Accueil Blog Page 469

Amarcord, de Federico Fellini : « Je me souviens… »

Amarcord, la chronique autobiographique de Federico Fellini signifie « Je me souviens ». Retour sur ce film à la façon du « Je me souviens » de Georges Perec.

Je me souviens avoir vu Amarcord quand j’étais lycéen
Je me souviens que j’avais l’âge de Titta et de ses copains
Je me souviens qu’Amarcord veut dire « Je me souviens »
Je me souviens de la prof de maths aux seins comme des obus
Du professeur de grec à la langue bien fendue
Je me souviens d’une sorcière qui figurait l’hiver
Et de la Gradisca et qu’elle roulait des fesses
Du rouge de sa robe et aussi de sa bouche
Je me souviens du curé aux séances de confesse
Et qu’il demandait sans cesse : «Est-ce que tu te touches ?»
Je me souviens que mon personnage préféré était l’oncle Téo
Il grimpait en haut d’un chêne «Voglio una Dona !»
Je me souviens qu’Amarcord n’a ni scénario ni même de héros
Si ce n’est un vieux gramophone fredonnant l’Internationale
Je me souviens qu’Amarcord est un film très musical
Il y des pétards et du Nino Rotta
Je me souviens que Titta allait au cinéma
Qu’avec la Gradisca il se prenait un râteau
Je me souviens que son père n’aimait pas les fachos
Qu’il piquait des colères à en bouffer son chapeau
Je me souviens qu’Amarcord parlait de politique
Que dans cette petite ville tout le monde ou presque était fasciste
Je me souviens des brimades et de l’huile de ricin
De la tête du Duce, monstrueuse et sinistre
Je me souviens que les flocons de neige répondaient aux aigrettes
Je me souviens de la buraliste, de ses énormes seins,
Où Titta littéralement y perdait la tête
Il soufflait sur les tétons et elle : «Il faut que tu les têtes !»
Je me souviens du benêt et de ses 30 concubines
De l’accordéoniste aveugle, du motard jamais en panne
Je me souviens de Volpina la nympho du village
D’un quatuor de branleurs planqués dans un garage
Ou faisant des grimaces j’en passe et des meilleurs
Je me souviens de Gary Cooper et d’une mini bonne sœur
Qu’un garçon aimait une fille mais qu’elle n’en avait cure
Je me souviens que des personnages s’adressaient au spectateur
Sans savoir que ça s’appelait  » briser le quatrième mur  »
Je me souviens du navire dans la nuit et du paon sur la neige
Du taureau dans le brouillard et de la scène de clôture
Je me souviens que c’était mon premier Fellini
Que ça parlait d’enfance et puis du temps qui passe
Je me souviens que c’était mon premier Fellini
Que je n’étais même pas sûr d’avoir bien tout compris
Je me souviens qu’Amarcord veut dire « Je me souviens »
Je me souviens l’avoir vu quand j’étais lycéen
Je me souviens que j’avais l’âge de Titta et de ses copains.

Bande annonce : Amarcord de Fellini

Fiche technique : Amarcord

  • Réalisateur : Federico Fellini
  • Scénario : Federico Fellini, Tonino Guerra
  • Photographie : Giuseppe Rotunno
  • Editeur : Warner Bros
  • Société de production : F.C Produzioni
  • Date de sortie : 13 décembre 1973
  • Pays : Italie
  • Durée : 118 minutes
Note des lecteurs0 Note
4.5

Cannes 2019 : Le Lac aux oies sauvages de Diao Yinan, un polar flamboyant

Réussissant tout ce qu’il entreprend avec une facilité déconcertante, Le Lac aux oies sauvages est un sérieux candidat aux honneurs finaux de la sélection de ce Festival de Cannes 2019. Le long métrage de Diao Yinan rentre dans cette logique actuelle de certains films chinois qui les voit mélanger à la fois le film de genre (polar, thriller) avec des aspérités sociales ayant pour objectif de porter un regard frondeur sur un pays dont l’économie n’est pas aussi florissante que la réputation ne veut bien le dire.

Que ça soit aux côtés du maître en la matière Jia Zhangke (Les Eternels ou même A Touch of Sin) ou même récemment Dong Yue (Une pluie sans fin), Diao Yinan s’inscrit dans cette veine du film noir aux consonances presque descriptives et portraitistes sur un pays qui voit s’immerger en lui un mal assez profond. Cependant, Le Lac aux oies sauvages arrive à sortir du lot et à réactualiser cette critique sociale grâce au fait que le cinéma de genre est le visage réel de ce film et non une simple caractéristique purement accessoire comme ce fut le cas dans d’autres.

Le scénario, assez fin aux apparences, fonctionnera à la perfection avec son architecture en poupée russe et ses multiples accélérations révélatrices : un voyou a tué des policiers et sa tête est mise à prix avec de l’argent à la clé. Il va essayer de faire affaire avec une prostituée (« baigneuse ») pour que celle-ci le dénonce, et puisse donner la rançon à sa femme. A partir de ce postulat, Diao Yinan construit son récit en catégorisant la Chine en un ensemble qui n’est qu’un énorme embryon de microsystèmes qui s’innervent les uns avec les autres : chaque acte obtient une répercussion qui en alimentera une autre sous-jacente. Loin de cette Chine industrialisée, Le Lac aux oies sauvages concentre son écriture auprès d’un pays pluvieux, violent et presque miséreux fait de gangsters à la sauvette, de prostituées, de travailleurs clandestins et de policiers désorientés. Nous sommes loin de la Chine urbaine et industrialisée : l’une des premières puissances mondiales économiques est donc aux abois. Même si Diao Yinan monte son scénario avec des ellipses ou une temporalité désynchronisée, en retombant sur ses pattes avec aisance et mystère, sa mise en scène arrive autant à décrire l’individuel que la globalité. C’est même la force centrifuge de son film : arriver à capter l’immensité démographique d’un pays par le rétrécissement du plan, jouer avec la composite de l’arrière-plan pour dissimuler ou agrandir l’infiniment grand, en catapultant cette population dans son cadre pour matérialiser cette foule comme une fourmilière visuelle qui par la suite se détruira, se morcellera et fuira vers le chaos le plus total. La Chine est décrite comme un dédale nocturne, une usine à gaz abritant la misère, un labyrinthe à échelle humaine et un ensemble de coursives vertigineuses dans lesquelles les personnages se jettent à corps perdus pour tuer ou survire.

C’est indéniable, Diao Yinan crée avec brio un polar d’une rare beauté, une histoire d’amour iconique et vouée à la fuite, un chant du loup esthétique et surtout, comme son compère Jia Zhangke, un polar qui n’est pas avare en scènes d’actions percutantes et faites avec la puissance des muscles, à l’instar de ce meurtre au parapluie. Alternant filature policière nerveuse, romance mélancolique, explosion de violence viscérale et éclatement de la société chinoise, Le Lac aux oies sauvages  se révèle être un candidat sérieux au prix de la mise en scène voire même du scénario.

Synopsis : Un chef de gang en quête de rédemption et une prostituée prête à tout pour recouvrer sa liberté se retrouvent au cœur d’une chasse à l’homme. Ensemble, ils décident de jouer une dernière fois avec leur destin.

Le film, Le Lac aux oies sauvages (The Wild Goose Lake) de Diao Yi’nan, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019

Titre original : Nan Fang Che Zhan De Ju Hui
Avec Ge Hu, Tang Wei, Liao Fan…
Genre : Thriller
Date de sortie : Prochainement
Durée : (1h 57min)
Distributeur : Memento Films Distribution
Nationalité chinois

Cannes 2019 : Port Authority de Danielle Lessovitz, la jeunesse dorée

Après And then we danced en Quinzaine des Réalisateurs, c’est Port Authority qui met la danse et le milieu queer à l’honneur pour la sélection Un Certain Regard. Le film de Danielle Lessovitz est en compétition pour cette section parallèle mais également pour la Caméra d’or et la queer palm. Peut-il espérer repartir avec l’un de ces prix ?

Après avoir enflammé le tapis rouge de leurs pas de danse, avoir fait rayonner leurs tenues de star lors de leur arrivée remarquée, les acteurs de Port Authority ont mis l’ambiance dans la salle de projection du Palais des Festivals. Dès les premières secondes de générique de fin, l’un des acteurs de cette bande radieuse s’est empressé de monter sur scène pour faire danser la salle, ravie de voir le spectacle se continuer. C’est aussi cela la magie d’un festival, la magie d’un cinéma bien vivant qui, rempli de couleurs et de paillettes, donne un sourire continu à ceux qui le contemplent. Les fans de la série Pose se verront heureux de l’arrivée de ce film sur la Croisette et prochainement dans les salles.

Port Authority emporte le public dans une histoire d’acceptation et de rejet permanent envers la personne que l’on est, à travers les yeux d’un jeune homme, un peu perdu, un peu errant, à la recherche de ce qui le fera vibrer et sentir vrai. Il le trouve dans un groupe de vogueurs, qui enflamment la ville durant leurs soirées endiablées où chacun doit choisir le thème dans lequel il défilera, dansera. Le film va plus loin que la simple, ou plutôt très complexe, quête d’identité, passage devenu obligé des films LGBT, qui a fait naître de vrais chefs d’œuvre. Tout est alors questions d’appartenance à une communauté, à un groupe, à une catégorie dans ce film et le personnage principal Paul doit bien choisir dans lesquelles se positionner. Maladroitement et par peur du rejet, il blessera, comme on s’y attend, les personnes de qui finalement il se sent le plus proche car l’apparence, ici, a toute son importance.

L’apparence d’ailleurs, celle du film, est visuellement assez simple mais filme l’intime d’une sublime manière avec pour l’instant, la plus belle scène d’amour du festival. Les corps qui se découvrent alors qu’ils se sont effrayés, la bienveillance bouleversante avec laquelle les personnages se désirent et se rencontrent, et l’empathie présente à chaque instant font de leur idylle un point d’ancrage charmant à l’œuvre. Pourtant, Port Authority demeure imparfait mais malgré les faiblesses de scénario et de mise en scène, que l’on mettra sur le dos d’une première réalisation qui manque forcément d’un peu de précision, le film charme totalement dans son propos et son casting.

Synopsis : Devant Port Authority, la gare routière de New York, une jolie fille nommée Wye vogue avec ses amis. Paul, un jeune homme qui vient d’arriver dans la grande ville, l’observe, fasciné. Wye fait partie de la scène du « ballroom », communauté queer adepte du voguing. Alors que leur amour grandit, Paul découvre que Wye est trans. Il est alors forcé d’affronter sa propre identité et de choisir sa véritable famille.

Le film Port Authority est présenté dans la section Un certain regard au Festival de Cannes 2019

Avec Fionn Whitehead, Leyna Bloom, McCaul Lombardi
Genre : Drame
Date de sortie inconnue (1h34min)
Nationalité : Américain

Cannes 2019 : interview de Jean-Noël Tronc, directeur général de la SACEM

A l’occasion de sa présence au festival de Cannes et de plusieurs temps forts, nous avons interviewé le directeur général de la Sacem, Jean-Noël Tronc, sur sa vision du rôle de la musique de film, la santé du métier de compositeur et sa place dans le cinéma actuel. Quel meilleur moyen que la musique originale pour retranscrire les émotions des images que le cinéma nous dévoile ?

Est-ce la première fois que les compositeurs sont mis en lumière à Cannes ?

Non, cela fait plusieurs années que la Sacem s’associe à l’ensemble des sélections cannoises pour valoriser la musique à l’image et ses compositeurs. Elle accueille ces derniers à l’occasion de la projection du film dont ils ont signé la partition et travaille depuis plusieurs années, avec la Semaine de la Critique et la Quinzaine des réalisateurs notamment, pour mettre en avant leur travail.

Qu’est-ce que cela signifie pour la Sacem d’être présente à Cannes ?

Le festival de Cannes, dont la Sacem est un partenaire institutionnel, représente un enjeu de visibilité majeur pour les compositeurs. Nombreux sont nos membres créateurs qui exportent aujourd’hui leur travail dans ce secteur particulier qu’est la musique de film : Cannes représente une très belle occasion dans l’année de mettre en lumière leur métier, comme nous le faisons avec notre MasterClass, ou la présentation d’une personnalité majeure qui oeuvre pour la reconnaissance du compositeur, co-auteur du film, avec notre opération A life in a soundtrack, autour de Bertrand Tavernier.

Aujourd’hui, la musique fait complètement partie de l’univers du cinéma, mais quelle est la part de création originale dans la production cinématographique actuelle ? Peut-on parler d’essor ou de déclin de la profession  de compositeur de musique de film ?

En termes numériques, on peut parler d’essor de la population des compositeurs de musique pour l’image (films, séries, mais aussi supports audiovisuels numériques).

Avec l’arrivée du numérique à la fin des années 1990, le secteur de l’audiovisuel a connu de nombreux bouleversements. En 1993, la majorité des Français avaient accès à sept chaînes dont une payante et le CSA autorisait en métropole 16 chaînes nationales payantes dans l’univers câble/satellite. Outre ces sept chaînes gratuites, ils ont dorénavant accès à 31 chaînes TNT et à nombre de chaînes locales privées numériques. Aujourd’hui, le CSA conventionne 130 chaînes, câble et satellite[1].

L’augmentation très forte de la demande de programmes audiovisuels n’a pas été suivie de la progression des budgets en parallèle. La maîtrise plus grande des budgets de fabrication des œuvres a amené la mise en place d’enveloppes budgétaires fermées (« bundle ») consacrées à la musique pour l’image.

L’apparition des nouveaux modes de diffusion et la demande extrêmement soutenue de nouveaux programmes ont entraîné une sérialisation des contenus tandis que les contraintes économiques et le développement des moyens techniques et des outils de création engendraient un raccourcissement des délais et faisaient peser les investissements sur les compositeurs.

Côté purement « cinéma », je ne pense pas qu’il y ait essor ou déclin, mais les sujets de préoccupations des compositrices et compositeurs sont bien identifiés :

Alors qu’il fait partie des 3 co-auteurs du film avec le scénariste et le réalisateur, le compositeur (à de rares exceptions) n’est pas intégré comme tel dans l’esprit de la plupart des professionnels de l’audiovisuels. Résultat, il est sollicité très tardivement (en « post-production »), avec des délais très serrés. De plus, il ne bénéficie pas de la reconnaissance de son apport créatif à l’œuvre audiovisuelle (contrairement aux Etats-Unis, où les compositeurs de musique de film bénéficient d’une vraie reconnaissance métier).

En conséquence, les budgets alloués à la musique originale en production sont faibles.

La reconnaissance pas uniquement symbolique est également un sujet : Cannes est le plus gros festival de films au monde… et le seul événement de cette envergure à n’avoir pas de prix pour la musique de film !

Quel film êtes-vous particulièrement fier d’accompagner cette année à Cannes ?

 Nous sommes très fiers d’accompagner 11 films à Cannes cette année et avons hâte de tous les découvrir.

La Sacem est également partenaire de l’Adami pour les Talents Adami Cannes. Nous partageons cette ambition d’offrir à de jeunes talents des opportunités pour se faire connaître. La Sacem finance la création de musique originale pour cette collection de courts-métrages. Nous sommes fiers de ce soutien qui traduit aussi notre engagement constant aux côtés des compositeurs de musique pour l’image, notamment dans le cadre du festival de Cannes

La Sacem a-t-elle vocation à défendre plus particulièrement les compositeurs français ?

Pas du tout. La Sacem est une société internationale. Près de 165 000 membres dont plus de 20 000 créateurs étrangers l’ont choisie pour protéger leurs œuvres et défendre leurs intérêts dans le monde entier. Plusieurs de nos compositeurs vivent d’ailleurs aux Etats-Unis où un représentant de la Sacem est présent à l’année afin d’être au plus proche d’eux.

 Pouvez-vous parler plus précisément de la relation qui se noue entre un réalisateur et un compositeur ? On sent une très grande fidélité, est-ce qu’on se trompe ?

La rencontre précoce d’un compositeur et d’un cinéaste est un moment émouvant, qui parfois se prolonge en une collaboration durable.

Quand Barbet Schroeder présente More à la Semaine de la Critique en 1969, l’œuvre, devenue depuis un film-culte, propose une BO de quatre jeunes presque débutants, Pink Floyd. La musique contribuera au succès du film qui amplifiera la notoriété du groupe. Il retravaillera en 1972 avec eux pour un autre film important, La Vallée, à l’aube de leurs années glorieuses.

Lorsque Prima della rivoluzione du jeune Bertolucci est remarqué à Cannes en 1964, la maîtrise d’Ennio Morricone est elle aussi saluée par la critique. Trois collaborations encore associeront les deux hommes. Jacques Audiard et Alexandre Desplat offrent un exemple similaire : ils travaillent régulièrement depuis Regarde les hommes tomber, projeté à Cannes en 1994.

En 2000, la découverte éblouie du premier film d’Alejandro Gonzalez Inarritu, Amores perros, révèle aussi son compositeur, Gustavo Santaolalla qui a signé les musiques des films suivants du réalisateur.

Citons encore l’exemple de Grégoire Hetzel, résolument attaché au parcours d’Arnaud Desplechin ; il a écrit aussi la musique des Amitiés maléfiques d’Emmanuel Bourdieu projeté en 2006, celle de Meduzot d’Etgar Kerel et Shira Geffen, en 2007. Exemple rare d’un compositeur qui met sa jeune notoriété au service de premiers ou seconds films de réalisateurs en devenir…

Quelques réalisateurs vont travailler très en amont avec le compositeur pour avoir, dès le tournage, une musique à diffuser juste avant les prises pour plonger les acteurs dans une atmosphère particulière. C’est le cas de Rebecca Zlotowki et de ROB.

 Comment la musique de film sort-elle du lot ? Quand on pense à un réalisateur comme Xavier Dolan qui marque par son utilisation d’une musique populaire, déjà très connue et non conçue pour son film en particulier, comment la musique d’un compositeur peut-elle se démarquer ? On pense aussi à Para One qui a été nommé aux César pour Bande de filles, pourtant ce dont tout le monde se souvient c’est de la scène de danse sur Diamonds de Rihanna …

La musique de commerce permet effectivement de bénéficier d’une identité artistique immédiatement reconnaissable, de surfer sur une tendance actuelle. Elle est, il vrai, fréquemment utilisée en long-métrage ou pour les bandes-annonces.

La musique originale, elle, est créée sur mesure et donc parfaitement adaptable à l’oeuvre pour laquelle elle a été conçue. Elle accompagne le spectateur, le guide dans ses émotions, le trompe parfois, et s’avère être une excellente alliée pour la narration.

On sait aussi que cela a un coût, et comme financer un film n’est pas une mince affaire, comment la musique de film trouve-t-elle sa place dans les budgets des productions ?

Le poids économique de la musique pour l’image provenant des budgets de films de long métrage représentait un montant de 16,5 M€, soit 1,7 %[2] des coûts de production des 202 films ayant reçu leur agrément de production en 2016. Il s’agit du 4e poste de coût ex aequo avec l’adaptation et les dialogues.

Quel est selon vous le rôle de la musique dans un film ? On connait notamment des réalisateurs comme Asghar Farhadi qui la font apparaître seulement au générique, comme pour mieux faire ressortir la tension. Pourtant, la musique a cette vocation première d’accompagner les émotions… Comment vient-elle donner une « couleur » au film ?

C’est ce que nous avons voulu distinguer en imaginant, avec Thierry Frémaux, l’opération  “A life in Soundtrack” : rendre hommage, chaque année à une personnalité – documentariste, cinéaste, journaliste, responsable d’institution ou de collection phonographique – pour son engagement envers la musique de film et les compositeurs. Cette année, la Sacem et le Festival de Cannes ont choisi de rendre hommage au réalisateur Bertrand Tavernier, qui présentera lundi 20 mai (Salle Buñuel) « Musiques et chansons du cinéma français », montage inédit de son « Voyage à travers le cinéma français ».

 Pour conclure, quelles sont exactement les actions de la Sacem au quotidien ? Pouvez-vous nous en dire plus sur la manière dont vous accompagnez les compositeurs de musique de films ?

Tout au long de l’année la Sacem accompagne, soutient les compositeurs et la musique à l’image par le biais de nombreux dispositifs dédiés.

L’Action Culturelle de la Sacem soutient la création de musique originale via notamment son programme « Création de musique originale » (9 formats : documentaire, fiction TV, formats digitaux et innovants, long métrage de fiction, court métrage, séries fiction et animation/ TV Unitaire et série et les jeux vidéo (dont le lancement est prévu cette année.))

Outre ces programmes d’aides, la formation et l’insertion professionnelle des compositrices et compositeurs, notre action en direction des festivals audiovisuels incite les organisateurs à inclure et valoriser les créatrices et créateurs dans leurs programmes. Cela se traduit par des actions concrètes comme le fait de les inclure au sein d’un jury, inviter systématiquement les compositrices ou compositeurs au même titre que les réalisatrices ou réalisateurs pour présenter leurs films, avoir un Prix de la meilleure musique originale au palmarès, donner davantage de visibilité à la musique au travers de master classes, de leçons de musique, d’interviews, de portraits, etc.

De plus, la Sacem soutient les organismes professionnels représentant les compositrices et compositeurs tels que le SNAC, l’UNAC ou l’UCMF et les accompagne tout au long de l’année. Et nous travaillons étroitement avec les ministères et nos sociétés sœurs en France et à l’international pour une vision globale. Nous avons notamment développé des programmes en collaboration avec le Ministère de l’éducation nationale et la SCAM comme La fabrique à Musique de Film et Brouillon d’un rêve.

[1] Chiffre CNC à fin décembre 2016.

[2] Sources : étude « Les coûts de production des films en 2016 » (CNC). Poste de coûts inclus dans « décoration » : décors naturels intérieurs, décors naturels extérieurs, frais divers de décoration, équipe de décoration. Les dépenses de « sujet » correspondent aux dépenses d’écriture hors adaptation et dialogues.

Cannes 2019 : J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, ou la poésie du mouvement

Après Les Hirondelles de Kaboul dans la sélection Un Certain Regard, J’ai perdu mon corps est le deuxième film d’animation français à faire parler de lui lors de ce Festival de Cannes 2019, pour la Semaine de la Critique. Le long-métrage de Jérémy Clapin est une vraie petite bombe inattendue, qui réussit à mettre son originalité et sa maîtrise visuelles au service d’un récit d’une grande poésie.

Synopsis : À Paris, la main tranchée d’un jeune homme s’échappe d’une salle de dissection, bien décidée à retrouver son corps. Au cours de sa cavale semée d’embûches à travers la ville, elle se remémore toute sa vie commune avec lui, jusqu’à sa rencontre avec Gabrielle.

La première chose qui marque avec J’ai perdu mon corps, c’est son esthétique et ses choix visuels : un mélange étonnamment harmonieux de couleur et de noir et blanc, mais surtout de dessins en 2D et en 3D (ces derniers étant surtout réservés aux arrières-plans ou aux décors : immeubles, voitures, etc.). Mais un tel parti-pris serait trop risqué pour être gratuit ; il sonne même comme une évidence qui sert la philosophie principale du film : le mouvement. En effet, les traits crayonneux du dessin donnent une impression constante de mouvement, de fluidité, de fuite en avant, comme si les images glissaient sur la pellicule. De même, les décors en 3D, toujours très discrets et parfaitement insérés dans l’ensemble, offrent des mouvements de caméra circulaires qui permettent une vraie spatialisation des scènes, accentuant la profondeur de champ et donnant donc au mouvement une dimension supplémentaire à explorer.

Or tout le propos du film consiste en cette mise en mouvement des personnages : le parcours du combattant de la main se fait parallèlement à l’avancée du personnage principal l’ayant perdue et qui cherche à jouer un tour au destin, au déterminisme, en reprenant son futur « en main » – évidemment. Il y a donc tout au long du récit l’idée que les personnages veulent progresser dans leur vie, aller de l’avant, et rien de tel qu’une animation qui exprime elle-même cette idée pour délester les dialogues d’un trop plein d’explications. Les images donnent déjà au spectateur une intuition de là où veut en venir le film, nul besoin dès lors de redoubler ce langage visuel par des mots qui viendraient l’alourdir et lui faire finalement perdre toute sa poésie.

Car J’ai perdu mon corps est d’une immense poésie. Au-delà de l’esthétique et de la technique irréprochables donc, l’écriture est tout aussi intelligente. Dès la lecture du titre, on comprend que le film mettra le spectateur du côté de cette main arrachée à son corps et ainsi personnifiée, et non du côté des véritables êtres humains. Ces derniers sont la ligne d’horizon du film, mais la main en est le réel personnage principal. Mais pour donner à cette main sa force, créer un sentiment de danger lorsque celle-ci traverse la route ou est attaquée par des rats, il faut penser sa narration et sa mise en scène en conséquence. Déjà, le montage va dans cette direction : alternant entre le présent du récit de cette main partie à l’aventure, et le flashback centré sur le personnage de Naoufel qui s’écoule jusqu’au moment fatidique où il la perd.

On avance donc à la fois en avant et à reculons, et c’est ce montage qui crée toute la tension dramatique du film : d’un côté, on a peur qu’il arrive malheur à la main et on ne saurait anticiper la fin de son histoire ; de l’autre, on sait très bien comment cela va finir pour Naoufel mais tout l’intérêt de son arc narratif à lui est de savoir quand et comment l’accident va se produire. Aussi devient-on peureux d’un côté, et paranoïaque de l’autre, guettant chaque élément qui pourrait être un danger potentiel. La mise en scène insiste avec beaucoup d’intelligence et de malice sur tous les objets tranchants, sur les poignets et les doigts des personnages lorsqu’ils jouent du piano, bricolent des objets, chassent les mouches. Tout est fait pour souligner la fragilité des corps, et surtout la fragilité de chaque instant où le moindre faux mouvement peut faire basculer un moment de vie anodin en véritable tragédie.

Du côté de la main, la tension vient de la mise à l’échelle du monde et donc de ses dangers : à l’instar du célèbre L’homme qui rétrécit, le personnage est si petit et sans défense que chaque petit animal, chaque objet totalement inoffensif pour l’homme devient ici un ennemi potentiel. La caméra se met à la hauteur de cette main arachnéenne et, comme dans le Rubber de Quentin Dupieux, multiplie les plans fixes qui sondent l’âme de cet objet et l’animent, lui donnent vie et créent l’impression que celui-ci regarde le spectateur en retour.

L’originalité de J’ai perdu mon corps ne s’arrête pas là, car même la grande sensibilité du film est par instants contrebalancée par des éléments plus trashs qui dénotent totalement avec l’ambiance mélancolique et la sublime partition pour violons : une scène de sexe et de nudité bestiale, des couplets de rap bien gras, des soirées avec joints, alcool et vulgarités à gogo, etc. Mais cela n’enlève jamais rien à la pudeur, l’intimité ou au lyrisme de l’ensemble, créant quelque chose de finalement très authentique.

J’ai perdu mon corps est un pur moment de cinéma, une révélation inattendue qui vaut le coup d’être découverte. Le cinéma français d’animation est toujours aussi talentueux, et lorsque l’esthétique tutoie à ce point la perfection et que l’écriture est aussi limpide que profonde, alors il ne reste qu’à se laisser porter par les élans poétiques de ce film qui a déjà tout d’un grand.

J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin : Bande-annonce

Le film J’ai perdu mon corps (I Lost My Body) de Jérémy Clapin, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019

Avec Hakim Faris, Victoire du Bois, Patrick d’Assumçao…
Date de sortie : 6 novembre 2019 (1h 21min)
Distributeur: Rezo Films
Genre Animation

Note des lecteurs0 Note
4

Cannes 2019 : Zombi Child de Bertrand Bonello, une jeunesse zombifiée

C’est à croire que le Festival de Cannes 2019 fonctionne par duo. Alors que Les Misérables et Bacurau se répondaient mutuellement et textuellement par leur envie d’identifier l’insurrection des opprimés par la violence du cinéma de genre, voilà que Zombi Child erre sur les plates-bandes de Jarmusch et son The Dead Don’t Die. Ce dernier exprimait le fait que l’Homme est un zombie qui s’ignore : celui de Bonello est peut-être moins ancré dans une atmosphère fantastique et horrifique mais plus idéologique.

À savoir que la « zombification » est à mettre au diapason de l’Histoire, de l’esclavagisme, du colonialisme. Mais d’un côté comme de l’autre, le zombie s’avère être un humain et inversement. Ce phénomène est une conséquence de l’avilissement de l’humain à sa propre société : le terme « zombie » n’a donc pas qu’un seul simple versant métaphorique. Zombi Child suit la même logique que Nocturama, à croire que les deux films forment un diptyque passionnant sur la jeunesse française et les maux qui en découlent. Nocturama, par le prisme du teenage movie et du thriller politique se questionnait sur cette jeunesse et son rapport au consumérisme ; Zombi Child continue dans cette voie-là avec un film sur le vaudou, la possession et met ce genre en perspective d’une France compétitrice, identitaire, où l’école pour filles qui nous est présentée se veut être le réceptacle des valeurs de l’élite de notre pays.

Avec cette sororité lycéenne qui parcourt les couloirs de leurs écoles afin de pratiquer des rites ou même se raconter des secrets aux lueurs de bougie, on pense autant à de la culture populaire d’un Harry Potter qu’au vestige du cinéma des années 70. Au-delà même de son tressage thématique sur la transmission ou même les privilèges, outre la faculté qu’a son découpage à observer les formes d’interrogations adolescentes autant amoureuses, féminines, qu’estudiantines, c’est le style de l’esthète qu’est Bonello qui opère très vite : une fluidité assez rare dans le cadre, une volonté de toujours chercher la lumière par des plans méticuleux et surtout, une vocation à tirer des portraits d’une jeunesse que peu savent faire comme le montrent ces magnifiques plans sur le visage de la jeune Louise Labeque. Rares sont les cinéastes qui arrivent à filmer la jeunesse avec autant de bienveillance, de drôlerie même mais aussi avec autant de respect dans leur pérégrination, tout en sachant la parodier. À l’instar de Nocturama et de l’Apollonide, ou même de Bande de Filles de Céline Sciamma, Bertrand Bonello filme miraculeusement le groupe, sait identifier rapidement la place de chacun ou chacune et passe d’un visage à un autre pour formuler son récit : à l’image de cette très belle scène de chants en groupe sur du Damso. Avec le montage alterné qu’offre le film, deux récits vont se télescoper : celui nocturne, politique et descriptif autour de Narcisse dans les années 1960 à Haïti, un « zombie » symbole de la conséquence du colonialisme; et celui presque 50 ans plus tard d’un groupe de lycéennes dont l’une d’elle est la petite fille de Narcisse.

Fondamentalement, Zombi Child est un exercice de style assez frappant par son aspect hypnotique, un film qui erre parmi notre époque et qui se sert du genre, le vaudou et l’horreur, pour s’émouvoir sur la présence de certaines pensées actuelles. Avec cette séquence qui voit Fanny, l’une des filles de la bande, vouloir faire une séance de vaudou pour expurger son chagrin d’amour, on retrouve la mysticité flamboyante de Tiresia de ce même Bonello et la singularité même du genre : voir s’évanouir les envies dans les affres de l’incantation. 

Synopsis : Haïti, 1962. Un homme est ramené d’entre les morts pour être envoyé de force dans l’enfer des plantations de cannes à sucre. 55 ans plus tard, au prestigieux pensionnat de la Légion d’honneur à Paris, une adolescente haïtienne confie à ses nouvelles amies le secret qui hante sa famille. Elle est loin de se douter que ces mystères vont persuader l’une d’entre elles, en proie à un chagrin d’amour, à commettre l’irréparable.

Le film Zombi Child de Bertrand Bonello, est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019

Avec Adilé David, Katiana Milfort, Louise Labèque, Mackenson Bijou..
Genre : Drame
Date de sortie : 12 juin 2019 (1h 43min)
Distributeur : Ad Vitam
Nationalités Français, Haïtien

Cannes 2019 : Atlantique, de Mati Diop, un premier film trop ambitieux

Après The Dead Don’t Die et Bacurau, le mélange des genres semble être un processus qui a convaincu le comité de sélection du Festival de Cannes cette année. Mais convaincra-t-il le jury d’Alejandro Gonzalez Inarritu pour décerner une Palme d’or audacieuse à l’un de ces films ? Atlantique sera également en compétition pour la Caméra d’Or.

Atlantique est le genre de films dont on sort intrigué et surpris, un premier film dont l’ambition et l’originalité est salutaire, qui met à l’honneur un cinéma si peu montré. Voir un cinéma africain qui ose, qui tente et qui, même si ce n’est pas toujours réussi, est riche de propositions, est remarquable dans un Festival comme Cannes qui sera une belle fenêtre ouverte pour le continent. Mais l’ambition ne suffit malheureusement pas à faire un bon film. Le virage fantaisiste est dur à prendre tant le début commençait à charmer dans la douce romance poétique qu’il proposait. Déstabilisant, l’insertion de ce processus fait totalement perdre le cœur et le sens du propos, auquel on pouvait pourtant croire. Vient s’ajouter à cela, une direction d’acteur parfois à la limite de l’amateurisme qui rend les moments charnières peu crédibles et renforce donc ce mélange des genres incongru.

Heureusement, le film a ses bons moments, ses tours de force très tendres où la voix off d’Ada livre de belles émotions. Mais l’une des forces principales du film est son cadre soigné et ses images sublimes où la lumière très travaillée permet au spectateur de voyager, si ce n’est pas à travers les genres mais au moins à travers le Dakar que Mati Diop saisit de sa caméra.

Certains comparent déjà ce cinéma à celui de la réalisatrice française Claire Denis, on ne peut qu’espérer la même carrière à Mati Diop, qui offre une riche proposition manquant seulement d’épaisseur et de cohérence. Une fois le bon dosage trouvé (les répétitions trop nombreuses des plans sur l’océan prouvent une nouvelle fois sa maladresse), il est évident que la cinéaste aura toute la reconnaissance qu’elle mérite.

Synopsis : Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers du chantier d’une tour futuriste, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, l’amant d’Ada, promise à un autre. Quelques jours après le départ des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage de la jeune femme et de mystérieuses fièvres s’emparent des filles du quartier. Ada est loin de se douter que Souleiman est revenu…

Le film Atlantique, de Mati Diop est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019

Avec Mame Bineta Sane, Mbow, Traore
Genre : drame
Durée : 1h44
Distribution : Ad Vitam
Sortie : prochainement
FRANCE, SENEGAL, BELGIQUE

Cannes 2019 : Little Joe de Jessica Hausner, la fleur indolore

La sélection du Festival de Cannes 2019 continue à se frayer un chemin parmi les festivaliers. Aujourd’hui, retour sur Little Joe de Jessica Hausner, un film d’anticipation restreint par son incapacité à matérialiser l’envergure de ses multiples possibilités de récit. Malheureusement pour lui, Little Joe n’arrivera jamais à aller plus loin que son idée originelle.

Le High concept qui préfigure au tout début de l’oeuvre pouvait laisser croire à de nombreuses prouesses et pouvait laisser entendre une certaine réflexion sur notre manière de concevoir le bonheur et de réfléchir sur le visage de nos interactions sociales avec les autres. Le postulat de départ alimentait dès lors les hypothèses : une plante, en cours de création, rendrait les gens heureux si ces derniers, en contrepartie, s’occupent correctement d’elle. Alice, une mère de famille, qui est à l’origine du projet de cette plante, en donne une à son fils. Mais plus le temps passe, plus son fils change de comportement.

Cause à effet ? L’Homme a-t-il réellement besoin d’être heureux pour être humain ? Est-ce que le bonheur est l’émotion qui doit prédominer pour faire de nous des êtres à part entière ? Beaucoup de questions pour un film qui n’aura jamais l’audace de se lancer dans une proposition thématique, préférant cependant canaliser sa narration par le biais de son esthétisme froid et anesthésié. De fil en aiguilles, Little Joe semblera mineur, restera à quai, ne bougeant plus, trop engoncé dans ses certitudes « horrifiques » sur la possession et nous servira un attendu jeu autour de la paranoïa afin de savoir si oui ou non, cette plante opèrera des changements chez l’Homme ou pour reconnaître oui ou non ses effets nocifs sur la véracité de nos comportements et émotions. A ce petit jeu de l’étrangeté, il est indéniable que Jessica Hausner essaye de mettre tous les atouts de son côté pour faire naître ce sentiment d’aliénation : cette mise en scène quadrillée faite de travellings ou de zooms asphyxiants qui devrait attirer l’œil du membre du jury qu’est Yorgos Lanthimos, la fétichisation de la fleur au travers de son aspect presque mortifère et vivant, cette musique stridente qui en essoufflera plus d’un par sa répétitivité et son utilisation prévisible, cette photographie qui distille un panel de couleurs criardes, ou cette robotisation proche de l’absurde du phrasé des certains personnages (la jeune amie du fils). Le tout débouchant sur une ambiance parfois très anxiogène. Mais bizarrement, cette réussite technique n’aboutit sur rien : Little Joe s’avérera hésitant, subissant la portée monotone de son discours, son accumulation de scènes patinantes et son inaptitude à pouvoir agrandir l’ampleur des enjeux. Certaines séquences fonctionnent, comme celle où les deux enfants feront croire une « révélation » au personnage d’Alice ou comme celle qui voit Bella, une salariée prise pour folle par l’équipe de la société, enfermée avec les plantes.

L’imagerie donnée à ces fleurs, aussi divinatoires que sentencieuses, ferait presque penser à Rubber de Quentin Dupieux et sa dimension à décrire le mal par le burlesque de la situation : des fleurs qui voudraient posséder l’humain pour se décupler. C’est dingue. Jessica Hausner se voudrait aussi austère que du Haneke, aussi malin et machiavélique que du Lanthimos (La Mise à Mort du cerf Sacré), aussi agile avec le genre que Carpenter, mais s’avère être seulement à la tête d’un énième gadget frileux et rachitique comme peuvent l’être certains épisodes de Black Mirror. 

Little Joe : Bande-annonce

Synopsis : Alice crée une nouvelle plante en faisant des croisements et la nomme « Little Joe », surnom qu’elle donne à son jeune fils. Mais soudain, toutes les personnes qui entrent en contact avec les plantations échangent leur corps…

Le film Little Joe, de Jessica Hausner est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Scénario : Jessica Hausner, Géraldine Bajard
Avec Emily Beecham, Ben Whishaw, Kit Connor…
Genres : Science fiction, Drame
Date de sortie : Prochainement
Durée : 1h 40min
Distributeur : Bac Films
Nationalités autrichien, allemand, britannique

Cannes 2019 : Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar, un petit bijou de cinéma

Douleur et Gloire est une des grosses attentes de ce Festival où certains grands noms font trépigner d’impatience les cinéphiles. Il est le sixième film à entrer en compétition et compte bien enchanter la Croisette de son histoire presque autobiographique.

Dès l’affiche parue, les fidèles adorateurs du cinéaste espagnol semblaient ravis d’attendre un film du maestro où Banderas et Almodovar pourraient se confondre en un seul personnage. Il faut aimer et connaître le cinéaste pour apprécier le film et les histoires, pas toujours fictives, qu’il raconte. Rien à voir avec l’auto-référencement, quoiqu’appréciable, de Jarmush en ouverture mardi soir dans The dead don’t die. Après une délicieuse ouverture de film où les femmes au lavoir chantent de leurs voix cristallines, Almodovar annonçait un film très doux dans lequel il insère de manière très surprenante une animation assez inattendue mais qui sera vite oubliée au profit du reste. Que cherche à partager le réalisateur, à avouer, jusqu’où va l’auto-portrait ? On ne saura jamais vraiment mais le Pedro Almodovar provocateur est bien loin. Délaissant cette partie de lui dans son art, il n’en demeure pas moins talentueux en proposant des films plus calmes et sensibles, comme assagi de toutes ces années et ressentant le besoin d’insérer plus d’introspection.

Mais que serait un film d’Almodovar sans la figure de la mère grandement présente ? C’est à sa muse préférée qu’il offre ce rôle rempli de délicatesse qu’il se plaît à filmer à nouveau avec une vraie attention. Penelope Cruz est dans Douleur et Gloire l’une des mères les plus douces que le réalisateur ait mises en scène ; malgré la pauvreté, malgré les problèmes, elle expose une partie d’elle très tendre et généreuse. Alternant souvenirs infantins d’un petit garçon découvrant son homosexualité et présent d’un cinéaste qui tombe dans l’héroïne, 50 ans séparent les scènes et pourtant, la même bienveillance s’en dégage. Le personnage de Banderas porte sur lui le poids de ses années de carrière et se révèle tout à fait attachant, en partie lorsque son premier amour masculin refait surface et qu’à 9 ou 50 ans, le regard amoureux ne change finalement pas vraiment.

Douleur et Gloire est un joli conte sur l’inspiration d’un artiste, un thème toujours passionnant dont il s’empare pour offrir une fin dans laquelle les grands fans verront peut être l’annonce de la suite de sa carrière, ou du moins une jolie idée qui mériterait d’être mise en image. Un fin qui fait se confondre fiction et réalité où le plateau de tournage devient la scène elle-même. Alors il ne reste plus qu’à rêver de voir le titre de ce film un jour sur nos écrans : El primer deseo tant on reste persuadés que le cinéaste en ferait une oeuvre sublime.

Bande Annonce : Douleur et Gloire

Synopsis : Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner.

Le film Douleur et gloire, de Pedro Almodovar est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019

Avec Penelope Cruz, Antonio Banderas, Asier Etxeandia
Genre : drame
Durée : 1h53
Distribution : Pathé
Sortie : 17 mai 2019
ESPAGNE

Séduis-moi si tu peux ! de Jonathan Levine : Le pour/contre de la rédaction

Séduis-moi si tu peux ! est la nouvelle comédie romantique américaine sur les écrans depuis le 15 mai. Porté par le duo Charlize Theron et Seth Rogen, le film divise la rédaction du Mag du Ciné

[Pour/Contre] Séduis-moi si tu peux ! de Jonathan Levine

POUR :

Drôle de paradoxe. À la lecture d’un titre français pareil – très mauvais choix au passage – l’énième comédie américaine en pilote automatique semblait pointer le bout de son nez. Grand mal nous fasse ! Séduis-moi si tu peux est une franche comédie, féministo-romantique, qui a plus d’un tour dans son sac et qui dévoile beaucoup d’atouts de séduction, pour ce qui est une comédie US haut du panier.

Et c’est celui à qui l’on doit les étranges réussites Wackness et 50/50, entre autres, Jonathan Levine qui est à la barre. Il retrouve pour la troisième fois Seth Rogen, plus en forme que jamais, avec un rôle sculpté sur mesure pour le bonhomme, à savoir un journaliste intègre et chômeur – ça fait sens – coincé dans les 90’s pour tout ce qui est vestimentaire. Séduis-moi si tu peux séduit justement parce qu’il joue sur les antagonismes ; une histoire de belle et de bête. La belle est candidate à l’élection présidentielle, elle est inaccessible. La bête, on la connaît. Les contraires s’attirent, comme souvent dans la romcom américaine. Ici, cette opposition sert de ressort comique inépuisable et le réalisateur fonce, dès qu’il le peut, dans l’humour tantôt trash, tantôt potache avec un réel sens du rythme, du dosage et des dialogues. Ça fait souvent mouche et le film déjoue la carte glamour avec panache. C’est certes inégal dans les propositions mais il y a une vraie générosité et une volonté de diversifier les registres comiques. Mais ce n’est pas tout, L’autre versant intéressant proposé, c’est la manière de renverser les rapports de domination, de déconstruire toute la mécanique sexiste qui opère dans les milieux sociaux, médiatiques et politiques. C’est effectué avec la subtilité d’une tractopelle mais ça égratigne comme il le faut et surtout, il y a du plaisir. Servi par un duo aussi improbable qu’imparable, Séduis-moi si tu peux offre une comédie généreuse et hilarante. Séduction accomplie.

Jonathan Rodriguez

CONTRE :

Loin d’avoir une carrière probante, Jonathan Levine a quand même livré quelques jolies surprises à ses débuts, avec des choix de films assez éclectiques et plutôt bien tenus. Au fil des années, il s’est spécialisé dans la comédie U.S avec tous les clichés que cela incombe, devenant de plus en plus insipide. Long Shot (ou Séduis-moi si tu peux ! de son atroce titre français) ne fait pas exception et Levine finit même par totalement tomber dans l’indigence de son absence de style. Se laissant bouffer par la présence de Seth Rogen, le film sera à l’image que veut renvoyer l’acteur, à savoir son humour un peu lourd et gras et sa bien-pensance moralisatrice très complaisante.

Car ici Long Shot reste une romcom des plus classique même s’il essaie aussi de se donner la forme d’une satire politique grinçante. Mais le scénario s’avère incroyablement sage et conciliant sur ce point, ne venant jamais pleinement aborder les problèmes politiques actuels. Au final, il se fera bien plus mordant et pertinent dans ses piques lancées à l’encontre du monde du showbizz que dans le sujet qui était censé être le cœur de son récit. Surtout que sa vision de la politique est assez hypocrite, tombant de façon problématique dans les dérives qu’il s’amuse pourtant à dénoncer. Chose qui va même venir l’affecter sur sa vision féministe qui se veut résolument moderne par son aspect militant. Le problème étant que l’on reste face à un film fait par des hommes qui abordent cela avec une lourdeur et une indécision qui va finalement tomber dans les clichés sexistes.

L’aspect comédie romantique s’avèrera tout aussi mollasson tant il suit les codes du genre à la lettre, préférant l’humour bas du front plutôt que de tenter de jouer des rouages de ce type de comédie. Mais le vrai problème est l’absence d’alchimie entre Seth Rogen et Charlize Theron. L’actrice arrive à s’amuser et fait preuve d’un naturel rafraîchissant qui cache un peu la volonté première d’un tel rôle, à savoir la montrer dans un contexte plus « ordinaire » et dans des situations improbables menées avec humour afin de lui donner une image plus accessible. Ce qui est au final le parcours narratif de son personnage, la figure politique parfaite qui remet petit à petit les pieds sur terre. Seth Rogen quant à lui reste égal à lui-même, même si son lui-même se montre incroyablement mauvais lorsqu’il doit jouer une partition plus sérieuse. Long Shot échoue donc dans quasiment tous ces aspects et malgré ses envies de modernités il s’impose comme une comédie sentimentale vieillotte qui au lieu de jouer des clichés et de l’actualité, tombe dans un classicisme ennuyeux et gênant. Avec sa réalisation insipide, son écriture peu inspirée et son casting en demi-teinte, sa plus grande erreur sera d’être au final une belle leçon de mansplaining à l’ancienne plutôt que la romcom féministe new age qu’il aimerait faire croire d’être.

Frédéric Perrinot

Synopsis : Fred, un journaliste au chômage, a été embauché pour écrire les discours de campagne de Charlotte Field, en course pour devenir la prochaine présidente des Etats-Unis et qui n’est autre… que son ancienne baby-sitter ! Avec son allure débraillée, son humour et son franc-parler, Fred fait tâche dans l’entourage ultra codifié de Charlotte. Tout les sépare et pourtant leur complicité est évidente. Mais une femme promise à un si grand avenir peut-elle se laisser séduire par un homme maladroit et touchant ?

Séduis-moi si tu peux ! – Fiche Technique

Réalisation : Jonathan Levine
Scénario : Dan Sterling, Liz Hannah
Interprétations : Charlize Theron, Seth Rogen, O’shea Jackson Jr., June Diane Raphael
Distributeur : SND
Durée : 2h05
Genre : Comédie
Date de sortie : 15 mai 2019
États-Unis

Cannes 2019 : Les Héros ne meurent jamais, un film aux frontières floues

Pour cette 72 ème édition du Festival de Cannes, Adèle Haenel est sur tous les fronts. En compétition pour Portrait de la jeune fille en feu, incroyable dans Le Daim en Quinzaine des Réalisateurs et encore une fois remarquable dans Les héros ne meurent jamais de Aude Léa Rapin, l’actrice traverse les sélections en se donnant corps et âme dans chacun de ses rôles, et ça lui va bien.

Les héros ne meurent jamais est un film sur la réincarnation, thème aussi riche que traître dans les attentes un peu para qu’il suscite chez ses spectateurs. Los Silencios, dernièrement, offrait un très beau moment de cinéma sur les allers retours entre passé et présent, fantômes et vivants, mais le film français, présenté en Séance Spéciale à la Semaine de la Critique, s’embourbe dans son thème. Malgré l’audace de sa mise en scène en caméra subjective d’une certaine manière puisqu’elle est, elle-même, le fantôme du cadreur à qui les protagonistes s’adressent directement, dont on sent la présence mais que l’on ne voit jamais, le jeu reste conventionnel et ne permet pas de s’imprégner de l’esprit du film. Le film flotte en permanence entre moments cruciaux et scènes pénibles qui au lieu d’apporter des détails à son histoire, font s’étendre le film dans un périple barbant où seule Adèle Haenel brille.

Que feriez-vous si vous aviez la chance de vivre une seconde vie, de revoir les proches que vous avez perdus et de leur parler une dernière fois en leur disant tout ce que vous n’avez pas pu leur dire ? Le discours bouleversant du personnage d’Adèle Haenel est l’un des points forts du film par la force et la sincérité qu’elle y met en semblant à son tour possédée par cette histoire, hantée par le besoin de trouver des réponses.

Là où les films est à même de casser un peu son rythme de faux reportage, c’est lors des rencontres avec les locaux qui s’avèrent aussi convaincantes que si elles n’étaient pas romancées et jouées. Mais alors quelle est la réelle intention du film ? Voyager dans une culture dure marquée par la guerre, faire un film dans un film qui devient presque un reportage sur un homme en quête d’un passé. Le dispositif employé est surprenant et laisse alors le spectateur à une distance presque journalistique tandis que la caméra est embarquée et le chef opérateur, un personnage à part entière. La séance spéciale porte bien son nom.

Les Héros ne meurent jamais de Aude Léa Rapin : Bande-annonce

Synopsis : Dans une rue de Paris, un inconnu croit reconnaître en Joachim un soldat mort en Bosnie le 21 août 1983. Or, le 21 août 1983 est le jour même de la naissance de Joachim ! Troublé par la possibilité d’être la réincarnation de cet homme, il décide de partir pour Sarajevo avec ses amies Alice et Virginie. Dans ce pays hanté par les fantômes de la guerre, ils se lancent corps et âme sur les traces de la vie antérieure de Joachim.

Le film Les Héros ne meurent jamais (Heroes don’t die) de Aude Léa Rapin, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019.

Avec Adèle Haenel, Jonathan Couzinié, Antonia Buresi…
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement (1h 25min)
Distributeur : Le Pacte
Nationalités Français, Belge, Bosniaque

Cannes 2019 : Papicha de Mounia Meddour, la fureur de vivre

Après trois jours de compétition où les films surprennent sans livrer de véritable coups de maître, la sélection Un Certain Regard se fait une nouvelle fois remarquer avec Papicha de Mounia Meddour.

Un film au féminin avec des visages de femmes qui marquent et vont percuter frontalement l’Algérie. Dans le contexte politique actuel, la venue de ce film sur la Croisette était un bel hommage au combat de la population algérienne, une légitimité rendue à leurs poings levés depuis des mois et une invitation à continuer la lutte. Pourtant, le ton n’est pas si dramatique au début du film et c’est là que la réalisatrice est très douée pour faire osciller son œuvre entre différentes mélodies, tendances. Une ouverture énergique, pleine de musique, de la fougue de cette bande de filles renversantes de répartie et d’envie, on s’y embarque immédiatement. Des images marquent très vite les esprits notamment les retrouvailles entre la mère et ses deux filles et ces longs discours sur la mode, le mariage et la place de la femme dans cette union. Le trio ravit par sa volonté d’indépendance en étant unies. Mais c’est ici que la réalisatrice pose le point de départ de son récit et de son talent à créer la surprise en rompant le rythme établi, et faisant basculer les émotions d’un pôle à un autre, sans transition. L’optimisme et la joie sont arrachées par les balles, et les drames sont apaisés par la rage de l’héroïne, la musique qui l’accompagne et cette liberté totale vers laquelle elle tend. Le mélange forme une œuvre forte dans laquelle on est heureux de réentendre Ya Zina, qui avait offert une scène superbe dans Mektoub my love : canto uno, dont le second volet sera dévoilé dans quelques jours à Cannes.

Papicha aborde alors un autre thème fondamental dans lequel l’héroïne se glisse avec une belle facilité : l’appartenance à un pays. Dès le début, les choses sont dites, elle aime l’Algérie et ne souhaite pas la quitter. Pourtant, durant tout le film, le pays lui crache dessus, ses lois, ses exécutants, ses habitants passent leur temps à donner toutes les raisons qui existent à Nedjma pour lui rappeler qu’elle n’a pas les droits qu’elle veut ici. Comment faire lorsque l’on aime son pays autant que l’on aime la liberté ? Que choisir entre la fierté d’être née quelque part et la nécessité d’y aller, de construire la suite ? Nedjma est proche de sa terre, on la voit la saisir à plusieurs reprises comme si elle était une partie de son sang, de ce qu’elle est vraiment, marque de son amour pour le sol sur lequel elle vit.

Papicha est fort, puissant, le genre de premier film qui passionne dans son intensité et son propos, en alliant les deux avec une maîtrise qui force le respect. Là encore, la cinéaste sait mêler les thèmes et les tons en faisant de la mode et du stylisme une jolie toile de fond pour un film où l’héroïne se bat contre le port obligatoire du niqab. L’intensité que mettent chacune des actrices dans leurs personnages est captivante mais Lyna Khoudri retient toute l’attention tant son regard, son phrasé bouleverse. Un grand tour de force.

Bande-annonce : Papicha

Synopsis : Algérie, années 90. Nedjma, 18 ans, étudiante habitant la Cité Universitaire d’Alger, rêve de devenir styliste. À la nuit tombée, elle se faufile à travers les mailles du grillage de la Cité avec ses meilleures amies pour rejoindre la boîte de nuit où elle vend ses créations aux « papichas », jeunes filles algéroises. La situation politique et sociale du pays ne cesse de se dégrader. Refusant cette fatalité, Nedjma décide d’organiser un défilé de mode, envers et contre tout.

Le film Papicha est présenté dans la section Un certain Regard au Festival de Cannes 2019

Avec Lyna Khoudri, Shirine Boutella, Amira Hilda Douaouda
Genre : Drame
Distribué par Jour2fête
Date de sortie : 9 octobre 2019 (1h46min)
Nationalités : Français, Algérien