Le titre indique le nombre d’habitants de Caesura, patelin très isolé dans le désert du Texas. Là, toutes et tous ont fait un choix : y terminer leurs jours avec une bonne partie de leurs souvenirs effacés. C’est une expérience menée par un mystérieux institut pour neutraliser des criminels irrécupérables et protéger quelques témoins que l’oubli soulagera.
Les habitants de Caesura n’utilisent pas son nom officiel, mais Blind Town (la ville aveugle), car ici et du fait de l’effacement des souvenirs, tout le monde vit dans une paix qui n’est que relative. En effet, comme le souligne l’accroche de l’édition de poche : « Tout le monde est coupable. Personne ne sait de quoi. » Et puis le doute est entretenu par le fait que, parmi les pires criminels du pays, se trouvent quelques témoins, donc des innocents. Ceci dit, le village comporte au moins un réel innocent, puisque Fran Adams qui est arrivée ici parmi les premières, il y a maintenant huit ans, était alors enceinte. Depuis, elle élève son fils Isaac.
Se faire un nom
Le roman s’ouvre avec l’arrivée à Caesura de quatre nouveaux pensionnaires. Ainsi, le compte annoncé par le titre est sujet à caution. Mais, on s’en doute, bien des points sont sujets à caution à Caesura et les nouveaux vont l’apprendre en même temps que nous lecteurs (lectrices). Première chose pour toute personne intégrant Caesura : choisir un nom, car l’original fait partie des données effacées. Pour y remédier, le shérif propose aux nouveaux de choisir un nom et un prénom dans deux listes : celle des anciens vice-présidents des États-Unis et une liste d’acteurs/actrices célèbres. Autant dire que l’effet à la lecture est assez particulier, puisqu’à Caesura on trouve un Errol Colfax, un Hubert Gable, un Orson Calhoun, un Gerald Dean, un William Wayne, etc. Quant au shérif, il s’appelle Calvin Cooper.
Une paix relative
Tout cela pourrait donner une ambiance relativement tranquille, puisque chacun occupe un bungalow. Mais ce serait trop simple, même si cela dure depuis 8 ans. Un matin, le shérif Cooper constate un suicide par arme à feu. Problème, à Caesura, personne n’est censé posséder d’arme à feu. Lui-même laisse généralement la seule officiellement recensée dans un tiroir de son bureau.
Des innocents ?
Comment en douter, la situation à Caesura devient explosive, entre des hommes et femmes au passé chargé avec énormément d’incertitudes. Le fait qu’il y ait parmi eux des témoins (donc des innocents) n’est-il pas un leurre uniquement destiné à entretenir le doute ? Quant au seul innocent certain, le jeune Isaac, comment justifier son maintien à Caesura ? Il a le droit de vivre sa vie et tout le monde en est convaincu, à commencer par sa mère qui a reculé d’année en année la tentative du retour dans le monde. En effet, à Caesura, nul n’est retenu contre son gré. Fran Adams pourrait donc emmener Isaac dehors à tout moment. Malheureusement, les habitants du village ne sont absolument pas préparés à affronter le monde. Tous ont bien enregistré que les derniers ayant tenté le grand saut n’ont pas survécu bien longtemps.
Vérités et faux-semblants
Autre souci dont on se rend compte au fur et à mesure que l’intrigue progresse : tout n’est pas aussi clair qu’on voudrait le faire croire à Caesura. Déjà, Calvin Cooper n’a de shérif que la fonction que les uns et les autres veulent bien lui reconnaître, car son étoile n’a aucune valeur réelle. D’autre part, William Wayne est quelqu’un au passé tellement chargé qu’il attire malgré tout l’attention de l’extérieur, comme une vedette. Enfin, que penser des nouveaux arrivants ? Il semblerait qu’il existe un certain nombre de combines et calculs autour de la ville. Et si certains affichaient un faux effacement des souvenirs ? Et si d’autres s’arrangeaient pour recevoir malgré tout des nouvelles personnelles de l’extérieur ? Sans compter certains signes distinctifs comme des tatouages qui ne s’effacent pas et peuvent donner des indications précises sur le passé de leurs possesseurs ? Bref, on peut se demander quelle est la véritable motivation de la présence ici des uns et des autres.
L’art de faire grimper la tension
L’américain Adam Sternbergh joue avec un beau savoir-faire d’une situation originale dont il tire parti de manière astucieuse. Il organise son roman en faisant monter la tension et en jouant par révélations progressives. Il passe avec aisance d’un personnage à un autre, dans des situations assez différentes. L’ensemble se lit donc assez bien et rapidement. On pourrait néanmoins reprocher à l’auteur de se permettre quelques facilités qui nuisent un peu à la crédibilité de tout ce qu’il a mis en place. En particulier, on peine à admettre que les membres de l’institut directement responsables de la mise en place de Caesura puissent faire réapparaître des souvenirs plus ou moins à volonté, comme si une simple manipulation pouvait les faire disparaître et réapparaître. Sinon, il joue parfaitement avec les révélations successives sur le passé des uns et des autres pour créer une atmosphère irrespirable. C’est clair qu’avec un tel rassemblement d’individus dangereux et sans scrupules, la moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres.
Population : 48, Adam Sternbergh Super 8 éditions, octobre 2018
Si jusque-là, la thématique des réseaux sociaux et de leurs travers étaient rarissimes dans les grandes maisons d’édition françaises, Licorne de Nora Sandor, publié chez Gallimard, étant passé pratiquement inaperçu en mai 2019, le printemps 2021 a vu bourgeonner deux romans de grandes autrices sur l’application très controversée au logo multicolore. Éliette Abécassis a sorti Instagrammable (Grasset, mars 2021) en même temps que Les enfants sont rois de Delphine de Vigan (Gallimard, mars 2021).
Cependant, le roman d’Abécassis, dont le nom est un néologisme né de la suprématie du célèbre réseau et de ce qui se montre décemment sur la toile (ce qui est « Instagrammable »), se veut plutôt comme un remake des Liaisons dangereuses version 2.0.
De prime abord, cela paraît surprenant qu’une autrice née bien en amont des générations concernées, Y et plus spécialement Z, aussi appelée génération des Millennials décide de traiter d’un sujet aussi spécifique et générationnel, mais n’est-ce pas là le rôle de l’écrivain, se mettre dans la peau d’un autre et tenter de retranscrire les émotions ? Il va de soi que le lecteur sera curieux, et même peut-être un peu suspicieux, de savoir comment Éliette Abécassis est parvenue à s’immiscer dans la tête d’adolescents en quête de notoriété virtuelle et surtout, si le pari est réussi.
Une plongée dans le monde impitoyable de l’adolescence
Le premier chapitre donne un ton dramatique au roman, qui restera pourtant assez léger. Une jeune fille se tient sur le Pont des arts. Sous son front se pressent des pensées maussades, désabusées. Elle s’approche lentement de la rambarde mais le lecteur n’en sait pas plus. Le voilà ensuite plongé dans l’univers impitoyable d’un lycée parisien, au sein duquel le narrateur omniscient alterne le quotidien de plusieurs adolescents dont la vie entière est régie par Instagram. Un monde dans lequel les ascensions comme les déchéances dépendent de publications éphémères en « story ». Chacun est prêt à conserver sa cote de popularité, jusqu’à rabaisser les autres pour s’élever, nier ses sentiments, trahir son complice de toujours, diffuser les photos de nus de sa rivale pour ruiner sa réputation.
Les affres du numérique dépeintes sous tous les angles
Les pages se tournent rapidement et sans efforts, la lecture est aisée et fluide, au rythme des thématiques relatives à l’adolescence : chagrins d’amour, béguins, timidité, admiration et jalousie ou encore relations mère-filles houleuses à base de paroles haineuses et d’incompréhensions. À travers les différents personnages qui composent ce tableau effarant, l’autrice nous explique la vacuité des réseaux et la célébrité de pacotille qu’on y acquiert et qu’on souhaite garder coûte que coûte.
Un exemple marquant réside dans un des personnages principaux, Léo, adolescent célèbre sur Instagram alors qu’il n’a « rien de spécial à dire, ni aucune compétence réelle ». Il a simplement été propulsé au sommet parce qu’il sortait autrefois avec Jade, l’influenceuse coqueluche de son lycée à laquelle chacun prête allégeance. Léo poste ainsi ses déjeuners, ses nouvelles baskets et collectionne les likes de ses fans, qui, eux-même, ne savent pas très bien pourquoi ils aiment. Peut-être par compulsion ? Si on est soi-même utilisateur de technologies du numérique, on se reconnaîtra sans doute dans les tourments générés par la communication virtuelle, que traverse chacun des protagonistes (doit-on ajouter ou non des emojis à un message pour adoucir le ton ? Comment rester calme quand l’interlocuteur est en ligne mais ne répond pas ?), y compris Ariane, une mère de famille qui se sent esclave de ses notifications incessantes et regrette le passé, temps où « ils n’avaient ni ordinateurs ni portables, ni réseaux sociaux ni mails ».
Des personnages superficiels, qui manquent de profondeur
Toutefois, malgré la diversité apparente de ces adolescents – Emma, une jeune fille sage de bonne famille qui fréquente un bad boy, Jade, l’ influenceuse populaire qui reçoit l’équivalent de centaines de produits par mois et régit déjà sa petite entreprise d’une main de maître avec ses 750 000 abonnés et son « vlog », et dont le destin n’est pas sans rappeler celui de la Française Léa Elui, et Sacha, une adolescente en plein désamour qui rêve d’accroître ses followers -, ceux-ci restent fondamentalement similaires et manquent de relief, ce qui fait que, parfois, d’un chapitre sur l’autre, il est facile de les confondre et de devoir revenir en arrière pour étoffer sa compréhension de « l’histoire ». Histoire qui n’en est pas vraiment une, et qui ressemble plutôt à une suite de situations du quotidien imbriquées les unes dans les autres sur fond de rap français contestataire. Un peu trop superficielle pour être haletante, sans nœuds, ni véritable intrigue.
Un thème intéressant mais pas suffisamment approfondi
Si le thème est, de base, extrêmement intéressant, ses aspects psychologiques et sociaux ne sont pas assez creusés dans Instagrammable.
Le lecteur reste sur sa faim, déçu par un roman qui paraît bâclé, écrit trop vite, sans approfondissements. Ni la plume travaillée et ses quelques fulgurances, ni la fin surprenante et les dialogues réussis, mélange d’argot et de verlan, ne viendront rattraper le sentiment de gâchis qui reste au fond de la gorge une fois la dernière page tournée : Instagrammable ne donne finalement pas envie d’être instagrammé.
Instagrammable, Éliette Abécassis Grasset, mars 2021, 178 pages
« Belle comme un pétard qu’attend plus qu’une allumette »*, Béatrice Dalle incarne depuis les années 80 une liberté absolue et hors norme qui la rend unique dans le cinéma français. Portrait d’une ultra-moderne tragédienne dévorant la vie à pleines dents.
Elle s’est souvent comparée à une pâquerette déguisée en piège à loup et, si on y regarde de plus près, il est vrai que derrière sa grande gueule, ses déclarations sans filtre et son mode de vie libertaire, il y a bien un petit cœur qui bat sous sa peau d’albâtre (quoi que fort tatouée) !
On ne dirait pas forcément, au premier abord, mais pourtant, elle est gentille, Béatrice. D’accord, elle mord un peu ses partenaires et envoie quelques patates si on la cherche sur des sujets touchy, mais au fond, c’est une chic fille.
De son passé on connaît tout, en long en large et en travers. Sa famille qu’elle a quittée adolescente pour tracer sa route loin de l’insoutenable banalité de l’être. Son amour de la musique qui l’a conduite des Clash à Mozart par des chemins de traverse. Dominique Besnehard, « l’homme de sa vie », lui ouvrant les portes de la gloire en la castant pour 37/2, film culte parmi les cultes des années 80. Et il a eu le nez creux, c’est le moins qu’on puisse dire, révélant à l’écran cette fille de l’air et du feu qui n’a jamais cessé depuis d’incendier les salles obscures, n’en déplaise aux frileux nourris aux classiques et légèrement dérangés par un peu de cannibalisme, de violence inquiétante ou de sexe cru.
Tragédienne-gitane
Et pourtant classique elle fut chez Hugo dans Lucrèce Borgia, en mère monstrueuse et toute de noir vêtue, remuant les eaux sombres de la scénographie aquatique de David Bobée. Classique aussi dans ses lectures de Pasolini, telle une prêtresse rock et urbaine, déclamant au micro le poète maudit avec sa copine Despentes, accompagnées par le groupe Zëro. Alors classique il serait bon qu’elle soit de nouveau. Antigone, pourquoi pas (la révolte n’a pas d’âge), mais surtout Phèdre ou Médée, car nombreux l’attendent de pied ferme, l’imaginant déjà, tragédienne-gitane à la voix embrumée et au regard nuit-noire, irradier les auteurs du Grand Siècle.
À l’écran, Béatrice Dalle est un spectacle à elle toute seule. C’est pourquoi mieux vaut écarter le personnage public pour apprécier la performance d’actrice, oublier tout ce qui est autre que ce qu’elle donne sur scène : paradis artificiels, expériences trash, déclarations border… En fait, on s’en fout ! Ce qui compte, c’est sa présence incandescente sur la pellicule. Sa capacité, non pas à interpréter des rôles, mais à s’interpréter elle-même, offrant ses métamorphoses en spectacle, dévorant tout sur son passage, mettant le feu à la scène, bouffant la vie et ses personnages, guidée par une liberté et un instinct consubstantiels de sa personne.
Quel parcours, quand même, pour la petite kepon des squats parisiens, sûre de son destin et de sa bonne étoile ! C’est dire si la lave coulait déjà dans ses veines…
Et la meuf, en plus d’être canon et, on l’aura constaté, une actrice très physique, suit son chemin de vie accompagnée de quelques grands hommes (qu’elle préfère morts, précise-t-elle), choisis avec soin : Cobain, Genet, Mozart, Bosch, Pasolini et le Christ ! Pure aussi dans ses choix, elle va où ça lui plaît car, comme chacun sait, « good girls go to heaven and bad girls go everywhere ! ».
Un metteur en scène sinon rien
Personne ne la dirige, sauf peut-être sur un plateau où, en bon petit soldat et sans lire le scénario, elle s’abandonne au metteur en scène qui, pour lui convenir, ne doit pas hésiter à se montrer un petit peu dictateur sur les bords.
Forcément, avec un tel tempérament, il faut du répondant en face. Et il y en a eu, du répondant ! Rigide un tantinet sado (mais pour la bonne cause) fut Haneke sur Le Temps du loup. Couillue et archi sensible, Virginie Despentes la filma avec une délicatesse paradoxale dans Bye bye Blondie. No limit, Claire Denis lui offrit d’ensanglanter l’écran dans l’éprouvant Trouble everyday. Sans parler de Ferrara (The blackout) dont il est de notoriété publique qu’il a sniffé au moins un Boeing et vidé quelques océans de whisky…
Ça, c’est pour les plus spectaculaires, ceux qui forgent une « réputation ». Mais n’oublions pas la tendresse de Beineix (37°2 le matin), la finesse de Doillon (La Vengeance d’une femme), la douceur de Jarmush (Night on earth), l’étrangeté de Bellocchio (La Sorcière), l’originalité d’Honoré (17 fois Cécile Cassard)…
La liste est encore longue. C’est qu’elle a beaucoup tourné la petite Betty Blue, grandi sous nos yeux et mûri aussi, traversant tempêtes et amours passionnelles, se mariant quelques fois avec un bad boy, se forgeant une culture de plus en plus pointue, revendiquant haut et fort et avec un humour qui ne plait pas à tout le monde son incapacité absolue à être responsable pour quelqu’un d’autre qu’elle-même (« Je préfère manger un Bounty plutôt qu’avoir un enfant »)… Elle assume, consomme et consume, dynamitant au passage les convenances et les bienséances tout en respectant la liberté de chacun et attendant en retour qu’on respecte la sienne.
A 56 ans elle tient le cap, toujours aussi brûlante, fidèle à ses convictions et ouvrant son horizon tous azimuts à la culture au sens le plus large possible.
Alors revoyez ses films, du plus ancien au plus récent, en admirant la pâquerette mais sans tomber dans la gueule du loup !
Trente-six ans après le Dune de David Lynch, le réalisateur canadien révèle sa version cinématographique du chef-d’œuvre de Frank Herbert. Le film adopte une atmosphère noire, solennelle et mystique, qui tranche nettement avec la vision un peu kitch et excentrique de la première adaptation. Retour sur cette nouvelle pépite de Denis Villeneuve, découverte en avant-première à l’occasion du Festival de Deauville 2021.
Denis Villeneuve n’a pas caché son opinion mitigée sur le Dune de David Lynch. Dans une interview accordée l’an dernier au magazine Empire, il expliquait : « il y a des parties que j’adore et d’autres éléments avec lesquels je suis moins à l’aise. (…). Je me souviens avoir été à moitié satisfait. C’est pour ça que je me disais qu’il y a toujours un film qui doit être fait à partir de ce livre, juste avec une sensibilité différente. »
Mais bien au-delà de cette sensibilité, c’est l’univers entier de Dune que le réalisateur canadien s’approprie avec une maîtrise époustouflante. Si le film reste bien une adaptation du livre, il apparaît avant tout comme une œuvre à part entière d’un Denis Villeneuve très inspiré. Ainsi, Dune se situe dans la parfaite lignée des précédents films de science-fiction du cinéaste. On retrouve donc très largement la palette de couleurs ternes et le visuel de Premier Contact, en particulier pour les plans larges des vaisseaux. Surtout, Dune constitue l’aboutissement de l’aspect mystique esquissé dans Blade Runner 2049, notamment lors des scènes dans la pyramide de Niander Wallace.
Denis Villeneuve instaure également une ambiance plus sombre, oppressante, propre à son cinéma, qui donne une lecture très sérieuse et noire du roman de Herbert. Il se dégage ainsi du mystère, mais aussi de la peur, à la vision des familles ennemies et des étranges sœurs Bene Gesserit.
En revanche, Dune est une œuvre beaucoup plus contemplative dans la filmographie de Denis Villeneuve. Éminemment cinématographique, elle se regarde avant tout. Les dialogues laissent donc largement la place à l’émerveillement brut et pur de l’image, soulignant d’autant plus le côté solennel et mystique du film. La musique magistrale signée Hans Zimmer insuffle également mystère et religiosité à cette éblouissante adaptation.
En cohérence avec ce traitement singulier, Denis Villeneuve prend tout le temps nécessaire pour poser le cadre de son monde et présenter les différentes maisons ainsi que les personnages. Dune se déroule en l’an 10191 dans un univers régi par l’Empereur Shaddam IV. Dans ce monde, le film raconte l’histoire de Paul Atreides, le fils du duc « rouge » gouvernant la planète Caladan. La vie du jeune homme bascule lorsque son père se voit confier par l’Empereur le fief d’Arrakis, une planète unique qui fournit la ressource principale de l’univers : l’épice.
Les éléments de compréhension essentiels sont apportés progressivement et intelligemment au cours des trente premières minutes. Ainsi, un parfait novice de Dune, qui n’aurait pas lu le livre ni vu l’œuvre de David Lynch, pourra très bien suivre le film sans se sentir perdu. Denis Villeneuve cherche ainsi à réconcilier le public avec ce roman complexe en proposant une œuvre facile à appréhender.
Ce choix narratif et cette approche méditative possèdent l’inconvénient de ralentir assez drastiquement l’avancée du récit. Il convient de rappeler que malgré sa durée de deux heures trente, équivalente à la version de David Lynch, le Dune de Denis Villeneuve traite à peine la moitié du livre. De plus, il faut attendre un peu plus d’une heure pour assister aux premières, mais magistrales, scènes de bataille entre les Atréides et les Harkonnens.
Cependant la qualité de la réalisation, l’esthétique des images et l’atmosphère presque religieuse du film, qui nous plongent à corps perdu dans cet univers refondé de Dune, empêchent de s’ennuyer un seul instant. Le film est un véritable chef-d’œuvre technique au niveau du montage, du son, des effets spéciaux, si bien que la forme en prend presque le dessus sur le fond. Les vaisseaux interstellaires et les célèbres ornithoptères volent avec un réalisme et une beauté stupéfiantes. La planète Arrakis est tout aussi sublime avec son désert, ses roches et ses effrayants vers avec lesquels Denis Villeneuve retarde volontairement la rencontre.
Ce déluge de réussites techniques permet de rentrer immédiatement dans l’histoire, axée sur le parcours de Paul. L’interprétation très mesurée, peu expressive de Timothée Chalamet fait du jeune homme un personnage sérieux et discipliné, qui mène une existence relativement ascétique. Toujours vêtu avec élégance mais simplicité, il se dégage de Paul beaucoup de sobriété et de parcimonie. Il suit sans protester l’enseignement de sa mère, les entraînements avec son maître d’arme et obéit à son père. Qu’il ait ou non entrevu sa destinée, Paul semble déjà avoir, dès le début du film, tous les caractères du Messie tant attendu.
Les personnages secondaires sont aussi réussis, en particulier Duncan Idaho incarné par un très convaincant Jason Momoa. Les protagonistes suscitent également la fascination par leur mystère, en particulier les sœurs Bene Gesserit, dont l’ordre demeure très obscur. Le baron Vladimir Harkonnen est quant à lui représenté comme un véritable monstre obsédé par la violence et le pouvoir.
A travers le récit de Dune, Denis Villeneuve aborde également le combat pour l’écologie face au gaspillage et à l’exploitation des ressources, un thème qui lui est cher. Après Premier Contact et Blade Runner 2049, il signe un nouveau film majeur pour la science-fiction, qui ravira autant les fans de Dune que les passionnés de science-fiction.
Dune : Bande-annonce
Dune : Fiche Technique
Réalisateur : Denis Villeneuve Scénariste : Jon Spaihts, Denis Villeneuve, Eric Roth Directeur de la photographie: Greig Fraser Musique : Hans Zimmer Costumes : Jacqueline West Durée: 156 minutes Année: 2021 – Etats-Unis
Le drame fantastique de Nicolas Roeg, Ne vous retournez pas (Don’t Look Now), revient nous émouvoir et hanter avec une nouvelle édition Blu-ray française signée Potemkine.
Synopsis : Quelques mois après la mort accidentelle de leur fille, Laura (Julie Christie) et John Baxter (Donald Sutherland)se rendent à Venise. Mais la ville, ténébreuse et menaçante, devient le théâtre d’événements sordides.
Deuil et visions à Venise
À partir de son récit de couple endeuillé et de mari visionnaire, Ne vous retournez pas emmène le spectateur dans une double expérience de la fragmentation. Fragmentation du cocon familial et du couple qui essaie de tenir bon malgré la douleur de la perte d’un enfant, fragmentation de la perception avec John Baxter qui possède un don de voyance et perçoit l’avenir au présent.
La douleur sourde qui perfore le couple magnifiquement interprété par le duo Christie/Sutherland cohabite avec un pouvoir qui découpe l’écran, cut le présent, croise le passé et l’avenir, bouscule notre expérience du temps. En 1973, avant les prouesses terrifiantes du Shining de Kubrick et les ducasses de Nolan, Nicolas Roeg nous apprenait à expérimenter le temps tordu par le cœur. Cette volonté de retranscrire l’expérience sensible du temps pourra toutefois en rendre perplexes quelques-uns.
En effet, Nicolas Roeg semble filmer son récit à distance pendant un moment, notamment avec des démonstrations cinématographiques de visions extralucides plus théoriques et graphiques qu’empathiques, et ce, malgré quelques jolis moments poétiques. C’est cependant pour mieux troubler le spectateur qui ne sait pas tout à fait à quel point de vue s’attacher jusqu’à un revirement de situation qui nous plongera brutalement dans l’angoisse du drame à venir, du drame passé et donc de celui qui se joue pour l’un des protagonistes principaux. Aussi cette adaptation d’un court récit de Daphné du Maurier n’a pas une horlogerie parfaitement huilée avec quelques points de vue censés nous perdre loin d’être subtils. Mais le long métrage réussit à hanter le spectateur comme son espace – une Venise à la fois brute de réalisme et doucement fantasmagorique – en suivant les battements de cœur de ses personnages puis à les rompre avec un revirement à la fois attendu – de la même manière qu’il est perçu par John Baxter – et profondément émouvant tant il permet de mettre en lumière, plus que la mécanique relativement maladroite du film, son intelligence émotionnelle.
Ne vous retournez pas est ainsi, derrière ses meurtres, morts accidentelles et pouvoirs fantastiques, un grand film sensible.
Blu-look now
Ne vous retournez pas est à nouveau édité chez Potemkine, six ans après une édition basée sur un master HD édité par Optimum en 2011. Cette présentation avait pu déranger de nombreux cinéphiles détracteurs de bidouillages d’image, notamment du grain dans ce cas précis ainsi que d’une étrange gestion des couleurs. Après une restauration 4K gérée par Criterion en 2015, nous voilà face à un nouveau master, lui aussi 4K, mené par Studio Canal et sorti en Blu-ray UHD en 2019. À noter qu’ici, l’éditeur français a décidé de ne pas sortir le film en UHD, apparemment à cause de la présence du grain davantage visible en 4K. Ce choix peut bien sûr être débattu, puisqu’il remet en cause l’imagerie argentique du film.
Si vous n’êtes pas encore passés à la caisse, et même si la comparaison ne sera pas tout à fait juste puisque la compression peut être différemment gérée entre deux éditeurs, un détour par le site caps-a-holic vous permettra de constater le gain formidable apporté par ce récent master, en termes de définition, de gestion du grain (bel et bien organiquement présent) mais aussi dans le traitement plus équilibré et naturel des couleurs. La compression menée par Potemkine pour leur nouvelle édition Blu-ray retranscrit excellemment les forces de ce master 4K qui aurait toutefois mérité selon nous une sortie en UHD.
Du côté du son, à part quelques lignes de dialogues un poil sourdes, le rendu est efficace pour ce film atmosphérique. On remarque toutefois l’absence de VF pourtant bien présente sur la précédente édition de Potemkine.
Quant aux compléments, l’éditeur s’est contenté de reprendre des bonus de l’édition d’Optimum upscalés en HD ainsi qu’une analyse de Jean-Baptiste Thoret présente dans leur Blu-ray de 2015. On trouve ainsi parmi les premiers des entretiens avec l’acteur Donald Sutherland, le chef opérateur Anthony Richmond, le scénariste et producteur Allan Scott, chacun revenant sur son expérience sur le film et son approche du cinéma. On note aussi un retour de Danny Boyle sur Ne vous retournez pas qu’il considère être comme un chef-d’œuvre et qui fait partie, avec Apocalypse Now, des premiers films l’ayant profondément marqué. Aussi Potemkine a-t-il proposé un nouvel et court entretien avec la cinéaste Justine Triet qui revient sur le rapport au deuil du film qu’elle juge justement interprété par le duo, mais aussi sur l’aspect énigmatique du métrage qu’elle a fini par davantage apprécier/comprendre lors de son deuxième visionnage.
Bande-annonce (reprise cinéma) – NE VOUS RETOURNEZ PAS (1973)
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
BD50 – 1080p HD – Mpeg-4 AVC – 1.85:1 – Langues : Anglais DTS-HD Master 2.0 – Sous-titres français – Durée : 110 min
COMPLÉMENTS
Entretiens avec :
Jean-Baptiste Thoret (30’)
Donald Sutherland (23’)
Anthony Richmond, directeur de la photographie (26’)
Allan Scott, scénariste et producteur (15’)
Le film vu par Danny Boyle (15’)
Le film vu par Justine Triet (14’)
Sortie le 15 juin 2021 – prix public indicatif : 24,90 €
Le 10 septembre a marqué la fin de la compétition au Festival de Deauville 2021. John and the hole de Pascual Sisto et Down with the King de Diego Ongaro sont les deux derniers films de la sélection.
John and the hole : conte moderne sur la fin de l’enfance
Le réalisateur espagnol signe avec John and the hole son premier long-métrage, un thriller traitant du passage à l’âge adulte.
John, adolescent de 13 ans, mène une existence tranquille dans la maison familiale. En se promenant dans la forêt, il découvre par hasard un bunker en construction. Celui-ci éveille en John d’étranges pulsions, qui amènent le jeune homme à droguer ses parents et sa sœur pour les abandonner au fond du bunker.
Le visage très apathique et le caractère taciturne de John, qui s’exprime essentiellement par des simples « ok », rendent de prime abord difficile la compréhension de son acte. De plus, John possède une vie de privilégié, avec une mère relativement libertaire et un père qui lui offre des cadeaux coûteux, tels qu’un drone dernier cri.
Pour John, il ne s’agit pas tellement d’être tranquille sans ses parents, même s’il en profite pour inviter un ami, jouer aux vidéos et manger des fast food. En réalité, il souhaite expérimenter la vie d’un adulte en apprenant à se débrouiller et à se discipliner seul. Ce test fait écho aux interrogations que John posait à sa mère sur l’essence et le temps du passage à l’âge adulte.
Peu satisfait des réponses obtenues, le jeune garçon utilise une méthode extrême pour se faire sa propre idée et déterminer s’il est prêt à devenir un adulte responsable. Après une discussion avec le jardinier, il voit ses parents et sa sœur comme des mauvaises herbes, des nuisibles à éliminer pour parvenir à son but.
Malheureusement, John and the hole se focalise trop sur sa forme de thriller et en oublie de traiter son sujet principal en profondeur. Très peu de dialogues s’intéressent au coup de folie de John, que les parents ne cherchent étonnement que très peu à comprendre. Finalement qu’est-ce que devenir adulte ? Quand le devient-on ? Où se trouve la frontière avec l’univers de l’enfance ? Pascual Sisto ne donne que peu d’éléments de réflexion dans son film.
Certains passages du film restent de plus assez peu lisibles, notamment le lien entre l’histoire de John et les scènes d’une petite fille de 12 ans abandonnée par sa mère. Pour préparer sa fille à la solitude, la mère lui a raconté, comme un conte initiatique, l’histoire de John et le trou. Le contenu de ce récit reste inconnu mais renvoie bien à l’expérience vécue par John.
Pourtant la jeune fille, à l’inverse de John, appréhende la solitude et l’indépendance. Loin de se débarrasser de ses parents, elle supplie sa mère de rester avec elle. Ainsi, John and the hole montre que le passage à l’âge adulte n’est pas toujours désiré. Inévitable, il reste pour certains une source d’angoisse.
Pour aider les enfants à grandir, quoi de mieux que le conte, dont John and the hole multiplie les symboles dans son scénario ? La promenade dans la forêt, récurrente dans l’univers du conte, évoque le danger, l’aventure dans laquelle se retrouvent plongés les personnages. Quant à la découverte du « trou », il est difficile de ne pas penser à celui dans lequel tombe la jeune Alice. Le bunker représente alors le passage, le basculement vers un nouveau monde, en l’occurrence l’âge adulte.
Malgré un sujet intéressant et un traitement original, il est dommage que John and the hole ne creuse pas suffisamment son thème central. Le film reste un peu à la surface de ce « trou » effrayant qui recèle encore bien des mystères.
John and the hole – Bande-annonce
Down with the King : la liberté retrouvée
Diego Ongaro, réalisateur d’origine française résidant aux Etats-Unis, s’est fait connaître avec son film Bob and the trees, présenté au Festival de Sundance en 2015.
Pour son deuxième long-métrage, Down with the King, le cinéaste s’attache à l’histoire d’un célèbre rappeur, Money Merc. Ce dernier, envoyé dans une ferme isolée par son agent, doit composer un nouvel album. Lassé de sa carrière et des contraintes, Money commence à apprécier la vie à la campagne.
Avec un certain humour, le film montre les difficultés d’adaptation d’un rappeur de la ville à une existence rurale entourée par les animaux. Sans porter de jugement, Down with the king transcende ainsi les préjugés et les barrières ville/campagne, blanc/noir. L’amitié qui se noue entre Money et le fermier Bob témoigne alors de la coopération et du rapprochement de deux univers que tout oppose.
En apprenant à s’occuper de la ferme et des animaux, Money Merc prend conscience de la tranquillité et de la liberté de la vie rurale. Ce mode de vie est l’exact inverse de sa carrière de rappeur, soumise à des contrats et à des agents qui ont constamment le pouvoir de décider pour lui.
Même si son histoire reste assez simple, Down with the king reste un film très agréable qui rappelle que chacun doit prendre sa propre vie en main pour être heureux.
Dans ce premier tome du Jour où j’ai rencontré Ben Laden, le scénariste et dessinateur Jérémie Dres raconte le récit de Mourad et Nizar, deux jeunes des Minguettes (Vénissieux, banlieue lyonnaise) partis en Afghanistan sans vraiment se rendre compte du bourbier dans lequel ils s’enferraient.
Mourad a des origines algériennes et un père imam qui s’est radicalisé dans les années 1990 en se rapprochant de l’idéologie wahhabite. À Vénissieux, ancienne ville dynamique caractérisée dans les années 1970 par la présence des usines Renault et, plus tard, la marche des Beurs, il va croiser la route de Nizar, dont le père, Tunisien, a fait venir ses proches en France. Il faut dire que pour cette génération d’immigrés, l’Europe occidentale, c’est un peu comme Miami. Nizar rêve d’intégrer la police, lui qui a connu les trafics d’armes et de drogues, mais personne ne le prend vraiment au sérieux. Hakim, le frère de Mourad, qui s’est identifié à son père après son arrestation en Bosnie en 1992 – il cherchait à venir en aide aux musulmans bosniaques –, va les rapprocher tous deux et les convaincre de rejoindre l’Afghanistan, où les Taliban ont pris le pouvoir et appliquent la charia de manière rigoriste.
C’est un peu par hasard, en écoutant un podcast, que le scénariste et dessinateur Jérémie Dres a eu vent de leur histoire singulière. L’idée fait rapidement son chemin : portraiturer un Afghanistan au demeurant mystérieux, narrer quinze ans avant la Syrie ce qui a poussé de jeunes Européens à partir faire le djihad (parfois sans même le savoir), se pencher plus avant sur la vie dans une banlieue lyonnaise… Avec des dessins volontairement rudimentaires – mais non moins efficaces –, Jérémie Dres rapporte le récit de Mourad et Nizar, lequel comporte son lot de révélations : sur les réseaux d’exfiltration vers l’Afghanistan (avec des faux papiers, en passant par le Pakistan, en logeant dans des matdafa communautaires…) ; sur Finsbury Park, plaque tournante de l’islam radical à Londres et en Europe ; sur la situation politique en Afghanistan (factions rivales, commandant Massoud, endoctrinement dans les camps de réfugiés pakistanais…) ; et enfin sur l’organisation des formations militaires djihadistes (ici à al Farouq, où l’épuisement physique le dispute au lavage de cerveau).
Si ce premier tome du Jour où j’ai rencontré Ben Laden fait mouche, c’est aussi par la distance que parviennent à instaurer les narrateurs Nizar et Mourad. Cette expérience en Afghanistan les a transformés. Ils expliquent clairement comment ils ont été dépossédés de leur liberté sans même s’en rendre compte : au départ, ils ont l’impression de rejoindre une colonie de vacances implantée dans un décor de carte postale. Mais la frontière est mince entre le rêve et l’horreur : quelques jours plus tard, ils manieront des lance-roquettes et recevront la visite de Ben Laden et al-Zawahiri, avant de se réfugier dans une grotte pour échapper aux bombes américaines. Sans empeser son récit, Jérémie Dres rappelle les racines historiques du djihadisme et des guerres claniques afghanes, notamment en revenant sur la guerre d’Afghanistan qui opposa les moudjahidines (aidés par les États-Unis) et les troupes soviétiques. Sur le régime des Taliban, Nizar et Mourad racontent leur ressenti, à l’époque nuancé : alors qu’on s’identifiait volontiers aux Gazaouis dans les banlieues françaises, la victoire militaire des Taliban avaient quelque chose de libérateur, et l’application stricte de la charia leur donnait des airs vertueux. Mais sur place, la donne est différente : les femmes sont muselées par la burqa et les hommes sans barbe, ouvertement menacés…
Est-il possible de participer à un camp d’entraînement terroriste sans jamais pleinement adhérer à l’idéologie djihadiste ? Sans prendre parti sur les zones d’ombre de cette histoire, Jérémie Dres semble attester que oui : ce qui a entraîné Nizar et Mourad en plein cœur des réseaux terroristes eurasiatiques, c’est d’abord la volonté de se réaliser par le biais d’une expérience exaltante et purificatrice. Tous deux confessent leur désarroi et l’impossibilité de faire machine arrière une fois que l’engrenage se met à nu. En cela, c’est-à-dire pour percer à jour l’effroyable ambivalence du djihadisme, Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden est une lecture particulièrement salutaire, à la fois tendre et cauchemardesque.
Le jour où j’ai rencontré Ben Laden, Jérémie Dres Delcourt, août 2021, 192 pages
Respectivement juriste en droit international public et journaliste indépendant, Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle publient aux éditions Le Passager clandestin un opuscule intitulé Ventes d’armes, une honte française. Ils y reviennent sur des décennies d’opacité et de non-respect des engagements internationaux de la France.
Selon un récent sondage, environ 80 % des Français s’estiment insuffisamment informés pour comprendre les tenants et aboutissants des exportations d’armes. Il faut dire que les ONG, dont Amnesty International, et certains parlementaires, parmi lesquels Sébastien Nadot, expriment depuis longtemps leurs inquiétudes : l’exécutif tendrait à garder la main sur un marché particulièrement opaque, où les intérêts industriels (l’emploi) ou géopolitiques (la lutte contre le terrorisme) supplantent souvent, dans le discours des décideurs, les considérations relatives aux droits de l’homme ou à l’observation des accords internationaux.
Dans Ventes d’armes, une honte française, Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle racontent succinctement comment est organisé le contrôle des exportation d’armes, la manière dont les parlementaires sont écartés du débat public et les liens étroits qu’entretiennent la France et des pays aussi peu démocratiques que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou l’Égypte du maréchal Al-Sissi. La Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG) est chargée d’examiner les demandes d’agrément, mais ses décisions sont rendues dans une opacité telle qu’elle fait fréquemment l’objet des critiques des ONG. Quant aux raisons qui poussent la France à vendre des armes à des pays impliqués dans un conflit aussi effroyable que celui du Yémen, ou qui contraignent ses présidents successifs à trahir leurs promesses de transparence, elles prennent différentes formes, que les auteurs estiment le plus souvent fallacieuses : les pays membres de l’OTAN privilégieraient l’industrie américaine ; il serait d’une impérieuse nécessité de rembourser des frais de recherche et de conception colossaux ; il faudrait à tout prix préserver des milliers d’emplois dans un secteur stratégique…
Pourtant, et les auteurs le rappellent à plusieurs reprises, le Traité sur le commerce des armes est particulièrement clair : « Aucun État partie ne doit autoriser le transfert d’armes (…) s’il a connaissance, au moment où l’autorisation est demandée, que ces armes ou ces biens pourraient servir à commettre un génocide, des crimes contre l’humanité, des violations graves des Conventions de Genève de 1949, des attaques dirigées contre des civils ou des biens de caractère civil et protégés comme tels, ou d’autres crimes de guerre tels que définis par des accords internationaux auxquels il est partie. » C’est l’une des raisons pour lesquelles le député de Haute-Garonne Sébastien Nadot exige de longue date un débat sur les ventes d’armes utilisées dans la guerre au Yémen, ou qu’Action Sécurité Républicaines (ASER), une ONG française, a attaqué en justice le gouvernement dans le cadre de ses exportations d’armes.
Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle se penchent également brièvement sur les crédits et subventions dont bénéficient les sociétés exportatrices d’armes, sur les décorations de personnalités sulfureuses impliquées dans le commerce ou l’achat des armes (dont al-Sissi), sur le parcours de Jean-Yves Le Drian, le rapport Sandrier, les représentants de commerce rétribués par le contribuable ou encore les médias, dont Le Figaro ou Valeurs actuelles, appartenant à des groupes actifs dans le secteur de l’armement. Ventes d’armes, une honte française n’a rien d’une étude inédite ou exhaustive, mais cet essai a au moins le mérite de vulgariser une problématique qui perdure depuis plus de cinquante ans.
Ventes d’armes, une honte française, Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle Le Passager clandestin, septembre 2021, 192 pages
Marion Achard et Miguel Francisco publient aux éditions Delcourt Le Zizi de l’ange – Chroniques d’un spectacle vivant. L’album se penche sur la création d’une représentation de cirque, mais aussi les multiples considérations humaines et familiales qu’elle implique.
Farid est jongleur et plutôt lucide : « Techniquement, on n’est pas prêts du tout ! Artistiquement non plus. Et humainement, c’est la cata ! » Même si les problèmes se superposent, on peut toujours les résumer en une formule laconique. La scénariste Marion Achard et le dessinateur Miguel Francisco nous plongent ainsi dans le patient et erratique processus d’élaboration d’un spectacle de cirque. Ce qui en ressort est à la fois tendre, comique (pour le lecteur) et désagréable (pour les protagonistes) : difficultés d’accorder ses violons, planning surchargé, mésententes, problèmes divers de santé, retards incessants, nécessité d’en appeler à un regard extérieur, lassitude…
Le monde du spectacle est aussi régi par des considérations logistiques, administratives et comptables : trouver des coproducteurs, gérer les aléas du statut d’intermittent du spectacle, se produire malgré l’absence notable de matériel (ici en Inde et devant des orphelins), etc. Le Zizi de l’ange – Chroniques d’un spectacle vivant parvient très bien à énoncer deux vérités souvent masquées par l’apparat circassien : les enjeux familiaux sous-jacents (par exemple, des enfants reprochant sans cesse à leurs parents leurs choix de carrière) et le caractère chronophage et éreintant des préparations et répétitions. Si tout apparaît réglé comme du papier à musique une fois le show lancé, c’est parce qu’en amont, une énergie et un effort d’imagination considérables ont été déployés.
C’est avec beaucoup de tendresse et d’à-propos que Marion Achard et Miguel Francisco racontent les dessous de la création circassienne. La dynamique d’un groupe, les nombreux essais infructueux, les remises en question continuelles, les préparations sur la corde raide viennent s’intercaler dans les interstices d’une vie par ailleurs bien chargée. Avec un usage sophistiqué des planches, le dessinateur espagnol se met au diapason d’un propos souvent amusé, faisant des protagonistes les victimes consentantes de leur passion. L’album rappelle aussi la poésie qui se dégage de tout essai artistique : c’est une part de soi qu’on abandonne, dans une structure qui doit à la fois faire sens et effet. Ces Chroniques d’un spectacle vivant en sont le révélateur. Ce n’est sans doute pas révolutionnaire, mais ça ne manque pas, là non plus, de poésie.
Le Zizi de l’ange – Chroniques d’un spectacle vivant, Marion Achard et Miguel Francisco Delcourt, septembre 2021, 144 pages
La journaliste Coralie Lemke publie aux éditions Premier Parallèle Ma Santé, mes données, un essai portant sur la manière dont nos informations les plus intimes, celles ayant trait à notre santé, sont ciblées et circulent, le plus souvent à notre insu.
En décembre 2019, le gouvernement français lançait un organisme de collecte massive des données publiques de santé, le Health Data Hub. Pour assurer sa gestion, un partenariat avec Microsoft fut signé. En Grande-Bretagne, le NHS a choisi quant à lui de s’associer à Amazon. Doctolib et ses 45 millions de comptes ouverts en France transmettent des données qui ne sont pas chiffrées d’un bout à l’autre du processus de traitement. Quant à la sécurisation du matériel informatique dans les hôpitaux et les cabinets privés, il souffre d’un manque d’investissements, tant en temps qu’en argent. Dans Ma Santé, mes données, Coralie Lemke raconte par le menu la manière dont nos données médicales circulent d’un pays à l’autre, ne sont que partiellement pseudonymisées ou s’échangent sur le Darknet après avoir été piratées. Même si une batterie de lois (dont le RGPD) sont censées protéger nos informations les plus intimes, leur numérisation, l’usage de plateformes en ligne et le piratage dont elles font l’objet les vulnérabilisent considérablement.
Quelques faits rapportés par la presse ces dernières années – et figurant en bonne place dans l’ouvrage – suffisent probablement à attester de la difficulté de se prémunir face aux activités malveillantes : les 6000 ordinateurs du CHU de Rouen infectés fin 2019, ce qui a eu pour effet de réduire l’activité hospitalière pendant plusieurs jours ; les rançongiciels ayant visé récemment plusieurs structures de santé, dont hôpital de Villefranche-sur-Saône ou l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris ; le NHS piraté en 2017, avec des dizaines d’hôpitaux britanniques contraints de reporter leurs opérations… Coralie Lemke rappelle en outre que 176,4 millions de dossiers médicaux ont déjà été compromis aux États-Unis entre 2010 et 2017, qu’en France, 491 000 personnes se sont réveillées un matin avec leurs informations les plus intimes dévoilées sur la toile ou qu’il est impossible de savoir à qui IQVIA revend les données qu’elle récolte notamment auprès des pharmacies françaises…
Il existe un vrai marché de courtage des données. Et c’est parce qu’elles sont difficiles à amasser que les informations concernant notre santé ont tant de valeur. Coralie Lemke rappelle d’ailleurs qu’il est difficile, pour un hôpital, d’observer les recommandations selon lesquelles il ne faut pas accéder aux demandes des hackers : quand ces derniers s’approprient et cryptent tous vos rendez-vous médicaux, n’est-il pas plus facile de verser quelques dizaines de milliers d’euros plutôt qu’arrêter complètement les consultations ? Mais les pirates informatiques ne sont que la partie émergée de l’iceberg : les GAFAM, les objets connectés (dont les montres), les appareils de type Alexa en savent beaucoup plus sur votre santé que ce qu’ils veulent bien en dire. Coralie Lemke précise d’ailleurs que « tout ce que les GAFAM peuvent espérer en récoltant autant de paramètres à notre sujet, c’est de pouvoir un jour les utiliser pour leurs propres offres d’assurances ou les partager avec d’autres sociétés ». Et à cet égard, notons qu’en 2014, l’assureur AXA a noué un partenariat avec Withings, le leader des objets connectés en matière de santé. Un exemple pour le moins édifiant.
Très documenté, Ma Santé, mes données permet de mieux considérer l’un des enjeux les plus importants des années à venir. Coralie Lemke ne cesse de le marteler : les données de santé sont toujours plus convoitées et les législations en vigueur peinent à les protéger. Ainsi, « près de 99,93 % des plaintes déposées devant la Data Protection Commission (DPC), l’équivalent de la CNIL en Irlande, n’aboutissent pas. En 2020, 10 000 plaintes ont été déposées à la DPC. Seules six à sept décisions formelles devraient être rendues en 2021, soit 0,07 % des plaintes enregistrées. » Quand on sait que les sièges européens des GAFAM se trouvent en Irlande, il y a effectivement lieu de s’en inquiéter…
Ma Santé, mes données, Coralie Lemke Premier Parallèle, septembre 2021, 240 pages
Dans son Introduction à Howard S. Becker, publiée dans l’excellente collection « Repères » des éditions La Découverte, le professeur de sociologie Philippe Masson met l’accent sur le caractère non conventionnel de cet intellectuel formé à l’Université de Chicago et devenu spécialiste des déviances.
Ce n’est pas une injure que d’affirmer qu’Howard Becker n’est pas le sociologue américain le plus commenté de France. Mais c’est précisément, à notre sens, ce relatif anonymat qui justifie que les éditions La Découverte proposent un éveil à ses travaux et sa méthodologie à travers la collection « Repères ».
Philippe Masson s’y emploie avec didactisme, en rappelant notamment les limites de la prétendue « École de Chicago », mais aussi ce qui distingue Becker de la plupart de ses pairs : l’absence de cathédrale méthodologique ou théorique, des ouvrages hétéroclites, l’appropriation des romans ou de la photographique (pour ne citer que ces exemples) à des fins sociologiques, un discours limpide ayant si besoin recours à des cas imaginaires, l’affirmation selon laquelle la théorie est insuffisante pour restituer toute la complexité du monde, l’usage du « comment » en lieu et place du « pourquoi », une sociologie empirique et pragmatique qui fait volontiers son deuil de la méthodologie classique, la primauté accordée à la rédaction sur la littérature scientifique…
Howard Becker est notamment connu pour ses ouvrages Outsiders ou Boys in White, caractérisés par une observation participante. Outsiders est passé à la postérité pour son étude de la déviance. Pour Becker, la déviance est le produit d’interactions et naît de normes socialement partagées et entretenues. Elle n’est l’apanage d’aucun groupe social ni d’aucune catégorie d’actes. Dans Les Mondes de l’Art, le sociologue américain décrit la production de toute œuvre d’art comme une entreprise collective s’appuyant sur un réseau de coopération. Il s’interroge aussi sur les lignes de démarcation de l’art et sur les problèmes de définition inhérents à ce statut particulier. Philippe Masson revient amplement sur ces ouvrages, tout comme il présente l’interactionnisme symbolique, ce que Becker a pu tirer du monde du jazz (savoir partagé, répertoires spécifiques, tensions entre stabilité et changement…) ou encore le rôle des comparaisons, les cas marginaux et les problèmes d’échantillonnage.
Nos actes sont le fruit d’ajustements situationnels et d’engagement (impliquant des « paris adjacents »). Les carrières des institutrices de Chicago, analysées par Becker, permettent d’objectiver cette théorie, mais aussi d’aborder la problématique des milieux sociaux (des élèves) porteurs de difficultés spécifiques (notamment vis-à-vis des parents). Dans son opuscule, Philippe Masson met ainsi en lumière les nombreux travaux d’Howard Becker et questionne sa place dans les courants de la sociologie. Une heureuse tentative d’initiation.
Introduction à Howard S. Becker, Philippe Masson La Découverte, août 2021, 128 pages
Symbole d’une décennie contestataire et fortement politisée, dominée par l’intelligentsia d’extrême-gauche, le Lion d’or attribué en 1966 à La Bataille d’Alger de l’Italien Gillo Pontecorvo secoua la Mostra de Venise et provoqua le rejet et l’indignation de la délégation française. Quatre ans à peine après sa conclusion, les plaies du conflit algérien étaient encore béantes, et le film fut considéré comme un outil de propagande du nouveau régime, façonné par un cinéaste marxiste. Trois ans plus tard, les tensions politiques finissent par éclater en Italie, qui entre dans ses « années de plomb » marquées par le terrorisme et les violences de rue. Dans ces conditions, le festival vénitien n’attribua plus de prix à partir de 1969, fut carrément annulé à trois reprises, et ne fit son retour dans un climat apaisé qu’en 1980. Un demi-siècle après la sortie du film, alors que l’Algérie alimente à nouveau les débats (tant par son actualité socio-politique qu’à travers le « devoir mémoriel » que son gouvernement exige de la France), revoir La Bataille d’Alger comme œuvre filmique et objet politique est à la fois passionnant et nécessaire.
Domination italienne et cristallisation politique
Les années 1960, période de bouleversements socio-politiques s’il en est, voient aussi le Festival de Venise opérer une mutation. Alors que le Lion d’or, récompense la plus prestigieuse introduite en 1949, n’a été attribué qu’une seule fois à un film italien au cours de la décennie précédente (Roméo et Juliette, mis en scène par Renato Castellano, coproduction anglo-italienne aujourd’hui complètement oubliée), 1959 inaugure une période faste pour le cinéma national. Le double Lion d’or attribué au Général Della Rovere (Rossellini) et La Grande Guerre (Monicelli) est en effet le prélude à pas moins de cinq récompenses suprêmes accordées à des films italiens dans les années qui suivent, dont quatre de suite entre 1963 et 1966. Et encore le public fut-il scandalisé lorsque le Lion d’or échappa à Visconti en 1960, Le Passage du Rhin d’André Cayatte ayant été préféré à Rocco et ses frères – le maestro italien obtiendra enfin le prix convoité en 1965 avec le moins réputé Sandra.
A ce temps fort italien s’ajoute l’air du temps, chargé d’une fragrance contestataire de plus en plus soufrée. Les arts, et en particulier la littérature et le cinéma, se chargent d’un discours politique très affirmé. A la Nouvelle vague française, dont les cinéastes dits de la « Rive gauche » sont marqués à gauche du spectre politique (Varda, Resnais, Marker), répondent les prémisses du cinéma politique italien, qui connaîtra son heure de gloire dans les années 1970. A la différence de la Nouvelle Vague, le cinéma transalpin s’intéresse moins aux expérimentations formelles et narratives qu’aux problèmes socio-politiques, ce dont témoignent par exemple Salvatore Giuliano (1961) et (surtout) Main basse sur la ville (1963) de Francesco Rosi, mais aussi le sous-texte souvent politique de la comédie italienne – également en plein essor – ou encore les premières œuvres d’un certain Pasolini. L’agitation soixanthuitarde donnera l’impulsion définitive au cinéma politique. Dans un contexte de Guerre froide et d’héritage de la période fasciste, les affrontements politiques prennent une tournure tragique, les violences de rue et les attentats terroristes organisés par une nébuleuse d’extrême-gauche (Lotta continua, Prima Linea, Brigades rouges…) et d’extrême-droite (Ordine nuovo, Avanguardia Nazionale, Ordine Nero…) faisant de nombreuses victimes. Ironiquement, c’est dans ce climat électrique que le cinéma politique italien atteindra le sommet de son expression artistique : Rosi, Petri, les frères Taviani, Bertolucci, Scola, Pontecorvo, Monicelli, Maselli, Damiani y abordent tous, de près ou de loin, frontalement ou par la bande, les sujets socio-politiques brûlants, souvent avec un talent exceptionnel. Ajoutons-y encore l’iconoclasme virulent de Marco Ferreri, les provocations de plus en plus imperméables de Pasolini (Théorème, Porcherie et Salò) et, bien sûr, dans le foisonnant cinéma bis, la naissance du poliziottesco, probablement le reflet le plus littéral de ces années de plomb.
Le boycott français
Retour au Festival de Venise en 1966. Deux ans avant Mai 68, le jury décide d’attribuer le Lion d’or à La Bataille d’Alger (La Battaglia di Algeri), un film à l’enjeu politique évident puisqu’il reconstitue, comme son titre l’indique, la fameuse bataille qui vit les parachutistes français employer les grands moyens pour mettre fin aux attentats terroristes meurtriers organisés par le FLN, de janvier à octobre 1957. Le sujet est explosif : quatre ans à peine après la fin du conflit algérien, bien des plaies restent ouvertes entre la France et l’Algérie. Alors, quand un long-métrage traitant d’un des épisodes les plus marquants et les plus polémiques de la guerre est présenté à Venise, la délégation française refuse d’abord d’assister à la projection. Le fait que le film soit une coproduction italo-algérienne et que le responsable FLN de la zone d’Alger pendant la guerre, Yacef Saâdi, ait produit le film et y tient son propre rôle, ne fait évidemment qu’exciter l’irritation côté français. Alors que Au hasard Balthazar de Robert Bresson et Fahrenheit 451 de François Truffaut figurent parmi les œuvres pressenties pour le Lion d’or, la surprise est immense lorsque ce dernier échoit au film controversé. Très remontée contre le jury, la délégation française s’oppose formellement à cette décision. L’accueil ultérieur du film en France ne sera pas meilleur… puisqu’il sera tout simplement interdit ! Quelques années à peine après l’indépendance algérienne, le rapatriement dramatique des pieds-noirs et la tragédie des harkis, le public français n’est logiquement pas encore prêt à affronter ce sujet au cinéma. Des projections du film en 1980 (Béziers) et 1981 (Paris) sont même la cible d’attentats, preuve que le traumatisme algérien n’a pas encore été digéré. La Bataille d’Alger, considéré comme un film de propagande, restera censuré en France jusqu’en 2004.
Le sujet, les conditions de réalisation et, surtout, l’époque de la sortie du film expliquent donc que celui-ci fut initialement jugé à travers un prisme essentiellement politique, du moins en France. Son aspect polémique sera pourtant rapidement dépassé par le succès qu’il obtint et l’influence extraordinaire qu’il exerça. La Bataille d’Alger glana en effet de nombreuses récompenses et figure encore aujourd’hui dans d’innombrables classements listant les meilleurs œuvres cinématographiques, ce qui en fait sans conteste un des films italiens les plus célèbres de tous les temps. Bien des metteurs en scène se sont réclamés de son influence, parmi lesquels Steven Soderbergh, Stanley Kubrick ou Ken Loach. On ne compte plus les critiques dithyrambiques à son sujet, à sa sortie et bien après, à l’exception notable des Cahiers du cinéma, une publication pourtant peu suspecte d’accointances avec les milieux colonialistes ou militaires français… L’impact du film dépassa le cadre artistique, puisque les techniques de guérilla urbaine qui y sont décrites de manière quasi-documentaire inspirèrent à l’époque plusieurs mouvements terroristes, parmi lesquels l’IRA et les Black Panthers. Il n’est pas jusqu’au Pentagone qui, à l’aube des années 2000, montra le film à certains cadres militaires afin qu’ils puissent faire face, en Irak, à des situations qui rappelaient celles vécues par l’armée française à Alger près de cinquante ans plus tôt !
Gillo Pontecorvo, cinéaste engagé
La Bataille d’Alger est réalisée par Gillo Pontecorvo, un cinéaste italien de confession juive, étudiant en chimie qui passa au journalisme et enfin au cinéma. Son inclination politique se dessine très tôt, dès l’université (à Pise) où il entre en contact avec des étudiants et professeurs de gauche. Avec son frère Bruno, il se rend à Paris en 1938 pour fuir l’antisémitisme croissant en Italie. Dans la Ville Lumière, il devient notamment l’assistant du documentariste néerlandais et marxiste Joris Ivens (qui fera partie du jury vénitien qui décernera le Lion d’or au film de Pontecorvo en 1966 !), et fréquente d’autres personnalités de gauche comme Picasso ou Sartre. En 1941, il adhère au Parti communiste italien et organise la résistance dans la région de Milan entre 1943 et la fin de la guerre. Son frère Bruno, physicien nucléaire reconnu, fait défection vers l’URSS en 1950. Comme beaucoup d’autres, Pontecorvo rompt avec le Parti communiste en 1956 à la suite de la répression soviétique de l’insurrection de Budapest, mais il continuera à se réclamer du marxisme.
Après un premier film remarqué qui témoigne déjà de son approche réaliste des drames sociaux (Un dénommé Squarcio/1957, avec Yves Montand et Alida Valli), Gillo Pontecorvo réalise un film controversé en 1960, Kapò, traitant d’une tentative d’évasion d’une jeune fille juive d’un camp de concentration nazi. Accusé de maniérisme et d’exploitation mélodramatique d’une histoire tragique, le cinéaste natif de Pise n’en rencontre pas moins un réel succès tant critique que commercial. Il se fait ensuite discret pendant six ans, revenant sur le devant de la scène avec un nouveau film sur un sujet ô combien sensible, La Bataille d’Alger, qui sera le plus grand succès de sa carrière. Il ne tournera ensuite plus que deux longs-métrages : Queimada (1969), nouvelle histoire de révolte populaire contre une puissance coloniale, un récit cette fois imaginaire, situé sur une île des Caraïbes, dominé par l’interprétation de Marlon Brando, et, bien plus tard, Opération Ogre (1979), qui traite du terrorisme basque à la fin de la période franquiste. Une carrière cinématographique marquée par des œuvres à forte charge politique, donc, qui s’achève par une série de documentaires pour le cinéma et la télévision (notamment Ritorno ad Algeri en 1992, suite documentaire à son film le plus célèbre), et un mandat de directeur de la Mostra de Venise entre 1992 et 1996. Il meurt en 2006, à l’âge de 86 ans.
Un film politique qui réactive formellement le néoréalisme
C’est la vision de Païsa, en 1946, qui décida Gillo Pontecorvo à se lancer dans la réalisation. Vingt ans plus tard, les leçons du maître Rossellini n’ont pas été oubliées. Tournée en noir et blanc, La Bataille d’Alger s’attache en effet à une approche brute et ultra réaliste qui saisit le spectateur, qui se retrouve comme plongé au cœur de la Casbah d’Alger en 1957. Diverses techniques ont été employées pour conférer aux images une impression de bande d’actualité ou de documentaire, et les nombreuses séquences filmées caméra à l’épaule dans les ruelles tortueuses d’Alger assurent une fiévreuse promiscuité avec les personnages, surtout dans les scènes de foule qui ont mobilisé de nombreux figurants. Ces marqueurs formels associés au thème d’une population urbaine qui se soulève fait de l’œuvre une sorte de « Rome, ville ouverte au Maghreb ».
Les principes du cinéma vérité ne peuvent toutefois faire oublier la virtuosité de la mise en scène, qui ménage de nombreuses séquences impressionnantes : les « bouclages » de la Casbah par les troupes parachutistes françaises, les manifestations de rue et la panique qui s’empare de la foule, les attentats terroristes, l’armée brisant la grève décrétée par le FLN, ou encore la fin d’Ali la Pointe, « dernier des Mohicans » qui, sans dire un mot, accepte de mourir dans sa cache dynamitée par l’armée, sous le regard des habitants juchés sur les toits alentours. Tant de grands moments de cinéma « cachés » sous le vernis du réalisme documentaire, agrémentés de la musique, composée par Pontecorvo et son ami Ennio Morricone, tantôt dramatique tantôt tribale et répétitive, mais toujours mise au service du film.
Le tour de force du cinéaste – dont on rappelle qu’il ne s’agit que de son troisième long-métrage – est décuplé lorsqu’on prend en compte qu’à une exception près, tous les comédiens sont non professionnels. Seul Jean Martin, vétéran d’Indochine et ancien résistant, écarté du théâtre pour avoir signé en 1960 le Manifeste des 121 (« Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie »), était un comédien de métier. Il interprète le rôle du colonel parachutiste Mathieu, sorte de mélange entre Massu, Bigeard et Trinquier. Ali la Pointe est interprété par Brahim Haggiag, un paysan sans instruction découvert par Pontecorvo sur un marché d’Alger. Quant à l’ancien responsable du FLN et futur sénateur algérien Yacef Saâdi, son livre Souvenirs de la Bataille d’Alger (1962) servit d’inspiration au film. Comme indiqué plus haut, il y joue par ailleurs son propre rôle de responsable FLN de la zone autonome d’Alger. Samia Kerbash, qui joue le rôle de Fatiha, fut également membre du FLN. S’il faut souligner que la prestation de la plupart des comédiens est loin d’être parfaite, cela représente le parti pris du film.
Le regard dépassionné que permet le recul historique nous force aussi à admettre une relative neutralité du propos. Même si Pontecorvo et les producteurs de La Bataille d’Alger éprouvaient une sympathie évidente vis-à-vis de la cause indépendantiste algérienne, et même si le régime algérien l’a pleinement soutenu, le film ne prend jamais clairement parti, demeurant au contraire dans l’action, au plus proche des faits reproduits avec fidélité. On a déjà évoqué la précision de la reconstitution des événements historiques et des méthodes employées aussi bien par le FLN que par l’armée. Il faut y ajouter que les membres du FLN (à l’exception de Saâdi, sans doute) ne sont guère idéalisés. Ainsi, le passé de délinquant et de proxénète d’Ali la Pointe est clairement évoqué, ainsi que les rivalités entre les leaders algérois du mouvement. La cruauté des attentats tuant des innocents filmés l’instant d’avant en toute insouciance, est montrée sans distanciation ni complaisance. Du côté français, pas de manichéisme non plus, Jean Martin interprétant un officier intelligent, digne et cultivé. Un militaire envoyé à Alger pour y mettre fin à la violence, et qui va s’acquitter de sa tâche en étudiant les méthodes et l’organisation du FLN, et en mettant en place une riposte implacable. Les séances de torture, sujet ô combien délicat, sont rares et, là encore, montrées avec sobriété et réalisme : les soldats s’acquittent de leur tâche sans passion cruelle et, une fois la victime passée aux aveux, lui offrent une cigarette, la tension retombant soudain. Loin des fantasmes et de l’hystérie moralisante, le film a le mérite de placer le spectateur au cœur de l’action, ce qui permet de mieux comprendre et de moins juger. Si l’on est en droit de critiquer l’usage de la torture par l’armée française, il faut ainsi rappeler la violence aveugle qui s’était emparée d’Alger, les innombrables victimes civiles qu’elle fit, la difficulté de vaincre un ennemi invisible et non conventionnel (les guerres récentes n’ont fait que confirmer cette réalité)… et le retour à la paix permis par ces méthodes contestables, qu’on le veuille ou non. Dans l’autre camp, le courage et la détermination des combattants du FLN, qui appliquent parfaitement les principes de la guérilla, forcent le respect.
L’Algérie, une plaie qui reste ouverte
Revoir La Bataille d’Alger aujourd’hui, alors que l’Occident ne cesse de revisiter/réécrire son passé à travers d’incessantes démonstrations de « repentance », laisse une drôle d’impression. Comme si le temps s’était figé. Pendant la guerre d’Algérie, le FLN et sa branche armée l’ALN, qui comptait à peine un millier d’hommes en 1954, parvint à créer l’unité algérienne en cristallisant progressivement l’opposition du peuple autochtone contre le colonisateur français. Aujourd’hui, le gouvernement algérien, lointain héritier des héros de la guerre d’indépendance, applique toujours les mêmes recettes éculées, dans ce qui est devenu une sordide parodie d’un combat jadis légitime. En Algérie même, plus personne n’est dupe de l’incurie du « Système » qui accapare le pouvoir depuis plus de cinquante ans. Economiquement sain et exportateur de multiples denrées agricoles à l’indépendance, le pays est aujourd’hui au bord du gouffre, selon l’avis de la plupart des spécialistes. L’Algérie ne produit plus de quoi nourri ni vêtir sa population, elle importe pratiquement tout de l’étranger et vit uniquement de la rente des hydrocarbures (pétrole et gaz). Un jeu non pas dangereux, mais carrément irresponsable, d’autant plus que les réserves s’épuisent rapidement et qu’aucun nouveau gisement important n’ait été découvert récemment. Il n’est pas jusqu’au Premier ministre algérien de l’époque, Abdelmalek Sellal, qui ait déclaré en 2014 que « d’ici 2030, l’Algérie ne sera plus en mesure d’exporter les hydrocarbures, sinon en petites quantités seulement (…). D’ici 2030, nos réserves couvriront nos besoins internes seulement ». Pour bien saisir la catastrophe annoncée, précisons qu’à l’heure actuelle, le pays paie 99% de ses importations (y compris de nombreux besoins de première nécessité) par les recettes tirées des hydrocarbures…
A cette rapide dégradation économique s’ajoutent une corruption endémique du pouvoir politique qui ne tient qu’à des habitudes clientélistes dont il ne se cache même pas, par exemple le nombre surréaliste de deux millions d’anciens « moudjahidines » de la guerre d’indépendance, dont les trois quarts seraient tout simplement des imposteurs, mais qui constituent le noyau dur de la clientèle gouvernementale. Ce régime à bout de souffle, qui ne peut plus masquer ses failles béantes alors que les inégalités sociales et le chômage explosent, fait face depuis deux ans au « Hirak », immense vague de contestation populaire survenue après l’annonce du Président Bouteflika (84 ans et impotent) de briguer un cinquième mandat (!) Acculé, le gouvernement a fait semblant d’apporter du changement en déposant Bouteflika et en épurant ses soutiens, mais le pouvoir reste bel et bien dans les mains de la caste militaire qui le tient depuis l’indépendance (élection d’Abdelmadjid Tebboune, 75 ans, ancien membre du FLN). Il semble évident que, sans la survenue providentielle de la pandémie de COVID-19, le Hirak aurait emporté les reliques du pouvoir algérien.
Dans ces conditions, dos au mur, le gouvernement algérien sort sa dernière carte, son joker : détourner l’hostilité en cristallisant l’opinion algérienne contre l’ancien colonisateur. D’où les nombreuses exigences officielles d’excuses françaises, d’admission de crimes plus outranciers les uns que les autres… et bien sûr des réparations qui vont avec. Ces pressions et chantages visent ainsi avant tout à une augmentation des visas pour les ressortissants algériens, ainsi qu’à obtenir des avantages économiques et diplomatiques. Face à elle, l’Algérie a trouvé une France qui ne demande qu’à s’auto-flageller sans prendre en compte les réalités algériennes pourtant dénoncées dans le pays même et contre lesquelles la population s’est soulevée. Acceptant d’endosser la responsabilité de tous les maux algériens, Emmanuel Macron ne ménage pas ses efforts visant à un « apaisement des mémoires », dont le dernier avatar est le fameux rapport commandé à l’historien Benjamin Stora. Or non seulement ce rapport fut largement critiqué, mais il n’a aucunement contribué à « apaiser » le gouvernement algérien, dont les appétits ont d’autres motivations que la réparation des « crimes coloniaux », cela va sans dire…
La Bataille d’Alger n’a pas pris une ride. Mieux encore, il permet d’appréhender la réalité algérienne actuelle et les relations franco-algériennes avec un regard à la fois informé et dépassionné. Bien des années après les combats, terribles mais d’où jaillirent de grands élans et d’authentiques héros, ne restent aujourd’hui que la médiocrité humaine et l’artifice politique. Révéler cela, c’est aussi ce qui fait d’un film une œuvre majeure.
Synopsis : En 1957, en Algérie, le FLN encourage le peuple à la révolte contre l’occupant français. Des deux côtés, des méthodes extrêmes sont utilisées : la torture par l’armée française et le terrorisme par le FLN. Dans le quartier de la Casbah d’Alger, un ancien délinquant, Ali La Pointe, refuse de stopper le combat, même quand la situation semble désespérée. De son côté, le colonel parachutiste Mathieu essaye tant bien que mal de mener sa mission, quitte à utiliser des moyens drastiques…
La Bataille d’Alger : Bande-annonce
La Bataille d’Alger : Fiche technique
Titre original : La battaglia di Algeri
Réalisateur : Gillo Pontecorvo
Scénario : Gillo Pontecorvo et Franco Solinas
Interprétation : Jean Martin (colonel Philippe Mathieu), Brahim Haggiag (Ali La Pointe), Yacef Saâdi (Djafar)
Photographie : Marcello Gatti
Montage : Mario Morra et Mario Serandrei
Musique : Ennio Morricone et Gillo Pontecorvo
Producteurs : Antonio Musu et Yacef Saâdi
Durée : 120 min.
Genre : Guerre/Histoire
Date de sortie : 21 octobre 1971 Italie/Algérie – 1966