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La Maman et la Putain : le diable par la queue

Après avoir été présenté en version restaurée au Festival de Cannes, dans la sélection Cannes Classics, La Maman et la Putain bénéficie actuellement d’une ressortie exceptionnelle dans les salles françaises. Un chef-d’œuvre de dérision provocatrice à (re)voir absolument.

Renaissance d’un mythe

Si Blaise Pascal était encore de ce monde, il (re)dirait sûrement que l’art se ressent en se passant de bavardages. « L’on demande s’il faut aimer. Cela ne se doit point demander : on doit le sentir » disait-il. On pourrait en affirmer de même avec le cinéma. Une œuvre d’art se ressent plutôt qu’elle ne s’explique. Vous vous doutez bien que cette critique n’existerait pas si nous étions tout-à-fait d’accord avec l’adage pascalien. Nous dirons alors ceci : l’on se demande si l’on a aimé un film. Cela, on doit se le demander. Car, pour le sentir, il faut peut-être parfois en passer par le dire.

La Maman et la Putain illustre fort bien notre réécriture (anti)pascalienne. Pour comprendre cette œuvre, voire pour l’apprécier, il faut presque nécessairement en passer par l’analyse. Pour cela, il fallait avoir vu le film. Ce qui – jusqu’à présent – n’était pas une mince affaire. Objet filmique introuvable en DVD et sur les plateformes VOD, disponible un temps sur Youtube, l’œuvre phare de Jean Eustache bénéfice d’une aura aussi grandiose que mystérieuse. Celle-ci fait, en somme, partie des œuvres dont on connaît plus la légende que le contenu. Tout le monde les connaît (de nom). Pourtant, personne ne saurait vous dire de quoi elles parlent. La Maman et la Putain, c’est un peu la Mona Lisa du cinéma français. Tout le monde le connaît (de nom) – a peut-être en tête deux ou trois images du film – sans l’avoir jamais vu. Sa ressortie dans les salles obscures devrait venir (enfin) pallier le scandaleux manque de visibilité de ce monument du septième art.

Autopsie d’une époque

Si, de prime abord, le film vous paraît verbeux (et ennuyeux), comme La Joconde peut vous paraître fade – pas de panique. Car c’est l’effet escompté par le réalisateur (nous ne savons pas pour le peintre). Voir un film de Jean Eustache appelle toujours à la discussion. Peut-être plus encore dans La Maman et la Putain où cinéaste s’ingénie, pendant trois heures quarante, à croquer les mœurs de son temps, à coups de monologues (sans fins) et de conversations à bâtons rompus, faisant d’un discours (un brin provoc) le nouvel eldorado d’un cinéma moderne et décomplexé. Alexandre (Jean-Pierre Léaud) est un séducteur aguerri qui multiplie les conquêtes. Ce dernier vit chez Marie (Bernadette Lafont) avec qui il est en couple libre. Il vient d’être gentiment éconduit par une ancienne amante sur le point de se marier avec un autre (et dont il pensait n’être que l’unique âme sœur). Alors qu’il erre dans les rues de Paris, il surprend le sourire de Veronika (Françoise Lebrun) assise à la terrasse d’un café. Persuadé qu’il lui plaît (ou pourrait lui plaire), le jeune homme se met en tête de la séduire, bien décidé à faire d’elle sa future maîtresse.

Débute alors un joyeux vaudeville où l’adultère côtoie aussi bien l’amour libre que le polyamour, sur fond de chassés-croisés amoureux qui interrogent, en même temps qu’ils auscultent, la société post soixante-huitarde. La Maman et la Putain constitue, peut-être encore plus aujourd’hui, une autopsie de cette époque. Cinq ans ont passé depuis la révolution de Mai 68. Que reste-t-il des belles promesses du joli mois de mai ? se demande Jean Eustache. Ce dernier choisit le cynisme et la crudité (qu’il n’éloigne pas d’une certaine cruauté) en dressant le portrait de trois trentenaires désabusés. De leur sexualité à leur caractère, en passant par leurs petits arrangements eux-mêmes, rien n’échappe à notre sociologue-cinéaste.

En résulte une œuvre aussi dense que complexe, tour à tour ennuyeuse et fascinante, éclectique et tragique, pompeuse et vulgaire. Cette binarité, qui paraît exempte de contrastes, explose au cours du film. Le mélange des genres et des vocabulaires permet au réalisateur de faire sauter les digues de la bienséance. Le triangle amoureux formé par Alexandre, Marie et Veronika s’impose comme la nouvelle sainte trinité qui défie l’hypocrisie et la (fausse) pudibonderie qui règnent encore dans la société française du début des années 70.

Attention ! Un (faux) Dom Juan peut cacher un (vrai) goujat !

Si Jean Eustache a conscience que le cinéma est une affaire d’images, il avait, en revanche, bien compris que l’impact de ces dernières dépend, de beaucoup, de la manière dont elles sont mises en mots (autrement dit, du discours qui les accompagne). 1973. Le Nouvel Hollywood bat son plein.  Aux Etats-Unis, le début de la décennie s’annonce comme le règne des Martin Scorsese, Francis Ford Coppola et autres Peter Bogdanovich. En France, la situation est similaire (ou presque), les jeunes loups de La Nouvelle Vague, tels que François Truffaut ou Claude Chabrol, sont devenus des cinéastes respectés et admirés, des classiques en somme.

La Maman et la Putain vient balayer le nouveau cinéma de Papa. Le classicisme qui baigne l’œuvre s’effrite en même temps que le vernis d’apparat qui entoure le personnage principal. Alexandre est un intellectuel désœuvré qui noie son ennui en se donnant l’apparence d’un dandy moderne. Naviguant  entre Marie – chez qui il vit –  et Veronika – son nouvel objet (sexuel) du moment – ce séducteur dans l’âme nous apparaît très vite comme un (minable) manipulateur. Alexandre est l’archétype du beau parleur qui n’accepte pas qu’une femme puisse le tromper (ou en aimer un autre) quand lui s’en adonne allègrement l’autorisation. Ce personnage de chameau (macho) constitue la métaphore de toute une époque (loin d’être d’ailleurs révolue). Il séduit puis délaisse, couche puis jette. Ses grands discours pompeux et (inter)minables lui donnent une fausse apparence de dandy nihiliste. Jean Eustache démonte malicieusement l’intellectualité feinte de ce philosophe du dimanche, qui conçoit, en bon trublion de la société patriarcale, les femmes comme des objets sexuels jetables à l’obsolescence programmée.

La Maman et la Putain fustige l’hypocrisie d’une époque qui ne parle que de sexe (mais fait semblant de ne pas le voir). Le noir et blanc du film ne lui enlève, en rien, son actualité (et acuité). Jean Eustache traque la duplicité qui se cache derrière le slogan de la révolution sexuelle. Et au vu du scandale qu’a suscité l’œuvre lors de sa sortie, on se dit qu’il n’avait peut-être pas tout-à-fait tort. Si la manière dont se comporte Alexandre en dit long sur la goujaterie masculine, elle dit aussi quelque chose à propos des rapports sociaux de sexe – en particulier sur le droit pour les femmes d’avoir et de revendiquer une sexualité (libre et libérée de l’emprise masculine). De fait, la place accordée aux personnages féminins rend le film d’autant plus intéressant qu’il lui offre la possibilité d’une prise de parole (non dénuée d’ambiguïté).

On ne badine pas avec les femmes

Contrairement à Alexandre, dont la  discrétion prête à sourire, Marie et Veronika apparaissent beaucoup plus honnêtes vis-à-vis d’elles-mêmes. Il y a comme un retournement qui s’opère dans le film. Au fur et à mesure que les caractères se dévoilent et se défaussent, les personnages féminins prennent la parole et expriment (enfin) tout ce qu’elles pensent de leur cher Alexandre. La gentille et discrète Veronika se montre nettement moins dupe qu’Alexandre ne voulait le croire. On pense notamment à cette mythique scène dans un café où celle-ci dit ses quatre vérités au héros. Son point de vue démasque ce goujat stupide, qui pose en intellectuel de gauche tandis qu’il n’est qu’un être vulgaire et égoïste.

Veronika dit tout le mal qu’elle pense d’Alexandre tout en lui avouant paradoxalement qu’elle l’aime à la folie. Celle-ci affirme avec force sa liberté à celui qui voudrait voir en elle une petite chose fragile. Cette dernière (re)met les points sur les I. Veronica apprend à Alexandre qu’elle gère sa sexualité comme elle l’entend sans demander l’avis du qu’en dira-t-on masculin. Alors que dans la première partie Alexandre prend possession de l’espace sonore, la tendance s’inverse quelque peu dans la seconde partie du film. Après avoir supporté sans broncher les monologues, en forme de coquilles vides, de son amant, la jeune femme énonce un discours sans langue de bois. Voilà un personnage féminin qui ne s’embarrasse guère des « bonnes manières ». Et c’est tant mieux. Veronika frappe là où cela fait mal et met K.O le vaniteux Alexandre.

En mettant fin à son silence, la jeune femme brise le schéma du « Il parle, elle l’écoute ». Ainsi, les rapports de pouvoirs qui (dés)unissaient jusqu’à maintenant les personnages masculins et féminins (en donnant – sans surprise – l’avantage aux premiers) sont déplacés. Si Veronika nage en plein dilemme – elle aime un homme qu’elle haïe en même temps – elle est bien décidé à ne pas lâcher Alexandre d’une semelle (au grand dam de ce dernier). De la désirable à l’indésirable, il n’y a qu’un pas que Veronika franchit allègrement (en tout conscience bien sûr). En jouant le jeu de la maîtresse « collante », Veronika révèle la lâcheté d’Alexandre. Non content de vivre aux crochets d’une femme, ce dernier est, en plus, et contrairement à ce qu’il se raconte, incapable de la quitter.

Si Marie et Veronika aiment le même homme, elles ne croient plus que faiblement à ses « je t’aime » de bonimenteur . Alexandre comprend à ses dépens que, si comme le dit Musset, « On ne badine pas avec l’amour », on ne badine pas non plus avec les femmes. La Maman et la Putain serait-il féministe ? Non, assurément. Néanmoins, le film a l’audace de proposer des personnages de femmes qui défient  les normes en matière de sexualité, tout en cultivant une certaine ambiguïté. Ridiculisé, viré de son piédestal, Alexandre n’en est toujours pas moins aimé par Marie et Veronika. Cette contradiction, Jean Eustache en fait le terreau d’un joyeux (et très provoc) ménage à trois où la crudité des dialogues laisse voir, en surface, la complexité d’un sentiment amoureux, qu’il est, de fait, beaucoup plus difficile à saisir en profondeur. Car, si l’amour est imbriqué dans des rapports sociaux de sexe, La Maman et la Putain nous rappelle qu’il possède également, une part d’étrangeté comique ayant beaucoup à voir avec l’inexplicable.

La Maman et la Putain : Bande-annonce

La Maman et la Putain de Jean Eustache, avec Bernadette Lafont, Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun. Le film fait partie de la sélection Cannes Classics 2022. Distributeur Les Films du Losange

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5

« L’Autre » : rencontres et (més)aventures

Les éditions Glénat publient le premier tome de la série L’Autre, intitulé « Le Souffle de la hyène ». Lylian et Montse Martin y mettent en scène deux jeunes personnages aux talents surnaturels dont les parcours vont s’entrechoquer. De quoi prolonger, avec un certain succès, l’univers fécond de Pierre Bottero.

Chercheur et professeur d’histoire, Ernesto est un « paria », un « rêveur », un « idéaliste ». Soucieux de préserver ses découvertes, il s’attaque à la hâte aux secrets d’un étrange cube en lévitation, laissé à l’abandon dans ce qu’il pense être un ancien temple maya. Mais ses actions inconsidérées libèrent des forces surnaturelles anesthésiées par 3600 ans de captivité. Concomitamment, au Canada, à Montréal plus précisément, le jeune Natan offre une victoire inespérée à ses coéquipiers lors d’un match de basket particulièrement disputé. On comprend vite que l’adolescent dispose de facultés surhumaines. Celui qui parle cinq langues mais demeure désespérément seul a d’ailleurs déménagé plusieurs fois après en avoir fait la démonstration de manière un peu trop ostentatoire. Enfin, en France, c’est à travers le point de vue de Shaé, placée sur tutelle, que l’on découvre le caractère harcelant de certains hommes. Bien que cherchant à se maîtriser, la jeune femme leur dévoile sa double identité, puisqu’une créature primitive apparaît tapie au fond d’elle.

« Le Souffle de la hyène » place ces deux protagonistes à l’aube d’une probable grande aventure. Après avoir perdu ses parents dans des circonstances troubles, Natan reçoit un appel pré-enregistré l’implorant de se réfugier à Marseille. C’est là-bas, manipulé par un vieil homme, qu’il va faire la rencontre de Shaé, non sans avoir été auparavant pourchassé par un lycanthrope. « Un sang différent coule dans tes veines », lui avait-on annoncé. Est-ce cela, ainsi que la puissance que sa famille semble receler, qui expliquent l’étrange succession des événements ? Dans des planches aérées, Lylian et Montse Martin multiplient les rebondissements, confrontent leurs héros à des situations épineuses et éventent leur dualité, sans toutefois révéler aux lecteurs tous les secrets d’un récit en cours de développement. Ils confèrent à Natan les traits d’un adolescent solitaire, entravé dans ses capacités, tandis que Shaé est plutôt caractérisée par son genre – elle subit les comportements déplacés des petits voyous du coin – et sa condition – son tuteur lui refuse de l’argent et elle habite un logement sans charme, aux murs fissurés et à l’ascenseur dysfonctionnel.

Ce premier tome de L’Autre pose déjà quelques solides jalons. Porté à hauteur d’adolescents, il est axé sur l’aventure et doté d’un rythme (déjà) effréné. C’est ensemble que les deux protagonistes-phares vont devoir affronter d’obscurs helbrumes, des êtres dépourvus d’yeux et dont la puissance est supposée sans commune mesure avec leur apparence. Issu d’un univers commun avec La Quête d’Ewilan, « Le Souffle de la hyène » est porteur de promesses, même si on peut déplorer, à ce stade, la relativité de son propos.

L’Autre : Le Souffle de la hyène, Lylian et Montse Martin
Glénat, juin 2022, 64 pages

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3

« Des gueules noires aux gilets jaunes » : la France populaire en action(s)

Suite et fin de l’adaptation d’Une Histoire populaire de la France aux éditions Delcourt. Prenant pour base l’essai historique de Gérard Noiriel, ce diptyque foisonnant se penche sur la France d’en bas, celle des ouvriers, des précaires, des vulnérables et des minorités, pour en saisir les élans d’indignation et de lutte.

Les Gilets jaunes ont crié leur désarroi pendant de longues semaines aux quatre coins de la France : les difficultés à boucler les fins de mois, les dépenses croissantes consacrées à l’énergie et aux carburants, l’effritement des droits sociaux ont constitué autant de sujets portés sur la place publique et auxquels le pouvoir macroniste n’a répondu, pour l’essentiel, que par la répression et l’amalgame. Cet épisode, glissé à la fin de ce second tome d’Une Histoire populaire de la France, fait la démonstration d’une révolte populaire qui bégaie, qui s’exprime par à-coups, qui verbalise ses doléances avec une force proportionnelle à son insupportabilité.

Parmi les populations vulnérabilisées à travers l’histoire, les femmes et les étrangers occupent une place de choix. Ils ont pourtant été sollicités plusieurs fois pour remédier à une main-d’œuvre devenue lacunaire, que ce soit dans le contexte des guerres mondiales – les Français étant mobilisés au front – ou dans les années 1960, en pleine reconstruction économique. Paris a souvent eu un rapport compliqué, pour ne pas dire ambivalent, envers l’autre et l’ailleurs : « Des gueules noires aux gilets jaunes » revient sur l’inauguration du Canal de Suez en 1869, sur la Conférence de Berlin pour le partage de l’Afrique au milieu des années 1880, sur la résurgence de la xénophobie dans les années 1930 – rappelons en sus que les étrangers ont été les premières victimes de la crise de 1929 – ou encore sur les colonies en Indochine ou en Algérie, ainsi que leurs nombreux massacres.

Les institutions ont partie liée avec les classes populaires et leur devenir. Le Sénat a pour objectif de politiser les campagnes. L’école de Jules Ferry serait la condition sine qua non pour promouvoir une même langue et une même conception de l’histoire dans tout le pays. Des années 1880 jusqu’aux années 1910, le nombre d’exemplaires de journaux vendus quotidiennement passe d’un million et demi à dix millions, pour une population de vingt millions d’adultes. La Première guerre mondiale s’achève sur fond de révolution et dès 1919, le gouvernement dirigé par Clémenceau vote des mesures généralisant à toute l’industrie les conventions collectives et la journée de 8 heures. Une loi promulguée en 1920 légalise le principe de la progressivité de l’impôt, pour faire face à l’endettement français généré par la guerre. Gérard Noiriel, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Alain Gaston Rémy n’omettent pas non plus les grandes avancées sociales, qu’elles soient concomitantes au Front populaire, à des fins de guerre ou à des mouvements sociaux de grande ampleur (tels que celui de mai 68, alimenté par les enfants nés du baby-boom de l’après-guerre).

Toujours aussi exhaustif et didactique, mais perdant toutefois en précision et en nuances ce qu’il gagne en efficacité, Une Histoire populaire de la France rappelle les fondements du boulangisme (un mélange de social et de national dont s’inspireront notamment Vichy ou le FN), la volonté d’expédier les criminels, les pauvres et les migrants en Nouvelle-Calédonie, les vieux serpents de mer de l’assimilation et de la déchéance de la nationalité française, les confusions historiques entre intérêt national et intérêts des classes dominantes, l’avènement puis la perdition des communistes après la Seconde guerre mondiale, la création de la Sécurité sociale en 1945, la tertiarisation de l’économie, les Trente glorieuses, Schengen, le marché commun, la monnaie unique… L’ouvrage s’attarde aussi sur des événements plus récents, au premier rang desquels la désillusion scolaire, la paupérisation des classes moyennes, la mondialisation, le sentiment d’insécurité ou l’apparition d’Internet et des chaînes d’informations en continu.

Une Histoire populaire de la France est une invitation plutôt engageante : celle de s’initier aux fondements d’une certaine historiographie, ou de renouer avec eux. Celle de se dégager des manuels prenant appui sur quelques personnages célèbres pour scruter l’histoire à travers les yeux des classes populaires. Il s’agit de décentrer le regard, de sortir du roman national pour embrasser les faits historiques par leurs reliefs les plus marginaux. Rien que pour cela, ce diptyque nous apparaît indispensable.

Une Histoire populaire de la France : Des gueules noires aux gilets jaunes, Gérard Noiriel, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Alain Gaston Rémy
Delcourt, avril 2022, 148 pages

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4

« Nourrir l’humanité » : la Terre colonisée

Les éditions Delcourt publient l’album Nourrir l’humanité, de Sylvain Runberg et Miki Montllo, dans l’excellente collection « Les Futurs de Liu Cixin » – qui, pour rappel, devrait à terme comprendre quinze récits de l’auteur adaptés en bande dessinée.

Il ne faut pas patienter longtemps avant de comprendre à quelle menace l’humanité doit faire face dans cette adaptation de Liu Cixin signée Sylvain Runberg et Miki Montllo : la somptueuse page 7 nous montre ainsi, au-dessus des gratte-ciel d’une métropole éclairée par les phares des voitures et les néons publicitaires, un gigantesque vaisseau spatial extraterrestre. Le tueur à gages Hua Tang semble déjà s’y être habitué : ces visiteurs venus d’ailleurs explorent le ciel depuis plusieurs années. L’homme a de toute façon d’autres chats à fouetter : un obscur Comité composé des treize plus grosses fortunes de la planète s’apprête à le missionner afin d’assassiner trois personnes. On lui donne vingt-quatre heures pour se débarrasser d’un musicien itinérant, d’une femme vivant dans une décharge publique et d’un homme habitant un taudis sous un pont. « L’ensemble de vos revenus annuels dépassent ceux des plus grands pays développés », croit-il bon de préciser, peinant à saisir les motivations présidant à la liquidation d’individus apparemment tout ce qu’il y a de plus inoffensif.

Pour comprendre de quoi il retourne, de nombreux flashbacks et changements de cadre (sur Terre, dans l’espace) vont être nécessaires. Les auteurs introduisent progressivement ces extraterrestres qualifiés de « Dieux », ayant créé d’autres espèces humaines, dont l’une d’entre elles formera à terme une menace pour les terriens – difficile d’en dire plus sans rien divulgâcher. Personnage principal, Hua Tang voit son passé peu à peu dévoilé – il a été le bras droit d’un puissant mafieux après avoir assassiné son père… pour venger la mort de sa mère – et doit agir dans un contexte pour le moins inattendu, puisque des millions de yuans sont distribués à tous les désargentés dont il croise la route. Sylvain Runberg et Miki Montllo le caractérisent avec finesse et lui confèrent une épaisseur appréciable, rendue possible notamment par le recours à des intrigues secondaires et ses activités pour le compte de la mafia.

Nourrir l’humanité porte en bandoulière certains enjeux d’une actualité brûlante. Sur une planète aux caractéristiques similaires à la nôtre, la mécanisation du travail, les inégalités et la marchandisation ont été portées à incandescence, à tel point que les emplois ont disparu, désormais occupés par des robots, et que même l’oxygène est devenu un luxe que certains ne peuvent plus s’offrir. « Durant des siècles, les inégalités n’ont cessé de croître, avec une accélération sans précédent du processus ces 20 dernières années… Un seul individu, le grand propriétaire, possède 100% des richesses de notre planète ! » Partant, le plus gros de l’humanité s’est réfugié dans les sous-sols, où il vivote péniblement. En cherchant à défendre leur cause, ces laissés-pour-compte se verront finalement chassés de leurs propres terres – privatisées par le grand propriétaire, en vertu d’une intelligence soi-disant supérieure.

Réussi sur le plan graphique, comptant une triple page dépliante devenue typique de cette collection, Nourrir l’humanité se veut résolument critique envers les super-riches, l’ultra-libéralisme, les préjugés culturels ou encore l’écocide. Ce n’est pas un hasard si, en accomplissant sa mission, Hua Tang va voir ses trois victimes réaffirmer certains principes qui auraient dû rester élémentaires : la dignité humaine, le respect de l’environnement, la liberté de mener sa vie comme on l’entend, la sacralisation de l’art et de la création… Des valeurs battues en brèche, en perdition dans l’album, et dont le crépuscule explique les nombreux périls habilement mis en scène par Sylvain Runberg et Miki Montllo.

Les Futurs de Liu Cixin : Nourrir l’humanité, Sylvain Runberg et Miki Montllo
Delcourt, juin 2022, 126 pages

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4

« Radiant Black » : de loser à super

Les éditions Delcourt publient le premier tome de Radiant Black, une série de Kyle Higgins et Marcelo Costa. Revisitant le mythe du super-héros, les auteurs font d’un trentenaire désabusé leur antihéros.

Nathan Burnett espérait forcément autre chose. Écrivain désargenté, chauffeur pour arrondir les fins de mois, il n’a d’autre choix, devant le refus de son banquier de lui accorder un nouveau prêt, que de retourner vivre chez ses parents. Un peu désabusé, il retourne dans son patelin natal, où il retrouve un vieil ami, Marshall. On tient l’auteur maudit typique : incapable de donner corps à ses idées, engoncé dans l’improductivité, cramponné à un idéal qui ne cesse pourtant de s’éloigner de lui.

Kyle Higgins et Marcelo Costa, respectivement scénariste et dessinateur, vont faire de cet antihéros un peu pathétique un super-héros inattendu. À la fin d’une soirée enneigée et bien arrosée, à proximité d’une voie ferrée, lui et son ami Marshall tombent nez à nez avec une étrange boule d’énergie, qui va le doter de pouvoirs cosmiques extraordinaires. Il s’ensuit une petite période d’adaptation, qui n’est pas sans rappeler, par exemple, celle que l’on peut observer dans les franchises Spider-Man. À cet égard, il est d’ailleurs intéressant de noter les nombreux points communs entre Nathan Burnett et Peter Parker, deux jeunes losers s’extirpant de leur condition première à la faveur de super-pouvoirs inespérés.

Partant, Radiant Black va montrer de quelle manière le quotidien de Nathan va peu à peu se voir phagocyté par sa nouvelle étoffe de super-héros. Des conversations avec ses clients à la fascination exercée sur Marshall en passant par toutes les péripéties qui en découlent, les nouveaux pouvoirs cosmiques soudainement acquis refaçonnent aussitôt l’univers de l’écrivain raté. Un statut peu flatteur qui ne cesse par ailleurs de se rappeler à lui, puisque son père, par exemple, se montre très critique envers ses choix existentiels. Une longue séquence les montre ainsi au petit-déjeuner, Nathan devant répondre aux récriminations paternelles au sujet de ses espoirs, déchus, de percer en tant que romancier.

Graphiquement très réussi, ce premier tome de Radiant Black comporte évidemment son lot de scènes spectaculaires. Passage obligé, les super-pouvoirs de Nathan, bientôt transférés à Marshall, débouchent sur une nuée de tâtonnements, d’épreuves et de nouveaux ennemis. L’histoire, en construction, ne s’évente que chichement, mais des protagonistes de premier plan s’y invitent dans sa seconde moitié. C’est aussi l’occasion pour les auteurs d’introduire plus avant une seconde super-héroïne, dont les motivations financières s’effeuillent tardivement. Pleine de promesses, cette série vaut très certainement le coup d’œil. On la suivra en tout cas de près.

Radiant Black, Kyle Higgins et Marcelo Costa
Delcourt, mai 2022, 192 pages

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3.5

« Overseas Highway » : hors des sentiers battus

Les éditions Glénat publient Overseas Highway, coécrit par Fred Druart et Guillaume Guéraud. Récit tarantinesque gorgé de gueules cassées et mené tambour battant, il se partage entre un petit garage ne payant pas de mine et les affres de la mafia américano-cubaine, impliquée dans le trafic de drogue et les attentats anti-castristes.

Stacy lave des vitres suspendue à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol quand son quotidien est brusquement contrarié par la tentative de suicide de Sarafian. Ancien pilote de course, désormais propriétaire d’un petit garage automobile, il survit grâce aux activités clandestines qui y ont lieu. Il faut dire que l’extrême droite américano-cubaine, ainsi que ses excroissances armées et mafieuses, les missionnent régulièrement, lui et son acolyte Domingo, notamment pour transporter de l’argent à la hâte d’un endroit à l’autre. Un état de fait que Stacy ignore au moment de rejoindre ce duo de bras cassés. Car la jeune femme lavera désormais les véhicules des clients de Sarafian, sous ses yeux alcoolisés, et jamais très loin des narines enfarinées de Domingo.

Overseas Highway met ainsi en scène un trio peu reluisant, fondu dans un décor en tous points désenchanté. Stacy, que l’on retrouve en début d’album dans un flashforward programmatique, passe ses journées à nettoyer des coffres imbibés de sang. Sarafian a du mal à faire son deuil de sa gloire passée et a pris l’habitude de relater ses anciens exploits automobiles dans les bars miteux où il noie sa peine. L’un d’entre eux porte un nom prophétique, le Last Chance Saloon. Fred Druart et Guillaume Guéraud ne s’y trompent pas en le baptisant ainsi, eux qui prennent le parti de confronter, dans une course échevelée, Stacy et Sarafian à des tueurs sans le moindre scrupule, le tout sur fond de trahison.

Personnages pathétiques – Stacy n’a même pas son permis de conduire –, rebondissements en cascades, léger vernis politique, ambiance noire, Overseas Highway se caractérise par des dessins pop, très réussis, des poursuites infernales et un final… explosif. Sa couverture, à travers laquelle apparaissent une voiture accidentée et un homme vieillissant brandissant un pistolet, illustre parfaitement la tonalité d’un album où banlieues populaires, rats énormes, coups de feu, gangsters et corruption politico-mafieuse font partie du décor. Manifestement influencés par le cinéma, Fred Druart et Guillaume Guéraud se font plaisir, sans toutefois bouleverser les codes du genre, mais en glissant çà et là quelques clins d’œil amusés. Les admirateurs de Quentin Tarantino devraient apprécier.

Overseas Highway, Fred Druart et Guillaume Guéraud
Glénat, juin 2022, 112 pages

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3.5

Les séries françaises qui ont marqué la rédaction

Les séries françaises restent plus souvent associées à l’échec qu’à cette réussite digne des séries américaines. Avec des réussites mondiales qui ont su s’exporter comme Lupin ou Dix pour cent, c’est l’occasion de se plonger dans l’univers des séries françaises coup de cœur de la rédaction du MagduCiné.

Jonathan Fanara : Diffusée sur Canal+ entre 1998 et 2002, H est à cette époque LA sitcom française à la mode. Dotée d’un casting au faîte de sa gloire – comprenant Éric et Ramzy, Jamel Debbouze ou encore Jean-Luc Bideau –, elle prend pour cadre un hôpital français hautement défaillant et convoque une série de protagonistes dont les principaux traits constitutifs vont devenir les ressorts d’un comique de situation, de caractère et de répétition souvent jouissif. Aymé est un infirmier incompétent, peureux, obsédé par les femmes mais doté d’un sexe minuscule. Jamel est un standardiste fainéant, sous la coupe d’une mère castratrice. Sabri est d’abord brancardier avant de se convertir en tenancier de bar ; il se distingue par une ignorance crasse et dangereuse (il est par exemple capable d’empoisonner ses clients par mégarde). Clara, infirmière chef de service, est moquée pour son apparence physique et ses mœurs légères. Maximilien, chirurgien en chef, dégrade davantage l’état de ses patients qu’il ne les soigne. Tous ces personnages, auxquels il faut mêler Béatrice ainsi qu’une nuée de protagonistes secondaires, vont interagir les uns avec les autres, se placer dans des situations parfois inextricables et révéler leur dimension la plus absurde et pathétique. Il y a un peu de Bertrand Blier dans H (la sophistication en moins). Il y a surtout cette propension à se jouer de la langue française (Jamel ne cesse de la falsifier) ou de la culture populaire (le rap, le foot). Parfois gênante pour les clichés qu’elle véhicule (surtout avec le recul), cette sitcom n’en demeure pas moins un modèle du genre, auquel demeure attachée une génération entière.

Chloé Margueritte : Diffusée sur Canal+ dès 2004 pour deux saisons, Les Revenants est une série audacieuse et fantastique de grande qualité. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas, des sensations improbables qui se vivent en direct. Image marquante du début des Revenants: un garçon mutique débarque chez une jeune femme qui l’est presque tout autant au départ : quelque chose d’incohérent, d’incongru se crée entre eux, une chose qui ne s’explique pas, sorte de magnétisme improbable que seuls certains événements peuvent entraîner. Et c’est ce magnétisme que l’on retrouve dans les longs plans soignés de cette série aux allures de conte fantastique et finalement très humaine sous ses airs de science-fiction. Un magnétisme qui se joue d’une ambiance : cette ville perdue au milieu de nulle part où la mort a frappé 4 ans plus tôt: un bus, des enfants, tous morts… C’est presque un hors temps que construit cette série, où l’on est bloqué dans son passé traumatique, où les morts débarquent comme s’ils n’étaient jamais partis, où les tueurs en série sanguinaires renaissent de leurs cendres et où les petits garçons assassinés se retrouvent devant leur meurtrier ! Tout est douleur et déchirement, et autour de cela, le passé se dévoile. Au présent ? les questions fusent, mais, comme la série prend son temps, on n’a pas envie d’en savoir trop et ce trop vite parce qu’on est dans un monde où rien ne se rationalise, où ce sont les réactions humaines bien qu’étranges (parce que la situation l’est tout autant) qui comptent… Les réponses viendront, comme il se doit, le tout est de « se poser les bonnes questions » et d’accepter de se laisser entraîner dans les limbes de cette ville merveilleusement filmée, peuplée par des habitants plus ou moins morts-vivants (qu’ils soient les revenants ou les « restants »). Les personnages cherchent à vivre et ce au-delà des déchirures qui les fissurent de l’intérieur, fissures parfois invisibles, à l’image de cette eau qui baisse sans raison apparente. Nos douleurs, nos fascinations, nos rencontres, nos vies ne tiennent qu’à une fraction de seconde, un souffle, un être et on ne sait jamais vraiment ce qui les maintient, la manière dont nos corps, nos esprits vont réagir face à l’inconnu, l’immédiat… Vertigineux même après une saison 2 un poil moins réussie !

Bérénice Thevenet : Vous connaissez Moi, Tonya (2017) ? Que diriez-vous si l’on vous disait qu’il existe une adaptation télévisuelle (encore plus barrée que le film original) ? Le bijou s’appelle Derby Girl et il est disponible (gratuitement) sur la chaîne France TV Slash. Pardonnez ce prosélytisme cinéphilique mais il convient de s’arrêter quelques secondes sur cet objet sériel (trop peu) identifié. La série de Charlotte Vecchiet et Nikola Lange (d)étonne, en effet, dans le paysage sériel actuel. Avec son côté kitsch assumé, ses personnages rocambolesques et son humour gras, Derby Girl s’affirme comme la série (trop injustement sous-cotée) du moment. Jamais l’évocation d’un sport de glisse (100 % féminin) n’avait été aussi caustique. Derby Girl pousse la parodie dans ses retranchements. Osant le (sur)jeu, s’amusant des clichés (qui collent – au départ – les personnages) –, la série redéfinit, avec un malicieux panache, les topoï en matière de création cathodique. Vous savez ce qu’il reste à faire.

Hala Habache : Diffusée par Canal+ pour la première fois en 2021, Ovnis(s) se veut d’abord une série de science-fiction. En effet, l’histoire met en scène les tribulations du scientifique David Mathure (Melvil Poupaud), dans les années 1970. Cependant, malgré sa nostalgie très assumée pour l’époque seventies et ses films cultes, des Star Wars à Rencontre du troisième type de Steven Spielberg, Ovni(s) propose également un univers humain extrêmement touchant en montrant une humanité qui se questionne. D’une certaine manière, voir au-delà de l’esthétique (par ailleurs très réussie) permet de rencontrer ces personnages sensibles et attachants, comme celui de David, brillamment interprété par un Melvil Poupaud qui se réinvente. L’écriture de la série en elle-même parvient à recréer une époque en reprenant les codes d’un genre d’une manière nouvelle, la SF, tout en inventant un monde particulier dont les personnages sont plus proches de nous qu’il ne semble au premier abord.

 

Le Pacte des loups : le long-métrage singulier de Christophe Gans de nouveau au cinéma en version longue et restaurée

A l’occasion de la ressortie au cinéma du Pacte des loups (2001) en version longue et restaurée (4k), nous consacrons une critique à cette œuvre mémorable qu’on doit au réalisateur Christophe Gans. En effet, autant le sujet (la Bête du Gévaudan), le casting (Samuel Le Bihan, Vincent Cassel, Monica Bellucci, Mark Dacascos, Jérémie Renier, Emilie Dequenne), les décors, l’exploration sociale de la France rurale sous Louis XV, la complexité de l’intrigue que l’ambiance sombre et mystérieuse font de ce long-métrage un film qui marque, qu’il nous ait plu ou non.

Le Pacte des loups, c’est un film complexe qui ne souffre pas de sa surenchère. Au contraire, plus on suit le chevalier Grégoire de Fronsac (Samuel Le Bihan) s’enfoncer dans une enquête toujours plus obscure, plus on se perd, mais plus on est intrigué.
En 1765, ce naturaliste arrive dans le Gévaudan accompagné de son ami Mani (Mark Dacascos), un Indien Iroquois rencontré au Nouveau-Monde, pour enquêter, traquer et tuer la fameuse Bête du Gévaudan qui sème la terreur parmi les paysans et bergers de cette province du Languedoc.

Aux côtés du chevalier, Christophe Gans emmène son spectateur chez les notables en place : Vincent Cassel et Emilie Dequenne en frère et sœur Morangias, Jérémie Renier en marquis d’Apcher, entre autres.
La noblesse, épargnée par la Bête, délivre quelques informations au chevalier, tandis que dehors, le monstre s’en prend aux femmes seules et aux enfants. Le scénario navigue sans cesse d’une classe sociale à l’autre : des nantis aux bouseux, les uns comme les autres semblant dissimuler des informations concernant la Bête.
Grégoire de Fronsac enquête, et à mesure qu’il croise le sillage de l’animal, différents éléments en apparence anodins viennent l’intriguer, piquant au passage notre curiosité de spectateur. Le soir, le chevalier visite même les maisons closes, où une superbe Monica Bellucci distille elle aussi quelques informations précieuses.

La Bête serait-elle plus intelligente qu’on ne le croit ? Qu’un loup enragé, comme on la décrit ? Est-elle guidée à la fois par la main et l’esprit de l’homme ? Qui, dans ce microcosme social (paysans, nobles, religieux, prostituées, fous…), a intérêt à terroriser la population d’une province… dont les échos retentissent partout en France, jusqu’aux oreilles de Versailles ?

Le Pacte des loups est un film intense, à l’ambiance bizarre : sombre, comme cette situation macabre dans laquelle le Gévaudan est plongé à cause de la Bête, dans cette terre grise, en intérieur comme en extérieur, mais à l’atmosphère aussi plus complexe.
La reconstitution historique précise, pour autant pas exempte d’une forme – sinon de surnaturel – d’insolite, d’inattendu, est portée par une mise en scène magistrale. Un film qui ne nous emmène jamais là où on l’attend, où la violence danse constamment avec une forme de langue de bois qui semble être devenue l’unique moyen de communication des seigneurs en place. La vie est montrée brutalement, bestialement par la caméra de Christophe Gans, dans ces décors ternes et hostiles, balayés par la pluie. Pas de nature bucolique ici : l’extérieur, c’est la mort, du moins pour les pauvres qui n’ont pas d’autre choix que de s’aventurer seuls dans les espaces vides, leur vie comme celle de leurs troupeaux livrés au désir de mort de la Bête – qui pourtant s’en prend toujours aux humains de préférence…

En plus de cette mise en scène et de ce montage qui captivent le spectateur, les interprétations de ces personnages aussi divers que complexes – pas un n’est effleuré – sont subtiles, fines. Plus que crédibles, elles ajoutent à cette œuvre étrange, qui vient associer un complot – un pacte – aux errances, en apparence, d’une bête assoiffée de sang.
Qui ne se souvient pas d’un Samuel Le Bihan en Fronsac, droit, malin ? D’une Monica Bellucci en Sylvia, prostituée à la tête bien faite ? De Mani, interprété par Mark Dacascos, le plus fascinant des Indiens, charismatique et fort ? Et bien sûr, de ce Vincent Cassel qui crée un Jean-François de Morangias dont l’arrogance ne suffit pas à expliquer le malaise ?

Avec son scénario qui monte en crescendo et en imprévisibilité, sans jamais frôler le ridicule, Le Pacte des loups est un film magistral, mémorable et unique en son genre. L’œuvre, désormais en version longue et restaurée (4k) est à revoir ou à voir de toute urgence, dès le 10 juin en salles, après une projection au Festival de Cannes 2022. 

Bande-annonce : Le Pacte des loups

Fiche technique :

Titre : Le Pacte des loups
Réalisation : Christophe Gans
Casting : Samuel Le Bihan, Vincent Cassel, Monica Bellucci, Mark Dacascos, Jérémie Renier, Emilie Dequenne
Scénario : Christophe Gans, Stéphane Cabel
Musique : Joseph LoDuca
Pays d’origine : France
Genres : action, aventure, horreur
Durée : 142 minutes
Date de sortie : 2001, ressortie en 2022 (Festival de Cannes, Cannes Classics, sélection officielle 2022), en salles à partir du 10 juin 2022.

« Karl Marx à 20 ans » : naissance d’un révolutionnaire

La philosophe française Isabelle Garo publie aux éditions Au Diable Vauvert l’opuscule Karl Marx à 20 ans. Elle y revient sur ses origines, sa formation universitaire et surtout la maturation de sa vision politique.

A priori, rien ne prédestine Karl Marx à un parcours politique révolutionnaire. Issu de la bourgeoisie de Trèves, fils d’un honorable juriste, arrière-petit-fils de rabbin, il grandit dans une ville partagée entre la France et la Prusse. Étudiant, il hésite entre le droit et la philosophie, embrasse finalement les deux et n’est pas le dernier à flâner et à boire, finissant même occasionnellement au cachot. Dans ses missives, son père Heinrich, bien qu’impressionné par les facultés extraordinaires de son fils, s’inquiète ouvertement de ses lubies et de son manque de stabilité. Pendant ce temps, c’est-à-dire cinq longues années passées loin de Trèves, à Bonn et à Berlin, Jenny, idéaliste, belle et indépendante, l’attend patiemment, sans toutefois échapper aux doutes.

Dans Karl Marx à 20 ans, la philosophe et spécialiste du marxisme Isabelle Garo explique comment ce jeune homme en apparence anodin a fini par marquer de son empreinte la pensée politique mondiale. Ou plutôt, puisqu’il faut bien y apporter quelques nuances, ce qui l’a mené vers cette idéologie révolutionnaire, d’abord anti-prussienne et pro-démocratique, puis soucieuse de l’égalité sociale et du libéralisme politique. Dès ses années au lycée de Trèves, alors dirigé par Hugo Wyttenbach, Marx observe le contrôle et la délation ayant cours en Prusse. Ses parents sont contraints de se convertir au protestantisme, afin que son père Heinrich puisse continuer à exercer le droit. Il discourt volontiers au sujet de Shakespeare ou Homère avec son beau-père Ludwig von Westphalen et entre tôt en contact avec la pauvreté locale de Trèves. Son père, authentique modèle, lit quant à lui Kant, Locke, Rousseau et Paine. À 20 ans, Karl Marx nous est décrit comme énergique, intransigeant et mû par ses idéaux. Curieux de tout, infatigable dès qu’il s’agit d’apprendre dans la transversalité des matières (littérature, philosophie, droit, sciences politiques), le jeune Marx est aussi très critique envers son propre travail – ce qui expliquera que bon nombre de ses œuvres demeurent inachevées.

Dans un ouvrage à la fois accessible et passionnant, Isabelle Garo n’omet rien : les effets de la distance dans le couple Karl-Jenny (cinq jours en calèche les séparaient), les nuits écourtées par le travail (ou les beuveries) de Marx, la complicité touchante avec son père, la difficulté d’obtenir sa part d’héritage à la mort de ce dernier, son amour pour Dante et Shakespeare, les rapports de la police berlinoise à son égard (commandités par Ferdinand, le propre frère de Jenny !) ou encore sa place dans la jeunesse hégélienne, radicale et athée. Le jeune Marx finira par prendre en main une revue ; c’est sous sa direction que la Gazette Rhénane atteint les 3000 abonnés. À ses yeux, le journalisme n’est autre que la raison mise en action, l’esprit du peuple maintenu en éveil. Il va s’intéresser de plus en plus, et notamment par les affaires de vols de bois, à la propriété, au capital et aux injustices, à une époque où les termes de socialisme, de communisme et d’anarchisme se répandent à la hâte en Europe.

Karl Marx à 20 ans passe aussi par Paris, où le penseur découvre une ville cosmopolite dans laquelle sont réfugiés 60 000 Allemands en exil, organisés en associations. Il y a là des communistes, des socialistes, des utopistes, des anarchistes, des adeptes du mutualisme, du féminisme ou du christianisme social. En quelque 150 pages, en y apportant ce qu’il faut de nuances et de détails, Isabelle Garo présente un révolutionnaire en devenir, plus critique envers la politique que la religion, déjà proche des classes ouvrières et opposé à l’économie de marché. D’une jeunesse placée sous le sceau de la géopolitique et de la philosophie, caractérisée par l’indépendance d’esprit et la curiosité intellectuelle, Karl Marx va tirer de quoi élaborer une grille de pensée proprement révolutionnaire. Il fallait bien tout le talent d’Isabelle Garo pour le conter en clerc.

Karl Marx à 20 ans, Isabelle Garo
Au Diable Vauvert, juin 2022, 160 pages

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4

« Classer nos manières de parler, classer les gens » : catégoriser le langage

Les éditions du Commun publient Classer nos manières de parler, classer les gens, du chercheur en sociolinguistique Malo Morvan. Cet essai éclairant explique comment ont été érigés en normes certains usages linguistiques, quand d’autres sont volontiers boutés hors des conventions et considérés comme des erreurs.

Comme d’autres, la langue française a été uniformisée par des institutions telles que l’Académie, le système scolaire, les dictionnaires et manuels de grammaire ou encore les médias. Déjà en leur temps, Barère et Grégoire plaidaient pour une homogénéisation linguistique, prétendue condition sina qua non de la bonne marche de la démocratie, mais aussi de la promotion de l’éducation. Il en a découlé des modèles standardisés, encensés par les puristes, souvent arbitraires, et auxquels les usages déviants s’inscrivent à la marge, taxés de fautifs. Dans son ouvrage Classer nos manières de parler, classer les gens, Malo Morvan, qui a étudié la philosophie, la sociologie ou encore les sciences du langage, dresse un état de fait : celui de modes prescriptifs plutôt que descriptifs, plaqués sur une langue pourtant vivante et en mutation constante. Un phénomène qu’il énonce de manière étayée et documentée, en rappelant notamment qu’avant de regretter le langage SMS ou les anglicismes, le français s’était historiquement gorgé d’emprunts divers, et pas seulement au grec ou au latin. Ainsi, cette langue qui résulterait selon l’auteur de l’adjonction d’un superstrat latin sur un substrat gaulois a été traversée d’influences plurielles, impossibles à détacher de leur contexte socio-historique.

Les anglicismes irriguent d’ailleurs l’ouvrage de bout en bout et permettent de mettre en lumière une multitude de facteurs pertinents. Qu’il s’agisse d’alternance codique, de technolecte, d’une construction diachronique de la langue ou des débats sur les emprunts linguistiques ou le rigorisme lexical, l’immersion de l’anglais au cœur du parler français appelle un certain nombre de précisions et de commentaires qui se prêtent parfaitement au propos général de Classer nos manières de parler, classer les gens. Malo Morvan oppose à deux présupposés erronés – une langue homogène et étrangère à tout contexte socioculturel (la fameuse « immanence linguistique ») – une série de définitions insatisfaisantes et flottantes et une réalité langagière bien plus complexe et nuancée qu’il n’y paraît. Ainsi, bien qu’ils puissent tous se réclamer de la langue française, jeunes et vieux, riches et pauvres, urbains et ruraux, commerçants et agriculteurs, scientifiques et ouvriers, autochtones et touristes emploient tous une manière de parler et des champs lexicaux différents. Et l’auteur de se questionner sur les origines et la justesse des disqualifications normatives.

Dans un essai où se côtoient isoglosses (frontières linguistiques), distribution spatiale et sociale du langage, dialectes, distance linguistique et distanciation politique (Abstand et Ausbau), langues polycentriques (le serbo-croate), distinction sociale (la prononciation du « R » selon Labov), diglossie (deux variantes en cohabitation et utilisées selon le contexte), variations diachroniques, diatopiques, diastratiques et diaphasiques, langues vernaculaire et véhiculaires ou encore variétés H et L (noble et populaire), Malo Morvan insiste sur les contextes d’interlocution et sur les processus sociaux qui déterminent nos manières de parler, ainsi que leur évolution. Il épingle le rôle des échanges économiques, des migrations, des faits géopolitiques sur la langue et ses usages, tout en mettant en discussion, sans cesse, les leçons à tirer de la socio-linguistique. En ce sens, le tour d’horizon n’est pas seulement vaste et dense, il apparaît indispensable à tous ceux qui désirent mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la construction des parlers (le pluriel prenant ici tout son sens).

Classer nos manières de parler, classer les gens, Malo Morvan
Éditions du Commun, mai 2022, 280 pages

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4.5

« Cinq matins de trop » : le premier chef-d’œuvre de Kenneth Cook

La maison Autrement publie le classique de la littérature australienne Cinq matins de trop, de Kenneth Cook, dans une édition collector augmentée des illustrations originales de Gurval Angot.

Pour John Grant, l’Outback australien n’a rien de vraiment engageant. Le jeune instituteur n’attend qu’une chose : quitter le bled de péquenauds dans lequel il enseigne pour rejoindre Sydney, destination de vacances rêvée où il entend regoûter aux joies de la civilisation. Incisif, Kenneth Cook ne tarde pas à portraiturer, avec toute l’amertume de Grant, la petite ville de Tiboonda, composée de fermiers, d’ouvriers et de leurs adolescents pour qui l’école ne constitue qu’une étape transitoire et obligatoire.

John Grant a six semaines devant lui, avant d’enchaîner une seconde année à Tiboonda. Tout est planifié : il doit passer la nuit à Bundanyabba, une ville où le chauvinisme est la chose la mieux partagée, avant de s’envoler pour Sydney, où il aura tout le loisir de dépenser son pécule de vacances. C’est là que Kenneth Cook va charpenter un thriller atypique et plonger un homme ordinaire dans une sorte de cauchemar éveillé – un peu comme Hitchcock le faisait au cinéma, l’élégance en moins, la trivialité en plus.

Car rien, évidemment, ne va se dérouler comme prévu. Si les premières pages de Cinq matins de trop donnent le ton en présentant l’Outback australien comme une région abandonnée, expurgée de toute culture, constituée de chemins de poussière ou de boue (selon la météo) et de laquelle on ne peut s’extirper qu’en montant dans les trains qui la traversent très occasionnellement, le parti pris par l’auteur est d’y cantonner son héros, qui s’y englue à mesure qu’il cherche à s’en extraire. Dans une ambiance qui irait comme un gant aux frères Coen, John Grant va connaître des jours d’alcoolisme, de violence, de jeux d’argent, sillonnant malgré lui une région qui semble le retenir prisonnier, multipliant les rencontres (in)opportunes et laissant à chaque fois le désastre en suspens.

« Toute action en avait engendré une autre. Rien n’avait eu de nécessité réelle, mais chaque événement avait porté en lui le germe du suivant. » On ne saurait mieux résumer ce qui a présidé à la funeste destinée du jeune instituteur. Exalté par un jeu qu’il vient de découvrir et qui a aussitôt raison de sa lucidité, il flambe le chèque censé financer son voyage à Sydney. Il se retrouve à descendre les bières que lui paie un inconnu, Tim Hynes, puis à flirter avec sa fille Jeannette, une infirmière aux mœurs très légères, avant de partir chasser avec leurs amis mineurs… Rien n’a de sens, tout paraît absurde, et pourtant la spirale dans laquelle se trouve John Grant, infernale, le conforme toujours plus aux descriptions désabusées qu’il accolait volontiers à l’Outback.

En cela, Cinq matins de trop fait déjà mouche. Mais pour prendre la pleine mesure du talent de Kenneth Cook, il faut se pencher sur la manière dont il énonce la passion générée par le jeu, la confusion occasionnée par l’alcool, l’humiliation et les regrets ressentis par un héros qui s’estimait supérieur aux individus avoisinants. Il faut lire les descriptions glaciales relatives à la chasse aux kangourous. S’approprier ces visions cauchemardesques de Yabba, prétendument « la meilleure petite ville du monde », qui semble déterminer ceux qui y habitent ou la traversent en les privant de toute perspective d’action propre.

Dans ce premier chef-d’œuvre, Kenneth Cook se fait l’écrivain de la désillusion, d’une Australie à mille lieues de la carte postale, d’une humanité souvent réduite à la primitivité. La figure qu’il malmène et falsifie, voire qu’il corrompt, n’est autre que la pointe avancée de la civilisation, un instituteur, dévoyé alors même que son rôle est pourtant de former la jeunesse australienne. Par ces constrastes, Cinq matins de trop n’en apparaît que plus sophistiqué.

Cinq matins de trop, Kenneth Cook
Autrement, juin 2022, 240 pages

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4.5

« Eurafrique » : deux continents intimement liés

Les éditions La Découverte publient Eurafrique, de Peo Hansen et Stefan Jonsson. Ils y analysent la place prise par l’Afrique dans l’élan communautaire du vieux continent. Un angle mort de la construction européenne qui méritait certainement un examen scrupuleux.

Richard Coudenhove-Kalergi, Otto Deutsch, Paolo Orsini di Camerota… Nombreuses sont les personnalités conviées dans Eurafrique, avec toujours cette constante en filigrane : démontrer que la réflexion communautaire européenne a souvent eu partie liée avec l’exploitation du continent noir. Les auteurs Peo Hansen et Stefan Jonsson rappellent dans un premier temps à quel point la conscience collective européenne, et surtout allemande, a été marquée par l’occupation de la Rhénanie par des troupes arabes et africaines. Ces soldats importés, venus d’ailleurs, étaient alors amalgamés à des sauvages, des violeurs, des êtres primitifs, lesquels stationnaient pourtant dans la Ruhr, un bassin industriel de première importance en Europe. Les deux essayistes précisent ensuite que les ressources africaines, notamment en matières premières, et la nécessité d’un espace vital au sud, pour concurrencer l’URSS et les États-Unis, mais aussi pour exporter une main-d’œuvre excédentaire, ont longtemps présidé aux convoitises dirigées vers le continent noir. Pour les partisans de l’Eurafrique, les deux espaces devaient évoluer de pair et avaient des intérêts communs à s’unir. Certains arguments étaient plus insidieux, voire franchement fallacieux : d’aucuns présentaient ainsi l’Afrique comme un espace à civiliser, largement dépeuplé, qui aurait tout à gagner de l’expertise des Européens.

Comment rendre l’Afrique accessible aux entreprises allemandes ? Pourquoi l’Eurafrique est-elle devenue une doctrine dans les années 1930 ? Quelle a été le rôle d’un Jules Destrée ou d’un Albert Sarraut, ou d’organisations comme l’OIT ou la SDN ? En quoi l’Exposition coloniale internationale de Paris de 1931 ou le dialogue franco-allemand ont-ils pu servir d’incubateurs à l’exploitation du continent africain ? Peo Hansen et Stefan Jonsson répondent à touces ces questions par le menu et prolongent leur réflexion en mentionnant les accords commerciaux entre le Front populaire et l’Allemagne nazie (appelés à revivifier l’empire colonial français et donner un accès aux ressources du continent africain aux nazis), le comité Labonne et ses réflexions sur les besoins énergétiques et les zones de développement économique en Afrique, les efforts de l’OECE et du Conseil de l’Europe portant principalement sur les aspects économiques de la coopération coloniale… Pendant que le colonialisme est remis en cause en Asie et au Moyen-Orient, faisant l’objet du soulèvement des peuples opprimés, l’Afrique reste une zone coloniale relativement pérenne et s’inscrit toujours plus au cœur des préoccupations européennes.

Au fond, c’est probablement cela qui ressort principalement d’Eurafrique. Qu’ils s’intéressent à Atlantropa, au plan Marshall, au plan de Strasbourg ou à l’OTAN, Peo Hansen et Stefan Jonsson ne manquent jamais d’y associer l’Afrique et d’énoncer comment elle a pu impacter les discussions et négociations alors en cours. La déclaration Schuman du 9 mai 1950 ne laisse d’ailleurs pas place au moindre doute : l’Afrique est décrite comme une tâche essentielle pour l’Europe. Les crises en Algérie et en Égypte ont par ailleurs eu une influence capitale sur la Communauté économique européenne, un peu à manière de l’Indochine sur la Communauté européenne de la Défense. Beaucoup escomptaient que l’Eurafrique permettent aux Européens de tenir tête aux Américains et aux Soviétiques après la crise de Suez. Il en va ainsi d’Adenauer ou de Guy Mollet, qui entendaient revivifier l’Europe grâce à l’intégration. D’autres espéraient créer une Ruhr dans le Sahara, concurrencer le Canada sur les matières premières, mettre la main sur des ressources précieuses en pétrole ou en minerais. Eurafrique en fait amplement la démonstration : les intérêts économiques et stratégiques, ainsi que le besoin de réaffirmer une puissance écornée, voire perdue, ont amplement conditionné les politiques européennes envers l’Afrique. Il était indispensable à la bonne compréhension de l’union européenne d’en faire état.

Eurafrique, Peo Hansen et Stefan Jonsson
La Découverte, mai 2022, 369 pages

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4