« Success Story » : généalogie des vies multiples

Et si les archives, les papiers froissés et les portraits oubliés pouvaient raconter, mieux que les romans, l’extraordinaire complexité d’une vie ? Dans Success Story (Delcourt), Fabien Grolleau et Nico Cado suivent Jeanne et Angelo, deux “généalogistes successoraux”, lancés à la poursuite d’un héritage qui n’a rien d’ordinaire. De Venise à l’Ukraine, en passant par le Canada, ils exhument les mille vies de Suzy Godart, alias Anna, alias Suzanne, alias… autant de noms pour dire la survie, la fuite et la résilience.

On pourrait d’abord croire à une comédie légère : Jeanne, pétillante et pragmatique, doit canaliser Angelo, vieil excentrique à l’ego parfois aigu, entre verbiages et intuitions de génie. Le duo fonctionne selon une mécanique burlesque, presque théâtrale. Mais tout bascule vite vers le drame : derrière la question d’un appartement parisien resté fermé depuis 1942 se profile la grande Histoire, celle des persécutions, des camps, des exils.

Car Suzy Godart, la “gentille mamie” décédée, se révèle plutôt insaisissable : femme aux identités multiples, elle fut Anna Notkin, née en 1910 en Pologne ; Anna Wakowsky, mariée à un peintre promis à Paris ; Suzanne Harlong, survivante des heures noires ; Suzanne Godard, commerçante respectée d’une petite ville française. À chaque nom, un fragment de vie, une strate d’Histoire, un masque nécessaire pour traverser un siècle d’autant plus chahuté quand on a le malheur d’être juif.

Graphiquement, Nico Cado alterne avec souplesse entre un trait clair, vif, qui accompagne les bons mots et élans comiques du tandem enquêteur, et des planches plus sobres, presque sépia, quand le récit plonge dans les souvenirs de guerre. Cette variation donne à l’album un rythme singulier : un va-et-vient permanent entre la légèreté de la quête notariale et la gravité de ce qu’elle déterre.

Là où d’autres récits mémoriels se font pesants, Success Story avance avec une énergie presque ludique. C’est que Fabien Grolleau a choisi ici le mélange des genres : comédie de mœurs, roman d’aventures et chronique historique. Le résultat est surprenant, souvent drôle, et pourtant traversé par une émotion brute, notamment lorsqu’apparaît Vanya, enfant fragile devenue l’un des rares rescapés de Sobibor. Mais pas que, puisque l’on a affaire à deux familles relativement ignorantes sur leur histoire, à un « faux » pictural qui ne l’est pas tout à fait, à une femme résiliente qui se réinvente sans cesse dans le deuil, l’abandon et l’épreuve de la haine.

Le titre, Success Story, sonne comme une ironie douce-amère. Car si l’on célèbre la survie, l’émancipation, les combats, on ne perd jamais de vue le prix payé : la culpabilité des absents, les secrets tus, les identités effacées. Le lecteur ressort à la fois léger, emporté par l’humour d’Angelo, les trouvailles visuelles et les dialogues vifs, et lesté du poids d’une histoire qui n’est pas seulement celle d’une famille, mais aussi celle d’un siècle entier. Success Story nous rappelle qu’il n’existe pas de vie simple, pas d’existence sans zones d’ombre. Et que derrière chaque nom sur un registre, chaque appartement poussiéreux, peuvent se cacher des destins dignes d’un roman.

Success Story, Fabien Grolleau et Nico Cado 
Delcourt, septembre 2025, 120 pages

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.