Accueil Blog Page 346

« Sur les dents » : incisif et aux racines profondes

Dans la collection « Cahiers libres », aux éditions La Découverte, paraît l’essai Sur les dents, du journaliste Olivier Cyran. Incisives, canines et molaires y apparaissent comme un marqueur social, dans leur dimension politique, mais aussi à travers la manière dont elles sont prises en charge par les professionnels de la santé.

C’est un minuscule organe blanchâtre, dur comme de l’acier, encapsulant l’ADN humain. C’est aussi un immense impensé, tant dans sa dimension sanitaire que sociale ou politique. Le stomatophobe Olivier Cyran se penche sur la dent, ses traitements médicaux et leurs racines historiques. Surtout, il replace ce qui apparaît pour beaucoup comme une chose anodine au centre d’une réflexion transversale. Car la dentition peut s’apparenter à un précieux témoignage : celle des manifestants porte les séquelles de la répression policière, celle des femmes les stigmates de la possessivité et la violence masculines, celle des pauvres la marque du dénuement et de l’absence de soins de base, celle des riches la trace d’une blancheur éclatante issue de cliniques hors de prix.

C’est un secret de Polichinelle : les frais dentaires sont très chichement pris en charge. L’Organisation mondiale de la santé observe d’ailleurs que les inégalités en matière de santé bucco-dentaire demeurent profondément injustes et inacceptables. Selon un rapport de la Cour des comptes datant de 2016, l’assurance maladie obligatoire ne couvrirait pas plus de 33 % des dépenses dentaires en France. Aux États-Unis, la situation est encore plus préoccupante. Parmi les 13-15 ans, 25 % des adolescents noirs souffriraient de caries non soignées, soit presque trois fois plus que leurs homologues blanc (9 %). Dans les prisons texanes, les détenus édentés se voient systématiquement refuser le remboursement de leur dentier. Comme si l’on pouvait se nourrir à la paille indéfiniment sans en souffrir. Les dentistes américains préfèrent par ailleurs souvent se charger de cosmétique plutôt qu’exercer une activité de soignants. Ainsi, 14 % de la population américaine a recours au blanchiment dentaire contre seulement 3 % au Royaume-Uni. En parallèle, et il faut y voir un symbole édifiant de fracture sociale, environ quatre millions d’Américains édentés n’auraient pas les moyens d’acquérir un dentier.

La France est-elle étrangère à ces pratiques discriminantes envers les classes populaires ? Si l’on en croit Olivier Cyran et ses nombreux interlocuteurs, il n’y a pas lieu de le penser. Fin 2018, le Défenseur des droits a même dû exiger des plateformes de prise de rendez-vous en ligne comme Doctolib qu’elles suppriment leurs mentions ouvertement discriminatoires. Il arrivait fréquemment d’y lire des avertissements tels que : « Les bénéficiaires de la CMU ne sont pas acceptés. » Pis, en 2005, un courrier confidentiel envoyé à 16 000 de ses adhérents par la Confédération nationale des syndicats dentaires recommandait d’inscrire les patients bénéficiaires de la CMU sur liste d’attente. Une voie de garage en somme. En cause : le principe du tiers-payant qui dispensait les patients en difficulté financière d’avancer les frais, mais aussi des dépassements tarifaires ratiboisés. La même année, une étude de Médecins du monde menée auprès de 230 professionnels estimait à plus d’un tiers la proportion de dentistes refusant de soigner les patients sous catégorie CMU. Et une étude du mensuel Capital estimait en 2009 le taux de fraude chez les dentistes aux alentours de 20 %. L’un d’entre eux, sous anonymat, confie d’ailleurs à Olivier Cyran que la moitié des bataillons mériterait d’être rayée de l’Ordre national en raison de pratiques peu scrupuleuses, voire dangereuses et/ou illégales. Et l’auteur de rappeler qu’il est courant de rencontrer des professionnels refusant, souvent de manière inavouée, de soigner les enfants (trop chronophages, aux prestations pas assez rémunératrices) ou, nous l’avons vu, les patients bénéficiaires de la CMU (refusés au moindre retard ou dès la prise du rendez-vous en raison de plannings soi-disant trop chargés).

Revenons justement sur l’Ordre national des chirurgiens-dentistes. Olivier Cyran ne manque jamais d’ironie dans son récit dentaire, et a fortiori lorsqu’il évoque l’encadrement de l’activité des dentistes en France. L’ONCD est dirigé par dix-neuf personnes se versant des indemnités annuelles de… 600 000 € ! Et s’offrant en sus des appartement de fonction tous frais payés. L’Ordre a l’air particulièrement acerbe envers ceux qui oseraient émettre des critiques à son égard, comme en témoigne longuement Bernard Jeault (nom d’emprunt), mis à l’index parce qu’il a cherché à se mettre au service de patients désargentés. L’ONCD a toutefois mis en place un Bus social dentaire, dont l’envers n’est pas aussi rose qu’escompté. En élargissant un peu le spectre, Olivier Cyran s’intéresse à la formation des dentistes : la déontologie ou les considérations de santé publique y sont quasi absentes. En revanche, le futur dentiste doit tôt s’endetter pour acquérir le matériel nécessaire à ses études, puis en vue de reprendre un cabinet. Cela a des répercussions immédiates, en le poussant à enchaîner les prestations rémunératrices pour éponger son ardoise. Il faudrait en fait à notre dentiste un chiffre d’affaires de 300 € de l’heure pour pouvoir s’offrir un matériel satisfaisant et du personnel administratif en suffisance. Or, comme le rappelle l’auteur, une consultation pour un bilan dentaire nécessite trois quarts d’heure pour que ce dernier soit dûment réalisé, mais ne rapporte toutefois que 23 €. Injections contradictoires ? Dans le même ordre d’idées, un détartrage est souvent expédié en moins de 10 minutes. Plutôt qu’utiliser des instruments doux, le dentiste monte en puissance pour aller plus vite et contribue alors à user l’émail. Il se montrera aussi peut-être moins regardant sur la stérilisation. Car, pour s’enrichir, ou à tout le moins gagner sa vie, il faut soit travailler énormément, soit faire des entorses aux normes. C’est ce qui ressort de cette lecture édifiante, et cela a des répercussions directes sur les gestes réalisés. Exemple : le composite fait perdre de l’argent aux dentistes alors que les prothèses s’avèrent au contraire hautement rémunératrices, ce qui conditionnerait les modes opératoires. La parodontie est un autre cas révélateur, en ce sens qu’elle est facile à diagnostiquer, mais coûteuse et peu prise en charge par la mutuelle. Elle demande énormément de temps de la part du dentiste, qui a alors tendance à privilégier la solution la plus lucrative : l’implant.

Sur les dents plonge ses racines loin dans le temps. Un voyage nous mène à la révolution néolithique, lorsque la culture de blé a favorisé l’apparition des caries et accéléré l’usure des dents. En 10 000 ans, nous avons en effet considérablement bouleversé notre alimentation, alors que notre dentition est restée semblable. Elle résiste in fine très mal aux céréales et aux sucreries. L’auteur rappelle qu’on a trouvé des traces de dents perforées à Mehrgarh 7000 ans avant Jésus-Christ. Et qu’en 1215, le Vatican a interdit aux prêtres d’exercer la chirurgie dentaire, ce qui a poussé les forains et les barbiers à prendre la relève (ce qui a impacté l’image des dentistes). Le commerce triangulaire et les tonnes de sucre qui en découlaient ont également marqué le début d’une ère de caries, sauf qu’à cette époque ce sont les riches qui pouvaient se payer du sucre et qui présentaient par conséquent des soucis dentaires. Même Louis XIV en souffrait. George Washington possédait quant à lui un dentier à dents d’esclaves. Ces dernières étaient d’une telle blancheur qu’elles attisaient la jalousie des maîtres blancs. En retour, les esclavagistes n’hésitaient pas à briser les dents de leurs esclaves pour les identifier plus facilement en cas de fuite… Des siècles plus tard, ce sont les cabinets dentaires low cost tels que Dentexia, qui ont proliféré suite à la loi Bachelot, qui cherchent à exploiter à leur profit la dentition des populations les plus fragiles, comme l’explique longuement Olivier Cyran. Cette histoire, et bien d’autres encore, émaillent son essai. Et replacent la dent au centre des attentions.

Sur les dents, Olivier Cyran
La Découverte, mars 2021, 296 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Bitter Root : Rage et rédemption » : vivre avec la douleur

Le second tome de Bitter Root paraît aux éditions HiComics. En liaison directe avec l’histoire américaine, il place des démons de plusieurs types sur la route de la famille Sangerye. Avec en toile de fond une réflexion sur le racisme et les ressentiments qu’il occasionne.

Comme le rappellent plusieurs documents glissés en appendice de l’album, la série Bitter Root entretient une relation étroite avec l’histoire douloureuse des Afro-américains aux États-Unis. Le massacre du « Black Wall Street » à Tulsa, en 1921, bien que demeurant largement méconnu, apparaît comme l’incubateur du récit de Chuck Brown, David F. Walker et Sanford Greene (également crédités comme dessinateurs). À cet égard, Bitter Root s’inscrit dans les pas de certains albums de Superman, Spiderman ou des X-Men : il plonge ses racines dans un contexte sociopolitique clairement identifiable, avec lequel il va régulièrement interagir. « Rage et Rédemption » repose par ailleurs sur un schisme d’importance : la famille Sangerye, au frontispice de la série, est partagée entre la volonté de soigner les Jinoos, « des humains infectés par la haine », et celle, plus radicale, de les éliminer. Certains pensent ainsi qu’il est possible de faire entendre raison aux racistes quand d’autres estiment qu’ils sont perdus à jamais. Le Docteur Walter Sylvester est quant à lui aveuglé par la douleur et les ressentiments. Il a perdu ses enfants et entend venger leur disparition tragique à l’aide de divinités mortifères. Peu importe la voie par laquelle on explore Bitter Root, la série s’avère passionnante par une faculté rare à faire entrer en résonance le récit fictif et les faits historiques, mais aussi à ériger ses personnages en symboles éthiques et politiques intemporels.

Sur le plan graphique, là encore, « Rage et Rédemption » tient toutes ses promesses. Les couleurs sont exploitées de manière à restituer au mieux les émotions des personnages. La coloriste Sofie Dodgson le note d’ailleurs dans les bonus de ce volume : « Certains choix de couleurs ont clairement été faits en réponse aux dessins – comme ces aplats de mauve sombre et viscéral autour d’un personnage en souffrance ou mélancolique, et des couleurs désaturées pour le fond lorsqu’il paraît abattu. » L’expressivité des visages, le dynamisme des dessins, la structure très élaborée des planches, avec des vignettes disposées de manière changeante ou intégrées en surplomb, contribuent, au même titre que la pluralité des monstres, à la (grande) qualité d’ensemble de l’album. Ce dernier nous fait passer du Maryland des années 1850 au Harlem des années 1920 en passant par Tulsa ou Boley. Tous ces cadres ont en commun de laisser entrevoir les horreurs/douleurs du racisme et de mettre les protagonistes de Bitter Root en confrontation avec des créatures démoniaques, connues ou non, troublant le cours de leur existence. Une transition narrative a également lieu dans une sorte de purgatoire : « Barzakh est un portail entre deux mondes. Une barrière entre la terre et une autre dimension. » C’est là que Cullen retrouve son père et sa tante Nora, mais surtout s’aguerrit et apprend à combattre les Jinoos et autres Inzondos. Les retrouvailles familiales qui s’ensuivent, la galerie de personnages qui s’offre au lecteur, mais aussi l’émancipation des femmes, qui s’illustrent bientôt au combat, apportent de la densité à l’ensemble.

Ce second tome de Bitter Root met en scène Adro, un « ange du châtiment ». Ce dernier se nourrit des malheurs du peuple noir dans le sud raciste des années 1920. Le décor est planté avec ce panneau placé en guise d’avertissement à l’entrée d’une ville : « Les Nègres ont pas intérêt à s’attarder la nuit tombée. » Ce qu’Adro trouve dans les anciens États esclavagistes américains, c’est un traumatisme collectif sur lequel capitaliser. « Le réconfort que tu proposes n’est qu’un masque pour le chaos. Le salut que tu promets ne mène qu’à la damnation. » Plus au Nord, à New York, une réunion des familles en lutte contre les Jinoos et les Guizis (de Chinatown) permet de prendre la pleine mesure de la stéréotypisation des comportements dont souffrent encore les Noirs : la famille Sangerye est renvoyée, sans autre forme de procès, à la magie ou l’absence de discipline, soit une primitivité qui en dit probablement davantage sur celui qui l’énonce que sur ceux sur lesquels elle est censée se porter. En ce sens, Bitter Root peut être vu comme une ode à la tolérance, shootée à la violence et aux douleurs intériorisées.

Bitter Root : T.02 – Rage et Rédemption, Chuck Brown, David F. Walker et Sanford Greene
HiComics, mars 2021, 208 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Journalisme » : un idéal esquinté

La collection « Le mot est faible » s’enrichit d’un nouveau titre consacré au journalisme. L’auteur, pigiste et documentariste Olivier Villepreux explore ce qui est censé en former l’essence. Il désigne aussi certains phénomènes mettant à mal ses principes fondamentaux.

Le journalisme ne se réduit pas à la détention d’une carte de presse. Olivier Villepreux, lui-même dépourvu de ce précieux sésame, le définit plutôt comme une activité consistant à exposer des faits fiables et vérifiables à destination d’un public donné. Avec l’avènement d’Internet et la multiplication des plateformes numériques, tout citoyen peut ainsi se trouver en position de traiter une information de manière journalistique et de la transmettre à son public. « Un travail plus qu’un statut », comme le stipule avec à-propos l’auteur.

Une fois ce cadre définitionnel posé, Journalisme va passer en revue, certes sommairement, les réalités dans lesquelles l’activité journalistique s’est enferrée. Le quotidien 20 minutes a détaché les contenus de toute valeur financière. Une information de qualité a pourtant un prix : celui du journal. Malgré les ordonnances de 1944 limitant la concentration de la presse, le secteur a vu des groupes tentaculaires se former, sous l’impulsion première de Robert Hersant. La presse a alors souvent pris un tour conservateur et s’est lestée d’usages tels que des médias comme Acrimed ou Arrêt sur images ont fait de son analyse critique leur spécialité.

Le « caquetage de l’information en continu », la « caste de penseurs publics professionnels et autoproclamés », l’immédiateté, la parole des experts ou encore les ménages, ces situations où le journaliste est à la fois juge et partie, figurent en bonne place dans l’opuscule d’Olivier Villepreux. Un écueil moins souvent évoqué est également soulevé par l’auteur : celui des rubriques, qui aboutissent à une spécialisation empêchant parfois une lecture transversale des faits. On trouve ainsi cette phrase, mise en exergue : « Imposées, les rubriques, jamais questionnées, subvertissent et limitent le potentiel des journalistes par la spécialisation. »

L’auteur revient longuement sur la formation de journaliste, qu’il décrit comme un « formatage ». Il s’épanche sur les secrétaires de rédaction, auprès desquels il a beaucoup appris, auparavant expérimentés mais aujourd’hui essentiellement constitués de jeunes journalistes sur lesquels les rédacteurs en chef ont une certaine emprise. Olivier Villepreux explique aussi que les courriels auxquels recourent de plus en plus d’intervieweurs empêchent toute spontanéité et « prise de température ». Comment en effet interpréter au plus juste les propos d’un interlocuteur sans connaître les émotions qu’il met derrière chaque phrase ? Enfin, moins politisés et cultivés, les nouveaux journalistes seraient en revanche plus généralistes et souvent issus des classes sociales supérieures, auxquels ils s’adressent d’ailleurs en première intention.

Journalisme n’a aucune prétention à l’exhaustivité. La collection « Le mot est faible » est souvent l’occasion de prendre le pouls d’un concept qui nécessiterait, pour être véritablement épuisé, bien plus que les quelque 120 pages que ses opuscules lui dédient. Le livre d’Olivier Villepreux n’en est pas moins édifiant quant à une activité soumise à de nombreux défis. Et qui gagnerait certainement à prendre ce conseil au pied de la lettre : « Il ne faut pas donner au lecteur ce qu’il veut, il faut donner au lecteur des réponses à des questions qu’il ne se pose pas forcément de lui-même et ne peut résoudre seul. »

Journalisme, Olivier Villepreux
Anamosa, mars 2021, 112 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Les égarés tentent de survivre dans la nature sauvage

0

Le jour de ses 18 ans, par une belle journée d’hiver, Wilfred (dit Wolf) Truly vient randonner dans un coin qu’il connaît bien. Négligence révélatrice, il oublie d’emporter son sac à dos. Son but : Angel’s Peak, à l’écart des endroits les plus fréquentés. Pour s’en approcher, il emprunte un téléphérique. Pendant l’impressionnant trajet, il remarque trois femmes qui vont bientôt faire partie de sa vie, ou plutôt de leur tentative commune de survie.

Plus tard, alors qu’il marche dans la forêt, Wolf retrouve ces femmes dans des circonstances inattendues. Plus ou moins égarées et quelque peu inquiètes, elles l’appellent. Le prenant pour un guide professionnel, elles finissent par le convaincre de les guider vers Secret Lake, le but de leur expédition, qu’il connaît. C’est seulement alors qu’il réalise qu’elles sont ensemble et de la même famille : Nola la grand-mère, Bridget la mère et Vonn la fille. L’imprévu surgit faisant paniquer Bridget. Dans sa course folle, elle entraîne les autres et les voilà perdus. Ensuite, avec l’obscurité naissante, ils sont surpris par un terrain sur lequel la glissade, inévitable, les fait aboutir sur une sorte de corniche en surplomb où un léger creux dans la falaise leur offre un maigre abri.

Pris au piège

De cet endroit où les randonneurs ont atterri, aucune voie naturelle ne se présente pour rejoindre les sentiers pratiqués (qui sont beaucoup trop loin pour espérer attirer l’attention). Ils vont devoir faire preuve d’intelligence, d’organisation et de ténacité pour espérer s’en sortir. Le vrai souci, c’est qu’aucun des quatre n’est équipé par rapport aux conditions qui se présentent. Dans leur glissade incontrôlée, ils ont perdu un sac à dos qui contenait des barres aux céréales et des bouteilles d’eau. Ils vont également souffrir du froid, car la température descend tellement pendant les nuits que la météo pourrait tourner à la neige. Détail pratique : Vonn marche en tongs.

Objectif survie

Dans un premier temps, le groupe se contente de s’organiser pour résister aux conditions difficiles, à plus de 2 000 mètres d’altitude. Les nombreux dialogues mettent à jour quelques tensions familiales, ainsi que petits et gros mensonges. Les caractères se révèlent. Rapidement, la survie devient le seul objectif. Alors, le groupe se soude et la solidarité apparaît là où on ne l’attendait pas vraiment. Enfin, le groupe ayant compris ne devoir compter sur aucune aide extérieure, le dépassement de soi devient la seule solution.

Inventaire des faiblesses

Le roman tient en haleine grâce à un détail qui fait son effet : dès le début on sait que le groupe ne s’en sortira pas dans sa totalité. Alors, on frémit à chaque mauvaise surprise qui se présente et on guette les faiblesses des uns et des autres, en se demandant ce qui se révélera fatal. Bien entendu, les raisons possibles sont multiples. L’âge pour Nola par exemple, les pieds de Vonn qui la font souffrir de plus en plus, les croyances un peu naïves de Bridget qui annonce des rêves prémonitoires sur lesquels sa fille Vonn ironise (soit disant, ils s’en sortiront). Un leitmotiv obsède Wolf – qui lui est victime d’hallucinations – ceux qui s’en sortent sont ceux qui y ont toujours cru. Et ceux-là sont de toute façon ceux qui résistent le mieux et le plus longtemps. Ce qui est en totale contradiction avec ses intentions initiales en venant randonner dans le coin.

Wolf et son vécu

Attardons-nous donc un peu sur Wolf, dont la condition de narrateur indique que lui s’en sortira. Avec un sens de la progression dramatique qui lui permet de soigner la psychologie de ses personnages, la canadienne Lori Lansens construit son roman comme une longue confession, par moments écrite comme une lettre que Wolf adresse à son fils. Un fils à qui il a décidé de dire enfin toute la vérité. Car on comprend que depuis de longues années, cette dramatique randonnée en montagne a représenté une sorte de sujet tabou entre eux, alors qu’il s’agit d’un moment crucial dans leurs existences. Pour Wolf, ces cinq jours ont été l’occasion de faire le point. L’aboutissement de son introspection nous est livré au fur et à mesure, comme des parenthèses dans le roman. Cela pourrait être une manière de nous inciter à avancer dans la lecture si seules les péripéties en pleine nature nous intéressaient. Mais tout ce que Wolf raconte se révèle de plus en plus bouleversant. Son histoire familiale mouvementée (avec notamment un déménagement improvisé du Michigan vers la Californie) le hante tout autant que son amitié marquante avec Byrd.

Marquant !

Les égarés est donc un haletant roman de survie qui peut se lire comme un thriller situé en pleine nature. Bien que décrite comme potentiellement dangereuse et hostile, celle-ci présente la réalité du monde à laquelle tout un chacun doit s’adapter. Ainsi, le groupe doit s’organiser et improviser avec intelligence ou instinct. Le temps qui passe les affaiblit et les démoralise. Désormais, les petites tricheries habituelles se révèlent vaines et absurdes. On ne s’étonne donc pas de voir les survivants finalement déboussolés par leur retour à la civilisation, incroyablement soudés par les épreuves et presque déçus de ne plus avoir à lutter pour leur survie.

Les égarés, Lori Lansens – Traduit de l’anglais (canadien) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Editions Alto – 2015 ; 10/18 : 2019
Note des lecteurs0 Note
4

La Peine du talion : l’âme corrompue

En excavant ce véritable joyau oublié, Sidonys/Calysta ajoute une jolie pièce à sa collection bien fournie de « Westerns de légende ». Dans ce film de 1948 signé du quasi-inconnu Henry Levin et au scénario particulièrement intéressant, William Holden est opposé à un Glenn Ford dans un superbe contre-emploi d’ancien officier que la guerre a rendu ivre d’autorité et de violence. Un Technicolor maîtrisé, une musique marquante et, surtout, des suppléments généreux et instructifs, font de cette sortie un immanquable pour tout amateur de westerns ! 

Henry Levin, honnête tâcheron américain à la cinquantaine de réalisations, pour la plupart oubliées ou presque (deux exceptions notables : Voyage au centre de la Terre en 1959, très éloigné du roman de Jules Verne mais indéniable succès commercial et critique, et Je chante pour vous, suite du très populaire Roman d’Al Jolson qui remporta également un succès énorme), hérite un peu par hasard de la direction de La Peine du talion (The Man from Colorado). C’est en effet Charles Vidor, qui avait travaillé avec Glenn Ford à peine deux ans plus tôt sur le classique Gilda (il retrouvera le comédien dès Les Amours de Carmen, sorti la même année que La Peine du talion), qui devait mettre en scène ce western. En opposition régulière avec le co-fondateur de la Columbia et producteur Harry Cohn (qu’il vient même d’attaquer en justice), Vidor entame le projet dans des circonstances particulièrement défavorables, et est débarqué par Cohn dès le début du tournage. Henry Levin, engagé par le studio en 1943 et ayant déjà réalisé une dizaine de films depuis lors, prend la succession de Vidor. Anecdote amusante : à peine un an plus tôt s’est déroulé exactement le même scénario, lorsque Vidor se brouilla avec Cohn sur le tournage de Peter Ibbetson a raison, fut écarté et se vit remplacé par le même Levin ! En somme, ce dernier, soldat loyal du studio (n’y lisez pas un terme péjoratif), a l’habitude de jouer aux « bouche-trous » …

Si Bertrand Tavernier n’est pas tendre vis-à-vis de Henry Levin, dont il déplore à juste titre le manque de créativité dans la mise en scène (lire plus bas), il n’empêche que ni son début de tournage mouvementé ni la perte que représente le remplacement de Vidor par Levin ne sont parvenus à ruiner La Peine du talion, et cela pour plusieurs raisons. Le film est avant tout porté par un scénario solide et peu conventionnel pour l’époque. Le récit débute au crépuscule de la guerre de Sécession. A peine démobilisé et retourné à la vie civile, un colonel nordiste, Owen Devereaux, se voit offrir une position de juge dans son patelin d’origine. Il accepte à condition que son ami le capitaine Del Stewart, qui l’a accompagné durant toute la guerre, se joigne à lui dans le rôle du shérif. L’euphorie de la fin de la guerre et les belles intentions des deux hommes sont toutefois rapidement occultées par les tendances violentes de Devereaux, révélées dès la première scène. A l’évidence, l’ancien officier a été transformé par la guerre et est désormais incapable de maîtriser sa soif d’autorité et de violence, que ne fait que décupler la position importante qu’il lui a été offerte sur un plateau… De plus en plus alerté par la tournure des événements, Del se distance de son ami.

La première séquence, qui voit le colonel Devereaux céder (déjà) à ses bas instincts en massacrant une colonne de Confédérés après avoir sciemment ignoré leur drapeau blanc, marque le film d’un sceau de l’infamie bien loin de l’héroïsation et des frontières morales clairement établies qui sont l’apanage du western « classique ». Dans La Peine du talion, l’ambiguïté prévaut. Car même si le spectateur prend vite conscience que Devereaux n’est pas le héros auquel il pouvait s’attendre, le comportement de l’officier et futur juge ne suit en rien les règles d’une caractérisation évidente. Dès la scène qui suit le massacre des Sudistes, Devereaux confie en effet dans son journal intime (qui le trahira plus tard) son incompréhension et son inquiétude devant ses propres actes. Devenu juge, il trahira ceux qui, hier, servaient sous ses ordres, en prenant le parti d’un riche propriétaire qui a profité d’une législation inique pour s’approprier leurs terres pendant la guerre. Le dispositif psychologique de Devereaux est aussi subtil que tordu : ivre de pouvoir, il œuvre peu à peu à la trahison de tous ses proches (ses soldats, Del, son épouse Caroline), et donc à son propre isolement. Ce dernier justifie alors des représailles de plus en plus brutales, dans un cycle infernal qui semble inarrêtable – c’est sans compter l’action de Del, le véritable héros du film.

Dans le rôle de ce personnage complexe, Glenn Ford fait des merveilles dans un contre-emploi parfait, puisqu’il a rarement joué le rôle d’un antagoniste. On ne répétera jamais à quel point Ford était un comédien d’une finesse rare, qui ajoute ici beaucoup à la crédibilité d’un personnage de plus en plus terrifiant, un homme psychologiquement meurtri dont le désir de présider à la destinée des hommes est galvanisé par l’autorité de tuer qui lui a été donnée. De quoi faire regretter que Ford n’ait pas incarné plus souvent des « méchants » … Face à lui, William Holden parvient à donner le change, certes dans un rôle plus convenu, en osant sortir du silence et du confort de sa position et en acceptant de se mettre hors-la-loi quand la loi est devenue corrompue. Ajoutez au scénario passionnant et aux prestations de haut vol des comédiens une musique très réussie et un Technicolor de toute beauté (qui compense, il est vrai, une mise en scène peu inspirée), et vous obtenez un western à redécouvrir d’urgence. Seule la conclusion bâclée du film (le happy end est totalement artificiel par rapport à la tonalité générale, qui préfigure déjà le western crépusculaire) laisse un goût amer en bouche, mais pas suffisamment pour gâcher notre plaisir.

Synopsis : Owen Devereaux, ancien colonel de l’armée nordiste démobilisé, est désormais juge dans une petite ville du Colorado. Transformé par son expérience de la guerre, son extrême sévérité lui attire l’hostilité générale, y compris celle du shérif, Del Stewart, son ancien adjoint dans l’armée.

SUPPLÉMENTS

Fidèle à ses bonnes habitudes, surtout dans sa collection de westerns, l’éditeur Sidonys/Calysta propose au spectateur de généreux suppléments qui, couplés à la qualité intrinsèque du film, en font une sortie incontournable.

Grand spécialiste du western et habitué de l’exercice, Bertrand Tavernier est invité à livrer son analyse du film dans un premier bonus d’une trentaine de minutes. Puits de connaissances cinématographiques, le cinéaste français resitue la carrière de Levin, qu’il juge assez durement en le qualifiant d’un des réalisateurs les moins intéressants des années 40-50 et dont il fustige le manque d’imagination. En revanche, il loue le sujet du film, l’absence totale d’empathie d’un homme qui explique (justifie ?) sa folie par les effets de la guerre. Et Tavernier de conclure que le sujet en dit autant de la guerre de Sécession que du second conflit mondial, qui s’est achevé à peine trois ans avant la sortie de l’œuvre. Même si on est toujours aussi impressionnés par sa connaissance pointue du cinéma américain, Bertrand Tavernier déçoit par rapport à la qualité habituelle de ses analyses. En constatant le caractère laborieux de certaines explications (il se perd notamment dans des détails sans grande importance au sujet du parcours des scénaristes Ben Maddow et Borden Chase), on ne peut s’empêcher de se dire que le metteur en scène, récemment décédé, était sans doute déjà diminué au moment où cet entretien fut enregistré… De plus, il est permis de ne pas partager la dureté de certaines critiques (mise en scène peu imaginative, bonnes idées mais pas toujours abouties, coiffure ridicule de Glenn Ford), même si Tavernier n’en oublie pas de louer les grandes qualités du film.

Dans sa présentation d’une dizaine de minutes, Patrick Brion est nettement plus positif, et réhabilite le pauvre Henry Levin qui n’a pas été épargné par Tavernier. Brion s’attarde notamment sur l’originalité de certains aspects du film, en particulier les injustices qui eurent lieu pendant la guerre (les soldats sont spoliés par une loi fédérale stipulant que les hommes n’ayant pas eu accès à leurs terres pendant trois ans la perdent, ce dont profitent les planqués de l’arrière). On pourrait ajouter à ce commentaire le caractère particulièrement ironique de cette injustice, intimement liée aux relations traditionnellement compliquées entre autorité fédérale et législations étatiques aux Etats-Unis, frappant dans le film des Nordistes, alors que l’ingérence de l’Etat fédéral fut une cause fondamentale de la sécession des Etats du sud, et donc de la guerre civile.

Enfin, le documentaire William Holden: The Golden Boy est proposé en guise de dessert copieux (1h). Daté de 1989, il a été réalisé par un spécialiste de l’exercice, Gene Feldman, qui consacra des documentaires à bon nombre de stars du grand écran, comme Yul Brynner, Michael Caine, Ingrid Bergman, Jack Lemmon, Vivien Leigh, Marilyn Monroe, Gregory Peck, etc. Certes, le film apparaît quelque peu daté et formaté pour le petit écran, mais il résume parfaitement tous les aspects de la vie privée et publique de ce grand acteur qui tourna avec et sous la direction des plus grands. La liste pléthorique des invités qui s’expriment dans ce documentaire en témoigne : Glenn Ford, Robert Mitchum, Blake Edwards, Sidney Lumet, Robert Wise, et j’en passe. De quoi passer une heure instructive en (très) bonne compagnie !

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Présentation de Bertrand Tavernier
  • Présentation de Patrick Brion
  • « William Holden: The Golden Boy », documentaire de Gene Feldman
  • Bande-annonce
Note des lecteurs0 Note

4.5

King Hu célébré en coffret Blu-ray + livre chez Spectrum Films

Début d’année 2021, Spectrum Films a illuminé le cœur des cinéphiles en consacrant un coffret Blu-ray au wu xia pian Raining in the Mountain (1979) et plus largement à son cinéaste-maître, King Hu. L’éditeur n’a pas mâché le travail en proposant un deuxième film du réalisateur, All the King’s Men (1983), et en accompagnant ces métrages récemment restaurés avec une pléthore de compléments dont King Hu : in his own words, le formidable ouvrage de Roger Garcia.

Raining in the Mountain – synopsis : Au XVe siècle en Chine sous la dynastie Ming, le monastère Bouddhiste des Trois Trésors est l’un des plus renommés. Le bonze supérieur très âgé songe à se trouver un successeur. Pour l’aider dans son choix, il invite trois hôtes de marque à venir lui prodiguer leurs conseils : un riche marchand, fidèle soutien au monastère, le général Wang, et maître Wuwai, un sage bouddhiste. Sans oublier les accompagnants, Renarde Blanche, Serrure d’or et le commandant Zhangcheng, tous attirés par un fameux manuscrit à la valeur inestimable.

All the King’s Men – synopsis : L’empereur de la dynastie Zhou affaiblit et malade est sous l’influence d’un charlatan, le taoïste Li, qui lui administre des pilules stimulantes qui l’usent plus qu’elles ne le soignent. Le Premier ministre, redoutant une catastrophe à la frontière avec les dangereux Kitans, envoie chercher en secret Tchang Po-kin, considéré comme le meilleur des médecins, seul capable de guérir l’empereur.

King Hu : sagesse et sagacité

Qu’écrire de plus sur King Hu aujourd’hui ? Qu’en dire de plus, notamment après avoir consulté les nombreux compléments qui accompagnent les films Raining in the Mountain et All the King’s Men ici présentés ? Peut-être ceci : le coffret concocté par Spectrum Films vous permet de (re)découvrir le meilleur de King Hu et, non pas son pire, mais plutôt ses aspects les moins aboutis.

Avec Raining in the Mountain, retrouvez la virtuosité du cinéaste, ses cadres dans lesquels l’action, la direction artistique et le mouvement sont habités par une sagesse philosophico-spirituelle propre au réalisateur. Et ce, dans une intrigue historiquement pop’ qui, même si elle a tendance à être moins maitrisée dans sa deuxième partie (des points de vue sont franchement écartés jusqu’au climax) faute à des conditions de conception particulières (le script n’était pas fini au moment du tournage), ne manquera de stimuler vos sens.

Ce qui sera probablement moins le cas d’All the King’s Men. Quatrième avant-dernier film du cinéaste, le long métrage expose une perte de maestria problématique. Le film, empli d’intrigues au service d’une quête conséquente, se trouve être extrêmement bavard. Un film empli de dialogue est-il nécessairement noyé par le verbiage ? Certainement pas. All the King’s Men échoue toutefois à passionner l’ensemble malgré une direction artistique, un casting et quelques images de haute volée. Plus le film progresse, plus il semble se perdre dans ses sous-intrigues aux dialogues sur-illustratifs. Ce qui est tout de même ironique pour un formaliste aussi brillant que King Hu.

On ressort ainsi un peu ennuyés de l’expérience d’All the King’s Men qui, malgré tout, ne manque pas de fulgurances. On pense par exemple à la découverte du peintre mural, aux séquences d’attente chez le médecin, ou encore à l’amusant vol de bijou. Ce film, qu’on peut voir comme l’entrée vers sa fin de carrière avec le premier Swordsman (1990) – en réalité surtout mené par Tsui Hark – et Painted Skin (1992), parait d’autant plus problématique lorsqu’on le visionne dans la foulée du brillant Raining in the Mountain tant celui-ci déborde d’énergie, de savoir-faire et, somme toute, d’un génie évident capable de passer au-dessus de problèmes de fabrication suscités sans en mortifier l’expérience.

Bande-annonce – Raining in the Mountain (1979 – Master 2K)

King Blu-ray

Le coffret signé Spectrum Films et dédié à Raining in the Mountain constitue une consécration du cinéma de King Hu. Après les éditions Carlotta de Dragon Inn, Touch of Zen et La Légende de la Montagne, deux  autres films sont ainsi à (re)découvrir en Blu-ray : Raining in the Mountain et All the King’s Men, ayant chacun droit à leur disque, dans de nouveaux masters restaurés 2K. Les deux métrages présentent un formidable rendu visuel. Le grain est préservé et bien géré, la colorimétrie semble équilibrée. On remarquera tout de même quelques plans dont la qualité visuelle est un poil en dessous dans Raining in the Mountain : définition un peu grossière, contraste poussif, et ce, probablement à cause de l’état des matériaux-sources. Un carton pré-film présente d’ailleurs les conditions de restauration du métrage :

« This film was originally released in 1979 and its digital restoration was completed by Taiwan Film Institute in 2018. Multiple sources, including its 35mm original negative, an interpositive, and a release print, were composited and the burned-in subtitles were removed for restoration and color correction. »

Rien de grave et qui viendra détériorer radicalement l’expérience du long métrage, hormis un défaut d’encodage notable à 55m00s sur All the King’s Men. Ce dernier partage d’ailleurs avec Raining in the Mountain des pistes sonores stéréo (version originales sous-titrées) ayant une tendance à saturer tant au niveau des dialogues que de la musique. Ce qui peut être légèrement fatiguant sur le premier film très bavard. Il faut toutefois relativiser en prenant en compte l’âge des métrages et surtout le fait que les conditions de conservation n’ont pas dû être très luxueuses avant les années 1990-2000.

Du côté des compléments, comme vous pouvez le constater dans la liste en fin d’articles, ils sont pléthores. De quoi accompagner solidement les deux films mais aussi célébrer comme il se doit le cinéma de King Hu. Divisés sur les deux disques Blu-ray et donc sur les deux films, vous trouverez des essais video dont un premier biographique de Vincent Capes qui réfléchira en image et en voix off sur l’approche philosophique du cinéma par King Hu et un deuxième de David Cairns concentré à décortiquer les différents éléments constituant l’imagerie de Hu ; les bandes-annonces ; d’anciennes interviews menées par Frédéric Ambroisine (habitué des éditions Spectrum et plus largement d’éditions consacrées au cinéma asiatique) avec les acteurs Miao Tien, aussi visible dans Dragon Inn de Hu, et Shih Chun, que l’on retrouve dans plusieurs films du maître, ainsi qu’avec Pierre Rissient. Ce dernier entretien, qui rend d’ailleurs hommage à Rissient, décédé en 2018, permet de revaloriser l’importance du cinéaste dans son rôle de transmission du cinéma et particulièrement du cinéma asiatique, et encore plus spécifiquement, de la filmographie de King Hu. Il a diffusé le maître en France, en festival, l’a accompagné sur des remontages, ainsi que sur ses projets dès la deuxième moitié des années 70. Au lendemain du décès d’un autre grand passeur du cinéma, Bertrand Tavernier, il y a de quoi être ému d’avoir perdu ces amoureux absolus du film qui ne demandaient qu’à créer du lien entre toutes et tous, par et pour le cinéma.

En termes d’importante transmission, comptez sur le commentaire audio de Tony Rayns tout au long de Raining in the Mountain. Essayiste du cinéma et programmateur en festival, son expertise en matière de cinéma oriental vous permettra non pas d’analyser des séquences du film mais plutôt de redécouvrir notamment le parcours de vie de King Hu, ses débuts, son intérêt pour le cinéma, la calligraphie, base d’une passion absolue pour le formalisme cinématographique. Certes, différentes informations se répètent à travers les multiples commentaires sur le film, qu’ils soient émis par Rayns, Rissient, et nos deux essayistes video. Toutefois, tous arrivent à proposer des points de vue différents permettant de réévaluer certaines données. Le retour de Nathalie Bittinger, maître de conférences en études cinématographiques, n’aurait pu constituer qu’un compte-rendu efficace des informations essentielles pour saisir le cinéma de King Hu. Heureusement, le commentaire est augmenté de quelques remarques bienvenues sur All the King’s Men, beaucoup moins valorisé dans l’ensemble des compléments que Raining in the Mountain qui reste le film-phare du coffret.

Vous trouverez ensuite une interview de Ng Ming Choi par notre cher spécialiste Arnaud Lanuque, que l’on apprécie de retrouver sur chaque édition Spectrum Films. L’acteur revient ainsi sur sa relation amicale avec le cinéaste, les difficultés à monter financièrement les fresques du cinéaste et bien sûr les tournages avec le maître. Vous aurez aussi accès à une interview du compositeur dit « avant-gardiste », John Zorn, ou plutôt à un essai video autobiographique à l’imagerie très séduisante dans lequel le musicien revient sur sa passion pour le cinéma, la façon dont il a été marqué par le cinéma de King Hu qui a ainsi inspiré sa musique. Un court clip alliant la musique expérimentale de Zorn à des extraits de Raining in the Mountain sur un montage fonctionnant presque sur le principe du mickeymousing est à découvrir pour compléter le commentaire Zorn-ien mais aussi votre expérience du film. Enfin un bref module vous permettra de comparer l’état des matériaux numérisés avant et après restauration.

« Les publics d’aujourd’hui, non seulement connaissent cette « langue » (cf. le langage cinématographique), mais ils sont compétents dans sa compréhension et s’améliorent chaque jour. Si nos modes d’expression ne peuvent pas égaler ou surpasser les attentes du public, alors nos films paraîtront grossiers dans leur présentation et seront sans succès. »

King HU, Réflexe conditionné et le langage filmique, 1957, in King Hu : in his own words, Roger GARCIA, 2013, édition Spectrum Films, 2020.

Si nous en avons fini des bonus video, n’oublions toutefois pas le titanesque complément de cette non moins pantagruélique édition, l’ouvrage de Roger Garcia, King Hu : in his own words. Ce dernier, qu’on espère voir publié en dehors des circonstances du coffret, a constitué une bible sur le cinéaste. Entre autres, vous reviendrez sur sa jeunesse, ses débuts, les difficultés avec la Shaw Brothers, son obsession pour les lettres, ses écrits – « plus de cent courts articles » et des mémoires jamais terminées – et son style (ici traités en trois pages et quelques par George Chun Han Wang, professeur en études cinématographiques théoriques et pratiques), sa vision du cinéma comme langage, ses projets avortés dont certains américains. Le tout est formidablement documenté par des photographies, des pages de traitement scénaristique et de script, des gravures et esquisses de King Hu, des extraits de conférences et d’essais allant de 1957 à 1995.

Hu nous embarque alors avec sagacité sur des réflexions autour de la conception de ses chorégraphies comme images composites, « illusions (…) réalisables presque uniquement grâce aux techniques filmiques » (page 82), sur sa direction artistique, sa passion pour l’opéra traditionnel chinois « imagé plutôt que réaliste » (page 112) tout en travaillant une forme visuelle de fidélité historique, ou encore, comme suscité, sur sa vision du langage cinématographique conçu sur le « lien entre le « langage filmique » et le « le réflexe conditionné » » (page 145). Enfin, en plus de cela, vous trouverez un important entretien mené par Roger Garcia en 1993.

Ainsi Spectrum Films nous livre certainement l’une de ses plus belles éditions avec ce coffret qui s’est donné les moyens de consacrer Raining in the Mountain et plus ouvertement, King Hu, comme il se doit.

Bande-annonce (conçue par un fan) – All the King’s Men (1983)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

1080p HD – Encodage AVC – Son : Mandarin DTS Master Audio – Sous-titres français – Durée : 2h01 & 1h41 – Spectrum Films – Hong Kong & Taïwan – Wu Xia Pian & drame historique – 1979 & 1983

COMPLÉMENTS

Commentaire audio de Tony Rayns

Essai vidéo de David Cairns

Pluie de lumière sur la montagne vide, essai vidéo de Vincent Capes (Anima 2020)

Interview de John Zorn + clip video

Pierre Rissient et King Hu par Frédéric Ambroisine

Interview de Miao Tien et Shih Chun par Frédéric Ambroisine

King Hu par Nathalie Bittinger

Interview de Ng Ming Choi par Arnaud Lanuque

Module sur la restauration (de Raining in the Mountain)

Bandes-annonces

Livre – King Hu par Roger Garcia – 288 pages

Sortie le 21 janvier 2021 – prix indicatif public : 55€

NOTE ÉDITION
Note des lecteurs9 Notes

4.5

Madame Bovary (1991), de Claude Chabrol : entre fidélité et vacuité

Madame Bovary est peut-être l’œuvre de littérature française la plus célèbre, et néanmoins ses adaptations cinématographiques n’ont jamais été à la hauteur de sa popularité. Ce n’est pas faute d’avoir eu de grands réalisateurs pour tenter l’aventure : Jean Renoir en 1934, Vincente Minnelli en 1949, ou encore, dans des adaptations plus libres, David Lean et Alexandre Sokourov avec La Fille de Ryan (1970) et Sauve et Protège (1989). Claude Chabrol s’y attaquera lui-même en 1991, dans une adaptation de grande ampleur se voulant fidèle au texte.

Réunissant un casting prestigieux (Isabelle Huppert et Jean Yanne, entre autres), des moyens imposants pour les décors et les costumes, ainsi qu’une durée confortable (2h20) pour permettre au temps du récit de se déployer, ce Madame Bovary n’échappe pourtant pas aux écueils habituels dès qu’il s’agit d’adapter de grands textes à l’écran. Pire encore, malgré toute la bonne volonté du monde à retranscrire l’atmosphère particulière de l’œuvre de Flaubert, Chabrol semble passer à côté de l’essentiel : la satire, le pathétique, et surtout cette forme de tragique et donc de sublime extraite de la médiocrité humaine.

Lorsqu’on se lance dans l’adaptation d’un récit d’une telle envergure, la première difficulté consiste à trouver une narration, un rythme et un montage en équilibre entre exhaustivité, fidélité et liberté vis-à-vis du texte. Madame Bovary par Flaubert raconte de longues années de la vie d’une femme, Emma, depuis sa rencontre avec son futur mari jusqu’à sa propre mort (et entre temps, sa maternité, ses amants, ses errances spirituelles, son ennui permanent). Comment trancher entre l’essentiel et le superflu, l’événement incontournable et le détail anecdotique ? C’est d’autant plus difficile quand il s’agit d’une histoire d’une banalité affligeante, portée par des personnages médiocres pris dans des « péripéties » inintéressantes. Sauf que la substance de Madame Bovary est précisément dans ce vide, tant existentiel que dramaturgique, et dans la satire que Flaubert fait poindre de manière diffuse en donnant à l’ensemble de cet univers un pathétisme tragique. Dès lors, choisir ce qu’il faut garder ou omettre pour adapter au mieux ce texte à l’écran, semble presque sans importance : du moment que le cinéaste parvient à faire peser cette atmosphère froide et dépressive sur la pellicule.

Adapter Madame Bovary est donc un défi qui se joue moins dans la fidélité au texte ou l’exhaustivité du récit que dans la transposition d’une ambiance, d’un rythme, de trajectoires de vies. On serait tenté de dire que cette essence demeure à jamais prisonnière du texte, et que toute tentative d’adaptation est impossible ; mais ce n’est sans doute pas totalement vrai. Quand on pense au cinéma des frères Coen, dans un tout autre style et un tout autre registre, on a bien la preuve qu’il est possible d’écrire de magnifiques personnages « médiocres », aux vies banales et sans vagues, et d’en tirer un pathétisme souvent poétique. Fargo en est peut-être le meilleur exemple. Le personnage d’Emma Bovary aurait pu être magnifique, dans tout ce qu’elle a de détestable, de ridicule, de tristement inconséquent. Mais en l’état, cette médiocrité semble être traitée avec un sérieux et un premier degré tels qu’aucun pathétisme n’en ressort – et encore moins une quelconque empathie. Chabrol rend détestables des personnages effectivement détestables dans le roman, mais en les énucléant au passage de toute leur dimension tragique et romanesque. Seul le personnage de Charles (parfaitement interprété par Jean-François Balmer) semble parfois épargné, laissant entrevoir à de rares occasions le potentiel du texte d’origine, qui semble sans cesse réprimé par les gaines de l’adaptation bien sage et contrôlée.

Car oui : la plupart des scènes-clés du roman sont présentes ; les personnages importants trouvent tous plus ou moins leur place ; décors et costumes sont à la hauteur pour restituer l’époque ; la mise en scène, quoique fonctionnelle et sans grandes idées, n’en demeure pas moins correcte. Mais il manque une âme à l’ensemble. Où sont ces scènes de grâce et de fantasmes où le temps est suspendu ? On pensera par exemple à la fameuse scène du retour du bal au début de l’histoire, où Emma, dans le roman, rentre chez elle en calèche avec une mélancolie débordante et des rêves de bourgeoisie plein la tête. Ce sont ces scènes qui, précisément, créent l’ambivalence entre conte de fée et satire ; car c’est là qu’Emma paraît à la fois la plus humaine, et en même temps la plus pathétique… En l’état, Isabelle Huppert – qui avait tout, semble-t-il, pour être une excellente Emma Bovary –, campe une protagoniste irritante mais à aucun moment attachante, car sans nuances, sans émotions, sans caprices ni ambitions. Et lorsqu’on tente de raconter la vie d’une femme sur près de deux heures et demie sans parvenir à la rendre un tant soit peu consistante, difficile de ne pas ennuyer. Alors Chabrol essaie de raccrocher les wagons à l’aide d’une voix off maladroite, qui alourdit la narration et tente vainement d’expliciter les émotions que les personnages eux-mêmes échouent à délivrer.

Triste aveu d’échec que de passer complètement à côté de son sujet, c’est-à-dire, en l’occurrence, de ses personnages. À trop vouloir rester proche du texte, à trop vouloir mettre les formes, Chabrol livre une copie bien triste et sans saveur, où la grandeur ne peut plus émaner de la médiocrité, puisque cette dernière s’est elle-même transformée en simple insignifiance.

Madame Bovary – Bande-annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=eoJoC45zoHM

Synopsis : Au cours d’une visite chez l’un de ses patients, Charles Bovary, médecin de campagne normand, s’éprend d’Emma, fille du riche fermier Rouault. Deux mois plus tard, ce dernier, qui sait le docteur veuf et désireux de refaire sa vie, lui offre la main de la jeune femme. Emma, qui rêvait d’une vie de luxe et de plaisirs, découvre alors la morne existence des épouses de notables. Et la naissance d’une petite fille, aussitôt mise en nourrice, n’y change rien. Pour tromper l’ennui, elle fréquente un jeune clerc de notaire, Léon Dupuis, et dépense des fortunes en étoffes et bijoux, accumulant les dettes auprès du sinistre Lheureux…

Fiche technique :

Titre original : Madame Bovary
Réalisation : Claude Chabrol, assisté d’Alain Wermus
Scénario : Claude Chabrol, d’après le roman de Gustave Flaubert
Distribution : Isabelle Huppert, Jean-François Balmer, Christophe Malavoy, Lucas Belvaux
Photographie : Jean Rabier
Musique : Matthieu Chabrol
Société de production : : MK2 Productions, CED Productions, FR3 Cinéma
Pays d’origine : France
Genre : Drame
Durée : 143 minutes
Date de sortie : 3 avril 1991

Le Geste Effacé : Retrait, Disparition, Soustraction – Une Poétique de l’Action en Creux et de la Présence Absente

Le geste effacé n’est pas un geste manquant : c’est un geste qui agit en retrait. Il soustrait, retire, disparaît. Il laisse une trace négative, une empreinte vide, une absence active. Dans cette soustraction, quelque chose se révèle : une fragilité du geste, une manière de faire apparaître en disparaissant.

Le geste effacé n’est jamais un geste qui aurait simplement échoué à s’accomplir pleinement, une action avortée qui n’aurait pas réussi à se manifester complètement, un mouvement défaillant qui se serait interrompu avant d’atteindre sa conclusion naturelle. C’est bien davantage et bien autrement : un geste qui agit fondamentalement en creux plutôt qu’en relief, par retrait stratégique plutôt que par affirmation directe, par soustraction délibérée plutôt que par addition accumulative. Un geste qui refuse ostensiblement de s’imposer dans la plénitude d’une présence massive et envahissante, qui choisit délibérément la discrétion du retrait plutôt que l’évidence de l’affirmation, qui préfère consciemment l’absence productive à la présence écrasante. Dans cette dynamique paradoxale de l’action négative, le geste effacé révèle qu’on peut agir puissamment non pas en ajoutant, en accumulant, en s’imposant mais au contraire en retirant, en soustrayant, en s’effaçant. Il expose que la présence la plus intense n’est peut-être pas celle qui s’affirme bruyamment et massivement mais au contraire celle qui se retire silencieusement et discrètement, laissant derrière elle une absence qui paradoxalement résonne plus fort que n’importe quelle présence pleine. Le geste effacé transforme ainsi radicalement notre compréhension de ce qu’est agir : celui-ci ne se mesure pas nécessairement à l’ampleur de ce qui est produit, ajouté, manifesté mais peut-être davantage à la qualité de ce qui est retiré, soustrait, effacé – révélant que l’action négative possède une puissance propre qui n’a rien à envier à l’action positive et peut même parfois la surpasser en intensité et en efficacité.

Le Geste Retiré : Effacement Volontaire, Retrait Stratégique, Disparition Choisie

Le geste retiré est fondamentalement un geste qui se retire volontairement et stratégiquement de la scène visible plutôt qu’il ne s’y affirme bruyamment et spectaculairement, qui choisit délibérément la discrétion de l’effacement plutôt que l’évidence de la manifestation, qui préfère consciemment la modestie du retrait à l’arrogance de l’imposition. Il ne cherche jamais à s’imposer dans le champ perceptif avec la force d’une présence massive qui occuperait tout l’espace disponible, à capter autoritairement l’attention par une démonstration spectaculaire qui ne laisserait place à rien d’autre, à saturer le visible par une manifestation excessive qui écraserait toute autre possibilité. Il se retire au contraire méthodiquement et progressivement, il s’efface graduellement et délibérément, il disparaît volontairement et stratégiquement pour laisser place à autre chose – à ce qui était masqué par sa présence, à ce qui peut enfin apparaître maintenant qu’il s’est retiré, à ce qui ne pouvait exister que dans et par son absence. Ce retrait n’est jamais une capitulation honteuse qui trahirait une faiblesse ou une incapacité à s’affirmer : c’est au contraire une action positive et puissante qui transforme l’absence en force, le vide en présence paradoxale, le retrait en affirmation d’un autre ordre.

Le Retrait comme Action Positive : Agir par Absence, Puissance du Vide, Efficacité de l’Effacement

Retirer un geste n’est jamais simplement annuler passivement ce qui avait été fait, supprimer négativement ce qui existait, détruire stérilement ce qui était présent : c’est au contraire agir positivement mais autrement, produire effectivement mais en creux, transformer réellement mais par soustraction plutôt que par addition. Le retrait est une action à part entière qui possède sa propre puissance et son efficacité propre : en retirant un élément, on modifie radicalement la configuration de l’ensemble, on révèle des relations qui étaient masquées par la présence de cet élément, on libère des espaces qui étaient occupés et peuvent maintenant accueillir autre chose. Cette puissance du vide créé par le retrait révèle que l’absence n’est jamais un simple néant inerte et stérile mais toujours un espace actif et productif qui sollicite l’imagination, qui appelle à être rempli, qui crée des tensions avec les présences environnantes. L’efficacité de l’effacement démontre qu’on peut transformer profondément une situation non pas en ajoutant des éléments supplémentaires mais au contraire en en retirant certains qui encombraient, qui saturaient, qui empêchaient d’autres possibilités d’émerger. Dans la sculpture par taille directe (Michel-Ange, Brancusi), le geste essentiel est celui qui retire de la matière plutôt que celui qui en ajoute : chaque coup de ciseau soustrait du marbre ou du bois, chaque geste enlève plutôt qu’il ne pose, et c’est précisément par cette soustraction progressive que la forme apparaît. Michel-Ange affirmait que la sculpture existait déjà dans le bloc de marbre et qu’il se contentait d’enlever tout ce qui n’était pas elle – révélant ainsi que le retrait peut être conçu comme révélation plutôt que comme destruction. Dans le jardin japonais zen (karesansui), l’essentiel est ce qui a été retiré : le jardin est composé principalement de vide (gravier ratissé) d’où émergent quelques rochers soigneusement choisis. C’est le vide qui crée la présence des rochers, c’est l’absence qui rend possible la contemplation, c’est le retrait qui génère l’intensité. Le retrait comme action révèle ainsi qu’agir par soustraction peut être aussi puissant et créatif qu’agir par addition, que le geste qui enlève possède une efficacité propre qui n’a rien à envier au geste qui ajoute, que la production du vide est une forme d’action positive plutôt qu’une simple négation stérile.

Le Retrait comme Fragilité Exposée : Vulnérabilité Assumée, Modestie du Geste, Refus de l’Imposition

Le geste retiré révèle et expose ouvertement une vulnérabilité fondamentale du mouvement qui refuse de se protéger derrière l’apparence trompeuse de la force et de l’assurance, qui assume franchement sa fragilité plutôt que de la dissimuler sous une démonstration de puissance, qui accepte courageusement sa précarité plutôt que de la nier par une affirmation excessive. En se retirant volontairement plutôt qu’en s’imposant autoritairement, le geste affirme implicitement qu’il n’a pas besoin de dominer l’espace pour exister dignement, qu’il peut se permettre la modestie sans perdre sa légitimité, qu’il peut choisir la discrétion sans renoncer à son efficacité. Cette modestie assumée du geste retiré s’oppose radicalement à l’arrogance du geste qui s’impose sans considération pour ce qu’il écrase ou déplace : là où celui-ci manifeste une confiance excessive en sa propre légitimité qui l’autorise à envahir tout l’espace disponible, le geste retiré affirme au contraire qu’il doit laisser de la place aux autres, qu’il ne peut pas légitimement tout occuper, qu’il doit accepter de partager l’espace plutôt que de le monopoliser. Ce refus éthique de l’imposition révèle que le geste peut être conçu non pas comme conquête d’un territoire qu’on s’approprie exclusivement mais comme négociation d’un espace qu’on partage nécessairement avec d’autres présences qui ont autant de droits que nous. Dans les chorégraphies minimalistes de la Judson Dance Theater (Yvonne Rainer, Steve Paxton), les gestes sont volontairement retirés, modestes, anti-spectaculaires : marcher simplement, se déplacer discrètement, effectuer des tâches quotidiennes sans virtuosité démonstrative. Ce retrait délibéré de toute affirmation spectaculaire révèle que le geste peut exister dignement sans chercher à impressionner, à dominer, à s’imposer. Dans les peintures d’Agnès Martin, les lignes tracées à la main sont si discrètes, si retenues, si modestes qu’elles semblent sur le point de disparaître : ce retrait extrême crée paradoxalement une présence intense précisément parce qu’elle refuse toute affirmation agressive. Le retrait comme fragilité révèle ainsi que la vulnérabilité assumée peut être plus digne et plus puissante que la force affichée, que la modestie choisie peut être plus impressionnante que la démonstration spectaculaire, que le refus de s’imposer peut manifester plus de force véritable que l’imposition autoritaire.

Le Geste Soustractif : Enlever Plutôt qu’Ajouter, Réduire Plutôt qu’Accumuler, Simplifier Plutôt que Complexifier

Le geste soustractif est fondamentalement un geste qui enlève systématiquement et méthodiquement plutôt qu’il n’ajoute, qui réduit progressivement et délibérément plutôt qu’il n’accumule, qui simplifie résolument et radicalement plutôt qu’il ne complexifie. Il opère par élimination successive des éléments jugés superflus, par suppression graduelle de ce qui encombre et obscurcit, par épuration continue qui ne conserve que l’essentiel en éliminant tout le reste. Cette logique soustractive s’oppose diamétralement à la logique additive qui caractérise l’approche habituelle de la création : là où celle-ci procède en ajoutant continuellement des éléments supplémentaires, en accumulant des couches successives, en complexifiant progressivement la composition, le geste soustractif procède au contraire en enlevant méthodiquement ce qui peut l’être, en simplifiant systématiquement ce qui est trop complexe, en réduisant impitoyablement à l’essentiel. Cette méthode révèle qu’on peut créer efficacement non pas en ajoutant toujours plus mais au contraire en retirant toujours davantage, non pas en accumulant compulsivement mais en éliminant sélectivement, non pas en complexifiant sans limite mais en simplifiant radicalement jusqu’à atteindre une forme de pureté essentielle.

La Soustraction comme Méthode Créatrice : Élimination Révélatrice, Épuration Progressive, Réduction à l’Essentiel

Soustraire méthodiquement et systématiquement pour révéler progressivement ce qui reste une fois que tout le superflu, le redondant, l’accessoire a été éliminé, pour exposer clairement ce qui constitue le cœur irréductible une fois que toutes les couches secondaires ont été retirées, pour manifester purement l’essence une fois que toutes les excroissances parasites ont été supprimées. Cette méthode soustractive transforme l’élimination d’une opération négative et destructrice en une opération positive et créatrice : chaque élément retiré clarifie davantage la forme essentielle, chaque couche supprimée révèle mieux la structure profonde, chaque simplification expose plus nettement ce qui compte véritablement. L’épuration progressive opérée par la soustraction méthodique ne détruit pas mais au contraire révèle, ne dénature pas mais au contraire purifie, ne diminue pas mais au contraire concentre et intensifie. La réduction à l’essentiel obtenue par élimination de tout ce qui peut l’être sans perdre l’identité fondamentale révèle que l’essence n’est jamais donnée immédiatement mais toujours obtenue par un travail patient de soustraction qui retire progressivement tout ce qui la masquait. Dans l’architecture de Mies van der Rohe (« Less is more »), chaque élément architectural non strictement nécessaire est éliminé : les ornements disparaissent, les structures se simplifient, les matériaux se réduisent à quelques-uns soigneusement choisis. Cette épuration radicale ne crée pas une pauvreté mais au contraire une richesse concentrée où chaque élément conservé acquiert une importance maximale. Dans les sculptures minimalistes de Donald Judd ou de Carl Andre, toute trace de composition traditionnelle, de hiérarchie, de relation complexe entre parties est éliminée : il ne reste que des formes géométriques simples, des matériaux industriels bruts, des répétitions sérielles. Cette soustraction extrême révèle la présence pure de l’objet libéré de toute signification symbolique, de toute référence extérieure, de toute narration. La soustraction comme méthode révèle ainsi que créer peut légitimement consister à enlever plutôt qu’à ajouter, que l’épuration radicale peut être plus créative que l’accumulation compulsive, que la réduction à l’essentiel peut produire une intensité que la complexification excessive dissiperait.

La Soustraction comme Tension Productive : Vide Actif, Absence Sollicitante, Manque Générateur

Le geste soustractif ne produit jamais un vide passif et inerte qui ne serait qu’une simple absence négative sans aucune incidence sur la perception ou l’imagination : il crée au contraire un vide profondément actif qui sollicite intensément le spectateur, une absence puissamment sollicitante qui appelle à être comblée imaginairement, un manque paradoxalement générateur qui stimule la projection créatrice. Ce vide créé par soustraction n’est pas un trou mort qu’on pourrait simplement ignorer : c’est une béance vivante qui attire irrésistiblement le regard et la pensée, une lacune provocante qui crée une tension entre ce qui est présent et ce qui manque, un appel insistant qui mobilise l’imagination pour compléter ce qui a été retiré. Cette tension productive entre présence effective et absence sollicitante révèle que le manque n’est pas nécessairement appauvrissant mais peut au contraire être enrichissant en obligeant le spectateur à participer activement plutôt que de recevoir passivement, en stimulant l’imagination plutôt qu’en la satisfaisant complètement, en maintenant une dynamique d’attente plutôt qu’en offrant une clôture rassurante. Dans les films de Robert Bresson, les ellipses narratives systématiques soustraient délibérément des scènes attendues : on ne voit pas les moments dramatiques importants mais seulement ce qui précède et ce qui suit. Cette soustraction crée un vide narratif intense qui oblige le spectateur à imaginer ce qui s’est passé, à combler mentalement les lacunes, à participer activement à la construction du sens. Dans les compositions musicales de Morton Feldman, les silences entre les notes ne sont pas de simples pauses mais des vides actifs qui créent une tension avec les sons qui les entourent : le silence devient aussi important que le son, l’absence aussi signifiante que la présence. La soustraction comme tension révèle ainsi que le vide créé par retrait n’est jamais stérile mais toujours fertile, que l’absence produite par soustraction stimule plus qu’elle ne prive, que le manque généré par élimination mobilise l’imagination plus efficacement que ne le ferait aucune présence pleine et saturée.

Le Geste Disparu : Absence qui Hante, Trace Négative, Effacement qui Révèle Autrement

Le geste disparu est un geste qui a complètement cessé d’être présent visuellement ou matériellement mais qui néanmoins continue paradoxalement d’exister et d’agir sous forme d’absence hantante, de trace négative, d’empreinte en creux qui témoigne de ce qui fut là sans l’être plus. Il a littéralement disparu au sens où on ne peut plus le percevoir directement, le saisir matériellement, le constater visuellement – et pourtant il persiste spectralement à travers les effets qu’il a produits, les marques qu’il a laissées, les vides qu’il a créés. Cette persistance paradoxale de ce qui a disparu révèle que l’absence n’est jamais un pur néant qui n’aurait aucune incidence mais toujours une présence inversée qui continue d’agir négativement, une force fantomatique qui hante l’espace qu’elle a quitté, une mémoire matérialisée qui témoigne de ce qui ne peut plus être directement perçu. Le geste disparu expose ainsi que disparaître n’est jamais totalement s’anéantir : c’est plutôt se transformer en absence active, en manque signifiant, en vide qui résonne de ce qui l’a produit.

L’Absence comme Forme Paradoxale : Présence Inversée, Vide Signifiant, Manque Structurant

L’absence laissée par le geste disparu n’est jamais une simple négation informe qui ne présenterait aucune configuration particulière, un vide indifférencié qui n’aurait aucune structure spécifique : elle devient au contraire une forme à part entière, une présence paradoxale qui existe précisément par son inexistence, un vide qui possède une configuration aussi définie que pourrait l’avoir n’importe quelle présence positive. Cette absence-forme révèle que le négatif n’est pas l’opposé absolu du positif mais son complément dialectique, que le vide n’est pas l’absence de forme mais une forme d’absence qui possède ses propres caractéristiques, que le manque n’est pas un défaut de présence mais une présence du défaut qui structure l’espace à sa manière. Le vide créé par la disparition du geste devient ainsi signifiant au même titre que ne l’aurait été sa présence : il indique qu’il y avait quelque chose là qui n’y est plus, il témoigne d’une action qui s’est accomplie puis s’est retirée, il marque un espace que le geste a occupé temporairement avant de le libérer. Cette dimension signifiante de l’absence révèle que celle-ci peut communiquer tout autant que la présence, qu’elle peut être lue et interprétée comme un signe, qu’elle possède une valeur sémiotique propre. Dans les sculptures en négatif de Rachel Whiteread (House, Ghost), l’artiste moule l’espace intérieur d’objets ou de bâtiments puis retire l’enveloppe extérieure : il ne reste que le vide solidifié, l’absence matérialisée, le creux devenu plein. Ces œuvres révèlent que l’absence possède une forme aussi définie que la présence, que le vide intérieur est aussi structuré que l’enveloppe extérieure. Dans les peintures de Lucio Fontana (Concetto spaziale), les entailles dans la toile créent des vides qui deviennent des formes : le trou n’est pas un manque mais une présence négative qui structure radicalement la composition. L’absence comme forme révèle ainsi que le vide possède une positivité propre, que le manque peut structurer aussi efficacement que la présence, que l’absence peut être aussi signifiante et formelle que n’importe quelle présence pleine.

L’Effacement comme Révélation Alternative : Faire Apparaître Autrement, Montrer par Soustraction, Exposer en Retirant

Effacer un geste n’est jamais simplement le faire disparaître définitivement sans laisser de traces ni produire d’effets : c’est au contraire le faire apparaître autrement, sous une forme différente de sa présence directe, selon un mode de manifestation qui passe par l’absence plutôt que par la présence. L’effacement révèle ce que la présence pleine masquait nécessairement par sa propre évidence : il montre par soustraction ce que l’addition cachait, expose en retirant ce que l’imposition dissimulait, manifeste négativement ce que l’affirmation positive occultait. Cette puissance révélatrice de l’effacement transforme celui-ci d’une opération destructrice en une opération créatrice qui produit un autre type de visibilité, génère un autre régime d’apparition, ouvre vers d’autres modalités de manifestation. Effacer pour faire apparaître autrement révèle que la disparition n’est jamais totale, que l’absence conserve toujours des traces de ce qui s’est absenté, que le retrait laisse nécessairement des marques qui témoignent de l’opération de retrait elle-même. Dans les Erased De Kooning Drawing de Robert Rauschenberg déjà évoqués, l’effacement méthodique du dessin original ne produit pas un vide total mais une surface marquée par les traces de l’effacement : fantômes du dessin disparu, marques de gomme, altérations du support. L’œuvre finale n’est pas rien mais une absence visible, un vide signifiant qui témoigne du geste d’effacement. Chez Gerhard Richter dans les overpainted photographs, des photographies sont recouvertes de couches de peinture qui les effacent partiellement : l’image photographique disparaît progressivement sous la peinture mais reste visible par transparence, créant une superposition troublante entre présence et absence, entre visibilité et invisibilité. L’effacement comme révélation expose ainsi que faire disparaître peut être une manière de faire apparaître autrement, que soustraire peut révéler ce qu’ajouter cachait, que l’absence peut manifester ce que la présence occultait – révélant finalement que la disparition n’est jamais totalement négative mais toujours aussi productive d’une autre forme de présence, fantomatique et inversée certes, mais néanmoins réelle et active.

Conclusion : La Disparition comme Vérité Profonde du Geste Instable et Précaire

Le geste effacé sous ses trois modalités principales – retrait volontaire qui transforme l’absence en action positive, soustraction méthodique qui révèle l’essentiel par élimination, disparition qui persiste spectralement sous forme de trace négative – révèle une dynamique fondamentale de retrait et de fragilité qui expose la précarité constitutive de tout geste. Il montre que le mouvement peut légitimement agir par absence plutôt que par présence, que l’action peut s’exercer en creux plutôt qu’en relief, que la puissance peut se manifester par retrait plutôt que par imposition. Retrait, soustraction, disparition : autant de stratégies convergentes qui affirment la valeur et l’efficacité du négatif contre l’hégémonie du positif, qui revendiquent la dignité de l’absence contre l’arrogance de la présence, qui démontrent la productivité du vide contre la stérilité supposée du manque. Dans cette dynamique de l’effacement assumé et de la disparition choisie, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa force la plus subtile et la plus profonde : celle de pouvoir agir sans s’imposer, de pouvoir créer en retirant, de pouvoir manifester en s’absentant. Cette vérité du geste effacé révèle finalement que l’instabilité et la précarité ne sont pas des défauts qu’il faudrait corriger en stabilisant et en solidifiant mais au contraire des qualités qu’il faut assumer et cultiver, que la fragilité qui accepte de se retirer peut être plus digne que la force qui s’impose, que la modestie qui choisit la disparition peut être plus puissante que l’arrogance qui exige la présence permanente et massive. Le geste effacé enseigne ainsi une éthique du retrait et une esthétique de l’absence qui s’opposent radicalement aux valeurs dominantes de l’affirmation, de l’accumulation et de la présence saturée – proposant à la place une voie alternative où agir signifie aussi savoir se retirer, où créer implique aussi savoir soustraire, où exister suppose aussi accepter de disparaître pour laisser place à ce qui ne peut apparaître que dans et par notre absence.

Quand Tchékhov partit visiter les bagnards de Sakhaline

En 1890, de façon complètement inattendue, Tchékhov quitte Moscou, direction l’Île de Sakhaline, dans l’Extrême-Orient russe. L’écrivain-médecin, déjà célèbre comme dramaturge, part se rendre compte, de visu, de la situation des forçats russes.

A la fin des années 1880, Anton Tchékhov a tout pour être un écrivain comblé. Il sort diplômé de ses études de médecine et trouve dans ce métier une occupation plus philanthropique que vraiment rémunératrice (bien souvent ses patients ne pouvaient pas payer ses prestations). Ses textes connaissaient de grands succès, et les éditeurs se les arrachaient. Sa pièce Ivanov était jouée dans de nombreux théâtres. En 1888, il reçoit même le prestigieux Prix Pouchkine. Et tout cela alors que l’écrivain n’a pas encore trente ans.
Et pourtant, Tchékhov est loin d’être un homme satisfait. Il doit soutenir financièrement sa famille, son père étant régulièrement ruiné. Son frère, le peintre Nikolaï Tchékhov, est mort en 1889 de la même tuberculose qui emportera l’écrivain quinze ans plus tard. Tchékhov n’est plus satisfait de ce qu’il écrit :

«… essais, feuilletons, absurdités, vaudeville, histoires ennuyeuses, nombreuses erreurs et incongruités, kilos de papier écrit, un prix académique, la vie de Potemkine – et pour autant il n’y a pas une seule ligne qui, à mes yeux, aurait un sens littéraire sérieux. Il y a eu beaucoup de travail forcé, mais pas une seule minute de travail sérieux… Je veux passionnément me cacher quelque part pendant cinq ans et m’occuper d’un travail minutieux et sérieux. »

Il a le désir de partir, de changer de vie, au moins pour quelques années.
Or, depuis quelques années, Tchékhov est très intéressé par les affaires judiciaires. Il a d’ailleurs écrit plusieurs livres à ce sujet, comme Le Jugement (1881) ou Chronique Judiciaire (1883). Il fréquente assidûment les tribunaux et s’intéresse au sort des condamnés.

Sakhaline, pourquoi ?
Sakhaline, c’est la plus grande île russe. Elle est située en Extrême-Orient, au Nord du Japon. Depuis 1875, l’île est entièrement la propriété de l’empire russe (en échange des îles Kouriles, qui deviennent alors propriété japonaise) et les autorités tsaristes en font un immense bagne. Des milliers de forçats sont envoyés sur l’île.
Or, en 1890, aucun livre, aucun article n’a jamais été décrit sur la condition des bagnards de Sakhaline. Tchékhov commence alors à s’intéresser à l’île. Il lit des livres sur la géographie, l’histoire ou l’ethnographie de l’île. Avant même de partir, l’écrivain avait déjà pris de nombreuses notes…
Le projet de voyage restera longtemps secret, jusqu’au jour où, en mars 1890, Tchékhov en parle à son éditeur, Alexeï Souvorine. Celui-ci va essayer de le dissuader de partir, arguant du fait que personne ne s’intéressait à Sakhaline. L’écrivain va alors lui répondre :

«Sakhaline ne peut être inutile et sans intérêt que pour une société qui n’y exile pas des milliers de personnes et n’y dépense pas des millions. Après l’Australie dans le passé et Cayenne, Sakhaline est le seul endroit pour étudier la colonisation hors-la-loi ; toute l’Europe s’y intéresse, mais nous n’en avons pas besoin ? »

C’est le 21 avril que Tchékhov quitte Moscou en train. Il traversera la Sibérie, passant par Tomsk et Irkoutsk, puis prendra le bateau pour débarquer sur Sakhaline en juillet. En tout, le voyage aura duré 80 jours, ce qui est un record de rapidité pour l’époque.

Le recensement
Tchekhov n’a pas de papiers officiels pour lui permettre d’aller sur l’île, mais il est médecin, donc il peut se rendre utile. Il annonce qu’il veut faire un recensement exhaustif des habitants de l’île. Les dirigeants locaux, le général Kononovich, chef de l’île, et le gouverneur Korf, lui permettent de se déplacer librement, à condition de ne pas rencontrer de prisonniers politiques (interdiction que l’écrivain ne respectera pas).
L’écrivain va donc se lancer dans un recensement méthodique de l’île. Il va visiter chaque hameau, chaque prison. Il s’intéresse aux premiers habitants de l’île, le peuple Ghiliak (ou Nivkhes), étudie leur vie spirituelle et leur organisation sociale. Il compte le nombre de têtes de bétail, la taille des potagers, etc.
Tchekhov va aussi s’intéresser à l’organisation médicale de Sakhaline. Il visite les hôpitaux, il note tout ce qui manque, il fait même quelques interventions. Il recense les maladies présentes dans l’île et analyse les taux de mortalité.

“J’ai voyagé dans toutes les colonies, je suis allé dans toutes les huttes, je me suis levé tous les jours à cinq heures du matin et tous les jours j’étais dans une forte tension à l’idée que beaucoup n’avait pas encore été fait.”

Les bagnards
Une part importante du travail de Tchekhov sur l’île de Sakhaline concerne les forçats. Il va entrer dans les cellules et discuter avec les prisonniers. La plupart d’entre eux vivent dans des cabanes situées dans les colonies pénitentiaires. Ceux qui causent des difficultés (tentatives d’évasion, violence) sont enchaînés à l’isolement dans des cellules froides et humides. Tous sont régulièrement fouettés.
Parfois la famille des forçats les accompagne, et Tchekhov s’offusque de la présence d’enfants dans des conditions aussi misérables.
Les prisonniers sont considérés comme des parias, et il n’est jamais prévu de les réinsérer. Une fois qu’ils ont effectué leur temps, ils deviennent des colons et l’administration leur attribue un terrain, pris un peu au hasard dans l’île. Les terrains sont toujours trop petits et, bien souvent, non cultivables, et les colons vivent dans la famine. Au bout d’un certain temps, ils ont le droit de devenir des paysans semi-libres et de s’installer sur le continent, en Sibérie, mais il leur est interdit de retourner chez eux en Russie européenne.

Le retour
Tchekhov a rempli environ 10 000 fiches.
13 octobre 1890, il repart à bord d’un bateau. Il passe par Hong-Kong, Singapour et Port-Saïd. Tchekhov débarque le 5 décembre à Odessa et repart en train vers Moscou.
Il mettra trois ans à écrire son livre L’île de Sakhaline (qu’il avait déjà commencé avant son départ, grâce aux renseignements recueillis dans les livres qu’il avait lus). Selon les mots de Tchekhov, c’est « un livre de colère et de douleur. »
Ce n’est pas un roman, mais un témoignage sur ce qu’il a vu sur l’île. Tchekhov alterne faits scientifiques et pensées personnelles. Il établit un parallèle entre la vie des forçats et celle des serfs.
Après la publication du livre, en 1893, des réformes ont été menées par le Ministère de la justice

Sources de l’article :

_ en français :

https://www.liberation.fr/livres/1995/05/18/l-ile-de-sakhaline-aujourd-hui-reedite-constitue-un-cas-unique-dans-l-oeuvre-de-tchekhov-en-1890-le-_132961/

Tchekhov sur l’Île de Sakhaline

https://blogs.mediapart.fr/madame-du-b/blog/021212/le-bagne-au-temps-de-tchekov-lile-de-sakhaline

_ en russe :

https://diletant.media/articles/45290096/

http://chehov-lit.ru/chehov/museum/puteshestvie-na-sahalin.htm

https://sakhodb.ru/local-history/a-p-chehov-i-sahalin/

http://chekhov-book-museum.ru/a-p-chehov-i-sahalin/

http://my-chekhov.ru/referats/007b.shtml

 

Bullhead, de Michaël R. Roskam (2011) : une bête parmi les autres

Tourné en 2011, Bullhead (Rundskop) est un des meilleurs films flamands de ces vingt dernières années. Ayant révélé à la fois un cinéaste (Michaël R. Roskam) et un comédien (Matthias Schoenaerts) de grand talent, cette œuvre impressionnante entraîne le spectateur dans un étonnant polar en milieu fermier. Le film de genre et les différentes pistes qu’elle ouvre ne servent toutefois que de toile de fond au vrai sujet : le portrait d’un homme brisé qui, à l’image de ses bêtes, tente en vain de surmonter les lois de la nature. Le comédien belge, en mode method acting, livre une performance époustouflante qui lui ouvrira une carrière internationale bien méritée. 

Michaël R. Roskam, cinéaste flamand né à Saint-Trond (Limbourg belge), réalise avec Bullhead son premier long-métrage. Celui-ci est l’aboutissement d’un travail préparatoire pour le moins conséquent de la part de Roskam et de son comédien principal, Matthias Schoenaerts, qu’il a déjà fait tourner dans un court-métrage en 2005 (The One Thing to Do). Le metteur en scène a en effet écrit lui-même le scénario (qui reprend plusieurs thèmes essentiels de son premier court-métrage Carlo, réalisé en 2004) sur plus de cinq ans, alors que Schoenaerts s’est solidement investi dans le rôle, notamment sur le plan physique, pendant trois ans.

Le récit se concentre sur le colosse Jacky Vanmarsenille (Schoenaerts), un éleveur de bovins qui travaille dans la ferme de ses parents, quelque part dans la campagne limbourgeoise belge. Depuis longtemps, la famille dope ses bêtes aux hormones de croissance, une pratique strictement interdite mais qui accélère l’engraissement de l’animal et, par conséquent, accroît le profit que l’on peut en tirer. Un jour, le vétérinaire véreux qui la fournit depuis toujours entraîne Jacky dans une affaire louche avec un négociant en viande impliqué dans l’assassinat récent d’un policier qui enquêtait sur le trafic d’hormones (ce fait est inspiré du meurtre de Karel Van Noppen, un inspecteur gouvernemental du bétail abattu en 1995 alors qu’il enquêtait sur ce sujet très sensible en Belgique à l’époque).

Bullhead débute par un monologue en off, procédé unique dans le film. Le spectateur ne le comprend pas encore, mais Jacky y confie le secret qui le ronge, les blessures enfouies. Celles qu’on ne parvient pas à exprimer, même à soi-même, mais qui finissent toujours par ressurgir. Et Jacky de conclure : « Van één zaak mag je zeker zijn: gekloot ben je altijd. » (Tu peux être sûr d’une chose : tu te feras toujours baiser). Le ton est donné. Michaël R. Roskam pose ensuite les bases du film dès la première séquence, lorsque Jacky se rend chez un fermier de la région afin de l’intimider. La scène a été vue mille fois, et pourtant elle ne ressemble à nulle autre, car un polar en milieu campagnard, cela n’est pas commun. Et puis, la première apparition de l’armoire à glace Schoenaerts, à la gueule de boxeur avec un œil à moitié clos, impressionne déjà. Le principe se répète peu après, lorsque l’action nous transporte cette fois au port de Zeebruges, où Diederik (Jeroen Perceval) vient contrôler une cargaison illicite. La scène est tout aussi familière que la première (le rendez-vous nocturne pour un deal louche) … jusqu’à-ce que le container éventré révèle non des armes ou de la drogue comme anticipé, mais des paquets de viande.

Si Roskam a longtemps travaillé sur son script, il n’a pas oublié pour autant de soigner sa mise en scène. Image léchée et mouvements souples de caméra (la photographie est signée Nicolas Karakatsanis), effets classieux et bonne utilisation de la musique (les scènes de la boîte de nuit et de l’arrestation finale) : le cinéaste maîtrise les codes du polar. A cette influence américaine, fréquente chez les metteurs en scène flamands (parfois jusqu’à l’excès), se greffe toutefois un ancrage local. Si le patriotisme est un sentiment rare dans ce pays à l’identité nationale si difficile à trouver qu’est la Belgique, il est compensé par un attachement puissant aux réalités locales et à ce qu’on peut qualifier (sans pouvoir la définir aisément) de « belgitude ». Ainsi, en moins de quinze minutes de métrage et sans besoin d’explication, aucun doute ne subsiste quant au lieu où l’on se trouve. Quiconque connaît le milieu campagnard flamand peut témoigner de l’authenticité du cadre. Les fermes aux cours en pavés et leur bruit si caractéristique, les étables humides soumises à un courant d’air perpétuel, la boue et le foin inextricablement mêlés, les bêtes qui, de mémoire d’homme, ont toujours été là. Les types en bottes et salopette qui s’expriment dans un dialecte épais, passent leur vie dehors et connaissent tout le monde, car personne ne songe à quitter l’endroit où il est né.

Le réalisateur utilise en outre les particularités du Limbourg, province belge limitrophe de la Wallonie (on compte à peine une demi-heure de route entre Hasselt et Liège), pour peindre avec justesse et humour les mentalités belges – le pluriel est de mise. Les relations compliquées entre Wallons et Flamands, empreintes de stéréotypes et d’incompréhension, constituent un élément important de l’intrigue. Wallons perçus par les Flamands comme des flemmards malhonnêtes, Flamands perçus par les Wallons comme antipathiques, froids et égoïstes : entre des cultures et des mentalités à ce point différentes, l’osmose n’a rien d’évident. Roskam lui-même n’hésite pas à représenter les Wallons comme de parfaits abrutis, à l’accent liégeois marqué. Il ne faut pas y voir de méchanceté gratuite (le film est d’ailleurs coproduit par les Régions wallonne et de Bruxelles-Capitale, un vrai melting pot à la belge !), mais plutôt une de ces vacheries dont les deux communautés linguistiques belges sont coutumières. Dans un si petit pays, la cohabitation et les échanges constituent la réalité du terrain, alors que les protagonistes du film habitent de part et d’autre de la « frontière linguistique » qui sépare les cultures mais non les gens. Quant à la méfiance entre Flamands de différentes provinces, également montrée dans le film, elle n’est qu’un exemple supplémentaire de cette persistance d’attaches très locales que nous évoquions plus haut. Tous les protagonistes limbourgeois s’expriment entre eux exclusivement en Truierlands, un patois parfaitement incompréhensible même si l’on maîtrise le néerlandais. La version originale du film est d’ailleurs entièrement sous-titrée pour le public néerlandophone, une pratique qui peut étonner à l’étranger mais qui est courante en Belgique, où l’utilisation du « néerlandais standard » (communément appelé ABN) est restreinte aux milieux officiels, aux journaux télévisés… et pour se comprendre entre Flamands de différentes provinces.

Si une affaire de meurtre liée au trafic d’hormones de bétail dans la campagne flamande constitue une toile de fond intrigante et originale, le vrai sujet de Bullhead est à chercher ailleurs. Sous ses dehors de polar passé à la moulinette paysanne, le film dresse surtout le portrait de son anti-héros, Jacky. Le molosse taciturne aux accès de violence fréquents cache un passé tragique, révélé au spectateur à travers plusieurs longs flash-back qui nous replongent dans son enfance passée à faire les quatre-cents coups avec son ami Diederik. Une vie de petit garçon intrépide comme tant d’autres, passée au grand air de la campagne, jusqu’au jour où tout bascule. Une mutilation, une trahison, beaucoup de lâcheté : Jacky en sera marqué à vie.

Pour préparer le rôle, Matthias Schoenaerts s’est investi à fond pendant trois ans, s’entraînant sans relâche afin de gagner 27 kg de masse musculaire et apprenant à maîtriser le patois limbourgeois qu’il ne parlait pas du tout (il est Anversois). Le comédien belge, parfaitement bilingue (il s’exprime aussi régulièrement en français dans le film), est exceptionnel de virilité meurtrie. Sa violence est à l’image de son corps : enserrée, engoncée, toujours prête à jaillir. Mal à l’aise dans une carcasse imposante dont il ne sait que faire, qu’il trimbale comme un pantin désarticulé, Jacky arbore en permanence un air malade et semble dans l’incapacité de communiquer, en particulier ses émotions. Son apparence cache une terrible souffrance, une blessure psychologique qui s’est greffée à la meurtrissure physique, que son intimidation au contact des femmes (Lucia, la serveuse du bar, les prostituées) rend évidente. Schoenaerts incarne à la perfection l’idée maîtresse du film : l’analogie entre Jacky et ses bêtes. L’éleveur s’injecte de la testostérone comme il dope ses vaches (par ailleurs curieusement peu visibles dans le film), avec les mêmes conséquences funestes. Le comédien a poussé le mimétisme jusqu’à adopter le même regard fuyant que les vaches ! A la fin, Jacky révèle d’ailleurs lui-même la proximité qu’il ressent avec les taureaux, qui sont incapables de protéger le troupeau, de jouer leur rôle naturel, biologique. S’il admet avoir vécu toute sa vie avec les bêtes et si son apparence l’en rapproche physiquement, sa nature profonde est pourtant toute autre. Lorsque Lucia, son amour de jeunesse, le qualifie elle aussi de « bête » comme les autres, il s’en défendra, admettant enfin que, s’il a tout fait pour leur ressembler, c’était uniquement dans le but de mener sa quête impossible d’une masculinité perdue.

Bullhead n’est pas une œuvre exempte de reproches, par ailleurs compréhensibles si l’on tient compte du fait qu’il s’agit du premier long-métrage de Roskam. Le casting se révèle ainsi très inégal, la prestation de certains comédiens (à peu près tous les personnages francophones, la policière flamande et quelques autres) paraissant d’autant plus médiocre que celle de Schoenaerts est formidable (Jeroen Perceval est également très convaincant). La mise en scène comprend quelques effets de style démonstratifs et pas toujours indispensables, même si l’ensemble reste d’excellente facture. Enfin et surtout, on ne comprend pas bien pourquoi le metteur en scène flamand a introduit dans son récit des éléments humoristiques dont, à l’évidence, il ne sait que faire et qui s’intègrent très mal dans la tonalité générale résolument sombre… Cela n’empêche Bullhead d’être un film sacrément impressionnant, qui a révélé à la fois un cinéaste et un comédien. Si, après un détour américain (Quand vient la nuit/2014), Roskam est revenu en Belgique et se fait discret depuis lors, Matthias Schoenaerts a, quant à lui, confirmé mille fois son talent immense en tournant à l’international (le comédien parle parfaitement le néerlandais, le français et l’anglais – excusez du peu) avec des pointures (Audiard, Soderbergh, Malick, Vinterberg, etc.). Quant à Bullhead, ses qualités ne sont pas passées inaperçues puisque le film fut nommé en 2012 pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère (remporté cette année-là par Une séparation, d’Asghar Farhadi), et l’année suivante pour le César du meilleur film étranger. Une reconnaissance bien méritée pour ce film profond, insolite et marquant.

Synopsis : Jacky est issu d’une importante famille d’agriculteurs et d’engraisseurs du sud du Limbourg belge. A 33 ans, c’est un être renfermé et imprévisible, parfois violent… Grâce à sa collaboration avec un vétérinaire corrompu, Jacky s’est forgé une belle place dans le milieu de la mafia des hormones. Alors qu’il s’apprête à conclure un contrat avec un trafiquant d’hormones de Flandre occidentale, un enquêteur fédéral est assassiné. Les choses se compliquent pour Jacky, tandis que l’étau se resserre autour de lui, son passé et ses secrets enfouis…

Bullhead : Bande-annonce

Bullhead : Fiche technique

Titre original : Rundskop
Réalisateur : Michaël R. Roskam
Scénario : Michaël R. Roskam
Interprétation : Matthias Schoenaerts (Jacky Vanmarsenille), Jeroen Perceval (Diederik Maes), Jeanne Dandoy (Lucia Schepers), Frank Lammers (Sam Raymond), Sam Louwyck (Marc de Kuyper)
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage : Alain Dessauvage
Musique : Raf Keunen
Producteur : Bart Van Langendonck
Société de production : Savage Film
Durée : 128 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie : 22 février 2012
Belgique – 2011

« Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse » : mystères maritimes

Le scénariste et dessinateur français Boris Beuzelin publie aux éditions Glénat Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse, un récit documenté ayant pour objet principal la disparition de deux frégates françaises en mission scientifique.

En 1785, le Roi Louis XVI confie au comte de Lapérouse le commandement d’une expédition scientifique regroupant des physiciens, des astronomes, des géographes, des botanistes ou encore des dessinateurs de terrain. Deux navires sont spécialement affrétés pour ce qui constitue alors la plus grande mission scientifique jamais programmée. À Versailles, en 1788, M. Barthélemy de Lesseps apporte au Roi des livres de bord et divers documents émanant de l’expédition. Il apprend alors, déconcerté, que les deux frégates, La Bossole et L’Astrolabe, ont rencontré des écueils durant leur périple et ne donnent plus aucun signe de vie depuis plusieurs mois. Il faudra en fait attendre 1829 et le récit du commandant Peter Dillon, que les mauvaises langues présentent comme « un aventurier grossier et violent », pour retrouver une trace hypothétique de l’expédition. M. Barthélemy de Lesseps, désormais vice-consul de France au Portugal, est convié au ministère de la Marine pour authentifier des objets ayant supposément appartenu aux deux navires. Il demande au commandant Dillon de lui livrer, en détail, son récit…

Bien que romancés, les faits sur lesquels s’appuie cette bande dessinée sont issus d’une documentation solide. Peter Dillon est effectivement passé à la postérité pour avoir découvert le lieu de l’échouage de l’expédition Lapérouse. En se lançant dans une mission de recherche financée par le gouvernement du Bengale, il espérait en tirer un profit futur. Et pour objectiver la présence des deux frégates françaises à Vanikoro (îles Salomon), Dillon et ses hommes, dont des indigènes, vont aller à la rencontre des populations autochtones, échanger des objets ayant été potentiellement prélevés sur les navires et s’évertuer à détecter des indices divers, tels que des traces de communautés, de crânes offerts aux Dieux ou des sépultures. La résolution de l’énigme Lapérouse se double alors d’un récit maritime bien huilé, fait de terres inhospitalières, d’intrigues diverses, de menaces hypothétiques et de découvertes exotiques. L’exploration de l’île est aussi l’occasion de cartographier les lieux et de dresser les limites géographiques de chaque communauté.

Les dessins de Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse demeurent décevants. S’il ne fallait en donner qu’un exemple, on retiendrait peut-être la pleine page n°15, avec son ciel en aplat bleu et sa mer tout juste esquissée. Les arrière-fonds sont souvent sommaires, de même que les expressions faciales, et même la double page 36-37 ne parvient pas à la dimension iconique escomptée. C’est le récit d’aventures maritimes, sur fond de paranoïa, qui donne à l’album l’essentiel de son allant. Pour le reste, on retiendra l’amitié entre Peter Dillon et Martin Bushard, les tragédies par manque de discernement, le dénouement en non-dit et les lignes de friction apparaissant lorsque deux civilisations si différentes vont à la rencontre l’une de l’autre. C’est ce qui fait le sel de cette bande dessinée, et selon une double modalité : qu’est-il donc arrivé à l’expédition Lapérouse au contact de ces indigènes et que va-t-il advenir du Research placé sous le commandement de Peter Dillon, plus de quarante années plus tard, sur ces mêmes terres ?

Aperçu : Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse (Glénat)

Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse, Boris Beuzelin
Glénat, mars 2021, 96 pages

Note des lecteurs0 Note

3

Suis-je hypersensible ? par Fabrice Midal : une ode à l’hypersensibilité qui s’adresse à tous

Le 21 janvier 2021 paraissait Suis-je hypersensible ?, Enquête sur un pouvoir méconnu, par Fabrice Midal, co-édité par Flammarion et Versilio. Dans cet essai de 294 pages, le philosophe s’intéresse à un phénomène dont on entend de plus en plus parler : l’hypersensibilité. Étant lui-même hypersensible, il s’adresse à son lecteur, supposément hypersensible, pour lui apprendre à faire de cette différence une force. Il a, pour cartographier l’hypersensibilité, été à la rencontre de spécialistes de différentes disciplines, à la recherche de ce que représente l’hypersensibilité, et surtout, comment la vivre au mieux.

Un livre organisé et bienveillant 

Suis-je hypersensible ? est une livre organisé sous forme de chapitres courts dédiés à un thème (ancrage, émotion, méditation, surdoué, etc.) se terminant tous par un encart « ce qu’il faut retenir » et un exercice d’application. Ce découpage, ainsi que la facilité de transmission des informations, en font un ouvrage très agréable à lire, dans lequel Fabrice Midal définit l’hypersensibilité point par point en la disséquant sous forme de phénomènes indépendant pour mieux la cerner. Cela permet au lecteur de ne pas se perdre dans un ouvrage trop complexe, mais au contraire d’appréhender l’hypersensibilité (et sa potentielle hypersensibilité propre) en l’associant à sa propre expérience à mettre en lien avec ces différents chapitres – 34 en tout.

Une autre force de Suis-je hypersensible ? est indéniablement sa grande bienveillance, qui découle de la personnalité du philosophe qui transparaît çà et là, au gré des pages. L’essai est une ode à l’acceptation de l’hypersensibilité des autres, ou de la sienne, le cas échéant, et surtout, une exhortation à y voir un pouvoir de sensibilité, une force, et non une faiblesse. D’une manière plus générale, en évoquant une tolérance envers ses émotions, c’est une société plus bienveillante qui est ébauchée et surtout une plus grande tolérance des personnalités neuro-atypiques (hypersensibles, surdoués, dyslexiques, dyspraxiques, Asperger, autistes, etc.).

Un livre qui se veut exhaustif

Dans Suis-je hypersensible ?, Fabrice Midal fait appel à nombre d’auteurs et de textes pour appuyer son propos sur l’hypersensibilité : Bergson, Proust, Aristote, etc. Le terme hypersensibilité étant apparu récemment, le philosophe recherche les traces du phénomène dans l’histoire. Si pour certains exemples, cela fonctionne plutôt bien, le lecteur se lassera peut-être de voir des personnages qualifiés d’hypersensibles sans réelle preuve (Harry Potter, Jacob tiré de la Bible, Lucky Luke…). Bien sûr, de telles images sont à prendre au sens figuré, mais elles perdent alors un peu de leur pertinence. De même, si les recherches sont au rendez-vous du point de vue des essais et des avis d’experts de différents domaines, on notera un manque d’études solides sur l’hypersensibilité pour étayer les convictions de l’auteur et donner des informations précises et prouvées sur les mécanismes de ce phénomène.

Un livre à lire pour comprendre l’hypersensibilité sans pour autant s’y reconnaître 

Enfin, pour que Suis-je hypersensible ? soit le plus efficace possible, il est primordial pour le lecteur de comprendre que la question du titre est purement rhétorique. Fabrice Midal est un auteur prolifique (plus de quatre-vingt livres) qui s’adresse à tout un chacun. Ses ouvrages sont résolument orientés vers une compréhension et une approche positives de soi. Tout au long de Suis-je hypersensible ?, il tutoie d’ailleurs son lecteur, créant ainsi une proximité avec celui ou celle-ci. Avec ce livre, le philosophe propose à tous de comprendre l’hypersensibilité, et si nous allons tous nous reconnaître dans quelques-unes des situations citées que vivent les hypersensibles, ce serait une erreur pour chaque lecteur de s’imaginer l’être.

À ce propos, un parallèle est effectué dans le livre entre les hypersensibles et les surdoués – qui est d’ailleurs à remettre en question : si beaucoup de surdoués sont hypersensibles, tous ne le sont pas, et tous les hypersensibles ne sont pas des personnes à haut potentiel intellectuel.
Le fait que Fabrice Midal évoque les surdoués est intéressant car Suis-je hypersensible ? fonctionne sur le même modèle que certains livres destinés aux personnes s’intéressant au haut potentiel intellectuel. Lorsqu’on lit un de ces livres, on pourrait rapidement se reconnaître dans les signes désignant un surdoué (environ 2% de la population mondiale est surdouée), tout comme dans l’ouvrage de Fabrice Midal, on peut se reconnaître aisément dans les signes de l’hypersensible (entre 10 à 30% de la population mondiale serait hypersensible)… À la différence que le haut potentiel intellectuel se vérifie au moyen d’un test, ce qui n’est pas (encore) le cas de l’hypersensibilité. L’écueil de Suis-je hypersensible ? serait donc, pour un lecteur, d’immédiatement s’imaginer hypersensible – à tort dans 70 à 90 % des cas – au lieu de prendre ce livre pour un guide de compréhension de l’hypersensibilité, également (et plus probablement) chez les autres.

Suis-je hypersensible ? est donc à la fois un essai et un livre de développement personnel très bienveillant, facile à lire car bien organisé et qui se veut exhaustif. C’est avant tout un témoignage à cœur ouvert de son auteur, le philosophe Fabrice Midal, plus qu’un ouvrage véritablement basé sur des études scientifiques (encore trop peu nombreuses) sur l’hypersensibilité.
Avec son livre, Fabrice Midal a le mérite de s’intéresser à un sujet encore trop peu étudié, sans doute parce qu’il touche aux émotions. Avec  un mélange de douceur et d’énergie, selon les pages, le philosophe nous exhorte à apprécier nos émotions, à les accepter, autant que celles des autres et, surtout, à les exprimer. Il ne nous reste plus qu’à espérer qu’avec le temps et la manifestation d’un intérêt toujours plus grand pour ce sujet, l’hypersensibilité ne soit plus ni taboue, ni méconnue. 

Suis-je hypersensible ? Enquête sur un pouvoir méconnu, Fabrice Midal
Flammarion et Versilio, janvier 2021, 294 pages