« Des bombes et des hommes » : vivre et survivre

Des bombes et des hommes, qui paraît aux éditions Futuropolis, scrute à travers un récit autobiographique d’Estelle Dumas la grande histoire des guerres de l’ex-Yougoslavie. L’objectif est double : décrire les affres d’un conflit armé protéiforme – génocide, irrédentisme, velléités indépendantistes – qui s’étendra sur dix ans et replacer la culture au cœur des besoins humains fondamentaux.

Estelle Dumas ne le cache pas : non seulement son travail d’humanitaire durant la guerre civile yougoslave demeure l’expérience la plus enrichissante qu’elle ait connue, mais elle en a été tellement marquée que l’idée de coucher sur papier cet épisode de sa vie l’obsédait depuis longtemps. Des bombes et des hommes était initialement prédestiné au cinéma, mais le scénario, n’ayant pas trouvé de producteur, fut finalement adapté en bande dessinée, où les aquarelles de Julie Ricossé lui confèrent une sensibilité parfois déchirante. Le travail sur les couleurs n’a d’ailleurs rien d’anodin. Dans un ensemble rendu délibérément terne, deux éléments se signalent distinctement à notre regard : le rouge du sang, répandu aux quatre coins de Sarajevo et de Gorazde, et le rose de la jupe de celle que l’on surnomme « Betty Boop ».

Cette dernière n’est autre qu’Isabelle, l’avatar d’Estelle Dumas. Elle a vingt-cinq ans, elle sort d’une rupture amoureuse et elle entretient une relation distante et difficile avec sa mère. Au début du récit, elle occupe un nouveau poste dans l’humanitaire à Sarajevo. Nous sommes en 1995, quatre ans après les débuts de la guerre civile qui oppose Serbes et Bosniaques. Son rôle consiste à « coordonner la cantine avec la guerre tout autour ». Partant, c’est à travers son regard que le lecteur va s’éveiller aux conflits d’ex-Yougoslavie : les villes sont partiellement détruites, les cadavres jonchent les routes, les tirs d’obus visent sans discernement les humanitaires ou les étals du marché Markale – deux obus y feront 37 morts. Les bancs publics sont démantelés et transformés en bois de chauffage. L’électricité, l’eau ou le gaz sont des luxes inaccessibles aux agents occidentaux – et a fortiori aux populations locales. Des onomatopées rappellent sans cesse au lecteur la réalité anxiogène de la guerre. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que le prédécesseur d’Isabelle ait souffert de dépression et que le capitaine Botard, responsable des humanitaires, ne « donne pas deux semaines » à la jeune Française.

Un premier écueil se dresse face à elle : les entrepôts où sont stockés les vivres destinés aux civils sont gardés par des agents que la mafia locale a corrompus. Second écueil : si le siège de Sarajevo fera 14 000 morts, Gorazde, laconiquement présentée comme « l’enfer », n’est pas mieux lotie. Cette enclave bosniaque musulmane de 30 000 habitants est assiégée par l’armée de République serbe de Bosnie. Veiller sur une nourriture régulièrement ponctionnée par des criminels afin de la distribuer ensuite à des populations encerclées par des soldats sans foi ni loi n’a rien d’une sinécure. Isabelle ne va pas tarder à le découvrir. Mais ce n’est pas tout. Estelle Dumas écrit dans l’appendice de cet album que « les gens de Sarajevo et de Gorazde [lui] ont démontré que l’art est essentiel, tout autant que la nourriture, pour l’être humain ». Cette déclaration prend tout son sens lorsque le lecteur découvre l’obstination et l’engouement accompagnant la réouverture d’un cinéma à Gorazde. Alimenté par des copies volées et un groupe électrogène emprunté à un hôpital voisin, la salle de projection apparaît comme une bouffée d’air inespérée dans un cadre oppressant. Voilà la culture réaffirmée en substrat de la civilisation, en besoin fondamental.

Des bombes et des hommes raconte l’hostilité interethnique à travers l’histoire des guerres d’ex-Yougoslavie. Mais Estelle Dumas le fait également à une échelle plus réduite, familiale, amoureuse, éminemment humaine. Par le biais de personnages secondaires, elle portraiture un couple formé d’un musulman et d’une Serbe, cette dernière subissant l’animosité grandissante de la famille de son compagnon, jusqu’à un drame aussi terrible et arbitraire qu’absurde. Ce très bel album se clôture en outre par des repères historiques permettant de compléter factuellement une représentation de la guerre qui nous apparaît aussi utile que douloureuse.

Des bombes et des hommes, Estelle Dumas, Loïc Godart et Julie Ricossé
Futuropolis, octobre 2020, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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