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Total Recall, de Paul Verhoeven (1990) : Rêver à perdre la raison ?

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Adapté de Philip K Dick, mis en scène par Verhoeven, Total Recall, le voyage au centre de la mémoire est riche d’une mise en abîme spectaculaire réinventant l’actioner hollywoodien des années 90. En plus de cela, il a un pouvoir incontestable, celui de provoquer sur le champ une dispute avec n’importe lequel de vos proches l’ayant vu, par une simple question innocente. « Oui mais… Est-il encore dans le rêve ? »

Synopsis : La planète Terre, 2048. Hanté par un cauchemar qui l’entraîne chaque nuit sur Mars, Doug Quaid s’adresse à un laboratoire, Rekall, qui lui offre de matérialiser son rêve grâce à un puissant hallucinogène. Mais l’expérience dérape : la drogue réveille en lui le souvenir d’un séjour bien réel sur Mars, à l’époque où il était l’agent le plus redouté du despote Cohaagen. Des tueurs désormais à ses trousses, Quaid décide de repartir sur la planète rouge où l’attendent d’autres souvenirs et bien d’autres dangers…

Just Doug it

La Terre en 2048 est une planète où il vaut mieux rêver. Doug Quaid y est un gars parmi tant d’autres, un ouvrier aux gros bras qui rêve régulièrement d’une Mars qu’on a colonisée pour une matière première au nom improbable, le turbinium. Quand un panneau publicitaire de trop croise son regard, il présente les capacités étonnantes d’une société, Rekall, qui peut implanter n’importe quel souvenir dans les esprits en panne d’exotisme. Vous pouvez être agent secret sur Venus, pécheur sur Pluton ou bien même aller à l’hôtel sur Mercure, tout est possible. Curieux comme un gamin, Doug franchit la porte, sans craindre l’embolie cérébrale que lui fait craindre un de ses collègues.

On se casse sur Mars

Chez Rekall, l’implant d’un souvenir est aussi passionnant qu’une création de perso dans un jeu vidéo. Allongé sur un brancard, choisissez votre job, votre compagne, sa taille, sa morphologie et après une ellipse, le rêve commence. Allons donc sur Mars. Sauf que… Doug réagit mal à l’implant, se réveille en hurlant et fuit la salle en frappant tout ce qui bouge. Adieu Mars. Et pourtant ça repart : l’ouvrier ne peut pas retourner à sa vie très banale, à ses rêves d’asphyxie sur la planète rouge et à son couple ordinaire avec Sharon Stone comme si de rien n’était. Les amis d’hier le poursuivent comme s’il était Arnold Schwarzenegger dans un banal film d’action.

Rêve party

Un cinéaste aussi malin que Paul Verhoeven jubile avec le spectateur de son dispositif et de cette exposition magistrale, renversant tout le modèle reaganien du héros des années 90, comme on passe derrière l’arc-en-ciel dans Le Magicien d’Oz. Dès lors, le rêve hante Total Recall, s’invite au casting. Doug devient un agent double, devant passer sur Mars en toute clandestinité, un espion que ses ennemis et sa propre femme traîtresse poursuivent partout, dans toutes les coursives d’une planète où les habitants se terrent, pendant qu’on essaie de la terraformer. A chaque morceau de bravoure, la féerie menace de s’arrêter : rêve-t-on encore ou pas ? C’est une question entêtante, l’attraction même menant le bal.

On ne réveille pas un somnambule

A plusieurs reprises, Doug sur Mars se voit tenté par des mains mal inspirées. Doit-il obéir à ceux qui lui affirment qu’il dort encore, qu’il est encore dans la scène d’ouverture, en train de faire une embolie cérébrale ? Doit-il accepter de sortir du rêve, donc du film, où il est en train de sauver Mars d’un tyran qui étouffe tous les martiens aussi curieux que persévérants ? La réponse est pour les spectateurs, ceux qui voient se dévoiler un film aussi intelligent que profond sur l’idée même de cinéma. A quoi sert-il, pourquoi me croise-t-il, dois-je en profiter jusqu’au bout ? Telles sont les questions. Quand Total Recall se conclut, l’une d’entre elles est posée. Et elle hante tous les spectateurs d’un des plus beaux trolls de l’histoire du cinéma.

Fiche technique

Titre original : Total Recall
Réalisation : Paul Verhoeven
Scénario : Ronald Shusett, Dan O’Bannon et Gary Goldman, d’après la nouvelle « Souvenirs à vendre » de Philip K. Dick
Décors : William Sandell
Costumes : Erica Edell Phillips
Photographie : Jost Vacano
Montage : Carlos Puente et Frank J. Urioste
Musique : Jerry Goldsmith
Production : Buzz Feitshans et Ronald Shusett
Société de production : Carolco Pictures
Distribution : TriStar (États-Unis), Canal+ Droits Audiovisuels / Columbia TriStar (France)
Budget : 65 000 000 de dollars1
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur – 1,85 : 1 – Dolby Surround – 35 mm
Genre : science-fiction, action
Durée : 113 minutes

Bande annonce

 

 

« Monaco : luxe, crime et corruption » : les dessous de la Principauté

La journaliste d’investigation Hélène Constanty et l’auteur-dessinateur Thierry Chavant racontent les dessous de la Principauté monégasque à travers trois affaires retentissantes : l’assassinat d’Hélène Pastor, les mises en examen de Dmitri Rybolovlev et un chantier maritime des plus opaques.

Le Rocher, c’est un écosystème bien particulier : un paradis fiscal où un habitant sur trois est millionnaire, où la richesse moyenne par habitant avoisine les deux millions d’euros, où les caméras de surveillance et les policiers foisonnent au point d’en faire l’État le plus fliqué du monde. Le mètre carré, en progression constante, s’y négocie en moyenne autour de 49 000€. Il faut dire qu’on n’y paie quasiment aucun impôt, hors TVA : pas de taxe foncière, des droits de succession nuls en filiation directe, aucun prélèvement sur le revenu. Cela explique certainement la pression observée sur le parc immobilier et l’évolution du montant des loyers : nombreux sont les superriches qui rêvent de goûter aux joies d’un système fiscal si clément. Hélène Constanty l’annonce d’ailleurs sans ambages : c’est une « cité en carton-pâte » doublée d’« un cocon ultra-sécurisé ». Plusieurs milliardaires y ont fait leur nid : Tatiana Casiraghi, David et Ezra Nahmad, Lily Safra. À ceux-là, il faut certainement ajouter la famille Grimaldi, qui règne sur la Principauté depuis la fin du Moyen-Âge, et dont la richesse demeure le secret le mieux gardé du pays. C’est sous sa férule que Monaco a changé de visage – et de stature. En 1860, le Rocher ne comptait que mille habitants, logés dans de vieilles maisons. Aujourd’hui, quelque 38 000 personnes y résident dans des appartements luxueux qui s’arrachent à prix d’or, et plus de 30 000 frontaliers viennent y travailler quotidiennement. Le point de bascule fut certainement l’indemnisation en 1861 de la famille Grimaldi par Napoléon III pour la perte des municipalités de Menton et Roquebrune-Cap-Martin. L’argent récolté va servir à transformer ce minuscule territoire en destination prisée par les touristes fortunés. Les projets immobiliers s’amoncellent alors et le prince Rainier III donnera en sus une visibilité mondiale au Rocher en 1956, grâce à son mariage avec l’actrice Grace Kelly.

Ces éléments contextuels rappelés par Hélène Constanty et Thierry Chavant, le lecteur peut se pencher sur trois affaires qui lui sont contées comme des polars, dans des planches dominées par les teintes grises-beiges. La première d’entre elles concerne l’assassinat d’Hélène Pastor, dont le père a fait fortune en alignant les immeubles de quarante étages en bord de mer. Ce fait divers est édifiant en ce sens qu’il implique à la fois les bas-fonds de Marseille et la haute société monégasque. C’est Wojciech Janowski, le gendre de la victime, qui a été à la manœuvre. Craignant une dégradation de l’état de santé de sa femme, qui l’aurait privé des largesses de la famille Pastor, il a décidé d’en faire une héritière avant l’heure. Pour cela, il a eu recours aux services d’un coach sportif, Pascal Dauriac, et de petites frappes de la cité phocéenne. À travers cette histoire, on découvre aussi les arcanes d’un holding familial où chaque branche porte sa défiance sur les autres. La seconde affaire concerne l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev, qui s’est rendu propriétaire, sur le Rocher, d’un penthouse d’une valeur de 100 millions d’euros et du club de football de l’AS Monaco, qui lui permet de gagner de l’argent sur le trading de jeunes joueurs. Ses relations avec le marchand d’art Yves Bouvier débouchent sur un scandale retentissant lorsque le contenu du portable de sa plus proche conseillère est analysé par la justice : collusions avec la police et des membres du gouvernement, faits de corruption, tentatives d’influer sur le cours d’une enquête, on découvre l’envers peu glorieux de la Principauté. Le récit se termine enfin par la construction d’une extension en mer. C’est cette fois l’opacité de ce projet immobilier qui interpelle les auteurs. À Bouygues et Pastor, il faut ajouter, dans le groupement qui finance les travaux (et qui se remboursera ensuite par la vente de biens immobiliers), l’oligarque kazakh Bulat Utemuratov. Ce chantier maritime colossal, évalué à deux milliards d’euros, est finalement symptomatique du rapport du Rocher au secret et à l’argent…

Aperçu : Monaco : luxe, crime et corruption (Noctambule/Soleil)

Monaco : luxe, crime et corruption, Hélène Constanty et Thierry Chavant
Noctambule, mars 2021, 100 pages

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« Tarzan » : double nature

Le scénariste Christophe Bec et le dessinateur Stevan Subic publient aux éditions Soleil une adaptation sombre et violente de Tarzan, le premier roman d’Edgar Rice Burroughs. Entre un mode de vie sauvage et une nature civilisée, un jeune orphelin élevé par des singes cherche à tracer sa voie…

Dans les pages 33 à 35 de l’album, Tarzan engage un combat sans merci contre « le plus fort des grand mâles », un singe colossal et féroce. Le sauvage a la peau du crâne scalpée et des blessures sur tout le corps, mais il sort vivant de cette lutte à mort. Le voilà donc propulsé à la tête d’une communauté simienne qui l’a adopté dès son plus jeune âge. Tout Tarzan, seigneur de la jungle est là : la violence exposée sans fard, la beauté sépulcrale des planches, un héros partagé entre ses instincts humains et animaux… Ce dernier point est de loin le plus intéressant de l’album et il est déjà contenu en germe dans la scène décrite ci-avant : c’est en usant d’un couteau prélevé dans une cabane élevée dans les arbres par ses parents que Tarzan parvient à venir à bout de l’imposant primate. En adaptant le premier roman d’Edgar Rice Burroughs, Christophe Bec et Stevan Subic se sont appuyés sur la dualité de Tarzan. Tiraillé entre deux natures incompatibles, sauvage et civilisée, redevable aux singes mais inextricablement attiré par les hommes, ce fils d’aristocrates britanniques va peu à peu s’éveiller au monde anthropique.

Les premières planches de l’album, somptueuses dans leur représentation de la nature, sont presque entièrement muettes. L’action se déroule en Afrique équatoriale, où John et Alice Clayton ont échoué après une mutinerie sur un bateau. Encore bébé, Johnny vit avec son père John dans une cabane perchée, à l’abri des grands fauves. Alice a perdu la vie un an à peine après sa naissance. Il est enlevé dès les premières vignettes par des singes, après que ceux-ci ont attaqué leur refuge. Le premier quart de l’album consiste alors à nous montrer comment Johnny/Tarzan va survivre et s’adapter dans la communauté simienne. En grandissant, il gagne en musculature et en agilité. Il s’intéresse aussi de plus en plus aux hommes, qu’il découvre en se rendant régulièrement dans son ancienne cabane, où il trouve de quoi assouvir sa curiosité naissante. Il se passe en boucle une vieille chanson à l’aide d’un phonographe. Il apprend aussi à déchiffrer le langage humain. Kala, sa protectrice simienne, sa « mère » sauvage, le voit s’éloigner, tiraillé et farouche.

Jusqu’à la mort de Kala et l’arrivée d’une expédition zoologique financée par l’Université de Baltimore, la plus grande préoccupation de Tarzan est une « rôdeuse » qui décime les siens. Cette panthère, prédatrice des manganis au même titre que les gorilles, apparaît comme une version exacerbée de l’homme sauvage. C’est d’autant plus édifiant lorsque se dernier se tapit lui aussi dans l’obscurité en attendant de fondre sur ses proies : les « hommes gris », qui ont eu le tort de s’en prendre à Kala. À cette nature bestiale va répondre une sensibilité humaine : Tarzan croise la route de Jane, s’entiche d’elle, lui sauve la vie et finit par la séduire. Pour lui, c’est un réveil brutal. Il ressent des émotions qui lui étaient inconnues jusque-là et comprend probablement à ce moment précis que sa place « naturelle » demeure parmi les hommes. Jane n’est pas venue seule dans cette région d’Afrique équatoriale : elle est accompagnée d’un guide belge, d’officiers français, de son père… Le capitaine D’Arnot a alors ses mots prémonitoires : « L’homme, à force d’exterminer tout ce qui l’entoure, finira un jour par scier la branche sur laquelle il est assis ! »

Nous sommes effectivement dans une logique où une découverte exotique équivaut à un trophée de chasse pour les explorateurs occidentaux. Mais la nature, très « conradienne », ne reste pas passive : l’expédition est menacée par la faune sauvage et par les indigènes (peu caractérisés, comme dans le roman Au cœur des ténèbres). Le capitaine D’Arnot est enlevé par les même « hommes gris » qui ont tué Kala. C’est Tarzan qui vient le secourir et qui le soigne. Une amitié naît alors entre eux et le Français transmet, durant leur parcours commun, une partie de son savoir au sauvage, qu’il estime d’une « rare intelligence ». Cela précède un retour de Tarzan, en tant que riche héritier, parmi la civilisation… Le Seigneur de la jungle apparaît finalement comme une fusée à plusieurs étages. L’album vaut autant pour ses représentations de la nature sauvage que pour la déréalisation identitaire de son héros, sa romance avec Jane ou le point de vue colonial porté par un protagoniste comme De Grauw. Les planches, très réussies, sont caractérisées par une alternance entre les vignettes horizontales et verticales, mais aussi par une grande pluralité de cadrages.

Aperçu : Tarzan : Le Seigneur de la jungle (Soleil)

Tarzan – T.01 : Le Seigneur de la jungle, Christophe Bec et Stevan Subic
Soleil, mars 2021, 84 pages

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4

« Prison n°5 » : dans l’enfer des prisons turques

À force d’abnégation, l’artiste et journaliste kurde Zehra Doğan a pu concevoir, dans la prison n°5 de Diyarbakir, le récit dessiné de l’envers des centres de détention turcs.

C’est dans la prison n°5 de Diyarbakir que Zehra Doğan a conçu l’essentiel de cet album. La cofondatrice de l’agence d’information Jinha risquait alors chaque jour la torture pour ses dessins vindicatifs. Les conditions dans lesquelles l’autrice a créé Prison n°5 en sont révélatrices : elle a demandé à une amie de lui écrire régulièrement, en utilisant à chaque fois le même papier, et en prenant grand soin de laisser le verso de ses lettres vierges. Les planches, dessinées au dos de ces missives, ont ensuite été sorties une à une de Diyarbakir, dans la plus grande confidentialité. Une fois assemblées, elles constituent un témoignage glaçant, puissant, exceptionnel.

The Times a classé Diyarbakir parmi les dix pires prisons au monde. Ce que Zehra Doğan rapporte de son séjour dans « ces murs peuplés d’histoires » le confirme amplement : humiliations, tortures, viols, maladies, privations y sont monnaie courante. Dans une certaine mesure, le récit de l’artiste et journaliste kurde corrobore celui d’Ahmet Altan, auteur turc témoignant lui aussi depuis sa cellule des maltraitances et injustices subies. Le regard est en revanche légèrement déporté, et les descriptions autrement plus cruelles, puisque Zehra Doğan écrit avant tout en tant que Kurde et que les sévices dont elle fait état sont sans commune mesure avec ceux rapportés par Ahmet Altan, qui paraît davantage axé sur les sentiments de déréalisation, d’arbitraire et de déshumanisation.

Prison n°5 contient des mises en contexte édifiantes. Zehra Doğan rappelle ainsi comment le processus de paix entamé avec le PKK a été interrompu sur fond d’attentats attribués à Daech. Des meetings du HDP, le parti politique kurde, ont été attaqués, avant que des villages entiers se voient privés d’eau et d’électricité, attaqués et soumis à un couvre-feu. Dans la localité de Nusaybin, des maisons furent pillées, des sévices commis, des insultes griffonnées sur les murs. Les forces turques auraient même partiellement détruit la mosquée Kursunlu, qui fait partie du patrimoine historique de la ville. Le reste a déjà été rapporté par Ahmet Altan dans Je ne reverrai plus le monde : fonctionnaires limogés, journalistes arrêtés, coups de balai arbitraires et souvent absurdes.

Zehra Doğan a été incarcérée pour « propagande terroriste ». Ce dont on l’accuse tient en fait en quelques dessins. Prison n°5 apparaît dès lors comme une sorte d’itération, puisqu’elle y conte, à travers des esquisses au crayon, la dure réalité des prisons turques, et plus particulièrement de Diyarbakir : des prisonniers malades mais non soignés, 22 lits pour 33 prisonnières, une promiscuité telle qu’on fait la file pour se rendre aux toilettes, une chaleur étouffante en été et un froid glacial en hiver, dix minutes de téléphone par semaine, des enfants mis à mal, puis des déportations à des centaines de kilomètres des familles… Zehra Doğan propose au lecteur une visite guidée de la prison, mais témoigne aussi des bienfaits de la vie en communauté. Le partage avec les autres détenues, les moments dévolus aux discussions ou à la réflexion ont une portée éminemment politique et s’appréhendent, dans un contexte de blessures physiques et psychiques, comme d’authentiques bouffées d’oxygène.

L’album rappelle brièvement l’histoire de la partition du Kurdistan ou les antécédents des coups d’État de 1960, 1971 et 1980. Il revient plus longuement sur la manière dont la Turquie a cherché à prohiber la langue et la culture kurdes. Il évoque enfin les faits de tortures passés à Diyarbakir : les sévices infligés aux 4000 membres du PKK en 1980, les centaines de prisonniers obligés de chanter l’hymne national turc des heures durant, les nuits passées sur un sol mouillé, l’ingestion forcée de rats, les suicides, les violences perpétrées envers les proches des prisonniers… La résistance s’organise alors dans la prison, notamment à travers des grèves de la faim. Mais, et c’est toute la démonstration de cet album, la situation précaire, pour ne pas dire dramatique, des prisonniers kurdes ne changera pas fondamentalement.

Aperçu : Prison n°5 (Delcourt)

Prison n°5, Zehra Doğan
Delcourt, mars 2021, 120 pages

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4

Tour d’horizon de l’« Économie du cinéma »

L’inspecteur général au Ministère de la Culture Philippe Chantepie et le chercheur au CNRS Thomas Paris publient aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », l’opuscule Économie du cinéma, qui revient sur la manière dont se structurent les circuits de financement, de création et de diffusion des films.

L’économie du cinéma est marquée par l’incertitude. La demande apparaît dans une large mesure non identifiée, le spectateur se trouve dans une situation d’hyper-choix, les acteurs et les réalisateurs ne valent souvent pas plus que les retombées de leur dernier film. Cela permet certainement d’expliquer le succès des franchises et des reboots, mais aussi les raisons pour lesquelles certains acteurs, à l’image de John Travolta, ont connu de soudaines traversées du désert après des moments de gloire. En outre, un long métrage est un bien d’expérience : le consommateur n’est en mesure d’en déterminer la valeur qu’après l’avoir visionné et les producteurs demeurent dans une position aveugle jusqu’au moment de sa mise sur le marché. À cet égard, le marketing, la publicité, les festivals ou encore les critiques offrent un moyen au film de se distinguer dans un environnement hyper-concurrentiel.

Dans leur opuscule, Philippe Chantepie et Thomas Paris analysent de manière succincte mais panoptique les tenants et aboutissants d’une économie singulière. Ils évoquent la prime à l’innovation, les talents substituables et non substituables, les biens durables (l’exemple des Dents de la mer est cité, avec ses rediffusions télévisées ou ses nouvelles versions DVD/blu-ray), la chaîne de micro-décisions aboutissant à la création d’un film, les ressources rares (lieux de tournage, talents dont on optimise le temps, équipements spécifiques, etc.), les cessions de droits patrimoniaux, les rémunérations forfaitaires et proportionnelles établies à chaque exploitation, la chronologie des médias, l’évolution et l’état actuel des majors, qui réalisent aujourd’hui à elles cinq 85% du marché nord-américain et 56% du marché mondial…

Les auteurs évoquent la concurrence de la télévision, des magnétoscopes et maintenant des plateformes numériques. Avec la taille grandissante des écrans, le 4K, l’ultra HD ou l’amélioration des capacités sonores des appareils, le domicile a tendance à se substituer à la salle de cinéma (qui demeure toutefois un rituel et une expérience uniques). Avènement du parlant, de la couleur, des effets spéciaux, de la 3D : à chaque étape technologique, le cinéma a connu des bouleversements économiques notables. Aujourd’hui, c’est le numérique et les services over the top (accessibles en fixe ou en mobile) qui posent un défi de taille à l’industrie cinématographique et aux salles de projection. Ce n’est évidemment pas un hasard si les auteurs reviennent longuement sur Netflix, ses charges fixes (développement, maintenance) et variables (achat de la bande passante), mais aussi sa capacité à amortir ses frais sur un nombre potentiellement illimité de consommateurs. Les pixels ont été des chevaux de Troie et le numérique a entraîné le cinéma dans une transformation significative de son économie. Ses formes de consommation ont été durablement modifiées, avec une globalisation de la diffusion et la fin des contraintes de temps.

L’ouvrage contient en outre bon nombre d’encadrés thématiques. Cela va de Walt Disney Company, première major mondiale du divertissement, au cinéma à l’heure du Covid, avec ses conséquences économiques sous-jacentes, en passant par le copyright et le droit moral. Le financement du cinéma est longuement discuté : il s’est d’abord établi sur fonds propres, de plus en plus en coproduction, aidé par des réductions fiscales ou des aides publiques, avant de se tourner vers l’endettement, en recourant parfois à des banques spécialisées, des assureurs ou encore des fonds de pension. Sur l’intervention des pouvoirs publics dans le financement des films (crédits d’impôt, Tax Shelter, etc.), Philippe Chantepie et Thomas Paris rappellent les justifications économiques mais aussi les principes du soft power.

Économie du cinéma est un entrée en matière idoine, à défaut d’être encyclopédique. Sa place dans la collection « Repères » constitue d’ailleurs un bon indicateur quant à ses visées didactiques. L’opuscule comporte des passages où le spectre s’élargit et où il s’intéresse plus spécifiquement aux grands marchés du cinéma (Hollywood, Bollywood, Nollywood, Hallyuwood, etc.), aux pays ouverts aux délocalisations des activités cinématographiques, ou aux accords, de plus en plus nombreux, entre des firmes chinoises et des sociétés-phares telles que Netflix, Warner, Disney ou Universal. Car, Philippe Chantepie et Thomas Paris ne manquent pas de le souligner, l’industrie cinématographique chinoise est sortie gagnante d’une ouverture contrôlée imposée par l’OMC. C’est sans doute un défi de plus posé aux studios occidentaux.

Économie du cinéma, Philippe Chantepie et Thomas Paris
La Découverte, mars 2021, 128 pages

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4

Comprendre « La Vie psychique du racisme »

Livio Boni et Sophie Mendelsohn, tous deux psychanalystes, puisent au point de rencontre entre la psychologie et l’aventure coloniale de quoi expliquer la persistance d’un racisme post-colonial.

Si La Vie psychique du racisme cite nommément les Britanniques Ernest Jones (colonialisme intérieur des Irlandais) ou Owen Berkeley-Hill (question de la couleur et des castes en Inde), c’est essentiellement à travers la France et le philosophe-psychanalyste Octave Mannoni qu’il s’intéresse à la question du racisme. Son livre Psychologie de la colonisation (1950) nourrit en effet l’essentiel des réflexions engagées dans l’essai de Livio Boni et Sophie Mendelsohn.

Octave Mannoni évoque un complexe d’infériorité des Européens. Il argue également que le Blanc, se pensant porteur d’une exceptionnalité, prête à l’Autre, le colonisé, tout ce qu’il a rejeté : la primitivité, la magie, les croyances… Le psychanalyste français complète cette dialectique par un complexe de dépendance des populations autochtones. Il existerait ainsi, selon Mannoni, une interpénétration psychique des deux populations, colonisatrices et colonisées. Dans Peau noire, Masques blancs (1952), Frantz Fanon évoquait quant à lui des Noirs aliénés au regard des Blancs.

Le sous-titre de cet essai, « L’Empire du démenti », doit évidemment beaucoup à Freud. Le démenti a pour point de départ la présence de deux hypothèses contradictoires chez une même personne. Exemple : les races n’existent pas, mais il y a quand même des différences biologiques entre les Blancs et les Noirs. Le sociologue Didier Fassin explique par ailleurs que la négation du racisme est de plus en plus importante. Du déni originel, qui était un accommodement avec soi-même, on est passé à la dénégation pure. Freud perçoit le démenti comme une modification du « moi » qui protégerait des représentations indésirables.

La Vie psychique du racisme passe par la critique de l’assimilation de Léopold de Saussure, par le super-ego individuel et collectif de René Laforgue, par la critique du complexe de dépendance de Césaire, par le complexe de Néron d’Albert Memmi, par la dimension libidinale du colonialisme ou encore par le « sadisme fabulatoire » qui pousse le personnel colonial à exagérer ses propres méfaits. Ce dernier point est d’ailleurs capital : Octave Mannoni explique qu’il permet de lutter contre un sentiment de précarité, mais aussi de déshumaniser le colonisé en lui prêtant une menace qui n’existe pas.

Il est parfois difficile de suivre le fil analytique de Livio Boni et Sophie Mendelsohn tant les concepts ont tendance à s’interpénétrer et se nourrir les uns des autres. Parmi eux, on retiendra toutefois le voile de couleur de W.E.B. Du Bois, qui postule que les Noirs ont à supporter une condition déréalisante (au sens psychologique du terme), tandis que les Blancs peuvent s’exempter à bon compte du problème racial. Sur la femme dans les États coloniaux, il est rappelé qu’elle avait la charge d’assurer un cordon sanitaire anti-métissage. Les relations sexuelles d’une Blanche avec les indigènes étaient en effet souvent proscrites. La plainte du Blanc (la fraternité post-coloniale refusée par les Noirs) comme celle du Noir (l’absurdité de la couleur de peau) ou le système des croyances conditionnant le démenti figurent également en bonne place dans l’essai.

La Vie psychique du racisme, Livio Boni et Sophie Mendelsohn
La Découverte, mars 2021, 264 pages

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3.5

L’hyperrêve ou l’imagination sans limite

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Avec ce septième épisode de la série Julius Corentin Acquefacques prisonnier des rêves, Marc-Antoine Mathieu montre que son imagination ne connaît pas de limite. Toujours inspiré par les possibilités du médium BD, il trouve le moyen de proposer encore du nouveau. Incroyable et éblouissant.

Julius Corentin Acquefacques rêve, on le sait. Son voisin Hilarion en fait autant. De plus, chacun rêve de l’autre. Dans ces conditions, comment déterminer lequel squatte le rêve de l’autre ? À moins que l’un rêve de l’autre en train de rêver. Bref, nous voici d’emblée avec une situation vertigineuse propre à inspirer le dessinateur. Mais il ne s’agit que d’une mise en train avant d’attaquer ce qui, ici, intéresse vraiment le dessinateur.

Le zéro et l’infini

Après avoir joué avec la perception entre rêve et réalité, le dessinateur s’intéresse à la relativité des choses. D’abord, il joue avec la relativité de la taille des personnes et des objets, nous entraînant dans le musée du professeur Igor Ouffe, plutôt à l’aise dans son rôle de démiurge. Très intéressé par le lien entre mathématiques et physique, voici les personnages expérimentant à leur corps défendant l’infiniment petit et l’infiniment grand. Du coup, la notion d’infini se trouve au centre du questionnement et le dessinateur aborde le sujet lui permettant de faire le lien entre son obsession de l’expérimentation des possibilités du médium BD, son intérêt pour les théories pointues ainsi que ses connaissances scientifiques, le tout agrémenté par son étonnante capacité à enchaîner les jeux de mots subtils, parfois en suggérant des références (littéraires par exemple).

Une BD hors normes

Tout cela pour arriver sur deux moments-clés dans cet album où Marc-Antoine Mathieu montre jusqu’à quel point (pour l’instant) il peut aller au-delà de ce que les amateurs (amatrices) de BD explorent régulièrement. On imagine le défi pour l’éditeur et l’imprimeur et surtout on admire le fait que tout cela est loin d’être gratuit (au-delà du prix de vente de la BD bien entendu). À vrai dire, Marc-Antoine Mathieu nous donne le vertige en explorant cette notion d’infini qui s’avère si théorique qu’elle reste difficilement assimilable pour le cerveau humain (qui l’a pourtant conçue). En effet, que penser par exemple du fait qu’on considère que l’univers serait infini ? Cela voudrait-il dire qu’en s’éloignant de la Terre pour suivre une ligne droite (infinie par définition), on pourrait poursuivre l’exploration éternellement ? Doit-on alors considérer qu’il comprend un nombre infini d’étoiles et de planètes, tous astres constitués de matière ? Dans ces conditions, faut-il considérer que la masse de matière dans l’univers serait elle aussi infinie ? Comment se représenter un tel concept ? On arrive à la limite de compréhension du commun des mortels. D’un autre côté, si l’univers était fini, il faudrait admettre une (ou plusieurs) extrémité(s), de quelque nature qu’elle(s) soi(en)t. Mais alors, ce serait la porte ouverte (!) pour imaginer autre chose derrière cette (ces) extrémité(s).

À moins qu’on puisse imaginer une organisation du monde où la notion de limite ne serait plus pertinente (l’illustration de couverture suggère une réflexion qui irait dans ce sens). Les scientifiques qui cherchent à vulgariser leurs investigations parlent de courbure de l’univers. Ils avancent même que pour décrire l’univers, trois dimensions et même quatre (en comptant le temps comme quatrième dimension),ne suffisent plus. Bref, Marc-Antoine Mathieu montre que la BD peut s’affranchir de normes communément admises et pratiquées, pour illustrer ce type de questionnements. Son album présente un aspect extérieur tout ce qu’il y a de plus classique, aux dimensions 32 x 23,1 cm avec des planches numérotées de « 0 » à « 45 ? » (sic) et il s’arrange à sa façon pour dépasser la façon classique de compter, histoire de montrer qu’avec les chiffres on fait ce qu’on veut (d’ailleurs, après l’ultime page numérotée, on trouve encore plusieurs planches qui complètent l’épisode).

Le (tout petit) hic, c’est que son album pourra décevoir celles et ceux qui recherchent des histoires avec péripéties plus ou moins surprenantes et originales. Dans le monde des rêves de Julius Corentin Acquefacques, les personnages se débattent surtout avec les notions très théoriques qui intéressent le dessinateur. Ceci dit, le dessin de Marc-Antoine Mathieu reste de premier ordre, avec notamment son habileté à mettre en scène la relativité des tailles et donner à voir des perspectives vertigineuses. Il ne se contente pas d’un questionnement qui peut donner le tournis, il fait en sorte qu’on le sente par sa mise en scène. C’est tout juste si on remarque qu’il s’intéresse davantage à l’architecture des lieux qu’il utilise qu’aux personnages qui les fréquentent. En d’autres termes, il accorde davantage d’importance à sa façon inimitable de présenter un monde vraiment particulier qu’aux personnages qui le peuplent. À partir du moment où on rentre dans le jeu du dessinateur, les péripéties qu’il imagine prennent toute leur originalité (leur sens) et on apprécie la fantaisie dont il fait preuve.

L’Hyperrêve, Marc-Antoine Mathieu
Delcourt, octobre 2020, 48 pages 

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La Voix humaine : le court métrage d’Almodovar en VOD

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3.5

La Voix humaine est un court-métrage réalisé par Pedro Almodovar en langue anglaise. Par un langage aussi universel qu’Almodovarien, le réalisateur décrit la courte période d’enfermement d’une femme au bord de la crise de nerfs. Interprété par Tilda Swinton, ce personnage féminin rejoint la longue liste des femmes empêchées qui se rebellent, femmes que le réalisateur affectionne. Librement inspirée de la pièce de théâtre de Jean Cocteau, La Voix humaine est à découvrir en VOD depuis le 19 mars.

Monologue et émancipation

Dès 1985, Pedro Almodovar découvre la pièce de Jean Cocteau, La Voix humaine, et en est marqué à vie. Un an plus tard, en 1986, il ne tardera pas à l’inclure dans La loi du désir. Il s’agit en effet de la pièce qui est jouée sur scène dans le film. Plus tard, il inclura aussi la scène du lit brûlé dans Femmes au bord de la crise de nerf, où des valises sont aussi en attente de leur propriétaire. L’abandon devient alors créatif.  L’œuvre d’Almodovar est ainsi traversée par ces fulgurances, ces clins d’œil. Bien qu’il tourne cette fois-ci, et pour la toute première fois, en anglais, Almodovar n’oublie rien de son langage cinématographique. Ainsi, le film s’ouvre sur une robe rouge portée par une femme qui déjà se déploie, occupe l’espace. L’instant d’après, c’est en noir que la femme nous regarde droit dans les yeux. Le décor ressemble à un entrepôt, quelque chose de non naturel. Bientôt, c’est le générique qui s’inscrit à l’écran, en lettres faites d’outils. Nous sommes sans aucun doute dans le fabriqué, le faux qui pourtant construit de vrais sentiments, même exacerbés.

Liberté dans l’enfermement

Le film nous plonge ensuite dans l’unique scène en dehors de l’appartement qui fait du court un huis clos. Une femme, toujours flamboyante, achète une hache. Déjà, le suspens s’invite à nous. Par la musique d’abord, le jeu des acteurs, mais aussi notre habitude. Chez Almodovar, les femmes n’hésitent pas à se débarrasser des amants encombrants. Point de femme soumise ici, comme elle l’était plus ou moins dans la pièce originelle de Cocteau; mais une femme « moderne ». Une femme libre qui fait ses propres choix. En effet, Almodovar offre une issue à ses personnages, il n’est pas question ici d’être physiquement attachée, et surtout il est question de couper les liens psychologiques. Si bien que comme Almodovar le dit lui même, son personnage atteindra « l’autonomie morale ». Une capacité à choisir ou non de sombrer dans la folie. Car, parlant au téléphone avec son amant qui ne vient pas chercher ses valises, la femme du film passe par toutes les émotions.

L’envers du décor

Dans ce propret appartement qui se révèle décor de cinéma, tout est maîtrisé par notre personnage. On ne sait d’ailleurs pas à qui elle s’adresse puisque l’on n’entend pas l’autre voix. Est-ce un monologue, ce que la femme s’imagine dire mais qu’elle ne prononcera jamais? Se sait-elle réellement écoutée, observée (puisqu’il est question que son amant voit l’endroit où elle se trouve) ou joue-t-elle un avant goût de  la scène qui l’attend ? L’impression du monologue est renforcée par cet appel passé à l’aide d’écouteurs sans fil. La femme est donc libre de ses mouvements, de laisser s’exprimer son corps autant que sa parole. Elle a tout l’espace pour elle et l’arpente. La seule réaction qu’elle observe est celle d’un chien qui se désintéresse d’abord d’elle avant de former un véritable duo. Comme la preuve qu’il est possible de changer de perspective.

Points de vue

Ce changement permanent de perspective est induit par la mise en scène. Toujours colorée et inventive, la caméra de Pedro Almodovar ne se pose jamais. Tantôt au cœur du décor, tantôt dans l’envers, les angles changent au gré des nuances du discours empruntées par le personnage. Tout est donc fabriqué, mais c’est pourtant un cheminement qui se dessine, un dialogue amoureux qui devient un dialogue amical avec un compagnon à quatre pattes. Le glissement se fait petit à petit pour qu’Almodovar puisse faire dire à son personnage « je dois apprendre à dire au revoir ». C’est tout un art du détachement, de l’émancipation que l’œuvre du réalisateur espagnol n’a pas fini d’explorer. Quelle que soit la langue utilisée, l’actrice Tilda Swinton, comme d’autres avant elle, devient une muse almodovarienne sans s’enfermer pour autant dans ce schéma. Elle co-construit le film avec un réalisateur qui se nourrit des désirs de chacun pour projeter les siens dans un monde rêvé où l’on fait enfin ses propres choix.

La voix d’une actrice 

Dans ce décor de cinéma ouvert de toutes parts, où le feu exprime la rage et la liberté, Almodovar donne à son personnage la capacité d’être enfin le metteur en scène de sa propre vie. Et ce, en utilisant le corps comme le symbole d’un horizon qui s’agrandit peu à peu avec une caméra qui ne cesse de suggérer le mouvement même dans l’enfermement apparent du personnage autant mental que physique, enfermement qu’il ne va pas cesser de faire voler en éclat. Le format court convient parfaitement à cette histoire, cette voix humaine maintes fois adaptée, notamment par Rosselini en 1948. Avec Tilda Swinton et son look d’enfer, le réalisateur dépoussière tout, s’adapte au monde qui l’entoure sans chercher à « faire moderne ». Une grande réussite qui fait rêver au prochain long métrage du metteur en scène, pourquoi pas avec Tilda Swinton une nouvelle fois. Pedro Almodovar (comme il l’explique dans l’interview qui accompagne le court métrage) aurait un jour commencé à écrire un film qui portrait pour titre Matilda, les choses pourraient donc peut-être se concrétiser un jour. Il est permis de rêver !

La Voix humaine : Bande annonce

Fiche technique : La Voix humaine

Réalisation : Pedro Almodovar
Scénario : Pedro Almodovar, librement inspiré de l’œuvre de Jean Cocteau
Interprète : Tilda Swinton
Photographie : José Luis Alcaine
Montage : Teresa Font
Production: El Deseo
Distributeur: Pathé
Date de sortie (VOD) : 19 mars 2021
Durée : 29 minutes
Genre: Drame

Espagne – 2020

Neuf anecdotes sur Claude Chabrol

Sur Claude Chabrol, on sait déjà presque tout : ses années aux Cahiers du cinéma, son admiration pour Alfred Hitchcock, Fritz Lang ou Jean Renoir, son humour grinçant, son côté bon vivant, sa position en vue au sein de la Nouvelle vague, ses polars célèbres, son amour des livres… Plutôt que retracer une énième fois son parcours, on a décidé d’aborder ce grand nom du cinéma français à la marge, à travers quelques anecdotes rapportées lors de ses apparitions télévisées.

1/ Il sélectionne ses lieux de tournage en fonction de leurs ressources gastronomiques. En février 1973, interrogé lors du tournage du film Les Noces rouges, Claude Chabrol explique ce qui motive le choix de ses lieux de tournage. « On est une équipe, quand même, d’une trentaine de personnes qui travaillent beaucoup, et si on leur donne des saloperies à bouffer, il est bien certain qu’ils ne seront pas contents. » Ainsi, quand plusieurs villes sont candidates pour accueillir son staff, le metteur en scène avoue sélectionner celle qui affiche les meilleurs atouts gastronomiques.

2/ Il se moque des bourgeois, mais admet en faire partie. En 1987, dans l’émission Mardi Cinéma, sur Antenne 2, Claude Chabrol est interrogé par Ghislaine Ottenheimer et Daniel Ceccaldi. Il décrit les bourgeois, qu’il a souvent esquintés dans ses films, comme des individus ennuyeux et vaguement pathétiques. Il ne cherche toutefois aucunement à nier son appartenance à ce groupe social, dont il admet d’ailleurs endosser le look de notable de province. Un peu d’autodérision ?

3/ Selon Claude Chabrol, le film policier place le spectateur dans la position d’un enfant. « Le grand plaisir que les adultes éprouvent à l’histoire policière, c’est que, comme les enfants, ils n’en connaissent pas la fin. » En avril 1986, à Cognac, dans le cadre du festival du film policier, Claude Chabrol explique que le polar n’est autre qu’un conte pour adultes. C’est selon lui le meilleur genre pour ne pas ennuyer les spectateurs et les surprendre. L’émerveillement ressenti devant le dénouement d’une intrigue policière aurait dès lors quelque chose de profondément enfantin.

4/ Il regrette certaines dérives liées aux effets spéciaux. Dans un entretien diffusé en mai 2010 dans l’émission Gilles Jacob, l’arpenteur de la croisette, Claude Chabrol livre son opinion sur les effets spéciaux : « Pendant très longtemps, les effets spéciaux ont consisté (…) à la déliquescence des corps. (…) On avait tendance à faire disparaître la matière. » S’il se garde de les juger inutiles, le réalisateur français leur reproche cependant d’être trop souvent employés de manière à empêcher toute réflexion, le spectacle prenant le pas sur le propos. « C’est sensation sur sensation pour empêcher de réfléchir. »

5/ Il met l’incapacité à faire des films engagés sur le compte d’une censure à la française. En octobre 1966, Claude Chabrol rencontre le polémiste Jean-François Revel, qui reproche aux cinéastes de la Nouvelle vague de ne pas traiter à l’écran les grands enjeux sociétaux de leur époque. Claude Chabrol l’explique par une forme de censure, arguant qu’il est plus aisé en France de montrer des scènes de violence ou de nudité que d’évoquer la bombe atomique ou de faire un long métrage comme Citizen Kane. Le jeune cinéma français serait ainsi, selon lui, poussé à « des sujets plus intemporels et plus privés ».

6/ Il décrit la Nouvelle vague dans l’émission Matin bonheur, en octobre 1987. « L’intrigue était moins importante que les personnages », il y avait « des pellicules plus rapides » et « des caméras plus légères », mais aussi « un ton un peu particulier ». On le comprend en écoutant Claude Chabrol, les cinéastes de la Nouvelle vague ont employé les nouveaux dispositifs techniques avant tout pour des raisons économiques. « On n’avait pas beaucoup d’argent », admet-il. Mais ce qu’il retient surtout de cette époque, c’est la fin du corporatisme, puisqu’un « grand élan » a vu des dizaines de néo-réalisateurs émerger en quelques années.

7/ Dans la même émission, Claude Chabrol revient sur son enfance… Il la décrit comme stricte, mais précise toutefois avoir vécu quatre années avec sa grand-mère, entre 1940 et 1944, durant lesquelles il jouissait d’une latitude inespérée et suivait, en dilettante, des études par correspondance. Son père, pharmacien à Paris, aurait souhaité qu’il marche dans ses pas, mais le jeune Chabrol, qui a tenté la pharmacologie, n’excellait apparemment que dans la préparation… des suppositoires.

8/ … et sur Jean-Marie Le Pen. Il a côtoyé l’ancien président du Front national durant ses études de droit. « Je suis assez fier d’avoir connu pendant ce temps-là Jean-Marie Le Pen », annonce-t-il sans sourciller. Avant d’ajouter, avec une pointe d’ironie : « Je l’ai connu comme un fout-la-merde absolument terrible, alors ça m’amuse maintenant de le voir gardien de l’ordre. »

9/ Pour Chabrol, « le nanar est un genre en soi ». D’ailleurs, il explique à Philippe Lefait, dans l’émission Des mots de minuit, en mai 2001, que certains de ses films, comme les Tigres, « sont conçus comme nanars au moment de la conception ». Il différencie d’ailleurs le nanar assumé et le navet inopportun. À ses yeux, sa seule véritable erreur est La Décade prodigieuse, qu’il aurait aimé de meilleure facture.

Le Combat du capitaine Newman : loin du champ de bataille

Autre fiction inclue dans la série de films de guerre édités par Elephant Films, Le Combat du capitaine Newman partage avec Le Héros d’Iwo-Jima une approche non-conventionnelle de ce genre cinématographique, puisque son récit porte sur le traitement des soldats souffrant de stress post-traumatique. Coincé entre deux époques – ce qu’illustrent aussi bien les éléments du scénario que le jeu des comédiens –, le film souffre d’un déséquilibre permanent qui explique sans doute en partie qu’il est aujourd’hui largement méconnu.

Nous écrivions au sujet du Héros d’Iwo-Jima que cette œuvre de Delbert Mann répondait très peu aux canons du genre. Eh bien, il faut croire qu’Elephant Films aime réserver aux spectateurs quelques surprises, car ce Combat du capitaine Newman est encore plus éloigné des champs de bataille ! Ni le « combat » ni le « capitaine » inclus dans son titre ne sont ceux qu’on imagine. Le capitaine Newman (Gregory Peck) est en effet un médecin militaire. Pas celui qu’on a vu dans à peu près tous les films de guerre, celui qu’un pauvre troufion qui se vide de son sang au fin fond d’une jungle moite réclame en beuglant « mediiiiiiiiiic ! ». Newman est en effet le responsable d’une unité neuropsychiatrique au sein d’un hôpital militaire en Arizona. Du front, aussi bien Newman que le spectateur n’en connaissent que les traumatismes qui hantent les patients de l’unité, devenus « inaptes au combat ».

Cette facette de l’univers militaire rarement montrée au cinéma est d’autant plus étonnante si l’on considère que le film de David Miller – dont c’est une des dernières œuvres – est sorti en 1963, ce qui en fait tout simplement un pionnier de la représentation cinématographique des blessures psychologiques du soldat américain. Le long-métrage est basé sur un roman de Leo Rosten, qui s’était lui-même inspiré de l’expérience d’un de ses amis, Ralph Greenson, un célèbre psychiatre. Avant de devenir le psychanalyste de stars telles que Marilyn Monroe, Frank Sinatra ou encore… Tony Curtis (qui joue dans le film !), Greenson fut un des premiers spécialistes à avoir travaillé sur le stress post-traumatique des soldats. Sur le papier, donc, il y avait là un joli sujet cinématographique.

Là où pèche Le Combat du capitaine Newman est, paradoxalement, dans le traitement de ce sujet passionnant. Même si l’indulgence est permise si l’on garde à l’esprit que le film a près de 60 ans, il faut admettre que la peinture de la psychiatrie en milieu militaire est tantôt superficielle, tantôt ennuyeuse. S’il faut noter quelques scènes ou éléments narratifs peu communs pour l’époque (le suicide d’un patient officier, un autre rendu mutique par la honte de la couardise, la culpabilité du survivant vis-à-vis de ses camarades morts au combat), le spectateur n’apprend presque rien, ni des traumatismes psychologiques des guerriers, ni des méthodes employées pour les traiter. Miller s’est bien lancé dans une scène audacieuse d’hypnothérapie, méthode employée par le docteur Newman afin de pousser un de ses patients à enfin exprimer ce qui le ronge, le résultat est naïf et même un peu gênant… Bref, le film a mal vieilli.

Pire, Le Combat du capitaine Newman se révèle rapidement une œuvre hybride dont le ton humoristique désamorce toute prétention « sérieuse » (on n’ira pas jusqu’à la qualifier de documentaire). Le décalage est apporté principalement par le personnage du caporal Leibowitz, recruté comme infirmier par un capitaine Newman en manque chronique de personnel. Interprété par Tony Curtis, Leibowitz est l’atout comique d’un film qui ménage bon nombre de vraies séquences de farce (les moutons sur la piste d’atterrissage, le caporal qui amorce tout naturellement un dialogue avec les prisonniers de guerre italiens dans leur langue maternelle, les mêmes prisonniers qui entonnent à Noël Hava Nagila, ignorant que Leibowitz leur fait chanter une chanson folklorique juive et non « amérindienne » comme ils le croient, etc.). A l’évidence, Curtis a voulu rapprocher le plus possible le comportement imprévisible de son personnage des patients de l’unité psychiatrique, au point de se confondre avec eux, alors que le capitaine Newman représente la force tranquille qui conserve une saine distance professionnelle avec ceux qu’il traite. Si le film est coincé entre deux styles, c’est parce qu’il est coincé entre deux époques. Ainsi, Peck et Angie Dickinson interprètent sans génie des personnages qui semblent tout droit sortis du cinéma des années ’50. Ils se font par conséquent aisément voler la vedette par Tony Curtis (l’association Peck-Curtis est, en soi, le symbole d’une transition dans le cinéma hollywoodien), électron libre espiègle et au comportement politiquement incorrect, qui annonce une nouvelle ère. Et que dire de Robert Duvall, qui interprète un officier traumatisé et mutique, dont le jeu novateur annonce carrément le Nouvel Hollywood ?

En équilibre instable, le film ne remporte que rarement son pari. On pense par exemple au dialogue surréaliste entre Newman et Leibowitz au sujet du vol du sommet du sapin de Noël par l’infirmier ingérable, une vraie scène de comédie aux répliques parfaitement délivrées par les deux comédiens. Hormis quelques exceptions comme celle-ci, Le Combat du capitaine Newman demeure en surface de son sujet sérieux et pas assez engagé dans son ton irrévérencieux. L’hybridité somptueuse de Vol au-dessus d’un nid de coucou (Miloš Forman/1975) est malheureusement encore loin…

Synopsis : Pendant la seconde guerre mondiale, le docteur Josiah Newman dirige une unité psychiatrique pour vétérans. Il tente de redonner goût à la vie à ces soldats traumatisés par la guerre. Dans sa mission, il est aidé par un nouvel arrivant, Jake Leibowitz, aux méthodes peu conventionnelles.

SUPPLÉMENTS

Comme pour Le Héros d’Iwo-Jima, le film n’est accompagné que d’un seul bonus, mais il est de bonne facture. Étant donné que les deux longs-métrages sont sortis dans les années 60, Laurent Aknin, historien et critique de cinéma, membre du comité de rédaction de L’Avant-Scène Cinéma, a l’occasion d’insister à nouveau dans son analyse sur cette époque de transition pour le cinéma hollywoodien. Le Combat du capitaine Newman illustre parfaitement cette situation transitoire, comme expliqué plus haut, Gregory Peck incarnant son personnage archétypique de mâle rassurant alors que Curtis joue à merveille le trublion et que Duvall introduit un jeu tout à fait novateur. Les problèmes qu’engendre ce déséquilibre n’empêche pas le film de posséder de réelles qualités, sur lesquelles Aknin s’étend à juste titre, sans nier leurs limites. La représentation de certains thèmes, très rares voire inédits dans le cinéma américain, représente ainsi l’atout principal de ce film un peu étrange qui, malgré la présence de plusieurs vedettes, est aujourd’hui bien oublié.

Suppléments de l’édition DVD :

  • Le film par Laurent Aknin
  • Bandes-annonces
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I Need A Ride To California, par Morris Engel – balade inachevée dans les images de la culture hippie

Carlotta Films a sorti le 10 mars le coffret Outside Morris Engel & Ruth Orkin. Composé de de 3 Blu-Ray, en plus de courts-métrages et publicités réalisés par Morris Engel et de quatre documentaires et archives sous forme de courts-métrages, le coffret contient quatre longs-métrages : Le petit fugitif (1953), Lovers and lollipops (1955), Weddings and babies (1958) et I Need A Ride To California (1968). C’est à ce dernier que cette critique s’intéresse. Le film, en effet a la particularité de n’être jamais sorti en salles, car inachevé et il demeure inédit en France. Également disponible seul en DVD, I Need A Ride To California a été restauré par le MoMA, avec le soutien du Celeste Bartos Preservation Fund.
Une question demeure : que nous disent les images de ce film inachevé ?

I Need A Ride To California dure une heure et seize minutes. Si cela s’annonce déjà trop court pour nous conter une histoire digne de ce nom, c’est parce que c’est le cas. Le film ne raconte pas à proprement parler un milieu, un début et une fin. Bien qu’additionné d’un synopsis dépeignant la jeune Lilly, californienne venue à New York à la fin des années 60 pour y vivre la révolution hippie, le long-métrage s’en affranchit dès les premières minutes pour briser le quatrième mur, lorsque l’actrice nous informe qu’on va tourner un film sur sa vie. Tout au long de son déroulement, I Need A Ride To California mélangera les codes, montrant au spectateur un film, ponctué çà et là de visions hors champ : caméras, équipes, techniques, clap et perches installés dans New York pour mieux tourner ces scènes qui nous sont données à voir.

Le film s’insère dans la filmographie de Engel pas seulement par son affranchissement de son scénario, mais aussi par son apparente intrigue décousue, faite d’un montage qui accroche les unes aux autres des séquences dans lesquelles l’absence des scènes n’ayant pas été tournées se fait sentir. C’est pourquoi il incombe au spectateur – sous peine de s’ennuyer – de comprendre que I Need A Ride To California n’est pas un film qui raconte une histoire, mais qu’il s’agit plutôt d’un film qui se regarde, s’écoute, se ressent. Il s’agit là d’un témoignage de son époque : point ici de reconstitution d’une culture hippie beaucoup fantasmée (et pas qu’au cinéma), le long-métrage inédit montre avec sincérité comment vivaient les hippies dans le New York de la fin des années soixante.

Une certaine poésie émane également bien sûr des images, très bien mises en musique par des chansons spécialement composées pour l’occasion, qui raconte de manière très prosaïque les errances – promenades – des personnages. Le film alterne entre ces doubles balades (balades dans les rues et ballades musicales) et de longues scènes de dialogue qui perdent néanmoins leur force dans l’extrême lenteur et l’impression de flottement du propos. Elles parviennent néanmoins à transmettre au spectateur cette recherche de sens que ressentent les personnages.

Au final, I Need A Ride To California est un film éminemment contemplatif, qui fait la part belle à l’art et à une forme de témoignage, mêlé à un regard porté sur la vie à la fois léger (matériellement) et complexe (en termes de réflexion). Metaréférence, métacinema, vrai ou faux documentaire ? Plus qu’un ouvrage de divertissement (s’il a jamais été pensé ainsi), c’est une pièce de cinéma, interrogeant sur le septième art au moyen d’une mise en abyme qui ne traite pas d’un film dans un film, mais de ce film dans ce même film…

I Need A Ride To California, Morris Engel

80 minutes, couleurs, 4k

Inédit en France, restauré par le MoMA et le Celeste Baron Preservation Fund

avec Lilly Shell, Rod Perry, Greer St John

Pas de bande-annonce disponible

Date de sortie en DVD/Blu-Ray : 10 mars 2021

Paul à la maison, affronte la solitude

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Pour le neuvième tome des aventures de Paul, son alter ego, le québécois Michel Rabagliati montre son personnage dans une situation peu encourageante : dépressif parce que seul, vieilli (51 ans), et en proie à de gros doutes sur sa capacité à affronter les réalités de la vie alors que sa mère file un mauvais coton.

L’action est située en 2012, alors que Paul est désormais un auteur de BD reconnu (habitué du salon du livre de Montréal), invité à parler de son métier par des enseignants d’un institut pour jeunes en difficultés. Mal informés par leurs profs, les jeunes insolents ne font pas la différence entre une BD et un film d’animation. Paul oscille donc entre la reconnaissance et les difficultés de la vie de tous les jours. Et si l’album permet de profiter une nouvelle fois de l’ironie mordante de son auteur, force est de reconnaître que le titre ne correspond pas exactement à son contenu. En effet, malgré un certain nombre de soucis domestiques, Paul ne passe pas exactement son temps confiné à la maison. Chez lui, il profite d’un jardin où son pommier présente des signes de fatigue et où la piscine ne semble guère utilisable pour le moment. N’oublions pas le sympathique voisin qui l’appelle régulièrement, tout en ayant chaque fois une idée derrière la tête.

La vie avec Biscuit

Concrètement, Paul affiche régulièrement une mine de déterré, avec une barbe de plusieurs jours. De plus, il semble constamment à la bourre. En effet, avec tout ce qu’il doit gérer, il dort peu et mal. À tel point qu’il va voir son médecin pour faire le point. C’est ainsi qu’il accepte de faire un test pour savoir s’il ne ferait pas par hasard de l’apnée du sommeil. L’appareillage se révèle tellement lourd à installer que, de toute façon, Paul se prépare une nuit particulièrement courte… Mais tout cela ne représente qu’un inconvénient mineur par rapport à tout ce qu’il affronte avec la cinquantaine. En effet, Paul doit composer avec la solitude, puisque Lucie l’a quitté. La vie de famille s’éloigne d’autant plus que leur fille, Rose, 19 ans, qui n’a jamais poussé l’aventure bien loin, a décidé de s’installer à Londres ! L’entourage de Paul risque de se résumer à la compagnie de son chien Biscuit. Cela explique certainement que Rabagliati imagine Biscuit commentant régulièrement pour son compte, ce qui se passe autour de lui.

Amour filial

Le vrai souci pour Paul est la santé déclinante de sa mère. C’est l’occasion une nouvelle fois pour Michel Rabagliati de proposer un beau paquet de planches particulièrement émouvantes, à l’image de ce qu’il avait concocté pour la fin du beau-père de son personnage, dans Paul à Québec (2009). Ce sera l’occasion de faire remonter à la surface quelques souvenirs familiaux et d’évoquer avec tendresse la mère de Paul, mariée trop jeune et divorcée deux fois, mais qui lui a donné suffisamment pour qu’il se sente désemparé en la sentant au bout du rouleau. Paul se montre admiratif devant son courage.

Ironie, style et humour

Tous ces ennuis n’empêchent pas Paul de rester égal à lui-même. Il s’indigne donc régulièrement de certaines situations (l’habitation incroyablement impersonnelle dans laquelle sa mère fait face), ironise sur ce qu’on lui fait subir (parmi les détails hilarants, voir la façon dont il dessine à un moment avec un système destiné à soulager son mal de cou). Rabagliati termine également un chapitre en mettant en parallèle de façon irrésistible la façon dont l’émondeur traite le pommier malade de Paul avec la façon dont le dentiste lui arrache une dent. C’est l’occasion pour admirer le travail du dessinateur qui n’a pas son pareil pour choisir des postures extrêmement parlantes, sans avoir à forcer le trait. Avec un style très souvent stylisé, il parvient à croquer ses personnages pour les rendre dynamiques et expressifs. Ce qui ne l’empêche pas de soigner les détails, en particulier sur les décors. En ce sens, l’illustration de couverture est particulièrement révélatrice, avec des détails réalistes pour l’extérieur, alors que Paul et son chien n’apparaissent que sous la forme de silhouettes en contre-jour.

Parenthèse technique

Enfin, Paul se montre toujours technicien passionné par son métier. S’il renonce finalement à innover pour l’album sur lequel il travaille, il remarque sur l’autoroute des détails en lien avec ses connaissances professionnelles. Il en profite pour expliquer ce qu’il constate pour la police d’écriture des panneaux de signalisation. Avec d’autres auteurs, on pourrait soupçonner du remplissage pour combler un certain manque d’inspiration. Avec Michel Rabagliati, on entre dans des détails qui finissent par devenir savoureux grâce à sa façon de présenter l’enchaînement des décisions administratives.

Dépressif mais pas cafardeux

Dans un noir et blanc d’une belle lisibilité, cet album de 160 planches (plus 20 pages), allie donc l’émotion habituelle au personnage avec pas mal de situations qui permettent au dessinateur de donner libre cours à son besoin d’exprimer son désarroi devant un monde qui, à force de viser l’efficacité, devient de plus en plus froid et impersonnel. Michel Rabagliati fait de la crise de la cinquantaine, une période qui lui permet d’ajouter une facette typique à son personnage fétiche, toujours aussi sensible et à l’affût des travers qu’il observe dans le comportement de ses semblables. Enfin, le parler québécois participe une nouvelle fois au charme de l’album, avec quelques expressions qui font leur effet !

Paul à la maison, Michel Rabagliati
La Pastèque, janvier 2020

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