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Volga Volga, de Grigori Alexandrov : l’improbable URSS chantante

Parmi les films dont on soupçonne difficilement l’existence, il y a les comédies musicales soviétiques. Pourtant, les films de Grigori Alexandrov, le grand spécialiste du genre, ont connu un succès phénoménal dans l’URSS stalinienne. Pour s’en faire une idée, rien de mieux que de découvrir Volga Volga, tourné en 1938, et que la légende a promu « film préféré de Staline ».

Si le nom de Grigori Alexandrov est peu connu en France de nos jours, il fut très populaire dans l’URSS de l’ère stalinienne. Assistant réalisateur de Sergueï Eisenstein sur Le Cuirassée Potemkine, Octobre et La Ligne Générale, il va créer un domaine complètement oublié de nos jours, la comédie musicale soviétique. Passer des expérimentations d’Eisenstein à des films de divertissement pourrait ressembler à un surprenant grand écart, mais il faut se souvenir que, dès la fin des années 20, Staline avait ouvertement condamné le cinéma d’avant-garde et que, pour les cinéastes d’alors, il fallait se convertir aux nouvelles exigences du dirigeant.
Les films d’Alexandrov, dans lesquels il dirigera sa femme, la chanteuse et chorégraphe Lioubov Orlova, connaîtront un grand succès dans les années 30 et 40, et le cinéaste recevra de prestigieux prix (Ordre de Lénine, Prix Staline, Héros du Travail Socialiste et la récompense suprême, Artiste du peuple de l’URSS).

Volga Volga se présente d’emblée comme un divertissement comique lorgnant parfois du côté de la farce. Le cadre ne cherche pas à être réaliste : nous sommes dans une URSS rêvée, parfois stéréotypée. La ruralité est présentée, au début du film, à l’aide d’une suite de lieux communs : les amoureux qui s’embrassent sur une meule de foin, la jeune femme qui a une couronne de fleurs dans les cheveux… Si l’on en croit le film, la vie dans les campagnes russes bordant la Volga est douce, paisible et sereine. Nous sommes dans un monde d’entraide et de générosité. On travaille peu, certains personnages font tranquillement leur sieste à l’ombre, et quand surgit un problème (la rupture du câble de la barge qui permet de traverser le fleuve), cela ne suffit pas à assombrir l’ambiance ; les dangers potentiels n’ont jamais de conséquences graves. Il est difficile, en voyant cela, de se rendre compte que le film est contemporain des grandes purges staliniennes…

Dans ce cadre bucolique, les personnages sont eux-mêmes stéréotypés. D’ailleurs, la majeure partie d’entre eux n’a même pas de nom : ils sont désignés par leur fonction, leur métier. Au-dessus de toute cette communauté décrite dans le film trône le Camarade Byvalov, exemple du dirigeant local ambitieux espérant être reconnu à sa juste valeur par Moscou, où il compte finir sa carrière. Byvalov est un personnage qui relève directement de la farce : le grincheux ridicule, obligé de reconnaître, à la fin, qu’il s’était trompé sur toute la ligne. Il est particulièrement drôle de le voir poursuivi à travers tout le village par des musiciens qui veulent lui prouver qu’ils ont du talent.

Cet aspect farcesque est encore renforcé par le jeu volontiers exagéré des acteurs.
Face à ce personnage de grincheux, il fallait obligatoirement un autre stéréotype de la comédie, la jeune innocente. Ce sera Dounia Petrova, jeune femme chargée de transporter les télégrammes, mais dont la véritable vocation est musicale. Le film suivra le parcours nécessaire qu’elle devra emprunter pour que son talent soit reconnu. Comme dans toute comédie de ce style, l’organisation du scénario n’offre aucune véritable surprise, tout le monde s’attend à cette reconnaissance finale dûment méritée.
Les procédés comiques eux-mêmes sont dignes de la farce : quiproquos, hasards malencontreux, maladresses… Et aussi un peu d’ironie gentiment moqueuse envers ces directeurs de ceci ou de cela, qui ne connaissent pas grand-chose à ce qu’ils sont censés diriger.

Volga Volga est une comédie, certes, mais une comédie musicale. Ici, la musique s’inscrit dans le film au point d’en être le thème principal : l’action tourne autour d’un concours musical, les personnages se caractérisent par leur musique et s’opposent au sujet de la musique, tout le monde se révèle musicien ou chanteur (sauf Byvalov, qui a le don de perdre sa voix au moment où il devrait l’utiliser). Les chansons ne sont donc pas seulement des pauses divertissantes dans le film, elles en constituent le ciment. La preuve en est donnée par la dernière partie du film, qui tourne autour d’une chanson écrite pendant le voyage et dont les partitions ont été dispersées par les vents.
Les chansons sont intégrées logiquement dans les scènes du film ; les personnages, censés faire leur preuve dans le domaine musical, sont logiquement amenés à chanter.

La musique définit aussi les personnages et leurs positions respectives. Ainsi, la dispute du couple se fait autour de la musique, l’homme préférant la musique classique et la jeune femme, Dounia, se tournant plutôt vers le domaine de la musique populaire traditionnelle. Cet affrontement est lourd de sens : c’est d’un côté une musique savante d’origine étrangère (majoritairement allemande : Beethoven, Wagner) et, de l’autre, une musique populaire typiquement russe. Cette opposition va structurer une bonne partie du film, découpant l’action en deux lieux différents (chaque “musique” sur son propre bateau) avant que, logiquement, tout le monde s’unisse sous la bannière de la musique populaire (cette réconciliation musicale se déroulant en même temps que la réconciliation amoureuse).

La légende prétend que Volga Volga était le film préféré de Staline. En tout cas, le film d’Alexandrov diffuse une image joyeuse et légère de la vie en URSS, bien loin de la réalité. Ici, on a un film léger, faisant subtilement l’apologie d’un mode de vie typiquement russe sans oublier, discrètement, de se moquer des dirigeants provinciaux. Nous sommes bien ici dans une idéologie stalinienne qui centralise le pouvoir dans la capitale, d’où l’importance que prend Moscou dans la dernière partie du film : Moscou est perçu comme l’aboutissement épanouissant d’une carrière bureaucratique, elle est montrée aussi dans toute sa beauté comme une ville en mouvement, un sommet du progrès, avec ce Canal de Moscou qui venait juste d’être inauguré (et qui faisait partie du monumental projet du Système des Cinq-Mers).

Cela n’empêche pas Volga Volga d’être un très bon film, rythmé, franchement drôle. Certes, il ne faut pas attendre des chorégraphies grandioses comme celles composées par Busby Berkeley au même moment aux Etats-Unis, mais l’ensemble exhale une fraîcheur et une innocence particulièrement bienvenues. Un film à découvrir.

Volga Volga : fiche technique

Réalisateur : Grigori Alexandrov
Scénaristes : Grigori Alexandrov, Nicolaï Erdman, Vladimir Nilsen
Interprètes : Lioubov Orlova (Dounia), Andreï Tutishkin (Aliocha), Igor Ilinski (Byvalov).
Musique : Isaac Dunaevski
Photographie : Boris Petrov
Montage : Eva Ladijenskaia
Producteur : Igor Lopatonok
Société de production et distribution : MosFilm
Date de sortie en France : 13 mars 1946
Durée : 104 minutes
Genre : comédie musicale

URSS – 1938

Les Parfums, découverte du film de Grégory Magne sur le monde trop négligé des odeurs…

Emmanuelle Devos et Grégory Montel suffisent à porter ce film intimiste qui invite à découvrir un sens trop négligé, au travers d’un métier fantasmé. Guillaume, chauffeur privé, fait la connaissance de sa nouvelle cliente, Anne, qu’il doit accompagner en France au gré de ses déplacements professionnels. Il ignore tout de son métier qui semble consister à sentir, noter et reproduire des odeurs. Qu’est-ce qu’un nez et comment sa profession impacte-t-elle son quotidien et vice-versa ? Grégory Magne explore bien ces questions dans son film, Les Parfums, sorti en DVD le 3 novembre.

Peu de temps morts pour une intrigue renouvelée

N’avons-nous pas de plus en plus cette mauvaise habitude qui consiste à délaisser au bout de vingt, trente, quarante minutes les images du film ou de la série qui passe dans notre écran de télé, au profit des notifications de notre smartphone ? C’est le signe irréfutable qu’on a décroché d’une histoire qui arrive à la phase des longueurs et autres lenteurs. Surprise : la construction des Parfums évite cet écueil devenu presque la norme. Plusieurs éléments du film de Grégory Magne empêchent le spectateur de s’ennuyer.
L’enchaînement dynamique de scènes y est pour beaucoup : les séquences sont courtes et toujours composées de scènes rapides avec de fréquents changements de décors au gré des déplacements des personnages. Le croisement des vies des deux protagonistes, en particulier la vie de Guillaume, son existence récente de divorcé, les visites à sa fille, et bien sûr, son travail de chauffeur auprès de sa nouvelle cliente, cette femme stricte au métier intrigant… Tout concourt à accrocher le spectateur qui veut en savoir plus et n’a pas le temps de trouver longue cette comédie douce.

Le monde du parfum ou des odeurs ?

Mais le point fort de ce film est sans conteste son sujet, assez méconnu du grand public. Quand on veut éviter le vu et revu, autant choisir un thème assez discret. Les Parfums est un titre simple, qui pourtant ne perd pas la force nécessaire à englober l’entièreté d’un univers olfactif qu’on a du mal à imaginer. D’ailleurs, un autre film explorant le même thème dispose d’un titre à peine différent : Le Parfum de Tom Tykwer d’après le livre éponyme de Patrick Süskind, preuve en est que ce seul mot suffit à attiser le mystère pour le monde des senteurs.
Le film de Grégory Magne plaira à beaucoup car il permet la découverte d’un intérêt pour les odeurs dans un contexte ordinaire, dans la vie quotidienne, sans recours à une forme de fantaisie qui pourrait s’attacher au thème, et sans une démonstration trop documentaire. Le métier de nez, ses possibilités et ses difficultés, est montré à travers la vie du personnage d’Anne, autant que sa vie est montrée à travers son travail, art qui a fini par se mêler à son quotidien. Anne ne parle presque que d’odeurs et sa capacité à détecter des parfums paraîtrait presque une seconde vision, odeurs qu’elle connaît et nomme avec une science qui impressionne et rend curieux.
C’est une des forces du film : nous donner envie à nous, citoyens lambda, affairés à notre vie tour à tour palpitante et morose, de manifester de l’intérêt pour celui de nos cinq sens auquel l’on fait sans doute le moins attention, notre odorat. Le personnage d’Anne Walberg nous apprend sans didactique que l’odorat n’est pas destiné à se manifester à notre esprit uniquement en présence d’une odeur fortement agréable ou désagréable : il y a bien plus à sentir ! Comme par exemple ce savon de notre enfance, jaune, en forme de citron, dont on apprend qu’il est à base d’huile de coprah, et son porte-savon métallique accroché au mur ?

Les Parfums : un passage entre les êtres ? 

C’est finalement ce monde invisible des odeurs, difficile à imaginer et bien trop négligé qui servira de pont entre deux personnages que tout oppose, à commencer par leur milieu d’origine. Porté par les compositions douces de Gaëtan Roussel, sans histoire d’amour forcée, Les Parfums est de ces films qui montrent comment, pas à pas, une rencontre change plusieurs vies, très progressivement. Sans larmoiements (notamment autour du divorce de Guillaume et de son envie de garder sa fille), en évitant un vu et revu, si ce n’est dans la structure, Les Parfums captivera ses spectateurs en les invitant à découvrir la puissance des odeurs et leur variété, tout en suivant l’histoire d’un chauffeur divorcé, en pleine évolution, et d’un nez en perdition.

Les Parfums est un film ancré dans un quotidien terre-à-terre qui réussit ce pari étrange de pour autant nous entraîner vers un univers trop méconnu. Avec deux interprétations très justes, l’une dans la retenue dans le cas d’Emmanuelle Devos, l’autre dans une énergie adaptée quant à Grégory Montel, et un déroulement qui emmène un spectateur qui n’anticipe pas l’intrigue, le long-métrage de Grégory Magne est une belle découverte. 

Les Parfums : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur et scénariste : Grégory Magne
Casting : Grégory Montel, Emmanuelle Devos
Montage : Béatrice Herminie, Gwenaëlle Mallauran
Musique : Gaëtan Roussel
Sortie : 2020
Pays : France
Version originale : français
Genre : comédie
Durée : 100 minutes

Garçon chiffon : autoportrait d’un acteur intranquille

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Nicolas Maury offre avec Garçon chiffon un parcours qui va vers la lumière, la rencontre avec l’altérité, l’acceptation de soi. C’est un film parfois décalé, souvent sensible, 100% made in Nicolas Maury. Repéré dans Dix pour cent, l’acteur en prolonge le personnage, le rendant éclatant et multiple. Un pur bonheur.

Je vous souhaite d’être follement aimé

Il faut du temps pour rencontrer quelqu’un, pour l’apprivoiser. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’au départ de Garçon chiffon, Jérémie ne fait rien pour être aimé (ou trop). Jaloux maladif, il ne laisse que peu de chance aux autres pour trouver grâce à ses yeux, ou au contraire les étouffe. Abonné tout neuf aux « jaloux anonymes », il peine à comprendre ce qu’il fait là et voudrait être applaudi alors qu’il n’a encore rien accompli. Dans la vie de tous les jours, Jérémie a l’habitude d’être regardé, écouté, applaudi puisqu’il est acteur. Ce que montre Nicolas Maury, ce n’est pas le feu des projecteurs, mais l’envers du décor. Il s’empare avec Garçon chiffon du creux entre deux films, deux projets. De cet instant où l’acteur ne sait plus vraiment s’il va tourner à nouveau, une angoisse qui travaille autant Jérémie que Nicolas Maury lui-même ; le réalisateur fait une œuvre de cinéma. Il a en effet partagé cette angoisse au micro d’Augustin Trapenard sur France Inter. Sur la même antenne, il a lu un texte magnifique de Sarah Kane, Manque, qui résume assez bien la manière dévorante dont Jérémie aime. Boudé autant par son mec que par les réalisateurs (qui le virent ou le prennent pour un coach), il s’en va passer quelques jours dans le Limousin chez sa maman.

Je suis heureux que ma mère soit vivante

C’est elle qui l’appelle « Chiffon » et qui le fait basculer un temps chez Xavier Dolan. Voilà l’acteur en proie avec son enfance et une mère un peu borderline…qui n’est rien moins que celle que Dolan avait lui-même choisie dans Laurence Anyways. Nathalie Baye, en parfaite harmonie avec son fils. De cette enfance on sait peu de choses, sinon que Jérémie était dans son monde et aimait écouter Vanessa Paradis… C’est par petites touches que Nicolas s’écrit à travers Jérémie. Car il est surtout question dans Garçon chiffon d’un autoportrait. Quand Nicolas dit en interview qu’il adore dormir pour s’apaiser, « Chiffon » est un surnom donné à Jérémie car il s’endormait partout, tout le temps. Jérémie est du côté des intranquilles qui pourtant trouvent le sommeil, pas de ceux qui s’enflamment pour la société, tel Vincent Lindon qui se définit lui aussi comme intranquille. C’est que Jérémie est un être hypersensible dont la souffrance intime, profonde, sourde, l’a entièrement replié sur lui-même. Tant et si bien qu’il peine à voir le monde en face. Pourtant, être intranquille, c’est un peu « une manière de se jeter dans le vide quand on a peur du vide » (voir Gérard Garouste, L’intranquille).

Vers la lumière

C’est donc une rencontre qui met du temps à se faire au détour des sourires qu’on décoche, d’une pièce de théâtre qui le livre un peu plus à chaque réplique. Ce sont des sauts d’enfant auprès d’un cadeau d’anniversaire craquant à souhait, une chanson qui dit enfin qu’on regarde l’autre. Quelque chose d’une fragilité qui devient tout à coup combative, qui ouvre les yeux sur les visages qui l’entourent. Nicolas Maury parvient à faire de Garçon chiffon un merveilleux portrait d’homme comme on en voit peu. Quelque chose qui fait tomber les barrières du genre aussi, personne n’ayant le monopole de la douceur, de la fermeté, de la virilité.

Réparer un vivant

Nicolas comme Jérémie ne sont pas des Miss, ce sont des personnages, des êtres qui s’écrivent dans une lumière qui les aveugle un peu mais qu’ils apprivoisent avec une vision singulière du monde, faite d’une hypersensibilité qui devient créative sous nos yeux. C’est en se décentrant (un peu) de son nombril que la rencontre avec Jérémie devient passionnante, un peu comme autrefois Maïwenn passait de Pardonnez-moi au Bal des actrices. Quelque chose qui s’écrit dans la multiplicité et non plus dans le « soi ». Et c’est beau comme la voix de Vanessa qui chantait autrefois Cette blessure pour la Maryline de Gallienne… De Maryline à John, il n’y a qu’un pas, même s’il se fait parfois géant, de l’étoile au lion. Il suffit seulement de s’inventer et de se réinventer pour passer de l’ombre à la lumière et ne pas cesser de se reconstruire, et pourquoi pas à travers le cinéma.

On a hâte de voir ce que deviendra le cinéma de Nicolas Maury, acteur par essence dont la voix si singulière nous transporte, même les yeux fermés. On est déjà heureux qu’il rende hommage à des êtres auxquels on a, nous aussi, envie de dire « t’es beau de partout ».

Garçon chiffon : Bande-annonce

Garçon chiffon : Fiche technique

Synopsis : Jérémie, la trentaine, peine à faire décoller sa carrière de comédien. Sa vie sentimentale est mise à mal par ses crises de jalousie à répétition et son couple bat de l’aile. Il décide alors de quitter Paris et de se rendre sur sa terre d’origine, le Limousin, où il va tenter de se réparer auprès de sa mère…

Réalisation : Nicolas Maury
Scénario : Nicolas Maury, Sophie Fillières, Maud Ameline
Interprètes : Nicolas Maury, Nathalie Baye, Arnaud Valois, Théo Christine, Laure Calamy, Jean-Marc Barr, Dominique Reymond
Photographie : Raphaël Vandenbussche
Montage : Louise Jaillette
Sociétés de production : CG Cinema, Mother Production, High Sea Production
Distributeur : Les Films du Losange
Durée : 110 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 28 octobre 2020

France – 2020

5 Pink Films : le « pinku eiga » à (re)découvrir en cinq films chez Carlotta

Retour sur le coffret Blu-ray 5 Pink Films édité par Carlotta Films fin septembre. L’occasion de (re)découvrir le pinku eiga, soit le cinéma érotique japonais conçu en des temps records et avec un budget ridiculement bas, à travers cinq grands titres de la société de production indépendante Kokuei Company.

FIVE PINK FILMS

Il y a un an, Elephant Films sortait son coffret Roman Porno (1971-2016), consacré à la production de films pink par l’une des majors japonaises, la Nikkatsu. Cette année, Carlotta Films revient aux bases du pinku eiga avec la sortie de son coffret Five Pink Films qui nous amène à (re)découvrir le genre dans son essence : un cinéma érotique tourné en quelques jours, conçu avec des budgets drastiquement faibles et ouvert à toutes les expérimentations dans des circuits de production indépendants, et ce, avant (puis pendant) que les majors ne s’exercent à l’exploitation du genre.

Comme l’explique formidablement Dimitri Ianni dans l’ouvrage dédié au genre et aux métrages présentés dans le coffret, 5 PINK FILMS Brève histoire du cinéma érotique japonais en cinq films, la Kokuei Company, société de production indépendante japonaise, permit sous l’égide de Keiko Sato (au doux et amusant nom de plume de Daisuke Asakura – soit Aimer dès le matin en français) de concevoir du film pink en laissant toute leur liberté à ses cinéastes déjà bien tenus par de nombreuses contraintes. Naissent alors des œuvres singulières et expérimentales qui, à partir d’un cahier des charges à la représentation coïtale déjà codifiée, s’interrogent sur les frontières de l’érotisme via le polar paranoïaque dans Une poupée gonflable dans le désert (1967), et exploitent le néo-réalisme et son ambiguïté fiction/réalité pour traiter le présent d’une jeunesse japonaise perdue dans Prière d’extase (1971). Une famille dévoyée (1984) s’amuse à respectueusement pasticher Ozu pour mieux le détourner à coup de semonces érotiques. Enfin, Chanson pour l’enfer d’une femme (1970) passionne par l’érotisme dans les genres du jidai-geki ainsi que du yakuza eiga, tandis que Deux femmes dans l’enfer du vice s’épanouit en couleur dans un érotisme psychédélique tout en proposant un revenge movie qui parlera certainement aux fans de la Femme scorpion (1972-1977, en comprenant les deux volets de New Female Scorpion).

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Une famille dévoyée, ou l’hommage érotico-humoristique à Ozu.
Crédits : KOKUEI.

CARLOTTA FILMS PRÉSENTE

Le coffret signé Carlotta Films est susceptible de diviser en termes de présentation des films. En effet, les cinq films nous sont livrés en trois Blu-ray (2 x 50 et 1 x 25 go surtout dédiés aux films correctement encodés), à partir de masters 4K conçus en 2018 et ayant pour origine les meilleures (et rares) copies 35 mm qui ont été conservées. Il est aussi expliqué que l’équipe de restauration a décidé de ne pas retoucher l’image afin de proposer une expérience audiovisuelle au plus proche de celle des spectateurs de l’époque. On pourrait très bien remettre en question cette dernière idée compte tenu que les premières copies tirées pour la projection étaient forcément de bonne facture, sans poussières, griffes et défauts colorimétriques. Toutefois, on peut comprendre la volonté d’éviter de retoucher ces images afin de proposer une expérience proche de celle en salle après quelques semaines d’exploitation. Cela, en mettant de côté une impression de virage et un constat de manque de panache en termes de couleur et de contraste sur certains films, comme l’a aussi constaté le testeur de retro-hd.com (dont on vous conseille de lire le test exhaustif). Une question est à poser ici : est-ce que les choix (ou non-choix) de restauration mettent à mal l’expérience filmique ? Oui et non.

Les masters 4K sont détaillés et précis même si des différences subsistent bien sûr entre les films qui sont plus ou moins marqués par leurs différentes modalités de conservation. Si un nettoyage minimal a été appliqué sur les copies, des poussières et griffes ainsi que des problèmes de stabilité peuvent être constatés dans les cinq films, à des niveaux différents pour chacun d’entre eux, proposant des présentations plus ou moins satisfaisantes. La colorimétrie dans Deux femmes dans l’enfer du vice manque hélas de tenue, même si on peut être satisfait du rendu. Cependant, dans l’ensemble, les rendus sont organiques et vivaces, sans traces d’utilisation d’outils numériques foireux (cc. DNR). De plus, la cadence de l’image et les formats sont respectés. Plus on avance dans le temps, plus les rendus sont perfectionnés.  Même les présentations les plus abîmées impressionnent par rapport à de nombreux remasters récents. Alors oui, on aurait pu en attendre un peu plus en termes de restauration, mais l’équipe en charge pouvait-elle réellement se le permettre au risque de dégrader davantage l’image qui, avec des artefacts en moins et d’autres toujours présents, ainsi que l’utilisation d’outils digitaux, aurait pu devenir un capharnaüm d’artifices vidéo ?

five-5-pink-films-visuel-coffret-blu-ray-carlotta-filmsDu côté des compléments, l’éditeur nous régale avec cinq préfaces, de Dimitri Ianni pour trois films, puis Stéphane du Mesnildot (intervenant déjà dans le coffret Roman Porno) et Pascal Alex-Vincent, chacun occupé par une œuvre. Mention spéciale à Dimitri Ianni et à son didactisme aérien qu’on retrouve par ailleurs dans son ouvrage consacré au genre, à son histoire et aux cinq films concernés, le temps d’une lecture d’une cinquantaine de pages passionnantes qui ont d’ailleurs permis à certains et certaines de s’exprimer sur le sujet sans pour autant justement s’y référer…  On note qu’un livret de 24 pages écrit par le même auteur accompagne les films. N’y ayant pas eu accès, on ne saurait dire s’il reprend ou non des parties du livre. Notons toutefois que ce dernier est offert par Carlotta lors de tout achat dans leur boutique, ce qui devrait compléter la partie bonus un peu légère par rapport aux très riches compléments du coffret Elephant Films qui comprenaient des entretiens avec des intervenants historiques.

Le coffret 5 Pink Films est ainsi une nouvelle réussite vidéo signée Carlotta Films, même si l’on aurait apprécié davantage de compléments vidéo.

Bande-annonce – Une famille dévoyée de Masayuki Suo (1984)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

3 BD – MASTERS HAUTE DÉFINITION – 1080/23.98p – ENCODAGE AVC – Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 – Sous-titres français – Formats 2.35 et 1.85 respectés – N&B et Couleur – Pinku eiga – Japon – Durée totale des films : 376 min.

COMPLÉMENTS

5 Préfaces (HD)

Inclus un livret (24 pages) inédit

(5 Pink Films « Brève histoire du cinéma érotique japonais en cinq films » offert sur Carlotta Films – La Boutique : https//laboutique.carlottafilms.com/ et lors d’événements en salles)

Sortie le 30 septembre 2020 en Blu-ray & DVD – Prix de lancement : 40€

« Fossiles de rêves » : Satoshi Kon en vue d’ensemble

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Les éditions Pika publient Fossiles de rêves, un manga regroupant l’intégralité des histoires courtes de Satoshi Kon. Passant d’un genre à l’autre, le mangaka et cinéaste japonais y satirise la société nippone (et, par ricochet, occidentale) tout en mettant au jour ses craintes quant à l’avenir.

Fossiles de rêves regroupe une quinzaine d’histoires courtes scénarisées et mises en vignettes par Satoshi Kon. Ceux qui connaissent l’œuvre cinématographique du réalisateur japonais ne seront guère surpris par l’acuité de son regard, son ton parfois caustique et sa capacité, ici plutôt discrète, à entremêler le réel et l’illusion. Des films tels que Perfect Blue ou Paprika ont en effet assis sa réputation d’auteur, parfois radical mais rarement pris en défaut dans ses choix artistiques.

Dystopies

Parmi les nombreuses histoires proposées dans ce recueil se trouvent deux récits dystopiques charpentés avec soin. Le premier, « Sculpture », ouvre l’ouvrage. Après la « Grande guerre », Tokyo a été vidée de sa population, qui s’est établie dans une nouvelle ville baptisée « La Cité ». L’ancienne capitale continue toutefois d’abriter des individus venus au monde avec des pouvoirs surnaturels. Ces « singuliers » subissent la haine des « conformes » qui les prennent en chasse. Dans la lignée d’une série comme X-Men, « Sculpture » narre le rejet ordinaire d’un groupe extraordinaire. La seconde dystopie, glissée en fin d’album, est conçue en deux parties et s’intitule « Les Prisonniers ». Elle est à la fois plus longue et plus dense que la précédente. Elle prend pour cadre un monde sans aspérité, où tout est notifié à l’aide de caméras de surveillance, de cartes et de matricules, et où des parents « aimants » sont prêts à envoyer leurs enfants dans des centres de redressement pour qu’ils se conforment aux attentes sociales. Avec ses robots-flics (on songe évidemment à L’Incal de Jodorowsky) et ses thérapies de reconversion par catharsis (ici à l’Orange mécanique de Kubrick), « Les Prisonniers » dresse le tableau désabusé d’un monde excessivement normé et sécuritaire, recourant aux manipulations mentales pour gommer les individualités susceptibles de troubler l’ordre public.

Société

C’est par cargaison entière que Satoshi Kon radiographie les déviances humaines. Un voleur récidiviste dérobe sans le savoir la camionnette d’un kidnappeur. En sauvant malgré lui la fillette qui faisait l’objet d’une demande de rançon, il passe opportunément pour un héros national. Dans « Mise au point », des parents engagent le professeur particulier de leur fils pour enquêter sur lui. Mais le jeune homme est lui-même sur la trace de sa mère, coupable d’un adultère… avec son professeur principal. Aux contraintes étudiantes (ne pas fréquenter de fille pour se consacrer entièrement à ses études) vient se juxtaposer une infidélité qui traduit de manière édifiante toute l’hypocrisie des normes sociales nippones. Le sauveur opportuniste et hypocrite figure aussi au centre d’« Un été sous tension ». Une jeune femme est agressée par son ex-copain, incapable de maîtriser ses pulsions. Un étudiant aux intentions tout aussi charnelles lui vient en aide, espérant ensuite récolter les dividendes de son investissement.

Dans « Ce n’est qu’un au revoir… », Satoshi Kon jette un regard moqueur sur les étudiants. Ces derniers sont auscultés sous une lumière noire qui en révèle toutes les lâchetés et facéties. C’est un (faux) dépucelage en bande, en sollicitant (ou pas) les services de professionnelles. C’est un repas naïvement offert à deux invitées ravies de consommer à l’œil. C’est une liaison ou une lettre d’admission bassement cachées à un camarade. « Au-delà du soleil » apparaît plus léger et surtout caractérisé par la course folle d’une grand-mère alitée dans un lit d’hôpital. « Les Invités » investit le genre fantastique et déconstruit les apparences, tandis que « La Bête » pourrait se dérouler dans un Japon médiéval où les retournements d’alliances sont légion.

Un recueil précieux

Presque exclusivement en noir et blanc, bénéficiant des traits fins et inspirés de Satoshi Kon, Fossiles de rêves constitue un recueil indispensable aux admirateurs du cinéaste japonais. Non seulement certains de ses motifs affleurent çà et là (la psyché humaine et ses traitements thérapeutiques, la techno-surveillance, la dualité rêve/réalité, la jeunesse, etc.), mais le choix des angles et de la composition des plans, ainsi que la gestion du rythme et du mouvement, préfigurent pour partie le réalisateur qui va bientôt s’affirmer. Datées des années 1980, ces courtes histoires n’ont pas pris une ride et comportent en leur sein des critiques et préoccupations toujours d’actualité.

Fossiles de rêves, Satoshi Kon
Pika, octobre 2020, 424 pages

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« George Orwell », la biographie-fleuve de Bernard Crick

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Pour la énième fois, la biographie que Bernard Crick consacre à George Orwell se voit rééditée, dans une version actualisée et augmentée, chez Flammarion. L’« écrivain politique » y est présenté en tant qu’auteur, penseur, citoyen et homme. Son œuvre fait l’objet d’une dialectique documentée et nuancée.

Concomitamment à la sortie aux éditions Lux de l’ouvrage Orwell à sa guise (George Woodcock), Flammarion réédite la biographie-fleuve que Bernard Crick a dédiée à George Orwell. Si les deux ouvrages se recoupent pour partie, c’est davantage dans leur manière de portraiturer l’« écrivain politique » que de restituer les pans de son existence – Woodcock n’en ayant jamais vraiment eu la prétention. Sur sa conception de la liberté ou du patriotisme, sur ses positions anticommunistes, sur son style littéraire, sur sa manière de compartimenter ses amitiés, sur la mesure avec laquelle il traitait des personnalités telles que Rudyard Kipling, sur la grandeur de son œuvre rapportée à celle de sa personne, Woodcock et Crick parviennent à des convergences rarement contrariées.

L’ouvrage de Bernard Crick est un sacré pavé. L’ancien conseiller du parti travailliste britannique s’étend durant plus de 700 pages sur la vie et l’œuvre de George Orwell. Il s’épanche d’abord longuement sur son enfance et sa scolarité à St Cyprian – douloureuse et rendue possible grâce à l’obtention d’une bourse –, puis à Eton. On le découvre ensuite dans la police impériale en Birmanie, expérience qui nourrira en profondeur son anticolonialisme. Ses séjours à Paris et à Londres, sa période dans le dénuement, ses carrières de libraire, de journaliste et d’écrivain, ses rencontres et mariages avec Eileen O’Shaughnessy et Sonia Brownell, son engagement dans la guerre d’Espagne au sein du POUM, ses publications littéraires font l’objet de descriptions détaillées souvent remises en contexte par des propos rapportés, parfois de première main.

De la revue Tribune aux bas-fonds parisiens ou londoniens, de Hommage à la Catalogne à 1984, c’est tout le parcours de George Orwell que Bernard Crick s’échine ainsi à éclairer. L’écrivain britannique apparaît éminemment humain, doté d’un sens politique spontané, en empathie sincère avec les plus démunis, plus visionnaire que théoricien. À mesure qu’on se penche sur la vie d’Orwell, l’envie de redécouvrir son œuvre gagne en intensité. Il n’est d’ailleurs pas rare que les deux histoires, intime et littéraire, entrent en résonance l’une avec l’autre. Et ce qui semble édifiant dans le cas de l’Espagne (participation au conflit, suivi d’un essai) l’est peut-être tout autant pour l’anti-totalitarisme ou la novlangue de 1984. À l’aide de témoignages et de sources disparates, Bernard Crick explore les hypothèses les plus plausibles pour narrer et décrypter George Orwell. L’influence de son passage à la BBC ou les raisons l’ayant mené en Espagne sont par exemple encore discutées, mais le biographe, avec toute la prudence nécessaire, élabore le narratif le plus probable à ses yeux – et explique pourquoi.

Qui était Orwell ? Bernard Crick consacre quelque 720 pages à cette question. En enlever une quelconque partie reviendrait à diminuer considérablement sa démonstration. On peut toutefois en livrer cette version (très) abrégée, que le lecteur découvrira dès l’introduction : « Orwell en vint à se considérer comme un « écrivain politique », et les deux mots revêtaient une égale importance. Il ne se présentait pas comme un philosophe politique, ni même comme un simple polémiste politique ; il était écrivain, un écrivain que tout intéressait, auteur de romans, d’ouvrages réalistes que je nommerai « reportages », d’essais, de poèmes, et d’un nombre incalculable de critiques littéraires et d’articles de presse. Mais si ses meilleurs écrits ne furent pas toujours explicitement politiques par le choix des sujets traités, ils manifestaient en permanence une conscience politique revendiquée. Il est en un sens l’écrivain politique britannique le plus subtil depuis Swift, le satiriste, le styliste, le moraliste et le polémiste qui l’influença tant. »

George Orwell, Bernard Crick
Flammarion, octobre 2020, 720 pages

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5

« Des bombes et des hommes » : vivre et survivre

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Des bombes et des hommes, qui paraît aux éditions Futuropolis, scrute à travers un récit autobiographique d’Estelle Dumas la grande histoire des guerres de l’ex-Yougoslavie. L’objectif est double : décrire les affres d’un conflit armé protéiforme – génocide, irrédentisme, velléités indépendantistes – qui s’étendra sur dix ans et replacer la culture au cœur des besoins humains fondamentaux.

Estelle Dumas ne le cache pas : non seulement son travail d’humanitaire durant la guerre civile yougoslave demeure l’expérience la plus enrichissante qu’elle ait connue, mais elle en a été tellement marquée que l’idée de coucher sur papier cet épisode de sa vie l’obsédait depuis longtemps. Des bombes et des hommes était initialement prédestiné au cinéma, mais le scénario, n’ayant pas trouvé de producteur, fut finalement adapté en bande dessinée, où les aquarelles de Julie Ricossé lui confèrent une sensibilité parfois déchirante. Le travail sur les couleurs n’a d’ailleurs rien d’anodin. Dans un ensemble rendu délibérément terne, deux éléments se signalent distinctement à notre regard : le rouge du sang, répandu aux quatre coins de Sarajevo et de Gorazde, et le rose de la jupe de celle que l’on surnomme « Betty Boop ».

Cette dernière n’est autre qu’Isabelle, l’avatar d’Estelle Dumas. Elle a vingt-cinq ans, elle sort d’une rupture amoureuse et elle entretient une relation distante et difficile avec sa mère. Au début du récit, elle occupe un nouveau poste dans l’humanitaire à Sarajevo. Nous sommes en 1995, quatre ans après les débuts de la guerre civile qui oppose Serbes et Bosniaques. Son rôle consiste à « coordonner la cantine avec la guerre tout autour ». Partant, c’est à travers son regard que le lecteur va s’éveiller aux conflits d’ex-Yougoslavie : les villes sont partiellement détruites, les cadavres jonchent les routes, les tirs d’obus visent sans discernement les humanitaires ou les étals du marché Markale – deux obus y feront 37 morts. Les bancs publics sont démantelés et transformés en bois de chauffage. L’électricité, l’eau ou le gaz sont des luxes inaccessibles aux agents occidentaux – et a fortiori aux populations locales. Des onomatopées rappellent sans cesse au lecteur la réalité anxiogène de la guerre. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que le prédécesseur d’Isabelle ait souffert de dépression et que le capitaine Botard, responsable des humanitaires, ne « donne pas deux semaines » à la jeune Française.

Un premier écueil se dresse face à elle : les entrepôts où sont stockés les vivres destinés aux civils sont gardés par des agents que la mafia locale a corrompus. Second écueil : si le siège de Sarajevo fera 14 000 morts, Gorazde, laconiquement présentée comme « l’enfer », n’est pas mieux lotie. Cette enclave bosniaque musulmane de 30 000 habitants est assiégée par l’armée de République serbe de Bosnie. Veiller sur une nourriture régulièrement ponctionnée par des criminels afin de la distribuer ensuite à des populations encerclées par des soldats sans foi ni loi n’a rien d’une sinécure. Isabelle ne va pas tarder à le découvrir. Mais ce n’est pas tout. Estelle Dumas écrit dans l’appendice de cet album que « les gens de Sarajevo et de Gorazde [lui] ont démontré que l’art est essentiel, tout autant que la nourriture, pour l’être humain ». Cette déclaration prend tout son sens lorsque le lecteur découvre l’obstination et l’engouement accompagnant la réouverture d’un cinéma à Gorazde. Alimenté par des copies volées et un groupe électrogène emprunté à un hôpital voisin, la salle de projection apparaît comme une bouffée d’air inespérée dans un cadre oppressant. Voilà la culture réaffirmée en substrat de la civilisation, en besoin fondamental.

Des bombes et des hommes raconte l’hostilité interethnique à travers l’histoire des guerres d’ex-Yougoslavie. Mais Estelle Dumas le fait également à une échelle plus réduite, familiale, amoureuse, éminemment humaine. Par le biais de personnages secondaires, elle portraiture un couple formé d’un musulman et d’une Serbe, cette dernière subissant l’animosité grandissante de la famille de son compagnon, jusqu’à un drame aussi terrible et arbitraire qu’absurde. Ce très bel album se clôture en outre par des repères historiques permettant de compléter factuellement une représentation de la guerre qui nous apparaît aussi utile que douloureuse.

Des bombes et des hommes, Estelle Dumas, Loïc Godart et Julie Ricossé
Futuropolis, octobre 2020, 160 pages

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4.5

Mes tutos de sorcière bienveillante, de Mademoiselle Audrina : réflexions féministes et illustrations

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Mademoiselle Audrina, illustratrice à succès sur Instagram, avec ses 25 000 followers, a été invitée par la maison d’édition Kiwi à publier son premier livre. Pour l’occasion, c’est la thématique que l’artiste explore depuis un an qui a été choisie : la magie, le fait d’être une sorcière. Si le livre de 170 pages comporte beaucoup d’illustrations, celles-ci ponctuent surtout plusieurs chapitres de texte, faisant jongler l’illustratrice entre pinceaux et plume… Notre avis sur Mes tutos de sorcière bienveillante, publié en librairies le 29 octobre 2020.

Note : Mademoiselle Audrina s’adressant dans son livre à ses « soeurcières », nous considérons dans cette critique le lecteur comme une lectrice. 

Un travail d’illustration de qualité

Mes tutos de sorcière bienveillante est avant tout un livre d’illustrations, puisque celui d’une illustratrice. C’est un de ces beaux livres qu’on feuillette avec plaisir, dont on passe de longues minutes à regarder les images. Le thème magique est très bien exploré : bougies, plantes, flacons de potions, étoiles… On en a plein les yeux. C’est Audrina elle-même qui sert de personnage représenté, pour accompagner la lectrice au fil des pages.
Techniquement, les illustrations sont au rendez-vous avec comme points faibles les proportions anatomiques, les expressions qui se répètent et un cerne peu moderne qui aplatit les volumes. Les points forts de Mademoiselle Audrina prenant le pas sans difficulté sur ces quelques défauts : les textures sont très fouillées et on sent un travail de profondeur, les couleurs sont recherchées avec une palette reconnaissable et pertinente. Les camaïeux de couleurs sont adaptés à chaque illustration, sans pour autant créer de rupture avec la charte graphique de l’ensemble du projet.
Au niveau de la mise en page, le travail de création graphique est aussi très agréable, en encarts indigos et police dorée.

A travers son parcours, Audrina présente la magie comme un outil

Mes tutos de sorcière bienveillante est un livre destiné à plusieurs publics. Tout d’abord, le fait que Mademoiselle Audrina parle beaucoup de ses expériences personnelles et de son parcours en fait un livre destiné à sa communauté Instagram. Ce livre est en effet un moyen pour ses abonnées de mieux la connaître, puisque les pages lui permettent de s’exprimer davantage que des posts sur les réseaux sociaux. Ce qui est donc un point positif pour les lectrices la suivant peut néanmoins être considéré comme moins intéressant par des lectrices qui ne la connaissent pas et s’intéressent surtout à la magie, plus qu’à l’illustratrice. C’est toutefois un parti pris : Audrina choisit de raconter son cheminement vers la magie à travers son propre regard pour le rendre plus réel et permettre à la lectrice de se mettre à sa place.
Pas de panique si vous avez découvert ce livre sans connaître l’auteure : l’ouvrage se destine également à un autre public. Il trouvera sa place entre les doigts de toutes celles qui sont curieuses de cette vague actuelle d’un retour à la nature, à l’écoute de son propre corps et de ses intuitions.
Néanmoins, il faut nuancer : ce livre s’adresse à celles qui débutent, et constitue une base, surtout psychologique. Mademoiselle Audrina met l’accent sur la magie comme un outil pour changer de vie. Et si la magie existait aussi dans la psychologie, le féminisme et l’écologie ? Et si s’aimer, se respecter et en faire autant envers les autres et l’environnement était une nouvelle forme de magie, celle du XXIème siècle ?  Au fil des pages et de sa plume accessible, Audrina saura accompagner à merveille la novice dans la compréhension de sa « sorcière bienveillante », une nouvelle sorcière, bien loin des archétypes misogynes du passé, qui la présentaient comme une mauvaise femme, laide, âgée et malveillante.

La « sorcière bienveillante »… une sorcière réinventée

Mes tutos de sorcière bienveillante peut donner à tort l’idée d’un énième grimoire. Ce n’est pas le cas : l’ouvrage met en avant les réflexions de l’illustratrice et son point de vue sur ce qu’être une sorcière signifie, avec une orientation féministe plus que guérisseuse. Pour Audrina, être une sorcière bienveillante ne se résume pas qu’à la pratique technique de la magie (utiliser la puissance des pierres, les effets des plantes, etc.) ; l’illustratrice voit la magie comme un moyen pour changer de vie, mais le changement doit avant tout être psychologique. On est une sorcière lorsqu’on accepte son corps, lorsqu’on est bienveillante envers soi et les autres… sans oublier la nature !
En effet, ce livre s’intéresse davantage à l’évolution psychique nécessaire pour se sentir sorcière qu’aux pratiques matérielles et spirituelles à proprement parler.
A défaut de recenser les plantes et les pierres associées à la sorcellerie, pas plus que les runes et les rituels, l’ouvrage d’Audrina présente les étapes mentales pour devenir une sorcière bienveillante envers tous, à commencer par soi-même. Ces étapes mentales sont accompagnées par des tutoriels amusants et agréables mêlant exercices concrets et préparations vertes pour devenir cette nouvelle sorcière bienveillante. Le livre est d’ailleurs qualifié comme un guide de développement personnel, et non comme un guide pratique.
La lecture de Mes tutos de sorcière bienveillante est donc un moyen de sonder son intérêt pour la question magique, son état psychologique actuel, surtout d’un point de vue féministe, avant de passer à une réelle pratique, plus technique… ou peut-être de se rendre compte que penser à soi, à son corps suffit, sans besoin d’aller plus loin dans l’exploration magique.

Mes tutos de sorcière bienveillante est donc un livre-étape, celui de la débutante qui veut s’initier à la magie d’un point de vue psychologique, tout en demeurant un beau livre aux illustrations colorées et faisant du bien au moral. L’ouvrage de réflexion de Mademoiselle Audrina permettra à celles qui n’ont aucune connaissance de ce qu’être une sorcière signifie d’en apprendre davantage sur l’aspect psychologique de la question, de s’écouter, de poser un regard féministe sur leur vie et de commencer leur initiation à la magie en devenant une sorcière bienveillante avant, si besoin, de se lancer dans la magie technique avec des lectures spécifiques. 

Mes tutos de sorcière bienveillante, Mademoiselle Audrina
Editions Kiwi, octobre 2020, 176 pages.

Cursus fin du monde… pour génération Apocalypse Now ?

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Cette BD signée Robin Cousin met en scène un groupe d’étudiantes et étudiants dans le domaine des sciences. Venus faire la fête (soirée costumée sur le thème de l’Apocalypse), ils ne se privent pas pour se charrier mutuellement, par exemple en soulignant la distinction entre sciences dures (qui permettent des expérimentations avec des variables physiques mesurables) et sciences molles (sciences humaines). Concrètement, ils aimeraient croire en l’avenir.

Leur jeune âge les incite à refuser la résignation vis-à-vis de la collapsologie (attention, il ne s’agit pas d’une science, mais d’un courant de pensée qui s’appuie sur les observations désastreuses des dernières décennies, pour annoncer l’effondrement de nos civilisations). Ils ont bien conscience que les choses vont mal (constat simple et compréhensible par tout un chacun : le capitalisme – pour faire simple – s’appuie sur des prévisions de croissance à l’infini, alors que nous vivons dans un monde aux ressources limitées), même s’ils peuvent s’amuser entre eux pour cette soirée festive. L’alcool lève les inhibitions et les discussions font monter une certaine exaltation. Ne pourrait-on pas prendre des mesures (comportementales) pour inverser le cours des événements et tenter de sauver le monde ? Pour cela, une mobilisation aussi large que possible permettrait de coordonner les bonnes volontés. Une idée est lancée : faire le tour de ce qui ne va pas pour lancer des actions pilotées par un collectif.

Science et Avenir

Autant dire que les soucis relevés sont nombreux et divers. À tel point qu’il serait grand temps d’initier des changements fondamentaux. Ce qui émerge, c’est que depuis trop longtemps, la croyance persiste que la science pourrait avoir réponse à tout. Or, même si, globalement, le niveau de vie s’est élevé depuis plusieurs siècles grâce aux progrès scientifiques, la situation actuelle est franchement inquiétante. Il s’avère que la science est liée au capitalisme et aux systèmes politiques. En gros, les décideurs s’activent pour conserver leur position dominante, ce qui peut mener à l’impasse.

Dessinateur et scientifique

Voilà une BD qui mérite largement la découverte, en dépit de ses quelques défauts. Parmi ceux-ci, le dessin déçoit par son aspect que je considère comme assez primaire. Il est un peu compensé par des couleurs qui retiennent l’attention, mais peut-être un peu vives. D’autre part, Robin Cousin propose ici une astucieuse présentation pédagogique de la situation actuelle, mais sans creuser aucun des nombreux points abordés. Il utilise habilement (sans risquer de décourager par des aspects trop théoriques, comme dans Le chercheur fantôme – 2013) ses connaissances scientifiques pour inciter à la réflexion et c’est déjà très bien. Mais sa façon d’utiliser le medium BD reste décevante. Ainsi, de nombreuses cases restent vierges de tout décor et le dessinateur se contente d’un format quasiment uniforme, avec trois bandes par planche (en tout, seules deux cases, une au début et une autre vers la fin, occupent deux tiers d’une planche). Ceci dit, il apporte une intéressante contribution au débat sur l’avenir de l’humanité en montrant des jeunes qui veulent encore y croire.

Peut-on y croire (question ouverte) ?

Une BD indépendante (format 22,6 x 13,0 cm pour 78 planches) qui se lit facilement et permet de faire un inventaire correct des problématiques actuelles concernant d’éventuelles causes de catastrophe menaçant notre avenir : dérégulation du climat, surconsommation, épuisement des ressources naturelles, ainsi que la position de la science dans nos sociétés. L’auteur laisse ses personnages sur une fin ouverte qui laisse un peu sur notre faim, car la bonne volonté risque fort de ne pas suffire pour inverser la tendance catastrophiste actuelle. Les protagonistes parviendront-ils à quelque chose de satisfaisant ? Une question à tendance philosophique, puisque l’inversion de la tendance dépend de tout un chacun. Si l’avenir de l’humanité est en jeu, il serait bon que cette humanité trouve les moyens de se mettre d’accord sur ce qu’il convient de faire ou non et passe à l’action au lieu de se contenter de résolutions vertueuses. À noter, pour conclure, que l’un des protagonistes affirme que sa crainte est que le réchauffement climatique, en provoquant la fonte du permafrost, libère un paléo-virus qui viendrait décimer l’humanité.

Cursus fin du monde, Robin Cousin

Editions FLBLB, août 2020, 78 pages

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Riz amer, de Giuseppe De Santis (1949) : hauteur morale du monde paysan

Cinéaste majeur du néoréalisme italien, Giuseppe De Santis en est pourtant aujourd’hui une des figures méconnues. Entre la dénonciation de la guerre et du fascisme de Rossellini et la peinture de l’injustice sociale de De Sica, le réalisateur né à Fondi occupe une place à part, lui qui s’intéressa à un mal plus profond de la société italienne : la corruption des âmes populaires. Son chef-d’œuvre Riz amer (Riso amaro) dévoile sa vision d’un monde rêvé où la solidarité et la conscience de leurs valeurs ancestrales permettent à des personnages situés tout en bas de l’échelle sociale de triompher de la cupidité et de la jalousie. Impossible de ne pas succomber au charme de Vittorio Gassman, à la sensualité de Silvana Mangano, au sourire de Raf Vallone et à la vertu retrouvée de Doris Dowling. Retroussons notre pantalon, enfilons nos bottes et enfonçons-nous dans la boue des rizières italiennes en chantant, afin de renouer avec notre humanité dans l’effort partagé. 

Membre du parti communiste italien et résistant durant la Seconde Guerre mondiale, De Santis fut un élève du Centro Sperimentale di Cinematografia de Rome. Il collabora ensuite en tant que journaliste au célèbre magazine Cinema, pépinière de futurs talents transalpins qui joua un rôle capital dans le processus d’autonomisation du cinéma italien. De Santis y soutint inlassablement les principes du néoréalisme, sous l’égide de Cesare Zavattini, véritable inspirateur et théoricien du mouvement. On connaît les éléments essentiels de cette nouvelle vision du cinéma : enregistrement sans fard de la réalité quotidienne du prolétariat, décors réels et utilisation de comédiens non-professionnels. Ainsi, le néoréalisme italien témoigna tant d’une évolution sociale que d’une révolution artistique, dont le but avoué était de prendre le contre-pied total de la période dite des « Téléphones blancs » (Telefoni bianchi), celle du cinéma italien de l’immédiat avant-guerre qui était marqué par une insouciance sans rapport avec la réalité quotidienne.

Comme bien d’autres conceptions cinématographiques avant et après lui (qu’on songe par exemple au mouvement danois Dogma95), les productions néoréalistes furent rarement fidèles aux principes du mouvement. A vrai dire, seuls Les Amants diaboliques (Ossessione) de Visconti, sorti en pleine guerre (1943), et la légendaire trilogie de Rossellini (Rome, ville ouverte, Païsa et Allemagne année zéro), tournée juste après le conflit, correspondent peu ou prou au catéchisme conceptualisé par Zavattini. Les autres œuvres fondatrices associèrent rapidement ces principes de base à un cadre nettement plus dramatisé et mis en scène, ce qui ne retire rien à leur qualité. Giuseppe De Santis s’inscrit pleinement dans cette mise en pratique « libre » d’un concept théorique totalement intégré dans une identité personnelle. Comme nombre de ses confrères, De Santis passa rapidement de la théorie à la pratique. Dès 1942, il collabora au scénario d’Ossessione, l’œuvre qui fit naître le courant. La guerre à peine finie, il co-réalisa (notamment avec Visconti) Jours de gloire (Giorni di gloria), puis vola de ses propres ailes avec Chasse tragique (Caccia tragica) en 1947, un film encore très marqué par le conflit mais qui permit déjà d’apercevoir quelques thèmes chers au metteur en scène : le monde paysan, le pardon et l’indulgence du prolétariat qui, pour s’en sortir, ne doit compter que sur la solidarité et la prise de conscience de sa force morale.

Un nouveau jalon néoréaliste

De Santis réalise son chef-d’œuvre à peine deux ans plus tard : Riz amer (Riso amaro), un film qui lui vaudra un triomphe populaire, une présentation à Cannes et une nomination pour l’Oscar de la meilleure histoire originale en 1950. Sa production est signée Dino De Laurentiis, un des deux producteurs de cinéma italiens les plus importants (avec Carlo Ponti), l’homme aux plus de 500 productions dont Riz amer fut le tout premier succès international. Homme de gauche, idéaliste exalté par le monde paysan, De Santis signe une œuvre qui est à la fois une illustration de ses convictions et une réussite narrative et esthétique indéniable. L’entame du film illustre à elle seule son utilisation créative des préceptes néoréalistes. Face caméra, un homme situe le contexte du récit : l’ancestralité de la riziculture en Italie, le rôle qu’y tiennent les ouvrières saisonnières (les mondine) depuis cinq siècles, les conditions de travail très dures, la raison pour laquelle ce travail est réalisé par des femmes (« il nécessite des gestes légers et rapides, exécutés par les mêmes mains qui enfilent les aiguilles et nourrissent les bébés »), etc. L’artificialité de ce procédé paraît évidemment en parfaite contradiction avec les ambitions véristes du néoréalisme, avant qu’un vaste travelling ne révèle que le conteur est en réalité un (faux) reporter de radio qui commente en direct l’événement que constitue le départ des trains remplis de mondine pour les rizières de la plaine du Pô, début mai.

Cette imbrication de captation documentaire et de mise en scène est confirmée par la longue séquence virtuose qui suit. Le spectateur y découvre la foule de travailleuses de tout âge et de tout emploi, provenant surtout du nord de la péninsule, qui se rassemble dans une effervescence et un enthousiasme qui pourraient faire songer aux célébrations paysannes des temps anciens – les conditions de travail réelles ne sont pas encore dévoilées à ce stade du film. De Santis introduit alors dans cette grande fresque collective l’intrigue, qui se focalise sur une poignée de personnages. Des policiers en civil recherchent quelqu’un dans la foule : Walter (Vittorio Gassman), qui s’enfuit alors qu’il a été identifié. Il glisse à sa compagne et complice Francesca (Doris Dowling) le fruit du larcin, un collier, avant de filer alors qu’on lui tire dessus. Pour échapper à la justice, Francesca n’a d’autre choix que de s’embarquer dans le train en tant que mondina clandestina. Ou comment introduire un récit fictionnel dans une réalité sociale tout ce qu’il y a de plus authentique.

Juste avant la fuite du voleur, De Santis introduit le troisième protagoniste de son drame social : Silvana (Silvana Mangano), jeune ouvrière saisonnière insouciante qui apparaît à l’écran dans une lumineuse scène de danse, symbole d’une sensualité à laquelle Walter n’est pas insensible (ébloui, il part se déhancher à ses côtés). Afin de comprendre la charge érotique de Silvana Mangano pour le public de l’époque, il suffit de rappeler que, lors de sa retransmission télévisée en France plus de dix ans après, en 1961, le film fut accompagné du célèbre « carré blanc » indiquant qu’il ne convenait pas à un jeune public. Mamma mia !

Dans la boue des rizières

Avec le trajet en train vers les rizières, le double projet (fictionnel et vériste) du cinéaste prend forme. D’abord, l’intrigue se resserre autour des deux personnages féminins que tout oppose. Francesca est une citadine qui a choisi la voie facile, la malhonnêteté, pour échapper à sa condition modeste. A l’inverse, Silvana représente le bon sens populaire : elle n’est pas dupe (dès leur première discussion, elle dit à Francesca avoir compris de quoi il en retourne). Personnage libre, débrouillard, vivant au jour le jour, Silvana va pourtant perdre son innocence prolétaire en cédant à la tentation que représentent le collier volé et l’amour insincère de Walter. Ainsi, elle tentera d’évincer Francesca en montant les ouvrières contre elle et les autres « jaunes » (les travailleuses clandestines) pour mieux lui dérober le précieux bijou. Le sujet du film est l’aliénation paysanne, la corruption des vertus populaires par l’argent et l’injustice : les ouvrières sont tellement pauvres et soumises à des conditions de travail pénibles, qu’un collier volé ne peut que susciter la convoitise de Silvana, prête à toutes les trahisons malgré son bon fond. Le récit fictionnel est ainsi mis au service d’une vision politique.

L’exigence documentaire du néoréalisme italien constitue alors naturellement la toile de fond de ce conte moral. Le film fut tourné dans une cascina de la province de Vercelli (Piémont), et deux cents mondine y participèrent, une fois leur journée de travail finie. Beaucoup de scènes, à l’accent vériste indéniable, sont consacrées au quotidien des travailleuses, à l’entraide, aux relations cordiales entre gens de même condition, et bien sûr au travail dans les rizières, où l’on patauge dans la boue jusqu’aux cuisses pendant toute la journée. C’est d’ailleurs dans ce décor inondé que De Santis met en scène une mémorable séquence de bagarre générale entre mondine et travailleuses clandestines. Silvana tente de profiter de la situation pour évincer Francesca, désignée comme la meneuse des « jaunes ». Seule l’intervention de Marco (Raf Vallone), un soldat dont le régiment est stationné dans les environs, permet d’éviter à Francesca un probable lynchage. Son concours ne se limite pas à ce salut : Marco fait prendre conscience aux deux jeunes femmes du pouvoir collectif qu’elles possèdent si elles conjuguent leurs forces au lieu de se déchirer. Les contremaîtres devront accepter d’embaucher toutes les travailleuses, ou aucune ne retournera dans la rizière !

Une certaine vision du cinéma social

Le message idéaliste de Giuseppe De Santis est limpide : c’est dans le travail physique, mais aussi en partageant le sort des travailleuses, que l’âme corrompue de Francesca va être lavée et qu’elle gagnera une deuxième chance dans la vie. A l’inverse, Silvana, après s’être rapprochée de Francesca en se rendant compte qu’elles partagent en réalité la même condition sociale et les même illusions (le collier convoité est un faux, tout comme l’amour de Walter), et qu’elles ne sont séparées que par la voie empruntée pour s’en sortir, mettra fin à ses jours, broyée par la trahison et la perte de ses valeurs (mémorable séquence d’inondation de la rizière). Lors de ses funérailles, les mondine lui rendent hommage en lançant une poignée de riz sur son corps, comme un rappel du labeur épuisant mais honnête dont la bella ragazza n’aurait pas dû s’écarter.

Si la naïveté du regard porté sur la classe ouvrière frappe aujourd’hui par sa désuétude, il se dégage de Riz amer une sincérité et une conviction réellement touchantes. On pardonne la vision idyllique des séquences collectives pour se laisser emporter par la grâce de la mise en scène et l’aspect revigorant de l’énergie de ces femmes, véritable souffle de vie. Le réalisme de certains moments du film ne fait aucun doute, et les comédiens professionnels trouvent leur place parmi les acteurs non-professionnels et les décors authentiques, nous y entraînant dans leur sillage. Même si Riz amer dénonce une réalité sociale très dure, De Santis se laisse gagner par son optimisme, le résultat étant nettement plus proche d’un utopisme socialiste aujourd’hui disparu que d’un misérabilisme cru visant à convaincre le spectateur que « les gens de peine en bavent ». Le cinéaste italien préfère célébrer les valeurs simples et l’énergie collective du prolétariat.

Le film offrit à Vittorio Gassman, excellent dans son interprétation d’un « agent perturbateur » au charisme irrésistible mais à la morale gâtée, son premier rôle important. On connaît la suite de la carrière fulgurante du Mattatore, véritable monstre sacré du cinéma italien qui tourna avec les plus grands (Lattuada, Comencini, Rosi, Monicelli, Rossellini, Scola, Zampa, Ferreri et bien sûr Dino Risi… sans parler de ses films tournés aux Etats-Unis ou en France), avant de s’éteindre à Rome il y a vingt ans. Riz amer consacra également Silvana Mangano, ancien mannequin et Miss Rome 1946, comme une vedette de cinéma. Son effronterie et sa sensualité marquée (short court et tenues moulantes) en firent le premier sex-symbol féminin italien de l’après-guerre. Son mariage, l’année de sortie du film, avec le producteur Dino De Laurentiis, l’aida à devenir une star aussi bien en Italie, où elle tourna notamment sous la direction de De Sica, Monicelli, Visconti et Pasolini, qu’aux Etats-Unis (Rossen, Ritt, Fleischer, Lynch). Doris Dowling, quant à elle, est assurément « l’intruse » du casting de ce long-métrage italien aux prétentions véristes, puisqu’elle est américaine. Décédée en 2004, son parcours fut assez atypique. Elle débuta sa carrière dans des rôles mineurs pendant la guerre puis, le travail se faisant rare après le conflit, elle suivit sa sœur Constance en Italie. Elle est brillante dans Riz amer mais, curieusement, ce succès restera à peu près sans lendemain, à l’exception de son interprétation de Bianca dans l’Othello d’Orson Welles, en 1952. Elle fit certes quelques apparitions remarquées à la télévision (Flipper le dauphin, Kojak, Shérif, fais-moi peur), mais Riz amer demeure incontestablement le seul chef-d’œuvre de sa carrière.

Enfin, Giuseppe De Santis subit de plein fouet l’évolution du néoréalisme dès le tournant des années 1950. Contrairement à d’autres grands metteurs en scène de l’époque (en particulier Visconti, De Sica ou Fellini), De Santis eut beaucoup de mal à s’adapter à la tendance plus dramatique, psychologique voire expérimentale qu’épousa le cinéma transalpin à cette époque, ce qui explique certainement en grande partie son manque de reconnaissance actuel par rapport à certains de ses pairs. Il ne tourna en tout que douze longs-métrages en une trentaine d’années, dont la plupart sont fort recommandables mais peu connus aujourd’hui. Il y retrouvera deux des interprètes de Riz amer : Raf Vallone (Pâques sanglantes, Onze heures sonnaient, La garçonnière) et Silvana Mangano (Hommes et loups). De Santis s’éteignit en 1997 des suites d’une crise cardiaque. Il nous laisse, avec Riz amer, un chef-d’œuvre solaire, témoignage de son humanité généreuse et de sa tendresse sincère envers la classe laborieuse. C’est avec émotion que l’on contemple aujourd’hui ces ouvrières patauger dans les rizières, chantant ensemble sous un soleil de plomb. Un corps social revigoré par le labeur commun : misère partagée à moitié éprouvée. Une image idyllique, qui n’a jamais existé, mais dont tout le monde se surprend à rêver, de temps en temps.

Synopsis : Francesca et Walter sont un couple de jeunes délinquants qui vient de dérober un collier dans un hôtel. Pour échapper à la police, Francesca s’embarque dans un convoi de mondine en partance pour les rizières de la plaine du Pô. Elle y fait la connaissance de Silvana, une travailleuse saisonnière qui va l’aider avant de convoiter le bijou volé. Alors que les tensions montent entre ouvrières régulières et clandestines et que Walter retrouve la trace de Francesca, Marco, un soldat stationné dans les environs, fait entrevoir aux jeunes femmes le mal qui les ronge et les pousse à unir leurs forces.

Riz amer : Bande-Annonce

Riz amer : Fiche technique

Réalisateur : Giuseppe De Santis
Scénario : Giuseppe De Santis, Carlo Lizzani, Gianni Puccini
Interprétation : Doris Dowling (Francesca), Silvana Mangano (Silvana), Vittorio Gassman (Walter), Raf Vallone (Marco)
Photographie : Otello Martelli
Montage : Gabriele Varriale
Musique : Goffredo Petrassi
Producteur : Dino De Laurentiis
Maison de production : Lux Film
Durée : 108 min.
Genre : Néoréalisme italien
Date de sortie :  7 octobre 1949
Italie – 1949

J’ai le droit de vivre : La crise de 1929 et ses dommages collatéraux sur le peuple américain

Étroitement lié à l’affaire du Gang Barrow, le second métrage américain de Fritz Lang, J’ai le droit de vivre, se réclame d’un drame social mâtiné de polar dans la plus pure tradition de L’Âge d’or Hollywoodien.

Faute avouée jamais pardonnée

J’ai le droit de Vivre, un titre français évocateur mais qui ne rend jamais justice au film de Lang tant la résonance de son titre dans la langue de Shakespeare amorce en filigrane la précarité de la vie d’Eddie Taylor (Henry Fonda), taulard de son état bientôt marié à la jolie Joan Graham (Sylvia Sidney). L’ex-détenu au casier judiciaire épais comme le pouce l’a promis, les récidives sont définitivement terminées. Toutefois, à toute bienveillance en préambule d’un drame se dessine peu à peu les enjeux de la spirale négative. Celle, qui, de quiproquos en accusations, d’idées préconçues en désinformation nourrit sournoisement la vindicte populaire. Libéré de sa dette carcérale, Eddie Taylor n’en reste pas moins une menace constante pour le peuple. Devant l’ex délinquant, la peur du citoyen prend la forme d’un réflexe verbal auto-défensif où jamais le pécheur d’antan ne sera expurgé de ses fautes. Un cambriolage en centre-ville achèvera les espoirs de Taylor de retrouver un semblant de vie. Traqué comme un animal par les autorités et alors que ses instincts primaires refont surface, il prend la fuite en compagnie de Joan avec l’espoir de voir la lumière au bout du tunnel.

Film en dépression

J’ai le droit de Vivre s’appuie sur une mécanique scénaristique classique aux enjeux limpides. Si sur le plan de l’écriture, le réalisateur met son spectateur sur la voie de l’identification immédiate et lui permet d’accéder rapidement aux tenants et aboutissants de son drame, c’est dans l’optique d’une réflexion sur la fragilité d’une société américaine entamée par la chute de son économie. Le film parle sans détour des dommages collatéraux engendrées par la Crise de 1929 à partir d’un repris de justice. Lorsque le film de Lang sort en 1937, Le New Deal sous Roosevelt colmate déjà les brèches.

Une réponse forte destinée aux attentes sociales des plus démunis. Le cinéma de Lang adepte des contextes politiques éponge littéralement l’atmosphère de paranoïa des couches populaires. Le mal est encore profondément ancré et la colère du peuple se focalise sur la moindre dérive. L’Amérique au bord du Ko ne digère plus ses parias et les laisse en pâture à la foule.

Plus encore que Fury (premier volet de Lang consacré à la Crise) dont la haine d’un homme par une bande de fous furieux rendait le métrage beau mais unilatéral, J’ai le droit de Vivre traite d’une rédemption impossible et d’une communication sourde où seul l’acte barbare fait autorité. Pris dans la spirale infernale d’une justice aveugle qui donne au quidam le droit de se faire juge, le destin de Taylor est donc scellé offrant un saisissant reflet déformant au fameux M le Maudit autre chef d’œuvre du réalisateur au monocle. De son côté, Henry Fonda incarnera à nouveau une autre victime forcée d’effectuer une fuite en avant dans le magnifique Les Raisins de la colère de John Ford d’après l’œuvre de Steinbeck.

J’ai le droit de vivre : Bande annonce

J’ai le droit de vivre : Fiche technique

Synopsis : Après sa sortie de prison, Eddie Taylor épouse Joan, l’élue de son coeur. Le bonheur du couple est de courte durée. Accusé à tort d’un Hold-up, Eddie doit partir en cavale avec sa femme.

  • Titre originale : You only live once
  • Réalisation : Fritz Lang
  • Scénario : C. Graham Baker, Gene Towne
  • Casting : Sylvia Sidney, Henry Fonda, Barton McLane, Jean Dixon
  • Photographie : Leon Shamroy
  • Montage : Daniel Mandell
  • Musique : Alfred Newman
  • Producteurs : Walter Wanger pour Walter Wanger Productions
  • Production : United Artist
  • Durée : 86 mn
  • Genre : Film noir
  • Date de sortie : 29 Janvier 1937 (États Unis)
  • États Unis – 1937

Auteur : Franck de BERGEN

J’ai le droit de vivre : La crise de 1929 et ses dommages collatéraux sur le peuple américain
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Sogni d’oro : la réalisation selon Nanni Moretti

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Avec Sogni d’oro, sorti en 1981, Nanni Moretti reprend son célèbre personnage de Michele Apicella, devenu ici réalisateur et sorte de parodie/alter ego de Moretti lui-même.

Dans Sogni d’oro, la figure du réalisateur est beaucoup parodiée, décriée et moquée. Michele Apicella en est bien sûr l’icône pastichée, montré comme un être totalement colérique, désespéré, seul, hautain et que personne n’écoute ni ne respecte. Il est dépendant de son producteur qui le « trahit » en décidant de soutenir un de ses collègues qui deviendra ainsi son rival. Son équipe de tournage ne suit que difficilement ses instructions, préférant discuter entre elle, manger sans lui (mais c’est aussi lui qui semble s’isoler) et nouer des relations intimes qui entachent leur travail. Son public le délaisse peu à peu, et les critiques jugent son travail comme étant peu fidèle à la réalité et trop élitiste, pas assez populaire. Sa mère veut qu’il parte de chez elle et lui montre ce qu’on dit de lui dans la presse dès qu’il rentre. Bref, il n’est pas tranquille et est névrosé, ce qui se traduit même dans ses rêves. En effet, en dormant il s’imagine aimer une de ses élèves (dont il est le professeur) d’un amour non réciproque. Jamais Michele n’a de temps de repos. Le réalisateur italien le montre avec beaucoup d’humour, mais rappelle à quel point il est difficile d’être une figure publique.

Loin de s’apitoyer sur son sort, Moretti montre son personnage comme étant odieux, et en un sens, peut-être mérite-t-il le désamour dont il est victime. Dans tous les cas il parodie la vision du réalisateur qui se veut d’être difficile et jamais satisfait. Là où cela diffère de l’image d’un réalisateur trop présent et qui impose sa vision des choses, qui « maîtrise » sa réalisation ; Michele Apicella n’aime pas son travail, semble difficilement contrôler son équipe et n’est pas un travailleur forcené. Le film se concentre d’ailleurs sur le fait qu’il est difficile pour lui, réalisateur qui a une certaine vision de son propre travail, de l’accomplir. Plus largement, Nanni Moretti montre à quel point faire un film est fastidieux, du début à la fin. Son producteur, entre autres, décide de produire le film de celui qui deviendra son « rival », réalisateur reprenant les mêmes thèmes chers que lui. Vers la fin du film, nous avons d’ailleurs droit à une parodie de jeu télévisé où les deux s’affrontent dans un duel où l’insulte et le vulgaire l’emportent. Michele perdra et dans un accès de colère devenu célèbre il dira : « Pubblico di merda ». Ce passage est représentatif de l’intelligence dont fait preuve le scénario de Sogni d’oro : en montrant l’absurde de cette parodie de compétition, Moretti dénonce comment la télévision italienne a sombré dans la « télé-poubelle » pour toujours divertir un public avide de vulgarité et d’irrespect. Ce qui intéresse le public n’est pas la réflexion ou la vision présente derrière une œuvre cinématographique mais le divertissement qu’elle procure.

Le personnage principal est bien sûr ridiculisé au possible pour montrer à quel point il est centré sur lui-même et névrosé. Son film « La mamma di Freud » est lui aussi symbole de son ridicule : l’acteur qui joue Freud est une parodie d’acteur tant il surjoue et crie sans arrêt, la « scène clef » que Michele Apicella décide de finalement enlever du scénario est une mise en abyme de sa propre difficulté à couper le cordon avec sa mère. Après tout une œuvre peut être considérée comme une sorte d’enfant de l’artiste qui l’a créée, donc ce n’est pas étonnant que dans Sogni d’oro elle soit montrée comme centrée sur celui-ci.

Bref, Nanni Moretti nous offre une vision décalée mais néanmoins impitoyable du monde cinématographique : un monde où la compétition est rude (en témoigne « l’ami » réalisateur qui n’arrive pas à financer son prochain film), où le public peut être ingrat, où certains réalisateurs font preuve d’un énorme égo et où il est difficile de mener à bien son projet si l’on n’a pas une équipe technique motivée. Tout cela avec beaucoup d’humour et d’autodérision.

Sogni d’oro: Bande Annonce

Sogni d’oro : Fiche Technique

Titre: Sogni d’oro
Réalisation: Nanni Moretti
Scénario: Nanni Moretti
Interprétation: Nanni Moretti, Nicola Di Pinto, Laura Morante, Remo Remotti, Piera Degli Esposti…
Image: Franco di Giacomo
Montage: Roberto Perpignani
Musique: Franco Piersanti
Décors: Gianni Sbarra
Costumes: Lia Morandini
Production: Opera Film Produzione
Récompenses: Prix spécial du Jury à la Mostra de Venise
Durée: 105 minutes
Genre: Comédie Dramatique
Date de sortie: 1981

Italie – 1981