Adam, présenté en Un Certain Regard. Un film sensible porté par deux femmes extraordinaires.

La force d’Adam repose dans sa sagesse. La réalisatrice, actrice du film Razzia, Maryam Touzani montre avec beaucoup d’amour et de douceur la beauté d’être mère. Dans un Maroc où avoir un enfant hors mariage est illégal, Samia erre jusqu’à trouver la porte ouverte d’Abla. Va alors s’en suivre une relation sublime entre ces deux femmes aussi fortes que fragiles dont la pudeur et la générosité font d’elles un duo marquant. Liées par la chose probablement la plus intime que peut posséder une femme, la maternité, elles vont passer de la méfiance à la solidarité grâce à la jolie écriture de Maryam Touzani, aidée de son mari, le réalisateur Nabil Ayouch, pour lequel elle passait devant la caméra l’an dernier. Sensible et très juste, la cinéaste offre de vrais moments de simplicité mais remplis de bonheur. Que ce soit dans la préparation de pâtisseries qui lie très vite les deux femmes, dans les moments amusants qui soudent Samia et la fille d’Abla ou encore dans la drague subtile d’un habitué et les allers et venues des clients qui s’arrachent leurs gâteaux, l’ambiance est simple, belle, agréable et suffit à donner le ton du film et rendre cette rencontre touchante. L’une veut donner son bébé à l’adoption, l’autre réapprend à vivre après la mort de son mari : les deux femmes vont alors s’apporter la joie et la légèreté dont elles ont besoin pour continuer le chemin, se redonner le sourire et la force.

Avec le précédent film de Nabil Ayouch que Maryam Touzani avait co-écrit sur la jeunesse marocaine pleine de fougue et d’envie de révolte, la réalisatrice insère encore ses envies de liberté et d’évolution dans un pays où certains droits sont encore bafoués. Le très fort Sofia avait dernièrement traité le sujet de la parentalité hors mariage avec beaucoup de puissance. Adam s’inscrit dans cette lignée s’attardant davantage sur les sentiments de la mère à l’égard de l’enfant et le choix difficile de donner le nourrisson à l’adoption ou non, à travers des plans d’une grande beauté lorsque Samia découvre son fils et apprend à l’aimer. Adam est efficace, réussi, et parvient à toucher simplement. On ne demandait pas plus pour être emporté. Un titre au masculin pour un film au féminin, Adam comme le premier homme mais des femmes comme uniques chemins pour amener la vie dans un film où la parole des hommes n’est pas centrale, Maryam Touzani redonne toute leur place aux femmes en les affirmant. Les voix féminines se font entendre à Cannes, entre Papicha et Portrait de la jeune fille en feu, les films portés par les femmes et réalisés par elles également, ont offert de bien beaux moments sur la Croisette avec autant de sensibilité que de puissance.

Synopsis : Dans la Médina de Casablanca, Abla, veuve et mère d’une fillette de 8 ans, tient un magasin de pâtisseries marocaines. Quand Samia, une jeune femme enceinte frappe à sa porte, Abla est loin d’imaginer que sa vie changera à jamais. Une rencontre fortuite du destin, deux femmes en fuite, et un chemin vers l’essentiel.

Le film Adam de Maryam Touzani est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2019

Avec Lubna Azabal, Nisrin Erradi, Douae Belkhaouda
Genre : Drame
Distribué par Ad Vitam
Date de sortie : Prochainement (1h38min)
Nationalités : Marocain, Français, Belge

Game of Thrones, saison 8, épisode 6 : And now, our watch has ended

Ça y est, Game of Thrones c’est fini ! La série la plus populaire de l’histoire fait ses adieux avec un ultime épisode déchirant qui n’en finira pas de diviser par ses choix, mais qui conclut en beauté ce phénomène planétaire.

All Good Things Come To An End, chantait Nelly Furtado en 2007. Douze ans plus tard, nous sommes bien d’accord, toutes les bonnes choses ont effectivement une fin. Game of Thrones tire sa révérence après neuf années où les passions se sont déchaînées, les spoils ont fusé, les discussions à la machine à café se sont enflammées. Un véritable phénomène de société à l’impact planétaire. Aucune autre série n’aura jamais rien réussi de tel. Jusqu’à repousser et redéfinir les limites de la série, à coup de spectaculaires batailles et de déferlements d’effets spéciaux.

Objet unique donc, qui, sans aucun doute, en appellera d’autres, au vu du succès tonitruant du show de HBO. Et comme tout phénomène de société, comme tout produit de masse, comme toute œuvre suscitant des passions déraisonnées : il y a division. Et pour sûr, ce final n’y échappera pas.

LE DEVOIR EST LA MORT DE L’AMOUR

Cet ultime épisode débute sur le visage horrifié et désespéré de Tyrion, errant entre ruines et cadavres calcinés par le barbecue de la veille déclenché par Daenerys. Kings Landing n’est que feu et cendres. L’hiver est bien terminé, mais l’aube est terne. Ce n’est plus de la neige, mais une cité en poussière. Le chaos va laisser des traces. Jon Snow essaye tant bien que mal de raisonner un Ver Gris plus déterminé que jamais à obéir aux ordres sanguinaires de sa reine. Tyrion continue d’errer jusqu’aux tréfonds du royaume déchu. Dans la seule lueur, la main d’or de son frère Jaime. Le dernier des Lannister retire les pierres et l’on aperçoit les deux corps de Jaime et Cercei. Magnifique séquence, d’une grande intensité émotionnelle, mettant en lumière encore une fois l’excellente partition de Peter Dinklage, implacable depuis la saison 1. Les larmes coulent des deux côtés de l’écran, et ce ne sera pas la dernière fois.

Daenerys, pas descendue de son égotrip libérateur et meurtrier, promet que la guerre n’est pas finie tant que les lances n’auront pas libéré « tous les peuples de Winterfell à Dorne, de Port-Lannis à Quarth, des îles d’Eté à la mer de Jade ». Le début de la tyrannie. Retour à la case départ à Westeros. Tyrion assume ses choix et défie la Mad Queen en jetant au sol son pin’s de Main du Roi. Passez par la case prison.

La scène de cachot qui s’ensuit entre Jon et Tyrion, scellera le sort de Dany. « L’amour est plus fort que la raison » lâche Tyrion. « L’amour est la mort du devoir » rétorque Jon Snow en citant Mestre Ameon. « Parfois, le devoir est la mort de l’amour ». Fin du game. Tyrion vient de planter une petite graine dans l’esprit de Jon Snow. « Vous devez choisir maintenant » lâche-t-il en dernier espoir. Jon Snow face à son destin.

LA LOYAUTÉ OU LA RAISON

Meurtri, Jon Snow rejoint sa douce-tata dans la salle du trône, enfin ce qu’il en reste. Alors qu’elle a à peine goûté au plaisir de s’asseoir sur le trône de fer et dans une dernière tirade passionnée et aveugle, Daenerys est poignardée en plein cœur. Jon nouveau régicide. Rage de colère, Drogon détruit le symbole ultime du pouvoir. Le trône n’est plus que lave et le dragon emporte le corps gisant de sa mère dans les nuages. La destinée Targaryen s’envole avec ses derniers espoirs de pouvoir.

RIEN N’EST PLUS PUISSANT QU’UNE BONNE HISTOIRE

Qui pour régner ? Le jeu des trônes n’est pas terminé, et dans son ultime demi-heure, la série va conclure ce qui nous animait depuis le début. La fin d’épisode est forcément troublante, déroutante. Il est en effet toujours délicat de faire face à ce que l’on a attendu depuis les premières heures. Lors d’un conseil animé par invectives et indécisions entre les derniers rois de Westeros, on rembarre le tonton relou et Samwell Tarly propose une démocratie directe – quelle drôle d’idée tiens-donc. C’est finalement Tyrion, clé de voûte de cette saga, qui opte pour Bran, « gardien de nos histoires ». Apprendre des erreurs passées pour envisager l’avenir. Qui de mieux que la mémoire incarnée pour gouverner ? Il n’est plus question de faire table rase du passé, mais de s’en servir. Plus que la loyauté indéfectible de Jon Snow, pourtant roi légitime, c’est l’Histoire qui apportera la paix. En ces temps troubles sur une autre planète, appelée Terre, le clin d’œil est astucieux, à défaut d’être subtil.

Tyrion récupère son statut de Main du Roi et Sansa obtient l’indépendance du Nord. Jon Snow, lui, est renvoyé à la garde de nuit où il retrouve Tormund et Ghost. Le jeu d’échiquier arrive à terme.

EN FINIR

Il est difficile d’admettre que finir une série, avec une telle densité narrative, en seulement six épisodes était une bonne idée. Partant de ce postulat, il était obligé d’enchaîner les raccourcis, d’accélérer les décisions (quid de certaines incohérences) quitte à ce qu’elles soient dures à digérer. Mais les choix de David Benioff et D.B. Weiss n’étaient résolument pas mauvais, bien au contraire : ils étaient malins et surprenants. Construits dans le sang et la sève de la série, avec un véritable sens du show. Mais, il est certain que l’ajout d’épisodes supplémentaires pour conclure la saga aurait mieux fait passer la pilule à bon nombres de déçus.

C’est la loi des phénomènes de masse, jamais incontestable et incontestée. Finir sur une note positive une série qui nous aura tant surprise par son sens de la cruauté, de l’injustice et de la surprise a de quoi perturber.

– « Personne n’est vraiment satisfait, j’imagine que c’est un bon compromis » explique Tyrion à Jon, comme ultime pied de nez.

– « Est-ce juste, tout ce que nous avons fait ? », demande Jon. ; « Redemandez-moi dans dix ans » rétorque Tyrion. Pari tenu.

En abandonnant définitivement son versant nihiliste, Game of Thrones propose un dernier tiers déchirant et inoubliable ; iconique à chacun de ses mouvements, magnifiant les destinées de chacun. Des adieux dignes. Sansa, Aryan, Jon, Bran et consort nous disent adieu et filent vers leur avenir en nous laissant orphelins. Arya la solitaire vogue découvrir de nouveaux horizons, Sansa devient la « Queen on the North ». La série débuta avec les Stark et se termine avec les Stark. La boucle est bouclée.

Désormais, il nous reste le souvenir d’un show unique en son genre qui aura su rassembler comme jamais auparavant, faisant des lundis une communion spéciale, un souvenir impérissable, qu’il sera dur de combler. « And now, our watch has ended. »

Cannes 2019 – Récap de la première semaine : Alain Cavalier, Give me Liberty, First Love…

Le 72ème Festival de Cannes a commencé à séduire doucement connaissant peu de coups d’éclats mais quelques belles surprises. La deuxième semaine promet de bien belles claques de cinéma, mais en attendant de les découvrir, retour sur quelques films vus par nos rédacteurs. D’une séance spéciale d’Alain Cavalier en faisant un grand détour à la Quinzaine des Réalisateurs avec Alice et le maire ou encore First Love, jusqu’à Liberté d’Albert Serra et Jeanne de Bruno Dumont à Un Certain Regard, voici un pêle-mêle des films qui font Cannes 2019.

Cannes 2019 : Le Récap cinéma de la première semaine

Être Vivant et le savoir, de Alain Cavalier (séance spéciale)

Alain Cavalier nous offre une belle parenthèse désenchantée avec Etre vivant et le savoir. Un moment assez unique de compassion et de synthèse dans ce Festival de Cannes 2019. Il est difficile de décrire cette oeuvre qui s’étalonne entre le documentaire et la fausse fiction pour donner vie à un chant du cygne sur le deuil, le processus de création et la solitude même que peut procurer de tels projets. Mais le cinéaste donne vie à ce film aussi et surtout pour rendre un humble mais vibrant hommage à sa comparse scénariste, morte suite à son combat face à la maladie, Emmanuèle Bernheim. On ne saisit pas forcément toutes les idées d’Alain Cavalier lorsqu’il prend sa caméra pour filmer les éléments et détails de sa vie domestique, mais nous sommes d’emblée frappés par la simplicité du trait et la capacité du cinéaste à pouvoir nous émouvoir par le biais d’un dispositif minimaliste.

Sébastien Guilhermet

Liberté, d’Albert Serra (Un Certain Regard)

Liberté aurait dû faire l’objet d’un article à part entière, mais pour la première fois de ma vie, j’ai quitté une salle de cinéma avant le terme du film. 45 minutes de souffrances que je n’imaginais pas voir s’étendre sur 2h20. Filmé uniquement en plans fixes, sans aucune idée de mise en scène, avec de rares dialogues mais tous insupportables d’obscénité, Liberté est d’une vanité mortelle : 45 minutes où je n’ai rien vu d’autre que des hommes en habits typiques du mondain du XVIIe siècle errer dans une forêt nocturne tout en se masturbant, et en planifiant la réalisation de leur prochain fantasme sexuel. Appelant à des thématiques similaires, Fellini avait réalisé son célèbre Casanova ; Albert Serra n’offre que du vide, dont le rejet ne s’explique même pas par une quelconque intention provocatrice, sinon par l’horrible impression que le réalisateur se moque royalement de son spectateur… Une infamie indigne du cinéma.

Jules Chambry

Alice et le maire, de Nicolas Pariser (Quinzaine des Réalisateurs)

Les comédies ont désormais bien leur place à Cannes. Nicolas Pariser prouve son talent d’écriture dans des dialogues voire des monologues très bien interprétés par Fabrice Luchini, définitivement bon orateur, et Anaïs Demoustier, avec qui il forme un duo plein de charmes. Une comédie sur la politique risquait pourtant la caricature et l’ennui mais le réalisateur ne s’y heurte pas et offre au contraire un film intelligent qui évite tous les pièges. Des punchlines lancées directement au Président, il y en a peu, elles sont bonnes mais elles ne sont pas le gros morceau du film, qui choisit, au contraire, de dresser un tableau mitigé du monde politique actuel sans rendre responsables pleinement les têtes du pays d’aujourd’hui. Les torts sont partagés et les rires dans la salle, aussi.

Gwennaëlle Masle

The Thing, de John Carpenter (Cannes Classics)

« Big John » recevait cette année au Festival de Cannes une palme toute particulière : le Carrosse d’or, récompensant sa carrière pour son indépendance et l’aspect novateur de ses films. Précédant la masterclass du cinéaste, The Thing était projeté au théâtre Croisette afin de rappeler à toutes les générations de cinéphiles présentes que son chef-d’œuvre n’a pas pris une ride. Au contraire, The Thing est encore, 37 ans plus tard, une leçon de cinéma. Ce qui frappe d’entrée, ce sont les bruitages et l’ambiance sonore composés par Carpenter lui-même, et qui dans une telle salle jouissant d’une bonne sonorisation offrent un rendu des plus immersifs. Les effets visuels, les décors, les créatures sont encore impressionnants de réalisme ; le rythme est toujours aussi parfait. Qu’on le voie pour la première ou la énième fois, c’est toujours un immense plaisir de redécouvrir The Thing, l’un des plus grands thrillers du cinéma.

Jules Chambry

Give me Liberty, de Kirill Mikhanovsky (Quinzaine des Réalisateurs)

Le film russe est un joyeux bordel comme on dit, l’humour assez rustique ne fera pas rire tout le monde mais permettra de passer un bon moment en compagnie de tous ces personnages atypiques. Mais Mikhanovsky est loin de se contenter de faire rire sur un sujet fort, la place des marginaux dans cette Amérique rêvée, le réalisateur glisse quelques scènes puissantes où le changement de format permet davantage d’adhérer aux idées et de prendre les émotions en plein visage, autant visuellement qu’idéologiquement. Le groupe est au centre de ce festival et se place en personnage central de nombreux films après la cité des Misérables et le village de Bacurau. Give me Liberty dynamite un peu la Quinzaine avec son côté punk entraînant.

Gwennaëlle Masle

Jeanne, de Bruno Dumont (Un Certain Regard)

L’un des plus grands cinéastes français actuels, Bruno Dumont, revient au Festival de Cannes avec sa suite de Jeanette. Cette fois ci, Jeanne nous dévoile l’adolescence de la jeune fille et sa mise à mort. Avec un schéma moins chancelant, moins porté sur l’humour, il trouve le parfait équilibre entre sa volonté d’inscrire ses oeuvres dans une tonalité théatrale tout en retrouvant parfois son style d’antan, sombre et délabré. Mais derrière ce récit, c’est surtout la bande son et les apparitions musicales de Christophe qui nous éblouira et qui sera l’un des moments marquants de ce Festival.

Sébastien Guilhermet

First Love, de Takashi Miike (Quinzaine des Réalisateurs)

Le réalisateur de Audition, Visitor Q et même Ichi The Killer pose ses bagages à Cannes pour le plus grand plaisir des festivaliers. Loin des vociférations nihilistes et ultra violentes des films cités en amont, First Love s’avère être une petite bouffée d’air frais qui éblouit la Quinzaine de son versant parodique. On s’amuse du début à la fin dans un marasme de scènes d’actions bien troussées qui contiennent un sens du comique burlesque et outrancier qui fait mouche à chaque fois. First Love s’amuse avec allégresse des films de yakusa et de gangsters et ne s’en cache absolument pas. Construit en serpentin, le scénario n’est qu’un pur prétexte pour voir tous les protagonistes se retrouver au même lieu afin de se mettre sur la tronche et d’exposer la force de frappe visuelle du film. Un condensé virevoltant d’actions et de comédie.

Sébastien Guilhermet

Forman vs Forman, de Helena Trestikova et Jakub Hejna (Cannes Classics)

Belle surprise que ce documentaire consacré à la légende Milos Forman. Sa particularité, et sa grande qualité, est d’être entièrement monté à partir d’images d’archives et narré par Forman lui-même. On découvre ainsi un regard personnel d’un homme sur sa propre œuvre, faisant part de ses doutes, de ses regrets, de ses frustrations comme de ses moments de grâce, rendant ce documentaire touchant et intime. Intime, Forman vs Forman l’est d’autant plus lorsque l’on découvre certaines vidéos privées, capturées par Milos ou bien sa femme lors de scènes de vie familiale quotidiennes, plongeant le spectateur dans l’intimité d’un foyer normal, humain, passionné. Aussi le documentaire retrace-t-il moins sa carrière de cinéaste que sa vie personnelle, mais qui, de fait, a toujours été le point de départ de ses créations. Le cinéma au service de l’homme, de la vie, du bonheur, et comme forme ultime de leur expression.

Jules Chambry

Los Olvidados, de Luis Bunuel (Cannes Classics)

La célèbre salle Buñuel du Palais cannois, réservée aux projections Cannes Classics, a enfin le droit cette année à un cycle consacré au réalisateur éponyme : Luis Buñuel. Découvrir Los Olvidados, c’est replonger dans le Mexique des années 40-50, pauvre et meurtri par la délinquance. Buñuel tourna sur place, avec un mélange d’acteurs professionnels et de citadins locaux ; et c’est aussi pour cela que ce film dramatique sonne si vrai. Dans une copie 4K exceptionnelle restaurée pour l’occasion, suivre la vie de ces pauvres gens à travers les yeux des enfants n’a jamais été aussi déchirant. Los Olvidados est tragique, injuste, cruel parfois, mais il est surtout un témoignage poignant d’un pays et d’une époque, où l’espoir et les sourires se rencontraient à chaque coin de rue, avant que la mort et l’injustice ne les attendent au croisement d’après. La vie, quoi. À voir absolument.

Jules Chambry

La Gomera,  de Corneliu Porumbocoiu (Compétition)

La Gomera nous invite à s’évader tranquillement dans les lieux communs du polar et du film noir. Sans prétention aucune, La Gomera arrive aisément à lier le cinéma de genre et ses codes habituels avec un humour assez caustique. Un divertissement assez malin et doté d’une tenue visuelle indéniable, sans parler de son actrice principale diaboliquement charmante. Certes, on pourrait discuter et débattre sur la pertinence de voir le film en compétition du Festival de Cannes au regard de la qualité des autres œuvres, mais le jeu du chat et de la souris auquel nous assistons avec La Gomera s’avère facilement récréatif et bienvenue.

Sébastien Guilhermet

Cannes 2019 : Too old to die young de Nicolas Winding Refn, l’abstraction de l’étirement

Le Festival de Cannes, parfois, peut faire quelques infidélités aux films, et mettre sous les feux des projecteurs une série, surtout quand le réalisateur en question est un habitué cannois : ici, en la personne de Nicolas Winding Refn. Le cinéaste danois vient sur la croisette pour nous dévoiler en exclusivité les prémices de sa nouvelle série tant attendue, Too old to die young. Et le moins que l’on puisse dire, au vu des deux épisodes projetés, c’est que NWR ne s’est pas assagi.

Au regard des épisodes 4 et 5 qui nous ont été présentés, il n’est pas question de partir dans une grande analyse ni sur une tentative d’explication : l’exercice de la critique serait expéditif et ne rendrait pas service à une série qui mérite qu’on la commence par son début et qu’on la regarde dans son intégralité. Mais alors, que pouvons nous dire sur ses deux épisodes ? Nous pouvons, avant toute chose, commencer par évoquer le fait que les fans de Nicolas Winding Refn seront ravis de se retrouver dans l’esthétisme baroque du danois, dans ses plans méticuleux et dans la luminosité de ses cadres toujours aussi évocateurs.

Mais alors que Refn s’amusait à détruire avec Only God Forgives ce qu’il avait entrepris avec Drive, et que The Neon Demon était une possibilité pour lui de s’interroger sur sa quête de perfection visuelle et sur la surface profonde ou non de sa mise en scène, Too old to die young semble, à première vue, annoncer une certaine forme de radicalisation encore plus extrême chez le cinéaste tant dans le scénario que dans l’opacité de sa réalisation. Beaucoup pourraient en faire une allergie, tant les curseurs sont poussés à leur maximum. La lenteur s’est accentuée et la déshumanisation des personnages semblent encore plus consumée qu’à l’accoutumée à l’image du personnage de Miles Teller (Martin) en flic borderline qui s’enfonce dans une vengeance personnelle aux confins du mal. Ce dernier, Miles Teller,  fait rapidement oublier Ryan Gosling et s’avère imposer un magnétisme qui sied parfaitement à l’envergure sombre de la série. La référence à Gosling semble féconde au vu du mutisme et de la froideur de Miles Teller. Car la série, qu’on se le dise, et même si elle présente quelques pointes d’ironie, ne sera pas là pour faire rire : pornographes violeurs, prédateurs pédophiles, police qui crie la gloire du fascisme. En seulement deux petits épisodes, NWR montre que sa vision du monde n’a pas changé. L’univers est encore plus ténébreux, plus outrancier que d’habitude et la perversion et la crasse de l’humain seront au centre d’un récit nihiliste. Cependant, ce qui frappe au premier abord est le lieu où la série se passe : à Los Angeles. Au lieu de filmer la cité des anges comme il avait pu le faire dans Drive ou comme pouvait le faire Michael Mann dans Collateral, le cinéaste danois nous sort de la ville urbaine et de la foule grandissante pour nous engouffrer dans un L.A. désertique et périphérique qui arrive à parfaitement rendre crépusculaire la folie aliénante et environnante. L’épisode 5 par exemple, où Martin doit se charger de tuer les dits pornographes violeurs : l’intégralité de l’épisode est une chasse à l’homme lancinante.

Le lieu, à l’image de cette course poursuite en bagnole et ce carambolage impressionnant est l’atout majeur d’une série qui ne dissimule jamais sa violence. Violence, habituellement esthétique et allégorique chez Refn et qui de nouveau fait gicler quelques litres de sang à l’écran. Too old to die young semble se nourrir de tous les codes qui habitent le cinéma de Nicolas Winding Refn mais qui  à défaut de drastiquement se renouveler, opère une mutation et tend vers l’abstraction la plus totale. A voir par la suite…

Too old to die young : Bande-annonce

Synopsis : Dans les bas-fonds de Los Angeles, le quotidien d’un officier de police endeuillé à la suite du meurtre de son coéquipier. Autour de lui, des tueurs à gages, des yakuzas, des cartels mexicains, la mafia russe et des gangs d’adolescents assassins.

La série Too old to die young de Nicolas Winding Refn, est présentée hors-compétition au Festival de Cannes 2019

De Nicolas Winding Refn, Ed Brubaker
Avec Miles Teller, Nell Tiger Free, Bill Baldwin
Genre : Drame, Policier, Thriller
Date de sortie : 14 juin 2019 sur Amazon
Durée : 90mn
Nationalité U.S.A.

Cannes 2019 : Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, sublime ode à l’art et à l’amour

La compétition a frappé fort hier sur la Croisette.  Terrence Malick et Céline Sciamma ont renversé les coeurs avec leurs films respectifs, deux tons différents mais deux oeuvres d’une grande puissance esthétique et émotionnelle. Habituée du Festival de Cannes depuis Naissance des pieuvres en 2007 dans lequel elle fait éclore Adèle Haenel, Céline Sciamma revient avec Portrait de la jeune fille en feu et transperce nos coeurs.

Portrait de la jeune fille en feu est un coup de grâce, un objet béni du cinéma qui laisse bouche bée devant tant de talents. Dans la réalisation, le jeu, la mise en scène et les choix esthétiques et musicaux, tout est calibré pour toucher son public. Durant deux heures de film, la cinéaste fait le choix de travailler les sons de manière très subtile, des bruits de crayons au crépitement du feu et au plissement des draps, mais décide de ne mettre que très peu de musique. Cependant, quand elle le fait, les scènes font tourbillonner les esprits. Une scène au milieu du film fait surgir une chorale de femmes autour d’un feu et avec des chants en latin : le moment devient quasiment mystique. Les regards sont suspendus, les yeux grand ouverts, on assiste à un grand moment de cinéma qui met aussi bien en valeur le talent des actrices pour insuffler un vent d’amour et de désir, seulement par leur présence physique, que surtout à ce moment-là, celui de Para One, avec qui la réalisatrice avait déjà collaboré pour Bandes de filles.

Ne regrettez pas. Souvenez vous.

Nombreux sont les dialogues et les morceaux de scènes que l’on pourrait citer et réciter dans toute leur beauté et leur amour des mots. Portrait de la jeune fille en feu est d’une grande poésie et d’une admirable sobriété. Céline Sciamma choisit l’économie des plans et si l’on peut croire que le rythme va s’en retrouver gâché , les actrices se saisissent tellement de leurs personnages et de cette relation qu’il n’en est rien. Au contraire, l’instant est suspendu, le public accroché aux lèvres des comédiennes qui portent à elles deux le film avec une grâce impressionnante. Le clair-obscur les sublime autant que les moments plus lumineux, le film donne l’impression d’être dans un tableau du début à la fin tant la photographie est incroyable. À ceux qui nous ont inspirés, et à ceux que l’on a aimés, le film nous fera penser. Plongé dans une certaine mélancolie née de cette histoire impossible, Portrait de la jeune fille en feu bouleverse littéralement avec cet amour qui irradie l’écran de ses regards et ses mots doux, tendres mais remplis d’ardeur. Et si jusqu’à la fin, on espère s’en sortir avec un dernier regard croisé comme l’avait fait avec perfection Todd Haynes dans Carol, on y trouvera une fin digne de l’ultime scène de Call Me by Your Name, dans laquelle Adèle Haenel explose son talent. Une puissance rarement vue chez l’actrice qui porte ici tout le meilleur qu’elle possède et donne la réplique à une Noémie Merlant tout aussi bouleversante. Du mythe d’Eurydice à un « Retourne toi » qui arrache le coeur, d’une ultime nuit où les souvenirs marquent les bouches et les regards comme ils marquent les murs dans A Ghost Story,  en transpire l’Amour profond, sincère et éternel. Si le film ne s’en sort pas avec la Palme d’Or, il aura toutes ses chances et mérites d’avoir un prix d’interprétation pour les deux actrices incroyables qu’il met en lumière.

Thierry Frémaux avait annoncé un festival romantique et politique, il semble qu’il ait trouvé le point de grâce ultime avec cette histoire d’amour majestueuse. Un de ces films féminins comme il en faut pour prouver au monde entier que les femmes ont leur place à Cannes, que ce n’est pas une réaction à Me Too ou autre affaire, seulement du talent pur et généreux qui mérite la plus dorée des récompenses. Même dans son engagement, le film est juste. Sciamma effleure le féminisme de ses personnages avec, là encore, une finesse admirable lors d’un avortement déchirant et des discussions passionnantes sur le métier de peintre lorsque l’on est une femme. Inspiré, inspirant, Portrait de la jeune fille en feu donne à ressentir, à pleurer.

Portrait de la jeune fille en feu : Extraits

Synopsis : 1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde.

Le film Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Avec Noémie Merlant, Adèle Haenel, Luàna Bajrami, Valéria Golino
Genres : Drame, Historique
Date de sortie 18 septembre 2019 (1h 59min)
Distributeur : Pyramide Distribution
Nationalité Français

Prix du Scénario Cannes 2019

Cannes 2019 : The Lighthouse de Robert Eggers, bombe esthétique de l’année ?

L’affluence extraordinaire laissait déjà entendre à quel point The Lighthouse était attendu lors de ce Festival de Cannes. Sélectionné pour la Quinzaine des Réalisateurs, le film de Robert Eggers faisait hier autant parler de lui le long de la Croisette qu’un film de la Compétition, c’est dire. Pour un résultat bluffant.

Le précédent film de Robert Eggers, The Witch, avait réussi à enthousiasmer le public pour sa réalisation léchée et sa mythologie fascinante ; The Lighthouse en est le prolongement et le dépassement, poussant le style encore plus loin quitte à peut-être, pour certains, perdre en subtilité et en retenue. Mais qu’importe, la claque n’en est que plus forte pour peu que l’on choisisse de se laisser porter par un film à ambiance comme on en vit rarement en salle.

The Lighthouse est une expérience de cinéma. Beaucoup l’adoreront, beaucoup le rejetteront, d’autres seront sceptiques quant à l’exercice de style qui tend – c’est vrai – à dévorer le fond. Rares sont les films à égaler The Lighthouse d’un point de vue formel, ces dernières années : le noir et blanc est assez extraordinaire (avec un filtre verdâtre qui rappelle le cinéma muet, en plus du format de l’image en 4/3), le mixage sonore incroyable (on se croirait chez Denis Villeneuve, dans Blade Runner 2049 ou Premier Contact), la photographie pure en 35mm. Mais ce qui fait la différence, c’est avant tout sa mise en scène qui donne au film des traits expressionnistes dignes d’un Dreyer (les ombres, les cadrages, les lumières diffuses tout droit sorties de Vampyr, les gros plans sur les visages voire sur les yeux, la théâtralité des acteurs, etc.) avec en plus quelques éléments typiquement lovecraftiens qui participent d’une atmosphère mythologique unique. On peut aussi penser à Le Vent de Sjöström, dans la façon de faire de ce phare niché sur une île rocheuse un dernier bastion de vie en proie au déchaînement du dieu des éléments. D’ailleurs, cette transcendance s’appréhende déjà dans la manière de filmer le phare, de le déifier et d’en faire un objet vivant à part entière (l’insistance sur les rouages, les mécanismes, sa grandeur inexpugnable par la tempête : tout ceci semble lui donner vie). Le phare, par son inaccessibilité, devient le centre d’intérêt qui polarise toute la curiosité, le fantasme, la vénération, et sa source lumineuse haut-perchée devient synonyme de vérité, de réponse à la vanité de la routine quotidienne des deux gardiens. La quête de cette lumière inaccessible annonce la descente aux enfers programmée, qui n’en sera que plus frappante. Les superlatifs manquent.

L’ambiance apocalyptique est à ce point fascinante qu’on aurait envie que le film ne s’arrête jamais. Malgré la tension constante, la folie ambiante, l’environnement hostile et oppressant, l’isolement carcéral, on voudrait continuer de vivre dans le monde de The Lighthouse. Profiter du silence entrecoupé des tic-tac d’une vieille horloge ou du fracas des vagues sur les rochers, sentir le sel de l’écume à plein nez, manger du homard et se noyer dans la gnôle en criant des chants marins à gorge déployée, rallumer sa pipe ou s’en griller une de plus – selon les préférences –, trébucher dans la boue, renifler l’humidité des planches imbibées d’eau de mer craquant sous les bottes, sentir la pisse, péter, maudire une mouette, marmonner un jargon à peine audible, jurer et blasphémer une fois de plus, nettoyer les pots de chambre, pêcher, se masturber, contempler les nuages épais chargés de pluie, et s’en griller une dernière. Pour peu que l’on apprécie ce genre d’ambiance maritime sensorielle et crasseuse, la perfection plastique et le montage chirurgical font chavirer d’admiration. Car The Lighthouse n’est jamais caricatural, cependant volontiers théâtral et grand-guignolesque, jusqu’à en jouer de lui-même de façon très lucide.

Une telle ambiance aurait suffit à en faire un film déjà prenant, mais le duo Willem Dafoe – Robert Pattinson rend l’exercice encore plus mémorable. Deux acteurs dont le talent n’est plus à prouver mais qui se surpassent et sont habités par leur rôle. Un face-à-face au sommet, au plus profond de la folie et de la solitude. Tous deux traversent un récit décousu, difficilement appréhensible, impossible à anticiper d’une scène à l’autre. C’est aussi ce qui déroutera : un scénario non pas inexistant mais voilé, un final époustouflant mais mystérieux, un fond dont on ne sait jamais vraiment s’il est métaphorique ou simplement irrationnel. Si l’on refuse de se laisser engloutir par l’univers visuel et sonore, on risque sans doute de rejeter en bloc cette proposition radicalement formelle de cinéma. Les interprétations ne s’y prêtent sans doute pas, ou sont du moins vouées à l’échec et la déception. On pressent à certains égards une relecture du mythe prométhéen, mais on ne saurait s’en contenter – peu importe, tout compte fait, ce que le film « raconte » n’avance pas à grand chose dans l’appréciation générale.

The Lighthouse est une grosse claque esthétique, une leçon de mise en scène que se sait outrancière et parfois redondante dans ses mécanismes dont elle a parfaitement conscience de l’efficacité. Mais comment le lui reprocher, quand on passe un moment aussi intense et prenant dans une salle obscure, parfois étonnamment drôle et grotesque puis terriblement violent une seconde après, en compagnie de deux acteurs en état de grâce, de tirades littérairement époustouflantes, dans un univers sorti tout droit de la littérature fantastique ? Parfait, The Lighthouse ne l’est pas, parfois trop sûr de ses qualités et pas assez profond pour atteindre les sommets ; mais inoubliable, il le sera sans aucun doute pour beaucoup de spectateurs. La date de sortie n’a pas encore été dévoilée, mais le rendez-vous est déjà (re-)pris.

The Lighthouse de Robert Eggers : Bande-annonce

Synopsis : Robert Eggers, cinéaste visionnaire à l’origine du chef-d’œuvre d’horreur moderne The Witch, nous fait ici le récit hypnotique et hallucinant de deux gardiens de phare sur une île reculée et mystérieuse de la Nouvelle-Angleterre dans les années 1890.

Le film The Lighthouse de Robert Eggers, est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019

Avec Willem Dafoe, Robert Pattinson
Genres : Epouvante-horreur, Thriller
Nationalités Américain, Canadien

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4

Cannes 2019 : Une vie cachée de Terrence Malick, l’amour de l’idéal

Le Festival de Cannes 2019 vient de vivre son premier choc avec Une vie cachée de Terrence Malick, présenté en compétition officielle. Le cinéaste américain est à son meilleur et arrive à trouver le parfait équilibre entre la narration de ses premiers films et ses expérimentations visuelles actuelles. Incroyable.

Une vie cachée est une mélodie, une symphonie céleste, un astre d’une autre galaxie venu nous émerveiller de toute son humanité. Terrence Malick a bien caché son jeu : après son dernier triptyque – A la Merveille, Knight of Cups et Song to Song – qui s’appesantissait autour de l’abstraction des sentiments et de la dérégulation d’un certain consumérisme de nos existences, le réalisateur revient à ses premiers amours autour d’un scénario dont la ligne parait plus limpide et plus claire: un fermier autrichien (Franz) décide de ne pas faire allégeance à Hitler, ce qui à l’époque, était passible de la peine capitale. Autour de cette prise de position, Terrence Malick adopte un parfait point d’accroche à son sujet : pour ce faire, il s’insère sur le terrain humaniste et non idéologique comme à son habitude d’ailleurs. Son objectif est d’interroger l’individu quant à son rapport à la globalité et non l’inverse.

Dès le commencent, le personnage est réticent à l’idéologie nazie et montre sa désapprobation à vouloir rentrer dans les rangs : le questionnement sera donc personnel et sacrificiel chez lui. Doit-il prêter allégeance pour que sa famille soit en sécurité et à l’abri des querelles du village dans lequel il habite avec sa femme et ses filles ou doit-il contester jusqu’au bout cette demande pour faire prévaloir le bien par rapport à l’expression du mal et dans le même temps mettre sa famille dans la souffrance et la difficulté ? C’est à partir de cette trame thématique simple, majestueuse mais terriblement existentielle que le cinéaste va créer le miraculeux Une vie cachée, une oeuvre à l’universalité débordante, un récit féerique et fantastique porté par sa mise en scène toujours aussi mouvante et captant avec poésie les moindres faits et gestes du quotidien de ces fermiers et fermières : s’amuser en famille dans les herbes, travailler durement la terre, scruter les nuages frappés par la lueur des montagnes, voir danser les villageois pendant les fêtes communes.

Même si Terrence Malick aime toujours autant divaguer avec sa caméra entre les différents éléments de la Nature, adore toujours autant s’amuser du côté omniscient de l’image, le changement de chef opérateur par rapport aux 5 derniers films (sans compter Voyage of Time) où Emmanuel Lubezki a été remplacé par Jörg Widmer, fut bénéfique à Une vie cachée. Les grands angles sont évidemment nombreux, mais les plans se font parfois humbles, naturalistes et accentuent l’aspect mystique et observateur de la dite Mère Nature. Avec son arrière-fond de Seconde Guerre mondiale, Terrence Malick arrive à dessiner les traits d’un film de guerre mais cette fois-ci, sans les armes et les heurts. C’est la poésie et le délabrement psychologique qui l’emportent. Dans Une vie cachée, on retrouve la douceur mais aussi la dureté de la vie fermière et ouvrière appréciée dans Les Moissons du Ciel, on assiste au même questionnement militaire et existentiel absorbant la culpabilité de l’Homme à vouloir s’écharper sur le terrain de jeu qu’est la nature virginale (La Ligne Rouge). Tout comme on assiste à des similitudes avec The Tree of Life quant à sa description de la famille et des forces en présence. Comme dit au-dessus, l’Américain revient à un récit beaucoup plus visible pour le commun des mortels et ce qui induit, de manière stricto sensu, une incarnation plus prégnante des personnages (sensationnel August Diehl) et qui permet la naissance de personnages féminins très forts et qui sortent de leur habituelle imagerie innocente et maternelle comme c’était souvent le cas chez Malick. Cette narration, moins évasive donc, s’accordant à vouloir détailler l’humain et ne cherchant donc pas à saisir l’évanescence de son abstraction, passe toujours par le biais des images et reste aussi le récepteur d’une émotion qui s’était étiolée durant ses dernières productions malgré leurs grandes qualités. A titre d’exemple, Song to Song parait être un film tellement évasif et chimérique que l’émotion ne s’était jamais faite apprivoiser. Là, l’émotion, notamment dans sa dernière partie, amène le film dans des sphères insoupçonnées. Une Vie Cachée est un pur film malickien : dans sa charge visuelle, son virage introspectif, sa musique baroque et biblique, et l’apparition de cette voix off qui ne cesse de remettre sa vision du monde en question mais aussi et surtout, dans cette volonté de trouver des réponses.

Malick est un homme de foi qui ne parle pas qu’aux croyants mais qui arrive à vouloir rentrer en osmose avec tout le monde. Et alors que depuis un certain temps, notamment au niveau de son documentaire Voyage of Time, il parcourait le monde pour savoir où se trouvait la divinité dans la moindre particule de notre univers, le cinéaste continue à se demander cette fois-ci quel est le but réel de nos vies. Pourquoi le destin nous fait prendre telle ou telle décision. Et à défaut d’avoir trouver une réponse définitive qui mettrait tout le monde d’accord, le cinéaste continue ses pérégrinations cosmiques et fait d’Une Vie cachée le miracle cinématographique de ce Festival. Même plus. Beaucoup plus. 

Une vie cachée de Terrence Malick : Bande Annonce

 

Synopsis : Inspiré de faits réels.
Franz Jägerstätter, paysan autrichien, refuse de se battre aux côtés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien, il est passible de la peine capitale. Mais porté par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme, Fani, et ses enfants, Franz reste un homme libre. UNE VIE CACHÉE raconte l’histoire de ces héros méconnus. 

Le film Une vie cachée, de Terrence Malick est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Titre original : A Hidden Life
Avec August Diehl, Valerie Pachner, Matthias Schoenaerts…
Genres : Drame, Biopic
Date de sortie : Prochainement
Durée : 3h 00min
Distributeur : Orange Studio Cinéma / UGC Distribution
Nationalités américain, allemand

 

Cannes 2019 : Chambre 212 de Christophe Honoré, voyage en crise conjugale

Cette édition Un Certain Regard est riche de petits bijoux cinématographiques. Après la claque Papicha, la beauté d’Une grande fille, c’est au tour de Christophe Honoré de présenter son film Chambre 212. En compétition l’an dernier avec Plaire, aimer et courir vite qui s’éloignait un peu de ses œuvres précédentes, le réalisateur français revient très inspiré avec un film qui aurait davantage eu sa place en Compétition que le précédent.

Chambre 212 est un condensé de tout ce qu’Honoré peut offrir de mieux au cinéma français, un casting rempli de charmes où lorsque les rôles se mêlent, s’entremêlent avec les époques, le spectateur ne peut que vibrer. Camille Cottin, Benjamin Biolay, Vincent Lacoste et Chiara Mastroianni forment un quatuor dont on aurait tort de se priver. Honoré avait déjà offert un joli rôle à Vincent Lacoste dans son dernier film mais retrouve l’acteur une seconde fois ici en lui offrant le personnage idéal qui permet au comédien de briller de naturel et de lâcher sa nonchalance au profit d’un charme irrésistiblement innocent. Chiara Mastroianni rentre elle aussi dans son personnage taillé pour elle, une femme assumée aux multiples amants, aux prises avec l’époque mais dont le cœur renforce les rires et les joies. Le cinéaste signe une déclaration d’amour à ses acteurs (c’est sa cinquième collaboration avec Chiara Mastroianni) qui leur permet de jouer à cœur ouvert,  et à l’amour lui-même, comme à son habitude. Le personnage de Chiara Mastroianni porte le nom de sa mère dans la vraie vie -Catherine Deneuve-, et on pourrait facilement faire l’analogie entre ces deux femmes dans lesquelles elle trouve beaucoup d’elle et s’en saisit pleinement. Chiara Mastroianni, muse d’Honoré comme Catherine Deneuve, muse de Téchiné, c’est un grand oui pour le cinéma français.

Christophe Honoré filme ses acteurs comme dans un théâtre en renouvelant totalement sa manière de capter les actions avec beaucoup de plongées. Le cinéaste soigne sa mise en scène avec un talent assez innovant, des positionnements précis pour mettre les acteurs en valeur, des scènes de groupe avec tous les amants de Catherine qui épatent l’œil. Christophe Honoré est définitivement un grand metteur en scène et directeur d’acteurs. L’énergie est vive, le film passe d’un personnage à un autre comme pour accentuer le méli-mélo de personnages et le film devient un gigantesque swing aux mélodies de piano à travers lesquelles Honoré rend hommage à ses idoles. Ceux qu’il aime tant, dont il insère les références dès qu’il en a l’occasion, ce qui lui a d’ailleurs valu la création d’une pièce de théâtre intitulée Les idoles, pour laquelle Marina Foïs (jury pour UCR cette année) a dernièrement obtenu un Molière. Le cinéma du réalisateur est plein de références, en partie dans son genre qu’il emprunte un peu à Woody Allen, qu’il remercie à la fin du film, pour se l’approprier complètement, à la française et surtout à la Honoré.

Non musical et pourtant, comme toujours, la musique a une place assez phénoménale dans Chambre 212. Aznavour, Donna Summer, Scarlati, Jean Ferrat, le cinéaste s’amuse de propositions et chacune des émotions et des tonalités proposées par ce lien unique entre les chansons et les personnages font toujours des scènes réussies.  Des failles aux rires, des tirades amoureuses aux moments légers et parfois loufoques (le faux Aznavour), Chambre 212 est une des œuvres les plus abouties de son réalisateur. De l’Amour.

Synopsis : Après 20 ans de mariage, Maria décide de quitter le domicile conjugal. Une nuit, elle part s’installer dans la chambre 212 de l’hôtel d’en face. De là, Maria a une vue plongeante sur son appartement, son mari, son mariage. Elle se demande si elle a pris la bonne décision. Bien des personnages de sa vie ont une idée sur la question, et ils comptent le lui faire savoir.

Le film Chambre 212 est présenté dans la section Un certain regard au Festival de Cannes 2019

Avec Chiara Mastroianni, Vincent Lacoste, Camille Cottin
Genres : Drame, Comédie
Distribué par Memento Films Distribution
Date de sortie : 30 octobre 2019
Nationalité : Français