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Cannes 2019 : Un jour si blanc de Hlynur Palmason, la vengeance du deuil

La Semaine de la Critique est souvent une section du Festival de Cannes à même de nous faire découvrir de nouveaux réalisateurs talentueux et des personnages sur la brèche. Un jour si blanc de Hlynur Palmason le prouve avec son commissaire de police dévalant à toute vitesse la pente de la folie.

Après la mort de sa femme, Ingimundur a du mal à vivre correctement son deuil. Le temps parait monocorde et le cycle journalier  efface le jour et la nuit de manière brutale ; la mise en scène est là pour nous le rappeler avec cette multitude de plans fixes qui dévisagent le quotidien de la famille aux différentes heures de la journée de manière panoramique lors des premières minutes du film. Alors qu’il se rapproche de sa fille et de sa petite fille, ce commissaire commence à chercher des indices sur la mort de sa femme et essaye de déceler les zones d’ombre de sa vie antérieure.

Mais l’enquête en elle même est un simple subterfuge pour le cinéaste, juste une possibilité scénaristique d’accompagner le personnage vers la perte de contrôle : les indices et la recherche d’information ne sont que la petite surface de l’iceberg. Très vite, le réalisateur avec son style visuel méticuleux, tranché et qui sied particulièrement à la froideur environnementale et islandaise, se détache des obligations schématiques de l’enquête : ce qui le passionne c’est scruter les errements émotionnels de son personnage, observer comment il va tomber dans l’esclandre et la mutinerie psychologique. Un commissaire abrupt, en proie au doute et qui dérive vers un mélange de culpabilité et de colère. Pour ce faire, le cinéaste s’entoure de Ingvar Eggert Sigurðsson, impressionnant de fêlures intériorisées et de charisme chevrotant.

Le point d’ancrage de l’oeuvre se situe donc à cet endroit là : à observer Ingimundur en train de jouer au foot en ne touchant pas le ballon car trop concentré à épier les hommes qui l’entourent, à le voir vivre petit à petit une vraie belle relation avec sa petite fille ou à le surveiller en train de faire des travaux pour aider sa fille. Des petits détails qui vont créer un espace cloisonné, en friche et qui peut d’un jour à l’autre tomber en ruine.

Pourtant, ce qui diminue néanmoins la portée psychologique de Un jour si blanc, est son incapacité à rendre ses scènes indissociables mélangeant tour de force visuel, sensoriel et remplissage dans le récit : un ensemble qui parait parfois discontinu et dont le regard est plus porté vers la puissance marginale de ses séquences plutôt que d’essayer de les ramifier de manière concordante. Cependant, comme dans Take Shelter qui arrivait à faire vivre l’individuel par le biais du collectif et inversement, dans Un jour si blanc, tout parait palpable et composite, comme si ce sentiment de folie et de paranoïa devenait contagieux et mortifère.

La fin, avec sa montée crescendo – découverte, dispute, violence,  révélation, violence – voit le deuil et son acceptation devenir une chasse à l’homme convaincante et haletante. Ce portrait d’homme se décale gentiment vers la vengeance et l’horrifique avec notamment cette confrontation finale dans la voiture, tétanisante par son point de vue pluriel (l’enfant par exemple). 

A White, White Day de Hlynur Palmason : Bande-annonce

Synopsis : Dans une petite ville perdue d’Islande, un commissaire de police en congé soupçonne un homme du coin d’avoir eu une aventure avec sa femme décédée dans un tragique accident deux ans plus tôt. Sa recherche de la vérité tourne à l’obsession. Celle-ci s’intensifie et le mène inévitablement à se mettre en danger, lui et ses proches. Une histoire de deuil, de vengeance et d’amour inconditionnel.

Le film Un jour si blanc (Hvítur, Hvítur Dagur) de Hlynur Palmason, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019

Avec Ingvar Eggert Sigurðsson, Hilmir Snær Guðnason, Elma Stefania Agustsdottir…
Date de sortie : Prochainement (1h 49min)
Genre : Drame
Nationalités Islandais, Danois, Suédois

Cannes 2019 : Une Grande Fille de Kantemir Balagov, une romance psychologique moderne et unique

La magie du Festival de Cannes, c’est aussi assister à des projections de films mystérieux dont on ne connaît rien en avance, sinon une image annonçant un film d’époque à la photographie alléchante. Une Grande Fille de Kantemir Balagov frappe un grand coup dans la sélection Un Certain Regard et se révèle si maîtrisé qu’on aurait même pu espérer le voir concourir au sein de la Sélection officielle. Une œuvre âpre et difficile, mais l’une de celles qui marquent profondément les esprits.

Synopsis : 1945. La Seconde Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.

Durant les premières minutes d’exposition, Une Grande Fille s’apparente à un drame somme toute classique qui voit une jeune infirmière s’occuper de blessés de guerre à Léningrad, puis s’occuper de son enfant une fois le travail terminé. On est plongé dans la difficulté de son quotidien, la souffrance qui l’entoure et l’âpreté d’un monde où la mort s’infiltre de toutes parts. Mais rapidement, le film prend une tout autre tournure quand le personnage de Masha entre en scène. Balagov dresse dès lors un double portrait de femmes aux caractères antithétiques mais qui sont liées par une même solitude, une même déréliction. L’arrivée de Sasha va faire basculer le film dans une sorte de romance sous forme de triangle amoureux, où jalousie et séduction seront de mise et où les deux femmes s’engageront dans une espèce de lutte pour la domination psychologique sur l’autre.

Par instants, Une Grande Fille lorgne même du côté du thriller et met à mal le spectateur qui fait face à des situations parfois éprouvantes (les scènes où Iya « se fige », entre autres), bien aidé par les gros plans sur les visages déconfits et l’ambiance anxiogène savamment travaillée. De manière générale, le film est une réussite technique totale : la photographie est époustouflante et sublime certains plans éminemment picturaux. Le jeu sur les couleurs est également saisissant : du terne des uniformes et de la blancheur de l’infirmerie lumineuse, l’on passe à des intérieurs étriqués et surchargés de décorations, les murs bariolés de peintures vives. Les deux jeunes femmes délaissent l’uniforme monotone pour des robes ostentatoires, leur dévotion pour les autres se mue en une volonté égoïste de posséder l’autre.

Ce besoin, plus que de posséder l’autre, de le vampiriser, peut s’expliquer par l’absence de toute figure paternelle ou masculine forte : Sasha est un jeune puceau en manque de confiance et de virilité, son propre père étant totalement absent et apathique ; Masha annonce d’emblée avoir perdu son premier mari ; enfin, le seul point d’accroche d’Iya dans l’infirmerie, à savoir ce docteur cinquantenaire complètement détaché des autres, s’en va à son tour… Ces femmes sont seules, abandonnées par le contexte de guerre mais aussi du fait de leur incompatibilité avec les hommes qu’elles rencontrent (l’une les accumule, l’autre reste chaste : dans les deux cas, leurs relations sentimentales sont insubstantielles). Aussi l’affection et l’amour vont-ils devoir prendre d’autres formes, des formes qui leur sont insoupçonnées et qui donneront lieu aux plus belles scènes du film.

De ce mélange des genres – sans doute volontairement déroutant – se dégage une poésie transversale étonnante. Si le rythme lent et peut-être trop étiré perdra certains spectateurs, c’est aussi cette lente progression qui permet à Balagov d’insuffler un voile de beauté quasi virginal dans un film finalement viscéral dans sa violence graphique comme psychologique. Un sentiment contradictoire d’assister à une œuvre boursouflée, dense à l’excès, trop longue, et en même temps à un objet pur, limpide et doux aux sens.

Une Grande Fille aurait peut-être pu s’appeler autrement, tant la construction binaire et par échos perpétuels entre une Masha solaire et une Iya gorgonienne semble faire toute la saveur de ce film étrange. Romance de guerre et thriller inavoué, ce long-métrage de 2h15 est magistralement porté par deux actrices dont le talent et le charisme éclaboussent chaque scène. Un film d’époque finalement très moderne dans sa mise en scène du corps féminin, dans ses réflexions en filigrane sur l’avortement, sur la bisexualité sous-jacente chez tous les personnages (Iya, Masha et même Sasha) qui révèle leur fragilité en même temps qu’elle les voue à l’incompréhension du reste de monde. Un film qui bouscule autant qu’il caresse, et en cela il divisera. Peu importe, tant qu’il est vu par le plus de monde possible. Parce qu’il le mérite.

Bande-annonce : Une Grande Fille

Le film Beanpole est présenté en sélection Un certain regard au Festival de Cannes 2019

Avec Vasilisa Perelygina, Konstantin Balakirev, Olga Dragunova
Genre : Drame
Distribué par ARP Selection
Date de sortie : 18 septembre 2019 (2h00min)
Nationalité : Russe

Note des lecteurs3 Notes
4.5

Cannes 2019 : And Then We Danced, une oeuvre qui aurait pu être éclatante

Alors que la danse était déjà à l’honneur l’an dernier avec Lara dans Girl et les danseurs de Climax, c’est un film suédois en Quinzaine des Réalisateurs qui s’empare du domaine cette année. En compétition pour la QueerPalm, And Then We Danced pourrait bien avoir ses chances malgré ses larges failles.

Le film de Levan Akin est de prime abord surprenant dans les choix esthétiques qu’il propose. Si l’on s’attend à quelque chose de très vif à l’oeil, le cinéaste opte davantage pour une colorimétrie très épurée qui ramène parfois aux tons sépias anciens où l’environnement chaleureux de l’intérieur familial prend toute sa place. Film intimiste, il place son protagoniste à l’intérieur de deux groupes chaleureux allant de la sphère familiale au groupe d’amis qui, des vestiaires du conservatoire de danse aux soirées festives, le cherchent en permanence et l’interrogent dans sa propre définition de lui-même.

And Then We Danced a au début bien du mal à emporter par sa première partie plus distante et froide que la suite ; quand les lumières sépias fondent en tons dorés, le film prend alors une nouvelle tournure bien plus palpitante et fougueuse, à l’instar de l’idylle que l’on suit. Levan Akin choisit un schéma narratif très classique et fait passer son personnage dans les étapes devenues presque obligatoires quand il s’agit de film queer désormais : la quête identitaire même si elle n’est pas énoncée frontalement, la révélation, le flottement amoureux à la limite de la niaiserie, le rejet et l’impossibilité. Étapes nécessaires et bien réelles mais qui commencent à lasser dans leur répétition romancée qui évoluent peu au cinéma, et en l’occurrence ici, dans ce film.

Pourtant, malgré les longueurs et les défauts, And Then We Danced propose de vrais moments enivrants notamment en milieu de l’oeuvre lorsque Merab est enfin lui-même. Regroupés dans une maison le temps d’un weekend, temps fort et grande réussite du film, les amis vont alors se faire révéler Merab qui fera jaillir toute la lumière qu’il enferme dans son pénible quotidien. Les musiques transportent, des rythmes de tambours dès le début du film aux chansons additionnelles pop allant même jusqu’à ABBA, il est difficile de rester de marbre devant ces scènes vibrantes. La force du collectif est ravivée par la présence pourtant d’un seul individu qui, à ce moment-là, crève l’écran et offre enfin à voir cette jeunesse flamboyante que l’on attendait. La dynamique est alors revenue avec le coming out intérieur de Merab. Très vite, le rythme est adouci par les plus belles scènes du film, autant dans les images sublimes que dans le récit. Levan Akin filme les corps en amour avec une lumière or qui les magnifie et fait des ces plans, des cadeaux pour les yeux tant le moment est rendu sacré par son éclairage. La peau rayonne autant que son personnage irradié par l’amour et le bien-être ressenti d’être enfin qui il est. Le cinéaste capte l’amour et la sexualité masculine comme rarement cela a été fait au cinéma, ce qui force le respect et rappelle la si belle scène de la plage dans Moonlight de Barry Jenkins, où ce qui est suggéré est encore plus délicat et tendre que ce que l’on voit. La rencontre physique naît d’une affrontation comme dans Seule la terre, et quand il s’agit d’amour masculin, mêler force et tendresse est d’autant plus intense quand on sait les risques qui pèsent sur les homosexuels en Géorgie. L’une des dernières scènes du film avec David le révèle d’ailleurs avec une grande émotion, tout comme le réalisateur lors de la projection du film a, durant son discours, rendu hommage aux personnes ayant été attaquées durant ce qui aurait dû être la marche des fiertés en Géorgie, précisant également que beaucoup seront crédités anonymement sur le film par peur des représailles.

And Then We Danced est donc un joli film sur un beau sujet mais ne parvient pas à tirer son épingle du jeu des films LGBT et demeure trop classique et limité dans ses choix, notamment avec l’introduction de personnages très caricaturaux de la figure queer : prostituées, trans, gays et scènes de boîtes de nuit avec la musique éléctro et les couleurs flash en image, comme si c’était un passage obligé avec l’acceptation de son identité.

And Then We Danced de Levan Akin : Bande-annonce

Synopsis : Un récit initiatique « qui évolue dans le milieu de la danse traditionnelle géorgienne plutôt conservateur ». « C’est l’amour qui va faire trembler ce milieu » (Paolo Moretti, Sélectionneur de la Quinzaine des Réalisateurs)

Le film And Then We Danced de Levan Akin, est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019

Avec Ana Javakishvili, Tamar Bukhnikashvili, Kakha Gogidze…
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement (1h 45min)
Nationalités Suédois, Géorgien

Cannes 2019 : Bull de Annie Silverstein, une Amérique profonde schématique

La section Un Certain regard du Festival de Cannes aime nous émouvoir et nous abreuver de films qui s’introduisent dans le quotidien de certaines de nos sociétés afin de graver dans le marbre les maux et mœurs de ces dernières. Et d’ailleurs, ce fut le cas du film en question : Bull d’Annie Silverstein. Un conte sur une Amérique profonde miséreuse où la solidarité devient la seule source de croyance.

Les films qui dépeignent le quotidien de cette Amérique périphérique peuplent aisément le cinéma états-unien actuel : il y en a beaucoup et parfois, il est difficile de se dépêtrer des ressorts narratifs habituels. Pour les plus récents, nous pourrions faire référence au magnifique The Rider de Chloé Zhao qui arrivait à sortir des carcans normalisés grâce à ses envolées sensorielles qui se réappropriaient le monde du western ou même par l’évocation d’une émotion à l’état brut. Et pour citer un dernier exemple, nous pouvons évoquer La Route Sauvage d’Andrew Haigh qui s’éloignait du misérabilisme par le charisme de son acteur principal (Charlie Plummer) sous ses faux airs de River Phoenix.

Mais pour en revenir à Bull, Annie Silverstein semble habitée par son sujet, on ne peut pas le nier : elle agrippe sa caméra à l’épaule, avec son image granuleuse, sa lumière naturelle et tourne autour d’une petite cambrousse misérable qui ne paie pas de mine. Kris est une môme un peu perdue vivant avec sa petite sœur chez sa grand mère pendant que sa mère est en prison pour des raisons qui nous sont inconnues. Alors qu’elle enchaîne bêtises sur bêtises, elle va dépasser les limites en faisant une soirée chez son voisin (Abe) pendant que ce dernier était au travail. Se faisant prendre la main dans le sac, elle va devoir rendre service à ce voisin, qui oeuvre dans le rodéo. Une drôle de relation de confiance va alors se nouer entre les deux. Un peu comme chez Chloé Zhao, Annie Silverstein aime regrouper les communautés et en faire un groupe indéfini pour concentrer son attention autour de l’aspect social de son introspection. Le racisme est touché du doigt de manière succincte, réfléchie mais le rétrécissement du récit se fait surtout autour de l’éveil juvénile de Kris et autour de l’épouvantail de la vieillesse et de la mise à l’écart professionnelle pour Abe. Bull s’établit par le prisme du récit initiatique d’une jeune enfant mutique dont le seul rêve est de vivre avec sa mère, et dans les rouages du portrait d’un homme rabougri par les années et cassé par l’usure du rodéo. Dans les deux cas, l’isolement conserve le même son de cloche et s’innerve de la même mélancolie. Autour de deux acteurs touchants mais balbutiants d’un point de vue du jeu, enchaîné à des schémas habituels dans lesquels il s’enfonce parfois (drogue, misère, alcool, mauvaise fréquentation, faute à pas de chance, sexe…), Bull est une petite bulle qui tire ses personnages vers le haut, évitant les sirènes du voyeurisme, et les fait se mouvoir avec un regard d’une grande bienveillance.

Malheureusement, cette vision de l’Amérique profonde abandonnée par les politiques et vivant presque dans une zone en friche, qui est sans doute plus vraie que nature notamment à cause du « cinéma vérité » de la cinéaste, est aussi une vision qui a été déjà maintes fois vues et revues. On est loin de la fraîcheur effarante amenée par Andrea Arnold dans American Honey. Et même si on aime les petites incrustations folkloriques de Bull avec ses dîners entre amis et cette volonté de faire rejaillir les possibilités derrière la pénombre, tout a été déjà dit sur le sujet. La réalisatrice semble ne pas avoir assez de ressources ni d’idées pour se défaire d’une certaine forme de facilité narrative. Il est difficile de lui en tenir rigueur au regard de la véritable sincérité d’un petit film qui mérite malgré tout, bien des compliments. 

Synopsis : Dans un quartier défavorisé situé à l’ouest de Houston, les rapports tumultueux entre une adolescente paumée et torero vieillissant.

Le film Bull est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2019

Avec Yolonda Ross, Rob Morgah, Troy Anthony Young
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement (1h41min)
Nationalité : Américaine

Cannes 2019 : Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec

Les films d’animation se font si rares sur la Croisette qu’il est toujours appréciable de pouvoir en découvrir un nouveau, d’autant plus lorsque celui-ci est français et qu’il est le premier long-métrage d’animation de Zabou Breitman, épaulée par Éléa Gobbé-Mévellec. C’est donc à l’occasion de la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes 2019 que l’on a pu découvrir Les Hirondelles de Kaboul, un travail de passionnés débuté il y a plus de six ans déjà.

Synopsis : Été 1998, Kaboul en ruines est occupée par les talibans. Mohsen et Zunaira sont jeunes, ils s’aiment profondément. En dépit de la violence et de la misère quotidienne, ils veulent croire en l’avenir. Un geste insensé de Mohsen va faire basculer leurs vies.

Les Hirondelles de Kaboul a tout du petit bonbon rafraîchissant fort bienvenu au milieu d’une lourde journée de festivalier. Déjà, parce que c’est un film d’animation et que les images à elles seules sont d’une douceur absolue pour la rétine ; ensuite parce que c’est un drame d’une heure vingt à peine véhiculant des valeurs libertaires universelles qui ne peuvent jamais faire de mal. Malheureusement, le film ne va pas vraiment plus loin, et c’est bien dommage. Devant le potentiel visuel et thématique que l’histoire semblait contenir, un sentiment de frustration émerge une fois le générique arrivé à son terme : Les Hirondelles de Kaboul est un beau petit film, très agréable au demeurant, mais tristement inoffensif et oubliable alors même que son sujet avait tout pour en faire le film « coup de poing » inattendu de la semaine.

Car en effet, Les Hirondelles de Kaboul est un film grave, profondément dramatique et ancré dans une actualité certes vieille de vingt ans déjà mais dont les enjeux demeurent brûlants encore aujourd’hui : la soumission de la femme, son émancipation, sa maltraitance, sa privation de certains droits fondamentaux dans de nombreux pays encore, et plus généralement la bataille sans interruption que doivent livrer ces femmes à travers le monde pour vivre dignement – voire simplement survivre. Aussi Zabou Beritman se sert-elle du contexte de guerre militaire pour y insérer une autre guerre, moins visible, non plus militaire mais sociétale : la guerre des femmes qui risquent parfois leur vie pour un peu de liberté ; l’occupation des talibans étant sans doute une manière d’illustrer l’occupation illégitime du monde par l’autre sexe. Tout le propos du film est ici, les différentes péripéties mettant à chaque fois en exergue une nouvelle dimension de la soumission féminine à des codes culturels patriarcaux : le port forcé de la burqa, la tyrannie des maris, les inégalités face à la justice, le mépris de leurs opinions, etc.

Si tout ceci est plutôt bien amené à travers les dialogues, n’étant jamais trop lourdement appuyé mais au contraire abordé avec une certaine élégance, ce sont les personnages en eux-mêmes qui noircissent grandement le tableau. Premièrement, la brièveté du film et l’enchaînement des événements font que les protagonistes manquent cruellement de profondeur, étant même parfois réduits à des stéréotypes (de méchanceté d’un côté, de dévouement de l’autre, d’innocence ou sagesse). En ressortent des personnages un peu trop manichéens, à l’exception d’un ou deux d’entre eux réellement bien écrits.

Mais c’est aussi le parti-pris visuel qui joue à la fois en faveur et en défaveur de ce long-métrage. Très épurés, les dessins suivent un minimalisme assez pertinent mais qui se heurte en même temps à des limites. À l’image du Conte de la princesse Kaguya de Takahata, qui réussissait à créer une poésie et un lyrisme uniques par la simplicité même du trait, Les Hirondelles de Kaboul tutoie par – brefs – instants cette poésie visuelle propre aux tout meilleurs films d’animation. Le résultat est esthétiquement magnifique, mais contrairement au film du Studio Ghibli évoqué, les personnages pâtissent collatéralement de ce minimalisme et manquent dans l’ensemble de caractérisation et d’identité (on est à deux doigts d’en confondre certains, selon les scènes, tant les visages manquent d’expressions et de détails).

Violent, tragique, beau mais trop superficiel, Les Hirondelles de Kaboul est un film qui ne marquera sûrement pas l’histoire du Festival de Cannes, ni celle de l’excellent cinéma d’animation français actuel, mais qui a le mérite d’être une œuvre qui transpire la passion et la sincérité. Maladroit, trop gentil pour les adultes et trop sérieux pour les plus jeunes, ce premier coup d’essai pour Zabou Breitman trouvera difficilement son public en septembre prochain (date de sortie officielle partout en France) ; mais il demeure encourageant pour la suite, et rappelle à son tour que l’animation peut aussi être mise au service de sujets graves ou polémiques. Reste encore à atteindre cette « corrosivité poétique » qui fait la marque des grands films et permettra à la réalisatrice de franchir un cap, tant technique que narratif. En attendant, on aurait tort de se priver de ce genre de curiosités cannoises qu’on aimerait voir plus souvent ; mais les files d’attente aussi interminables qu’impatientes prouvent que la demande est bel et bien là. Nous sommes sur la bonne voie.

Bande-annonce : Les Hirondelles de Kaboul

Le film Les Hirondelles de Kaboul est présenté dans la sélection Un certain regard au Festival de Cannes 2019

Avec Swann Arlaud, Zita Hanrot, Simon Abkarian
Genre : Animation
Distribué par Memento Films
Date de sortie : 4 septembre 2019 (1h20min)
Nationalité : Française

Note des lecteurs0 Note
2.5

Cannes 2019 : Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

Le 72ème Festival de Cannes continue à défeuiller son programme. Après Les Misérables de Ladj Ly, c’est au tour de Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles de s’ouvrir à nous. Une expérience foutraque et sans tabous qui fait confronter son féroce militantisme avec la violence sanguinolente de sa force de frappe.

Sous le signe de la dystopie, Bacurau est un petit village brésilien qui se voit disparaitre de la carte et qui voit sa localisation coupée de tout réseau téléphonique ou internet. En parlant de manière aussi frontale de la violence, de l’occupation territoriale, d’une certaine forme de domination américaine dans la culture, de la politique et de ses manipulations ou même en observant la sécurité d’un pays et le manque de liberté de celui-ci, il est indéniable que Bacurau fasse répercussion avec l’actualité et ait en toile de fond la situation électorale et politique du Brésil d’aujourd’hui.

Avec son médecin de quartier, ses prostituées et son petit magasin du coin, Bacurau présente dès lors un microcosme élégiaque, sensuel, baroque, bariolé, presque tout droit sorti d’un Jodorowsky période Santa Sangre notamment lors de cette séquence de commémoration d’un enterrement, mais avec une déclinaison naturaliste plus prégnante. C’est presque la mise en scène qui fait tout le travail : ce cadre et cette luminosité qui font chatoyer le décor et qui nourrissent cette ambiance tombant petit à petit du folklorique à la peur viscérale. Dans cette petite région, à la faune et la flore foisonnantes se dessine un paisible mais miséreux quotidien : celle d’un Brésil des oubliés, celui qui n’est pas écouté ou même pire, abusé, pauvre et instrumentalisé à des fins électorales. Cependant, la peur se fait de plus en plus sentir jusqu’à la découverte d’une tuerie dans une ferme environnante, découverte qui va être le déclencheur d’une confrontation sanguinaire entre le village et ses « assaillants ». Ce n’est qu’à partir de ce moment que Bacurau va changer de registre pour délaisser sa science démonstrative et descriptive pour faire naître un monde presque post apo dans les hautes herbes où la violence augmentera crescendo. Cette deuxième partie, sans doute moins poétique et sibylline dans sa faculté à créer un espace monde enivrant, dérive plus vers l’action pure et dure sans pourtant se dépêtrer de sa résonance politique : la survie de ce petit village, sa manière de fonctionner, le rapport presque jouissif à la mort et la façon dont il octroie sa liberté font demeurer tout un questionnement éthique et presque fantasmatique. Bacurau et Les Misérables, les deux films de la compétition dévoilés ce mercredi 15 mai ont le même flux : celui d’une politique en déliquescence, corrompue, prônant la surveillance et qui fait du combat armé, le dernier étendard de certaines possibilités civiques et citoyennes et de par ce biais, la matérialisation cinématographique de la montée en puissance des revendications politiques.

Mais alors que le film de Ladj Ly garde son enclos réaliste, le film de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles préfère quant à lui s’octroyer des facéties salutaires et iconiques allant du western ou la science fiction avec son ambiance lancinante, jusqu’au slasher et ses mises à mort gores (le personnage de Lunga). Parfois engoncé dans un faux rythme récalcitrant, cette ode à la solidarité et à la construction communautaire d’une identité n’en reste pas moins une réussite globale déstabilisante.

Bacurau : Bande-annonce

Synopsis : Dans un futur proche… Le village de Bacurau dans le sertão brésilien fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que Bacurau a disparu de la carte.

Le film Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Titre original : Nighthawk
Avec Sônia Braga, Udo Kier, Karine Teles..
Genres : Drame, Thriller
Distributeur SBS Distribution
Date de sortie : 25 septembre 2019 (2h 12min)
Nationalités Brésilien, Français

Cannes 2019 : Le Miracle du Saint Inconnu d’Alaa Eddine Aljem

Qui dit première journée intégrale au Festival de Cannes dit ouverture de toutes les sections et c’est avec un premier film marocain « Le miracle du Saint Inconnu » que la 58ème Semaine de la Critique s’est ouverte mercredi 15 mai.

Si l’on s’entête à analyser le thème du film et les motifs récurrents que le cinéaste cherche à semer dans son oeuvre, on peut alors questionner très facilement son rapport à la religion et aux croyances. Décrédibiliser les croyants prêts à voir n’importe quel symbole ou signe comme une présence divine ou simplement amener un peu d’auto-dérision sur le sujet ou sur les superstitions que l’on peut tous avoir ? Ce manque de délicatesse serait fort étonnant de la part du réalisateur dont la bienveillance est peut être l’une des failles de son premier film qui, à trop vouloir satisfaire et bien faire, en a oublié de convaincre.

Le miracle du Saint Inconnu souffre d’un découpage trop décousu et d’un rythme de montage bien trop saccadé pour passionner du début à la fin. Si le groupe d’acteurs mené par Younes Bouab est plutôt satisfaisant et embarque l’audience dans leur aventure, la construction des personnages parfois vaine et creuse ajoute des éléments non nécessaires à l’intrigue majeure du film, qui se suffisait à elle-même et méritait justement davantage de détails. C’est cet aspect là qui intéresse et possède des axes à développer pour enrichir ce récit dont le thème offrait de multiples pistes. Le réalisateur dirige avec brio ses acteurs pour un premier long métrage mais se greffent des difficultés avec des intrigues parallèles peu convaincantes quand les acteurs principaux tenaient pourtant très bien le film. L’humour avec lequel il traite le sujet offre de beaux moments même si la majorité de ces scènes comiques sont manquées par justement cette vacuité dans les personnages secondaires.

Le film prend place dans un désert marocain très beau et étendu et livre évidemment de magnifiques plans mais qui ne suffisent pas à faire du film une pleine réussite. L’espace temps est resserré dans différents lieux majeurs où les valeurs restent les mêmes à chaque fois que les scènes y reviennent, une ritournelle lassante à l’œil qui n’ajoute rien au rythme lent de l’oeuvre. Le miracle du Saint Inconnu est donc une petite déception dans son traitement du thème pourtant riche qu’Alaa Eddine Aljem avait choisi.

Le Miracle du Saint Inconnu : Extrait

Synopsis : Au beau milieu du désert, Amine court. Sa fortune à la main, la police aux trousses, il enterre son butin dans une tombe bricolée à la va-vite. Lorsqu’il revient dix ans plus tard, l’aride colline est devenue un lieu de culte où les pèlerins se pressent pour adorer celui qui y serait enterré : le Saint Inconnu. Obligé de s’installer au village, Amine va devoir composer avec les habitants sans perdre de vue sa mission première : récupérer son argent.

Le film Le Miracle du Saint Inconnu (The Unknown Saint) de Alaa Eddine Aljem, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019.

Avec Younes Bouab, Salah Bensalah, Bouchaib Essamak, Mohamed Naimane, Anas El Baz, Hassan Ben Bdida, Abdelghani Kitab, Ahmed Yarziz…
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement (1h 30min)
Distributeur : Condor Distribution
Nationalités Marocain, Français, Qatarien, Allemand, Libanais

Cannes 2019 : La Femme de mon frère de Monia Chokri

Après avoir ouvert la 72ème édition du Festival de Cannes mardi 14 mai avec le remarqué The Dead Don’t Die, c’était au tour de la section Un Certain Regard de faire son ouverture mercredi 15 mai avec le premier film de Monia Chokri, La femme de mon frère. Une première journée de festival globalement portée sur la comédie avec également Le Daim qui ouvrait la Quinzaine des Réalisateurs, loin de l’académisme cannois mais pour le plus grand plaisir des festivaliers.

Après avoir été révélée dans Les amours imaginaires de Xavier Dolan en 2010 dans cette même sélection, Monia Chokri passe aujourd’hui du côté de la réalisation pour proposer un film euphorisant, rempli de couleurs. Vivifiant, dynamitant, La femme de mon frère fait du bien dans sa légèreté et sa fantaisie, souvent absentes à Cannes. Avec un cadre coloré, une composition parfois digne de son compatriote et ami Xavier Dolan qui lui vaut d’ailleurs de très beaux plans, et un personnage plus qu’original, le film a très bien ouvert la sélection Un certain regard, sous l’œil amical du réalisateur québécois d’ailleurs.

L’œuvre est remplie de charme. Que ce soit dans la personnalité de ses personnages tous attachants et drôles, avec leurs mimiques qui livrent de beaux moments de gag chacun leur tour, ou dans le message, finalement très sérieux, que la cinéaste veut faire passer à travers leurs relations. Si l’on a au début très envie de participer à ces repas de famille festifs, agités mais surtout à mourir de rire, l’envie passe à la fin quand on se rend compte que le comique de ces situations résulte souvent de l’incapacité à se dire les choses, comme souvent en famille, et de cette incapacité surtout à se dire que l’on a besoin les uns des autres. La fantaisie avec laquelle Monia Chokri raconte ses personnages est d’une générosité folle de la part d’une réalisatrice envers ses comédiens, qui profitent pleinement de ce film comme d’un terrain de jeu où l’excès a très souvent sa place. Certains s’identifieront à cette fratrie fusionnelle et complice et seront inévitablement touchés par l’histoire qui les lie et les délie. On le sait, l’humour cache souvent de  bien grandes choses profondes et intimes. Mais si ici le personnage joué avec un naturel fou par Anne-Elisabeth Bossé fait parfois rire malgré elle, dans sa manière d’être, qui suffit à elle-même pour tenir les scènes, c’est aussi parce qu’elle incarne une héroïne moderne plus que jamais dans l’ère du temps. À l’heure où les sur-diplômés se retrouvent refoulés de tous les emplois, et où le travail à leur niveau d’étude se fait de plus en plus rare, il reste pour la grande majorité, l’errance et le désespoir. Ce sont ces deux sentiments qu’il reste à Sophia et qu’elle va alors exploiter à l’excès passant de l’hystérie au découragement en quelques secondes durant toute la durée du film. Une cacophonie québécoise jouissive et dans laquelle on se plaît à se perdre parfois.

Le film est donc une belle réussite dans son écriture et sa narration, mais l’ambition de la cinéaste ne s’arrête pas là puisqu’elle se saisit entièrement de toutes ses tâches en offrant un montage totalement fou qui se retrouve être une des forces essentielles du film. Oscillant entre des cuts très abrupts à l’intérieur d’une même scène et des transitions plus joviales ou musicales, le montage rend au film toute son originalité et son absurdité mais participe surtout à son éclat et sa dynamique entraînante.

Sortir de ce film à l’issue d’une première journée cannoise est tout ce qu’il y a de plus vivifiant et même si l’on sait la suite moins euphorisante dans son ton, on l’espère aussi agréable.

Bande-annonce : La Femme de mon frère

Synopsis : Montréal. Sophia, jeune et brillante diplômée sans emploi, vit chez son frère Karim. Leur relation fusionnelle est mise à l’épreuve lorsque Karim, séducteur invétéré, tombe éperdument amoureux d’Eloïse, la gynécologue de Sophia…

Le film La Femme de mon frère est présenté dans la sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2019

Avec Anne-Elisabeth Bossé, Patrick Hivon, Evelyne Brochu
Genre : Comédie
Distribué par Memento Films
Date de sortie : 26 juin 2019 (1h57min)
Nationalité : Canadienne

Cannes 2019 : Le Daim de Quentin Dupieux

Pour cette 72e édition du Festival de Cannes, la Quinzaine des Réalisateurs s’ouvrait ce mercredi 15 mai sur un film français relativement attendu, à savoir Le Daim, septième long-métrage de Quentin Dupieux. Un réalisateur particulièrement apprécié des cinéphiles pour son univers méta et son humour absurde unique, et qui renoue, après Au poste ! l’an dernier, avec une comédie rocambolesque dans la veine de son excellentissime Réalité.

Le cinéma de Quentin Dupieux occupe une place à part dans le paysage français actuel. Ses films sont étranges, déstructurés, éminemment absurdes et ont connu le succès auprès du grand public par leur propension à se jouer des codes du cinéma pour mieux perdre un spectateur qui se fait volontiers cobaye de ses expérimentations. Si Au poste ! pouvait laisser un goût d’inachevé malgré l’assurance d’un bon moment de comédie, Le Daim replongera immédiatement l’amateur de Dupieux dans les déambulations irrationnelles de Réalité, film avec qui ce dernier-né partage plusieurs thématiques et la même volonté de « scénariser » l’absurde. Dans Le Daim, Georges, le protagoniste incarné par Jean Dujardin, est un solitaire un peu schizophrène qui voue un culte aux vêtements « 100 % daim », jusqu’à nouer un véritable dialogue avec sa veste à franges tout droit sortie d’un western de John Wayne. Le principe du film est simple : sa veste désire être la seule veste restante sur terre, et Georges rêve en même temps d’être la seule personne à en porter. Mais comment réaliser un objectif aussi impensable ? Comment éradiquer toutes les vestes sur terre, voire pire, tous les porteurs et les porteuses de veste au monde ? C’est là que George devra faire preuve d’inventivité, mais surtout d’une bonne dose d’absurde.

Dès la scène d’introduction, la filiation avec le cinéma de Quentin Dupieux ne fait aucun doute : une situation improbable autour d’une voiture, avec des dialogues tout aussi insensés. Générique. Le film commence, avec une photographie aussi pâle que pouvait l’être celle de Réalité ou de Wrong, pour ne citer qu’eux. La pureté de l’image, la netteté du grain contrastent immédiatement avec les bruitages sonores intempestifs et le flou scénaristique dans lequel le cinéaste nous plonge d’entrée. Heureusement, Le Daim est avant tout un film à histoire, une œuvre qui ne fait pas de l’absurde une fin en soi – critique que l’on pourrait par ailleurs adresser à certains longs-métrages de Dupieux – mais un moteur « cohérent » à l’enchaînement des péripéties. L’idée n’est pas ici de s’adonner à un simple exercice de style, ni à une succession de twists scénaristiques qui retournent le cerveau du spectateur plus qu’il ne l’était déjà ; l’idée est de raconter quelque chose, d’absurde certes, mais avec la plus grande clarté possible. Et en cela, Le Daim est déjà réjouissant et réussi. Pas une seule fois le spectateur n’est laissé au bord de la route ; il est au contraire invité à suivre les aventures de Georges par la mise en place d’une véritable relation avec lui.

Pour s’en assurer, Quentin Dupieux donne les clés du camion à Jean Dujardin, qui incarne un rôle qui lui sied à merveille et qui possède sans doute quelques accents autobiographiques (pour Dujardin comme pour Dupieux, finalement) : la paranoïa de la célébrité – Georges pense que les gens autour ne parlent que de lui ou de sa veste –, la mégalomanie – il instrumentalise les personnages qu’il rencontre pour arriver à ses fins égoïstes –, tout comme le sentiment d’être perdu au milieu d’une usine cinématographique aux innombrables professions et spécialisations – il se prétend metteur en scène mais, au fond, n’y connaît pas grand-chose au métier de tous les gens qui sont censés l’entourer. Totalement habité, Dujardin crève l’écran de par son charisme de quinquagénaire dépassé par son époque (il semble découvrir l’existence du caméscope) et son détachement émotionnel absolu (il manipule, trompe voire assassine son prochain sans aucun scrupule). Et pour l’accompagner, Adèle Haenel est tout aussi habitée par son rôle de jeune femme lambda qui se révèle de plus en plus folle au fil des scènes.

De manière générale, les personnages de Quentin Dupieux sont toujours plus ou moins détraqués psychologiquement, mais ce duo Georges-Denise bat peut-être des records. Et pourtant, leur relation est suffisamment bien écrite et développée progressivement pour qu’ils ne passent pas pour de simples hurluberlus, mais qu’au contraire leur folie commune devienne la « norme » derrière laquelle le spectateur se range sans sourciller. Un peu comme le personnage d’Alain Chabat dans Réalité, Georges est un type qui se voit confier une mission qui devient rapidement existentielle : enregistrer le meilleur gémissement dans Réalité, devenir le seul porteur de veste dans Le Daim. Un peu à la manière du pneu de Rubber la veste en daim devient ici un personnage à part entière, l’instigatrice des méfaits que commettra Georges pour répondre à ses désirs, l’objet de culte ultime qui polarisera petit à petit toute l’attention des personnages, du spectateur, ainsi que de la caméra qui la filmera de plus en plus indépendamment, entité vivante à part entière, relique sacrée occupant le centre du cadre quitte à en chasser son porteur par instants. Dupieux aime malmener ses personnages, et il le fait encore mieux lorsqu’il s’agit de les faire esclaves d’objets du quotidien à travers lesquels s’expriment leur folie et leur aliénation.

D’un point de vue purement technique, Le Daim est donc d’une maîtrise imparable. Si les cadrages sont exquis, le montage sert quant à lui parfaitement l’humour et le récit, en alternant entre des séquences plutôt lentes en plans larges (l’arrivée de la voiture, au début), des discussions vives en quasi gros plans (dans le bar ou dans la chambre d’hôtel), ainsi qu’un comique de répétition savoureux dont les cuts ultra rapides rappelleront à certains le travail de Doug Liman sur Edge of Tomorrow (l’enchaînement des assassinats ici, l’enchaînement des morts et des éternels recommencements là-bas). Par ailleurs, autre idée géniale, le fait de procéder à tous ces meurtres ou tromperies par ellipses : on s’apprête à voir Georges passer à l’action, puis l’on ne découvre la teneur de la séquence que lorsque Denise visionne les rushs sur son appareil de montage : un procédé qui génère un rire immédiat lorsque le spectateur se sent lésé de ne pas voir George aller au bout de son méfait, puis un rire redoublé lorsqu’il redécouvre la scène à travers les yeux fascinés d’une Denise qui devrait au contraire être horrifiée. D’une intelligence exemplaire.

Le Daim n’est peut-être pas une œuvre 100 % daim, dans la mesure où il lui manque sans doute un supplément d’âme ou quelques morceaux de bravoure supplémentaires pour devenir une claque cinématographique instantanée. Mais c’est avant tout un film 100 % Quentin Dupieux, qui continue d’explorer la mise en abîme du cinéma à travers une nouvelle histoire de « film dans le film », d’interroger le rapport aliénant aux images, sans oublier de piquer un public trop focalisé sur la rationalisation et les surinterprétations des films plutôt que de les apprécier pour eux-mêmes.  Jamais caricatural, toujours juste dans le dosage de l’absurde, et surtout jouissif à de nombreuses reprises, Le Daim ouvre la Quinzaine des Réalisateurs édition 2019 d’une bien belle manière. Les foules mobilisées sur la Croisette ne trompent pas, et les discussions qui suivent la projection sont souvent des plus enthousiastes. Un film qui fera très certainement beaucoup parler, fonctionnant immédiatement sur le spectateur qui n’a qu’une seule envie en sortant de la salle : y retourner – ou bien demander à sa veste ce qu’elle en a pensé.

Le Daim de Quentin Dupieux : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=in-nNOyuZj4

Synopsis : Georges, 44 ans, et son blouson, 100% daim, ont un projet.

Le film Le Daim de Quentin Dupieux, avec Jean Dujardin, ouvre la Quinzaine des réalisateurs pour le Festival de Cannes 2019.

Avec Jean Dujardin, Adèle Haenel, Albert Delpy…
Genre : Comédie
Date de sortie : 19 juin 2019 (1h 17min)
Distributeur : Diaphana Distribution
Nationalité : Français

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4

Cannes 2019 : Les Misérables de Ladj Ly

Ce n’est que le deuxième jour du Festival de Cannes 2019. Cependant, un souffle de fraîcheur surgit précocement. Les Misérables de Ladj Ly fait l’effet d’un immense coup de boutoir aussi rare que déroutant. Dès lors, la compétition officielle, assez rapidement, commence à dévoiler son vrai visage.

Durant cette journée cannoise, avec Les Misérables et Bacurau, il aura été beaucoup question de frontière, de territoire, de zone de non droit où la politique se fait absente et hypocrite, et où l’espace public se métamorphose en Far West dans lequel la violence finit par être le mot d’ordre de toute une population. Beaucoup identifieront Les Misérables à La Haine, notamment dans sa proportion à dépeindre la vérité du quotidien des banlieues et celle de nos jours (Les Gilets Jaunes). Pourtant, Les Misérables de Ladj Ly détient sa propre force, sa véritable personnalité : une oeuvre d’une modernité débordante et qui montre de manière brutale les nombreux aspects d’un environnement en perdition.

D’une simple ronde de routine, cette voiture de la BAC va devoir se confronter aux désordres d’une société aux différents contours dans laquelle le simple vol d’un petit lionceau de cirque va mener à l’insurrection la plus funeste. De ce cinéma vérité, parfois caméra à l’épaule, va  naître un cinéma de genre corrosif où le mirage documentaire va petit à petit se scléroser et s’affiner pour s’affirmer en un western urbain, un survival avec scènes de guérilla tétanisantes. Certains pourraient être décontenancés par le propos du film ou son manque de visibilité : mais il est clair comme de l’eau de roche : la situation est dramatique et rien ne peut l’endiguer. La France est un pays qui s’unit derrière son équipe de foot, qui sait se mélanger, se tenir la main, qui sait exprimer sa ferveur au delà de son amour du pays et admettre les particularités de chacun quand le drapeau l’exige. Mais son obscurantisme, sa soif de réussite et son absence de dialogue, sa violence, sa misère font que son destin finira dans le chaos et dans les cendres. Les Misérables n’est jamais manichéen dans son approche sociologique des banlieues : nous ne nous retrouvons donc pas en face d’un reportage vicié de M6 présenté par Bernard de la Villardière avec les gentils flics et les méchants citadins ou, inversement. C’est tout le contraire même dans l’oeuvre en question. Les Misérables est une plongée suffocante de presque 2h dans une voiture de la BAC d’un quartier épineux qui construit la banlieue comme un lieu cinématographique tentaculaire et le dessine comme un labyrinthe où chaque recoin est un danger plausible. Sauf que cette description n’est jamais à charge : Ladj Ly pose un véritable regard sur cette violence, et la décrit comme une conséquence des maux de notre société, voire de l’absence totale d’écoute envers cette population, et jamais comme une cause d’une aversion politique nébuleuse. La première puissance du film est donc dans l’éclosion de cette facette du discours : celle de ne jamais prendre partie.

Car il n’y a pas de coupables, il n’y a que de simples victimes d’un système. Tous sont des « misérables ». Par la suite, la deuxième particularité de son discours, qui détient de multiples aspects, se détache au niveau de la force centrifuge de son cinéma : un haletant exercice de style qui manœuvre ses effets avec ferveur. À échelle humaine ou dans le ciel par le biais d’un drone, Ladj Ly arrive parfaitement à faire saisir l’espace géographique de la banlieue et sa singularité architecturale pour mieux affirmer la violence et la tension, à la fois du langage et celles qui s’avèrent corporelles, comme un élément du décor, un point névralgique, un personnage à part entière.

On pourra lui reprocher certains tics visuels, certaines facilités dans l’écriture de certains de ses personnages dont la subtilité parait clairsemée par rapport au profond questionnement mis en oeuvre mais il est indéniable que Les Misérables demeure un très fort premier moment de ce Festival de Cannes 2019. Ce genre de film français qui sait nourrir la fibre cinématographique de notre beau patrimoine : celui qui sait parler lui même, s’évoquant par le prisme du réel, tout en s’échappant par la voie du cinéma de genre et sa vocation, cette fois-ci, spectaculaire.

Les Misérables de Ladj Ly : Bande-annonce

Synopsis : Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux « Bacqueux » d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes…

Le film Les Misérables de Ladj Ly, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga..
Genre : Drame
Date de sortie Prochainement (1h 40min)
Distributeur : Le Pacte
Nationalité Français

Pokémon : Détective Pikachu, personne n’y croyait et pourtant !

Projet marketing et opportuniste ressemblant plus à une mauvaise blague qu’autre chose, Pokémon : Détective Pikachu avait tout pour être le film le plus improbable de ces dernières années. Le blockbuster casse-gueule qui n’avait pas l’ombre d’une chance de fonctionner. Personne n’y croyait, personne ! Quelle fut donc la surprise de découvrir un divertissement familial fort sympathique qui parvenait, contre vents et marées, à crédibiliser l’univers vidéoludique créé par Satoshi Tajiri !

Synopsis : Tim Goodman, un jeune étudiant venant de rentrer à Ryme City, une ville où Pokémon, humains et dresseurs vivent en paix, part à la recherche de son père, un grand policier récemment disparu alors qu’il enquêtait lui-même sur des Pokémon, notamment Mewtwo. Tim s’associe rapidement avec un Pikachu, qui se remarque par son air hautain, prétentieux et son penchant pour la séduction et les cafés, et que Tim est le seul à pouvoir comprendre. Ensemble, les deux individus se lancent dans plusieurs enquêtes criminelles afin de retrouver le père du jeune homme et arrêter les projets d’une mystérieuse organisation…

Il faut vraiment avoir vécu dans une grotte pour être passé à côté de Pikachu, Miaouss, Dracaufeu, Rondoudou et consorts ! Car depuis 1996 – 1998 pour les États-Unis et la France, soit dès la diffusion de la série animée –, ces petites créatures à collectionner hantent la pop culture et le marché international. Et ce sans relâche, nous inondant de divers produits dérivés encore aujourd’hui. Ayant débuté avec les célèbres jeux vidéo sur GameBoy, l’univers s’est très vite étendu à un animé (et des long-métrages), des cartes, des jouets, des mangas, des vêtements, divers goodies… Il ne manquait plus qu’un véritable film live pour parachever l’implacable règne de ces chers Pokémon. Mais regardons la réalité en face : comment, en faisant preuve de bon sens, pouvions-nous adapter une telle œuvre ? Était-il réellement possible de mêler ces créatures cartoonesques et leur esprit terriblement enfantin avec des acteurs de chair et de sang ? Autant le dire de suite, l’idée même relevait du suicide ! Et pourtant, pour couvrir le succès de l’application téléphonique Pokémon Go disponible depuis 2016, les Américains et les Japonais se sont lancés dans cette folle aventure. Une annonce qui faisait bien plus écho à une mauvaise blague qu’à un projet sérieux. Et plus celui-ci se concrétisait, plus il perdait en crédibilité : jeu de la licence méconnu à l’international comme base scénaristique, Ryan ‘Deadpool’ Reynolds en tant que Pikachu, Rob Letterman (Gang de Requins, Chair de Poule) à la réalisation, un genre flirtant avec le polar noir, des Pokémon annoncés comme visuellement réalistes, un casting quelque peu prestigieux (Bill Nighy, Ken Watanabe…), un budget de 150 millions de dollars…  Personne ne voulait y croire tant l’ensemble paraissait surréaliste et irréalisable ! La surprise de découvrir un divertissement familial tenant admirablement la route n’en était donc que plus grande !

Car, il faut bien le dire, Détective Pikachu étonne sur bien des domaines, à commencer par son scénario. Alors oui, ne nous voilons pas la face : le script n’est en soi pas vraiment des plus fameux. En même temps, il est tiré de jeux vidéo et d’une série animée qui suintent la niaiserie par tous les pores, prônant avec un premier degré très prononcé « le pouvoir de l’amitié » et autres gnangnanteries de ce genre, en passant par des personnages hystériques, des bestioles qui s’expriment en prononçant leur nom à tout-va et un humour ne visant que les plus jeunes. Il est donc normal que le film adopte ce même esprit enfantin et ne se permette pas une enquête si extraordinaire pour ne pas perdre son public juvénile en n’étant jamais complexe. Par là, il faut comprendre que le film est cliché au possible, peu original (selon certains dits, il reprendrait concrètement la trame du jeu éponyme) allant jusqu’à piocher à droite à gauche (on nous ressert l’histoire de Mewtwo, déjà au centre du premier film animé) et surtout prévisible à l’excès. Détective Pikachu a beau être une enquête policière, les twists et autres révélations se voient à des kilomètres à la ronde et la majorité des personnages sont inlassablement mis sur le banc de touche. Alors dans ce cas-là, pourquoi pouvons-nous dire que le scénario étonne ? Tout simplement parce que malgré ces défauts, il fonctionne. Grâce à la relation entre le héros et Pikachu, très attachante et plaisante à suivre. À la maturité que se permet d’arborer l’intrigue, faisant découvrir aux plus jeunes des thématiques pour le moins sérieuses et traitées de manière honorable (le deuil, la relation père-fils, la drogue…). À l’humour, toujours pas folichon dans l’ensemble et même parfois porté en-dessous de la ceinture niveau double-sens, mais bien plus familial et abordable que dans la série animée. Bref, grâce à cela, bien que ridicule, nous nous laissons prendre au jeu sans aucun soucis et ce quelque soit notre âge, parce que le script n’a nullement négligé les deux points importants pour faire une bonne intrigue : une histoire et une dramaturgie.

L’autre point qui étonne également, c’est le rendu final de l’ensemble, à des années lumières de ce que nous attendions. En effet, de la part d’un film Pokémon, il y avait de fortes chances de tomber sur un produit ressemblant fortement à un épisode de Dora l’Exploratrice, enfantin et coloré, certes, mais surtout diablement plat. Au lieu de cela, nous nous retrouvons avec un long-métrage qui, visuellement, en jette. Pas du lourd, mais ce qu’il faut pour être très agréable. Que ce soit la photographie de John Mathieson (Gladiator, Hannibal, Logan…) ou bien la direction artistique de Nigel Phelps (Alien, la Résurrection, Pearl Harbor, Troie, Life – Origine inconnue…), le film a tout simplement de la gueule. Ce dernier offre des séquences graphiquement réussies, switchant entre le polar noir (la séquence d’interrogation de M. Mime), l’ersatz de Blade Runner (les plans nocturnes éclairés aux néons) et le contemplatif (les cadrages de Ryme City). Ajoutons à cela des effets spéciaux de bonne facture – même si certains se remarquent un peu trop facilement –, une mise en scène énergique quand il le faut (combats, scènes d’action…) et des moments véritablement spectaculaires, et nous obtenons un vrai divertissement. Un spectacle qui régale et amuse en même temps. Et, encore une fois, malgré ses défauts tels un casting peu convaincant hormis un Ryan Reynolds qui s’éclate vocalement (Bill Nighy semble s’ennuyer à mourir, Kathryn Newton en roue libre…), une bande-originale passe-partout (sauf le thème principal de la franchise) et un montage sans doute un brin effréné question rythme (des séquences s’enchaînent rapidement).

Et, le plus important, Détective Pikachu étonne pour la crédibilité qu’il offre à l’univers de Satoshi Tajiri. Car telle était la grande question que posait d’entrée de jeu le projet : comment retranscrire à l’image ces créatures sans que cela ne fasse factice au possible ? Et cela, l’équipe du film y est parvenue en réajustant quelque peu leur look respectif sans que cela ne trahisse leur apparence cartoonesque. Ce qui consiste principalement en un ajout de poil, de texture de la peau (comme des écailles). Bien évidemment, certains risquent de décevoir (Rondoudou, Ectoplasma…) mais restent dans l’ensemble fort appréciables. Surtout ce cher Pikachu, la mascotte de la franchise, qui a évidemment subi un traitement de faveur en étant le plus réussi, le plus réaliste et – accessoirement – le plus mignon. Mais réussir les Pokémon n’était pas la seule chose à faire pour crédibiliser leur univers. Il fallait également bâtir ce dernier, faire en sorte qu’il soit naturel à nos yeux. En créant de toute pièce une ville issue de plusieurs cultures (Ryme City est un medley de différentes métropoles existantes), en montrant certains Pokémon au quotidien (des Carapuces pompiers, des Ramboums haut-parleurs, des élevages de Frisons…), en disséminant avec intelligence des références à l’univers (des posters, Rondoudou qui berce, la capture dans les hautes herbes, la chanson du générique, des allusions au premier film animé…) et mettant en avant des détails plus réalistes (des lieux communs comme un café, le métier du héros…). Consciente de ce qu’elle avait entre les mains et également fan du matériau de base, l’équipe du film s’est démenée, et le résultat n’en est que plus appréciable ! Et pour cause, dès les premières minutes du film, celui-ci nous happe dans son monde pour ne plus nous lâcher par la suite. Il est même difficile de le quitter quand pointe le générique de fin, c’est pour dire !

Une fois de plus, il faut relativiser. Détective Pikachu n’a rien d’exceptionnel en soi. Il s’agit ni plus ni moins d’une comédie policière qui veut se la jouer Qui veut la peau de Roger Rabbit ? sans en avoir la qualité artistique ni d’écriture. Le long-métrage ne sort pas du tout des sentiers battus et ne prend jamais la peine d’innover le genre, affichant une banalité des plus discutables. Et pourtant, le charme opère ! Via son adorable Pikachu, l’énorme nostalgie qui se dégage du titre et surtout le fait que l’équipe a su faire un divertissement familial qui fonctionne. Un blockbuster qui sache s’adresser à tout le monde sans pour autant renier ses racines. Une adaptation de jeu vidéo qui peut se vanter d’être la meilleure de sa catégorie à ce jour (désolé les fans de Warcraft). Et franchement, ce n’était pas gagné d’avance !

Pokémon : Détective Pikachu – Bande-annonce

Pokémon : Détective Pikachu – Fiche technique

Titre original : Pokémon : Detective Pikachu
Réalisation : Rob Letterman
Scénario : Dan Hernandez, Benji Samit, Rob Letterman, Derek Connolly et Nicole Perlman, d’après le jeu vidéo Détective Pikachu et l’univers créé par Satoshi Tajiri
Interprétation : Ryan Reynolds (Pikachu), Justice Smith (Tim Goodman), Kathryn Newton (Lucy Stevens), Bill Nighy (Howard Clifford), Ken Watanabe (l’inspecteur Hide Yoshida), Chris Geere (Roger Clifford), Suki Waterhouse (Mme. Norman), Karan Soni (Jack)…
Photographie : John Mathieson
Décors : Nigel Phelps
Costumes : Suzie Harman
Montage : Mark Sanger et James Thomas
Musique : Henry Jackman
Producteurs : Hidenaga Katakami, Don McGowan et Mary Parent
Productions : Warner Bros., Legendary Pictures, Toho Company et The Pokémon Company
Distribution : Warner Bros.
Budget : 150 M$
Durée : 104 minutes
Genre : Fantastique
Date de sortie : 08 mai 2019

États-Unis, Japon – 2019

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3

Cannes 2019 : The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch

Le Festival de Cannes 2019 vient officiellement d’ouvrir ses portes. Et pour commencer, il nous offre sur un plateau le nouveau film de Jim Jarmusch, The Dead Don’t Die. Un film de zombies où le cinéaste s’amuse autant du cinéma de genre que de son propre cinéma sans révolutionner les carcans de son univers. Mineur mais tout bonnement agréable.

The Dead Don’t Die se déguste comme un bon verre de vin qui laisserait un arrière-goût en bouche. Jim Jarmusch, avec son style jazzy et sa ritournelle sur le consumérisme de notre société, s’éprend cette fois-ci du film de zombies pour donner de l’eau à son moulin et son discours sur une société américaine factice et absurde. Le film se trouve dès lors en terrain connu : les fans du réalisateur reconnaîtront au premier coup d’oeil la petite chansonnette habituelle de l’Américain. On se plonge avec bienveillance et sans déplaisir dans l’univers musical de Jarmusch, dans sa composition du cadre toujours aussi fluide, la légèreté de sa mise en scène, tout en retrouvant un duo composé de Bill Murray (Broken Flowers) et Adam Driver (Paterson) qui jouent leur partition avec simplicité et un comique de répétition assez délectable (« les bêtes sauvages »).

Ceci est un exemple comme bien d’autres car cette fois-ci, Jim Jarmusch décide de déclarer sa flamme à tout son petit monde, un monde qu’il affectionne particulièrement, dans un film particulièrement méta, auto-référencé et qui ne cesse de se lancer des private jokes à lui-même : à l’image de cette hilarante tirade sur la fameuse lecture du script. Autre exemple : RZA, Iggy Pop, Tom Waits sont aussi de la partie et ne sont qu’une partie de l’amour que le réalisateur porte à la musique et à son hommage pour Sturgill Simpson. Se servant d’un petit pitch de série B qui verrait la Terre changer d’axe occasionnant de ce fait une arrivée en masse de zombies,  Jim Jarmusch se lance dans la comédie zombiesque. Un style qui lui sied plutôt bien d’ailleurs : avec ses clins d’œil un peu forcés à Romero, The Dead Don’t Die est un exercice de style assez malin, jouissif grâce à des dialogues souvent bien ciselés mais qui parfois patine à cause de cette tendance qu’a le cinéaste à rester cloisonné dans ce qu’il sait faire et à ne jamais embrasser la tension adéquate à ce cinéma de genre. Malheureusement, ou heureusement diront certains, Jim Jarmusch préfère rester dans ses chaussons assis confortablement dans son canapé. Malgré une drôlerie qui provient autant de l’écriture que du savoir faire du cinéma de genre (« tuer les têtes » et la séquence avec Selena Gomez), The Dead Don’t Die n’arrive jamais à s’asseoir à la table d’œuvres magnétiques que sont Ghost Dog (l’iconique personnage de Tilda Swinton en est une lecture ironique) ou même Mystery Train. Non pas que l’oeuvre rebute ni déçoive, au contraire mais elle parait bien trop sage et un brin poussiéreuse dans sa volonté d’aborder la modernité de nos vies, sa médiocrité intellectuelle et son regard acide sur l’inculture et la bêtise de notre société actuelle.

Alors que nous l’avions quitté en plein questionnement sur la création artistique et sa provenance (Only Lovers Leflt Alive et Paterson), Jim Jarmusch descend de son piédestal pour nous divertir avec une comédie utilisant son versant horrifique et parodique pour en faire ressortir la vision moribonde et monocorde que le cinéaste accorde à l’humain tout en nous montrant que les humains sont des zombies qui s’ignorent. Une belle petite entrée dans un festival qu’on attendra plus féroce. 

The Dead Don’t Die : Bande-annonce

Synopsis : Dans la sereine petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. Mais personne ne pouvait prévoir l’événement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur Centerville :  The Dead Don’t Die – les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir. La bataille pour la survie commence pour les habitants de la ville.

Le film, The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch, est présenté en ouverture du Festival de Cannes 2019

Avec Bill Murray, Adam Driver, Chloë Sevigny, Selena Gomez, Danny Glover, Tilda Swinton …
Genres : Comédie, Epouvante-horreur
Durée : 1h 43min
Distributeur : Universal Pictures International France
Date de sortie : 14 mai 2019
Nationalité : Américaine