« Dead Flag » : l’école du crime

Soleil Manga publie le premier tome de Dead Flag, du scénariste Holico et du dessinateur Jun Nishikawa. S’inscrivant quelque part entre Battle Royale, Squid Game et All of us are Dead, le récit, survivaliste, s’appuie sur une dimension gore et trash parfaitement assumée.

Dans la salle des professeurs règne une certaine stupéfaction. Tous relatent le même récit : leurs élèves, agglutinés autour des fenêtres, ont soudainement vu leur attention absorbée par la cour de récréation, pour y scruter… absolument rien. En réalité, un bateau pirate a fait une apparition remarquée au cœur de l’école, mais seuls les étudiants ont été en mesure de l’observer, puisque le navire et ses occupants demeurent invisibles aux yeux des autres. Holico et Jun Nishikawa opèrent ainsi un schisme entre les jeunes initiés et les autres, qui feront les frais de leur incrédulité. Ils ont surtout la bonne idée de portraiturer le méchant de l’histoire, le capitaine Gold Rich, comme une sorte d’oxymore personnifié, tant le décalage est grand entre son apparence grotesque et le jeu glaçant qu’il s’apprête à mettre en place.

Ce « cosplayeur du dimanche », comme le surnomment dans un premier temps ses interlocuteurs (avant de se raviser), impose le Dead Flag entre les murs du lycée. Le principe en est relativement simple : au bout d’un temps imparti, seuls les treize premiers d’un classement récompensant les actes de piraterie – vols, meurtres, violences, vandalisme – seront épargnés et échapperont à la mise à mort qui leur est promise. Partant, au-delà du spectacle et des images iconiques proposées, tout l’intérêt de ce premier tome tient dans le comportement d’adaptation qui va être adopté par les étudiants. Léo rêve de prendre la tête d’une armada se pliant de bonne grâce aux règles du jeu. « Prendre de force ce qu’on désire, c’est ça être un pirate », s’arroge-t-il en guise de devise. Au contraire, Tento fait montre d’une humanité le rendant incapable de la moindre cruauté. Et pourtant, comme dans le Hollow Man de Paul Verhoeven, l’invisibilité a un effet désinhibant criant : ne pouvant être vus de personne, les étudiants peuvent agir librement et se conformer s’ils le veulent aux règles du Dead Flag, sans qu’aucune autorité puisse entraver leur action.

Loin de les ménager, Holico et Jun Nishikawa poussent au contraire leurs protagonistes dans leurs derniers retranchements. Dans une course effrénée, caractérisée par les vignettes gores et les assassinats expéditifs, ils questionnent la nature humaine, élaborent une mythologie (aux bases déjà bien éprouvées) et font des questions de survie et de résilience les moteurs de leur récit. Si Dead Flag se parcourt avec plaisir et curiosité, il lui manque cependant, pour l’instant, l’épaisseur ou l’originalité des meilleurs mangas. Mais peut-être les auteurs puiseront-ils dans les interstices de ce survival initiatique ce qu’il faut de relief psychologique et d’enjeux pour le hisser parmi les grandes réussites du genre. Il faudra attendre la suite pour le découvrir.

Dead Flag, Holico et Jun Nishikawa
Soleil, juin 2022, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.