Accueil Blog Page 291

Le double : miroirs qui lacèrent, fractures qui saignent, identités qui se remplacent

Le double n’apparaît plus comme une figure marginale ou une anomalie psychologique, mais comme une expérience diffuse, intime, presque banale, où l’on se perçoit à la fois comme soi-même et comme étranger à soi, écartelé entre des versions qui coexistent sans jamais se rejoindre. Ce glissement ne concerne pas seulement la fiction ou les écrans, mais la manière même dont l’identité se vit désormais : non plus comme un centre stable, mais comme une prolifération de semblants, de rôles, de masques et de reflets qui se superposent, se concurrencent et finissent par épuiser le sujet. Le double ne fonctionne alors ni comme symbole ni comme métaphore, mais comme régime de l’être, où se reconnaître, se montrer et exister impliquent de se diviser, de se multiplier, et d’habiter durablement une fracture devenue condition ordinaire.

Le double n’est plus un motif fantastique ou un trope narratif : il est la figure ontologique qui hante l’époque, la preuve irréfutable que l’unité du sujet n’a jamais été qu’une fiction fragile, une illusion rétrospective que nous maintenons par épuisement. Être un, mais se percevoir multiple ; se savoir identique et se rencontrer comme étranger absolu ; habiter un corps et se disperser en versions qui se contaminent, se haïssent, se remplacent. Le double n’est jamais reflet innocent : il fracture, altère, prolifère, il fait saigner l’identité au point où le moi n’est plus substance mais faille perpétuelle. Il traverse la peinture, la photographie, le cinéma, les écrans, les profils, non comme ornement esthétique, mais comme symptôme structurel : l’être se donne désormais comme stock de semblants, comme prolifération de doubles qui dissolvent l’authentique dans l’hyperréel. Heidegger y verrait le Gestell achevé : le monde n’est plus monde, mais réserve d’images, de profils, de clones techniques où l’être se dissimule dans le semblant infini. Lacan, dans le stade du miroir, y lirait la vérité nue du sujet barré : le moi naît dans l’aliénation à une image extérieure, toujours déjà double, toujours déjà manque constitutif. Baudrillard irait au bout : le double n’est plus simulacre ; il est l’hyperréel pur, où l’original a disparu et où les copies se reproduisent en boucle sans référent ni origine. Deleuze, lui, y verrait le simulacre affirmatif : non imitation d’un modèle perdu, mais production de différences, de devenirs-multiples qui font éclater l’identité en séries divergentes, sans centre, sans retour. Le double n’est pas anomalie ; il est la condition contemporaine : nous ne sommes plus un, nous sommes plusieurs, et cette pluralité n’est pas émancipation, mais fatigue ontologique, prolifération épuisante de semblants sans fond.

1. Le double comme fracture intérieure : division, rivalité, ombre refoulée

Le double incarne d’abord la faille qui traverse le sujet de part en part. Une part socialisée, visible, performée ; une part pulsionnelle, inavouable, enfouie. Il matérialise ce qui ne peut se dire sans se détruire, ce qui échappe au langage et à la maîtrise. Dans le cinéma et la littérature, cette fracture devient présence physique, menace incarnée qui refuse l’unité illusoire. Dans Black Swan, le double est rival mortel : il n’est pas un personnage extérieur, mais la projection du désir cannibale de perfection artistique, la version idéalisée que Nina ne peut atteindre sans se dissoudre dans la folie. Lily n’est pas autre ; elle est l’intérieur devenu hostile, le miroir qui renvoie une exigence destructrice. La danse n’est plus extase ; elle est combat à mort contre soi-même, où la perfection ne s’atteint qu’au prix de la destruction du sujet. Dans Us, la fracture se politise : les Tethered ne sont pas clones fantastiques, mais les invisibles, les refoulés sociaux, les ombres produites par le système. Le double devient figure de revanche : il remonte de l’inconscient collectif pour réclamer sa place, pour remplacer, pour tuer. Ce n’est plus l’individu seul qui se fracture ; c’est la société qui génère ses doubles comme excroissances monstrueuses, comme retour violent du refoulé économique et racial. Chez Dostoïevski, dans Le Double, Goliadkine rencontre son sosie qui le supplante, le ridiculise, le vole : le double n’est pas fantôme, mais réalité sociale qui expose la fragilité du moi. Dans Persona d’Ingmar Bergman, les deux femmes se fondent, se contaminent : le silence de l’une envahit l’autre, le visage de l’une devient masque de l’autre, jusqu’à ce que l’identité s’efface dans une fusion monstrueuse. Toutes ces œuvres ne décrivent pas le double : elles le font saigner, elles le font exister comme faille constitutive, comme ombre qui habite le même corps et qui, en se révélant, fissure l’unité illusoire du sujet.

2. Le double comme reflet : miroirs, surfaces, écrans – le semblant qui altère

Le double passe par les surfaces : miroirs, vitrines, écrans, reflets liquides ou numériques. Mais le reflet n’est jamais neutre ; il déforme, amplifie, révèle ce que le sujet refuse de voir ou ne peut supporter. Le miroir lacanien n’est pas reconnaissance paisible : il est scène primitive où le sujet se méconnaît dans l’image idéale qu’il prend pour soi, où l’identification aliénante fonde le moi comme manque originel. Le cinéma exploite ce dispositif jusqu’à l’extrême : le miroir devient lieu dramatique où deux états coexistent en temps réel – celui qu’on croit être et celui qu’on devient, celui qu’on montre et celui qu’on cache. Dans Lost Highway de David Lynch, le miroir renvoie un visage qui n’est plus le même ; l’identité se fracture en boucle, le sujet devient son propre double sans le savoir. Les écrans prolongent cette logique à l’ère hyperréelle : selfies, avatars, filtres, profils ne sont pas copies fidèles ; ils sont doubles performés, altérés, en excès ou en défaut permanent. L’identité se fragmente en série de versions : chacune une petite fiction, chacune une petite trahison du réel. Baudrillard y verrait la disparition définitive de l’original : le double numérique n’imite plus ; il produit l’hyperréel où le référent s’est effacé, où le sujet se simule en boucle pour exister dans l’espace de la visibilité algorithmique. Chez Pessoa, dans Le Livre de l’intranquillité, les hétéronymes ne sont pas masques : ils sont des doubles vivants, des personnalités autonomes qui écrivent à la place du poète, qui le dépossèdent de son être. Le sujet ne se reflète plus ; il se duplique pour capter l’attention, se disperse en fragments qui le survivent, qui le profilent, qui le vendent. Le double n’est plus outil de vérité ; il est machine à altération infinie.

3. Le double comme avatar : projections numériques, masques habités, fictions personnelles

Dans les espaces numériques, le double n’est plus exception : il est norme, extension obligée de l’être. Avatar, pseudo, personnage, image contrôlée : on se dédouble pour expérimenter, fuir, survivre. L’avatar n’est pas mensonge innocent ; il est terrain d’expérimentation identitaire, version parallèle que l’on habite temporairement ou durablement. Deleuze y verrait un devenir-multiple radical : le sujet n’est plus substance fixe, mais lignes de fuite, séries divergentes, identités parallèles sans centre. Dans eXistenZ de Cronenberg, les personnages entrent dans des jeux qui redoublent la réalité, où le corps et l’esprit se dédoublent en avatars virtuels qui deviennent plus réels que le réel. Le double numérique devient fiction personnelle assumée : non masque qui dissimule, mais interface qui permet de se raconter autrement, de se projeter, de se transformer. Mais cette liberté est capturée : l’avatar n’échappe pas ; il est profilé, dataïsé, monétisé par les algorithmes. Le sujet se dédouble pour exister plus intensément, mais ce dédoublement le fragmente davantage : il n’habite plus un corps unique, il disperse son être en fragments numériques qui le survivent, qui le trahissent, qui le réduisent à métadonnées. Le double n’est plus menace ; il est condition : nous sommes plusieurs, et cette pluralité n’est pas richesse, mais épuisement, prolifération de semblants qui nous épuisent sans nous libérer.

Le double comme condition contemporaine de l’identité fracturée

Le double n’est pas un motif ancien réactivé pour le plaisir narratif : il est la condition contemporaine de l’identité. Nous vivons dans un monde de reflets, de profils, de versions multiples où l’unité du sujet est une illusion rétrospective. Miroirs qui lacèrent, avatars qui masquent et révèlent, ombres qui remontent pour réclamer leur part – le double dit la vérité cruelle de notre époque : le sujet n’est pas substance, mais faille perpétuelle, prolifération de semblants sans fond. Dans ce régime, l’authenticité n’est pas perdue ; elle n’a jamais existé. Il ne reste que des doubles qui se regardent, se combattent, se multiplient jusqu’à l’épuisement ou jusqu’à l’acceptation d’un être-dédoublé permanent. Être un est devenu impossible : l’identité se pense comme ensemble de tensions, de projections, de fractures. Le double n’est plus anomalie ; il est la norme perceptive, sociale, numérique – et cette norme n’est pas émancipatrice, mais épuisante. Nous sommes déjà plusieurs, fracturés, altérés, irréparablement multiples.

Attaché de presse littéraire, interview (III) : Octavie Udave

Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.

Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.

Rencontre avec Octavie Udave, attachée de presse pour La Boîte à Bulles et Les Humanoïdes Associés.

Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attachée de presse littéraire ?
Je suis chargée de présenter notre catalogue à des journalistes susceptibles de lire et chroniquer nos albums, mais aussi de répondre à leurs questions et à leurs demandes (de visuels, de service de presse, d’interview). Il est indispensable de s’adapter à chaque professionnel pour être la plus réactive et pertinente possible.

Quels sont vos rapports avec les auteurs ?
Très bons, je l’espère ! Plus sérieusement, il est essentiel d’entretenir de bons rapports avec les auteurs, pour plusieurs raisons. Déjà, ils connaissent leur création mieux que personne, et peuvent apporter des précisions ou des anecdotes qui intéresseront les journalistes. Ensuite, ils ont leur propre réseau et en travaillant en bonne intelligence, on peut espérer toucher un nombre plus important de médias. Enfin, je trouve que c’est plus facile et agréable pour tout le monde quand chacun est impliqué à son niveau. On se connaît, on se fait confiance, et on avance mieux !

Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?
C’est une très bonne question et malheureusement, je ne pense pas qu’il y ait de bonne réponse. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a aussi un public de plus en plus large pour toutes ces nouveautés. Du côté des Humanoïdes Associés, on se rend compte que le lectorat des BD de genre s’est agrandi et diversifié. Proposer des livres à la hauteur de ses attentes est essentiel. Pour La Boîte à Bulles, nous touchons de plus en plus de lecteurs qui souhaitent approfondir des sujets de société par le biais de la bande dessinée. Finalement, la clé est peut-être de se spécialiser, pour faire encore mieux ce que l’on faisait déjà bien !

L’avènement relativement récent des webzines, des blogs littéraires, voire des chaînes YouTube spécialisées, a-t-il modifié votre manière de travailler ?
Oui, bien sûr. Déjà, parce que cela requiert un savoir supplémentaire : nous travaillons plus que jamais main dans la main avec notre community manager, qui fait parfois la liaison avec des Booktubers ou Bookstagramers à la frontière entre les réseaux sociaux et le journalisme. Ensuite, parce que cela montre à quel point l’information peut circuler vite et de manière parfois incontrôlable. Des dizaines d’articles peuvent être publiés quelques minutes après qu’une newsletter a été envoyée, par exemple. L’information est plus vivante que jamais, mais elle peut aussi nous échapper… Il faut donc repenser notre planning en fonction de ces acteurs et bien se synchroniser avec le reste de l’équipe.

Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?
J’hésite entre répondre en une phrase ou dix paragraphes ! Dans tous les cas, je ne crois pas être capable de résumer ce que j’en pense en peu de texte, ni être la personne la mieux placée pour en parler de manière détaillée.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?
Le fait que l’événementiel pâtisse particulièrement de la crise sanitaire a profondément changé notre manière d’appréhender le travail de promotion. La communication digitale est devenue encore plus centrale (je me demandais si c’était possible à l’époque : ça l’est !) et les rencontres se font de manière différente. Ce phénomène a eu des effets positifs : on demande moins aux auteurs de se déplacer en région parisienne pour faire des interviews – ce qui privilégiait évidemment ceux qui y vivaient déjà –, on imagine de nouvelles manières de mettre en avant leur créativité… Mais honnêtement, rien ne remplace un festival, un salon de BD ou une foire du livre. Nous nous en sommes rendus compte avec la reprise d’évènements tels que LyonBD, Quai des Bulles, SoBD… J’y ai rencontré et retrouvé un nombre impressionnant de collaborateurs, et je pense que l’on pouvait lire sur leur visage la joie et le soulagement de croiser toutes ces personnes en chair et en os !

Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?
Selon mon expérience, ni plus ni moins qu’avec les autres corps de métier. Ils ont leurs propres exigences, mais elles sont liées aux contraintes de leur quotidien, et je pense que journaliste est loin d’être un métier facile. Une grande majorité de mes interactions avec eux se passe de manière très positive, il y a une réelle bienveillance dans nos échanges. Chacun veut faire au mieux et on garde en tête que nos missions respectives reposent sur une entraide permanente. Je dois dire que le milieu de la bande dessinée est particulièrement chaleureux ; je le répète souvent, mais je me sens très chanceuse !

« Les Chroniques d’Atlantide » : frères ennemis

Auteur et dessinateur, Stefano Martino publie aux éditions Glénat « Eoden, le guerrier », le premier tome de la série Les Chroniques d’Atlantide. Entre jeux de pouvoir et triangle amoureux, il installe un univers fantasy de bonne facture.

« Elle a choisi mon frère plutôt qu’un manchot. C’est elle qui a décidé de rester à la capitale. Chacun est responsable de ses choix… » Ces Chroniques d’Atlantide sont clairement placées sous le sceau du triangle amoureux. Eoden, solitaire vivant à la marge de l’Empire d’Atlantis, s’est retiré de la civilisation après une douloureuse blessure sentimentale. Leyon, la femme qu’il désirait ardemment, a choisi de convoler en justes noces avec son frère Leoden…

C’est de ce dernier que va advenir le point de bascule du récit. Stefano Martino le met aux prises avec les sortilèges maléfiques du grand prêtre de Rankoom, Hak-Na, qui utilise ses épices noires pour le manipuler. Leoden apparaît ainsi comme désincarné, sous la coupe d’un homme qui le vampirise et manœuvre dans son dos. Symbole de cette collusion savamment pilotée : un nouveau temple a été érigée à côté du Palais Royal, tandis qu’Eoden, de retour au Royaume, est perçu par son propre frère comme un ennemi coupable de la disparition de Leyon…

Bien troussé, « Eoden, le guerrier » n’est ni avare en intrigues politiques ni en reliefs psychologiques. Il présente des factions claniques, un Eoden replié avec son loup Rak, l’opportunisme de Naeel, son ancienne maîtresse, ou encore un personnage féminin, Leyon, doté d’attributs généralement associés aux hommes (la force, le caractère, l’abnégation, la création artistique, etc.). Dessiné avec talent, riche en scènes spectaculaires et en décors portraiturés avec soin, l’album se lit d’une traite, sans temps mort ni boursouflure.

L’apparition tardive de Thorun, en fin d’album, laisse présager l’ampleur des enjeux à venir. Il s’agit de prendre la tête d’un empire affaibli, quitte à couper celle de son roi. On peut deviner que des alliances vont se nouer et que les deux frères, une fois l’influence de Hak-Na définitivement rompue, vont concourir ensemble à la sauvegarde d’Atlantis. Mais qu’en sera-t-il des sentiments amoureux d’Eoden vis-à-vis de Leyon ? Et des affects humains à l’aune de combats politiques ?

Les Chroniques d’Atlantide : Eoden, le guerrier, Stefano Martino
Glénat, mars 2022, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Tuez De Gaulle ! » : au cœur du complot

Le scénariste Simon Treins et le dessinateur Munch publient le premier tome de Tuez De Gaulle ! aux éditions Delcourt.

Réunis à Versailles en 1961, John F. Kennedy et le général Charles de Gaulle évoquent tous deux la possibilité d’un attentat visant leur personne. Cette séquence d’ouverture est éminemment programmatique, puisque le premier décèdera des suites d’un tir mortel à Dallas en novembre 1963, tandis que le second échappera de peu à une attaque à l’explosif (attentat de Pont-sur-Seine, septembre 1961). Ce sont précisément les motivations et la préparation de ce dernier qui nous occupent dans ce premier tome de Tuez De Gaulle !, de Simon Treins et Munch.

Le contexte est brûlant. De Gaulle a décidé d’organiser un référendum sur l’autodétermination de l’Algérie, lequel a lieu le 8 janvier 1961. « Intégration, sécession ou association, et tout le monde dans la casbah comme dans les quartiers européens comprend : ça sera la sécession, c’est-à-dire l’indépendance. De Gaulle vient de lâcher les Pieds-Noirs. Dans la ville blanche, c’est la consternation. » Ainsi se rappelle à notre bon souvenir l’antagonisme mortel entre les partisans de l’Algérie française et un général qui n’a d’autre choix que de régler sa montre sur l’heure du post-colonialisme.

Convenu dans sa narration – bien que déstructuré par des flashbacks –, Tuez De Gaulle ! convoque des personnages troubles, du Commissaire au conseiller spécial en passant par le légionnaire déserteur, et réunit tout ce beau monde pour conter la manière dont se sont cristallisées les rancunes, voire les haines, à l’encontre du Président qui a permis à l’Algérie de prendre son destin en main. Une opération clandestine vise à piéger le parcours du général De Gaulle vers Colombey. Mais l’attentat échoue lamentablement. L’enquête policière qui s’ensuit, en suspens à la fin de l’album, révèle les dessous d’un contexte politique à tout le moins sulfureux.

Bien dessiné, documenté (l’écrivain Georges Fleury a publié un ouvrage intitulé Tuez De Gaulle ! en 1996), aéré par quelques traits d’humour, l’album de Simon Treins et Munch présente un intérêt historique évident. Il peine cependant à sortir des sentiers battus et à trouver un souffle capable de réellement entraîner le lecteur. À suivre…

Tuez De Gaulle !, Simon Treins et Munch
Delcourt, mars 2022, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3

« Capitaine Vaudou » : de magie et de zombies

Jean-Pierre Pécau et Darko Perovic publient aux éditions Delcourt « Baron mort Lente », le premier tome de la série Capitaine Vaudou. Il y est question de magie, de démons, de zombies… et d’inégalités sociales.

Soldat irlandais catholique s’étant opposé aux protestants anglais, Cormac Mac Leod est un l’un de ces rapparees porteurs des dissensions politiques qui secouent alors les îles britanniques. On le découvre au début de « Baron mort Lente » emprisonné dans la cale d’un navire. Lui et son frère seront bientôt rejoints par des esclaves, qualifiés de « maudits macaques », voire de « bois d’ébène ». Entre les nobles et la lie, il y a cependant plus que des superlatifs. Il y a les notions de liberté, d’existentialisme, bref d’autodétermination.

Jean-Pierre Pécau et Darko Perovic font intervenir des forces paranormales pour libérer Cormac Mac Leod et son nouvel ami Lime Ba Yo. Son frère Angus laisse néanmoins sa peau dans un affrontement avec un navire ennemi. Mais l’essentiel a déjà été entraperçu. Cormac est doté d’un pouvoir qu’il ne soupçonne même pas. Et il va devoir « apprendre à maîtriser (son) don, sinon les Loas (le) briseront comme un fétu de paille ». Ces derniers peuvent s’apparenter à des esprits, des démons, voire des Dieux. Commence alors un récit d’aventures mâtiné de mysticisme, où Cormac Mac Leod, Lime Ba Yo, Jean-Baptiste Donatien de Vimeur et d’autres vont faire face au crépusculaire Baron mort Lente, après avoir été scrutés par des yeux menaçants à travers la flore luxuriante d’une île maudite.

Prenante, le narration s’enrichit en sus de réflexions sur l’ostracisme. Aux figures de l’Irlandais et du Nègre s’ajoute en effet celle du Juif, à travers le rabbin. À Cuba, le lecteur se voit confronté à des visions d’horreur, avec des macchabées prisonniers de cages disposées sur les plages. Presque dans le même temps, Cormac reçoit en rêve la visite programmatique d’Erzulie, ce qui laisse penser qu’il est à la fois maudit et béni. Et la fin d’album pose les jalons d’un combat entre un homme-léopard (un bizango) aux ordres du Baron mort Lente et le golem du rabbin, tandis que des zombies envahissent la Calypso et déciment son équipage.

Balançant entre le trafic d’esclaves du XVIIe siècle, l’Amérique, les combats en mer, les démons, le conflit anglo-irlandais ou encore la sorcellerie, « Baron mort Lente » est un album aussi dense que prometteur, mis en vignettes avec talent par Darko Perovic, dont le soin accordé aux détails est plus qu’appréciable. Une belle surprise, en somme.

Capitaine Vaudou : Baron mort Lente, Jean-Pierre Pécau et Darko Perovic
Delcourt, mars 2022, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Les Yeux de Juliette, au comportement bizarre

0

Après Les Mains d’Orsay, ce deuxième épisode de La Part merveilleuse se situe dans la continuité, surtout graphiquement. Dans les intentions, le duo RuppertMulot s’en donne à cœur joie pour explorer la veine SF ouverte par le premier album.

Quelque temps après la fin du premier épisode, Orsay est rentré chez lui à la campagne avec un groupe qui comprend notamment Basma (jeune fille dont il est visiblement amoureux), Juliette (13 ans) et Melek, toutes trois rencontrées à Paris. L’ambiance est toujours aussi dérangeante, car on tombe sur des Toutes (aux aspects aussi divers que surprenants), plus ou moins n’importe où et n’importe quand. De plus, la famille d’Orsay ne pose aucune question, alors que ses amies passent difficilement pour des anonymes, surtout Melek avec son crâne complètement déformé (suite au contact avec un Toute). Il faut dire que la mère d’Orsay est avant tout contente de revoir son fils. En effet, elle souffre d’un cancer se généralisant et les médecins estiment qu’il lui reste environ six mois.

Le malaise de Juliette

C’est le comportement de Juliette qui intrigue d’abord, car elle cherche régulièrement à s’isoler en pleine forêt. On comprend qu’elle recherche la proximité des Toutes. À vrai dire, c’est même le contact physique qu’elle veut. D’après ce qu’elle dit à Orsay qui la suit, dans ce cas elle considère qu’elle finit par se trouver dans le Toute, ce que nous, lecteurs (lectrices), percevons à la manière d’une parenthèse onirique (la personne elle-même, inconsciente, reste à proximité du Toute, alors qu’elle se perçoit en apesanteur dans un monde virtuel très coloré, à l’aspect franchement psychédélique). Dans ces moments, Juliette se débat dans une sorte de contradiction interne très perturbante.

Drame à Étretat

Par ailleurs, le groupe des amis d’Orsay évoque ce qui se passe à Étretat, d’après les nouvelles communiquées par les médias. Là-bas, un Toute se comporte de manière surprenante, puisqu’on apprend qu’il a tué huit militaires. Dans quelles conditions et pour quelle(s) raison(s), on ne sait pas. Mais c’est le seul point qui va dans le sens de la critique de notre société (et de nos comportements), pour prolonger le ressenti de l’album précédent. On imagine aisément que les autorités ont décidé de contraindre les Toutes à évacuer une zone et que l’opération a dégénéré d’une manière ou une autre. Les auteurs laissent ainsi entendre que l’attitude pacifique et paisible des Toutes peut évoluer en fonction de celle des humains. Ceci dit, l’album ne répond toujours pas aux questions fondamentales qu’on se pose à propos des Toutes. D’où viennent-ils ? Que veulent-ils ? Communiquent-ils entre eux ? Ont-ils une vie sociale ? Est-ce qu’ils se reproduisent ?

Les dangers se multiplient

Dans cet album, les auteurs se concentrent sur les interactions entre les Toutes et les personnages qui les observent et étudient leur comportement. Ainsi, les amis d’Orsay font la connaissance de Gina, la mère d’un garçon de huit ans qui s’approche du groupe dans des conditions surprenantes. Elle annonce agir sous la protection de la police. Sous ce couvert, elle fait une proposition à Orsay et ses amis. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car l’enfant de Gina semble incapable de la lâcher d’une semelle, allant jusqu’à refuser par moments de lui lâcher la main. Il va jouer un rôle déterminant dans cette histoire, jusqu’à se révéler dangereux.

Un univers original

Dans ce deuxième épisode de la série, les auteurs approfondissent l’interaction entre les amis d’Orsay et les Toutes. Si Juliette entre en eux comme elle dit, Orsay en particulier la rejoindra pour tenter de l’aider à résoudre son gros souci (ce qui, par la même occasion, lui donnera une idée qu’il pourrait exploiter à son propre compte un peu plus tard). Dans ces conditions, le dessinateur s’en donne à cœur joie pour proposer des situations assez délirantes, à tendance surréaliste et psychédélique. Ces scènes d’exploration qu’on peut qualifier d’oniriques sont d’une belle inventivité visuelle, avec de jolies trouvailles en ce qui concerne les formes et les couleurs. C’est d’autant plus intéressant que ce n’est jamais gratuit, puisque la tension monte progressivement. Autant dire que c’est bien plus séduisant que les possibilités offertes par le site d’Étretat, même si celui-ci pourrait être exploité par la suite. En effet, l’album se conclut sur une fin ouverte qui appelle au minimum encore un album.

Une série qui pourrait s’étendre

Sinon, le style reste celui du premier album, annonçant une série bien homogène, même si elle s’éloigne des caractéristiques habituelles de la BD franco-belge, puisque l’album comporte pas moins de 140 pages. Autant dire que c’est justifié, car on ne s’ennuie jamais. L’ambiance campagnarde du début vire rapidement vers cette atmosphère SF particulière imaginée par les auteurs. Le seul vrai reproche concerne donc le fait que l’épisode se concentre avant tout sur l’aspect SF de la situation.

La part merveilleuse 2- Les yeux de Juliette, Jérôme Mulot et Florent Ruppert
Dargaud : sorti le 18 mars 2022
Note des lecteurs0 Note
3.5

Rétrospective : L’Arnaque (The Sting)

2023 marquera le cinquantième anniversaire de la collaboration cinématographique réussie entre Paul Newman et Robert Redford. C’est donc l’occasion de revenir sur ce film très spécial, qui est toujours d’actualité aujourd’hui. Quels sont ses ingrédients magiques qui en font un film intemporel ? Pourquoi faut-il le mettre sur votre liste si vous ne l’avez pas encore vu ? On vous explique tout.  

 Un partenariat à l’écran qui fonctionne  

 Il suffit de vous dire deux noms pour tout comprendre : Paul Newman et Robert Redford. Ce sont là deux stars du cinéma, mais aussi deux stars dont l’alchimie est évidente. Deux compatriotes à l’écran qui ont beaucoup de talent. Avec son intrigue bien ficelée, autour d’une rencontre impromptue durant les années 1930 entre un jeune escroc désireux de venger un acolyte assassiné et un champion de l’arnaque, et sa bonne humeur, le film est une réussite et plaît encore, même 50 ans après. C’est un film d’escrocs qui rassemble d’ailleurs certaines des meilleures critiques du cinéma, avec un 4,2 étoiles sur le site Allociné, pourtant réputé pour rassembler les critiques très pointues de cinéphiles avertis. C’est d’autant plus intéressant quand on sait que le film est sorti en 1973.  

 Newman et Redford n’en étaient pas à leur premier essai : il s’agissait de leur deuxième collaboration, après « The Butch Cassidy et le Kid », qui avait connu un réel succès. Pas étonnant que les rassembler à l’écran était une bonne idée d’avance.  

 La scène du jeu de poker, incontournable 

 Le scénario est très simple : il s’agit de suivre les aventures de ce duo improbable sur le papier, et de découvrir avec plaisir les dialogues malicieux et les blagues en cascades. Mais certaines scènes du film sont devenues culte. Alors que « l’arnaque » à laquelle se réfère le titre concerne les paris hippiques, le scénario est organisé autour d’un jeu de poker avec de grands enjeux dans un train. Aujourd’hui, le poker est seulement un des jeux de casino en ligne que n’importe qui peut essayer, mais lorsque le film a été tourné dans les années 1930, c’était une activité clandestine où le gagnant pouvait tricher face à son adversaire. Si vous revoyez le film au ralenti, vous remarquerez peut-être d’où viennent ces quatre As !  

 Souvent comparé à une ancienne version de Oceans’ Eleven, le film L’Arnaque n’a rien à envier à cette version plus moderne, ayant remporté 10 nominations aux Oscars et raflé 7 récompenses.  

 Une bande-son qui vous colle à la peau  

 Les choix musicaux du réalisateur Georges Roy Hill sont encore salués aujourd’hui, avec une musique d’ouverture qui met dans l’ambiance directement. Le titre d’entrée « The Entertainer » est un incontournable aujourd’hui, tout comme d’autres musiques présentes sur la tracklist bien remplie du film. La « BO » est d’ailleurs considérée par beaucoup comme un chef d’œuvre.  

 Le film est donc une réussite cinématographique, mais aussi musicale ! Considéré comme un film proposant une intrigue étonnante et une musique entraînante, il est grand temps pour vous de voir ce grand classique du film d’arnaqueurs si ce n’est pas le cas.  

 

 

 

De la nurse volante au chat espion : Robert Stevenson chez Disney

0

Lorsque l’on évoque la firme Disney, tout le monde pense en priorité aux films d’animation. Mais il ne faut pas oublier ce que l’on appelle de nos jours les « films en live action ». Et, dans ce domaine, Robert Stevenson a été l’un des plus grands réalisateurs ayant travaillé pour la célèbre firme, signant des classiques dont le plus célèbre est sans aucun doute Mary Poppins.

Bien entendu, Robert Stevenson a eu une carrière avant de pénétrer dans l’univers Disney et d’en marquer la production pendant une bonne vingtaine d’années, Robert Stevenson s’était déjà fait connaître par d’autres films. De lui, l’histoire cinématographique avait déjà retenu des films comme Jane Eyre, avec Joan Fontaine et Orson Welles, ou une version des Mines du roi Salomon sortie en 1937, avec Cedric Hardwicke dans le rôle d’Allan Quatermain. Cela permet de remarquer que le cinéaste était à l’aise dans des genres très différents, aussi bien le film d’aventures que le drame psychologique.
C’est en 1957 que Robert Stevenson intègre la firme Disney en réalisant le film Johnny Tremain. Il travaillera aussi bien pour le grand que pour le petit écran, puisqu’il réalisera plusieurs épisodes de la fameuse série Zorro avec Guy Williams. Il signera ensuite quelques classiques importants de Disney.

Aventures magiques
Bien entendu, le film le plus remarquable de la période Disney de Robert Stevenson reste Mary Poppins. Avec cette comédie fantastique adaptée du roman de Pamela Travers, Stevenson signe le divertissement haut de gamme par excellence grâce à un savant mélange de film pour enfants et de comédie musicale, le tout agrémenté d’une incroyable incrustation de film d’animation dans les prises de vues réelles.
Le succès sera tel que, sept ans plus tard, Stevenson reprendra la formule pour le film L’Apprentie sorcière (Bedknobs and Broomsticks, 1971), avec Angela Landsbury, Roddy McDowall et David Tomlinson (Stevenson ayant déjà fait dirigé ces deux acteurs auparavant, respectivement dans L’Espion aux pattes de velours et Un Amour de Coccinelle). L’action nous plonge dans l’Angleterre bombardée sans cesse par l’aviation nazie. Une sorcière, vivant recluse dans son manoir pour pouvoir suivre des cours de sorcellerie à distance, est obligée d’accueillir trois orphelins qu’il faut reloger. Ensemble, il vont se lancer dans une aventure dont le but sera de repousser une tentative d’invasion de l’Angleterre par des troupes nazie.
L’Apprentie sorcière reprend la formule de Mary Poppins : des enfants mis en présence d’une femme aux pouvoirs surnaturels, une magnifique séquence mêlant animation et prises de vue réelles et des chansons (même si aucune n’est aussi mémorable que celles émaillant Mary Poppins). Même si le film reste un cran en dessous de son illustre prédécesseur, cette Apprentie sorcière est un divertissement de qualité.

Un fantôme et un Flubber
Parmi les récits fantastiques mis en image par Stevenson, il est intéressant de noter un film sorti en France sous le titre Monte là-d’ssus, et dont le titre original pourrait se traduire par « Le Professeur distrait » (The Absent-minded professor). Si le film est globalement oublié de nos jours, son remake est nettement plus connu : Flubber, sorti en 1997, avec Robin Williams. Le remake reprend exactement la structure du film original, dont le rôle principal est tenu par Fred MacMurray (l’acteur d’Assurance sur la mort, de Billy Wilder). Le film original, sorti en 1961, aura une suite, elle aussi réalisée par Robert Stevenson et sortie deux ans plus tard sous le titre Après lui, le déluge (Son of Flubber).
Stevenson réalisera aussi une petite comédie fantastique fort sympathique tournant autour d’un célèbre pirate, Le Fantôme de Barbe-noire. L’action tourne autour d’une homme qui arrive dans une petite ville pour être engagé comme entraîneur de l’équipe d’athlétisme de l’université, une équipe bien mal en point qui n’a jamais gagné la moindre rencontre les années précédentes. L’entraîneur s’installe dans une auberge tenue par de vieilles femmes qui se disent descendantes des pirates de Barbe-noire, de vieilles femmes étant en pleines difficultés financières et risquant de perdre leur auberge.
C’est alors que l’entraîneur, sans le vouloir, déclenche l’apparition du fantôme du célèbre pirate, fantôme qu’il est le seul à voir et qui sera à l’origine de toute une série de péripéties cocasses. Le film montre, une fois de plus, le talent de Stevenson, une capacité à créer une ambiance à la fois surnaturelle et bon enfant, un rythme certes assez lent mais tenu efficacement, des effets spéciaux très réussis, beaucoup d’humour, de l’imaginaire et un casting toujours très intéressant, tenu ici par un quasi one-man-show de Peter Ustinov en un Barbe-noire haut en couleurs.

Un chat et une coccinelle
Deux des plus gros succès de Robert Stevenson chez Disney relèvent, là aussi, de ces comédies d’aventures familiales. D’un côté, nous avons Un Amour de Coccinelle, sorti en 1968, film qui va initier une des séries les plus populaires du cinéma de Disney. La coccinelle dont il est question ici, Herbie en anglais, Choupette en français, est bien entendu une voiture de rallye (Volkswagen Coccinelle modèle Sedan 1963, d’après l’article de Wikipédia consacré au film) dotée d’une volonté propre et capable d’agir par elle-même. Les scènes où elle intervient sont d’ailleurs les plus réussies du film, surtout les courses. Stevenson réalisera le deuxième film de la série, Un nouvel amour de Coccinelle, sorti en 1974, avant de céder la place à Vincent McEveety, qui a longtemps été son assistant réalisateur et qui filmera les deux films les plus emblématiques de la saga, La Coccinelle à Mexico et surtout La Coccinelle à Monte-Carlo (sans aucun doute le plus réussi de la série).
Un des coups de force de Stevenson sera un film dont le personnage principal est… un chat. L’Espion aux pattes de velours est un petit bijou de comédie familiale, dans laquelle un chat est « employé » par le FBI pour retrouver des voleurs de banque qui ont pris une femme en otage. Cela donne lieu à des scènes vraiment drôles, par exemple lorsque les agents doivent suivre le chat sans se faire remarquer. Le résultat est un très bon divertissement qui mérite toujours d’être regardé actuellement.

Et quelques voyages extraordinaires
L’un des plus gros succès du cinéma « live-action » de Disney reste incontestablement 20 000 lieues sous les mers, de Richard Fleischer, sorti en 1954. Du coup, les adaptations de romans de Jules Verne (l’écrivain classique français le plus lu aux USA avec Alexandre Dumas) seront en vogue dans la firme. Robert Stevenson en réalisera une, Les Enfants du Capitaine Grant. Le film n’est sans doute pas la plus grande réussite du cinéaste ni la meilleure adaptation de Jules Verne : adaptation assez lointaine, desservie par une partie du casting qui semble inappropriée, le film, sans être un échec, a du mal à accrocher le spectateur.
Dans le genre des films d’aventures, Stevenson se rattrapera, quelques années plus tard, avec L’île sur le toit du monde, adapté, cette fois-ci, d’un roman d’Ian Cameron. Le film raconte une improbable expédition dans le grand nord à la recherche d’un jeune homme qui a disparu. L’expédition partira en ballon dirigeable avant d’atteindre une colonie viking. Le film réunit tout ce qui fait les grands films d’aventures : exotisme, action, découvertes, énigmes, une petite pointe d’humour, etc.

En bref, en une vingtaine d’années, Robert Stevenson marquera la production des films Disney en créant des succès publics et critiques devenus des classiques de nos jours. Son sens du rythme et de l’aventure, sa capacité à employer des effets spéciaux spectaculaires, dont des mélanges entre films d’animation et prises de vue réelle, son sens de l’humour, ses qualités de narrateur et de directeurs d’acteurs ont fait de ses films Disney de véritables spectacles familiaux et, en voyant le nombre de suites et remakes récents, on comprend facilement que Disney cherche à nouveau à recréer une telle alchimie.

Pierre Fresnay en gangster piégé par la Fille du diable aux éditions Pathé

Fille du diable, d’Henri Decoin, c’est d’abord un duel entre Pierre Fresnay et Fernand Ledoux sur fond d’intrigue policière mêlée à un drame social. Un film riche et passionnant, à redécouvrir grâce aux éditions Pathé.

Le premier quart d’heure du film d’Henri (graphié Henry dans le générique du film) Decoin, Fille du diable, cueille le spectateur par sa rapidité et sa violence (du moins, il est violent pour la production française de l’immédiat après-guerre). L’ensemble du film possède un rythme impeccable, il est impossible de s’y ennuyer, mais ce premier quart d’heure est véritablement stupéfiant.
D’abord, la caméra de Decoin nous plonge, sans prévenir, dans une cour d’immeuble prise en pleine fusillade. Saget, un voleur de banques bien connu, est enfermé dans un appartement, sous les feux croisés de nombreux policiers. Il suffit de quelques plans pour nous faire comprendre à quel point ce Saget est un personnage brutal, dont la situation désespérée accroît encore la violence. Il répond coup pour coup, avec sa mitraillette ou ses grenades. Mais le plus terrible est sans doute son regard froid.
Le choix de Pierre Fresnay pour incarner un tel personnage peut surprendre, l’acteur étant plutôt habitué à tenir des rôles de « Français moyen », d’homme ordinaire. Pourtant, on ne peut qu’avouer qu’ici, dans ce rôle de criminel dangereux, il fait merveille.
Saget parvient quand même à s’échapper et se fait recueillir sur la route par un homme inconnu passablement ivre. Cet homme s’appelle Ludovic Mercier et il retourne dans son village natal, Chatenay-le-Rivière, village dont il était parti 25 ans plus tôt. 25 années que Mercier a passées aux USA, dont il revient riche à millions. Mais la course effrénée de Mercier s’arrête vite : victime d’un accident, le millionnaire meurt. Saget s’en sort et, jetant le corps dans la rivière, il décide de prendre son identité.
Le reste du film se déroulera dans le village. Fille du diable va se concentrer pendant un bon moment sur l’opposition entre le faux Ludovic et le médecin du village, un personnage de saint qui donne sa vie pour le bien-être des autres et qui est interprété par l’excellent Fernand Ledoux (choix idéal pour ce rôle, là aussi). Ludovic/Saget va aussi rencontrer une jeune femme abandonnée de tous et vivant dans la rue, Isabelle. Une jeune femme mourante, rejetée par la communauté villageoise, et qui voue une haine féroce à toute la société bien établie. L’action du film se concentrera sur ce trio, avec une très belle construction scénaristique.

Ces trois personnages principaux de Fille du diable ont en commun une forme d’ambivalence. D’un côté, le médecin est un homme qui se dévoue pour la communauté, mais il suffit d’un regard pour comprendre qu’il peut dévier lui aussi. On ne sait jamais vraiment s’il est possible de lui faire confiance. De plus, quelques répliques montrent que le personnage est un frustré : il aurait voulu mener une brillante carrière, faire de la recherche, publier des livres, voyager à l’étranger, mais il est comme prisonnier dans ce village par sa propre bonté et une vision sacrificielle de son métier.
Isabelle, quant à elle, apparaît comme une femme forte, une sauvageonne s’amusant à faire du mal autour d’elle, mais une quinte de toux nous rappelle vite son fatal état maladif. De plus, l’histoire de sa vie, résumée par le médecin, nous empêche de lui en vouloir et force plutôt l’empathie. Les vingt dernières minutes du film montreront une autre facette du personnage, qui achèvera d’en faire un personnage tragique.
Il y a enfin Saget, ou Ludovic. L’hésitation entre les deux identités sera, bien entendu, un ressort scénaristique intéressant et brillamment déroulé dans le film.
Dans l’ensemble, le scénario est bien construit, et le film est doté de dialogues magnifiquement écrits. Les répliques fusent, comme celle-ci :

« Vous êtes un mécréant, docteur, le paradis vous sera fermé.
_ Mais qu’est-ce que j’irai faire au paradis, tout le monde s’y porte bien. »

Balançant entre film policier et drame, entre suspense et émotion, Fille du diable est un grand film, souvent inattendu, passionnant et interprété par un casting impeccable.

Les Compléments de programme
Les habitués des éditions Pathé pourront éventuellement regretter l’absence, dans les compléments de programme, d’une de ces actualités Pathé qui sont normalement présentes dans leurs éditions DVD ou Blu-ray. Cela n’empêche pas de savourer deux compléments intéressants.
Tout d’abord une fin alternative, un montage proposé par des producteurs qui cherchaient une fin moins pessimiste que celle qui était prévue. Mais Decoin refusa cette proposition pour privilégier la fin que nous pouvons voir dans le film.
Le complément principal est un entretien avec Yves Desrichard, biographe d’Henri Decoin, et Yves Griselain, spécialiste du cinéma français des années 30 aux années 60. L’entretien rappelle que Fille du diable intervient à un moment important de la carrière de Decoin : le cinéaste venait de traverser un passage à vide de deux ans, une mise à l’écart pour avoir participer à la production de films de la Continentale, la firme de production de films indissociable de l’Occupation. Nos spécialistes rappellent que parmi les trois films interdits à la libération figurait un film de Decoin, Les Inconnus dans la maison, d’après Simenon.
De façon plus générale, le contexte de réalisation du film est assez marqué par la situation française : le film a été tourné entre mai et juin 1945. Dès le début du tournage, un comité de résistants s’invite sur le plateau au sujet de Pierre Fresnay. Ensuite, une fois le tournage achevé, Decoin est convoqué devant le Comité d’épuration du cinéma français. De plus, l’actrice principale, Andrée Clément, a perdu son mari, tué lors de combats en 1940.
Et malgré tout cela, les intervenants notent avec justesse que ce contexte est complètement absent du film. Rien, dans Fille du diable, ne rappelle la situation sociale française de la Libération : pas de conflits résistants/collaborateurs, pas de tickets de rationnement pourtant encore en vigueur à l’époque du tournage, pas de reconstruction, etc. Fille du diable nous renvoie l’image de ce village français intemporel, quasi-mythique, qui peuplait le cinéma d’avant-guerre, un village centré autour des figures du médecin, du curé et de l’instituteur. C’est ce qui permet aux spécialistes interrogés de qualifier le film de conte.
Les intervenants tiennent aussi d’autres propos fort intéressants sur la carrière de Decoin, sur Andrée Clément ou sur François Patrice, dont le parcours fut très intéressant.

En conclusion, une belle édition qui permet de sortir de l’oubli un film remarquable.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 95 minutes
Format 1.33
Version française Dolby digital mono 2.0
Audiovision
Sous-titres sourds et malentendants
Sous-titres anglais
Compléments de programme :
Entre l’occupation et l’après-guerre : entretiens autour du film avec Yves Desrichard et Didier Griselain (35 minutes)
Fin alternative (2 minutes)

Les Guêpes sont là, de Dharmasena Pathiraja

Sorti en 1978, Les Guêpes sont là (Bambaru Avith) est un film peu connu du réalisateur sri lankais Dharmasena Pathiraja. Une romance cruelle qui se double d’une fable politique. Une rareté, magnifiquement restaurée, qu’il ne faut pas manquer. Réédité ce mois-ci par Carlotta Films.

Un western à l’indienne

A certains égards, Les Guêpes sont là s’apparente à un western. Le petit village de Kalpitiya, rythmé par la pêche traditionnelle, se retrouve perturbé par l’arrivée de Victor, un jeune homme de la ville venu reprendre le négoce de son père. Victor qui entend bien relancer le business s’avère dur en affaires avec les villageois. Fort d’un capital déjà acquis et de méthodes de vente  libérales, il se heurte bientôt à Anton, un chef peu commode qui s’est octroyé le monopole du rachat des poissons. Mais la tension avec les villageois monte d’un cran quand Victor entreprend de séduire la belle Helen, promise depuis l’enfance à Cyril, un homme du village.  Une histoire d’amour impossible sous un soleil de plomb qui rappelle quelque pièce tragique de Garcia Lorca mais avec les codes du cinéma populaire indien.

Une problématique plus complexe qu’il n’y parait

Victor, beau gosse coiffé et vêtu comme à la ville, contraste avec les petites gens du village dont il est pourtant originaire. Si les premières scènes laissent supposer qu’il sera le héros, opposé à cette brute apparente qu’est Anton, la suite du scénario s’attache à déconstruire cette représentation. Certes, Victor et Anton ont en commun d’appartenir à la catégorie des prédateurs, les fameuses guêpes du film, mais leur confrontation, loin de se réduire à un duel de fortes têtes, se charge en fait d’une dimension plus sociale. En effet, Victor dans cette histoire est le prédateur ultime. Celui à qui rien ne résiste et qui va faire peu de cas des dégâts occasionnés par ses choix commerciaux ou sentimentaux. Au contraire d’Anton – excellent Joe Abeywickrama, qui derrière sa façade grossière se révèle plus fin et généreux qu’on ne l’imaginait.

Mélange de styles

Sur le fond, le film est assez moderne pour l’époque avec ses passages écolo-libertaires inspirés des années 70. Sur la forme, la restauration offre au spectateur une expérience sensitive atypique. Ainsi, la photographie en noir et blanc s’accorde parfaitement aux plages immaculées saturées de soleil ou aux nuits agitées du village. On pense notamment à des réalisateurs comme Cacoyannis ou Pasolini. D’un autre côté, l’aspect visuel n’est pas sans rappeler les tout premiers documentaires, des débuts du cinéma. Les scènes de pêche par exemple sont filmées avec ce même souci de réalisme presque naïf. Quant à la bande son, elle aussi restaurée, elle contribue à recréer l’ambiance de ce village du bout du monde, bercé de nuit comme de jour par le bruit des vagues. De la belle ouvrage.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : Bambaru Avith
  • Titre français : Les guêpes sont là
  • Réalisation : Dharmasena Pathiraja
  • Scénario : Dharmasena Pathiraja
  • Direction de la photographie : Donald Karunaratna
  • Musique : Premasiri Kemadasa
  • Production : Saranga Salaroo
  • Genre : Drame
  • Durée : 124 minutes (version restaurée)
  • Langue de tournage : Singhalais
  • Lieu de tournage : Sri Lanka
  • Dates de sortie :
    • Sri Lanka : 11 août 1978
    • France : 20 novembre 2020 (Festival des trois continents)

Suppléments* :

. LE VER EST DANS LE FRUIT (26 mn)
« Les guêpes ne produisent pas. Contrairement aux abeilles, elles ne vont pas butiner pour produire […].  Les hommes sont ces guêpes qui ne pensent qu’à eux… » Un entretien inédit avec Gérald Duchaussoy, responsable de la section Cannes Classics au Festival de Cannes et chargé de la programmation au Marché International du Film Classique au Festival Lumière, à Lyon.

. LA RESTAURATION

. BANDE-ANNONCE DE LA RESTAURATION

* en HD sur la version Blu-ray Disc™

————————————————

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français
Format 1.37 respecté • Noir & Blanc • Durée du Film : 124 mn

DVD 9 • MASTER HAUTE DÉFINITION • PAL • ENCODAGE MPEG-2
Version Originale Dolby Digital 1.0 • Sous-Titres Français
Format 1.33 respecté • 4/3 • Noir & Blanc • Durée du Film : 119 mn

Sortie le 5 avril 2022

Note des lecteurs0 Note

4

En corps : danser encore et encore

En corps est le nouveau film de Cédric Klapisch. Le réalisateur y filme une danseuse blessée qui doit réapprendre à vivre et à danser. Elle doit surtout accepter de se réapproprier un corps habitué à travailler la danse d’une certaine manière et faire entrer la douleur, la perte dans sa vie, quitte à réintroduire des figures délaissées et faire une rencontre déterminante avec elle-même. Une œuvre intense qui laisse aussi la part belle aux personnages (aux clowns !) secondaires comme Klapisch les affectionnent depuis Le Péril jeune.

La danseuse 

La séquence d’ouverture d’En corps justifie à elle seule d’aller voir le film au cinéma. Plongé, pendant quinze minutes quasi sans parole, dans les coulisses, dans la salle et sur la scène d’un ballet de danse classique, le spectateur est émerveillé. Cédric Klapisch offre un parcours sensoriel dans les pas d’Elise. Il donne à voir, à sentir le corps de la danseuse en mouvement et tout ce qui s’agite autour d’elle alors que, quand elle danse, le temps semble s’arrêter, se suspendre. Le réalisateur capte la légèreté au vol alors que c’est la lourdeur qui empli la tête d’Elise. Elle se voit trahie et ne peut le supporter dans sa chair. Nous savons ce vers quoi cette séquence d’ouverture impeccablement chorégraphiée mène. Elle est donc également tendue vers sa chute (dans tous les sens du terme), ce qui ne fait que renforcer sa force. D’autant qu’elle est scindée par le générique, brusque changement de tonalité (par la musique) et véritable petit court métrage à lui tout seul. Une belle séquence, intense, qui nous laisse aussi groggy que la protagoniste une fois bouclée.

Une fois encore, Cédric Klapisch comme avec le récent Ce qui nous lie, explore un univers dans son entièreté avec ses codes, ses contraintes et le challenge qu’il représente pour le personnage. Dans Ce qui nous lie, l’enjeu était pour Juliette (Ana Girardot) de se faire un nom dans la viticulture après la mort de son père alors que pour Elise, l’enjeu est autant de réapprendre à vivre qu’à danser. Il ne s’agit plus de s’élever sur ses pointes, dans des pirouettes parfaites de maîtrise, bref de rêver, mais de s’ancrer dans le sol, la réalité et de ressentir d’autres sensations, de créer de nouvelles images. Et Elise va peu à peu s’enthousiasmer pour cette manière de danser qu’elle découvre ou plutôt éprouve enfin. Pour créer une émotion et une langue nouvelles, qui parleront à son âme, véritablement, elle redessine complètement sa destinée. L’enjeu, quand elle rejoint une résidence d’artistes avec un couple d’amis propriétaires d’un food truck (l’une est une ancienne danseuse blessée), n’est pas de savoir si elle va redanser, cela ne fait aucun doute, mais comment elle va éprouver de nouveau la danse. Quel langage du corps va s’offrir à nous. Ce n’est pas anodin si elle doit d’abord jouer un corps de femme morte, qu’un homme fait danser, avant de peu à peu reprendre possession de son corps. Elle qui se plaignait de ne jouer dans les ballets classiques que des femmes allant vers la mort, des fantômes, va faire le chemin inverse : celui vers la vie.

En équilibre

Au milieu de tout ce rapport au corps, vraiment magnifiquement mis en scène, Cédric Klapisch déroule les autres rouages de ses comédies : des personnages secondaires savoureux, paumés, mais plein d’une vitalité salvatrice, ou encore les rapports entre les fratries. Juliette avait deux frères (François Civil et Pio Marmaï présents également au casting d‘En corps) quand Elise a deux sœurs et surtout un père à rencontrer. Certes, elle le connait déjà, mais c’est aussi vers son regard, son émotion qu’elle tente d’aller. Ajoutez à cela une Josiane (Muriel Robin) philosophe de comptoir (peut-être le personnage le moins réussi parce qu’il débite des évidences béates) et Cédric Klapisch déroule un tapis rouge pour la reconstruction de son héroïne. Comme il sait si bien le faire, le réalisateur distille de vrais beaux moments d’émotions, d’autres de franche rigolade. Il n’oublie pas non plus de montrer des personnages qui résistent aux regards trop figés qui voudraient les retenir de s’élever. Les plus beaux moments, à l’image de Polina, danser sa vie (de Valérie Müller et Angelin Preljocaj, 2016), restent les chorégraphies ou les moments passés entre Elise et la compagnie de danse contemporaine qui tente de résister au vent en dansant, en s’accrochant les uns aux autres. C’est en filmant ces amitiés, cette solidarité ou encore la gaucherie d’un père finalement en larmes que Klapisch est à son meilleur.

Le réalisateur permet à nos yeux de briller en regardant deux danseuses de ballet tenter de prouver que, non, le « tutu c[e n’]est [pas] culcul ». Là encore, tout est une question de regards, Cédric Klapisch opposant longuement le sacré (la danse classique, la passion, la douleur) et le profane (le hip hop, la cuisine, le corps manipulé par le kiné), soit des personnages très « terre à terre » (le père, le cuisinier) et d’autres plus dans le rêve (les danseuses, Josiane), quand Elise va faire le pont entre ces deux mondes… Ainsi En corps aurait pu s’appeler « en équilibre » : « Il peut y avoir un aspect énervant dans le côté noble et grandiloquent dans la danse, qu’elle soit classique ou contemporaine. Et j’aime le fait que ce personnage puisse balancer «le tutu, c’est cucul !», comme pour démonter ce côté poussiéreux, mignon ou académique. Car si j’aime la danse et la musique classique, je comprends parfaitement qu’un gamin de 15 ans puisse trouver ça ringard. Je tenais à pointer ça même si n’avait rien de simple. Tout comme il a été difficile de doser les moments de danse et de jeu mais aussi opposer des moments poétiques cassés par des parties plus triviales. Mais c’était autant de passages obligés qui ont construit la colonne vertébrale d’En corps«  (extrait du dossier de presse du film)… Un équilibre parfaitement trouvé, comme souvent tout le long des quinze films d’un réalisateur qui s’intéresse à ce qui lie les être entre eux et comment un être, brusquement, change de chemin pour recommencer sa vie. Cédric Klapisch ne cesse de nous emmener vers la lumière.

En corps : Bande annonce

En corps : Fiche technique

Synopsis : Elise, 26 ans est une grande danseuse classique. Elle se blesse pendant un spectacle et apprend qu’elle ne pourra plus danser. Dès lors sa vie va être bouleversée, Elise va devoir apprendre à se réparer… Entre Paris et la Bretagne, au gré des rencontres et des expériences, des déceptions et des espoirs, Elise va se rapprocher d’une compagnie de danse contemporaine. Cette nouvelle façon de danser va lui permettre de retrouver un nouvel élan et aussi une nouvelle façon de vivre.

Réalisation : Cédric Klapisch
Scénario : Cédric Klapisch, Santiago Amigorena
Interprètes : Marion Barbeau, Pio Marmaï,  François Civil, Denis Podalydès, Souheila Yacoub, Muriel Robin, Mehdi Baki
Photographie : Alexis Kavyrchine
Son : Cyril Moisson, Nicolas Moreau, Cyril Holtz
Montage : Anne-Sophie Bion
Musique : Hofesh Shechter, Thomas Bangalter
Costumes : Anne Schotte
Société de production : Ce qui me meut
Distribution : StudioCanal
Durée : 118 min
Date de sortie : 30 mars 2022
Gendre : Comédie dramatique

France – 2021

Note des lecteurs3 Notes

« Le Cannabis » : état des lieux

Politiste et chercheuse en sociologie, Ivana Obradovic publie aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », l’opuscule Le Cannabis, qui fait le point sur l’état actuel des connaissances à propos de cette drogue, ses marchés et ses consommateurs.

Culture millénaire, le cannabis, issu du chanvre, supporte autant d’usages – récréatif, médical, industriel – que de représentations – criminalité, marginalité, festivité. Dans un ouvrage symptomatique de la collection qui l’accueille, alliant pédagogie et concision, Ivana Obradovic revient sur le cannabis, ses effets, les politiques y étant associées, ses marchés ou encore ses modes de consommation. L’auteure rappelle que cette plante traditionnelle a d’abord servi pour la confection de vêtements, l’alimentation et la pharmacopée, voire dans le cadre de rituels religieux, notamment en Chine, dès 2500 avant notre ère. Son usage à des fins psychoactives se généralise à partir du XIXe siècle, et notamment en Europe. Des cercles haschischins de Jacques-Joseph Moreau de Tours jusqu’à la contre-culture hippie des années 1960-1970 et aux dépénalisations/légalisations actuelles, c’est toute une histoire, mouvementée, balançant entre prohibition, panique morale et acceptation graduelle, qui nous est contée avec didactisme.

Le cannabis est une question sensible. Et bien plus vaste qu’il n’y paraît. On en retrouve la trace, souvent sans même le savoir, dans plus de 25 000 produits : papeterie, cosmétique, alimentation, biocarburant, bâtiment, chimie… L’agence de protection de l’environnement américaine affirme même que le chanvre pourrait faciliter la transition énergétique ! Sur le plan sanitaire, ses effets semblent moins inquiétants que l’alcool ou le tabac, car le cannabis n’entraîne ni dépendance ni neurotoxicité, bien qu’il soit parfois associé à une baisse des résultats scolaires, dans certaines circonstances, ou qu’il puisse, dans le cas d’une consommation durable et problématique, entraîner des troubles de l’apprentissage et de l’attention, une altération de la mémoire ou une perturbation du sommeil. Ivana Obradovic s’intéresse aussi à la sociologie des consommateurs : il s’agit souvent d’hommes jeunes et urbains. Et si la consommation chez les jeunes stagne aujourd’hui après avoir augmenté durant des décennies, on continue de retrouver des usages ponctuels au sein des classes aisées et une consommation plus aiguë dans les milieux populaires.

Passionnant et très circonstancié, Le Cannabis fourmille de données précieuses. On apprend ainsi que dans les pays qui ont légalisé le cannabis, les usages problématiques se révèlent jusqu’à 25% supérieurs à la moyenne, mais que les mineurs tendent quant à eux à moins se tourner vers cette drogue dite douce. L’Europe demeure une zone de forte consommation, puisque plus de 5% de sa population consomme du cannabis au moins une fois dans l’année. C’est la drogue illicite la plus consommée, produite et vendue dans le monde ; le cannabis représente 54% du marché mondial des drogues illicites et est estimé à 162 milliards de dollars par an. En France, son coût social serait de l’ordre de 8 milliards d’euros… Et le regard transversal d’Ivana Obradovic nous invite à nous plonger dans les modèles hollandais (avec notamment les coffee shops se fournissant sur des marchés noirs), français (forte répression, importante consommation), canadien (grand exportateur mondial), américain (profitabilité fiscale, hypothèse de la fin des injustices judiciaires) ou encore uruguayen (gestion étatisée, fiscalité basse).

L’opuscule revient aussi sur la théorie de l’escalade, qu’il réfute. Il raconte comment la consommation de cannabis a été présentée comme un fléau social, notamment par le chef du bureau fédéral des narcotiques Harry Anslinger, avant que Richard Nixon ne déclare ouvertement la guerre aux drogues sur fond de contestation sociale relative à la guerre au Vietnam. Il se penche sur les voies d’acheminement du cannabis, sur ses points d’entrée en Europe (via l’Espagne ou l’Albanie notamment), sur ses lieux de production (Maroc, Afghanistan, etc.). Il expose le modèle pyramidal de l’offre criminelle, entre grands trafiquants, bras droits, guetteurs, dealers, coupeurs ou encore nourrices. Dans toutes ces dimensions, Le Cannabis cherche avant tout à objectiver son objet d’étude, sur lequel circulent nombre de raccourcis et de contre-vérités. Et il le fait avec grand succès.

Le Cannabis, Ivana Obradovic
La Découverte, mars 2022, 128 pages

Note des lecteurs0 Note

4