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Naissance des pieuvres et du cinéma de Céline Sciamma

Naissance des pieuvres marque en 2007 les premiers pas de Céline Sciamma en tant que réalisatrice. Après un court métrage, elle propose ce film d’adolescentes, de désir et de construction de soi. Un film tout simple mais plein d’enjeux qui dessinent le destin d’une réalisatrice passionnée et engagée à travers des fictions qui font grandir.

« Un film sur les filles, joué et fait par des filles »

Céline Sciamma réalise en 2007 un rêve d’étudiante. En effet, son scénario (département suivi à La Femis) de fin d’études devient son premier long métrage. Le film raconte l’histoire d’adolescentes en plein questionnement et dont les histoires d’amour sont le balbutiement de leurs choix identitaires. Elle déclare à son sujet en 2007 que Naissance des pieuvres est « un film sur les filles, joué et fait par des filles ». C’est cela déjà la première révolution de la réalisatrice. Elle centre son sujet : pas de parents, des filles surtout, et peu de garçons. Elle explore avant tout ce que c’est qu’avoir quinze ans et de poser ses yeux sur un être que l’on va aimer, sans pouvoir dire d’abord que c’est de l’amour. Quand Marie voit Floriane pour la première fois, elle sort de sa torpeur. L’éveil des sens est, chez Céline Sciamma, un réveil de l’âme, une mise en mouvement. Marie a l’air bougon et enfantin quand Floriane ressemble davantage à une jeune fille en train de grandir. Toutes deux sont engoncées dans des rôles qu’elles se sentent obligées de tenir. A leurs côtés, Anne aussi voudrait sortir de l’image qui lui est assignée (par sa corpulence). Toutes trois, plus ou moins ensemble, vont faire l’expérience douloureuse (mais salvatrice) qu’est celle de casser son image. La pieuvre qui apparaît dans le titre, c’est encore Céline Sciamma qui le dit, « a la particularité d’avoir trois cœurs ». Voici qu’ils se mettent à battre sous nos yeux.

« Les filles légères ont le cœur lourd »

Chez Céline Sciamma tout est une question de regards et plus encore avec ce film. Que ce soit en évoquant la dernière image vue avant de mourir par des milliers de gens ou en montrant comment une rencontre change un être, Céline Sciamma ne cesse d’évoquer la force du regard. Elle ira plus loin dans cette exploration avec Portrait de la jeune fille en feu, mais déjà Floriane pourrait dire à Marie « si vous me regardez, qui je regarde moi ? ». Car si Marie ne lâche pas Floriane des yeux, cette dernière sent qu’avec elle, elle peut être autre. Aux yeux des autres filles (et des garçons !), Floriane est celle qui a déjà eu un rapport sexuel, la fille fatale et facile. Et elle se doit, à travers les codes physiques de la natation synchronisée, croit-elle, de correspondre à l’image que les autres attendent d’elle. Pourtant, c’est autre chose qui bat dans son cœur, une envie d’indépendance qui se dessine. En plaçant son décor dans une piscine et dans cet univers ultra codifié de la natation synchronisée, Céline Sciamma construit un carcan que ses personnages devront déconstruire. La bataille est rude pour ces corps qui allient à la fois une grande puissance (le sport demande de la performance) et une féminité exacerbée (par le maquillage et les tenues). L’enjeu pour Floriane, c’est que les garçons la laissent un peu tranquille alors qu’Anne aimerait simplement qu’ils la regardent. Encore une fois rien de simpliste, Alex Beaupain l’a très bien écrit « les filles légères ont le cœur lourd ».

Sortir du cadre 

Bien longtemps avant que tous les films ne soient observés à l’ère du post #metoo, des réalisatrices comme Céline Sciamma parlaient déjà des questions de représentation, d’enjeu autour du corps des femmes. Il y a ainsi une révélation assez claire de la part de Floriane autour de son entraîneur. Révélation d’autant plus bouleversante que Floriane prétend que c’est « flatteur ». Or, son esprit, à travers le regard de Marie, va peu à peu changer. Elle refusera avec elle la normalité. Pour autant, la cruauté des sentiments (on pense notamment à l’unique scène de sexe du film où tout se lit sur les visages des deux héroïnes), la solitude de l’amoureuse sont aussi évoquées. Cruauté parce que Floriane n’est pas en capacité de répondre à l’amour de Marie qui elle-même a une fascination presque morbide pour son amie : elle va jusqu’à s’amouracher de ses déchets récupérés dans une poubelles. Marie observe beaucoup et c’est ce statut qu’endosse le spectateur. La réalisatrice filme avec beaucoup de délicatesse aussi ce monde cruel de l’adolescence, en plantant son décor dans celui de son enfance :  l’axe Majeur à Cergy-Pontoise, la piscine de la même ville. Ces deux lieux sont des moments stratégiques du film où les héroïnes se livrent et s’écrivent. Dans l’ombre, chacune des héroïnes se bagarre avec le désir, l’envie d’avancer et les apparences. Déjà, la réalisatrice écrivait des parcours hors des sentiers battus, des rêveries en contact avec le réel. Elle créait aussi ces images manquantes dont elle est spécialiste : deux amies qui se réconcilient dans une piscine, une première fois pas idéalisée et une danse lancinante qui venait clôturer un film en apparence étouffant dans lequel les héroïnes apprennent à respirer.

Naissances 

On voyait également, en même temps que la réalisatrice, naître l’actrice Adèle Haenel (dont on aurait aimé que ce soit réellement le premier film…). Fascinante, combative, à l’aise dans ses baskets, avec ce grand corps qu’elle impose à l’écran, l’actrice submergeait tout. Céline Sciamma a écrit le film en pensant à L’Effrontée pour les relations qui se nouent entre les personnages, le rapport de fascination notamment ou encore à Fucking Amal, petit bijou suédois, où des filles qui s’aiment veulent quitter leur trou. Il y a de tout cela dans le film, une volonté de sortir de l’enfance, un entre-deux, qui est celui de tous les possibles et ce regard porté sur les personnages qui les fait partenaires et non objets de l’action. Céline Sciamma n’a cessé de montrer comment tout bouge à chaque instant, chaque rencontre et chaque regard, peut nous faire basculer. Elle a signé ici avec Naissance des pieuvres un manifeste pour que rien ne soit figé et peut rejeter en bloc cette idée chantée par Céline Dion qu’ « on ne change pas ». Au contraire, c’est en se nourrissant des regards bienveillants, amicaux et amoureux, portés sur soi, que l’on avance, sans cesse. On peut ainsi, grâce à une capacité à refouler les fantasmes et les clichés, apprendre, à 15 ans en tant que fille, à manger une banane sans craindre les regards sur soi. Une véritable renaissance !

Bande annonce : Naissances des pieuvres

Sans toit ni loi, le film qui brise les 4 murs

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C’est en 1985 qu’un film débutant avec une jeune SDF morte de froid dans un fossé remporta le Lion d’Or à la Mostra de Venise. Ouvrant aussi grand les bras que son sujet, Sans toit ni loi dévoile les nouveaux contours d’une fiction modernisée.

Synopsis : Une jeune fille vagabonde (prénommée Simone, ou Mona) est retrouvée dans un fossé, morte de froid, au pied de deux cyprès jumeaux. C’est un simple fait divers. Que pouvait-on savoir d’elle et comment ont réagi ceux qu’elle a croisés sur sa route, dans le sud de la France, cet hiver-là ? Un autre routard, une domestique, un berger philosophe, un tailleur de vignes tunisien, une « platanologue », un garagiste et une vieille dame. Elle traîne et boit dans les gares. Des voyous l’accueillent dans un squat. Elle fait de brèves rencontres entre ses longues errances sans but apparent. Elle survit énergiquement malgré la faim, la soif, le froid et le manque de cigarettes et d’herbe. Sa solitude augmente, elle perd son duvet. C’est le froid qui la vaincra.

S… D… F ?

1985 est une année qui a commencé un mardi. Elle voit une Europe qu’on appelle encore CEE être encore loin de l’Union Européenne, tandis que Mikhail Gorbatchev devient le dernier secrétaire général de l’URSS, quelques mois avant que l’on retrouve l’épave du Titanic. Du banal à l’Histoire des grands fonds, un phénomène social n’était pas encore connu par le grand public, celui des sans domicile fixe. Sans toit ni loi le présente de manière frontale : deux violons grincent sur un plan où une sinistre fumée chevauche des champs déserts ; un zoom nous y entraîne. Là, un homme bien couvert comme en hiver ramasse des branchages et tombe sur une jeune femme dans le fossé. Elle est morte.

« Personne ne réclamant le corps, il passa du fossé à la fosse commune »

Si Sans toit ni loi attise la curiosité, c’est par la succession de réactions que cette macabre découverte engendre. L’ouvrier agricole, le patron, les gendarmes, tous parlent comme si la fiction ne leur avait rien commandé, librement, sur le mode d’un reportage du journal de 20h. Après une exposition classique, entendre des voix de personnages secondaires à Sandrine Bonnaire, qu’on reconnaît dans le fossé, est très troublant. En temps normal, ceux-là ne parleraient pas, auraient eu moins de plan et on aurait filmé une mort héroïque, injuste et dramatique. Rien de tout cela n’est filmé ici par Agnès Varda qui de sa voix de conteuse aide le spectateur décontenancé à entrer dans son film. « Cette mort naturelle ne laissa pas de traces… Mais les gens qu’elle avait rencontrés récemment se souvenaient d’elle. (…) Il me semble qu’elle venait de la mer »

La nouvelle romance

Cette enquêtrice/narratrice, le spectateur ne la verra jamais. Nous l’entendrons, quelquefois, mais elle restera une voix obsédante qui se relâchera de temps à autre au sein d’une narration unique en son genre, librement inspirée par l’influence du Nouveau Roman : le film est dédié à Nathalie Sarraute, qui en fut une des autrices phares. En repensant la position du narrateur, de l’intrigue et de ses personnages, ce mouvement a inspiré des œuvres renversant une large partie des codes ayant fait les Zola et les Balzac en littérature. Sans toit ni loi transpose une large partie de ces préceptes à l’écran, par des acteurs amateurs fixant la caméra, timides et se battant avec un texte. Avec eux, des comédiens menant un semblant de fiction avant que des entretiens face caméra ne viennent tout renverser : l’odyssée de Mona est une aventure entre plusieurs narrations.

Et tombent les barrières

La frontière entre fiction et documentaire n’a jamais été aussi poreuse à l’écran. Film d’enquête, de fiction, de personnes et de personnages, Sans toit ni loi brocarde qu’une jeune clocharde morte dans un champ en plein hiver n’est pas un sujet. C’est une série d’humanités, bonnes, filoutes ou nauséabondes, tissant une mémoire et un portrait. Par le trajet fantastique de cette enquêtrice ressassant les derniers instants d’une vie, une démarche intellectuelle motivante et engageante naît devant nous, celle du citoyen se penchant au-delà du fait d’hiver qui deviendra divers : quelqu’un est mort de froid. Depuis 1985, de plus en plus de voix et d’images ont ressassé cette triste réalité qu’on ne voit toujours pas disparaître. D’autres Mona sont retrouvées, sans famille et sans cérémonies. Que l’engagement en leur faveur ait la voix d’Agnès Varda en est un des plus beaux symptômes.

Bande annonce

Fiche technique

Titre : Sans toit ni loi
Réalisation : Agnès Varda
Scénario : Agnès Varda
Musique : Joanna Bruzdowicz, Fred Chichin
Son : Jean-Paul Mugel
Photographie : Patrick Blossier
Montage : Agnès Varda, Patricia Mazuy
Production : Oury Milshtein
Sociétés de production : Ciné Tamaris, Films A2, Ministère de la Culture
Sociétés de distribution : Artificial Eye, Grange, MK2 Diffusion, The Criterion Collection
Pays d’origine :  France
Format : couleurs – 1,66:1 – mono – 35 mm
Genre : drame
Durée : 105 minutes (1 h 45)
Date de sortie : 4 décembre 1985

« Au nom du père » en combo DVD/blu-ray

L’Atelier d’images propose en combo DVD/blu-ray le chef-d’œuvre de Jim Sheridan Au nom du père, portant sur le conflit opposant l’IRA et la Grande-Bretagne et mettant en scène l’excellent Daniel Day-Lewis.

En couronnant Au nom du père en 1994, le jury de la Berlinale ne s’y est pas trompé. Le réalisateur Jim Sheridan y dépeint le conflit nord-irlandais mettant aux prises l’IRA et la Couronne britannique en transbahutant sa caméra de Belfast à Londres, puis des salles d’audience des tribunaux aux prisons de haute sécurité. Irlandais de souche, cinéaste de condition, auteur engagé par vocation, critique par caractère, Jim Sheridan prend pour cadre le Royaume-Uni des années 1970-1980 et commence par mettre en images un attentat à Guildford (Angleterre) avant de plonger le spectateur au cœur d’une capitale nord-irlandaise en état avancé de décrépitude. « À Belfast, au début des années 1970, c’était le chaos total », raconte ainsi le narrateur et héros du film, Gerry Conlon, « un petit voleur qui piquait de la ferraille ». Il décrit des quartiers quadrillés par les « soldats dans les rues », où « n’importe qui pouvait être un tireur de l’IRA ». C’est justement cette paranoïa en incubation constante qui va transformer un larcin tout ce qu’il y a de plus banal en scène d’émeute incontrôlable, orchestrée en maître et dans un climat asphyxiant d’urgence. Les blindés de l’armée font face à des manifestants se couchant sur le bitume pour ralentir leur avancée ou utilisant le mobilier urbain comme projectiles. Très vite, Jim Sheridan place des laissés-pour-compte au centre d’un conflit qui les dépasse, exactement comme le fera trois années plus tard l’écrivain nord-irlandais Robert McLiam Wilson dans l’indispensable Eureka Street.

Le public le comprend aisément : la lutte menée contre les « terroristes » de l’IRA prend des allures de chasse aux sorcières. Les suspects, parfois désignés au faciès, deviennent les victimes collatérales de tensions indicibles. Inspiré de faits réels, Au nom du père s’arrête sur les « Quatre de Guildford », des jeunes gens accusés à tort, et sans le début d’une preuve, d’appartenir à l’« unité de service actif » de l’IRA. Leurs proches, dont un gamin à peine pubère, se voient quant à eux suspectés de former un « réseau d’assistance ». Tous échoueront en prison après un procès tout sauf équitable, caractérisé par une enquête menée exclusivement à charge et des dépositions les innocentant sciemment dissimulées à la justice. Jim Sheridan se plaît à filmer, avec toute la virulence nécessaire à la démonstration, un système judiciaire impitoyable et terrifiant : les gardes à vue se prolongent jusqu’à sept jours, sans la moindre charge, pour les suspects liés au terrorisme ; les interrogatoires musclés, mêlant tortures et pressions psychologiques, aboutissent à des aveux arrachés au forceps ; un enquêteur peu scrupuleux menace d’un « Je vais tuer ton père » un jeune inculpé, pourtant toujours présumé innocent, et ce, afin de lui faire accepter une version officielle ne correspondant en rien à la réalité. « Ils m’ont terrorisé pendant sept jours », résumera Gerry Conlon, amer.

Non seulement Jim Sheridan ne bute jamais contre le contexte politique, mais il parvient en outre à insuffler à son récit une justesse rarement rencontrée au cinéma. Le casting n’y est évidemment pas étranger : le très sélectif et pointilleux Daniel Day-Lewis, oscarisé à trois reprises, livre une performance de haute volée, alors que Pete Postlethwaite et Emma Thompson se font vibrants de sincérité et de vulnérabilité. Conjuguant le conflit nord-irlandais à l’émancipation sociale, liant le lynchage aux préjugés, érigeant la communauté au rang de valeur refuge, Au nom du père dégage une puissance qui n’a finalement d’égale que sa densité. Parmi les nombreuses réjouissances, essentiellement narratives, prend notamment place une relation père-fils souvent contrariée. « Tu vas être un menteur et un voleur toute ta vie ? Qui passe son temps dans le box des accusés et qui fait des grimaces à ses copains ? », assène le père, tandis que le fils lâche, en différé: « Tu as été une victime toute ta vie ! » Une introspection douloureuse du héros a également cours : « J’ai su que j’étais mauvais », dira Gerry, avant d’évoquer « des mensonges comme [il en a] racontés toute [sa] putain de vie ». Jim Sheridan ne cesse de jongler avec les arches et les caractères de manière à donner plus d’ampleur à son œuvre : il met en scène une haine collective irrationnelle (« Tuez ces ordures », hurle-t-on au tribunal) et une radicalisation très actuelle – mais relative – ayant lieu en prison ; il s’adonne à une description fine du climat délétère de l’époque (« Aucune affaire […] n’ayant suscité autant d’émotions ») ; il se livre à une restitution sans ambages des conditions pénibles de détention ; il échafaude une magnifique séquence d’hommage au père disparu, à coups de papiers enflammés jetés à travers les barreaux de fenêtre des cellules ; il intronise enfin une avocate mue par le désir de justice et de vérité, s’érigeant en ultime espoir d’une cause à priori perdue…

TECHNIQUE & BONUS

Cette édition d’excellente facture comprend, au-delà de la traditionnelle bande-annonce, trois suppléments très intéressants. L’entretien avec le réalisateur Jim Sheridan est l’occasion de mettre l’accent sur la relation filiale nichée au cœur du film, sur les rapports (excellents) entre Daniel Day-Lewis et Pete Postlethwaite ou encore sur la collaboration difficile avec Gerry Conlon, alors toxicomane, et dont l’autobiographie constitue la matière première d’Au nom du père. On apprend aussi que Johnny Depp était pressenti pour le rôle-phare, avant que le succès du Dernier des Mohicans n’installe définitivement Daniel Day-Lewis en haut de l’affiche.

L’intervention de Philippe Guedj resitue le contexte de sortie du film, ses enjeux financiers ou encore l’analogie entre la violence d’un père vis-à-vis de son fils et celle de l’Angleterre envers l’Irlande. Le journaliste réaffirme l’identité irlandaise de Jim Sheridan (cinématographiquement parlant). Il insiste aussi sur l’efficacité dramaturgique d’Au nom du père et sur la manière dont sont communiqués au public les sentiments des personnages. Enfin, lui aussi aborde la manière, très critique, dont la presse anglaise a jugé le film et l’alchimie qui transparaît à l’écran entre Daniel Day-Lewis et Pete Postlethwaite.

« Analyse d’une séquence » porte sur l’ouverture du film, considérée comme un modèle d’exposition. Belfast y est portraiturée avec la même générosité que le personnage de Gerry. Déployant un attirail technique considérable (plan-séquence sur rails, caméra à l’épaule, variété des plans…), Jim Sheridan y donne déjà des indications précieuses sur la teneur du film, conjugue métaphoriquement récit en voix off et entrée dans un tunnel sombre et pose des jalons à la fois géographiques, géopolitiques et de caractère. Philippe Guedj demeure passionnant d’érudition dans son évocation de ces scènes introductives.

Fiche technique

Réalisateur(s) : Jim Sheridan
Casting : DANIEL DAY LEWIS, EMMA THOMPSON PETE POSTLEHWAITE
Informations techniques :
SON : Français et Anglais  5.1
SOUS-TITRES :Français
FORMAT : 1.85- 16/9 – Couleur
DURÉE :
2h07 min env (DVD)
2h12 min env (Blu-Ray)
SUPPLÉMENTS :
ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC LE RÉALISATEUR JIM SHERIDAN (2021)
– JIM SHERIDAN ET DANIEL DAY LEWIS : AU NOM DE L’IRLANDE PAR PHILIPPE GUEDJ, JOURNALISTE CINÉMA LE POINT POP *- ANALYSE D’UNE SÉQUENCE* – BANDE-ANNONCE*

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4.5

« Escroqueuse – Quand l’hypo frappe » : sur le diabète et ses conséquences

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Escroqueuse – Quand l’hypo frappe voit le jour aux éditions Delcourt. Ana Waalder et Mikhael Allouche s’intéressent au diabète en adoptant le point de vue d’Anna, de son enfance à l’âge adulte. Incompréhensions, considérations médicales, conséquences familiales, fragilités psychologiques : la maladie prend une place considérable dans la vie des patients qui en souffrent.

Il est difficile de ne pas songer à Goupil ou face en parcourant les pages de l’Escroqueuse – Quand l’hypo frappe. De la même manière que l’album de Lou Lubie se penchait sur la cyclothymie et se mettait à hauteur de ceux qui en souffrent, la bande dessinée d’Ana Waalder et Mikhael Allouche, elle aussi publiée aux éditions Delcourt, porte sur le diabète et ses contrecoups (psychologiques, relationnels, familiaux, médicaux…).

L’histoire contée est celle d’Anna, trois ans au début du récit, éternelle assoiffée et coupable d’uriner en conséquence. Elle suscite d’abord l’incompréhension de ses parents, avant que le diagnostic ne tombe : elle souffre de diabète. Son pancréas ne produit plus d’insuline et le sucre stagne dans le sang, avec le risque d’abîmer ses organes. Dorénavant, les troubles alimentaires, les épisodes d’hypoglycémie, les bandelettes urinaires, les flacons d’insuline et le dextro feront partie intégrante de sa vie.

Mais ce n’est pas tout, car la maladie change le regard que les autres portent sur vous. Elle provoque de la fatigue, des maux de tête, des non-dits, des crispations… En se portant à la hauteur de leur jeune personnage, Ana Waalder et Mikhael Allouche saisissent avec à-propos toutes les difficultés inhérentes à cette maladie méconnue : un quotidien chamboulé par les rituels médicaux, les goûters d’anniversaire qui tournent mal, les nuits entrecoupées de crises, les jalousies envers les frères et sœurs en bonne santé…

L’illustrateur Mikhael Allouche donne à l’album des couleurs pétillantes, une prétention arty et même parfois un allant psychédélique. Il suffit par exemple de se reporter à la page 11 pour appréhender à quel point il parvient à représenter la maladie avec inventivité. Ailleurs, les interdits domestiques apparaissent sous la forme d’une maison sous cloche, image édifiante s’il en est. Tout au long d’Escroqueuse – Quand l’hypo frappe, le dessin va emprunter les voies de la métaphore ou du symbole – mais pas que – pour restituer au mieux le ressenti de sa jeune héroïne Anna.

L’album se penche aussi sur un marché pharmaceutique énorme, le deuxième au monde après le cancer. Il évoque les associations de patients, les maladies connexes telles que l’hypothyroïdie, les discriminations faites à l’égard des diabétiques, les souffrances psychologiques corollaires, les questions de brevets (pour les pompes implantées) ou encore la prise en charge assurée par la Sécurité sociale. Mais Escroqueuse – Quand l’hypo frappe se distingue aussi par sa forme (de la BD classique aux mises en scène débridées en passant par les fiches didactiques) et par le portrait familial qu’il porte en creux : un père docteur, un oncle perturbateur, une mère ayant la phobie des hôpitaux, chacun y allant de sa sensibilité et de ses silences imposés.

L’album d’Ana Waalder et Mikhael Allouche est ingénieux, sophistiqué et très documenté. Par le biais d’Anna, le lecteur peut prendre le pouls d’une maladie qui s’insinue dans chaque parcelle de votre vie, qui tue à petit feu, mais qui demeure souvent déconsidérée par manque de représentants notoires ou en raison de ses effets différés sur le long terme.

Escroqueuse – Quand l’hypo frappe, Ana Waalder et Mikhael Allouche
Delcourt, septembre 2021, 184 pages

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4

Deux albums à découvrir aux éditions Lapin

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Deux albums voient le jour aux éditions Lapin. Le premier est un Petit Manuel antiraciste pour les enfants signé de la main de Rakidd (Rachid Sguini). Le second est une succession de strips à trois vignettes, frayant avec le non-sens et la dérision.

Dans son Petit Manuel antiraciste pour les enfants, Rachid Sguini use volontiers de l’humour pour présenter des notions forcément absconses aux yeux du jeune public. Le blackface, datant des spectacles de « minstrel show », l’intersectionnalité, là où les discriminations s’entrecroisent et se juxtaposent, ou encore le colorisme, c’est-à-dire le fait de juger les autres en fonction de leur couleur de peau, se trouvent ainsi vulgarisés à l’aide de dessins et de traits humoristiques. Traités sous forme de fiches didactiques, ces sujets en côtoient d’autres dont la récurrence est plus importante dans notre quotidien : les compliments racistes, l’islamophobie, les discriminations à l’embauche, la sempiternelle doléance selon laquelle on ne peut plus rien dire ou encore les publicités racialement connotées. Contraint de demeurer à la surface des choses par le format choisi et le public ciblé, l’auteur enrichit toutefois son propos de certaines statistiques édifiantes : 70% des victimes d’actes islamophobes en France sont des femmes, 60% des Français pensent que les Roms exploitent les enfants, 34% des Français estiment que les Juifs ont un rapport particulier à l’argent, etc.

Atsemtex n’a pas la même prétention pédagogique. Ses bandes s’inscrivent souvent à la lisière de l’absurde et dépeignent une société gouvernée par le non-sens et la déraison. Très inventif, STPo part parfois de rien, ou presque, pour nous faire sourire : une expression interprétée trop littéralement, des parents communiquant maladroitement avec leurs enfants, une aristocratie ou un pouvoir politique dont on grossit délibérément les traits… On découvre dans l’album toutes sortes de situations : une maman expliquant à son enfant qu’il faut travailler dur à l’école pour ne pas connaître le même dénuement qu’un sans-abri, avant que ce dernier ne l’interrompe en lui signalant qu’il possède en fait un doctorat en sociologie ; un hipster répondant à son médecin, qui lui demande d’estimer sa douleur sur une échelle de un à dix, qu’il considère les notes comme un moyen d’oppression ; une mère donnant des conseils sentimentaux borderline à sa fille ; un golfeur bien né se plaignant éhontément du risque hypothétique de tout perdre…

Ces deux petits albums, qui se lisent d’une traite, ont en commun une tonalité légère qui contraste avec la gravité des sujets qu’ils évoquent. Cela est d’autant plus vrai pour Le Petit Manuel antiraciste pour les enfants, qui parvient à s’opposer à la banalisation des préjugés et des discriminations sans jamais se montrer pesant. Dans un registre sensiblement différent, Atsemtex prend langue avec un monde absurde, dont les travers successifs se font jour en deux récits de trois vignettes par page. Malgré un format plutôt chiche, tant Rachid Sguini que STPo donnent à voir une grande variété de situations. Cela permet au premier de livrer un portrait détaillé (mais non exhaustif) du racisme, et au second de se promener dans les interstices d’une société malade, décrite tour à tour comme névrotique, anxiogène, inégalitaire ou divisée. Dans les deux cas, l’entreprise se solde par une belle réussite.

Le Petit Manuel antiraciste pour les enfants, Rachid Sguini
Éditions Lapin, septembre 2021, 80 pages

Atsemtex, STPo
Éditions Lapin, septembre 2021, 80 pages

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3.5

Le point sur les « Inégalités mondiales »

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La réédition d’Inégalités mondiales, de Branko Milanovic, est l’occasion de prendre le pouls des fractures économiques à l’intérieur des pays, mais aussi à travers le monde.

Il n’est guère étonnant de retrouver Thomas Piketty dès la préface d’Inégalités mondiales. Dans une certaine mesure, le travail de Branko Milanovic vient compléter celui de l’économiste français. Ce qu’on a l’habitude d’en retenir en première intention, c’est cette fameuse courbe de l’éléphant, témoignant d’une croissance du revenu réel de la moitié la plus pauvre de l’humanité et, de l’autre extrémité, du décile supérieur, durant la période 1988-2008. L’ancien économiste en chef à la Banque mondiale explique très clairement que ce graphique atteste de trois phénomènes adjacents : la hausse des revenus des « ploutocrates mondiaux » (et surtout de l’élite occidentale), la captation de la croissance par les classes moyennes chinoises, indiennes, indonésiennes, thaïlandaises ou encore vietnamiennes, mais aussi le décrochage des classes moyennes occidentales, qui ont vu au mieux leurs revenus stagner. À ce stade, quelques conclusions peuvent déjà être tirées : la mondialisation est positive pour les uns et négative pour les autres ; en PIB par habitant, la Chine tend à rattraper les économies européennes, et notamment la Roumanie et la Bulgarie ; les plus riches captent l’essentiel des gains en dollars de la croissance mondiale.

Aux yeux de Branko Milanovic, Thomas Piketty et Simon Kuznets ne sont pas pleinement satisfaisants quand il s’agit d’analyser les phénomènes de divergence et de convergence économique. Si le premier a souligné le rôle des catastrophes dans l’émiettement du capital et que les théories du second peuvent être détournées et réinterprétées en vagues successives, l’évolution des inégalités s’explique selon l’auteur par la conjonction de facteurs multiples : les pièges malthusiens, les politiques redistributives, les guerres, le syndicalisme, les pressions sociales, le reste à partager au-delà du seuil de subsistance, les progrès technologiques, les épidémies, les rendements du capital, les crises financières ou encore la démocratisation de l’éducation ont tous voix au chapitre dès lors que l’on se penche sur les tenants et aboutissants des inégalités sociales. Branko Milanovic voit d’ailleurs dans les grandes périodes de mutation économique (du primaire au secondaire, du secondaire au tertiaire) l’une des causes de la hausse des inégalités (rentes, primes à l’éducation, etc.). Et il rappelle que la puissance des syndicats s’est étiolée quand ces derniers ont quitté les grandes usines pour des sociétés de services aux équipes morcelées.

Passionnant et parfaitement limpide, Inégalités mondiales est aussi l’occasion de quelques constats troublants : les classes moyennes asiatiques, et surtout chinoises, produisent les machines qui mettent les classes moyennes occidentales au chômage ; ce qui compte n’est plus tant d’être bien né, mais avant tout d’être né dans un pays riche ; les migrations humaines demeurent les grandes absentes de la mondialisation, puisque leur circulation apparaît bien plus chiche et contrôlée que celle des marchandises ou des capitaux ; la convergence mondiale doit être relativisée, car l’Afrique, en plein boom démographique, n’y participe pas ; l’homogamie, le rôle de l’argent dans les campagnes électorales ou encore le séparatisme social pourraient conduire à une accentuation des inégalités économiques. En somme, le tableau dressé par Branko Milanovic est transversal, inter- et intra-étatique. Il contient des zones d’ombre volontiers admises. Mais il a le mérite de rappeler le caractère cyclique des inégalités (comme de l’économie) et d’identifier les variables de nature à les affecter.

Inégalités mondiales, Branko Milanovic
La Découverte, août 2021, 336 pages

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4.5

Penser le monde comme des « Enfants de Platon »

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Ouvrage collectif placé sous la direction de Nathalie Monnin, Enfants de Platon s’approprie la pensée platonicienne pour radiographier le monde actuel. La recherche de la vérité, les réseaux sociaux ou encore l’individualisme se trouvent en bonne place dans l’ouvrage.

Enfants de Platon est composé de plusieurs textes, le plus souvent d’une dizaine de pages, s’appuyant sur les réflexions platoniciennes pour éclairer le monde actuel. Amine Boukerche s’intéresse par exemple à la révolution numérique par le truchement de la philosophie. L’opinion s’y oppose souvent à la raison, le doute cartésien y est peu à peu écarté et l’inflation des discours concurrents sur la vérité contribue à peupler la fameuse caverne de Platon. L’auteur en appelle par ailleurs à un travail d’éducation permettant de lutter contre les connaissances superficielles et les jugements à l’emporte-pièce (on pense forcément à l’effet Dunning-Kruger). Le texte de Patricia Limido en est un prolongement intéressant en ce sens que l’hyper-individualisme qu’il décrit aboutit à l’équivalence des opinions, elle-même nourricière de la désinformation et d’une ère de post-vérité. C’est aussi ce culte de soi qui incite au rejet des autorités (scientifiques, institutionnelles, journalistiques…).

L’allégorie de la caverne fait l’objet d’un travail d’analyse de Kévin Cappelli. Platon y décrit l’état de personnes dont le seul contact avec le monde s’opère à travers des ombres et des échos. Leur éveil à la réalité nécessite alors une conversion (brusque et douloureuse, une sorte d’arrachement à leurs prénotions) et un phénomène d’habituation à de nouvelles perceptions (aux Idées, à la Vérité). Dans le chapitre qui précède, Sylvain Garniel avait rappelé que sagesse, courage, modération et justice sont les quatre vertus cardinales nécessaires à la vie politique de la Cité (selon le Livre IV de La République). Il évoquait aussi la nécessité platonicienne de s’ouvrir aux autres et d’analyser, mais aussi de mener un travail réflexif sur soi-même avant de se lancer dans la gouvernance collective. Pour Platon, par ailleurs, la démocratie est imparfaite et la Vérité suppose une sorte d’aristocratie initiée.

Passionnant, Enfants de Platon s’empare de certaines problématiques à travers des prismes pour le moins originaux. Gabriel Mahéo et Gérard Amicel traitent respectivement de l’intersubjectivité et d’une généalogie non aliénante. Le premier, s’appuyant sur Husserl, conçoit l’unité du monde comme l’interaction de nos expériences subjectives. C’est la communication des idées, la mise en commun et l’harmonisation des pratiques qui érigent la diversité en moteur de l’unicité. Cependant, des discordances et des rapports de domination (coloniaux ou économiques, par exemple) peuvent s’installer, la réciprocité faisant alors défaut, cela conduisant à une réponse politique. Gérard Amicel se penche sur le renouvellement continuel des sociétés et la façon dont elles parviennent malgré tout à conserver leur unité. Si l’habitus et les traditions permettent de s’orienter dans le monde, des penseurs tels que Sartre ou Kant ont érigé la filiation ou le grégarisme en aliénation. L’auteur défend cependant la cohabitation de l’émancipation et de la tradition, dans une conception généalogique non aliénante.

Enfants de Platon, ouvrage collectif sous la direction de Nathalie Monnin
Apogée, septembre 2021, 144 pages

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« Le Temps des gens ordinaires » : être mieux considéré

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Le géographe français Christophe Guilluy publie aux éditions Flammarion, dans la collection «  Champs actuel », un essai intitulé Le Temps des gens ordinaires. Il y revient sur les inégalités sociales, regrette le mépris – médiatique comme politique – des plus modestes et explique comment les classes supérieures ont peu à peu fait sécession.

Pour Christophe Guilluy, un double mouvement a conditionné le cheminement politique des classes populaires. Le populisme s’y est inscrit en réaction au déclassement économique et culturel, tandis que les considérations identitaires y ont fait office d’ancrages solides dans une société liquide (selon les théories de Zygmunt Bauman), où les discours moralisateurs (sur l’immigration ou l’écologie) n’ont jamais cessé de prendre des atours fallacieux. Ainsi, Le Temps des gens ordinaires rappelle la défiance croissante des plus modestes envers les institutions politiques et médiatiques, mais aussi les banques et les grandes entreprises. Et pour son auteur, les votes en faveur du Brexit, de Donald Trump ou de Jair Bolsonaro ne doivent pas être perçus comme la volonté affichée d’un retour au fascisme ou à la dictature, mais bien comme une manière de s’affirmer dans un espace public de moins en moins concerné par l’ouvrier, l’employé ou le retraité. Christophe Guilluy développe en creux une critique de la mondialisation. Il postule que les discours en faveur de l’écologie ou de l’immigration sonnent faux dans la bouche de privilégiés qui présentent un bilan environnemental médiocre, voyagent régulièrement en avion, profitent des travailleurs étrangers mal rémunérés tout en pratiquant l’évitement géographique et scolaire auquel les plus modestes, soucieux de leur capital social et culturel, ne peuvent prétendre.

Bien que ses démonstrations soient partiellement objectivées par des données statistiques, Le Temps des gens ordinaires relève probablement autant de la conviction de son auteur que de l’empirisme scientifique. C’est un sentiment qui va d’ailleurs prédominer tout au long de la lecture : Christophe Guilluy dresse un constat implacable entièrement à charge des élites. À ses yeux, ces dernières ont fait sécession. Pis, elles portent désormais un regard indifférent, voire dédaigneux, sur des travailleurs qui ont pourtant alimenté l’économie française durant les confinements décrétés pendant la crise sanitaire. Les gagnants de la mondialisation seraient par ailleurs, comme nous l’avons vu, aussi crédibles sur l’écologie et l’ouverture envers les minorités qu’Harvey Weinstein à l’endroit du féminisme. Le géographe ne s’arrête pas en si bon chemin, puisqu’il annonce l’échec de la métropolisation, accusée de pollution et de ségrégation spatiale. Il s’appuie aussi sur la décence des gens ordinaires chère à Jean-Claude Michéa et George Orwell et clôture sa démonstration en arguant que les « petits Blancs », dont il se fait le relai, aspirent avant tout à vivre dans une société cohérente et satisfaisante, qui cesse de les marginaliser et tienne compte de leurs besoins. Ce petit essai est intéressant en ce sens qu’il permet de prendre le pouls des « gens ordinaires » et qu’il contribue à les replacer au centre des attentions. Il relève cependant d’un parti pris évident et n’envisage les rapports entre les classes sociales qu’à l’aune d’un schisme dont on ne sait s’il est réversible ou non.

Le Temps des gens ordinaires, Christophe Guilluy
Flammarion/Champs actuel, septembre 2021, 208 pages

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Elégie en rouge, fatale beauté

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De ce manga assez méconnu, on peut retenir pas mal de choses, en particulier parce que les Éditions Cornélius qui le publient en 2010 font un travail remarquable en le présentant dans son contexte. La publication originale (au Japon) date de 1970, l’œuvre paraissant tout au long de l’année dans la revue Garo dont les débuts datent de 1964, l’année des JO de Tokyo.

Élégie en rouge est présenté au format 24 x 17,2 cm, en respectant le sens de lecture original, texte français dans les bulles agrémenté de nombreuses notes indiquant comment comprendre les bruitages ainsi que des indications laissées telles quelles dans les images. L’ensemble facilite la compréhension. L’image est dans un magnifique noir, blanc et rouge (justifiant le titre). L’histoire est celle d’un jeune couple qui tente de vivre dans un logement avec un seul salaire. Lui cherche à se faire sa place comme mangaka. Elle reste au foyer et a beaucoup de mal à trouver sa juste place. Nous sommes dans le Japon post-68, après une période de troubles qui voit émerger une société tournée vers la réussite par le travail. Mais les mentalités n’évoluent que lentement et la cohabitation d’un couple non marié est un affront aux valeurs anciennes. Cela fait de l’héroïne une femme très seule qui ne vit quasiment qu’au travers de l’amour qui l’unit à son dessinateur préféré. Une situation de plus en plus difficile. La communication par la parole se limite de plus en plus à des déclarations, puis à des reproches trop vagues pour une vraie compréhension mutuelle. D’ailleurs, l’un comme l’autre ont bien du mal à comprendre ce qui leur arrive. L’amour est toujours là, mais ils ne semblent plus sur la même longueur d’ondes, le malaise allant en s’accentuant, avec des déchirements dus à l’incompréhension. Grossièrement, il lutte pour trouver sa place dans le monde du travail (en se racontant au travers de son art), alors qu’elle n’existe qu’au travers de l’attention qu’il lui porte, attention plus ou moins distraite par ses préoccupations professionnelles.

Un style marquant

Le dessin est souvent assez épuré, Seiichi Hayashi se limitant le plus souvent aux deux silhouettes des deux protagonistes principaux. Décor souvent minimaliste donc, ce qui n’empêche pas l’auteur de faire sentir sa manière avec à l’occasion des déformations de visages pour marquer l’expression, ainsi que des paysages sublimes. Le texte lui-même est réduit au strict nécessaire. La présentation éditeur précise que le mangaka donne avec Élégie en rouge son œuvre la plus importante à ce jour. Une œuvre qui a marqué, l’auteur ayant fait une carrière dans l’illustration et l’animation. Ce manga révèle néanmoins un style caractéristique et reconnaissable entre tous d’après la présentation éditeur.

Un jalon à connaître

Cette œuvre peu bavarde se lit donc assez rapidement et laisse une impression étonnante. Force du dessin et scènes de couple font entrer le lecteur dans l’intimité d’une relation particulière. Le seul vrai défaut à mon avis vient de la publication originale dans Garo, par livraisons successives. En album, le rendu donne des impressions bizarres de discontinuité (pas de chapitres marqués).


Élégie en rouge, Seiichi Hayashi
‎Éditions Cornélius, février 2010
 
 
 
 
 
 
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L’Origine du monde de Laurent Lafitte : le grand malaise

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On pourrait croire à son générique un poil décalé que L’Origine du monde (première réalisation du souvent drôle Laurent Lafitte) va être une comédie au-dessus du lot. Mais, très vite, dès la scène d’ouverture en vérité, on tombe dans les habitudes et les aléas de l’humour potache. Si bien que l’irrévérence laisse place au déjà-vu. On l’avait diagnostiqué il y a quelques mois, la comédie française n’a pas terminé de s’embourgeoiser…

Tuer la mère

L’Origine du monde est parfois drôle, mais plus souvent une comédie navrante. L’idée d’origine, tirée de la pièce de Sébastien Thiéry, est pourtant assez cocasse : un homme continue à vivre alors que son cœur ne bat plus. Pour s’en sortir, la médecine n’est pas compétente, il se tourne donc vers un gourou aux méthodes freudiennes, qui veut revenir à la « source de [sa] mère » (d’où le titre !). Une fois ce constat établi, l’enjeu est de récupérer une photo de la dite source. S’en suit un imbroglio de situations téléphonées. Karin Viard s’embourbe un peu plus dans son rôle de bourgeoise frustrée quand Vincent Macaigne (que l’on avait adoré dans Médecin de nuit) s’enlise dans le rôle du raté sympa. Tout est alors gênant et Hélène Vincent, qui joue excellemment bien la victime, se fait maltraiter sans aucune nuance et aucun respect !

Lourdeur

Certes, on a rarement « tué la mère » ainsi au cinéma, mais de cinéma il est finalement assez peu question dans L’Origine du monde. En effet, pour sa première réalisation Laurent Lafitte, homme de théâtre et de cinéma, adapte une pièce. Et tout sent justement le montage « pièce de théâtre » avec les entrées et sorties des personnages, les décors simplistes et les dialogues souvent excessifs. A part quelques bonnes idées que sont les cauchemars de Jean-Louis, la mise en scène est d’une pauvreté accablante. Aucune idée nouvelle à l’horizon et un grand vide finissent d’achever le film. Certes, les acteurs font le job, c’est assez rythmé mais Laurent Lafitte confond irrévérence et vulgarité. On est quand même face à des blagues dignes d’une cour de récré (avec la mère faisant ses besoins dans le lit, des scènes d’agression et des répliques assez limites). Le problème est que ce film fait un constat vu et revu :  un homme à la vie en apparence parfaite s’ennuie au quotidien. Résultat, ça part en cacahuètes, forcément.

Pourquoi battait mon cœur ?

Pour autant, Laurent Lafitte ne tire pas grand chose de cette leçon si ce n’est, et encore on a été la chercher, qu’une mère donne beaucoup pour ne pas recevoir grand chose en retour (mais comme c’est dit dès le générique de début…). On préfèrera pour ce constat la scène du chocolat chaud offert à sa mère par Camille dans En thérapie. Oui, on pourrait dire que le réalisateur aborde un sujet tabou, le corps de sa mère pour un homme de 42 ans, mais ça n’est prétexte qu’à des blagues peu reluisantes. Quelques scènes sont réussies et on pense notamment à celle où tous les protagonistes se déshabillent tout en discutant devant une Hélène Vincent déconfite. Le réalisateur y étudie les petits détails qui font qu’une scène en apparence normale bascule dans l’absurde. Un peu comme ce corps en vie quand le cœur ne bat plus, sauf que c’est celui du spectateur qui ne bat plus pour ce style de cinéma éprouvé et daté. Daté car l’enjeu c’est de voir le sexe d’une femme, de la forcer à se déshabiller… A l’heure où le cinéma est censé se réinventer dans des rapports plus égaux, on a vu mieux. On repense alors à une scène du début du film où une jeune fille raconte à Jean-Louis, l’avocat, une scène de sexe à plusieurs (l’idée étant que la vidéo de ce moment soit retirée de la toile), le comique étant censé naître de l’évocation d’une multitude de partenaires par l’adolescente. Tout est dit, Jean-Louis évoque alors le droit à l’oubli. Le spectateur n’oubliera pas ce désastre mais espère qu’il ne se reproduira pas.

L’Origine du monde : Bande annonce

L’Origine du monde : Fiche technique

Synopsis : Jean-Louis a tout pour être heureux, mais en fait non, il n’est plus en phase avec sa femme et son boulot l’emmerde… Alors son cœur cesse de battre. Pour être sauvé, il doit prendre une photo du vagin de sa mère et n’a que trois jours pour cela. Dans trois jours, il sera mort.

Réalisation : Laurent Lafitte
Scénario : Laurent Lafitte d’après l’œuvre de Sébastien Thiery
Interprètes : Laurent Lafitte, Karin Viard, Vincent Macaigne, Hélène Vincent
Photographie : Alex Cosnefroy
Montage : Stephan Couturier
Producteurs : Alain Attal, Laurent Lafitte, Patrick Quinet
Sociétés de production : Trésor Films, 2L Productions
Distributeur : StudioCanal
Genre : Comédie
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 15 septembre 2021

France – 2020

Les amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Taquet : un conte d’été sur les traces de Rohmer

Les Amours d’Anaïs de Charline Bourgeois-Taquet est presque une rom-com, une comédie romantique, une appellation qui n’est pourtant pas à la hauteur de ce que ce film aurait pu être si la cinéaste avait trouvé un équilibre entre la tornade du début, et le côté intimiste de la fin. Son casting impeccable joue cependant beaucoup en sa faveur.

Synopsis :  Anaïs a trente ans et pas assez d’argent. Elle a un amoureux qu’elle n’est plus sûre d’aimer. Elle rencontre Daniel, à qui tout de suite elle plaît. Mais Daniel vit avec Émilie… qui plaît aussi à Anaïs. C’est l’histoire d’une jeune femme qui s’agite. Et c’est aussi l’histoire d’un grand désir.

A la recherche du bonheur

Dans Les Amours d’Anaïs, le premier long métrage de Charline Bourgeois-Taquet, même les vélos ne vont pas aussi vite que la protagoniste, Anaïs elle-même (Anaïs Demoustier). Elle le porte plus qu’il ne la porte, le poussant à vive allure sur les trottoirs, l’enfournant dans les ascenseurs pendant qu’elle grimpe les escaliers quatre à quatre.

Car Anaïs est ce qu’on pourrait appeler hâtivement une hyperactive. Dans une frénésie incessante, elle vit dans l’immédiateté des moments, sans jamais une considération ni pour le passé, ni pour le futur. Sa thèse n’est pas la consécration d’années d’efforts, c’est juste un épisode sans importance. Son couple : un non-événement agréable mais qu’elle peut détruire d’une pichenette. Ses loyers impayés : des tracasseries sans conséquence. Ce qui importe à Anaïs, c’est de se sentir vibrer et vivre, dans l’absolu, sans en subir les contraintes : dormir avec les autres, vivre avec les autres, composer avec les autres…

L’énergie positive d’Anaïs emporte littéralement le spectateur dans son tourbillon, toutefois jusqu’à un certain point qui engendre l’énervement. Le rythme est sans répit, et comme Anaïs, le film semble courir sans relâche dans tous les sens, dans un assemblage de gags plus ou moins drôles dus à l’inconséquence de l’héroïne. A tel point que l’introduction du personnage de la mère, en proie à des problèmes médicaux, semble une nécessité visant à temporiser et à calmer le jeu, plutôt qu’un vrai enjeu du film. La faible caractérisation du couple de ses parents, et même du personnage de son frère, n’apporte en effet aucun éclairage sur le caractère d’Anaïs.

Très vite, Anaïs fait la rencontre de Daniel (Bruno Podalydes), un homme lâche et plutôt méprisant qui ne souhaite pas changer sa vie de grand bourgeois d’un milieu littéraire pour une Anaïs, toute fofolle et adorable soit-elle.

Par ricochet, elle découvre par bribes l’existence d’Emilie (Valeria Bruni-Tedeschi), une sorte d’alter ego idéalisé : une femme qu’elle imagine belle, indépendante, intelligente, littéraire.

La deuxième partie du film bascule alors dans la description de la montée de son intérêt pour cette impressionnante Emilie, ses armes de séduction, sa détermination, sa passion. Contrairement à ce qu’on peut lire çà et là, ce ménage à trois d’un genre nouveau n’est pas le centre de cette partie, qui concerne plutôt les états d’âme d’Anaïs : son amour de l’amour, sa passion pour une image d’elle-même au travers d’Emilie, voire, qui sait, pour Emilie elle-même .

Les Amours d’Anaïs bénéficie d’un casting impeccable, avec une Anaïs Demoustier au top de sa forme, intense et légère à la fois. Denis Podalydes est égal à lui-même, et Valeria Bruni-Tedeschi se révèle autrement dans le rôle d’une femme qui se donne des limites à la hauteur de sa maturité : posée et tout en intériorité. La distribution contribue beaucoup à donner de la consistance au film hésitant de Bourgeois-Taquet.

Charline Bourgeois-Taquet nous offre un film plaisant bien qu’inégal. Trop et trop peu de choses sont finalement évoquées dans ce métrage qui s’annonçait prometteur. Avec son casting efficace et ses références quelque peu rohmeriennes, à la manière du dernier Emmanuel Mouret, Les Amours d’Anaïs se laisse finalement regarder avec intérêt.

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Les sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero : un entre-deux fascinant, entre réalité et démystification

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L’année passée, la rentrée s’est faite avec Les Nouvelles Aventures de Sabrina sur Netflix. L’engouement pour la série révèle que cette thématique n’est pas prête à passer de mode. Bonnes, mauvaises, délurées, laides, ensorcelantes, bienveillantes ou diaboliques, elles attirent toujours le public. Pourtant, personne n’a encore envisagé la sorcière comme simplement humaine. Cette rentrée, nous avons droit au nouveau film attendu, magnifique et déjà gagnant de cinq GOYA, de Pablo Agüero : Les Sorcières d’Akelarre.  Retour sur un procès de sorcières au Pays Basque au XVIIe siècle, on ne peut plus fascinant.

A l’époque moderne se tenaient les derniers procès de sorcellerie en Europe et en Amérique. Si le cas des sorcières de Salem est l’un des plus connu, et ayant connu plusieurs adaptations en films ou en séries, il est plus intéressant de tomber sur des procès peu connus de l’Histoire.

1609, Pays Basque, le juge Pierre de Rosteguy de Lancre est sommé de mener un lourd combat contre les sorcières. Toute femme est suspicieuse et c’est avec acharnement qu’il tente de leur faire dire consciemment ou pas ce qu’elles font pendant les Sabbats. Ana, Maria, Olaia, Maider, Oneka et Katalin, des tisserandes et une fille de noble qui les côtoie se retrouvent alors malgré elles en prison à être interrogées sur leurs pratiques magiques. Les filles comprennent rapidement que même si elles sont innocentes, il faudra donner au juge ce qu’il voudra.

Le film est inspiré de faits réels se passant au Pays Basque au XVIIe et des écrits du vrai Pierre de Rosteguy de Lancre. Néanmoins, Agüero a pris un parti des plus originaux, car là où ses confrères auraient décidé de rendre la sorcière réelle ou au contraire, de la tuer, Pablo Agüero a choisi d’expliquer comment elle se crée.

Le film met en scène dans les rôles titres : Amaia Aberasturi qui est Ana, Àlex Brendemühl est le Juge Rosteguy, Daniel Fanego est le secrétaire, la petite Garazi Urkola est Katalin, Yune Nogueiras est María, Jone Laspiur est Maider, Irati Saez de Urabain est Olaia Lorea Ibarra est Oneka. Asier Oruesagasti est le père Cristóbal, Elena Uriz est Lara et Daniel Chamorro est le chirugien.

Un conte de fée sanglant

Dans son œuvre, Pablo Agüero reprend des codes des contes de fée, notamment concernant le merveilleux. Le choix du Pays Basque comme cadre spatial est original et bien plus intéressant que les centaines d’histoires connues et vues sur Salem par exemple. Le lieu est en plus fascinant car le pays a une langue qu’on ne trouve nulle part ailleurs et qui semble figée dans le temps. De fait, c’est l’arrivée du Juge dans la région qui nous donne un cadre temporel, mais il n’y aurait eu aucun indice signifiant que l’histoire se passe au XVIIe siècle ou bien au XIVe siècle.

Mais comme dans tout conte, nous avons l’arrivée de ce Juge qui serait l’antagoniste de l’histoire. Un loup, un Barbe Bleue, une bête du Gévaudan, sans se salir les mains, il fait des victimes autour de lui.

Le feu dans la mise en scène

Le film bénéficie d’une esthétique unique en même temps naturaliste et irréelle, avec un éclairage à la bougie ou à la torche quasi-constants qui donnent cet aspect magique, mystique et en même temps réaliste.

Une différence marquante d’ambiance s’installe lorsque le feu est allumé. C’est autour de lui que meurent, vivent et survivent les sorcières. Il est le feu d’un repas, celui d’une prison, celui d’une torche humaine, et celui d’un sabbat élaboré.

Le film débute par le feu et finit par un feu, qui prend de l’ampleur à vue d’œil. Il est l’élément primordial de l’histoire et son symbole. Le réalisateur ne cessera de nous le signifier subtilement du début à la fin. Le feu a toujours été un élément de destruction mais aussi de purification. De ce fait, les sorcières brûlées en introduction et la conversation du juge de l’inquisition et de son secrétaire sont les portraits mis l’un face à l’autre de l’acte de purification recherché, et du discours qui accompagnait ces crimes.

La couleur

La couleur est intense dans ce film avec une dominante jaune-orange. C’est à travers le feu mais aussi la robe jaune d’Ana que cela transparait. Nous avons aussi le rouge, qui est amplifié, notamment pendant la scène du repas et où on voit une tache de vin s’étendre et devenir encore plus intense. Les effets spéciaux permettent d’intensifier l’image, lors du discours qui l’accompagne, donnant un ensemble effrayant.

Pablo Agüero a fait le choix d’entretenir un entre-deux fascinant, où la vraie magie est celle du cinéma, par le traitement de l’image, de la couleur vive et intense, du son, allant du crépitement des flammes à celui de la chanson. Mais le scénario, lui est tout à fait réaliste.

La déformation

Le juge De Lancre est persuadé que si tant de femmes ne lui disent rien sur le Sabbat, c’est qu’elles ont quelque chose à cacher. Son obsession pour ce rituel « satanique » créé par ses propres fantasmes et peut-être aussi par la littérature de l’époque (notamment par le Maleus Maleficarum ou Le Marteau des sorcières, fameux « guide » d’Henri Institoris pour chasser les sorcières) font de lui au début un être effrayant, puis largement ridicule aux yeux des jeunes femmes qu’il détient.

De Lancre est lui-même paradoxalement le Diable qu’il recherche inlassablement par ses actes de déformations des témoignages des victimes, mais aussi de la torture qu’il leur a fait subir. Par exemple, si une victime lui dit « je ne suis pas une sorcière », il lui répond « je n’ai jamais dit que vous en étiez une ». Mais il la harcèlera jusqu’à dire SA vérité à lui. Ainsi, l’homme de Dieu est aussi celui du Diable.

Ana, qui a décidé bien tôt qu’elle se sacrifierait pour les autres, décide de lui montrer la vérité qu’il recherche tant : le vrai Diable est en lui. Alors elle-même déforme sa réalité pour créer une « extravaganza », un étalage de ce qu’il recherche assidument. Avec l’aide de sa sœur et des autres prisonnières, chaque souvenir où elles ont pris quelques libertés est tordu pour en faire un élément du Sabbat.

La Musique

Le Pays Basque étant une région particulière, notamment au niveau linguistique, la population parle premièrement basque, puis espagnol. Cette langue qu’ignore le juge est aussi un facteur d’accusation. Premièrement, elle est méprisée, et parce qu’elle n’est pas comprise par lui, elle devient le vecteur de ce qu’il chasse.

Les jeunes filles chantent souvent une chanson locale, liée à leur région, à l’activité de marin de leur père, frère, amant, cousin, qui partent en haute mer et les laissent assez souvent seules. Et quelques-uns des vers, encore une fois via la déformation obsessionnelle du Juge, sont devenus des vers obscènes liés au Sabbat. Cette obsession sera mise en forme par la répétition en allant dans les aigus de ces vers, ce que le secrétaire du Juge a appelé « une gamme chromatique ».

Sororité

Il est plaisant de constater que les mots du juge ne sont pas parvenus à diviser les jeunes femmes, malgré la facilité et le contexte. La petite Katalin est soumise plusieurs fois à l’épreuve où elle ne sait plus quoi penser. Elle est manipulée pour croire qu’elle a été trainée à un Sabbat pour qu’elle se retourne contre ses amies. Et elle doute de ce que le juge et ses amies lui disent.

Malgré cela, dans le groupe, les filles décident de rester soudées et d’agir comme un mur de protection en soutenant les histoires d’Ana, en temps que maîtresse de cérémonie et leader. Elles y croient tellement qu’elles finissent par laisser place à la folie et à toutes leurs frustrations et croire à leur mensonge dans une ultime représentation d’un sabbat.

Mais cette sororité n’est pas nouvelle. Déjà, dans les Sorcières d’Eastwick par exemple, les personnages de Cher, Susan Sarandon et de Michelle Pfeiffer sont aussi unies, et c’est aussi pareil pour les trois sœurs d’Hocus Pocus ou celles de Charmed. Néanmoins, là où la sororité s’est exprimée autour de la magie dans ces autres œuvres, ici, elle s’exprime autour d’une misérable situation bien réelle et sans balais magiques ni sortilèges pour s’en sortir.

Conclusion

Les Sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero ne pose pas la question d’aimer les sorcières ou pas. Ici, il s’inspire d’un événement sans doute réel pour créer une narration unique. L’introduction thématique se fait par un élément en même temps destructeur et purificateur, la mise en scène est plus réaliste que dans d’autres œuvres du genre.

En plus de ne pas prendre un parti simpliste, le réalisateur a choisi de faire de ses spectateurs des complices des victimes en leur révélant les mécanismes d’une machine destructrice qui s’est mise en place au Moyen Âge et qui ne s’est terminée en Europe que deux siècles plus tard. Il a révélé l’ingéniosité de femmes acculées, ne pouvant échapper à la condamnation à cause de leur genre et des stéréotypes qu’on a décidé d’y accoler.

Le choix d’une histoire de sorcière inconnue et d’un lieu tout aussi mystérieux qu’est le Pays Basque renforcent un entre-deux que le réalisateur a décidé d’entretenir. Celle d’une magie prenant place dans la beauté de l’image et de la musique, mais pas dans le scénario.

Les Sorcières d’Akelarre : bande annonce

Les Sorcières d’Akelarre : Fiche Technique

Réalisateur: Pablo Agüero
Scénariste: Pablo Agüero et Katell Guillou
Directeur de la photographie: Javier Agirre
Musique: Maite Arrotajauregi et Aránzazu Calleja
Costumes : Nerea Torrijos
Durée: 90 minutes
Langues: Basque, Espagnol
Année: 2020

Sources pour rédiger cet article:

Akkelare- IMdB ; Les sorcières d’Akkelare– wikipedia ; Pablo Agüero- wikipedia; Procès de sorcellerie au pays basque- wikipedia; Le Malleus Maleficarum- wikipedia et Youtube ; affiche- imdb; akkelare- wikipedia; aquelarre- wordreference  ; Pierre de Rosteguy de Lancre- wikipedia ; dossier de presse comprenant une interview du réalisateur – dulacdistribution