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Game of Thrones, saison 8, épisode 6 : And now, our watch has ended

Ça y est, Game of Thrones c’est fini ! La série la plus populaire de l’histoire fait ses adieux avec un ultime épisode déchirant qui n’en finira pas de diviser par ses choix, mais qui conclut en beauté ce phénomène planétaire.

All Good Things Come To An End, chantait Nelly Furtado en 2007. Douze ans plus tard, nous sommes bien d’accord, toutes les bonnes choses ont effectivement une fin. Game of Thrones tire sa révérence après neuf années où les passions se sont déchaînées, les spoils ont fusé, les discussions à la machine à café se sont enflammées. Un véritable phénomène de société à l’impact planétaire. Aucune autre série n’aura jamais rien réussi de tel. Jusqu’à repousser et redéfinir les limites de la série, à coup de spectaculaires batailles et de déferlements d’effets spéciaux.

Objet unique donc, qui, sans aucun doute, en appellera d’autres, au vu du succès tonitruant du show de HBO. Et comme tout phénomène de société, comme tout produit de masse, comme toute œuvre suscitant des passions déraisonnées : il y a division. Et pour sûr, ce final n’y échappera pas.

LE DEVOIR EST LA MORT DE L’AMOUR

Cet ultime épisode débute sur le visage horrifié et désespéré de Tyrion, errant entre ruines et cadavres calcinés par le barbecue de la veille déclenché par Daenerys. Kings Landing n’est que feu et cendres. L’hiver est bien terminé, mais l’aube est terne. Ce n’est plus de la neige, mais une cité en poussière. Le chaos va laisser des traces. Jon Snow essaye tant bien que mal de raisonner un Ver Gris plus déterminé que jamais à obéir aux ordres sanguinaires de sa reine. Tyrion continue d’errer jusqu’aux tréfonds du royaume déchu. Dans la seule lueur, la main d’or de son frère Jaime. Le dernier des Lannister retire les pierres et l’on aperçoit les deux corps de Jaime et Cercei. Magnifique séquence, d’une grande intensité émotionnelle, mettant en lumière encore une fois l’excellente partition de Peter Dinklage, implacable depuis la saison 1. Les larmes coulent des deux côtés de l’écran, et ce ne sera pas la dernière fois.

Daenerys, pas descendue de son égotrip libérateur et meurtrier, promet que la guerre n’est pas finie tant que les lances n’auront pas libéré « tous les peuples de Winterfell à Dorne, de Port-Lannis à Quarth, des îles d’Eté à la mer de Jade ». Le début de la tyrannie. Retour à la case départ à Westeros. Tyrion assume ses choix et défie la Mad Queen en jetant au sol son pin’s de Main du Roi. Passez par la case prison.

La scène de cachot qui s’ensuit entre Jon et Tyrion, scellera le sort de Dany. « L’amour est plus fort que la raison » lâche Tyrion. « L’amour est la mort du devoir » rétorque Jon Snow en citant Mestre Ameon. « Parfois, le devoir est la mort de l’amour ». Fin du game. Tyrion vient de planter une petite graine dans l’esprit de Jon Snow. « Vous devez choisir maintenant » lâche-t-il en dernier espoir. Jon Snow face à son destin.

LA LOYAUTÉ OU LA RAISON

Meurtri, Jon Snow rejoint sa douce-tata dans la salle du trône, enfin ce qu’il en reste. Alors qu’elle a à peine goûté au plaisir de s’asseoir sur le trône de fer et dans une dernière tirade passionnée et aveugle, Daenerys est poignardée en plein cœur. Jon nouveau régicide. Rage de colère, Drogon détruit le symbole ultime du pouvoir. Le trône n’est plus que lave et le dragon emporte le corps gisant de sa mère dans les nuages. La destinée Targaryen s’envole avec ses derniers espoirs de pouvoir.

RIEN N’EST PLUS PUISSANT QU’UNE BONNE HISTOIRE

Qui pour régner ? Le jeu des trônes n’est pas terminé, et dans son ultime demi-heure, la série va conclure ce qui nous animait depuis le début. La fin d’épisode est forcément troublante, déroutante. Il est en effet toujours délicat de faire face à ce que l’on a attendu depuis les premières heures. Lors d’un conseil animé par invectives et indécisions entre les derniers rois de Westeros, on rembarre le tonton relou et Samwell Tarly propose une démocratie directe – quelle drôle d’idée tiens-donc. C’est finalement Tyrion, clé de voûte de cette saga, qui opte pour Bran, « gardien de nos histoires ». Apprendre des erreurs passées pour envisager l’avenir. Qui de mieux que la mémoire incarnée pour gouverner ? Il n’est plus question de faire table rase du passé, mais de s’en servir. Plus que la loyauté indéfectible de Jon Snow, pourtant roi légitime, c’est l’Histoire qui apportera la paix. En ces temps troubles sur une autre planète, appelée Terre, le clin d’œil est astucieux, à défaut d’être subtil.

Tyrion récupère son statut de Main du Roi et Sansa obtient l’indépendance du Nord. Jon Snow, lui, est renvoyé à la garde de nuit où il retrouve Tormund et Ghost. Le jeu d’échiquier arrive à terme.

EN FINIR

Il est difficile d’admettre que finir une série, avec une telle densité narrative, en seulement six épisodes était une bonne idée. Partant de ce postulat, il était obligé d’enchaîner les raccourcis, d’accélérer les décisions (quid de certaines incohérences) quitte à ce qu’elles soient dures à digérer. Mais les choix de David Benioff et D.B. Weiss n’étaient résolument pas mauvais, bien au contraire : ils étaient malins et surprenants. Construits dans le sang et la sève de la série, avec un véritable sens du show. Mais, il est certain que l’ajout d’épisodes supplémentaires pour conclure la saga aurait mieux fait passer la pilule à bon nombres de déçus.

C’est la loi des phénomènes de masse, jamais incontestable et incontestée. Finir sur une note positive une série qui nous aura tant surprise par son sens de la cruauté, de l’injustice et de la surprise a de quoi perturber.

– « Personne n’est vraiment satisfait, j’imagine que c’est un bon compromis » explique Tyrion à Jon, comme ultime pied de nez.

– « Est-ce juste, tout ce que nous avons fait ? », demande Jon. ; « Redemandez-moi dans dix ans » rétorque Tyrion. Pari tenu.

En abandonnant définitivement son versant nihiliste, Game of Thrones propose un dernier tiers déchirant et inoubliable ; iconique à chacun de ses mouvements, magnifiant les destinées de chacun. Des adieux dignes. Sansa, Aryan, Jon, Bran et consort nous disent adieu et filent vers leur avenir en nous laissant orphelins. Arya la solitaire vogue découvrir de nouveaux horizons, Sansa devient la « Queen on the North ». La série débuta avec les Stark et se termine avec les Stark. La boucle est bouclée.

Désormais, il nous reste le souvenir d’un show unique en son genre qui aura su rassembler comme jamais auparavant, faisant des lundis une communion spéciale, un souvenir impérissable, qu’il sera dur de combler. « And now, our watch has ended. »

Cannes 2019 – Récap de la première semaine : Alain Cavalier, Give me Liberty, First Love…

Le 72ème Festival de Cannes a commencé à séduire doucement connaissant peu de coups d’éclats mais quelques belles surprises. La deuxième semaine promet de bien belles claques de cinéma, mais en attendant de les découvrir, retour sur quelques films vus par nos rédacteurs. D’une séance spéciale d’Alain Cavalier en faisant un grand détour à la Quinzaine des Réalisateurs avec Alice et le maire ou encore First Love, jusqu’à Liberté d’Albert Serra et Jeanne de Bruno Dumont à Un Certain Regard, voici un pêle-mêle des films qui font Cannes 2019.

Cannes 2019 : Le Récap cinéma de la première semaine

Être Vivant et le savoir, de Alain Cavalier (séance spéciale)

Alain Cavalier nous offre une belle parenthèse désenchantée avec Etre vivant et le savoir. Un moment assez unique de compassion et de synthèse dans ce Festival de Cannes 2019. Il est difficile de décrire cette oeuvre qui s’étalonne entre le documentaire et la fausse fiction pour donner vie à un chant du cygne sur le deuil, le processus de création et la solitude même que peut procurer de tels projets. Mais le cinéaste donne vie à ce film aussi et surtout pour rendre un humble mais vibrant hommage à sa comparse scénariste, morte suite à son combat face à la maladie, Emmanuèle Bernheim. On ne saisit pas forcément toutes les idées d’Alain Cavalier lorsqu’il prend sa caméra pour filmer les éléments et détails de sa vie domestique, mais nous sommes d’emblée frappés par la simplicité du trait et la capacité du cinéaste à pouvoir nous émouvoir par le biais d’un dispositif minimaliste.

Sébastien Guilhermet

Liberté, d’Albert Serra (Un Certain Regard)

Liberté aurait dû faire l’objet d’un article à part entière, mais pour la première fois de ma vie, j’ai quitté une salle de cinéma avant le terme du film. 45 minutes de souffrances que je n’imaginais pas voir s’étendre sur 2h20. Filmé uniquement en plans fixes, sans aucune idée de mise en scène, avec de rares dialogues mais tous insupportables d’obscénité, Liberté est d’une vanité mortelle : 45 minutes où je n’ai rien vu d’autre que des hommes en habits typiques du mondain du XVIIe siècle errer dans une forêt nocturne tout en se masturbant, et en planifiant la réalisation de leur prochain fantasme sexuel. Appelant à des thématiques similaires, Fellini avait réalisé son célèbre Casanova ; Albert Serra n’offre que du vide, dont le rejet ne s’explique même pas par une quelconque intention provocatrice, sinon par l’horrible impression que le réalisateur se moque royalement de son spectateur… Une infamie indigne du cinéma.

Jules Chambry

Alice et le maire, de Nicolas Pariser (Quinzaine des Réalisateurs)

Les comédies ont désormais bien leur place à Cannes. Nicolas Pariser prouve son talent d’écriture dans des dialogues voire des monologues très bien interprétés par Fabrice Luchini, définitivement bon orateur, et Anaïs Demoustier, avec qui il forme un duo plein de charmes. Une comédie sur la politique risquait pourtant la caricature et l’ennui mais le réalisateur ne s’y heurte pas et offre au contraire un film intelligent qui évite tous les pièges. Des punchlines lancées directement au Président, il y en a peu, elles sont bonnes mais elles ne sont pas le gros morceau du film, qui choisit, au contraire, de dresser un tableau mitigé du monde politique actuel sans rendre responsables pleinement les têtes du pays d’aujourd’hui. Les torts sont partagés et les rires dans la salle, aussi.

Gwennaëlle Masle

The Thing, de John Carpenter (Cannes Classics)

« Big John » recevait cette année au Festival de Cannes une palme toute particulière : le Carrosse d’or, récompensant sa carrière pour son indépendance et l’aspect novateur de ses films. Précédant la masterclass du cinéaste, The Thing était projeté au théâtre Croisette afin de rappeler à toutes les générations de cinéphiles présentes que son chef-d’œuvre n’a pas pris une ride. Au contraire, The Thing est encore, 37 ans plus tard, une leçon de cinéma. Ce qui frappe d’entrée, ce sont les bruitages et l’ambiance sonore composés par Carpenter lui-même, et qui dans une telle salle jouissant d’une bonne sonorisation offrent un rendu des plus immersifs. Les effets visuels, les décors, les créatures sont encore impressionnants de réalisme ; le rythme est toujours aussi parfait. Qu’on le voie pour la première ou la énième fois, c’est toujours un immense plaisir de redécouvrir The Thing, l’un des plus grands thrillers du cinéma.

Jules Chambry

Give me Liberty, de Kirill Mikhanovsky (Quinzaine des Réalisateurs)

Le film russe est un joyeux bordel comme on dit, l’humour assez rustique ne fera pas rire tout le monde mais permettra de passer un bon moment en compagnie de tous ces personnages atypiques. Mais Mikhanovsky est loin de se contenter de faire rire sur un sujet fort, la place des marginaux dans cette Amérique rêvée, le réalisateur glisse quelques scènes puissantes où le changement de format permet davantage d’adhérer aux idées et de prendre les émotions en plein visage, autant visuellement qu’idéologiquement. Le groupe est au centre de ce festival et se place en personnage central de nombreux films après la cité des Misérables et le village de Bacurau. Give me Liberty dynamite un peu la Quinzaine avec son côté punk entraînant.

Gwennaëlle Masle

Jeanne, de Bruno Dumont (Un Certain Regard)

L’un des plus grands cinéastes français actuels, Bruno Dumont, revient au Festival de Cannes avec sa suite de Jeanette. Cette fois ci, Jeanne nous dévoile l’adolescence de la jeune fille et sa mise à mort. Avec un schéma moins chancelant, moins porté sur l’humour, il trouve le parfait équilibre entre sa volonté d’inscrire ses oeuvres dans une tonalité théatrale tout en retrouvant parfois son style d’antan, sombre et délabré. Mais derrière ce récit, c’est surtout la bande son et les apparitions musicales de Christophe qui nous éblouira et qui sera l’un des moments marquants de ce Festival.

Sébastien Guilhermet

First Love, de Takashi Miike (Quinzaine des Réalisateurs)

Le réalisateur de Audition, Visitor Q et même Ichi The Killer pose ses bagages à Cannes pour le plus grand plaisir des festivaliers. Loin des vociférations nihilistes et ultra violentes des films cités en amont, First Love s’avère être une petite bouffée d’air frais qui éblouit la Quinzaine de son versant parodique. On s’amuse du début à la fin dans un marasme de scènes d’actions bien troussées qui contiennent un sens du comique burlesque et outrancier qui fait mouche à chaque fois. First Love s’amuse avec allégresse des films de yakusa et de gangsters et ne s’en cache absolument pas. Construit en serpentin, le scénario n’est qu’un pur prétexte pour voir tous les protagonistes se retrouver au même lieu afin de se mettre sur la tronche et d’exposer la force de frappe visuelle du film. Un condensé virevoltant d’actions et de comédie.

Sébastien Guilhermet

Forman vs Forman, de Helena Trestikova et Jakub Hejna (Cannes Classics)

Belle surprise que ce documentaire consacré à la légende Milos Forman. Sa particularité, et sa grande qualité, est d’être entièrement monté à partir d’images d’archives et narré par Forman lui-même. On découvre ainsi un regard personnel d’un homme sur sa propre œuvre, faisant part de ses doutes, de ses regrets, de ses frustrations comme de ses moments de grâce, rendant ce documentaire touchant et intime. Intime, Forman vs Forman l’est d’autant plus lorsque l’on découvre certaines vidéos privées, capturées par Milos ou bien sa femme lors de scènes de vie familiale quotidiennes, plongeant le spectateur dans l’intimité d’un foyer normal, humain, passionné. Aussi le documentaire retrace-t-il moins sa carrière de cinéaste que sa vie personnelle, mais qui, de fait, a toujours été le point de départ de ses créations. Le cinéma au service de l’homme, de la vie, du bonheur, et comme forme ultime de leur expression.

Jules Chambry

Los Olvidados, de Luis Bunuel (Cannes Classics)

La célèbre salle Buñuel du Palais cannois, réservée aux projections Cannes Classics, a enfin le droit cette année à un cycle consacré au réalisateur éponyme : Luis Buñuel. Découvrir Los Olvidados, c’est replonger dans le Mexique des années 40-50, pauvre et meurtri par la délinquance. Buñuel tourna sur place, avec un mélange d’acteurs professionnels et de citadins locaux ; et c’est aussi pour cela que ce film dramatique sonne si vrai. Dans une copie 4K exceptionnelle restaurée pour l’occasion, suivre la vie de ces pauvres gens à travers les yeux des enfants n’a jamais été aussi déchirant. Los Olvidados est tragique, injuste, cruel parfois, mais il est surtout un témoignage poignant d’un pays et d’une époque, où l’espoir et les sourires se rencontraient à chaque coin de rue, avant que la mort et l’injustice ne les attendent au croisement d’après. La vie, quoi. À voir absolument.

Jules Chambry

La Gomera,  de Corneliu Porumbocoiu (Compétition)

La Gomera nous invite à s’évader tranquillement dans les lieux communs du polar et du film noir. Sans prétention aucune, La Gomera arrive aisément à lier le cinéma de genre et ses codes habituels avec un humour assez caustique. Un divertissement assez malin et doté d’une tenue visuelle indéniable, sans parler de son actrice principale diaboliquement charmante. Certes, on pourrait discuter et débattre sur la pertinence de voir le film en compétition du Festival de Cannes au regard de la qualité des autres œuvres, mais le jeu du chat et de la souris auquel nous assistons avec La Gomera s’avère facilement récréatif et bienvenue.

Sébastien Guilhermet

Cannes 2019 : Too old to die young de Nicolas Winding Refn, l’abstraction de l’étirement

Le Festival de Cannes, parfois, peut faire quelques infidélités aux films, et mettre sous les feux des projecteurs une série, surtout quand le réalisateur en question est un habitué cannois : ici, en la personne de Nicolas Winding Refn. Le cinéaste danois vient sur la croisette pour nous dévoiler en exclusivité les prémices de sa nouvelle série tant attendue, Too old to die young. Et le moins que l’on puisse dire, au vu des deux épisodes projetés, c’est que NWR ne s’est pas assagi.

Au regard des épisodes 4 et 5 qui nous ont été présentés, il n’est pas question de partir dans une grande analyse ni sur une tentative d’explication : l’exercice de la critique serait expéditif et ne rendrait pas service à une série qui mérite qu’on la commence par son début et qu’on la regarde dans son intégralité. Mais alors, que pouvons nous dire sur ses deux épisodes ? Nous pouvons, avant toute chose, commencer par évoquer le fait que les fans de Nicolas Winding Refn seront ravis de se retrouver dans l’esthétisme baroque du danois, dans ses plans méticuleux et dans la luminosité de ses cadres toujours aussi évocateurs.

Mais alors que Refn s’amusait à détruire avec Only God Forgives ce qu’il avait entrepris avec Drive, et que The Neon Demon était une possibilité pour lui de s’interroger sur sa quête de perfection visuelle et sur la surface profonde ou non de sa mise en scène, Too old to die young semble, à première vue, annoncer une certaine forme de radicalisation encore plus extrême chez le cinéaste tant dans le scénario que dans l’opacité de sa réalisation. Beaucoup pourraient en faire une allergie, tant les curseurs sont poussés à leur maximum. La lenteur s’est accentuée et la déshumanisation des personnages semblent encore plus consumée qu’à l’accoutumée à l’image du personnage de Miles Teller (Martin) en flic borderline qui s’enfonce dans une vengeance personnelle aux confins du mal. Ce dernier, Miles Teller,  fait rapidement oublier Ryan Gosling et s’avère imposer un magnétisme qui sied parfaitement à l’envergure sombre de la série. La référence à Gosling semble féconde au vu du mutisme et de la froideur de Miles Teller. Car la série, qu’on se le dise, et même si elle présente quelques pointes d’ironie, ne sera pas là pour faire rire : pornographes violeurs, prédateurs pédophiles, police qui crie la gloire du fascisme. En seulement deux petits épisodes, NWR montre que sa vision du monde n’a pas changé. L’univers est encore plus ténébreux, plus outrancier que d’habitude et la perversion et la crasse de l’humain seront au centre d’un récit nihiliste. Cependant, ce qui frappe au premier abord est le lieu où la série se passe : à Los Angeles. Au lieu de filmer la cité des anges comme il avait pu le faire dans Drive ou comme pouvait le faire Michael Mann dans Collateral, le cinéaste danois nous sort de la ville urbaine et de la foule grandissante pour nous engouffrer dans un L.A. désertique et périphérique qui arrive à parfaitement rendre crépusculaire la folie aliénante et environnante. L’épisode 5 par exemple, où Martin doit se charger de tuer les dits pornographes violeurs : l’intégralité de l’épisode est une chasse à l’homme lancinante.

Le lieu, à l’image de cette course poursuite en bagnole et ce carambolage impressionnant est l’atout majeur d’une série qui ne dissimule jamais sa violence. Violence, habituellement esthétique et allégorique chez Refn et qui de nouveau fait gicler quelques litres de sang à l’écran. Too old to die young semble se nourrir de tous les codes qui habitent le cinéma de Nicolas Winding Refn mais qui  à défaut de drastiquement se renouveler, opère une mutation et tend vers l’abstraction la plus totale. A voir par la suite…

Too old to die young : Bande-annonce

Synopsis : Dans les bas-fonds de Los Angeles, le quotidien d’un officier de police endeuillé à la suite du meurtre de son coéquipier. Autour de lui, des tueurs à gages, des yakuzas, des cartels mexicains, la mafia russe et des gangs d’adolescents assassins.

La série Too old to die young de Nicolas Winding Refn, est présentée hors-compétition au Festival de Cannes 2019

De Nicolas Winding Refn, Ed Brubaker
Avec Miles Teller, Nell Tiger Free, Bill Baldwin
Genre : Drame, Policier, Thriller
Date de sortie : 14 juin 2019 sur Amazon
Durée : 90mn
Nationalité U.S.A.

Cannes 2019 : Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, sublime ode à l’art et à l’amour

La compétition a frappé fort hier sur la Croisette.  Terrence Malick et Céline Sciamma ont renversé les coeurs avec leurs films respectifs, deux tons différents mais deux oeuvres d’une grande puissance esthétique et émotionnelle. Habituée du Festival de Cannes depuis Naissance des pieuvres en 2007 dans lequel elle fait éclore Adèle Haenel, Céline Sciamma revient avec Portrait de la jeune fille en feu et transperce nos coeurs.

Portrait de la jeune fille en feu est un coup de grâce, un objet béni du cinéma qui laisse bouche bée devant tant de talents. Dans la réalisation, le jeu, la mise en scène et les choix esthétiques et musicaux, tout est calibré pour toucher son public. Durant deux heures de film, la cinéaste fait le choix de travailler les sons de manière très subtile, des bruits de crayons au crépitement du feu et au plissement des draps, mais décide de ne mettre que très peu de musique. Cependant, quand elle le fait, les scènes font tourbillonner les esprits. Une scène au milieu du film fait surgir une chorale de femmes autour d’un feu et avec des chants en latin : le moment devient quasiment mystique. Les regards sont suspendus, les yeux grand ouverts, on assiste à un grand moment de cinéma qui met aussi bien en valeur le talent des actrices pour insuffler un vent d’amour et de désir, seulement par leur présence physique, que surtout à ce moment-là, celui de Para One, avec qui la réalisatrice avait déjà collaboré pour Bandes de filles.

Ne regrettez pas. Souvenez vous.

Nombreux sont les dialogues et les morceaux de scènes que l’on pourrait citer et réciter dans toute leur beauté et leur amour des mots. Portrait de la jeune fille en feu est d’une grande poésie et d’une admirable sobriété. Céline Sciamma choisit l’économie des plans et si l’on peut croire que le rythme va s’en retrouver gâché , les actrices se saisissent tellement de leurs personnages et de cette relation qu’il n’en est rien. Au contraire, l’instant est suspendu, le public accroché aux lèvres des comédiennes qui portent à elles deux le film avec une grâce impressionnante. Le clair-obscur les sublime autant que les moments plus lumineux, le film donne l’impression d’être dans un tableau du début à la fin tant la photographie est incroyable. À ceux qui nous ont inspirés, et à ceux que l’on a aimés, le film nous fera penser. Plongé dans une certaine mélancolie née de cette histoire impossible, Portrait de la jeune fille en feu bouleverse littéralement avec cet amour qui irradie l’écran de ses regards et ses mots doux, tendres mais remplis d’ardeur. Et si jusqu’à la fin, on espère s’en sortir avec un dernier regard croisé comme l’avait fait avec perfection Todd Haynes dans Carol, on y trouvera une fin digne de l’ultime scène de Call Me by Your Name, dans laquelle Adèle Haenel explose son talent. Une puissance rarement vue chez l’actrice qui porte ici tout le meilleur qu’elle possède et donne la réplique à une Noémie Merlant tout aussi bouleversante. Du mythe d’Eurydice à un « Retourne toi » qui arrache le coeur, d’une ultime nuit où les souvenirs marquent les bouches et les regards comme ils marquent les murs dans A Ghost Story,  en transpire l’Amour profond, sincère et éternel. Si le film ne s’en sort pas avec la Palme d’Or, il aura toutes ses chances et mérites d’avoir un prix d’interprétation pour les deux actrices incroyables qu’il met en lumière.

Thierry Frémaux avait annoncé un festival romantique et politique, il semble qu’il ait trouvé le point de grâce ultime avec cette histoire d’amour majestueuse. Un de ces films féminins comme il en faut pour prouver au monde entier que les femmes ont leur place à Cannes, que ce n’est pas une réaction à Me Too ou autre affaire, seulement du talent pur et généreux qui mérite la plus dorée des récompenses. Même dans son engagement, le film est juste. Sciamma effleure le féminisme de ses personnages avec, là encore, une finesse admirable lors d’un avortement déchirant et des discussions passionnantes sur le métier de peintre lorsque l’on est une femme. Inspiré, inspirant, Portrait de la jeune fille en feu donne à ressentir, à pleurer.

Portrait de la jeune fille en feu : Extraits

Synopsis : 1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde.

Le film Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Avec Noémie Merlant, Adèle Haenel, Luàna Bajrami, Valéria Golino
Genres : Drame, Historique
Date de sortie 18 septembre 2019 (1h 59min)
Distributeur : Pyramide Distribution
Nationalité Français

Prix du Scénario Cannes 2019

Cannes 2019 : The Lighthouse de Robert Eggers, bombe esthétique de l’année ?

L’affluence extraordinaire laissait déjà entendre à quel point The Lighthouse était attendu lors de ce Festival de Cannes. Sélectionné pour la Quinzaine des Réalisateurs, le film de Robert Eggers faisait hier autant parler de lui le long de la Croisette qu’un film de la Compétition, c’est dire. Pour un résultat bluffant.

Le précédent film de Robert Eggers, The Witch, avait réussi à enthousiasmer le public pour sa réalisation léchée et sa mythologie fascinante ; The Lighthouse en est le prolongement et le dépassement, poussant le style encore plus loin quitte à peut-être, pour certains, perdre en subtilité et en retenue. Mais qu’importe, la claque n’en est que plus forte pour peu que l’on choisisse de se laisser porter par un film à ambiance comme on en vit rarement en salle.

The Lighthouse est une expérience de cinéma. Beaucoup l’adoreront, beaucoup le rejetteront, d’autres seront sceptiques quant à l’exercice de style qui tend – c’est vrai – à dévorer le fond. Rares sont les films à égaler The Lighthouse d’un point de vue formel, ces dernières années : le noir et blanc est assez extraordinaire (avec un filtre verdâtre qui rappelle le cinéma muet, en plus du format de l’image en 4/3), le mixage sonore incroyable (on se croirait chez Denis Villeneuve, dans Blade Runner 2049 ou Premier Contact), la photographie pure en 35mm. Mais ce qui fait la différence, c’est avant tout sa mise en scène qui donne au film des traits expressionnistes dignes d’un Dreyer (les ombres, les cadrages, les lumières diffuses tout droit sorties de Vampyr, les gros plans sur les visages voire sur les yeux, la théâtralité des acteurs, etc.) avec en plus quelques éléments typiquement lovecraftiens qui participent d’une atmosphère mythologique unique. On peut aussi penser à Le Vent de Sjöström, dans la façon de faire de ce phare niché sur une île rocheuse un dernier bastion de vie en proie au déchaînement du dieu des éléments. D’ailleurs, cette transcendance s’appréhende déjà dans la manière de filmer le phare, de le déifier et d’en faire un objet vivant à part entière (l’insistance sur les rouages, les mécanismes, sa grandeur inexpugnable par la tempête : tout ceci semble lui donner vie). Le phare, par son inaccessibilité, devient le centre d’intérêt qui polarise toute la curiosité, le fantasme, la vénération, et sa source lumineuse haut-perchée devient synonyme de vérité, de réponse à la vanité de la routine quotidienne des deux gardiens. La quête de cette lumière inaccessible annonce la descente aux enfers programmée, qui n’en sera que plus frappante. Les superlatifs manquent.

L’ambiance apocalyptique est à ce point fascinante qu’on aurait envie que le film ne s’arrête jamais. Malgré la tension constante, la folie ambiante, l’environnement hostile et oppressant, l’isolement carcéral, on voudrait continuer de vivre dans le monde de The Lighthouse. Profiter du silence entrecoupé des tic-tac d’une vieille horloge ou du fracas des vagues sur les rochers, sentir le sel de l’écume à plein nez, manger du homard et se noyer dans la gnôle en criant des chants marins à gorge déployée, rallumer sa pipe ou s’en griller une de plus – selon les préférences –, trébucher dans la boue, renifler l’humidité des planches imbibées d’eau de mer craquant sous les bottes, sentir la pisse, péter, maudire une mouette, marmonner un jargon à peine audible, jurer et blasphémer une fois de plus, nettoyer les pots de chambre, pêcher, se masturber, contempler les nuages épais chargés de pluie, et s’en griller une dernière. Pour peu que l’on apprécie ce genre d’ambiance maritime sensorielle et crasseuse, la perfection plastique et le montage chirurgical font chavirer d’admiration. Car The Lighthouse n’est jamais caricatural, cependant volontiers théâtral et grand-guignolesque, jusqu’à en jouer de lui-même de façon très lucide.

Une telle ambiance aurait suffit à en faire un film déjà prenant, mais le duo Willem Dafoe – Robert Pattinson rend l’exercice encore plus mémorable. Deux acteurs dont le talent n’est plus à prouver mais qui se surpassent et sont habités par leur rôle. Un face-à-face au sommet, au plus profond de la folie et de la solitude. Tous deux traversent un récit décousu, difficilement appréhensible, impossible à anticiper d’une scène à l’autre. C’est aussi ce qui déroutera : un scénario non pas inexistant mais voilé, un final époustouflant mais mystérieux, un fond dont on ne sait jamais vraiment s’il est métaphorique ou simplement irrationnel. Si l’on refuse de se laisser engloutir par l’univers visuel et sonore, on risque sans doute de rejeter en bloc cette proposition radicalement formelle de cinéma. Les interprétations ne s’y prêtent sans doute pas, ou sont du moins vouées à l’échec et la déception. On pressent à certains égards une relecture du mythe prométhéen, mais on ne saurait s’en contenter – peu importe, tout compte fait, ce que le film « raconte » n’avance pas à grand chose dans l’appréciation générale.

The Lighthouse est une grosse claque esthétique, une leçon de mise en scène que se sait outrancière et parfois redondante dans ses mécanismes dont elle a parfaitement conscience de l’efficacité. Mais comment le lui reprocher, quand on passe un moment aussi intense et prenant dans une salle obscure, parfois étonnamment drôle et grotesque puis terriblement violent une seconde après, en compagnie de deux acteurs en état de grâce, de tirades littérairement époustouflantes, dans un univers sorti tout droit de la littérature fantastique ? Parfait, The Lighthouse ne l’est pas, parfois trop sûr de ses qualités et pas assez profond pour atteindre les sommets ; mais inoubliable, il le sera sans aucun doute pour beaucoup de spectateurs. La date de sortie n’a pas encore été dévoilée, mais le rendez-vous est déjà (re-)pris.

The Lighthouse de Robert Eggers : Bande-annonce

Synopsis : Robert Eggers, cinéaste visionnaire à l’origine du chef-d’œuvre d’horreur moderne The Witch, nous fait ici le récit hypnotique et hallucinant de deux gardiens de phare sur une île reculée et mystérieuse de la Nouvelle-Angleterre dans les années 1890.

Le film The Lighthouse de Robert Eggers, est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019

Avec Willem Dafoe, Robert Pattinson
Genres : Epouvante-horreur, Thriller
Nationalités Américain, Canadien

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4

Cannes 2019 : Une vie cachée de Terrence Malick, l’amour de l’idéal

Le Festival de Cannes 2019 vient de vivre son premier choc avec Une vie cachée de Terrence Malick, présenté en compétition officielle. Le cinéaste américain est à son meilleur et arrive à trouver le parfait équilibre entre la narration de ses premiers films et ses expérimentations visuelles actuelles. Incroyable.

Une vie cachée est une mélodie, une symphonie céleste, un astre d’une autre galaxie venu nous émerveiller de toute son humanité. Terrence Malick a bien caché son jeu : après son dernier triptyque – A la Merveille, Knight of Cups et Song to Song – qui s’appesantissait autour de l’abstraction des sentiments et de la dérégulation d’un certain consumérisme de nos existences, le réalisateur revient à ses premiers amours autour d’un scénario dont la ligne parait plus limpide et plus claire: un fermier autrichien (Franz) décide de ne pas faire allégeance à Hitler, ce qui à l’époque, était passible de la peine capitale. Autour de cette prise de position, Terrence Malick adopte un parfait point d’accroche à son sujet : pour ce faire, il s’insère sur le terrain humaniste et non idéologique comme à son habitude d’ailleurs. Son objectif est d’interroger l’individu quant à son rapport à la globalité et non l’inverse.

Dès le commencent, le personnage est réticent à l’idéologie nazie et montre sa désapprobation à vouloir rentrer dans les rangs : le questionnement sera donc personnel et sacrificiel chez lui. Doit-il prêter allégeance pour que sa famille soit en sécurité et à l’abri des querelles du village dans lequel il habite avec sa femme et ses filles ou doit-il contester jusqu’au bout cette demande pour faire prévaloir le bien par rapport à l’expression du mal et dans le même temps mettre sa famille dans la souffrance et la difficulté ? C’est à partir de cette trame thématique simple, majestueuse mais terriblement existentielle que le cinéaste va créer le miraculeux Une vie cachée, une oeuvre à l’universalité débordante, un récit féerique et fantastique porté par sa mise en scène toujours aussi mouvante et captant avec poésie les moindres faits et gestes du quotidien de ces fermiers et fermières : s’amuser en famille dans les herbes, travailler durement la terre, scruter les nuages frappés par la lueur des montagnes, voir danser les villageois pendant les fêtes communes.

Même si Terrence Malick aime toujours autant divaguer avec sa caméra entre les différents éléments de la Nature, adore toujours autant s’amuser du côté omniscient de l’image, le changement de chef opérateur par rapport aux 5 derniers films (sans compter Voyage of Time) où Emmanuel Lubezki a été remplacé par Jörg Widmer, fut bénéfique à Une vie cachée. Les grands angles sont évidemment nombreux, mais les plans se font parfois humbles, naturalistes et accentuent l’aspect mystique et observateur de la dite Mère Nature. Avec son arrière-fond de Seconde Guerre mondiale, Terrence Malick arrive à dessiner les traits d’un film de guerre mais cette fois-ci, sans les armes et les heurts. C’est la poésie et le délabrement psychologique qui l’emportent. Dans Une vie cachée, on retrouve la douceur mais aussi la dureté de la vie fermière et ouvrière appréciée dans Les Moissons du Ciel, on assiste au même questionnement militaire et existentiel absorbant la culpabilité de l’Homme à vouloir s’écharper sur le terrain de jeu qu’est la nature virginale (La Ligne Rouge). Tout comme on assiste à des similitudes avec The Tree of Life quant à sa description de la famille et des forces en présence. Comme dit au-dessus, l’Américain revient à un récit beaucoup plus visible pour le commun des mortels et ce qui induit, de manière stricto sensu, une incarnation plus prégnante des personnages (sensationnel August Diehl) et qui permet la naissance de personnages féminins très forts et qui sortent de leur habituelle imagerie innocente et maternelle comme c’était souvent le cas chez Malick. Cette narration, moins évasive donc, s’accordant à vouloir détailler l’humain et ne cherchant donc pas à saisir l’évanescence de son abstraction, passe toujours par le biais des images et reste aussi le récepteur d’une émotion qui s’était étiolée durant ses dernières productions malgré leurs grandes qualités. A titre d’exemple, Song to Song parait être un film tellement évasif et chimérique que l’émotion ne s’était jamais faite apprivoiser. Là, l’émotion, notamment dans sa dernière partie, amène le film dans des sphères insoupçonnées. Une Vie Cachée est un pur film malickien : dans sa charge visuelle, son virage introspectif, sa musique baroque et biblique, et l’apparition de cette voix off qui ne cesse de remettre sa vision du monde en question mais aussi et surtout, dans cette volonté de trouver des réponses.

Malick est un homme de foi qui ne parle pas qu’aux croyants mais qui arrive à vouloir rentrer en osmose avec tout le monde. Et alors que depuis un certain temps, notamment au niveau de son documentaire Voyage of Time, il parcourait le monde pour savoir où se trouvait la divinité dans la moindre particule de notre univers, le cinéaste continue à se demander cette fois-ci quel est le but réel de nos vies. Pourquoi le destin nous fait prendre telle ou telle décision. Et à défaut d’avoir trouver une réponse définitive qui mettrait tout le monde d’accord, le cinéaste continue ses pérégrinations cosmiques et fait d’Une Vie cachée le miracle cinématographique de ce Festival. Même plus. Beaucoup plus. 

Une vie cachée de Terrence Malick : Bande Annonce

 

Synopsis : Inspiré de faits réels.
Franz Jägerstätter, paysan autrichien, refuse de se battre aux côtés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien, il est passible de la peine capitale. Mais porté par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme, Fani, et ses enfants, Franz reste un homme libre. UNE VIE CACHÉE raconte l’histoire de ces héros méconnus. 

Le film Une vie cachée, de Terrence Malick est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Titre original : A Hidden Life
Avec August Diehl, Valerie Pachner, Matthias Schoenaerts…
Genres : Drame, Biopic
Date de sortie : Prochainement
Durée : 3h 00min
Distributeur : Orange Studio Cinéma / UGC Distribution
Nationalités américain, allemand

 

Cannes 2019 : Chambre 212 de Christophe Honoré, voyage en crise conjugale

Cette édition Un Certain Regard est riche de petits bijoux cinématographiques. Après la claque Papicha, la beauté d’Une grande fille, c’est au tour de Christophe Honoré de présenter son film Chambre 212. En compétition l’an dernier avec Plaire, aimer et courir vite qui s’éloignait un peu de ses œuvres précédentes, le réalisateur français revient très inspiré avec un film qui aurait davantage eu sa place en Compétition que le précédent.

Chambre 212 est un condensé de tout ce qu’Honoré peut offrir de mieux au cinéma français, un casting rempli de charmes où lorsque les rôles se mêlent, s’entremêlent avec les époques, le spectateur ne peut que vibrer. Camille Cottin, Benjamin Biolay, Vincent Lacoste et Chiara Mastroianni forment un quatuor dont on aurait tort de se priver. Honoré avait déjà offert un joli rôle à Vincent Lacoste dans son dernier film mais retrouve l’acteur une seconde fois ici en lui offrant le personnage idéal qui permet au comédien de briller de naturel et de lâcher sa nonchalance au profit d’un charme irrésistiblement innocent. Chiara Mastroianni rentre elle aussi dans son personnage taillé pour elle, une femme assumée aux multiples amants, aux prises avec l’époque mais dont le cœur renforce les rires et les joies. Le cinéaste signe une déclaration d’amour à ses acteurs (c’est sa cinquième collaboration avec Chiara Mastroianni) qui leur permet de jouer à cœur ouvert,  et à l’amour lui-même, comme à son habitude. Le personnage de Chiara Mastroianni porte le nom de sa mère dans la vraie vie -Catherine Deneuve-, et on pourrait facilement faire l’analogie entre ces deux femmes dans lesquelles elle trouve beaucoup d’elle et s’en saisit pleinement. Chiara Mastroianni, muse d’Honoré comme Catherine Deneuve, muse de Téchiné, c’est un grand oui pour le cinéma français.

Christophe Honoré filme ses acteurs comme dans un théâtre en renouvelant totalement sa manière de capter les actions avec beaucoup de plongées. Le cinéaste soigne sa mise en scène avec un talent assez innovant, des positionnements précis pour mettre les acteurs en valeur, des scènes de groupe avec tous les amants de Catherine qui épatent l’œil. Christophe Honoré est définitivement un grand metteur en scène et directeur d’acteurs. L’énergie est vive, le film passe d’un personnage à un autre comme pour accentuer le méli-mélo de personnages et le film devient un gigantesque swing aux mélodies de piano à travers lesquelles Honoré rend hommage à ses idoles. Ceux qu’il aime tant, dont il insère les références dès qu’il en a l’occasion, ce qui lui a d’ailleurs valu la création d’une pièce de théâtre intitulée Les idoles, pour laquelle Marina Foïs (jury pour UCR cette année) a dernièrement obtenu un Molière. Le cinéma du réalisateur est plein de références, en partie dans son genre qu’il emprunte un peu à Woody Allen, qu’il remercie à la fin du film, pour se l’approprier complètement, à la française et surtout à la Honoré.

Non musical et pourtant, comme toujours, la musique a une place assez phénoménale dans Chambre 212. Aznavour, Donna Summer, Scarlati, Jean Ferrat, le cinéaste s’amuse de propositions et chacune des émotions et des tonalités proposées par ce lien unique entre les chansons et les personnages font toujours des scènes réussies.  Des failles aux rires, des tirades amoureuses aux moments légers et parfois loufoques (le faux Aznavour), Chambre 212 est une des œuvres les plus abouties de son réalisateur. De l’Amour.

Synopsis : Après 20 ans de mariage, Maria décide de quitter le domicile conjugal. Une nuit, elle part s’installer dans la chambre 212 de l’hôtel d’en face. De là, Maria a une vue plongeante sur son appartement, son mari, son mariage. Elle se demande si elle a pris la bonne décision. Bien des personnages de sa vie ont une idée sur la question, et ils comptent le lui faire savoir.

Le film Chambre 212 est présenté dans la section Un certain regard au Festival de Cannes 2019

Avec Chiara Mastroianni, Vincent Lacoste, Camille Cottin
Genres : Drame, Comédie
Distribué par Memento Films Distribution
Date de sortie : 30 octobre 2019
Nationalité : Français

 

« Dictionnaire Terrence Malick » : mettre des mots sur un cinéma ineffable

Docteur en études cinématographiques et spécialiste du cinéma américain, Damien Ziegler se penche sur Terrence Malick dans un dictionnaire lui étant entièrement consacré, publié chez Lett Motif. L’occasion d’étudier plus avant un cinéaste réputé pour sa rareté et sa discrétion, caractérisé par sa science du mouvement et son attachement à la nature et avec lequel tant de vedettes hollywoodiennes ont travaillé – ou aspirent à le faire.

L’ouvrage de Damien Ziegler s’ouvre sur Brooke Adams, « une des plus belles incarnations de l’amour terrestre chez Malick », et se referme sur Hans Zimmer, avec lequel le réalisateur américain connut quelques divergences de vues lors de la mise en musique de La Ligne rouge. Deux entrées qui nous font (déjà) passer des Moissons du ciel à la fresque militaire, de 1978 à 1998, des considérations de distribution à celles de la composition sonore. Cette diversité des approches caractérise l’ensemble du dictionnaire, puisque Martin Heidegger, par exemple, voisine avec Hollywood ou le philosophe grec Héraclite. Pour en dire quoi ? direz-vous. Pour nous apprendre, en l’occurrence, que Terrence Malick consacra à Harvard une thèse à Heidegger, pour situer « le jeu entre l’être et l’étant heideggeriens », pour nous rappeler qu’Héraclite demeure néanmoins le penseur ayant le plus d’emprise sur le cinéma malickien, pour identifier, enfin, les liens et les antagonismes entre le centre névralgique du cinéma américain et l’auteur radical du désabusé et potentiellement autobiographique Knight of Cups.

La nature, ses principaux motifs, ses plans référentiels irriguent évidemment tout l’ouvrage. Il en va ainsi des oiseaux ou de la plage de The Tree of Life ou de La Ligne rouge, des ciels surexposés de Néstor Almendros dans Les Moissons du ciel, des insectes de Knight of Cups, du « paradis perdu » ou du motif du jardin, nanti à lui seul d’une entrée de cinq pages et décrit comme « une figure récurrente prodiguant [à Terrence Malick] une nouvelle occasion de jouer sur cet entre-deux entre nature et culture ».

Sur la narration, et sur la continuité plus précisément, Damien Ziegler exprime la chose suivante : « Les principes formels chez Malick ont été rassemblés en dogme par le chef opérateur Emmanuel Lubezki et ont conduit à une approche du récit de plus en plus détachée du déroulement chronologique traditionnel. La rupture avec la continuité du récit classique au profit d’un flux narratif davantage en osmose avec le déploiement de la nature et de la conscience humaine a ainsi pris une importance toujours croissante jusqu’à fragmenter l’histoire en petits morceaux épars tels qu’ils pourraient être rassemblés par un sujet en train de regarder en arrière pour se remémorer son existence. Cette existence forme un tout qui ignore la scission entre passé, présent et futur, et se contente d’avancer en engrangeant une masse d’informations au sein de laquelle chacune est susceptible de renvoyer à toute autre sans qu’une explication causale stricte puisse être avancée. »

L’exégèse est à la fois passionnée et extrêmement précise. Sont ainsi scrupuleusement consignés l’Oklahoma où Terrence Malick passa une partie de son enfance, la technique du « torpillage » consistant à déstabiliser les comédiens en faisant intervenir un élément inattendu durant le tournage, l’influence de Léonard de Vinci, la perle comme « bijou emblématique de la féminité et du mystère de la nature », les relations complexes avec Ennio Morricone à l’occasion des Moissons du ciel ou le cas d’une science-fiction étrangère au cinéaste américain, mais explorant pourtant en clerc ses thèmes favoris – le deuil, l’être et le non-être, la nature… Sur la notion de mouvement, Damien Ziegler livre plusieurs pages éclairantes, liant notamment le geste malickien aux innovations techniques (dont la fameuse Steadicam) et expliquant que « le cinéma de Terrence Malick n’est pas un cinéma de la distance et du plan de grand ensemble paysager romantique », mais « au contraire un cinéma de l’intime, même en présence du grandiose naturel ».

Ce dictionnaire se montre par ailleurs particulièrement prolixe – et pertinent – sur l’ambivalence des éléments – eau, terre, feu, air –, leur stabilité, leur symbolique ou leur cryptage. Et de rappeler : « L’intérêt nourri pour les quatre éléments traditionnellement reconnus en Occident […] ne traduit pas chez Malick une démarche scientifique visant à affirmer la prédominance d’un élément sur les trois autres […] Ce qui perdure, c’est l’être des choses, le fait qu’elles soient, qu’on ne remarque pas, tandis que l’accident, l’éphémère sont ce qui attire l’attention. »

CARACTÉRISTIQUES DÉTAILLÉES

Auteur : Damien Ziegler
Editeur : Lett Motif
Date de parution : 01/05/2019
EAN : 978-2367162652
ISBN : 2367162654

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4.5

Douleur et Gloire : créer, c’est désirer ?

 Avec Douleur et gloire, Pedro Almodovar se classe désormais parmi des noms aussi prestigieux que Fellini et son 8 1/2. Est-il accompli pour autant ? Non dit-il, car tourner, c’est vivre et parfois, on ne peut plus. Pourquoi ? Car le corps et l’esprit se séparent un instant, l’un souffre, l’autre ne désire plus. Ils doivent se reconnecter par les heureux hasards que seul le cinéma peut créer : la rencontre avec le désir, même 30 voire 50 ans après.

Paralysie 

Un corps plongé dans une piscine, une cicatrice, un souvenir d’eau, un souvenir de femmes, un souvenir de cinéma comprendra-t-on plus tard. Voilà comment Pedro Almodovar commence son 21ème film, présenté cette année à Cannes 2019. Douleur et gloire sort simultanément dans toute la France. Le film est une ode à la création, mais paradoxalement un film comme paralysé. Almodovar y expérimente le corps sous toutes ses formes, même animées. Sa rage si vivace dans les années 80, auxquelles il fait référence sans les filmer vraiment, est comme anesthésiée par l’absence de création. Almodovar s’attelle donc au syndrome non pas de la page blanche, mais de la peur de ne plus être dans le coup. Créer, tourner, penser, bouger, c’est vivre pour lui. Alors il se balade allègrement dans sa vie comme dans une fiction et fait le point. Il n’oublie pourtant pas de magnifier des scènes toutes simples, d’y faire entendre des voix si familières dans son cinéma.

Cinéphilie

Qui mieux que lui filme l’amour d’une mère pour son fils ? Comment peut-on envisager meilleur souvenir que celui des premiers films qui ont fait naître la cinéphilie d’un grand réalisateur ? Ce n’est pas tant le film qu’Almodovar raconte que l’atmosphère du visionnage. Ce goût si particulier de plusieurs corps ensemble, tendus, qui regardent vers un même point. A ce stade c’est par les mots, par l’image et par la scène qu’Almdovar envisage la création. C’est en tout cas ce qu’il montre à l’écran, refusant de parler de retenue quand on parle des acteurs, acceptant volontiers le trop-plein. Il fait même pleurer ses spectateurs, fictifs. Car les heureux hasards, les souvenirs, les utopies sont le point d’orgue de tous les films de Pedro Almodovar. La création chez Almdovar est toujours comme une madeleine de Proust. C’est une odeur, c’est visage, c’est un lieu.

Debout

Dès lors, les corps se redressent. Ils s’enlacent. Ils se regardent. Et c’est debout que l’on quitte Salvador. Il s’est levé tel un Asghar Farhadi empêché de tourner, mais tournant quand même dans Ceci n’est pas un film. Car oui, Douleur et gloire est un film, et n’en n’est pas un à la fois. C’est un hymne aux premières fièvres amoureuses, à la possibilité de s’effondrer devant la beauté. Au regard doux et beau que l’on porte parfois sur les choses et les êtres. C’est une caverne qui devient une maison chaleureuse. C’est un analphabète qui soudain écrit une lettre pleine de charme. C’est un enfant qui devient professeur. C’est une voix qui s’élève et qui dit à quel point : « le cinéma n’a pas changé ma vie, il m’en a donné une ». C’est un fils qui dit à sa mère qu’il est désolé, mais qu’il a été lui-même, malgré sa déception. C’est accepter, c’est s’accepter. Almodovar ne fait que ça film après film, avec plus ou moins de désir de choquer, de déranger : réécrire les rencontres, les regards, resculpter les corps, non pas pour les rendre beaux, mais pour les faire exister enfin, pleinement. Agrado en est le souvenir le plus prégnant dans Tout sur ma mère.

El Deseo

Oui, créer c’est désirer, susciter le désir, engendrer la beauté. Tout est magnifique ici, le charme des appartements où chaque détail est pensé (l’appartement de Salvador est trait pour trait celui qu’habite réellement Almodovar, mais c’est une reconstitution). Mais aussi ce mélange entre réalité et fiction, ce fantasme que le réalisateur se fait de lui-même en Antonio Banderas. Ce qu’Antonio Banderas protège dans le fait d’être filmé par Almodovar. L’abandon que chacun des deux offre à l’autre. De 8 et demi à Douleur et gloire, les images finales sont celles d’une création en cours qui peut-être ne verra jamais le jour, mais qui offre à ceux qui la créent et ceux qui la regardent, la possibilité de vivre intensément et de rêver plus fort.

Douleur et gloire : Bande-annonce

Douleur et gloire : Fiche technique

Synopsis : Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner.

Le film Douleur et gloire, de Pedro Almodovar est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019

Réalisateur : Pedro Almodovar
Scénario : Pedro Almodovar
Interprètes :  Penelope Cruz, Antonio Banderas, Asier Etxeandia
Musique : Alberto Iglesias
Photographie : José Luis Alcaine
Montage : Teresa Font
Genre : drame
Durée : 113 minutes
Producteur(s) : Pedro Almodovar, Augustin Almodovar, Esther Garcia
Société de production : El Deseo
Distribution : Pathé
Sortie : 17 mai 2019

Espagne – 2019

« Nosferatu contre Dracula » : l’heure des comtes

Pour les cinéphiles, cela ne fait pas un pli : Nosferatu est un chef-d’œuvre du cinéma d’épouvante et de l’expressionnisme allemand. C’est aussi une icône de la culture populaire, protéiforme et généreux en sous-textes. L’auteur belge Olivier Smolders nous en raconte le long cheminement, dégage ses motifs les plus récurrents et évoque les mutations et syncrétismes ayant eu raison du personnage silencieux, iconique et fantasmagorique, devenu tour à tour verbeux, spectaculaire, contemporain ou pathétique.

Peu avant que Dick Tomasovic ne publie son exégèse de Batman, Olivier Smolders faisait de même avec le personnage de Nosferatu/Dracula. L’écrivain et cinéaste belge propose, dans une attrayante collection intitulée « La Fabrique des héros », une lecture plurielle et multidimensionnelle du célèbre vampire, étudié à l’aune de Bram Stoker et Friedrich Wilhelm Murnau, puis opposé aux différents Dracula ayant peuplé les métrages d’Universal ou de la Hammer Film Productions – mais pas que.

Qui mieux que l’auteur pour raconter la caractérisation du personnage dans le roman fondateur de 1897 ? « D’une grande force physique, Dracula ne recule que devant les crucifix, les hosties et les gousses d’ail. Tout-puissant la nuit, car nyctalope et parfois invisible, il est démuni le jour, à la merci de qui, le trouvant dans son cercueil, lui enfoncerait un pieu dans le cœur, le décapiterait et brûlerait sa dépouille. Sa survie dépend de son besoin de boire du sang, mais aussi de la présence de sa terre natale, au sens littéral, raison pour laquelle il emporte avec lui, lors de son expédition en Angleterre, de nombreuses caisses remplies de terre styrienne. Enfin, ses victimes sont appelées à devenir à leur tour des vampires, ce qui entraîne le recours, le cas échéant, à de nouvelles décapitations salvatrices. »

Si le roman de Bram Stoker, décrit comme séminal mais inégal, constitue un point d’ancrage tout indiqué, Olivier Smolders remonte le cours du temps jusqu’aux bulles papales d’Innocent VII ou aux écrits de Voltaire sur la « peste vampirique », sans oublier les passages obligés par les rumeurs populaires et les sociétés anciennes soupçonnées de cannibalisme – Brésil, Haïti, Guadeloupe… Une introduction dont la principale vertu est d’identifier l’assise multifactorielle sur laquelle repose le mythe de Dracula. Avant que le personnage ne soit décliné à l’envi dans les poésies, en littérature, sur les planches des théâtres ou au cinéma, il a en effet longtemps germé dans les esprits : au Moyen-Âge où l’on craignait d’être enterré vivant, dans la France de Louis XV où furent diligentées des enquêtes sur les vampires, dans un essai de Michaël Ranft étudiant le cas de Peter Plogojovitz, accusé en Serbie d’être sorti de sa tombe pour tuer dix villageois… Il fallut finalement attendre le XVIIIe siècle pour mettre fin aux croyances, pour le moins tenaces, sur les buveurs de sang.

Les fondements d’un mythe

« La réputation des vampires s’est d’abord forgée sur la peur du passage dans l’au-delà. À la fin du XIXe siècle, le roman de Bram Stoker aura opéré une synthèse de superstitions religieuses et de légendes païennes, empruntant autant au diable qu’aux ogres, bêtes hybrides et autres fantômes des traditions populaires. Cristallisant le mythe autour d’un aristocrate hongrois buveur de sang, il donne au personnage une histoire, des attributs, un physique qui marqueront à tout jamais les histoires de vampires. Issu d’une région barbare dominée par les superstitions, il apporte dans ses bagages une vision médiévale du monde, le pouvoir despotique des maîtres, le droit de cuissage, les remugles des épidémies de peste. »

Bram Stoker n’est donc pas parti démuni au moment de portraiturer son Dracula. Au-delà des superstitions, le romancier britannique a pu puiser dans les histoires de dragons, chez Barbe Bleue ou Méphistophélès, voire dans La Belle et la Bête. Mieux : John Polidori publia en 1819 – et non en 1989, comme indiqué par mégarde dans l’ouvrage – une nouvelle intitulée Le vampyre, une légende, laquelle raconte les aventures de Lord Ruthven, un personnage cultivé, impassible, taciturne et pâle, se délectant à pervertir ceux qui l’approchent. En 1871, c’est Joseph Sheridan Le Fanu qui féminise la figure du vampire dans Carmilla, avant que Jules Verne, précédant de cinq années le roman de Bram Stoker, ne remasculinise le récit à l’occasion du Château des Carpates.

Exploration du comte/conte

Pour narrer Nosferatu/Dracula, Olivier Smolders identifie certains motifs récurrents – les jeunes amoureux, le médecin, le prêtre, le château – et autant de sens cachés – l’homosexualité, les femmes héroïques, « l’érotisme de la soumission » ou le libertinage. Analysant le roman fondateur de Bram Stoker, il revient sur le recours à la télépathie et au « somnambulisme prémonitoire », sur la narration juxtaposant des points de vue différents – par le truchement de journaux personnels ou d’un carnet de bord par exemple – et sur la caractérisation des protagonistes.

À Nosferatu présenté comme taciturne, délicat et symbolisé par les canines, l’auteur oppose un Dracula pluriel, vorace et confondu avec les incisives. Là où Max Schreck incarnait la discrétion, ses successeurs Béla Lugosi et Christopher Lee se font plus criards, ce qui fait dire à Olivier Smolders que Dracula serait un « double tapageur » de Nosferatu. L’image, bien que réductrice, n’est pas exempte d’à-propos : chez Friedrich Wilhelm Murnau, on côtoie lyrisme, expressionnisme, décors oniriques, perspectives sophistiquées, surimpressions ou plans accélérés ; chez Carl Theodor Dreyer, on touche à la quintessence de l’onirisme, de l’équivoque, de l’invisibilité et du sensoriel ; en revanche, tant chez Universal que dans le chef de la Hammer Film Productions, tant sous les traits de Béla Lugosi que de Christopher Lee, on s’adonne à un remodelage progressif du célèbre vampire, les sursignifications et l’humour faisant loi chez les Américains, le sang et le sexe chez les Britanniques.

D’autres considérations, tout aussi importantes, sont soulevées : les tabous qui continuent de se briser sur le comte/conte, l’évolution esthétique des productions, la mode des duels de regards et la fameuse « zoomite aiguë » des années 1970. L’ensemble donne lieu à un ouvrage documenté, pertinent et passionnant, radiographiant à bon droit la multiplicité d’états faisant de Nosferatu/Dracula l’un des personnages les plus fascinants et plastiques de l’histoire de la littérature et du cinéma. Les plus chagrins regretteront peut-être la quasi-absence du film de Francis Ford Coppola, cité une seule fois et sans autre forme de commentaire. Mais cela tient finalement de l’anecdote.

Caractéristiques techniques : Nosferatu contre Dracula 

Auteur : Olivier Smolders
Editeur : Impressions Nouvelles
Date de parution : 07-02-2019
Collection : La Fabrique Des Heros
Format : 13cm x 19cm
Poids : 0,1500kg
EAN : 978-2874496486
ISBN : 2874496480
Nombre de pages : 128

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Mélanie Boissonneau : « Les pin-up sont un véritable objet filmique, d’un point de vue esthétique et narratif »

Parce que son ouvrage consacré aux pin-up durant le pré-code (1930-1934) nous a passionnés, Le Mag du Ciné a voulu aborder avec Mélanie Boissonneau plusieurs questions directement liées à son essai, mais aussi connexes, à l’instar du futur de la pin-up au cinéma…

Selon vous, quelles conditions doivent être réunies pour que la pin-up s’inscrive dans la longue marche du féminisme ?
Ce que je tente de démontrer dans cet ouvrage, c’est qu’être une pin-up consiste surtout à « jouer à être une pin-up ». La mise en scène de soi fait partie de ce qui constitue la pin-up. Alors qu’elle a longtemps été considérée comme une femme-objet, faire l’histoire de la pin-up permet de remonter à des racines que l’on peut considérer comme féministes, lorsque les actrices du XIXe ont commencé à utiliser la photographie pour promouvoir leurs spectacles, et contrôler leur image. Aujourd’hui, les artistes de la scène burlesque s’emparent des codes esthétiques de la pin-up pour proposer des spectacles et des représentations de femmes libres. Je pense par exemple à une artiste comme Dirty Martini, qui joue à la pin-up, avec un corps qui ne correspond pas aux normes de beauté des magazines, mais elle utilise l’imagerie des pin-up des années 50 dans des spectacles à la fois glamour et politiquement engagés. La pin-up est une possible représentation du féminin (qui n’est d’ailleurs par réservée aux femmes !), qui peut être féministe, dans la mesure où elle correspond à une réappropriation de son corps.

Dans votre ouvrage, vous évoquez la « valeur talismanique » des pin-up, mais aussi, de manière plus prosaïque, leur usage masturbatoire ou leur influence sur la perception des spectatrices. Ce faisant, comment expliquer la présence des pin-up au cinéma, mais aussi leur catégorisation en objet filmique à part entière ?
Je pourrais utiliser la célèbre citation attribuée à Truffaut : « Le cinéma c’est de l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes ». Il y a toujours eu de jolies filles au cinéma. La pin-up a ceci de particulier qu’elle est avant tout une mascarade, une mise en scène de soi, au travers de codes esthétiques largement identifiables. Des poses, des tenues, des coiffures relient ainsi les pin-up entre elles. Il n’y a pas tant de différences entre une photo d’Adah Isaacs Menken au XIXème siècle et de Charlize Theron dans un pub pour du parfum aujourd’hui. Comme je le montre dans le livre, les pin-up, telles que je les conçois, ne sont pas seulement des femmes-objets (ou des hommes-objets), elles peuvent aussi être indispensables à l’histoire, et même impacter la narration et la mise en scène. Elles sont donc un véritable objet filmique, d’un point de vue esthétique et narratif. Lorsque Laura Mulvey théorise le male gaze [le regard masculin, N.D.L.R.] en 1975, elle y voit une expression de l’oppression des femmes, objets du regard masculin. Je suis bien sûr d’accord avec cette théorie qui a encore aujourd’hui un impact très fort sur les théories féministes du cinéma. Mais on peut aussi souligner l’importance, en termes de mise en scène, de ce regard, et considérer que la pin-up impacte fortement la mise en scène, et en cela, n’est pas totalement un objet. Je pense par exemple à cette séquence de chant de Marylin Monroe dans La rivière sans retour. Pendant qu’elle chante « One Silver Dollar » sous une tente au milieu d’une foule de chercheurs d’or, la caméra de Preminger ne peut littéralement pas la lâcher des yeux, même pour aller chercher le personnage de Robert Mitchum. Ici, la pin-up fonctionne vraiment comme un aimant, et elle influe directement sur la mise en scène.

Parmi toutes les pin-up dont vous faites l’exégèse, laquelle a connu la mutation la plus douloureuse et régressive après le durcissement du code Hays en 1934 ?
Je pense d’abord au personnage de Jane Parker, la Jane des Tarzan de la MGM, qui est un personnage très libre, très indépendant pendant la période du pré-code (correspondant à Tarzan l’homme singe, et Tarzan et sa compagne), mais dès 1934, elle est littéralement remise sur les rails de la domesticité. Ses tenues sont beaucoup plus couvrantes, elle est de nouveau maquillée et coiffée selon les codes hollywoodiens de l’époque et, surtout, elle est complètement sous la coupe de Tarzan, confinée aux tâches ménagères et toujours dans l’attente de son héros de mari (elle habite une cabane dans les arbres tout équipée, à la façon des Pierrafeu). Elle passe d’un personnage de femme émancipée, qui éduque Tarzan et veut s’affranchir de son éducation bourgeoise occidentale, à celui d’une femme au foyer désespérée.

L’actrice Mae West a aussi été très marquée par le durcissement du code en 1934. D’ailleurs, elle retournera à la scène après quelques films tournés après 1934. Après une pause de 1943 à 1970, elle reviendra au cinéma pour deux films délirants et très débridés en 1970 et 1977, pile au moment des mouvements de libération sexuelle ! Après le durcissement du code, ses personnages n’ont plus qu’une subversion de façade, elle incarne toujours des artistes un peu coquines, fait bien quelques œillades incendiaires, mais finit par se marier, ou est sauvée par la foi… On est loin de la sulfureuse Tyra de I’m no angel, ou de Lady Lou dans le film éponyme de 1933, qui séduit le tout jeune Clark Gable, ou même de son rôle de femme chef d’entreprise au langage fleuri dans Night after night.

En évoquant Psychose, vous décrivez les cris de Marion (Janet Leigh) comme un instrument de terreur et d’angoisse. Vous abordez aussi la question des Final Girls et des Scream Queens. Qu’est-ce que le cinéma d’épouvante doit aux femmes, et vice versa ?
Le cinéma d’épouvante doit tout aux femmes. Elles sont « le son de l’horreur » depuis le cri de Fay Wray aux prises avec King Kong en 1933. Au départ victimes du monstre (tueur humain, animal, monstre de toutes sortes), les femmes se sont très rapidement rebellées, pour rendre les coups et tuer le monstre, voire devenir le monstre ! Un film français exprime très bien l’importance et l’ambiguïté des femmes dans le cinéma d’horreur, c’est À l’intérieur, de Julien Maury et Alexandre Bustillo, dans lequel une femme veut prendre le bébé d’une autre, in utero, et les rôles du monstre et de la victime ne cessent de circuler d’une femme à l’autre.

À vos yeux, quelles actrices personnifieraient aujourd’hui le mieux la pin-up hollywoodienne moderne ? Et pourquoi ?
Je travaille beaucoup sur les représentations audiovisuelles de super-héros et, aujourd’hui, la pin-up est masculine ! Thor, Arrow, ce sont eux qui jouent les pin-up dans les films, bien plus que les femmes. Aujourd’hui, les pin-up peuvent se permettre d’être moins formatées, d’avoir des tatouages, des corps un peu différents, surtout sur scène. Au cinéma, les normes sont toujours très rigides, mais j’aime beaucoup Eva Green par exemple, qui a un côté très classique et incarne des personnages très intenses, c’est une sorte de pin-up gothique (voir Penny Dreadful ou son travail avec Tim Burton). Eva Mendes a aussi un côté très pin-up, mais malheureusement elle ne tourne pas beaucoup. Ruby Rose, qui va incarner Batwoman (et pas Batgirl, c’est important !), est aussi une incarnation très moderne de la pin-up, qui joue avec les genres et les stéréotypes, tout en correspondant à une norme de beauté tout à fait classique à Hollywood. Elle est certes très tatouée, parfois androgyne, mais elle est aussi blanche, avec de grands yeux clairs et une bouche pulpeuse, comme la majorité de ses aînées.

Comment imaginez-vous la pin-up de 2050 ?
Une pin-up queer, affranchie des assignations de genre, qui jouerait avec les codes et les stéréotypes, ce que l’on voit déjà sur scène dans les spectacles de Drag Queer. En 2050, le cinéma sera peut-être prêt à accueillir des pin-up avec une robe fourreau à paillettes et une barbe ! Le mouvement a été amorcé avec le tapis rouge de l’acteur Billy Porter, vêtu pour l’occasion d’une robe smoking tout à fait glamour.

The Art of Television – saison 2 : Qui sont les réalisateurs de séries ?

Si vous êtes fans de séries, cette série documentaire est faite pour vous. Charlotte Blum, auteure et journaliste de séries TV, revient avec quatre nouveaux épisodes de The Art of Television. Des témoignages inspirants de réalisateurs connus comme Judd Apatow et Michel Gondry, mais aussi des réalisateurs méconnus et enfin révélés grâce à ce documentaire.

Showrunneur ou réalisateur de séries est un métier assez méconnu du public de sériephile, surtout en France. Pourtant, ce travail de longue haleine mériterait bien mille épisodes de cette série documentaire pour en faire le tour, tant chaque réalisateur qui travaille sur une série apporte une touche unique incomparable.

Présentée et réalisée par Charlotte Blum, journaliste et spécialiste de série TV, cette série très instructive nous dévoile à chaque épisode le portrait d’un réalisateur, plus ou moins connu du public. Dans une première saison, présentée au festival Séries Mania 2017, la réalisatrice nous offrait déjà des portraits à la fois intimistes et inspirants de ces réalisateurs de l’ombre. Cette fois on en apprend encore plus sur les différents parcours de quatre nouveaux réalisateurs : Judd Apatow, Vincenzo Natali, Michel Gondry et Barry Levinson. Ces portraits sont d’autant plus complets qu’ils sont accompagnés aussi des témoignages de producteurs, acteurs ou showrunners ayant travaillé avec eux.

Des réalisateurs insoupçonnés derrières les séries cultes

Ainsi, par exemple l’épisode 2 dévoile le nom de Vincenzo Natali, l’artisan de l’ombre derrière des séries très connues comme Hannibal, The Strain, American Gods et Westworld. Etant dessinateur de base, Vincenzo a su apporter une esthétique particulière et propre à ses méthodes issues de l’animation pour collaborer avec Bryan Fuller sur ces séries.

Avant, le monde du cinéma et de la télévision étaient tellement éloignés qu’il n’y avait aucune communication entre eux. […] Ça a complètement changé maintenant. Vincenzo Natali

Mais The Art of Television saison 2 revient également sur d’autres réalisateurs issus du cinéma comme Barry Levinson (Rain Man), Judd Apatow (40 ans : toujours puceau) et Michel Gondry (Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Kidding), qui témoignent d’une frontière devenant de plus en plus floue entre réalisation de séries et de films. La télévision s’avère être un terrain d’expérimentations et de nouvelles opportunités pour ces réalisateurs innovants.

Et les showrunneuses ?

C’est avec un peu de déception que The Art of Television saison 2, a contrario de la première, ne se penche que sur des hommes. Car les femmes réalisatrices de séries existent mais demeurent d’autant plus méconnues parce qu’elles sont des femmes. La première saison dévoilait des noms de réalisatrices comme Jennifer Getzinger et Rosemary Rodriguez, ayant écrit et réalisé pour des séries populaires comme Mad Men et The Walking Dead.

Pour ceux qui veulent en apprendre plus sur les coulisses de leurs séries préférées, mais aussi sur les ficelles du métier de réalisateur, cette série documentaire est incontournable. Les deux premiers épisodes sur Judd Apatow et Vincenzo Natali seront diffusés le 23 mai à 20h40 sur OCS Max, puis les deux autres sur Michel Gondry et Barry Levinson seront visibles à partir du 30 mai sur la même chaîne.

 

4.5