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Invincible : structure mélodique au lazer

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Le dernier album de Michael Jackson est une réussite sur plusieurs plans, malgré des convenances évidentes. Évocation infantile, lyrisme, adrénaline, chocs puissants, électriques, etc. Voici une critique de l’œuvre, morceaux par morceaux.

Unbreakable

Attention, déflagration. Un effet de style dance/R&B/pop. Un titre plein d’adrénaline avec sa boucle entêtante, obsédante et hypnotique. Une véritable bombe qui aurait mérité un clip (si MJ n’était pas aussi ravagé physiquement). Le refrain est assez mélodique, et surtout redoutablement efficace. Le bridge est plein de suspense et la partie rap explose avec ses effets de détérioration sur le riff de piano acoustique.

Heartbreaker

Production hasardeuse avec un son étrange qui fait penser à une grenouille (sic). L’exercice fait un peu pschitt. Vocalement, MJ se donne avec beaucoup d’énergie. Ça fait plaisir, mais l’ensemble est un peu trop kitsch.

Invincible

Malgré des sons new jack swing froids et métalliques, le titre groove pas mal. Une bonne surprise. Le morceau pulse, vibrant d’une vitalité contagieuse. Des éclats dans un exercice de style stimulant.

Break of Dawn

Un peu de chaleur avec des chœurs R&B un poil trop formatés. Un titre qui reste malgré tout agréable et coulant. Trop conventionnel, mais la voix est douce et évanescente.

Heaven Can Wait

L’intro est belle, puis le refrain arrive trop vite et sans saveur particulière. Un morceau R&B comme on en faisait plein dans les 90’s. Les couplets ont le mérite de faire leur petit effet. Le titre est assez désinvolte et chaleureux, mais en dents de scie (refrains pas assez envoûtants comparés aux bons couplets).

You Rock My World

L’interprétation est moyenne. MJ chante avec trop de retenue. L’instrumentation est très réussie dans le final, par contre, particulièrement chiadée. Mais globalement, le titre est assez faiblard. Ni dansant ni excitant.

Buterflies

Quelle merveille ! Les percussions ne manquent pas de style, même si c’est du déjà entendu. Vocalement, c’est du sucre pour les oreilles. La voix de l’artiste déploie une palette d’émotions rares : murmure retenu, souffle effleurant, falsetto au-delà des nuages. Ce qui frappe, c’est la modernité tranquille du morceau. Un plaisir raffiné pour fin gourmet.

Speechless

Michael aime cette chanson, et ça se ressent avec une performance vocale aux petits oignons. Selon le roi de la pop lui-même, il a composé ce morceau en un seul jet, « en une seule fois ». L’intro et l’outro emballent le titre dans un superbe papier-cadeau. Speechless, placé au cœur de l’album, brille comme un contrepoint secret : une pause suspendue entre deux éclats électroniques. Un bijou, même si tout se termine de manière un peu expéditive. Un titre idéal pour une comédie romantique.

2000 Watts

Influences drum’n’bass originales. Délire industriel électro-funk. Un titre non pas dansant, mais une expérience excitante. On adhère totalement. La voix pitchée vers le bas agit comme un véritable instrument moderne qui colle à l’ensemble. Électrique. Magistral.

You Are My Life

Mièvre et peu inspiré. Les vocalises sonnent juste, mais l’ensemble est trop conventionnel.

Privacy

Michael veut régler ses comptes, mais en oublie la musicalité. Inaudible. Encore plus raté que Tabloid Junkie.

Don’t Walk Away

Très belle ballade. Joli mélange guitare/voix. Une mélodie vocale qu’on pourrait siffloter en marchant les mains dans les poches. L’ensemble est suave et romantique. La production, tout en sobriété, évoque une parenthèse de vérité. Les percussions sont chaudes. Le piano discret. Une merveille.

Cry

Un très bel hymne. Le beatbox est efficace et la mélodie émouvante. Un brin caricatural quand on connaît les autres titres du genre dans sa carrière, mais ça fonctionne très bien. On est facilement emporté.

The Lost Children

Quel joli morceau ! Un Michael comme on l’admire, désarmant de sincérité. Un titre qui fait rêver. Les chœurs d’enfants donnent des frissons. Michael est dans son élément. Il chante ce qu’il aime. On aurait envie de vivre avec lui à Neverland.

Whatever Happens

Chef-d’œuvre ! Les sifflements et la guitare, dans un style bluesy, annoncent la couleur, avec un suspens haletant. Puis le choc, le retentissement vocal. Rythmique feutré. Percutions chaude. Michael lutte et souffre pour sortir les notes, mais ça accentue le côté  « dépassé par les événements ». Il rage. Sa voix est tour à tour caressante et implorante. On sent, derrière chaque inflexion, l’urgence de sauver quelque chose. Le tout est un mélange de douceur et d’adrénaline.

Threatened

Plutôt clubbin’. Mid tempo bien arrangé et assez efficace. En revanche, le refrain ne résiste pas aux répétitions.

Au final, un très bon album soul/R&B/pop dans l’absolu, mais qui manque d’implication (si la plupart des titres sont coécrits par le roi de la pop, seule The Lost Children et Speechless sont purement de son fait). À réécouter toutefois avec plaisir. À découvrir. Invincible mêle prouesse technologique et émotion pure. L’artiste y questionne son époque tout en rappelant, de plusieurs souffles, que la pop reste un art du cœur. Un Michael Jackson, même décevant comparé à ses anciens disques cultes, reste toujours mieux que ce qu’on peut entendre dans la production FM actuelle. Un des derniers géants, avec Stevie Wonder.

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« L’Ogre » : Jean Dufaux revisite la guerre de Cent Ans

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Entre thriller médiéval et fresque historique, le nouveau diptyque de Jean Dufaux et Juan Luis Landa nous entraîne dans les ruines du royaume de France, là où la faim d’un monstre croise la ferveur d’une pucelle. Une œuvre crépusculaire où la noirceur d’un ogre s’oppose à la lumière de Jeanne d’Arc.

La guerre de Cent Ans n’en finit pas de déchirer le pays de France. Nous sommes en 1427 : famine, brigandages et écorcheurs achèvent de ravager des terres déjà brisées par les armées anglaises. Le dauphin Charles, futur Charles VII, se réfugie à Chinon, impuissant face aux ambitions du roi d’Angleterre Henri VI. C’est dans ce décor de chaos et de désespoir qu’apparaît une créature effroyable, un tueur d’enfants que l’on surnomme « l’Ogre ». Un nom simple, archaïque, presque folklorique – mais derrière lui, une réalité d’autant plus glaçante qu’elle s’abat sur les plus innocents.

Jean Dufaux, scénariste chevronné, choisit d’attaquer de front cette époque trouble par la face la plus brutale : la guerre comme voracité, la guerre comme monstre. À travers ce personnage fictif, assassin borgne et affamé, il tisse une allégorie évidente : l’Ogre, c’est la guerre elle-même, celle qui avale villages et familles, qui broie les faibles et ravale toute humanité dans une boue sanglante. Mais il ne se contente cependant pas de ce symbole. Il lui oppose une figure, celle de Jeanne la Pucelle, qui s’apprête à entrer dans l’Histoire et à redonner souffle à un royaume moribond. La rencontre annoncée entre l’ombre et la lumière, entre l’homme défiguré par la faim et la jeune femme transfigurée par la foi, donne à ce récit une tension d’emblée captivante.

Le lecteur découvre, en même temps que le capitaine Guillaume de Blamont et ses hommes, les traces laissées par ce prédateur. Les villages sont à feu et à sang, les cadavres mutilés, les fillettes arrachées à leurs familles. Dans ce monde où la cruauté est monnaie courante, l’Ogre se distingue par une sauvagerie encore plus abyssale. Dufaux emprunte ici à Victor Hugo une veine toute romantique : celle de la monstruosité qui dissimule une âme, du grotesque qui côtoie la grâce. Comme Quasimodo dans Notre-Dame de Paris ou Gwynplaine dans L’Homme qui rit, l’Ogre n’est pas seulement une bête. Derrière ses crimes, il porte une faille intime, un passé brutalisé où il devait disputer aux chiens sa nourriture, et peut-être la possibilité d’une rédemption lorsqu’il croise la route de Jeanne.

Pour incarner cet univers sombre et en proie à la violence armée, il fallait un trait capable de restituer à la fois l’horreur et la majesté. Juan Luis Landa déploie ici une maîtrise saisissante, avec un dessin réaliste, fluide et précis, qui donne vie aux batailles, aux villages incendiés, aux élans humains horrifiques. Le regard borgne de l’Ogre, les visages épuisés des soldats, la noblesse fragile de Jeanne : tout est là.

La couverture, panoramique elle-même, se présente comme une fresque : cavaliers, bannières, lances croisées, un tumulte visuel qui annonce d’emblée le souffle épique de l’album. En fin de volume, un dossier documenté replace les personnages historiques dans leur contexte : un précieux complément qui enrichit la lecture sans en briser la tension romanesque.

Ce premier tome installe le décor : l’ombre d’Azincourt, la fragilité du dauphin Charles, les divisions françaises, l’apparition de Jeanne, et la traque de ce tueur d’enfants qui met à nu les failles d’un royaume. Tout y est : suspense, complots, chevauchées, massacres et espoirs. L’Ogre se déploie comme un conte noir, une parabole sur la monstruosité humaine et la possibilité d’une rédemption. 

L’Ogre, Jean Dufaux et Juan Luis Landa
Éditions Glénat, 24 septembre 2025, 112 pages

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« Picsou et les Bit-coincoins » : quand Picsou découvre le monde moderne (à ses dépens)

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Les temps changent, même à Donaldville. À l’ère des influenceurs juniors, des fortunes volatiles et des prisons connectées, Picsou n’a plus vraiment la main sur la manivelle de son coffre-fort. Dans Picsou et les Bit-coincoins, Jul et Keramidas signent un album irrésistible de malice et de satire, où le canard le plus riche du monde tente de surnager dans l’économie numérique… à coups de scrolls, de scams et de selfies flous.

Il est là, toujours en redingote rouge, haut-de-forme vissé et lorgnon prêt à jaillir d’un froncement de sourcil. Mais voilà : Picsou n’a plus la cote. Les cryptomonnaies ont remplacé les pièces sonnantes, les « followers » valent plus que les fortunes, et les neveux sont devenus des influenceurs spécialisés dans le décryptage de vidéos.

Face à lui, un nouveau prédateur : Carsten Duck, start-uppeur bodybuildé, hacker de génie et palmé jusqu’à l’arrogance, qui ne rêve que de siphonner la fortune virtuelle de son illustre aîné. Pour cela, il recrute les Frères Rapetou, fraîchement réinsérés grâce à un programme sponsorisé par… lui-même. Évidemment.

Le coup de génie du récit, c’est de croiser la trame traditionnelle des aventures de Picsou (le coffre, les cambriolages, les inventions de Géo Trouvetou…) avec des enjeux résolument contemporains : volatilité des actifs numériques, image publique, storytelling de soi et glissement du capital tangible vers le capital symbolique. Dans ce monde-là, le millionnaire doit tout réapprendre, souvent à grande peine et avec légèreté.

Mais Jul ne s’arrête pas à la satire. Il ajoute une couche d’émotion douce-amère à travers le retour de la vulnérabilité de Picsou. Ruiné, moqué, largué par la tech, le vieux canard tente une reconquête… cinématographique. Il tournee un biopic : « Rich Duck », film intimiste et « caméra à l’épaule », pour attendrir les foules. Il récolte quelques sous sur « Cuicui-Bankbank », le site de crowdfunding local, et met le projet en production. Mais tout ne se passe pas comme prévu.

Tout est là : l’ironie mordante sur les nouvelles formes de légitimation sociale, les clins d’œil à notre époque saturée d’images, et ce petit miracle de narration qui fait que même les gags les plus absurdes parviennent à servir une histoire cohérente, attachante et profondément drôle.

Graphiquement, Keramidas s’en donne à cœur joie : une ligne fluide, des expressions hilarantes, des décors aux mille détails (mention spéciale au volcan privatisé), et un sens du rythme parfait pour soutenir les dialogues à double fond. Un style à la fois old-school et furieusement vivant, qui restitue à merveille l’univers Disney tout en le tordant avec malice.

En refermant l’album, on sourit. Parce que Picsou reste Picsou, et que même ruiné, il brille d’un éclat indémodable : celui des héros dépassés, mais jamais défaits. Parce qu’on aime le voir râler, échouer, puis renaître sous les projecteurs d’un festival où il s’endort au moment de recevoir la Palme. Parce qu’au fond, on avait presque oublié à quel point on l’aimait.

Picsou et les Bit-coincoins, Jul et Keramidas
Glénat, octobre 2025, 56 pages

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« Un flic sous l’Occupation » : l’ombre du crime

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Un polar tendu dans le Paris occupé, où la frontière entre justice et compromission s’efface dans la grisaille de l’Histoire. Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot reviennent aux années noires pour interroger, à travers le destin d’un inspecteur, les dilemmes moraux d’une police prise dans l’étau de la collaboration.

Bienvenue dans le Paris des années 1940, où l’ombre allemande s’étend sur les façades et les consciences. C’est dans cette atmosphère d’angoisse et de suspicion que Richelle et Beuriot installent leur nouvelle série. Un polar historique, mais surtout une interrogation éthique : comment faire son métier de policier dans une France devenue État policier ?

Au cœur du récit : l’inspecteur Marsac, épaulé de Brunet et Mercadier, enquête sur un double meurtre sordide : un couple âgé, cambriolé puis exécuté avec une froideur méthodique. Les circonstances rappellent à Marsac le mode opératoire d’un certain Lucien Grenier, tueur arrêté avant-guerre et que la justice aurait dû garder sous clef. Mais l’Occupation redistribue les cartes : Grenier, libéré par les Allemands, coule désormais des jours confortables à Neuilly en travaillant pour les officines de l’Occupant. Le scandale n’est pas isolé : truands et repris de justice grossissent les rangs de cette collaboration utilitariste, où la délinquance trouve une nouvelle légitimité, un nouveau costume.

Richelle, familier de ces reconstitutions où l’intime rencontre la grande Histoire, et Beuriot, dont le dessin réaliste avait déjà donné chair à Amours fragiles, scrutent ici les bas-fonds d’une société pervertie par l’Occupation. Leur récit plonge dans la dualité de cette époque : la tentation de démissionner (comme le commissaire Fleury, qui refuse de se compromettre), ou celle de continuer à « faire le travail », malgré les compromissions inévitables. Car dans le Paris de 1941, tout devient affaire de choix – choix d’un métier, d’une loyauté, parfois de survie.

Loin des exaltations de la Résistance, l’album s’attache aux nuances grises : petits trafics, arrangements, complaisances. Mercadier lui-même, jeune inspecteur, vacille entre devoir et convictions, tandis que Marsac se retrouve face à son pire paradoxe… L’inversion des rôles dit tout de la fragilité de cette période, où les repères se brouillent, où l’ordre et le désordre échangent leurs uniformes.

Le titre même, Un flic sous l’Occupation, résonne avec une filiation cinématographique assumée. On pense forcément à Melville (L’Armée des ombres, puis Un flic en 1972). Mais là où Melville exaltait la grandeur sacrificielle des résistants, Richelle et Beuriot s’intéressent aux coulisses, aux couloirs obscurs, aux visages anonymes contraints de naviguer dans la compromission.

Ce premier tome, annoncé comme l’ouverture d’un diptyque, installe une tension durable : polar rigoureux dans sa mécanique, fresque historique dans son arrière-plan, il ouvre surtout une réflexion intemporelle. Car au-delà de l’Occupation, la question demeure, brûlante et sans réponse : qu’aurions-nous fait, nous, face à ces dilemmes, dans cette zone grise où l’héroïsme n’est jamais certain et la compromission souvent plus simple ?

Un flic sous l’Occupation, Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot
Glénat, octobre 2025, 56 pages

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4

« Affiches de cinéma » : une autre histoire du septième art

Une affiche n’est jamais neutre : elle contient une promesse, elle doit séduire, elle fabrique des icônes. Le superbe ouvrage Affiches de cinéma (Citadelles & Mazenod) en donne la preuve éclatante en grand format et à travers 220 images qui couvrent plus d’un siècle d’histoire, des premiers films muets aux blockbusters du XXᵉ siècle. Loin de n’être que simples outils de promotion, ces affiches dialoguent avec leur époque : elles traduisent les mutations du cinéma, ses révolutions techniques et esthétiques, mais aussi les bouleversements politiques et sociaux qui traversent le siècle. Cela tombe bien : Dominique Besson fait entrer en résonance l’histoire du septième art, sur laquelle il revient longuement, et son imagerie promotionnelle.

À la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, le cinéma est encore une curiosité foraine. Les affiches empruntent leurs codes au théâtre et au cirque : lithographies flamboyantes, typographies monumentales, silhouettes figées. L’affiche ne raconte pas encore un film, elle vend une attraction. Mais déjà, les visages de Méliès ou de Chaplin deviennent reconnaissables, et l’imagerie contribue à installer le cinéma comme art populaire.

Avec l’avènement du parlant, l’affiche change de statut : il faut désormais traduire la voix, la musique, l’émotion. Dans les années 1930, Hollywood impose son star system, et l’affiche devient le sanctuaire des icônes : Garbo, Dietrich, Gable, Bogart. Mais en Europe, d’autres graphismes émergent : expressionnisme allemand, élégance française, premiers portraits stylisés. Chaque image fixe une silhouette et tend à transformer l’acteur en mythe vivant.

Les années 1940-1950 révèlent la double fonction de l’affiche : miroir du réel et fabrique de fantasmes. En France et en Italie, le néoréalisme choisit des images sobres, quasi documentaires : La Bataille du rail, Le Voleur de bicyclette, La Strada. L’affiche devient alors témoin d’une époque marquée par la guerre et ses cicatrices. Aux États-Unis, au contraire, l’imaginaire s’envole : les affiches de films noirs (Gilda, Le Grand Sommeil) saturent l’espace de mystères, de néons, de femmes fatales et de détectives solitaires. L’affiche dramatise et stylise ce que le film insinue.

La décennie 1960, marquée par la Nouvelle Vague, bouleverse aussi l’art de l’affiche. Les jeunes cinéastes français refusent le clinquant hollywoodien et choisissent des visuels plus épurés, inspirés du collage, de la photo volée, du quotidien. Les Quatre Cents Coups ou À bout de souffle traduisent par leurs affiches la spontanéité, la liberté, l’invention stylistique de cette nouvelle génération. En parallèle, l’Italie de Visconti ou Antonioni propose des images flamboyantes, où le design moderne épouse les tensions existentielles de l’époque. Quant aux États-Unis, ils osent la provocation : Lolita de Kubrick, avec ses lunettes en cœur, condense à elle seule une authentique révolution des mœurs.

Le Nouvel Hollywood apporte une imagerie en rupture : plus sombre, plus réaliste, plus politique. L’affiche de Taxi Driver renvoie l’image d’une Amérique désabusée, où le héros se mue en antihéros solitaire. De même, Orange mécanique de Kubrick choque par son design géométrique et sa violence stylisée. Mais dans le même temps, les affiches des blockbusters naissants (Les Dents de la mer, Star Wars) inventent une esthétique spectaculaire, saturée de couleurs et de typographies monumentales : elles annoncent l’ère de la consommation de masse.

À mesure que le cinéma se mondialise, l’affiche devient un terrain de tensions entre standardisation et singularité. Si le marketing tend à uniformiser les codes, les créateurs continuent d’imprimer leur marque, de Saul Bass à René Ferracci. Le livre Affiches de cinéma révèle ainsi la fonction profonde de ces images : elles ne se contentent pas de « vendre » un film, elles condensent une époque, elles forgent des légendes et construisent une mémoire visuelle parallèle à l’histoire du septième art.

L’affiche et le cinéma avancent ainsi ensemble dans une relation dialogique : l’affiche traduit les innovations du film, mais en retour, elle impose des images qui marquent davantage que certaines séquences elles-mêmes. Rita Hayworth en robe noire sur Gilda, Sue Lyon en lolita provocatrice, De Niro errant dans la nuit new-yorkaise : ce sont des visions d’affiches autant que de cinéma.

En parcourant cet ouvrage, on comprend que l’histoire du cinéma n’est pas seulement faite de salles obscures et de pellicules. Elle est aussi imprimée, collée sur des murs, offerte aux passants, jusqu’à devenir patrimoine commun. 

Affiches de cinéma, Dominique Besson
Citadelles & Mazenod, septembre 2025, 216 pages

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4.5

« Les Enfants cachés » : innocence volée

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Ils n’étaient encore que des enfants. On les a arrachés à leur mère, travestis en catholiques, cachés dans des greniers, dispersés à la campagne, confiés à des inconnus qui pouvaient être des Justes… ou des bourreaux. Les Enfants cachés, dirigé par Jean-Pierre Guéno et Serge Le Tendre, rassemble une polyphonie de récits où la mémoire d’enfants juifs sauvés de la Shoah se décline dans des styles graphiques disparates, mais toujours avec intensité.

Chaque chapitre prend la forme d’un portrait, où l’on passe du texte et de la photographie aux planches dessinées. On y rencontre Catherine et sa mère Clara, séparées à Paris dans la tourmente de 1942, l’une envoyée à la campagne, l’autre restée pour combattre. Leur photographie, préservée comme une relique, témoigne d’un arrachement douloureux. Il y a ensuite Irène, née à Riga, laissée seule après la rafle de ses parents, condamnée à errer dans les rues de Paris, dormant dans les cages d’escalier, se nourrit de quelques raisins. À travers ses mots, l’on sent moins l’héroïsme que la fatigue et la peur nue de l’enfant livré au silence. Il y a Robert, 11 ans, à Metz, séparé de ses frères et sœurs dans un hangar où les Allemands collectaient bijoux et cartes d’alimentation. Lui seul, déclaré français, sera mis à part : ce geste le sauve… mais l’isole à jamais. 

Ces histoires personnelles conditionnées par l’Occupation, Les Enfants cachés en regorge. Margot est devenue « Marguerite » à la faveur d’un baptême forcé, condamnée à apprendre à se taire, à ne « plus être juive », jusqu’à éprouver une haine muette contre sa propre famille. Son récit dit beaucoup de la confusion identitaire, la dépossession de soi, l’impossible réconciliation entre ce qu’on lui faisait croire et ce qu’elle savait au fond. Martine, confiée très tôt, retrouve après-guerre des parents devenus des étrangers. Son père, géant aux lunettes épaisses, tente de regagner l’enfant par des gestes tendres, mais c’est un pot de beurre jaune qui cristallise finalement la scène. Une nourriture rare, interdite, convoitée. Solange, elle, tombe entre les mains de la « mère Lulu » et de son mari. Elle est « choisie comme le serait un petit animal ». Exploitation, humiliations, et, dans l’étable, le viol répété par un homme puis par d’autres. L’horreur en action. 

Dans cet album, sauvetage et destruction se confondent, la protection promise se mue parfois en enfer. Dans ses dernières pages, on suit un groupe de survivants à Auschwitz. La bande dessinée juxtapose alors les pas des visiteurs et les images mentales des disparus : les cris, la chaleur des fours, la conviction que ses parents sont encore dedans… La mémoire n’est pas un musée dont on refermerait les portes à sa guise, mais une blessure toujours béante. La diversité des registres graphiques et narratifs est quant à elle totale : chaque récit est confié à un dessinateur différent, chacun adaptant son trait à une matière intime. Certaines pages sont réalistes, presque documentaires ; d’autres, brumeuses, lacunaires, à l’image de souvenirs fragmentés. Parfois la couleur explose, parfois tout se réduit à l’ombre sépia d’une photographie.

Ces enfants, devenus adultes, portent encore la marque de leur enfance volée. Leurs récits n’édulcorent rien : la peur, la honte, la haine intériorisée, mais aussi les gestes de tendresse, les rencontres qui sauvent, l’effort inlassable de survivre. Alors, pourquoi lire ce livre ? Parce que 60 000 enfants juifs ont survécu en France grâce à des Justes, mais aussi malgré l’indifférence et des trahisons. Parce que leurs voix, longtemps silencieuses, composent ici une fresque qui ne relève ni du monument froid ni de la commémoration figée, mais d’une mémoire incarnée. Les Enfants cachés est un livre de vie arrachée, de mémoire fissurée, de cicatrices transmises. Un recueil polyphonique qui fait entendre ce que l’on aurait voulu taire, mais que l’art, dans sa puissance sensible, transforme en témoignage inoubliable.

Les Enfants cachés, collectif
Éditions Soleil, septembre 2025, 104 pages 

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4.5

« The Big Burn » : le grand incendie des âmes

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Dans The Big Burn, les véritables flammes ne viennent pas des enfers : elles brûlent dans les replis du désir, de la trahison et de l’amour défait. Joe Henderson et Lee Garbett charpentent un récit dans lequel le Diable se nourrit de la détresse et des frustrations humaines.

Tout commence comme un polar : Owen et Carlie, duo de braqueurs à la Bonnie & Clyde, se découvrent par hasard lors d’un casse. Leur plan dérape quelque peu, et dans leur cavalcade, les deux futurs amants apprennent à s’apprécier. Les dialogues le disent avec ironie : « Et ton plan, c’était de te préparer minutieusement à toute éventualité sans pour autant pouvoir entrer dans le coffre ? » Leur relation se construit sur ce mélange explosif d’adrénaline et de maladresse, de calcul et de chaos.

Puis la justice les rattrape, et avec elle, l’irruption du surnaturel. Enfermé, Owen prie, supplie, offre tout pour sauver Carlie. Mais la réponse ne vient pas d’en haut. Elle surgit du bas, d’un homme aux longues tresses, en costume clair, dont la simple présence envahit la cellule d’une sorte de cendres charbonneuses. Le Diable n’a pas besoin de se présenter : il s’installe, accorde le pacte sans même le formuler, et rappelle que la monnaie d’échange n’a rien de matériel : « Votre liberté contre vos âmes. » Joe Henderson a l’intelligence de ne pas faire du Prince des Ténèbres un démon de caricature, mais une figure affable, presque élégante, qui se joue de ses victimes comme d’un public conquis.

C’est alors que le récit bascule. L’Enfer prend la forme d’un casino monumental, théâtre parfait des illusions et des espoirs inassouvis. « Rien n’est plus ennuyeux qu’une torture incessante », explique le Diable. La véritable punition, c’est la promesse perpétuellement différée, « toucher du doigt son rêve sans jamais pouvoir l’atteindre ». De ce décor surgit une évidence : l’Enfer n’est pas l’autre monde, il est notre monde amplifié, saturé de désirs, de jeux et de péchés. « On croirait qu’ils l’ont créé juste pour moi », se délecte l’hôte infernal en guidant Owen parmi les tables de jeu.

Le « braquage ultime » d’Owen et Carlie se prépare cependant. Il consiste à voler leurs âmes dans l’Enfer-casino du Diable. Car sans elles, ils ne ressentent plus rien, ils sont vivants mais vides. Toute la seconde partie du récit tourne autour de cette préparation : recruter une équipe de désespérés, élaborer un plan et surtout trouver le moyen de « mourir » pour descendre en Enfer… puis de revenir. Ce n’est pas un simple casse à la Ocean’s Eleven. Le braquage n’est pas seulement technique, mais aussi psychologique et existentiel. Le Diable a enfermé leurs âmes dans une chambre forte, mais il les tient surtout par leurs failles : leurs péchés, leurs culpabilités, leurs mensonges, leurs désirs… 

Le Diable, pourtant, n’est pas si éloigné d’eux qu’il le croit. Lorsque Carlie le provoque – « Vous êtes comme nous » –, il s’énerve, gronde et vacille. Derrière sa superbe, il cache la même faille : un vide impossible à combler, qu’il dissimule derrière le jeu et la manipulation. À cet instant, on comprend que The Big Burn n’est pas seulement l’histoire d’un pacte faustien transposé dans un polar : c’est une réflexion plus large sur la dépendance, sur cette incapacité à se libérer de ce qui nous détruit.

En fin de lecture, on garde ainsi l’impression d’avoir traversé une parabole moderne : celle d’un couple qui croyait jouer avec le feu, mais qui a découvert que l’incendie venait de l’intérieur. Le grand coup, le « braquage ultime », n’était peut-être pas de récupérer leurs âmes, mais de réaliser qu’elles leur avaient échappé bien avant le pacte. On en prend conscience au détour d’un récit haletant, rondement mené et terriblement efficace. 

The Big Burn, Joe Henderson et Lee Garbett
Delcourt, septembre 2025, 168 pages

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4

« Success Story » : généalogie des vies multiples

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Et si les archives, les papiers froissés et les portraits oubliés pouvaient raconter, mieux que les romans, l’extraordinaire complexité d’une vie ? Dans Success Story (Delcourt), Fabien Grolleau et Nico Cado suivent Jeanne et Angelo, deux “généalogistes successoraux”, lancés à la poursuite d’un héritage qui n’a rien d’ordinaire. De Venise à l’Ukraine, en passant par le Canada, ils exhument les mille vies de Suzy Godart, alias Anna, alias Suzanne, alias… autant de noms pour dire la survie, la fuite et la résilience.

On pourrait d’abord croire à une comédie légère : Jeanne, pétillante et pragmatique, doit canaliser Angelo, vieil excentrique à l’ego parfois aigu, entre verbiages et intuitions de génie. Le duo fonctionne selon une mécanique burlesque, presque théâtrale. Mais tout bascule vite vers le drame : derrière la question d’un appartement parisien resté fermé depuis 1942 se profile la grande Histoire, celle des persécutions, des camps, des exils.

Car Suzy Godart, la “gentille mamie” décédée, se révèle plutôt insaisissable : femme aux identités multiples, elle fut Anna Notkin, née en 1910 en Pologne ; Anna Wakowsky, mariée à un peintre promis à Paris ; Suzanne Harlong, survivante des heures noires ; Suzanne Godard, commerçante respectée d’une petite ville française. À chaque nom, un fragment de vie, une strate d’Histoire, un masque nécessaire pour traverser un siècle d’autant plus chahuté quand on a le malheur d’être juif.

Graphiquement, Nico Cado alterne avec souplesse entre un trait clair, vif, qui accompagne les bons mots et élans comiques du tandem enquêteur, et des planches plus sobres, presque sépia, quand le récit plonge dans les souvenirs de guerre. Cette variation donne à l’album un rythme singulier : un va-et-vient permanent entre la légèreté de la quête notariale et la gravité de ce qu’elle déterre.

Là où d’autres récits mémoriels se font pesants, Success Story avance avec une énergie presque ludique. C’est que Fabien Grolleau a choisi ici le mélange des genres : comédie de mœurs, roman d’aventures et chronique historique. Le résultat est surprenant, souvent drôle, et pourtant traversé par une émotion brute, notamment lorsqu’apparaît Vanya, enfant fragile devenue l’un des rares rescapés de Sobibor. Mais pas que, puisque l’on a affaire à deux familles relativement ignorantes sur leur histoire, à un « faux » pictural qui ne l’est pas tout à fait, à une femme résiliente qui se réinvente sans cesse dans le deuil, l’abandon et l’épreuve de la haine.

Le titre, Success Story, sonne comme une ironie douce-amère. Car si l’on célèbre la survie, l’émancipation, les combats, on ne perd jamais de vue le prix payé : la culpabilité des absents, les secrets tus, les identités effacées. Le lecteur ressort à la fois léger, emporté par l’humour d’Angelo, les trouvailles visuelles et les dialogues vifs, et lesté du poids d’une histoire qui n’est pas seulement celle d’une famille, mais aussi celle d’un siècle entier. Success Story nous rappelle qu’il n’existe pas de vie simple, pas d’existence sans zones d’ombre. Et que derrière chaque nom sur un registre, chaque appartement poussiéreux, peuvent se cacher des destins dignes d’un roman.

Success Story, Fabien Grolleau et Nico Cado 
Delcourt, septembre 2025, 120 pages

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3.5

« Malgré nous » : la tragédie des identités forcées

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Thierry Gloris et Marie Terray signent une fresque dense et sensible sur ces jeunes enrôlés malgré eux dans l’armée allemande. Une intégrale qui, malgré ses légères inégalités, marque durablement. Malgré nous est à découvrir aux éditions Soleil.

Louis Fischer n’a rien d’un soldat idéologique. Français de cœur, allemand par décret, il vit au quotidien l’absurdité d’une région annexée qui change de langue, de noms de rues et de références culturelles au gré des conflits. Sa famille illustre la fracture : un père mutilé de 14–18, acquis à l’Allemagne, un frère mort pour la France, et une mère qui tente de maintenir l’équilibre. Louis, lui, ne pense qu’à aimer Annette, la jeune fille qu’il rejoint en cachette. Mais dans une Alsace où la moindre incartade peut vous envoyer au front russe, ses illusions d’étudiant s’effondrent. De l’université à la Waffen-SS, il bascule, comme tant d’autres, dans un destin dont il ne voulait pas.

L’intégrale suit son parcours jusqu’à l’Ostfront, et au-delà. Là, le récit atteint une intensité particulière : la campagne de Russie, théâtre d’atrocités quotidiennes, se révèle à travers les yeux d’un jeune homme qui n’a rien contre les ennemis qu’on lui désigne. Les planches montrent les blessés entassés dans des infirmeries, les civils martyrisés, les camarades tombant un à un. Louis découvre malgré lui cette fraternité des armes qui transcende parfois l’idéologie, paradoxe d’une humanité qui survit jusque dans l’uniforme SS. Thierry Gloris donne ici à son personnage une voix intérieure juste, tour à tour révoltée, lucide ou désespérée.

Autour de Louis gravitent quelques figures symptomatiques de l’époque : Conrad Höffer, officier psychopathe nourri par une enfance brisée, utilise le nazisme comme une arme pour assouvir sa haine ; Olga, prostituée russe, incarne un bref refuge charnel au milieu du chaos ; Annette, restée en Alsace, rappelle sans cesse la vie qui aurait pu être. La résistance locale, peu équipée mais opiniâtre, traverse le récit comme un fil ténu d’espoir. Tous ces personnages dessinent un kaléidoscope de comportements face à la guerre : résignation, compromission, vengeance ou simple survie.

Malgré nous vaut aussi pour la maturité de son dessin. Réaliste, lumineux, parfois presque suranné, le trait épouse parfaitement la gravité du récit. Les couleurs directes, douces et nuancées, tranchent avec la dureté des événements, produisant un contraste parfois saisissant. L’intégrale permet par ailleurs de mesurer l’ambition globale de la série. La première partie, centrée sur l’Alsace annexée et la violence de l’occupation, frappe par sa densité morale. La deuxième, plongée sur le front russe, se hisse à un niveau remarquable d’intensité, peut-être le sommet de l’ensemble. La suite, en revanche, se délite quelque peu : intrigue d’amnésie, romance appuyée et résistances édulcorées donnent une impression de relâchement après la rigueur initiale. Mais pris dans son entier, Malgré nous demeure une fresque passionnante, dont le souffle emporte malgré les inégalités de rythme et de ton.

Plus encore qu’un récit de guerre, Malgré nous interroge la mémoire. Ces jeunes Alsaciens et Mosellans furent longtemps perçus comme des traîtres par une France oublieuse des contraintes terribles qui pesaient sur eux. En redonnant à Louis et aux siens leur complexité, Gloris et Terray rappellent qu’il n’y a rien de plus tragique que de perdre son identité au gré des frontières et des diktats. 

Finalement, l’intégrale de Malgré nous laisse une impression forte. L’inégalité des tomes n’empêche pas l’ensemble d’imposer une vision singulière, à la fois intime et historique, d’un drame aux douleurs longtemps insoupçonnées. Une lecture nécessaire, dont la sincérité et la puissance graphique en font un jalon précieux de la bande dessinée de mémoire.

Malgré nous, Thierry Gloris et Marie Terray
Soleil, septembre 2025, 200 pages

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4

On ne fait pas de feu sous un arbre en fleur : bon sens ivoirien

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Cet album est le troisième d’une série qui, après Un si joli jardin (2017) et Un homme tombe avec son ombre (2021) met en scène les enquêtes du commissaire Kouamé à Abidjan. Dessinée par Donatien Mary, elle est scénarisée par la Franco-Ivoirienne Marguerite Abouet qui, après une enfance à Abidjan, est venue en France à l’âge de 12 ans. On la connaît pour la série Aya de Yopougon dont l’action se situe dans un quartier d’Abidjan et qui s’inspire de ses souvenirs d’enfance. Ici l’album est scindé en deux parties, car Kouamé va être amené à poursuivre une enquête… en France.

Les deux premiers albums nous ont donné une idée de l’ambiance générale en Côte d’Ivoire. Il faut d’emblée signaler que la série ne vise jamais le réalisme, ni pour ses personnages, ni pour ses scénarios, ni par son dessin à proprement parler. Il ne faudrait donc pas prendre au pied de la lettre tout ce qu’on observe dans ces albums. Ce sont bien des histoires fictives avec des personnages fictifs. Ceci dit, l’incursion en France dans cet épisode permet de mieux cerner le niveau de réalité visé par les auteurs. La teneur générale de ce qu’on y observe étant crédible, cela vaut donc très probablement aussi pour tout ce qui se passe en Côte d’Ivoire. Voilà qui est bon à savoir pour un lecteur qui n’a jamais mis les pieds dans ce pays, ni même sur le continent africain.

Métis tatoué

L’épisode commence avec quatre planches qui nous présentent un étonnant personnage qui, visiblement, suit ses affaires (ordinateurs et téléphones portables à disposition) depuis sa cellule de la M.A.C.A (Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan) et en sort selon son bon vouloir, pour réaliser une (grosse) opération bancaire dans un établissement où on le connaît déjà. Pour cela, il est véhiculé par deux hommes qui acceptent ensuite de l’accompagner dans une boîte de nuit plutôt qu’à la M.A.C.A. Le souci, c’est que le lendemain, ces deux hommes sont retrouvés assassinés dans une luxueuse propriété. Il s’avère qu’il s’agit de deux agents pénitentiaires de la M.A.C.A. chargés d’escorter le dénommé « Métis tatoué ».

D’Abidjan à Angoulême

Voilà donc un truand d’envergure qui sort de la M.A.C.A. comme il veut, son opération bancaire étant évidemment liée aux affaires pour lesquelles il séjourne en prison ! De plus, à cette occasion, sa surveillance est visiblement relâchée, ce qui entraine le drame à l’origine d’une nouvelle enquête du commissaire Kouamé. L’album s’intéresse donc à l’activité de l’économie parallèle comme on dit pudiquement, ainsi qu’à la corruption. A lire cet album, tout ceci semble plutôt banal à Abidjan. Alors, les ivoiriens n’y voient rien ? Si, mais ils sont fatalistes. Heureusement, la sphère politique s’en inquiète et cherche à calmer le jeu. C’est ainsi que Kouamé est régulièrement sous pression du fait des messages qu’il reçoit directement de son Ministre de tutelle (c’était déjà le cas dans les albums précédents). Le dessin accentue l’absurdité de la situation en faisant à Kouamé des épaules tellement larges qu’elles pointent sous sa veste, un peu comme si on devait le considérer comme un super-héros. Cela est conforté par le dessin qui accentue de façon outrageuse les mouvements, en particulier des véhicules. A vrai dire, cette caractéristique des deux premiers albums n’apparaît plus cette fois, comme si la série s’assagissait et que les auteurs préféraient donner une image plus conforme à ce qui se passe réellement à Abidjan. D’ailleurs, cela s’accorde avec la deuxième partie située en France (Angoulême… son festival BD). Le constat est donc que ce passage en France incite les auteurs à tempérer leurs ardeurs. Mais, ce qu’on y perd notamment en folie graphique, est à mon avis compensé par une meilleurs clarté côté scénario. La résolution des deux premières enquêtes ne se faisait pas sans une certaine confusion. Il n’en est rien ici. Ceci dit, il apparaît évident arrivé en fin d’album que celui-ci ouvre vers une suite.

Les états d’âme de Kouamé

Si l’enquête à propos du personnage du « Métis tatoué » permet au Ministre de rassurer la population, Kouamé n’apprécie pas la façon dont on présente les choses officiellement. C’est d’ailleurs pourquoi il n’hésite pas à partir pour la France pour une autre enquête, beaucoup plus personnelle, puisque c’est sa nièce, Grâce Divine, qui a disparu après avoir répondu à une annonce suspecte pour une offre d’emploi… en France. Cela entraîne donc une rupture dans la narration. De plus, l’ambiance en Côte d’Ivoire fait le charme de la série. Alors, pourquoi prendre un tel risque ?

Balayons devant notre porte

L’album montre que si on peut ironiser sur ce qui se passe en Côte d’Ivoire, on le peut aussi bien sur ce qui se passe en France. D’ailleurs, les liens existent, puisque de nombreux Ivoiriens résident en France. Le lien existe aussi de façon plus indirecte, puisque l’assistant de Marius Kouamé (Noir) est un Blanc. L’humour que les lecteurs de Marguerite Abouet apprécient est donc toujours bien présent ici. Et l’album enchaine les péripéties, nombreuses étant celles qui montrent que tout ne tourne pas rond, en Côte d’Ivoire ainsi qu’en France. La première partie de l’album apparaît donc un peu comme une fausse piste. Il se pourrait cependant que le prochain épisode permette de faire le lien entre l’enquête à Abidjan et celle à Angoulême.

On ne fait pas de feu sous un arbre en fleur – Commisaire Kouamé Tome 3 – Marguerite Abouet (scénario) ; Donatien Mary (dessin) et Drac (couleurs)
Gallimard (Bande dessinée) : sorti le 29 janvier 2025


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3.5

Tempête sur Brest, à cause d’un trésor

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Dans ce troisième épisode de la série L’Epervier les enjeux se précisent. Toujours dans une situation difficile, Yann de Kermeur s’affirme comme excellent stratège, aussi audacieux que fin psychologue. Il doit composer avec M. de La Motte qui, tout en le poursuivant s’associe avec l’assassin de M. de Kermellec (voir l’épisode 1 : Le trépassé de Kermellec) dans le but de s’approprier un trésor. Ce butin serait à récupérer de l’autre côté de l’océan. On assiste alors à un étonnant retournement de situation, puisque Yann va passer de pourchassé à pourchassant.

L’épisode précédent (Tome 2 : Le rocher du crâne) ayant apporté son lot de péripéties, Yann a abandonné un refuge en cul-de-sac, non sans infliger quelques pertes à son ennemi juré qu’est M. de La Motte. Pour cela, il a convaincu les frères Pouliquen, deux Bretons pur jus, de l’aider. Les frères sont d’excellents artificiers, mais ne portent pas Yann dans leur cœur. Celui-ci doit donc s’en méfier. De son côté, M. de La Motte se méfie lui aussi énormément de son associé de circonstances, M. de Villeneuve. En effet, l’assassin de M. de Kermellec s’avère obnubilé par sa cupidité. A tel point qu’il envisage de supprimer Agnès de Kermellec, dès que celle-ci comprend ce qu’il a en tête. Celle-ci ayant eu la curiosité de rechercher le livre de bord de son grand-père, elle a compris qu’il comptait donner à Yann les informations nécessaires pour retrouver le trésor que convoite M. De Villeneuve. Ce dernier n’étant autre qu’un cousin d’Agnès de Kermellec, il s’arrange pour la côtoyer. Celle-ci sentant le danger, feint sur son état de santé juste avant l’enterrement de son grand-père, deux jours après sa mort tragique. Enfin, Yann profite de sa connaissance des lieux qui date de son enfance pour interpréter les ultimes confidences du comte de Kermellec juste avant son dernier souffle. Lui aussi comprend où aller chercher le trésor en question.

Manœuvres à terre

Cet épisode nous vaut donc de nouvelles péripéties, avec les manœuvres des personnages principaux qui se précisent. Comme le titre l’indique, tout cela se passe essentiellement à Brest. Mais Yann n’y revient qu’en toute fin d’épisode. Auparavant, avec ses hommes, il a investi le fort de Berthaume, profitant du désœuvrement de ses quelques défenseurs sans méfiance. Une carte de la rade de Brest et de ses environs présente en début d’album aide bien à comprendre la manœuvre et les choix de Yann. Le Fort de Berthaume, situé encore plus à l’ouest de la rade et plus ou moins face au fort Vauban de Camaret, occupe une position encore bien plus imprenable. Là, c’est par le dessin que Patrice Pellerin le fait sentir. Moins spectaculaire que le début du précédent épisode de la série, il nous fait néanmoins très bien sentir la position privilégiée du fort de Berthaume, en particulier parce qu’on y accède par une sorte de pont de singe où passe une barque suspendue dans les airs, seul moyen d’accéder à un point intermédiaire (gros rocher) qui mène à une fragile passerelle, unique moyen à son tour d’accéder à l’île où se trouve le fort de Berthaume, gros bloc bétonné construit sur un îlot battu par la mer et les vents, avec des falaises qui en font le tour.

Impressions

Cet épisode alterne donc les manœuvres des personnages principaux, avec quelques moments de bravoure qui nous font profiter du site de la rade de Brest et des environs. La côte bretonne est bien mise en valeur, ainsi que la ville de Brest. Les décors et costumes sont toujours très soignés. De plus, le dessinateur-scénariste Patrice Pellerin s’avère une nouvelle fois très à l’aise pour mettre en scène son histoire, grâce à une organisation irréprochable de chaque planche, où la belle diversité des tailles et formes de vignettes reste systématiquement au service de la progression de l’action. Et même si l’ensemble s’avère un poil trop bavard à mon avis, cet épisode se parcourt avec plaisir. De plus, l’auteur s’y entend pour donner envie de découvrir la suite, puisqu’à l’évidence le tome 4 privilégiera les aventures maritimes. A noter que dans le présent album, l’accent est mis à un moment sur la méchante cicatrice que Yann arbore de part et d’autre d’un œil. Elle rappelle que l’Épervier a un passé et que ce passé est agité. Mais sur son passé, il faudra attendre l’épisode suivant pour en savoir davantage.

Tempête sur Brest – L’Épervier Tome 3, Patrice Pellerin
Dupuis (Collection « Repérages ») : sorti le 4 juin 1997

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3.5

Hors-service : radiographie d’un service public en déshérence

Dans Hors-service, le réalisateur Jean Boiron-Lajous réunit six anciens fonctionnaires – juge, policier, médecin, enseignants et facteur – dans un hôpital désaffecté. À travers leurs récits intimes, le documentaire explore la souffrance au travail, la perte de sens et les conflits éthiques liés au démantèlement du service public. Entre témoignage brut et mise en scène poétique, il donne voix à celles et ceux qui ont quitté par épuisement un système qu’ils avaient choisi par vocation.

Le dispositif mis en place est à la fois sobre et symbolique. L’occupation de l’hôpital Saint-Cyr, à l’abandon depuis une décennie dans le Lot-et-Garonne, agit comme un geste politique fort. Ce lieu, vidé de sa fonction, devient un personnage à part entière, métaphore d’un service public en déliquescence. Peu à peu, les six anciens agents de la fonction publique investissent cet espace en le transformant en un lieu de parole, presque cathartique, où se déposent les traces de leurs combats, de leurs désillusions et de leurs douleurs.

La mémoire des vocations brisées

Chacun témoigne de la manière dont son engagement professionnel s’est peu à peu heurté aux logiques managériales néolibérales, qui transforment les services publics en entités concurrentielles. À cela s’ajoute un manque criant de moyens humains et financiers, qui isole toujours plus les agents, les coupe des collectifs de travail et des usagers – qu’ils soient patients, élèves ou citoyens. Ce climat de désagrégation sociale nourrit des tensions internes croissantes, et installe un sentiment d’absurde ou d’asphyxie, qui explique la multiplication des vagues d’épuisement, de dépression, de burn-out et de démissions.

Le documentaire se présente alors comme un plaidoyer pour ces voix trop peu entendues. Il met en lumière les mutations profondes du travail dans le service public : surcharge pour les enseignants, réorganisation des tâches pour les facteurs, mise en concurrence au sein même des forces de l’ordre… Ces témoignages, empreints de subjectivité mais porteurs d’un vécu collectif, jettent une lumière crue sur une crise systémique.

Certes, Hors-service n’apprend peut-être rien de fondamentalement nouveau sur l’état du service public – les constats sont connus –, mais il donne du poids et du sens à ces récits singuliers, liés par une même souffrance structurelle. Jean Boiron-Lajous prend aussi le temps d’installer une forme de théâtralité discrète dans son dispositif : jeux d’ombres, travail sur la lumière, silences habités… tout participe à cristalliser la mémoire du lieu et des corps qui le hantent, comme un théâtre de la désillusion.

La révolte silencieuse

Cependant, malgré la puissance de ces paroles libératrices, certaines limites émergent. L’absence de données chiffrées ou de contextualisation territoriale rend parfois difficile de saisir l’ampleur globale du phénomène. Le film fait le choix de ne pas opposer ces voix à d’autres discours (institutionnels, politiques, sociologiques), ce qui limite la mise en perspective, et peut parfois donner une impression d’entre-soi. De même, quelques artifices visuels – notamment dans l’usage de la couleur ou des éclairages dans des séquences plus lyriques et oniriques – n’apportent pas toujours un supplément d’émotion ou de profondeur, et peuvent paraître décoratifs.

Le montage, en revanche, épouse parfaitement la logique du groupe de parole. Il favorise une immersion empathique, sans sur-dramatisation, laissant l’humanité des intervenants occuper tout l’espace. Mais Hors-service manque parfois de tension dramatique là où un peu plus de contraste aurait pu renforcer l’impact émotionnel du récit. En ce sens, on pense au film Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry, où la parole devient à la fois outil de reconstruction, de confiance et de deuil, dans un dispositif de justice restaurative qui partage cette même intensité retenue.

Reste que ce geste, sobre et politique, est important. Il contribue à ne pas effacer la mémoire de celles et ceux qui luttent, de l’intérieur comme de l’extérieur, pour un monde plus juste et plus humain. Ceux-là même qui sont en première ligne d’une machine qui écrase souvent ce qu’elle était censée protéger l’intérêt général.

Hors-service n’est pas seulement un constat amer, c’est une plongée sensible dans les failles d’un système qui s’érode sous nos yeux. Dans les murs lézardés d’un hôpital déserté, ces voix autrefois dévouées à l’intérêt général font résonner une vérité universelle : derrière les réformes comptables et la logique managériale, ce sont des vies humaines, des vocations brisées, des idéaux bafoués. Le film rappelle que le service public n’est pas une machine froide mais un pacte social, fragile et vital, entre une société et celles et ceux qui la servent. En recueillant la parole de ces démissionnaires, le documentaire esquisse une utopie lucide : celle d’un avenir où l’on réapprendrait à mettre l’humain, la solidarité et la dignité au cœur de nos institutions.

Hors-service – bande-annonce

Hors-service – fiche technique

Réalisation : Jean Boiron-Lajous
Intervenants : Margot (la médecin), Mikael (le facteur), Floriane (la juge), Blandine et Rachel (les profs), Nabil (le policier), Jean-Marc (le policier encore en poste)
Chef opérateur image : Arnaud Alain
Chef opérateur du son : Maxime Berland
Chef monteuse image : Laureline Delom
Compositeur-interprète : Këpa
Chef monteur son : Antonin Dalmaso
Mixeur : Antonin Dalmaso
Étalonneuse : Lucie Bruneteau
Producteurs : Frédéric Féraud
Sociétés de production : Les Films de l’oeil sauvage
Coproduction : Kanaldude
Pays de production : France
Société de distribution : Alchimistes Films
Durée : 1h27
Genre : Documentaire
Date de sortie : 8 octobre 2025

Hors-service : radiographie d’un service public en déshérence
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