« Les Enfants cachés » : innocence volée

Ils n’étaient encore que des enfants. On les a arrachés à leur mère, travestis en catholiques, cachés dans des greniers, dispersés à la campagne, confiés à des inconnus qui pouvaient être des Justes… ou des bourreaux. Les Enfants cachés, dirigé par Jean-Pierre Guéno et Serge Le Tendre, rassemble une polyphonie de récits où la mémoire d’enfants juifs sauvés de la Shoah se décline dans des styles graphiques disparates, mais toujours avec intensité.

Chaque chapitre prend la forme d’un portrait, où l’on passe du texte et de la photographie aux planches dessinées. On y rencontre Catherine et sa mère Clara, séparées à Paris dans la tourmente de 1942, l’une envoyée à la campagne, l’autre restée pour combattre. Leur photographie, préservée comme une relique, témoigne d’un arrachement douloureux. Il y a ensuite Irène, née à Riga, laissée seule après la rafle de ses parents, condamnée à errer dans les rues de Paris, dormant dans les cages d’escalier, se nourrit de quelques raisins. À travers ses mots, l’on sent moins l’héroïsme que la fatigue et la peur nue de l’enfant livré au silence. Il y a Robert, 11 ans, à Metz, séparé de ses frères et sœurs dans un hangar où les Allemands collectaient bijoux et cartes d’alimentation. Lui seul, déclaré français, sera mis à part : ce geste le sauve… mais l’isole à jamais. 

Ces histoires personnelles conditionnées par l’Occupation, Les Enfants cachés en regorge. Margot est devenue « Marguerite » à la faveur d’un baptême forcé, condamnée à apprendre à se taire, à ne « plus être juive », jusqu’à éprouver une haine muette contre sa propre famille. Son récit dit beaucoup de la confusion identitaire, la dépossession de soi, l’impossible réconciliation entre ce qu’on lui faisait croire et ce qu’elle savait au fond. Martine, confiée très tôt, retrouve après-guerre des parents devenus des étrangers. Son père, géant aux lunettes épaisses, tente de regagner l’enfant par des gestes tendres, mais c’est un pot de beurre jaune qui cristallise finalement la scène. Une nourriture rare, interdite, convoitée. Solange, elle, tombe entre les mains de la « mère Lulu » et de son mari. Elle est « choisie comme le serait un petit animal ». Exploitation, humiliations, et, dans l’étable, le viol répété par un homme puis par d’autres. L’horreur en action. 

Dans cet album, sauvetage et destruction se confondent, la protection promise se mue parfois en enfer. Dans ses dernières pages, on suit un groupe de survivants à Auschwitz. La bande dessinée juxtapose alors les pas des visiteurs et les images mentales des disparus : les cris, la chaleur des fours, la conviction que ses parents sont encore dedans… La mémoire n’est pas un musée dont on refermerait les portes à sa guise, mais une blessure toujours béante. La diversité des registres graphiques et narratifs est quant à elle totale : chaque récit est confié à un dessinateur différent, chacun adaptant son trait à une matière intime. Certaines pages sont réalistes, presque documentaires ; d’autres, brumeuses, lacunaires, à l’image de souvenirs fragmentés. Parfois la couleur explose, parfois tout se réduit à l’ombre sépia d’une photographie.

Ces enfants, devenus adultes, portent encore la marque de leur enfance volée. Leurs récits n’édulcorent rien : la peur, la honte, la haine intériorisée, mais aussi les gestes de tendresse, les rencontres qui sauvent, l’effort inlassable de survivre. Alors, pourquoi lire ce livre ? Parce que 60 000 enfants juifs ont survécu en France grâce à des Justes, mais aussi malgré l’indifférence et des trahisons. Parce que leurs voix, longtemps silencieuses, composent ici une fresque qui ne relève ni du monument froid ni de la commémoration figée, mais d’une mémoire incarnée. Les Enfants cachés est un livre de vie arrachée, de mémoire fissurée, de cicatrices transmises. Un recueil polyphonique qui fait entendre ce que l’on aurait voulu taire, mais que l’art, dans sa puissance sensible, transforme en témoignage inoubliable.

Les Enfants cachés, collectif
Éditions Soleil, septembre 2025, 104 pages 

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Lee Horn » : l’homme qui n’était jamais du bon côté de la frontière

Avec "Lee Horn : Le Fantôme de Wounded Knee", Philippe Thirault et Gilles Mezzomo font courir une même violence de l’Ouest américain aux Philippines, avant de la ramener dans les rues de New York. Derrière les habits du western et le moteur assez classique de la vengeance, leur album sonde surtout le destin de Lee Horn, un homme successivement adopté, déplacé, enrôlé, amoureux et endeuillé, qui aura passé sa vie à chercher une place dans des mondes qui ne savaient que faire de lui.

« Post Mortem » : Zoé et ses fantômes loquaces

Dans "Post Mortem", Zoé voulait seulement tricher à un contrôle d’histoire. En invoquant quelques grands noms du passé, elle a surtout ouvert la porte à une bande de fantômes envahissants. Et à une succession de gags qui vise d’abord les jeunes lecteurs.

« Foucault disparaît » : suivre une pensée en mouvement

Dans "Foucault disparaît", Paul Auer et Benoît Schupp ne résument pas l'œuvre du sociologue et philosophe français : ils racontent un homme happé par les livres autant que par les luttes de son temps. À l’occasion du centenaire de sa naissance, ce roman graphique fait du mouvement intellectuel, politique et physique (la Tunisie, par exemple) le fil rouge d’un portrait nécessairement partiel.