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Les Nuits de Mashhad : Le(s) démon(s) de minuit

Présenté en compétition officielle lors du dernier Festival de Cannes, Les Nuits de Mashhad, troisième long-métrage du réalisateur iranien Ali Abbasi, avait d’emblée su marquer les esprits en proposant une critique âpre de la condition des femmes en Iran. A la clé : une œuvre coup de poing qui impose la talentueuse Zahra Amir Ibrahimi (il était temps !).

Synopsis : En 2001, à Mashhad, un homme surnommé le « tueur-araignée » assassine toutes les nuits des prostituées. Son projet meurtrier est remis en doute quand une journaliste débarque dans la ville sainte.

L’œuvre-araignée

Un artiste de génie se reconnaît souvent à sa capacité à se réinventer en permanence, à briser les tabous autant qu’à bouleverser les règles de son propre style. Avec Les Nuits de Mashhad, le réalisateur iranien Ali Abbasi prouve, de nouveau, qu’il est un véritable caméléon de l’art cinématographique. Les Nuits de Mashhad rompt, en effet, avec l’ambiance fantastique et horrifique de Shelley (2016) et de Border (2018). Le cinéaste iranien délaisse le cinéma de genre pour aller du côté d’un l’hyperréalisme faisant froid dans le dos. Ce choix stylistique s’explique, en partie, par la nature de l’intrigue. Le film revient, de fait, sur un fait divers tristement célèbre. Entre 2000 et 2001, dans la ville sainte de Mashhad, en Iran, un maçon nommé Saeed Hanaei, a assassiné 16 prostituées afin, disait-il, « de débarrasser la ville de la débauche ».

Ali Abbasi ajoute à la trame historique originale le personnage Rahimi interprétée par Zahra Amir Abrahimi. L’actrice, récompensée par le prix d’interprétation féminine à Cannes, campe avec fougue une journaliste bien décidée à aller au bout de son enquête. L’œuvre se divise, en somme, en deux parties qui agissent et se répondent de manière quasi simultanée. Si nous suivons le « tueur-araignée » partout, depuis son quotidien familial à ses crimes, nous suivons également, en parallèle, le reportage effectué, au jour le jour, par Rahimi. Aidée par un collègue nommé Sharifi (Arash Ashtiani), cette dernière n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat, quitte à prendre des risques. Cette dimension à la fois fictionnelle et journalistique engage, avec elle, une mise en abyme qui agit comme un miroir sur l’œuvre. Interviewant aussi bien les familles des victimes que le tueur en série, le reportage mené par Rahimi et Sharifi frôle avec un voyeurisme qui interroge, en retour, le film. En particulier, la manière dont les médias peuvent être amenées à instrumentaliser à des fins religieuses un fait divers.

Les Nuits de Mashhad constitue, en somme, une sorte de reportage de la société iranienne d’hier (et d’aujourd’hui). Chose qu’a bien compris le gouvernement iranien qui s’est opposé à la sélection du film lors du dernier Festival de Cannes. Celui-ci donnerait, en effet, une « mauvaise image de la société iranienne » – preuve s’il en est du potentiel politique hautement inflammable que recèle le film. Ce dernier s’affirme en quelque sorte comme une œuvre-araignée capable, comme le tueur dont elle trace le portrait, de changer d’expression (stylistique) en un temps record, tissant des liens étroits entre plusieurs genres et ambiances, passant aisément, et dans un climax continu, du documentaire glauque sur un système juridique (corrompu) à la chronique glaçante de la condition des femmes en Iran.

Portrait d’une jeune journaliste en feu

Si, à l’instar de Shelley et Border, un personnage féminin est au centre de l’intrigue, Les Nuits de Mashhad va, cependant, beaucoup plus loin. Rahimi découvre très vite, au fil de ses interrogatoires, que l’affaire du tueur-araignée « arrange » pas mal de monde – à commencer par la police. Elle n’est pas plus l’héroïne du film que ne l’est le meurtrier. Le véritable sujet du film n’est pas l’enquête mais ce qu’elle révèle, ce qu’elle montre – sans même avoir besoin d’expliciter. Rahimi n’énonce aucun jugement. Le constat est sans appel et, de fait, se passe de commentaires. Tel est peut-être l’une des raisons qui expliquent que nous n’avons aucune connaissance du fameux article qu’est censé écrire Rahimi. L’article n’a pas besoin d’être écrit : il est déjà sous nos yeux. Un homme tue des femmes parce que ce sont – affirme-t-il (et la société avec lui) – des femmes « corrompues » par la prostitution et la drogue.

Rahimi n’a pas besoin de dire ce qu’elle en pense. Voire de se demander quelles sont les réelles motivations du tueur. La journaliste ne prend paradoxalement jamais la parole à ce sujet. Les faits parlent pour elle. Il y a ce haut gradé de la police qui débarque dans sa chambre d’hôtel et lui fait des avances, la plaquant au mur avant de l’humilier. Il y a aussi cet homme à moto qui la poursuit, en pleine nuit, et qu’elle est obligée de menacer avec un couteau pour qu’il daigne s’arrêter, avant de se réfugier dans un ascenseur. Il y a encore ceux qui l’insultent parce qu’elle est – semble-t-il – « trop maquillée ». Rahimi le sait : parce qu’elle est une femme, elle est une cible. Son statut de journaliste ne la protège pas plus de l’opprobre social – et du féminicide – que les femmes de « mauvaises vies » ostracisées par une société ultra patriarcale qui se sert volontiers de la religion pour museler les femmes – quand ce n’est pas pour les tuer. De cela, la journaliste a parfaitement conscience, elle qui a été odieusement salie (et virée) après avoir refusé les avances de son supérieur. Acharnée, révoltée et habitée par le désir que la justice fasse (enfin) son travail, Rahimi embrase l’écran par une opiniâtreté sans faille.  Véritable bulle d’oxygène, le personnage représente un élan d’espoir face à un univers aux allures de soupirail.

De ce fait, le cinéaste ne donne pas à proprement parler la parole aux personnages féminins. C’est plutôt, au contraire, parce qu’elles ne parlent pas (et ne peuvent bien souvent pas ou plus s’exprimer) que le film leur octroie la parole. Ali Abbasi n’a pas choisi l’affaire Saeed Hanaei par hasard. Malgré son aspect circonstancié, le fait divers n’a rien d’un acte exclu – et malheureusement exceptionnel. S’il reflète le traitement infligé à celles qui dérogent aux règles établies qui, de manière plus générale, renvoie à la manière dont sont perçues (y compris en France) les travailleuses du sexe, Les Nuits de Mashhad évoque, plus particulièrement, les conditions de vie des femmes iraniennes. L’assassinat des prostituées apparaît en quelque sorte comme le miroir d’un autre assassinat qui, s’il apparaît plus symbolique n’en est pas moins tout à fait réel, qui exclut – voir tue – celles qui tenteraient d’échapper à la règle religieuse (et surtout patriarcale).

La Maman et la putain

Les Nuits de Mashhad évoque plusieurs sujets en un (ou presque). L’œuvre réagence, à sa façon, les codes du thriller. Vous aurez bien compris que la traque du tueur, pas plus que l’enquête menée sur lui, n’intéressent le réalisateur. En dévoilant le mode opératoire du tueur, le film parvient paradoxalement à donner une épaisseur dramatique aux femmes qu’il choisit de nous montrer. Celles qui apparaissent à l’écran sont, en somme, chacune à sa façon, individualisées par le réalisateur. Zina (Sara Fazilat), Gohra (Sima Seyed) ou encore Somayeh (Alice Rahimi) ne sont plus réduites au silence, victimisées et chosifiées à la manière d’une ligne dans un journal. Le cinéaste de la classification sexiste (et policière) qui règne dans le film, notamment celle la « prostituée droguée retrouvée morte »  considère le meurtre comme la conséquence directe du « vice » dans lequel ces femmes vivraient (et que, de surcroît, elles possèderaient).

En revenant sur l’une des affaires criminelles les plus médiatisées d’Iran, Ali Abbasi dévoile les soubassements d’une culture patriarcale qui, non contente de diriger la société, contrôle également l’inconscient de la population. Dans le film, la haine de la femme « impie » apparaît, en somme, inextricablement liée à une idéalisation de l’épouse et de la mère. Le procès du tueur-araignée montre que si les médias surfent sur le vieux diptyque de la maman et de la putain, l’État s’arrange (et s’arroge) également les droits pour l’alimenter.  La représentation d’une opinion publique (et étatique) binaire permet à Ali Abbasi de mettre en avant un système qui non seulement érige un assassin en héros national, mais pire encore, incite (et invite) la population à reconnaître la nécessité (et l’utilité) des meurtres commis. Pour autant, Les Nuits de Mashhad ne cherche ni à diaboliser le tueur dont il fait le portrait ni à brosser les contours d’une société repoussoir.

 Le film fait, au contraire, du fait divers dont il s’inspire la base d’une réflexion plus générale qui dépasse – de loin – les seules frontières de l’Iran. Les Nuits de Mashhad fait de féminicides (qui ne veulent jamais dire leur nom) le terreau d’une interrogation (et non d’une mise en accusation). L’œuvre dresse le portrait d’une société bouffée par les démons (de minuit) qu’elle a elle-même engendrée. Le tueur-araignée n’apparaît-il pas a posteriori comme une réplique, certes quelque peu différente, du meurtrier de La Nuit du 12 ? Sorti la même semaine, les deux films laissent en tout cas rêveurs car, à quelques vingt d’ans d’intervalle, et à voir comment le cinéma s’empare de cette question, la représentation des conséquences du système patriarcal semble avoir encore de beaux jours cinématographiques devant elle.

Bande-annonce – Les Nuits de Mashhad

Fiche Technique – Les Nuits de Mashhad

Réalisation : Ali Abbasi
Scénario : Ali Abbasi et Afshin Kamran Bahrami
Interprétation : Zahra Amir Ebrahimi (Rahimi), Mehdi Bajestani (Saeed, Arash Ashtiani (Sharifi), Forouzan Jamshidnejad (Fatima)
Musique : Martin Dirkov

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4.7

La Défense Loujine ou les échecs comme obsession

Avec La Défense Loujine, roman écrit en russe en 1929, Vladimir Nabokov décrit un personnage enfermé dans l’obsession du jeu d’échecs, qui domine entièrement non seulement sa vie, mais sa façon de voir et de concevoir le monde autour de lui.

Si Vladimir Nabokov est célèbre avant tout pour des romans qu’il a écrits en anglais (au premier rang desquels on trouve, bien entendu, Lolita, mais aussi Ada ou l’Ardeur), il ne faut pas oublier que le romancier, qui est né et a grandi en Russie, s’est d’abord exprimé en russe. Non seulement ses premiers romans sont rédigés dans la langue de Pouchkine, mais ils sont aussi empreints de la culture russe, en particulier des sentiments et des destins des Russes exilés suite à la Révolution d’Octobre (ce qui est le cas de la famille Nabokov). Il s’agit d’ailleurs d’un des thèmes développés dans La Défense Loujine, troisième roman de l’écrivain, paru en 1930 d’abord dans une revue russe publiée à Paris, puis dans une maison d’édition berlinoise, toutes deux spécialisées dans la littérature de l’exil des Russes.
Le thème majeur de La Défense Loujine, c’est l’obsession, ici symbolisée par le jeu d’échecs. Cette obsession va envahir progressivement le personnage principal, Loujine, personnage fade, sans goût pour rien, être médiocre sous tout rapport, et qui trouve par hasard intérêt à la vie en découvrant les échecs. Les échecs vont devenir sa manie (au sens médical du terme), au point que seuls les échecs deviendront la réalité, et qu’ils envahiront le monde. Et ils vont aussi envahir le roman, surtout les descriptions de paysages et de décors. Les ombres dessinent des objets en noir et blanc qui s’affrontent. Les carrelages se transforment en échiquier. Les arbres et les poteaux deviennent des pions et des tours. Et les invités d’une soirée sont perçus comme des pièces adverses qui empêchent Loujine de rejoindre la reine (= sa fiancée).
Lorsqu’il plonge dans ses souvenirs, Loujine ne perçoit sa vie que comme une suite ininterrompue de parties d’échecs. Tout le reste est oublié, abandonné :

« Il ne savait d’une manière précise qu’une seule chose : il jouait aux échecs de toute éternité et, comme entre deux glaces affrontées reflétant une bougie, il n’y avait, dans la nuit de sa mémoire, qu’une perspective illuminée qui allait en se rétrécissant et, dans cette perspective, il se voyait lui-même assis devant un échiquier, puis une infinité d’autres Loujine, assis devant un échiquier et de plus en plus petits. » (chapitre 8, traduction de René et Génia Cannac, édition Gallimard, collection Folio)

« Qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être »
La Défense Loujine, c’est donc le portrait d’un homme coupé de la réalité, qui ne connaît rien au monde extérieur. Élève médiocre n’ayant aucune connaissance particulière, sa découverte des échecs l’a enfermé dans cette monomanie qui exclut tout le reste. Progressivement il va sécher l’école. Les échecs vont lui tenir lieu d’école, mais aussi lui faire échapper à l’autorité parentale. Et finalement, on va se retrouver avec un garçon baladé d’hôtel en hôtel, coupé de la société, replié sur lui-même et sur son échiquier. Il n’a aucune relation sociale, il ne fréquente personne et, de ce fait, il ne sait pas se tenir en société. Lorsqu’il est présenté pour la première fois à la mère de sa fiancée, elle dit de lui qu’il est un goujat.
De fait, il est possible d’affirmer que Loujine n’a aucune éducation (à part celle des échecs). Il n’a aucune conversation sauf lorsqu’il s’agit de parler d’échecs. Alors, ces propos envahissent tout et finissent par annihiler toute tentative de dialogue. Il faut voir ainsi cette rencontre avec le père de sa fiancée : l’honorable homme essaie de lancer la conversation sur les échecs, dans l’intention d’être agréable à son invité, et Loujine ne parle alors plus que de cela, sans entendre les tentatives de son convive de changer de sujet, ni même la gêne qu’il éprouve. En dehors de cela, toute tentative de dialogue ne parvient à arracher à Loujine qu’un ou deux monosyllabes embarrassés.
Une autre preuve qu’en dehors des échecs, rien n’existe pour Loujine, se trouve dans l’emploi des noms de familles. Jamais nous ne connaissons le nom de famille de la fiancée de Loujine ou de ses parents (et nous ne sommes même pas certains que Loujine lui-même l’ait retenu, de même qu’il ne parvient pas à retenir leur adresse et doit sans cesse ressortir une vieille carte postale pour donner l’adresse au chauffeur de taxi). Les seuls personnages secondaires à être nommés directement sont… ses adversaires lors des tournois d’échecs. Les autres n’ont pas de nom, comme s’ils n’avaient pas d’existence, pas de réalité. D’ailleurs, à plusieurs reprises, ils sont décrits comme des ombres ou des fantômes. Tout ce qui est extérieur aux échecs est comme extérieur à la vie selon Loujine (dont on ne connaît d’ailleurs pas le prénom).
Pour accentuer encore cela, Nabokov décrit, à plusieurs reprises, des scènes où Loujine est perdu : il cherche éperdument une salle où il a joué ou va jouer aux échecs, et ne parvient pas à la trouver dans un hôtel décrit comme labyrinthique. Ce bonhomme perdu dans ce qui est pour lui un dédale (mais où tout le monde parvient à se déplacer tout à fait correctement) est une description symbolique d’une grande justesse de la vie d’un homme incapable de se reconnaître dans le monde réel, mais capable de se représenter, dès son enfance, les parties d’échecs les plus complexes par la seule force de son imagination.
Plus le temps passe, plus cet éloignement de la réalité s’accroît. Les échecs obnubilent tellement Loujine qu’il ne perçoit le reste que comme un rêve. Ainsi, après s’être écroulé de fatigue sur l’épaule de sa fiancée, il est convaincu que ce qui s’est déroulé auparavant n’était qu’un rêve, et n’est même pas très sûr d’être vraiment réveillé.
L’écriture de Nabokov se plaît, d’ailleurs, à nous faire partager cette ambiguïté en ne créant pas de distinction nette entre la réalité et ce que les personnages imaginent ou rêvent. Souvent, d’ailleurs, le récit progresse en passant par l’imaginaire des protagonistes. Jamais, à proprement parler, le roman de Nabokov ne parle de la réalité : à l’instar d’un Proust, l’écrivain russe nous plonge dans la vie intérieure de ses personnages, il privilégie leurs rêves, il décrypte leur imaginaire, il nous plonge dans leurs représentations mentales, au détriment du monde réel. Du coup, le roman est organisé comme les pensées des personnages, avec des retours en arrières, des rêves, des références culturelles, des désirs, etc.

A cela, il faut rajouter que Loujine n’est pas le seul à être perdu dans un monde peuplé de fantasmes. La majorité des autres personnages secondaires, Russes en exil comme Loujine (et comme Nabokov lui-même), vit dans un univers onirique où ils s’agit de reconstituer une société russe en Occident (que ce soit à Berlin ou en France). On vit entre Russes, coupés, là aussi, du monde extérieur, baignant dans l’utopie d’une vie « à la russe ». Seule la fiancée semble pleinement consciente qu’il s’agit là d’une Russie de pacotille, qui n’a rien à voir avec les souvenirs qu’elle garde de la vie à Pétersbourg.
Les deux derniers chapitres du roman sont, en ce sens, très significatifs, décrivant une protagoniste qui, bien qu’exilée russe, se désintéresse de la politique mais pense que ce sujet pourrait détourner Loujine de sa passion morbide des échecs. Et Nabokov va alors appliquer à ce sujet son écriture à la fois précise, très travaillée, finement observée, et en même temps doucement sarcastique, renvoyant dos à dos les exilés Blancs et les soutiens des bolcheviques.

La fleur de l’illusion, l’ipomée jaune

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Japon à notre époque. Autour d’une fleur jaune mystérieuse, deux morts suspectes mettent en branle une enquête officielle et des recherches personnelles qui vont aboutir à des révélations franchement surprenantes.

Pour les protagonistes, l’histoire commence à l’adolescence de Sota (14 ans), rejeton de la famille Gamo qui suit à contrecœur ses parents au marché aux ipomées. C’est une sortie quasi rituelle pour la famille, ce qui permet d’emblée de découvrir un pan de la culture traditionnelle du Japon. Tentant d’échapper à ce qu’il considère comme une corvée, Sota s’assoit sur un banc où il fait bientôt la connaissance d’une jeune fille de son âge, avec qui il file rapidement le parfait amour (son tout premier, celui qu’on n’oublie jamais). Mais en raison de leur jeune âge, Gamo Sota et Iba Takami se verront interdits de toute relation par leurs familles respectives. Auparavant, en ouverture du bouquin, un court chapitre de 4 pages décrit une situation qui se finit par un drame : un double meurtre, apparemment gratuit, à la suite d’une sorte d’accès de folie.

Un meurtre et une disparition

Mais le drame qui va tout déclencher ici, c’est quand la jeune Lino, venue rendre visite à son grand-père, le trouve mort. Le meurtre ne fait aucun doute. Son grand-père avait parlé et montré à Lino une fleur jaune qui l’intriguait : une ipomée dont Lino ne se rend compte que quelques jours plus tard qu’elle a disparu. Si la police enquête sur une affaire de meurtre crapuleux (la maison a été chamboulée, comme si le meurtrier cherchait des objets de valeur), Lino acquiert rapidement la conviction que son grand-père a été assassiné à cause de cette ipomée jaune.

Un roman d’enquête

Keigo Higashino poursuit dans une veine qui l’inspire bien. Il aime les intrigues complexes et en réussit encore une de qualité, en faisant remonter ses ramifications profondes jusqu’à un passé lointain. Il illustre avec maestria le sens de l’honneur qui est une fondamentale de la mentalité japonaise. Et puis, tout ce qui tourne autour de la fleur mystérieuse apporte une ambiance particulière, sans compter les surprises qui s’enchaînent, jusqu’à une révélation vraiment étonnante, qui permet de comprendre le comment et le pourquoi d’une série de drames et de situations familiales, etc.

Le style Higashino

L’auteur en fait peut-être un peu trop dans l’enchevêtrement des circonstances et quelques coïncidences qui vont permettre de démêler un écheveau complexe. Pour un (une) lecteur (lectrice) français(e), le nombre des protagonistes et les noms japonais (régulièrement utilisés dans le sens originel, avec le nom de famille en premier) peuvent apporter quelques confusions en cas de lecture trop étalée dans le temps ou pas suffisamment attentive. Enfin, l’auteur déçoit par moments avec des passages qui n’apportent strictement rien. Destinés probablement à faire ressentir une certaine ambiance, ils créent parfois des longueurs agaçantes plutôt que de contribuer à étoffer les caractères des personnages ou de préciser la configuration des lieux, etc. Exemple avec : « Ils entrèrent dans un café et Sota commanda un café.»

Une enquête et son contexte

En ce qui concerne l’enquête, le roman s’intéresse plus particulièrement à celle menée par Gamo Sota en concertation avec Lino, qui sont quand même encore bien jeunes. Cela donne une certaine ambiance au roman, puisque de nombreuses péripéties l’orientent vers des activités prisées des adolescents. Il est ainsi question d’un groupe de rock, de ses répétitions et de concerts, avec situation nécessitant un remplacement de musicien sur le vif. L’auteur s’arrange également pour bien situer le roman dans son époque, puisqu’il est question d’un étudiant qui cherche désespérément à changer d’orientation suite à la catastrophe de Fukushima. De nombreuses pistes émergent, ainsi que l’action croisée avec la police qui enquête de son côté.

La fleur de l’illusion, Keigo Igashino
Actes sud (collection Actes noirs) : sorti le 5 octobre 2016

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3.5

Quels sont les meilleurs films français qui vous feront tomber amoureux de différentes cuisines ?

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Si vous êtes amateur de cinéma, vous n’êtes pas sans savoir que les films gastronomiques ne manquent pas. La cuisine inspire énormément les réalisateurs qui n’hésitent pas à mettre en valeur les spécialités culinaires diverses. Les cinéastes français en sont particulièrement friands. Pour vous régaler, nous proposons justement les meilleurs films français qui vous feront tomber amoureux de différentes cuisines.

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Cuisine américaine

Le film Cuisine américaine est sorti en 1998 et réalisé par Jean-Yves Pitoun. La comédie est une véritable ode à la cuisine américaine. On y retrouve les acteurs Jason Lee, Eddy Mitchell, Thibault de Montalembert. Loren Collins apprend le métier de Chef dans les cuisines de la marine américaine. Suite à un accrochage avec un officier, il quitte la Navy et atterrit à Dijon dans un quatre-étoiles de Louis Boyer. Ce dernier effraie tout le monde à cause de ses sautes d’humeur, mais Loren ne se laisse pas impressionner. Ce film incarne le rêve américain en mettant en avant la cuisine du pays et l’épicerie americaine dont l’influence au niveau mondial n’est plus à présenter.

Le festin de Babette

Sorti en 1987, ce film de Gabriel Axel raconte l’histoire de Babette qui débarque sur la côte sauvage du Jutland au Danemark pour fuir la répression de la Commune en 1871. Elle s’intègre facilement dans la communauté où elle devient domestique de deux filles puritaines d’un pasteur. Après 14 années d’exil, elle peut enfin rentrer en France grâce à des fonds reçus. Avant de partir, elle décide de préparer un dîner français pour marquer l’anniversaire du défunt pasteur. Le film dramatique est joué par Stéphane Audran et Jean-Philippe Lafont. La cuisine française y est au rendez-vous pour vous donner l’eau à la bouche.

Vatel

Vatel est un film gastronomique dirigé par Roland Joffé. Il est franco-britannico-belge et est sorti en 2000. On y retrouve à l’affiche les acteurs Gérard Depardieu et Uma Thurman. Cette œuvre cinématographique relate les efforts du célèbre maître d’hôtel de la maison Condé François Vatel pour retrouver les bonnes grâces du roi Louis XIV par rapport à son maître. L’histoire se déroule en avril 1671 où François Vatel est le maître d’hôtel et l’intendant du prince de Condé. Ce dernier est ruiné et vieillissant et souhaite rentrer dans les bonnes grâces du roi afin qu’on lui confie le commandement d’une campagne militaire. Pour ce faire, Condé compte sur Vatel pour tenir sa maison, notamment la réception de la cour au sein du château de Chantilly. Outre l’histoire fascinante de Vatel, la cuisine traditionnelle française y est également mise en valeur.

Les saveurs du palais

Cette comédie de Christian Vincent par Étienne Comar et Christian Vincent raconte l’histoire d’une cuisinière de renom vivant dans le Périgord. Le Président de la République l’embauche comme sa cuisinière personnelle au Palais de l’Élysée. L’histoire met en avant une cuisine authentique qui séduit rapidement le président malgré différents obstacles.

Une affaire de goût

Sorti en 1999, ce film dramatique signé B. Rapp relate le parcours d’un jeune serveur qui devient le goûteur attitré d’un industriel d’un grand raffinement et au sommet de sa gloire. La relation est toxique et professionnelle, mais devient rapidement intime et ambiguë.

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La Petite Bande: la joie enfantine d’être ensemble

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Cinq ans après la comédie dynamique qu’a été En Liberté !, Pierre Salvadori revient avec une nouvelle petite bombe ou plutôt La Petite Bande. Un film d’enfance, de combat, de délires qui raconte la joie d’être ensemble. Un film avec des enfants, mais sans niaiserie, bref un grand film sur l’enfance.

Enfance

Le monde sans dessus dessous d’En Liberté ! semble être l’héritage reçu par les gamins de La Petite Bande, le nouveau film de Pierre Salvadori. En effet, les quatre (bientôt cinq, c’est mieux pour voter!) enfants (presque ados) lassés de n’être pas entendus, décident de passer à l’action. Leur motivation ? La rivière polluée, en toute impunité, par l’usine du coin. Les voilà embarqués dans une histoire qui va bien vite les dépasser. Pierre Salvadori ne raconte pas seulement une histoire d’écologie ou de combat, il fait comédie avec une véritable troupe. Dès le générique où il s’amuse à coups de petites corrections orthographiques à la Polisse (il va jusqu’à se renommer Pierre salade de ri), le réalisateur donne le ton : rien ne sera sérieux ici parce que tout est grave. En effet, à l’adolescence naissante, tomber amoureux est une affaire sérieuse qui mérite de faire sauter une usine ! Enfin, du moins d’en avoir le projet…

Errance 

Ce prétexte vaut ensuite toute une série d’actions plus ou moins bancales dans lesquelles s’engagent les protagonistes. Pierre Salvadori prend donc ces enfants (et comédiens!) au sérieux et leur donne une véritable épaisseur, des dialogues qui claquent, jamais pesants ou moralisateurs. Même le petit Aimé, qui rejoint la bande sans le vouloir, est harcelé sans être la victime que l’on pleure. Il tente simplement de s’accommoder de son extrême solitude et de la violence qu’elle engendre. Plus débrouillard qu’il n’y paraît, il sera bien plus que ce que ses nouveaux amis espéraient de lui. Espiègle et farceuse, cette comédie l’est tout autant qu’elle est bien construire (mise en scène au millimètre) et intelligente (les gamins ne sont pas insupportables ou stupides, ils portent surtout le poids du monde adulte, défaillant) : « Sauf qu’ils n’ont jamais le droit de décider. Ils sont tenus à l’écart des décisions et donc je me suis dit que ça devenait très intéressant. En fait, les enfants, sans même le vouloir, sont marginaux, même pas par choix. Comme on les tient à l’écart de toutes les décisions, les enfants sont de fait marginaux » (Pierre Salvadori, interview sur Allociné).

Ensemble

Le réalisateur célèbre la joie d’être ensemble en donnant à ses personnages de vrais enjeux, des regards aussi, des voix (même quand ils se choisissent des accents!). On pense souvent au Petite maman de Céline Sciamma qui laissait libre court à l’amitié entre deux fillettes dans un temps presque fantasmagorique. Là aussi l’enfant était « laissé de côté » (du deuil familial, de la maison qu’on déménage…) et reprenait sa place, choisissant d’être « enfant avec toi » ou « enfant loin de toi » s’agissant de sa mère. Après tout, seule l’enfant avait les clefs de la musique du futur ! Parfois cruel, jamais moralisateur, La Petite Bande, est un film comme un joyeux bordel savamment orchestré dans lequel les enfants cessent d’être des enfants pour prendre en charge leur avenir. On les voit subtilement basculer vers autre chose et comprendre comment ensemble ils se galvanisent et sont capables d’aller plus loin, de frapper plus fort. Bref, de reprendre leur vie en main. Porté par un fabuleux casting, de belles trouvailles et surtout un sentiment de liberté qui ne retombe jamais, La Petite Bande est un grand film sur l’enfance, pas un truc guimauve ou poseur, simplement un conte qui met en scène des gamins en quête d’un monde nouveau.

La mise en scène, des scènes d’actions aux délires du patron kidnappé, est parfaite de petites pépites, comme ces masques (tous magnifiques!) qui donnent à nos héros des airs de super-héros maladroits, Aimé s’amuse d’ailleurs souvent à s’imaginer avec des pouvoirs. Depuis Les Apprentis, Pierre Salvadori a choisi de faire de la maladresse (ici excusée par l’enfance), de la gaucherie, un prétexte à la comédie mais surtout à un regard tendre tout autant que lucide sur le monde. Après tout, c’est d’une maladresse que naît ici la catastrophe qui fera peut-être bouger les lignes !

La Petite bande : Bande annonce

La Petite Bande : Fiche technique

Synopsis : La petite bande, c’est Cat, Fouad, Antoine et Sami, quatre collégiens de 12 ans. Par fierté et provocation, ils s’embarquent dans un projet fou : faire sauter l’usine qui pollue leur rivière depuis des années. Mais dans le groupe fraîchement formé les désaccords sont fréquents et les votes à égalité paralysent constamment l’action. Pour se départager, ils décident alors de faire rentrer dans leur petite bande, Aimé, un gamin rejeté et solitaire. Aussi excités qu’affolés par l’ampleur de leur mission, les cinq complices vont apprendre à vivre et à se battre ensemble dans cette aventure drôle et incertaine qui va totalement les dépasser.

Réalisation : Pierre Salvadori
Scénario : Pierre Salvadori, Benoît Graffin
Interprètes : Paul Belhoste,  Mathys Clodion-Gines, Aymé Medeville, Colombe Schmidt, Redwan Sellam, Laurent Capelluto
Photographie : Julien Poupard
Montage : Isabelle Devinck
Sociétés de production : Les Films Pélléas, France 2 Cinéma, Tovo Films
Distributeur : Gaumont Distribution
Durée : 1h48
Date de sortie : 20 juillet 2022
Genre : Comédie

France –  2021

Ebola Syndrome vous infecte en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Ebola Syndrome, film phare du sous-genre radical de la Cat. III qui fait son grand retour dans une formidable édition Blu-ray française signée Spectrum Films.

Synopsis : En cavale en Afrique du Sud après le meurtre de sa maîtresse et de son patron, Kai viole une femme agonisante et contracte le virus Ebola. Il en réchappe miraculeusement, devient porteur sain et contamine les clients de son restaurant avec enthousiasme et délectation.

La morale et l’Ebola

À l’heure où les amateurs de sensations fortes et autres spectateurs crient au choc et à l’exploit radical en découvrant The Sadness, il semble important, voire nécessaire de (re)découvrir Ebola Syndrome, réalisé par Herman Yau en 1996. En effet, le premier plonge malgré lui dans le gore cartoonesque, évacuant maladroitement toute velléité d’angoisse – pour ses protagonistes principaux – propre au genre du survival. Ses effets visuels saisissants et sa mise en scène parfois efficacement nerveuse et spectaculairement horrifique échouent à installer un caractère essentiel à ce type de récit : la peur avant l’horreur.

Comme l’avaient parfaitement incarné les œuvres de Gordon Lewis, Fulci, Romero, Argento, Carpenter et Franju, entre bien d’autres, la monstration de l’horreur et d’éléments gores gagne en puissance avec un travail préalable de la terreur. Dans le cas contraire, les séquences de violence horrifique ou gore peuvent virer malgré elles au cartoon gore voire au torture porn cartoonesque, soit à une forme de spectacle dont le déchainement de brutalité – parfois jouissivement puéril – cache une certaine incapacité à instaurer une réelle tension narrative pour se dédier corps et foutre à la recherche du choc ultime.

Ebola Syndrome, reprise jusqu’au-boutiste de The Untold Story par le même réalisateur, va répondre aux caractéristiques du cinéma de chocs de la Cat. III (Catégorie III), sous-genre Hongkongais basé sur les catégories de classement du cinéma HK introduites en 1988. Les cinéastes appartenant à ce mouvement cherchèrent notamment à dépasser toutes les limites idéologiques et visuelles possibles grâce à l’interdiction aux moins de 16 ans qui lui permirent de s’adresser plus librement au public. Sexualité débridée et malsaine, représentation de personnages aux idéologies et mœurs contre-culturels, et violences physique et psychologique importantes sont ainsi au rendez-vous.

Ebola Syndrome coche toutes les cases avec des scènes de viol, de séquences de torture et meurtres à vous en tordre l’estomac ainsi qu’un personnage qui semble, au premier abord, ne vouloir obéir à aucun ordre, que ce soit moral ou sociétal. Le film réussit donc là où The Sadness a échoué : Ebola Syndrome est un récit purement malsain dont la terreur et l’horreur s’autoalimentent efficacement. Si The Sadness joue lourdement avec la farce sur le Covid au point d’annihiler toute puissance d’évocation, Ebola Syndrome embrasse l’humour noir pour mieux questionner notre attachement à ce personnage purement antipathique.

On pourrait aller jusqu’à écrire que le film est, à l’image de son personnage, antipathique au possible. Des poulets sont égorgés, une souris morte sur la route est écrabouillée par une voiture, des scientifiques nous exposent les différents ravages – ici amplifiés par la fiction – du virus Ebola dans une scène d’autopsie terriblement efficace, le personnage principal est un tueur, violeur, un sociopathe qui n’hésite pas à jouir – littéralement – dans la viande du restaurant où il travaille ainsi qu’à la servir à un client mécontent : néanmoins, Ebola Syndrome réussit à rendre touchant son personnage principal.

Kai, incarné par un incroyable Anthony Wong, nous apparait d’abord à l’écran comme étant un tordu qui couche avec la femme de son patron qui n’hésitera pas à vouloir le punir en voulant lui sectionner les parties génitales après l’avoir l’humilié par une séance de golden shower. Kai tuera tous ses tortionnaires mais évitera, grâce au hasard, de tuer une gamine et témointe innocente. Plus tard, le bonhomme viole la femme du patron du restaurant dans lequel il travaille pour un revenu affligeant tout en pouvant vivre de façon relativement libre en Afrique du Sud, loin de son statut de fugitif. Peu avant, la patronne, qui le tyrannisait, voulait l’assassiner et se débarrasser de son corps infecté. Quant à son mari, celui-ci était bien conscient d’exploiter Kai, et ne s’interdisait pas de lui reprocher tous les maux du monde. Aussi Kai et ses congénères Hongkongais subissent le racisme sociétal d’Afrique du Sud, il déclare notamment : « Pour les blancs, nous sommes noirs. Pour les noirs, nous sommes blancs. » Enfin, dans la troisième partie hongkongaise du métrage, Kai, de retour au pays, est pourchassé par la police et les autorités sanitaires à la fois pour les meurtres qu’il a commis mais aussi son statut de vecteur d’infection alors qu’il essaye de retrouver une vie plus paisible en compagnie d’un ancien amour et de sa fille.

Rien ne peut justifier toute la violence que Kai assènera à ses victimes, mais force est de constater que ce bougre devient touchant de par le fait qu’il est en rébellion contre les formes d’exploitation et de violence subies. Ce personnage applique ainsi une réponse radicale et terrible à ses bourreaux, installant une ambiance – d’autant plus – malsaine d’horreur anarchiste. Il s’agit donc pour le personnage de réinstaurer à chaque tuerie une forme d’ordre sans hiérarchie. Certes, il aura tué un nombre incalculable de personnes en les infectant de façon irresponsable. Mais Kai ne pourra plus échapper à la mort dès lors qu’il deviendra lui-même un bourreau en tuant et contaminant de façon intentionnelle des innocents.

Ebola Syndrome a beau être malsain, outrancier et terrifiant pour mieux défier la morale, le film d’Herman Yau constitue ainsi, à l’inverse de ce que certains prônent, une formidable fable où tous les animaux – humains et non humains – subissent tragiquement la violence d’une humanité dont l’ordre et les barrières morales sont et seront définitivement fragilisées par la brutalité aveugle d’un virus, comme l’expose le final au terrible hasard mettant en scène une gamine partageant une sucrerie avec son chien contaminé par un goûter canin peu reluisant.

Bande-annonce – Ebola Syndrome, Herman Yau, 1996

Ebola Syndrome en Blu-ray

Ebola Syndrome débarque dans une formidable édition Blu-ray gérée par Spectrum Films. Deux montages sont proposés : la version intégrale reconstruite à partir d’un scan 4K du négatif ainsi que sur des sources intermédiaires pour un rendu vidéo très soigné sur tous les points (de la gestion organique du grain au formidable piqué en n’oubliant pas le respect du format de l’image) ; et la version cinéma censurée au master HD correct mais vieillissant. Les deux versions et les bonus sont répartis sur deux disques. Si l’on n’a rien à reprocher aux pistes sonores originales équilibrées et efficaces, on peut toutefois regretter le choix de Spectrum Films de ne pas avoir privilégié une édition UHD pour la version intégrale qui a pu en bénéficier aux US chez Vinegar Syndrome en novembre 2021.

Du côté des compléments, l’éditeur a sorti l’artillerie lourde : une présentation de l’habituel médiateur de Spectrum Films, Arnaud Lanuque, qui revient notamment sur la Cat. III et la place du film dans ce sous-genre déjà en déclin en 1996 ; une interview récente de la scénariste Chau Ting ; une interview plus ancienne d’Anthony Wong et d’Herman Yau ; une nouvelle courte présentation du film par le cinéaste ; un ancien commentaire audio du duo suscité ; une nouvelle interview du responsable des cascades James Haa ; un long podcast du PIFFF Cast sur la Cat. III ; ainsi que la bande-annonce du film. Tous ces compléments ont bien sûr tendance à se répéter ou à se faire écho sur certaines informations, mais chacun apporte toutefois un nouvel éclairage.

On ne peut donc que vous conseiller cette édition d’Ebola Syndrome signée Spectrum Films qui a tout d’un must-have tant pour les curieux que pour les aficionados du genre.

Bande-annonce promotionnelle de l’édition UHD 4K de Vinegar Syndrome

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

2 BD-50 – 1080p HD 1.85 (version intégrale) & 1.77 (version cinéma) – Encodage AVC – Son : Dual Mono Cantonais – Sous-titres français – Hong-Kong – Horreur – Interdit aux moins de 16 ans avec avertissement – Durée : 1h40 & 1h38

COMPLÉMENTS

Présentation d’Arnaud Lanuque

Présentation de Herman Yau

Interview de Herman Yau et Anthony Wong

Commentaire audio de Herman Yau et Anthony Wong

Podcast Catégorie III

Interview du responsable des cascades James Ha et Bande-annonce

Sortie le 4 juillet 2022 – prix de vente indicatif public : 25,00 Euros TTC

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5

Transparent : la révolution du genre en série

Transparent est une série passionnante et touchante sur une famille hybride. Jill Soloway y aborde le transgenre à travers une figure paternelle en pleine transition. La série ne se contente pas de mettre au centre de son scénario un personnage transgenre, mais elle tente de combattre, non sans humour, un grand nombre de préjugés. Les personnages y sont aussi adorables que détestables (parce que névrosés, autocentrés) et l’individu tente coûte que coûte d’exister au sein de l’entité qu’est la famille, aussi écrasante soit-elle. Retour sur les cinq saisons pour notre cycle sur les séries LGBT.

« Pardonnez-moi »

Ce cri poussé par Maïwenn dans son tout premier film (Pardonnez-moi, 2006) pourrait à lui seul résumer ce récit sur une famille éclatée et pourtant régulièrement réunie épisode après épisode. Chacun a l’espace pour s’exprimer, se tromper, recommencer. Malgré les apparences, les différents membres de la famille se soutiennent autant qu’ils souffrent du comportement de l’autre. Toujours prêts à se balancer leurs quatre vérités à la figure, ils sont avant tout des personnages en quête d’une identité impossible à trouver tant elle est mouvante. Ils sont tous juifs (l’identité religieuse et le passé douloureux ont leur importance dans la construction de chacun), mais aussi gays, lesbiennes, bisexuels, transgenres, hétéros, amoureux, destructeurs, passionnés, parents, enfants. Leurs destins sont loin d’être tout tracés et c’est cela que capte le mieux la caméra de la productrice, créatrice et scénariste de la série (dont les épisodes sont réalisées par différentes femmes au fil des saisons), Jill Soloway. Elle n’en n’est pas à sa première famille délirante puisqu’elle a été scénariste pendant quatre ans de la série Six Feet Under (qui raconte le quotidien d’une famille névrosée de… croques-morts !). Pourtant, ici, il est souvent question de lumière. La maison familiale est ouverte à cet éclat lumineux. Les états d’âme des différents protagonistes nous sont livrés dans une lumière extrêmement travaillée, enveloppante, une musique qui devient peu à peu familière et nous entraîne avec eux. Chaque épisode dure une demi-heure, le temps est court mais est pourtant assez long pour laisser à chacun l’espace pour péter un plomb et tenter de se remettre d’aplombLa norme est ici oubliée et ça n’est pas pour nous déplaire. Tout peut être assez vite remis en cause, l’évolution des personnage étant parsemée de surprises et de cycles (on pense notamment à Ali, la plus jeune sœur, et à son incapacité à s’engager dans le rapport amoureux).

Qui suis-je ?

La série est remplie de questionnements sur l’identité, l’amour, l’égoïsme et l’autre, cet enfer moins pesant que soi-même. On y suit avant tout, récit semi-autobiographique pour Jill Soloway (puisqu’elle raconte en partie le coming-out de son père), la transition de Mort en Maura. Le personnage du père annonce en effet à ses enfants Josh, Ali et Sarah qu’il s’est toujours senti femme (l’épisode 8 de la saison 3 revient sur l’enfance du père) et qu’il le sera désormais au grand jour. La nouvelle fait l’effet d’un raz-de-marée dans la fratrie qui pensait plutôt à l’annonce d’un cancer. La mère, séparée de Maura, est bien moins surprise, puisqu’elle connaissait déjà les désirs de son ex-compagnon. Le lien entre eux est fort et de plus en plus exploré au fil des saisons. Ils sont loin d’être devenus des étrangers l’un pour l’autre et l’échec de leurs relations respectives le prouve très bien. La série est construite autour d’une mise en scène de soi par des personnages perdus dans leurs baskets, jamais tout à fait sûrs d’eux. De plus, ils endossent des étiquettes qu’ils ne veulent pas toujours porter. Chaque épisode les confronte donc à cet enfermement identitaire dont ils veulent absolument sortir. Le quotidien n’existe pour ainsi dire pas chez les Pfefferman, au sens où rien n’y est banal, habituel. Il y a toujours un spectacle à voir, l’emprise du passé étant très forte. De nombreux épisodes mêlent en effet passé et présent, expliquant les gestes d’aujourd’hui par les blessures d’hier. Cela offre une certaine mélancolie à une série souvent très juste, touchante. Le décalage des personnages avec le monde que l’on a l’habitude de voir dépeint à la télévision, est passionnant. Leurs réactions extrêmes sont souvent drôles, même si elles cachent des petits et grands drames de l’existence.

De l’amour et de l’humour

La question de la croyance, de la foi y est également abordée. Que ce soit à travers les nombreuses traditions juives qui nous sont montrées, un personnage féminin de rabbin a d’ailleurs une place importante dans la série, ou à travers d’autres religions observées de loin. On y interroge fortement la croyance, mais elle est aussi synonyme de rassemblement, de paix (même si la guerre familiale ou amoureuse n’est jamais bien loin). Il faut bien le dire, les traditions sont souvent détournées, utilisées à des fins personnelles et non toujours purement religieuses. À chaque instant, un membre de la famille est un soutien pour l’autre avant de flancher à son tour. On y prône la liberté de choisir, de ne pas prétendre être ce qu’on ne veut pas être (voir pour cela le dernier épisode de la saison 3). La société reçoit ces différents personnages, leurs questionnements et leurs revendications en pleine figure. Car Ali s’interroge dans des travaux universitaires, Josh explore la musique, la mort, la filiation et Sarah les limites de sa féminité, de son désir et du rapport sexuel. Toutes les familles y ont leur place, même les plus barrées. Le déséquilibre est la nouvelle norme.

La saison 1 explore ainsi avec force l’effet de la transition paternelle sur la famille, sans oublier de suivre Maura et ses pérégrinations. La saison 2, passée l’onde de choc, est davantage centrée sur l’identité, questionnée à travers sa construction. Le féminisme n’est jamais loin, sans que les personnages masculins ne soient en reste. Car les protagonistes ne sont pas forcément filmés et racontés parce qu’ils sont des hommes ou des femmes. Quant à la saison 3, davantage ancrée dans le présent, le rassemblement, le deuil et la nécessité de faire accoucher la vérité, elle est une bouée lancée au choix d’un avenir sans entraves. La saison 4, entraîne la famille encore plus loin, le personnage d’Ali faisant des choix qui l’en éloignent avant d’inexorablement revenir à elle, la question du « qui suis-je » étant plus que jamais au cœur des questionnements, Israël au centre des réponses, peut-être. Quant à la saison 5, en un seul et unique épisode, elle est une clôture à la hauteur de la série, mêlant, comme souvent, humour et mort, avec une grande délicatesse. Pourtant, la série ne cesse de nous dire que faire le choix d’une liberté assumée, presque égoïste, conduit à d’autres entraves (psychologiques le plus souvent, quasi inconscientes). Peut-être qu’au fond le seul ennemi qui nous domine jusqu’au bout, c’est soi-même. C’est déjà le difficile apprentissage que faisait Natalie Portman dans Black Swan : « ta seule ennemie, c’est toi », finissait-elle par entendre avant de sombrer. La force de Transparent est d’offrir à chaque fois à ses personnages une main tendue pour se relever. La narration prend ainsi parfois le temps de se suspendre pour suivre plus spécifiquement un personnage, un moment de son existence qui revêt une grande importance. Parfois, même un événement a priori insignifiant s’étale sur une demi-heure et prend peu à peu son sens dans le parcours d’un personnage.

Il ne sera pas vain de noter en conclusion que la réalisation et le rythme sont impeccables, savant dosage entre humour et douceur. Le tout est porté par des acteurs fabuleux. Jeffrey Tambor particulièrement, qui joue la transition sans jamais en faire trop, mais en donnant beaucoup. Quant aux enfants Pfefferman, ils sont joliment incarnés par Gaby Hoffmann, Jay Duplass et Amy Landecker. Cette famille d’indestructibles (à l’image de leur tortue qui a survécu trente ans dans un conduit d’aération), ne serait rien sans leur mère un brin fêlée et artiste portée par Judith Light. Cette dernière interprète en fin de saison 3, une chanson qui à elle seule résume toutes les formidables contradictions de l’être humain (dont la série a fait sa marque de fabrique).

Transparent : Fiche Technique

Synopsis : Un père réunit ses enfants, Ali, Joshua et Sarah, pour parler de l’avenir. Pensant en premier lieu qu’il serait question d’héritage, tous les trois sont surpris d’apprendre qu’il s’agit en fait d’une révélation qui risque de bouleverser leur vie : il a décidé de changer de sexe !

Créatrice : Jill Soloway
Interprètes : Jeffrey Tambor (Mort/Maura), Gaby Hoffmann (Ali), Jay Duplass (Josh), Amy Landecker (Sarah), Judith Light (Shelly), Alex MacNicoll (Colton), Carrie Browstein (saisons 1 et 2, Syd), Kathryn Hahn (Raquel), Cherry Jones (Leslie), Rob Huebel (Len)…
Scénaristes (toutes saisons confondues) :  Jill Soloway,  Bridget Bedard,  Micah Fitzerman-Blue, Noah Harpster , Ali Liebegott, Faith Soloway, Ethan Kuperberg, Jessie Klein, Stephanie Kornick
Réalisation (toutes saisons confondues) : Jill Soloway, Silas Howard,  Andrea Arnold, Marta Cunningham, Shira Piven, So Yong Kim, Stacie Passon, Nisha Ganatra
Producteurs : Victor Hsu, Jill Soloway
Sociétés de Production : Amazon Studios
Récompenses : Emmy Award du Meilleur Acteur dans une Série Comique pour Jeffrey Tambor (2015), Golden Globe 2015  Meilleure série comique ou musicale et meilleur acteur pour Jeffrey Tambor.
Durée d’un épisode : 30 minutes
Nombre d’épisodes par saison : 10
Nombre de saisons : 5

Etats-Unis – 2014

Stranger Things : que vaut la saison 4 ?

Après une très longue pause, Stranger Things nous est revenu pour sa quatrième saison. Après une saison 3 certes haute en couleurs mais aussi en manque de crédibilité, et une impression générale de baisse (modérée) de qualité depuis la saison 1, la quatrième saison est décisive. Alors, que vaut-elle ?

Attention : cette critique contient de légers spoilers !

La hype était un peu retombée après trois ans d’absence, ne nous mentons pas. On a peu vu les bandes-annonces de ce quatrième volet, arrivé un peu comme une surprise en début d’été. Cependant, le fait de diviser ce groupe d’épisodes en deux parties était très ingénieux : si, après trois ans de pause, on avait un peu oublié Stranger Things, après avoir vu la première partie de saison 4, on attend les 2 épisodes (mis en ligne plus tard, le 1er juillet) avec hâte.

Cette quatrième saison est clairement meilleure que la précédente, même si on déplore un dérapage en roue libre pour les deux derniers épisodes (la dernière partie). Notamment dû au fait que des caractéristiques qu’on appréciait en début de saison deviennent des défauts en fin, un peu comme si elles s’étaient usées : par exemple, le fait que la série prenne son temps. C’est un plaisir, après trois ans, de retrouver Hawkins, son lycée, le match de basket qui nous fait découvrir à quel point Lucas (Caleb McLaughlin) a grandi. Cependant, vers la fin de saison, alors que la tension est à son comble, cette manière qu’a la série de prendre son temps devient finalement plus agaçante qu’autre chose car elle casse tout rythme ; comme en témoigne la durée des épisodes, signe que tout part à vau-l’eau.

En revanche, en tant que spectateur, on se réjouit de découvrir une intrigue générale très intéressante, fouillant dans le passé et les souvenirs refoulés d’Eleven (Millie Bobby Brown)… tournant notamment autour de ceux qui l’ont précédée. Pourtant, l’arrivée d’un énième monstre dans l’Upside-Down fait cette fois clairement pencher la série du côté de la fantasy plutôt que de la SF. Est-ce un problème ? Absolument pas, puisque la question est très bien traitée.
Le seul bémol : on sent que cette intrigue – certes alléchante et soignée – n’a pas été pensée dès le début de la série, dès la saison 1, mais qu’elle a été rajoutée, car les showrunners (sans doute à court de fin) ont voulu changer d’inspiration. De nombreuses questions en suspens trouvent cependant ainsi le moyen d’être résolues.

Les points forts de ce Stranger Things cru 2022 ne manquent pourtant pas. A commencer par une forme exceptionnelle, avec des effets spéciaux époustouflants, un montage et une mise en scène comme des pépites et, surtout, une bande-originale de très haute volée (et pas grâce à Kate Bush, qui vole la vedette à Nora Felder, en charge de la musique). Les interprétations sont aussi très convaincantes, en particulier celle de Gaten Matarazzo en Dustin Henderson, et à l’exception de la mono-expression ahurie de Winona Ryder (Joyce) qu’on a connue en bien meilleure forme et qui se révèle très vite lassante.

Du côté du fond, on a notamment droit à une histoire palpitante dans une prison russe, autour de la délivrance d’un Hopper (David Harbour) à la disparition duquel on n’avait pas cru une seconde.
C’est l’occasion d’introduire de nouveaux personnages, comme Dimitri, le maton corrompu (Thomas Wlaschiha) et on peut saluer une des grandes qualités de la série, qui est sa capacité à ajouter de nouveaux protagonistes et à réussir à nous faire nous y intéresser, là où tant de séries échouent à introduire de nouveaux visages suffisamment attachants par rapport au casting de base. A ce titre, cette nouvelle saison nous permet d’apprendre à mieux connaître Murray (Brett Gelman) et de découvrir Eddie Munson (Joseph Quinn), et un peu moins bien Argyle (Eduardo Franco)…

Et pourtant… Telle une hache à double tranchant, cet ajout de nouvelles têtes a aussi sa part d’ombre. Car qui se souvient de tous ces prénoms, entre les enfants devenus adolescents, leurs grands frères et sœurs devenus jeunes adultes, leurs parents, à peine effleurés pour certains, les autres lycéens, les ennemis, les docteurs diaboliques en blouse blanche, les docteurs alliés, etc. ?

A force d’ajouter des nouveaux venus, les showrunners se retrouvent obligés d’occuper tout ce beau-monde, et il n’y a clairement pas suffisamment de choses à leur faire faire, sans compter que bon nombre d’entre eux sont interchangeables. C’est ainsi que le casting se retrouve littéralement éclaté aux quatre coins du pays. Et que c’est ennuyeux, pour certains ! Et inutile !

Ainsi, d’un côté Eleven est isolée de ses amis ; de l’autre, Dustin, Lucas et Max (Sadie Sink) tentent de résoudre la situation à Hawkins, aidés de Nancy (Natalia Dyer), Steve (Joe Keery), Robin (Maya Thurman-Hawke), sans oublier Erica, la petite-sœur de Lucas (Priah Ferguson).

Et, d’un troisième côté – vraiment de trop – Mike (Finn Wolfhard), Will (Noah Schnapp), Jonathan (Charlie Heaton) et Argyle passent presque une saison entière à parcourir les États-Unis en camion-pizza… et sont totalement inutiles. On est tenté de dire que leur arc est aussi vide que les poches sous les yeux de Jonathan sont pleines : l’acteur de 28 ans commence vraiment à apparaître bien trop âgé pour le rôle d’un jeune homme à peine majeur et prêt à entrer en première année d’études supérieures. Est-il aussi lassé que son personnage ne serve à rien ?
Et finalement, épisode après épisode, on se demande : quand le clan se retrouvera-t-il ? Lorsqu’au fil des saisons, le groupe d’amis originel d’une série est séparé, chacun occupé à des tâches différentes, c’est le signe que le programme a pris trop de directions – et surtout que l’alchimie s’en est allée. Et paradoxalement, Stranger Things tourne en rond, puisque voilà qu’on nous réchauffe la romance entre Nancy et Steve !

Enfin, la fin de saison laisse perplexe et promet des arcs encore plus fous en saison 5 – un peu trop ? – et bien que l’on se divertisse bien, qu’on palpite, qu’on ait peur et hâte, on est obligé d’admettre que le ton glaçant, mystérieux, un rien répugnant de l’Upside-Down de la saison 1 est bien oublié, de même que le mystère autour d’Eleven, simplement transposé sur un autre personnage dont le destin a visuellement pris des airs bibliques, lorsqu’il nous est montré.

La saison 4 de Stranger Things est donc dans l’ensemble un bon cru, qui relève le niveau de la série après le troisième volet, cependant, ces améliorations temporaires chutent en fin de saison pour nous laisser un arrière-goût un peu déçu. En espérant que la résolution de l’histoire en cinquième et dernier volet sera à la hauteur des attentes lancées par la série à ses débuts.

« Elias Ferguson » : père et mers

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Les éditions Glénat publient le premier tome d’Elias Ferguson, intitulé « 1937, l’héritier ». Le scénariste français Simon Second et la dessinatrice italienne Lender Shell racontent l’histoire d’un orphelin sur qui repose le lourd héritage d’un père scientifique dont les découvertes pourraient infléchir le cours de l’Histoire.

Au départ, il y a un deuil, inconsolable. Elias Ferguson apprend la mort « par suicide » de son père. Il maudit alors ce piètre scientifique aux idées farfelues qui l’a lâchement abandonné. Déjà, Simon Second et Lender Shell induisent une première fracture dans cette histoire filiale tourmentée : d’une part, en raison des dissonances entre les perceptions du fils, erronées, et la réalité du père, héroïque ; d’autre part, en vertu de l’héritage exigeant qui échoie soudainement à Elias, contraint de marcher dans les pas d’une éminence scientifique qui coordonnait l’activité d’ingénieurs, chimistes ou physiciens œuvrant de concert, dans le plus grand secret, à la préservation de l’humanité.

« 1937, l’héritier » est placée sous le sceau de cette histoire père-fils à fort relief émotionnel. Mais Simon Second et Lender Shell la fondent dans un contexte explosif, à l’aune de la Seconde guerre mondiale, à un moment où les Américains ne sont pas encore engagés mais où chacun pressent le désastre à venir. Avec un vrai sens du rythme et du dialogue, ce premier tome d’Elias Ferguson se confond bientôt avec une épopée initiatrice : celui qui se la coulait douce sur les bancs de l’Université, comme en témoigne une séquence d’introduction éloquente, doit désormais reprendre le flambeau d’une entreprise scientifique sur laquelle ont des vues, forcément antagoniques, Américains et Allemands.

Il n’en faut pas plus pour qu’Elias Ferguson se retrouve au beau milieu de jeux d’influence diplomatiques et militaires, qui font peser sur sa personne, mais aussi sur ses proches, des menaces potentiellement mortelles. Ce train sous-marin avant-gardiste dont on lui rebat les oreilles vaut-il vraiment toutes ces attentions ? Et quid de cette créature maritime qui apparaît dans toute son immensité à la fin de ce premier tome ? Ces deux questions sont appelées à irriguer la suite des événements, tout en assurant la transition entre le père, déchu, et son fils, en voie d’avènement. L’une des particularités de cet album tient à ses ruptures de ton, puisque la gravité des enjeux (deuil, guerre, assassinats…) est contrebalancée par des répliques souvent ironiques et fusantes.

Finalement, sans faire preuve d’une inventivité folle, Simon Second et Lender Shell parviennent à un équilibre plutôt encourageant. Ils brassent des thématiques variées, reprennent les codes de genre de l’espionnage et de la guerre, y ajoutent une dimension filiale appréciable et nappent le tout d’un récit d’initiation reposant sur un personnage peu en phase avec les attentes nouvelles dont il va bientôt faire l’objet. On attend la suite avec curiosité.

Elias Ferguson : 1937, l’héritier, Simon Second et Lender Shell
Vents d’Ouest/Glénat, juin 2022, 56 pages

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3.5

« Le Narcotrafic » à travers le prisme de la géopolitique

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Les éditions Soleil publient le second tome de L’Aventure géopolitique, consacré au narcotrafic. De la cocaïne en Amérique (Bolivie, Mexique) à la culture du pavot en Afghanistan, Mister Geopolitix a mené, pour sa chaîne YouTube, une enquête périlleuse désormais restituée en bande dessinée.

Dans une vidéo intitulée Narcotrafic : immersion dans une production d’héroïne, Mister Geopolitix souligne à quel point l’existence peut être arbitraire et conditionnée par notre lieu de naissance. Ce constat transparaît clairement dans ce second tome de L’Aventure géopolitique, puisque les agriculteurs boliviens vivant de la feuille de coca, les préparateurs mexicains la mettant en poudre ou encore les cultivateurs afghans dépendant du pavot somnifère semblent n’avoir d’autre choix, pour éviter le dénuement, que de s’ériger en maillons d’une chaîne, plus que jamais mondialisée, du narcotrafic. Mister Geopolitix, Ludovic Danjou et Adrien Martin l’énoncent clairement, à plusieurs reprises : ces individus, somme toute ordinaires, ont été abandonnés par les pouvoirs publics, ont investi des champs d’activité très peu rémunérateurs et cherchent avant tout à arrondir leurs fins de mois avec des cultures plus rentables, mais illégales, dangereuses et propres à les soumettre au bon vouloir des cartels (en Amérique latine) ou des fondamentalistes religieux (en Afghanistan).

« Le Narcotrafic » est une enquête au long cours, dans les interstices du trafic de drogue, en début de chaîne, là où la cocaïne se négocie à quelques dollars le kilo, bien loin des prix fixés sur les marchés américains ou européens de consommation, où le gramme se monnaie chèrement. Le lecteur y croise des agriculteurs désabusés, des « cuistots » désireux de s’enrichir rapidement, pour sortir de la misère ou pour vivre à l’occidentale, mais aussi des mouvements intégristes dont la puissance militaire est indexée aux revenus tirés de la drogue (400 millions de dollars par an pour les talibans). C’est par l’intermédiaire de fixeurs que Gildas Leprince a pu approcher ses interlocuteurs et mettre à nu des pans entiers d’une économie souterraine et mortifère. Son récit, mis en musique par le scénariste Ludovic Danjou, est haletant et porte en son sein toutes les ambivalences d’une activité certes illégale, mais ô combien nécessaire à des populations vulnérables et laissées en jachère.

Un précieux dossier didactique vient compléter une lecture étayée et circonstanciée, déjà éloquente quant à l’organisation des filières du narcotrafic ou les relations étroites entre les mouvements religieux et l’opium en Afghanistan. Mister Geopolitix y distingue les drogues selon leur nocivité, leurs effets sur le corps ou leurs origines. Le YouTubeur-reporter revient sur les routes de la cocaïne et de l’héroïne, sur les organisations criminelles qui les chapeautent et sur les différences notables entre les substances d’origine naturelle (du tabac à la cocaïne) et chimique (des LSD aux méthamphétamines) en ce qui concerne leurs implications géopolitiques. Ce nouveau volume de L’Aventure géopolitique se montre aussi très critique vis-à-vis des institutions, présentées comme défaillantes ou démissionnaires en Amérique latine, prédatrices et hypocrites en Afghanistan. Car entre les lignes, ce que révèle le narcotrafic, c’est l’incapacité ou le manque de volonté des États à y faire face…

L’Aventure géopolitique : Le Narcotrafic, Mister Geopolitix, Ludovic Danjou et Adrien Martin
Soleil, juin 2022, 64 pages

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3.5

« La Fabuleuse Méthode de lecture du professeur Tagada » : accompagner le jeune lecteur

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Les éditions Didier Jeunesse rééditent un succès de librairie s’étant écoulé à plus de 7000 exemplaires. La Fabuleuse Méthode de lecture du professeur Tagada est un outil didactique, mâtiné d’humour et enrichi de dessins, destiné à guider pas à pas les plus jeunes dans leur apprentissage de la lecture.

Un écriteau qu’on peine à décrypter, un menu impossible à démystifier, des livres à portée de main, posés sur des étagères, mais pourtant inaccessibles à la compréhension… Toutes ces situations occasionnent des frustrations à tous les enfants n’ayant pas encore été familiarisés avec la lecture. Christophe Nicolas et Guillaume Long ne s’y trompent pas en les incorporant dans une liste des choses rendues possibles à la faveur de son apprentissage.

Découpé en chapitres, gradué dans la difficulté, incorporant les pauses nécessaires à la bonne intégration des différentes matières, La Fabuleuse Méthode de lecture du professeur Tagada constitue un guide utile et pertinent pour accompagner les jeunes lecteurs dans leur initiation. Rendu ludique par le recours récurrent aux dessins et à l’humour, comportant plusieurs exercices récapitulatifs, cet ouvrage en neuf leçons passe par les étapes habituelles de l’apprentissage de la lecture : l’alphabet, les voyelles, les consonnes, les sons, les syllabes, la formation des mots… Il nécessite évidemment la coopération bienveillante d’un adulte, à même d’épauler l’apprenti lecteur et de lui apporter, si besoin, des explications complémentaires – bien que le guide soit, en ce sens, déjà très complet.

Doté d’un nouveau format et d’une maquette réinventée, La Fabuleuse Méthode de lecture du professeur Tagada se distingue avant tout par ses interactions idoines entre le sérieux des leçons prodiguées et la légèreté de l’humour qui y est dispensé. Cela concourt à dédramatiser les apprentissages, renforcés par l’aspect bon enfant de l’ouvrage et les associations d’idées – ou de motifs – qui y ont cours. Il y a fort à parier que les 4-8 ans (âge conseillé par l’éditeur) appréhenderont cette méthode de lecture autant pour sa dimension pédagogique que pour les nombreuses occasions de divertissement et d’amusement qu’elle comporte. Ça tombe bien, puisque c’était précisément l’effet escompté par ses auteurs.

La Fabuleuse Méthode de lecture du professeur Tagada, Christophe Nicolas et Guillaume Long
Didier Jeunesse, juin 2022, 56 pages

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4

« Dead Flag » : l’école du crime

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Soleil Manga publie le premier tome de Dead Flag, du scénariste Holico et du dessinateur Jun Nishikawa. S’inscrivant quelque part entre Battle Royale, Squid Game et All of us are Dead, le récit, survivaliste, s’appuie sur une dimension gore et trash parfaitement assumée.

Dans la salle des professeurs règne une certaine stupéfaction. Tous relatent le même récit : leurs élèves, agglutinés autour des fenêtres, ont soudainement vu leur attention absorbée par la cour de récréation, pour y scruter… absolument rien. En réalité, un bateau pirate a fait une apparition remarquée au cœur de l’école, mais seuls les étudiants ont été en mesure de l’observer, puisque le navire et ses occupants demeurent invisibles aux yeux des autres. Holico et Jun Nishikawa opèrent ainsi un schisme entre les jeunes initiés et les autres, qui feront les frais de leur incrédulité. Ils ont surtout la bonne idée de portraiturer le méchant de l’histoire, le capitaine Gold Rich, comme une sorte d’oxymore personnifié, tant le décalage est grand entre son apparence grotesque et le jeu glaçant qu’il s’apprête à mettre en place.

Ce « cosplayeur du dimanche », comme le surnomment dans un premier temps ses interlocuteurs (avant de se raviser), impose le Dead Flag entre les murs du lycée. Le principe en est relativement simple : au bout d’un temps imparti, seuls les treize premiers d’un classement récompensant les actes de piraterie – vols, meurtres, violences, vandalisme – seront épargnés et échapperont à la mise à mort qui leur est promise. Partant, au-delà du spectacle et des images iconiques proposées, tout l’intérêt de ce premier tome tient dans le comportement d’adaptation qui va être adopté par les étudiants. Léo rêve de prendre la tête d’une armada se pliant de bonne grâce aux règles du jeu. « Prendre de force ce qu’on désire, c’est ça être un pirate », s’arroge-t-il en guise de devise. Au contraire, Tento fait montre d’une humanité le rendant incapable de la moindre cruauté. Et pourtant, comme dans le Hollow Man de Paul Verhoeven, l’invisibilité a un effet désinhibant criant : ne pouvant être vus de personne, les étudiants peuvent agir librement et se conformer s’ils le veulent aux règles du Dead Flag, sans qu’aucune autorité puisse entraver leur action.

Loin de les ménager, Holico et Jun Nishikawa poussent au contraire leurs protagonistes dans leurs derniers retranchements. Dans une course effrénée, caractérisée par les vignettes gores et les assassinats expéditifs, ils questionnent la nature humaine, élaborent une mythologie (aux bases déjà bien éprouvées) et font des questions de survie et de résilience les moteurs de leur récit. Si Dead Flag se parcourt avec plaisir et curiosité, il lui manque cependant, pour l’instant, l’épaisseur ou l’originalité des meilleurs mangas. Mais peut-être les auteurs puiseront-ils dans les interstices de ce survival initiatique ce qu’il faut de relief psychologique et d’enjeux pour le hisser parmi les grandes réussites du genre. Il faudra attendre la suite pour le découvrir.

Dead Flag, Holico et Jun Nishikawa
Soleil, juin 2022, 256 pages

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3.5