Invincible : structure mélodique au lazer

Sorti en 2001, au début du nouveau millénaire, le dernier album de Michael Jackson est une réussite sur plusieurs plans, malgré des facilités parfois évidentes. Romance fantasmée, évocation infantile, lyrisme, adrénaline, fulgurances électriques… Si l’œuvre manque sans doute d’ambition dans l’écriture, elle sait émouvoir et trouver sa force, entre épure et futurisme plus ou moins chic. Faut-il juger une œuvre par sa capacité à résister à la consommation, aux écoutes répétées ? L’impression et le plaisir des premières découvertes doivent-ils compter, même une fois dissipés ? Près de 25 ans après sa sortie, voici une critique de l’album, morceau par morceau. Ce sera franc. Ce sera net. Ce sera totalement subjectif. Action.

Unbreakable

Attention, déflagration. Un effet de style dance/R&B/pop. Un titre plein d’adrénaline avec sa boucle entêtante, obsédante et hypnotique. Une véritable bombe qui aurait mérité un clip (si l’artiste n’était pas, hélas, aussi défiguré). Le refrain est plutôt mélodique, et surtout redoutablement efficace. Le bridge est plein de suspense et la partie rap explose avec ses effets de détérioration sur le riff de piano acoustique.

Heartbreaker

Production hasardeuse avec un son étrange qui fait penser à une grenouille (sic). L’exercice fait un peu pschitt. Vocalement, MJ se donne avec beaucoup d’énergie. Ça fait plaisir, mais l’ensemble est un peu trop kitsch.

Invincible

Malgré des sonorités new jack swing froides, métalliques, le titre développe ce qu’on pourrait qualifier de groove contemporain. Une bonne surprise, qui sait faire vibrer sans trop de boursouflures et possède une réelle vitalité. Une performance qui fonctionne dans un exercice à la fois stimulant et, à quelques égards, plutôt innovant.

Break of Dawn

Un peu de chaleur, portée par des chœurs R&B sans doute trop formatés. Un titre qui reste malgré tout séduisant par sa pesanteur agréable, sa tranquillité d’esprit. Conventionnel, conformiste, mais la mélodie vocale est là, douce et évanescente.

Heaven Can Wait

L’introduction, frissonnante, aérienne, laisse rapidement place à un refrain qui nous bouscule sans y mettre de saveur. Un morceau R&B comme on en faisait plein dans les 90’s. Les couplets ont le mérite de faire leur effet, mais le reste fait tomber l’auditeur dans un format éculé.

You Rock My World

Sans doute le titre le plus dansant de l’album, aux sonorités épurées, racées et sophistiquées. La production se déchaîne dans le final avec des pulsations sublimes qui stimulent l’auditeur et évoquent une véritable jubilation. Si le refrain manque de mélodie, il reste efficace grâce à l’interprétation de l’artiste, entre un groove évident et des ad-libs plutôt classiques, mais qui ont fait leurs preuves. Sa réputation est de plus en plus grande : le morceau a été classé 20e du Top 100 des plus grandes chansons R&B du XXIe siècle par Rolling Stone.

Butterflies

Une merveille. Les percussions ne manquent pas de style, même si c’est du déjà entendu. Vocalement, c’est du sucre pour les oreilles. La voix de l’artiste déploie une palette d’émotions rares : murmure retenu, souffle effleurant, falsetto au-delà des nuages. Ce qui frappe, c’est la modernité qui coule de source du morceau. Un plaisir raffiné pour fin gourmet.

Speechless

Michael aime cette chanson, et ça se ressent avec une performance vocale aux petits oignons. Selon le roi de la pop lui-même, il a composé ce morceau en un seul jet, « en une seule fois ». L’intro et l’outro emballent le titre dans un superbe papier-cadeau. Speechless, placé au cœur de l’album, sonne comme un endroit où on aime se réfugier : un coin sensible entre deux éclats électroniques. Un bijou, même si tout se termine de manière un peu expéditive. Un titre idéal pour une comédie romantique.

2000 Watts

Influences drum’n’bass originales. Délire industriel électro-funk. Un titre non pas dansant, mais qui constitue une expérience excitante. On adhère totalement. La voix pitchée vers le bas agit comme un véritable instrument moderne qui colle à l’ensemble.

You Are My Life

Mièvre et peu inspiré. Les arrangements sonnent juste, mais l’ensemble est trop conventionnel.

Privacy

Michael Jackson veut régler ses comptes, mais en oublie la musicalité. Inaudible. Encore plus raté que Tabloid Junkie.

Don’t Walk Away

Très belle ballade. Joli mélange guitare/voix. Une mélodie vocale qu’on pourrait siffloter en marchant les mains dans les poches. La production, tout en sobriété, évoque une petite parenthèse. Les percussions sont judicieusement étirées. Le piano, discret. Une merveille.

Cry

Un très bel hymne. Le beatbox est efficace et la mélodie émouvante. Un brin caricatural quand on connaît les autres titres du genre dans sa carrière, mais ça fonctionne très bien. On est facilement emporté.

The Lost Children

Quel joli morceau ! Un Michael comme on l’aime, désarmant de sincérité. Un titre qui fait rêver. Les chœurs d’enfants donnent des frissons. Michael est dans son élément. Il chante ce qui lui plaît. On aurait envie de vivre avec lui à Neverland.

Whatever Happens

Les sifflements et la guitare, dans un style bluesy, annoncent la couleur, avec un suspense frissonnant. Puis le choc, le retentissement vocal. Rythmique feutrée. Percussions chaudes. Michael lutte et souffre pour sortir les notes, mais ça accentue le côté  « dépassé par les événements ». Il rage. Sa voix est tour à tour caressante et implorante. On sent, derrière chaque inflexion, l’urgence de sauver quelque chose. Le tout est un mélange de douceur et d’adrénaline.

Threatened

Plutôt clubbin’. Mid-tempo bien arrangé, mais les refrains manquent de relief et ne résistent pas aux répétitions. Si la production est globalement efficace, avec la voix de l’artiste qui s’articule particulièrement bien durant les couplets, l’ensemble est un peu plat, et la profusion d’effets sonores, de gimmicks usuels, avec leurs différentes couches qui s’ajoutent, ne suffit pas à donner de l’intérêt à l’ensemble.

Au final, un très bon album soul/R&B/pop dans l’absolu, mais qui manque d’implication (si la plupart des titres sont coécrits par le roi de la pop, seuls The Lost Children et Speechless sont purement de son fait). À réécouter toutefois avec plaisir. À découvrir encore. Invincible mêle efficacité technologique et émotion pure, avec des textures sonores qui n’accusent pas trop leur âge et qui, parfois, savent se faire envier. L’artiste y questionne son époque tout en rappelant, de plusieurs souffles, que la pop reste un art du cœur. Un Michael Jackson, même décevant comparé à ses anciens disques entrés au panthéon, reste toujours au-dessus de ce qu’on peut entendre dans la production FM actuelle. Un des derniers géants, avec Stevie Wonder.

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Oka Liptus
Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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