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L’Agent secret : une œuvre multicouches à combustion lente

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Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025, L’Agent secret est un sacré morceau de cinéma dans tous les sens du terme. Une œuvre dense, tortueuse, emplie de digressions étonnantes et qui épouse différents genres. Une oeuvre dont la durée monstre et le rythme lent ne sont pas pour autant un obstacle, au contraire, même si une demie-heure en moins n’aurait pas impacté sa réussite. Voilà un film qui brille notamment par sa somptueuse mise en scène et ses personnages truculents en n’oubliant jamais d’être politique ; un long-métrage protéiforme et à combustion lente qui s’apprécie encore plus une fois digéré.

Synopsis : Brésil, 1977. Marcelo, un homme d’une quarantaine d’années fuyant un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où le carnaval bat son plein. Il vient retrouver son jeune fils et espère y construire une nouvelle vie. C’est sans compter sur les menaces de mort qui rôdent et planent au-dessus de sa tête…

Que ce titre est ironiquement trompeur ! Et volontairement inadapté dans son sens premier, sens dans lequel n’importe quel spectateur le prendra avant de découvrir le film. En effet, L’Agent secret est loin, très loin d’un blockbuster à la James Bond ou même d’un film d’espionnage plus sobre tel qu’on l’entend de prime abord, du style La Taupe. Un titre qui s’avère donc surprenant pour un film qui l’est tout autant sur bien des aspects. On est face ici à une œuvre pléthorique, un peu chargée même, où une multitude de couches se rencontrent, se superposent et, finalement, s’embrassent pour un film fleuve qui n’est pas pour autant déplaisant. Au contraire. Les genres, les tonalités et les sujets se télescopent dans un ensemble complètement inédit et original, mais toujours maîtrisé.

Il semblerait que le plus couru des cinéastes brésiliens, Kleber Mendonça Filho, ait trouvé un compromis entre ses chroniques intimistes et politiques (Les Bruits de Recife et Aquarius) et le génialissime délire baroque que fut Bacurau (une perle injustement méconnue). Car malgré ses excès (sa durée excessive, ses sorties de route en tous genres, …), L’Agent secret est peut-être le film le plus accessible du cinéaste. Et même si l’on n’est pas cent pour cent convaincu par tous ses choix artistiques et narratifs, on peut comprendre qu’il ait été remarqué de la sorte au Festival de Cannes.

Car voilà une œuvre qui ose et qui s’affranchit de toutes les modes. Et il est peut-être le récipiendaire du prix le plus mérité d’un palmarès qui ne nous avait pas vraiment conquis : celui de la mise en scène. À ce niveau, il est clair que le long-métrage brille par sa somptuosité et une maîtrise totale de tous les outils du cinématographe. La photographie, qui nous replonge dans les années 70 où les couleurs explosent, est sublime. Tout comme la science du cadre et du découpage, incarnée par certains plans magnifiques et des tentatives formelles qui emballent des séquences complètement dingues. À ce titre, la mise en scène de la légende urbaine voyant une jambe tueuse s’en prendre à des jeunes dans un parc en plein ébats sexuels, dans un délire digne d’une série B, est joyeusement folle.

Le prix d’interprétation masculine reçu par Wagner Moura est également mérité, même si d’autres concurrents auraient pu l’avoir avec le même mérite (Joaquin Phoenix pour Eddington ou Benicio del Toro pour The Phoenician Scheme, par exemple). Il incarne avec aplomb ce personnage ô combien mystérieux. Les seconds rôles, constitués d’une galerie de personnages truculents, sont également bien campés, du clin d’œil du fidèle (et récemment décédé) Udo Kier en réfugié allemand à l’incroyable Tania Maria en logeuse de réfugiés politiques.

On rencontre bien des personnages et on assiste à pas mal de sous-intrigues sans se rendre compte que, pendant la moitié du film (une bonne heure et quart quand même !), on ne sait absolument pas de quoi il retourne. C’est l’une des forces du film : parvenir à garder notre attention sans rien nous donner à comprendre ni à suivre. Mais, dès la première séquence à la station-service, on sent que l’on va voir quelque chose de peu commun.

Ensuite, le script avance à pas feutrés et on comprend bien que le film traite de la dictature politique au Brésil et de la corruption qui y avait cours durant cette période. Certes, le film est moins puissant (et déchirant) que Je suis toujours là, sorti l’an passé et prenant un contexte similaire, mais il adopte un angle d’attaque aux antipodes. Entre suspense neurasthénique (tout est lent), comédie décalée (cette histoire de jambe), film hommage (au cinéma de genre stylisé, rendu célèbre par Kubrick ou Spielberg) et brûlot politique, Mendonça Filho nous propose un sacré buffet garni.

Alors oui, c’est un peu trop long, mais ce n’est jamais ennuyeux pour autant. Et si les mystères de l’intrigue et pas mal de zones d’ombre restent en suspens pour un résultat qui frôle le non-suspense, on marche. L’Agent secret est d’ailleurs le genre d’œuvre typique qui nous laisse une impression un peu mitigée en sortant de la salle et que l’on digère encore le lendemain pour en ressentir les qualités. On ne sait pas trop quoi en penser de prime abord, et puis la magie du cinéma opère et on se rend compte qu’on a vu quelque chose de singulier et stimulant. Un film à combustion lente étonnant qui ne laissera donc personne indifférent, une expérience à tenter.

Bande-annonce – L’Agent secret

Fiche technique – L’Agent secret

Titre original : O Agente Secreto
Réalisation : Kleber Mendonça Filho
Scénario : Kleber Mendonça Filho
Production : MK2 Productions et Arte France Cinema
Distribution France : Ad Vitam
Genres : Drame – Social – Suspense – Politique
Sortie : 17 décembre
Durée : 2h42
Nationalité : Brésil – France – Allemagne.

CASTING PRINCIPAL

Wagner Moura
Gabriel Leone
Maria Fernanda Candido
Alice Carvahlo
Thomas Aquino
Hermila Guedes
Udo Kier

ÉQUIPE TECHNIQUE

Photographie : Eugenia Alexandrova
Musique : Mateus Alves & Tomas Alves Souza
Montage : Matheus Sarias & Eduardo Serrano
Décors : Thales Junquera

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3.5

« Les Grands Noms du rock » : une musique qui ne meurt jamais

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Dans Les Grands Noms du rock, Ernesto Assante propose une autre manière d’écrire l’histoire du rock : non comme une succession de dates et de styles, mais comme un mouvement vivant, contradictoire, indocile, arrimé à ses stars les plus talentueuses. 

Il y a probablement mille façons d’écrire l’histoire du rock, et presque autant de pièges. Le plus courant consiste à le figer dans un marbre trop bien calibré : une chronologie balisée, des héros sanctifiés, des révolutions empaquetées sous cellophane. Ernesto Assante en prend le contre-pied. Son livre ne cherche pas seulement à dire ce qui a été, mais également ce qui continue d’agir. Le rock déborde d’énergie culturelle, il consiste en une manière de se tenir face au monde, un son qui traverse les décennies en changeant de peau.

Dans les premières pages, il s’agit de raconter le rock à travers la jeunesse, les désirs, les conflits, les ruptures. Le temps aussi. Des années 1950 à aujourd’hui, Ernesto Assante déroule un bref récit où la musique ne se comprend jamais seule. Elle est toujours prise dans un faisceau plus large : mutations sociales, révolutions technologiques, tensions politiques, imaginaires collectifs. Le rock quitte son terreau pour devenir un langage universel, puis se fragmente, se recompose, sans jamais disparaître.

Les années 1970 marquent peut-être le premier grand tournant. L’explosion créative se double d’un risque de fossilisation. La virtuosité, le gigantisme, l’industrie menacent de rompre le lien vital avec le public. Le punk surgit alors comme un geste de survie. L’année 1977, associée à la mort d’Elvis, devient un moment symbolique : la fin d’un cycle et la promesse d’un autre.

Les décennies suivantes confirment cette logique de métamorphose permanente. Dans les années 1980, le rock perd son monopole culturel. Il doit composer avec l’électronique, la pop mondialisée. Dans les années 1990, il revient par fragments, par scènes : grunge, britpop, cultures club. Et dans les années 2000, la question n’est plus de savoir s’il domine, mais s’il continue à circuler. Le streaming, la fin du support, la disparition de l’album comme unité sacrée bouleversent tout. Le rock devient une hypothèse parmi d’autres. Les jeunes lui préfèrent le rap, les anciennes stars remplissent toujours des stades, pendant que d’autres font leur place dans les marges.

Ce regard global est renforcé par le corpus du livre, une série de portraits qui fonctionnent comme des balises symboliques. Hendrix, l’inventeur de mondes. Nirvana, la nécessité morale. The Clash, le rock comme conscience politique. Green Day, la transmission d’une énergie punk à l’ère pop. Queen, le mythe populaire assumé. Aerosmith, la longévité et l’hybridation des genres. Mais ce n’est pas tout, et on peut creuser plus avant. 

Les Rolling Stones d’abord, traités comme une évidence presque embarrassante. Un authentique socle culturel. La durée comme valeur en soi. Le blues américain réinterprété par une jeunesse britannique en rupture. Une errance érigée en philosophie de vie. Ernesto Assante l’énonce : sans les Stones, une partie du monde contemporain devient illisible.

Pink Floyd ensuite, à l’opposé apparent. Là où les Stones sont le corps et la rue, Floyd est l’espace mental, la vision, l’architecture sonore. Le groupe est pensé comme une œuvre totale, où musique, image, technologie et pensée avancent ensemble. De Syd Barrett à The Wall, l’auteur décrit moins une discographie qu’une exploration de l’angoisse moderne, de l’aliénation, de la mémoire collective. Un art rock au sens plein, presque métaphysique.

Citons également Patti Smith, figure charnière et profondément humaine. Poétesse, performeuse, rockeuse sans séparation entre la vie et l’art. Son parcours, de l’incandescence new-yorkaise au retrait volontaire, avant de revenir sur scène, a quelque chose de fascinant. Avec elle, on invoque Rimbaud, Warhol, le Velvet… Un monde en soi.

Les Grands Noms du rock montre parfaitement que, malgré une perte de centralité culturelle, le rock se maintiendra tant qu’il y aura des corps, des voix, des désirs de s’exprimer autrement. Le rock trouvera toujours une forme. Pas toujours là où on l’attend. Pas toujours avec des guitares électriques. Mais qu’importe pourvu qu’elle produise ses effets. 

Les Grands Noms du rock, Ernesto Assante
L’Imprévu, octobre 2025, 480 pages 

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Quand le cinéma influence nos loisirs numériques

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Combien de fois n’a-t-on pas essayé de jouer à un jeu, de cuisiner un repas, ou d’adopter un style après avoir regardé un film ou une série? Au-delà des scénarios immersifs, le cinéma influence largement les comportements des cinéphiles. 

Le cinéma est l’ensemble des œuvres qui donnent vie à des histoires. La plupart de ces œuvres font plus que nous permettre de vivre ces histoires pendant quelques minutes ou heures. À la fin, elles se prolongent à travers nos comportements, nos envies et nos réalisations. Cela, pour la principale raison selon laquelle le cinéma met parfois l’accent sur nos désirs enfouis.

Quand le cinéma met l’accent sur nos envies enfouies

Le cinéma est le lieu où tout est soigneusement calculé. Le méchant perd à la fin du film; l’acteur principal traverse des situations difficiles mais finit par s’en sortir; celui qui joue aux chefs d’entreprise fait preuve d’intelligence, de rigueur et de tact; le stratège gagne une partie de poker qui le sauve in extrémis, etc. Les scénarios sont multiples.

Le cinéma est le lieu des rêves et envies enfouies. Combien de fois n’avons-nous pas rêvé d’être à la place d’un tel personnage, de savoir cuisiner comme telle actrice, de savoir manier un appareil comme tel acteur ou même de maîtriser l’art du baccarat comme James Bond.

Certaines envies qui étaient enfouies en nous reprennent vie grâce aux productions cinématographiques. D’autres que nous révélions timidement sont renforcées. Tout cela fait qu’on ne peut rester de marbre après avoir regardé un bon film ou une bonne série. Une étude du cabinet d’avocats britannique Em Law a par exemple révélé que la Série Suits a influencé les choix de carrière de nombreux avocats d’affaires.

Qu’il s’agisse de choix de carrière ou de loisirs numériques, le cinéma excelle dans l’art de transmettre des émotions qui influencent les comportements des cinéphiles.

Le cinéma, une source d’inspiration pour les nouveaux joueurs

Le cinéma fascine et fait découvrir des univers autrefois inconnus. Même si vous n’étiez pas intéressé par quelque chose en particulier, le simple de regarder un film bien réalisé peut rendre une activité intéressante à vos yeux. C’est ce qui se passe en matière de jeu. Beaucoup de personnes se sont intéressées à l’univers des jeux avec des films et séries comme Casino Royale, Ocean’s Eleven, Peaky Blinders, Las Vegas, et bien d’autres. C’est pour vous dire que cette fascination entretenue par le cinéma amène aussi certains internautes à analyser les jeux en argent réel via casinoenligne.ca, pour mieux comprendre ces formes de divertissement numérique. À défaut d’aller dans un casino physique, plusieurs personnes préfèrent comprendre, apprendre à jouer et découvrir des jeux depuis le confort de leurs maisons ou de tout autre lieu de leurs choix.

Tout cela parce qu’au-delà des actions menées dans les productions, c’est tout un univers qui est mis en valeur pour montrer une certaine réalité du jeu, même si elle est scénarisée.

Ces films et séries ayant influencé les téléspectateurs

Plusieurs films ont influencé à travers le monde, et ce dans de nombreux domaines. En voici deux qui touchent particulièrement l’industrie du jeu.

Casino Royale, le film qui redonne du style au jeu

Casino Royale, réalisé par Martin Campbell, a marqué un tournant dans la saga James Bond. Le film introduit Daniel Craig dans le rôle de l’agent 007 et revient aux origines du personnage, plus réaliste, plus vulnérable et plus stratégique. L’intrigue repose en grande partie sur une partie de cartes à très haute tension, où Bond affronte son adversaire dans un casino de luxe, sur fond d’espionnage et de jeu psychologique. Au-delà de l’action, le film a contribué à façonner une représentation spécifique du jeu. On remarque l’élégance et la maîtrise associée à un certain art de vivre. Le casino y est montré comme un lieu de tension, de stratégie et de mise à l’épreuve mentale, bien loin d’une vision caricaturale du jeu impulsif.

Cette représentation a eu un impact culturel mesurable, notamment sur les loisirs liés aux casinos physiques. Plusieurs acteurs du tourisme et de l’hôtellerie ont observé, après la sortie du film, un regain d’intérêt pour les casinos haut de gamme et les destinations associées au luxe et au divertissement. Le film a également remis en lumière des jeux comme le baccarat, longtemps perçus comme confidentiels. Il les a rendus plus populaires et accessibles. Certains ont prolongé leur plaisir grâce aux versions numériques des jeux de cartes disponibles sur les casinos en ligne.

High Score : l’âge d’or du gaming

High Score : l’âge d’or du gaming est une docu-série Netflix sortie en 2020. En six épisodes, il explore l’histoire des jeux vidéo, des premières bornes d’arcade à l’explosion des consoles domestiques, à travers des interviews de créateurs et des anecdotes de l’industrie. Elle a été bien accueillie pour sa capacité à rendre accessible et passionnante la culture vidéoludique, même à ceux qui ne sont pas des joueurs hardcore. Même si ce n’est pas une étude scientifique sur le comportement, High Score est souvent citée comme une source d’inspiration pour les nouveaux joueurs et amateurs de jeux vidéo, car il renforce l’intérêt pour les jeux rétro, l’histoire du gaming et la culture vidéoludique en général.

Que le cinéma influence nos comportements et nos loisirs est un fait, et cela à juste titre. Néanmoins, il est toujours important que les téléspectateurs gardent à l’esprit que la réalité montrée à l’écran est scénarisée et que dans la vraie vie, la trajectoire peut être différente.

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Palmarès du WIPP Festival 2025

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Pour sa 10ᵉ édition, le WIPP Festival a une nouvelle fois affirmé sa singularité en célébrant le cinéma en train de s’inventer. En donnant une scène à des films encore à l’état de projets, portés par la parole, la performance et l’imagination, le festival met en lumière des écritures audacieuses et sensibles. Le palmarès 2025 reflète la richesse et la diversité des regards qui traversent cette édition anniversaire, confirmant le WIPP comme un laboratoire essentiel des formes et des récits de demain.

Le WIPP Festival (Work In Progress Performance) est depuis sa création en 2015 une célébration singulière de la création cinématographique en devenir. Niché au cœur de Commune Image à Saint-Ouen, ce festival se distingue par son format unique : une scène où les films ne sont pas encore tournés mais existent déjà par la force de la parole, de la performance et de l’imagination.

Pendant quatre jours, du 3 au 6 décembre 2025, le WIPP a rassemblé auteurs, scénaristes, comédiens, producteurs, étudiants et professionnels de l’industrie autour d’une sélection de projets en cours d’écriture — courts métrages, longs métrages, documentaires, fictions ou propositions hybrides — présentés à travers des lectures, des mises en jeu, des images, des musiques ou toute autre forme de performance créative. Les échanges, riches et bienveillants, ont donné au festival une atmosphère à la fois exigeante, chaleureuse et stimulante.

L’équipe du WIPP Festival a été pleinement au rendez-vous tout au long de l’événement, contribuant largement à la qualité de l’expérience vécue, notamment au sein du jury professionnel (dont nous faisons partie). Leur présence attentive, leur disponibilité et le soin apporté à l’accueil ont permis de créer des conditions idéales pour l’écoute des projets, la réflexion collective et la sérénité des délibérations.

Cette 10e édition restera comme une de ses plus belles, révélatrice de nombreux talents et de projets prometteurs, qu’ils figurent ou non au palmarès. Le WIPP Festival confirme ainsi sa vocation essentielle : offrir un espace de liberté, d’expérimentation et de rencontres, où le cinéma se partage dans toute sa diversité et où les écritures de demain trouvent déjà une scène.

Prix Commune Image

Elsa Perry – Été 46 (Projet sélectionné via l’Aide à l’écriture de la Région Île-de-France)

À la croisée du documentaire et de l’animation, Été 46 est un projet de long-métrage profondément intime qui interroge la mémoire traumatique, la transmission familiale et la difficulté de se confronter à une histoire marquée par la violence concentrationnaire.

En donnant corps aux témoignages de ses arrière-grand-tantes, survivantes du camp de concentration de Ravensbrück, Elsa Perry explore la sidération face à l’horreur, mais aussi le pouvoir du dessin comme outil de réparation, de compréhension et de mise à distance. Un projet où l’acte de création devient un geste de résistance face à l’oubli.

Ce prix salue un projet à l’écriture sensible et incarnée, porté par une vision forte où l’intime dialogue avec l’Histoire. Été 46 a convaincu par la précision de son regard et la maturité de son dispositif narratif.

Prix Slika Films

Tarik Ben-Ismaïl – Le Roi Pourpre (Projet sélectionné via La Scénaristerie)

Le Roi Pourpre a su séduire par son ambition formelle et la singularité de sa proposition. Il s’inscrit dans une dramaturgie forte, où les questions de pouvoir, de domination symbolique et de construction identitaire occupent une place centrale. Le projet esquisse une fable contemporaine dense, portée par une écriture ambitieuse et un univers visuel qui renvoie à David Cronenberg, Ari Aster, Jordan Peele, mais surtout H. P. Lovecraft, interrogeant la manière dont un policier chevaleresque tente de résoudre une enquête qui l’emmène au plus proche du cosmique et de sa propre vulnérabilité.

Prix Avec ou sans Vous

Aurélie Raphaël – Coquille (Projet sélectionné via Les femmes s’animent)

Pensé pour le jeune public, Coquille aborde avec délicatesse la question du deuil à travers un univers sensible et poétique peuplé d’animaux et d’insectes. Ces figures du vivant agissent comme des miroirs émotionnels du parcours intérieur de l’héroïne, accompagnant ses peurs, ses silences et ses tentatives de reconstruction.

Par le biais de l’animation, Aurélie Raphaël propose une approche douce et symbolique du chagrin, où la nature devient un espace de transformation et de résilience. Coquille se distingue par sa capacité à traiter un sujet complexe avec justesse, bienveillance et accessibilité, offrant aux plus jeunes un récit sensible pour apprivoiser la perte et le passage du temps.

Prix L’Agence du Court Métrage

Adèle Edwards – Bel Horizon Disco Club (Projet sélectionné via ADDOC)

Construit comme un road-movie sensible, Bel Horizon Disco Club entraîne le spectateur dans un voyage inattendu, depuis l’univers clos d’un EHPAD jusqu’à une discothèque, lieu fantasmé et vibrant qui renvoie à la jeunesse d’une pensionnaire. Le film repose sur un duo intergénérationnel formé par cette femme âgée et un trentenaire désabusé, dont la rencontre ouvre un espace de dialogue, de projection et de réparation.

Dans cette traversée, le projet convoque la nostalgie non comme un repli, mais comme un moteur narratif, questionnant la fin de vie et ce que devient le désir lorsque le corps s’éloigne de ses élans passés. Bel Horizon Disco Club se présente comme une fiction douce et mélancolique, cherchant à capter ce moment fragile où le désir semble s’éteindre — ou au contraire, à l’immortaliser dans un ultime geste de tendresse et de liberté.

Prix Time Art de la Performance

Mazigh Bouaïch & Mélody Daniel – Alpha (Projet sélectionné via Le Groupe Ouest)

Alpha aborde frontalement la masculinité toxique et sa radicalisation à travers des stages de virilité organisés dans le décor isolé et spectaculaire des Alpes, dirigés par un gourou charismatique. Sous couvert de développement personnel et de reconquête d’un prétendu « masculin sacré », le film met en lumière des mécanismes d’endoctrinement qui transforment les frustrations intimes en idéologie violente.

En faisant le choix radical d’épouser exclusivement le point de vue des hommes endoctrinés, le court métrage expose de l’intérieur la fabrique de ces discours, révélant comment ces pratiques peuvent créer des monstres, nourrir la haine et légitimer les violences faites aux femmes. Alpha se présente ainsi comme une œuvre importante et percutante, qui interroge la responsabilité collective face à la montée de ces mouvements et la manière dont ils prospèrent sur la vulnérabilité émotionnelle masculine.

Grand vainqueur du WIPP 2025

Le jury professionnel comme le jury étudiant se sont accordés autour d’un projet unanimement salué, tant pour son écriture que pour sa force de proposition scénique.

Prix 90Pages / Prix Talents en Court en Seine-Saint-Denis / Prix LaCinetek des Étudiants

Chriss Itoua – Le Macaque (Projet sélectionné via Cinémas 93)

Le Macaque prend la forme d’un conte contemporain, teinté d’humour noir et d’absurde, où une virée dans les bois devient le terrain d’une exploration sensible et politique. Le projet aborde avec finesse les thèmes de la passion affective, des désirs ambigus, et des tensions qui traversent un milieu queer, sans éluder les relents de racisme et de violence symbolique qui s’y infiltrent.

Revendi­quant des influences allant de Ruben Östlund au ton volontairement trouble de la série Atlanta de Donald Glover, Chriss Itoua compose un récit où le rire se mêle au malaise, et où l’absurde agit comme un révélateur des rapports sociaux.

Malgré la dureté des sujets abordés, Le Macaque demeure un film baigné de lumière et de bienveillance, profondément attaché à ses personnages et à leur complexité. Cette triple récompense consacre un projet à la voix singulière et un auteur dont le regard a su fédérer l’ensemble des sensibilités présentes au WIPP 2025.

Ce palmarès illustre la richesse thématique et formelle de cette édition anniversaire du WIPP : mémoire, identité, rapports de pouvoir, intimité, collectif, désir et violence sociale traversent les projets primés comme ceux restés hors palmarès. Une édition 2025 qui confirme le festival comme un véritable laboratoire des écritures contemporaines et qui réaffirme son soutien aux scénaristes, en espérant que ces projets prometteurs puissent un jour s’incarner à l’écran et voir leurs œuvres achevées.

La condition : Une nécessaire sororité

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Adaptant librement Amours de Léonor de Récondo, Jérôme Bonnell signe un film tendu comme un thriller, où la mise en scène millimétrée et un casting d’exception donnent chair à une histoire de domination patriarcale, de résistance et de sororité. La Condition s’impose comme une œuvre féministe d’une grande acuité, qui interroge la violence masculine et révèle la force fragile de deux femmes unies malgré elles.

Pour son huitième long-métrage, après une incursion dans la réalisation de téléfilms (dont Les hautes herbes), Jérôme Bonnell nous offre une fresque sociale incommode et oppressante dans le huis clos d’une famille bourgeoise des années 1900, dirigée d’une main de maître par l’inflexible notaire André, représentant d’un patriarcat encore archi-dominant à cette époque.

S’inspirant librement du roman Amours de Léonor de Récondo, en y rajoutant quelques protagonistes clés, le réalisateur arrive à conter une histoire non dénuée d’une certaine modernité. Il y met aux prises des classes sociales sous tension, qui s’affrontent avec leurs armes mais aussi leurs désarrois, chacune dans sa Condition, habitant l’étage qui lui est assigné dans la vaste demeure provinciale du notaire.

Ainsi André fait régner une violence sournoise et étouffante auprès de sa femme Victoire et de sa bonne Céleste, en leur faisant subir des abus sexuels qui lui semblent presque normaux voire ordinaires dans sa position dominante. Le réalisateur anime avec intensité un triangle relationnel féroce, où l’amour et l’humanité ont peu leur place, comme le traduisent les non-dits bien distillés.

Et lorsqu’arrive ce qui devrait être un heureux événement, Victoire impose à son mari une terrible Condition pour accepter la situation et sauver le paraître devant la société qu’André et sa famille fréquentent, amis, clients et associés.

Devant la violence pernicieuse d’André, qui perdure, Victoire et Céleste, que tout oppose, vont devoir lutter ensemble dans un élan de sororité et de tendresse nécessaire au bien-être du nouveau venu.

Dans un scénario à suspense proche du thriller, impeccablement mis en scène, Jérôme Bonnell s’attache à travailler ses personnages, aidé par un casting de premier plan, tous Césarisés ou nommés à la cérémonie.

Joué par un Swann Arlaud magistral (cet acteur boulimique multi-césarisé, sans doute ici son meilleur rôle, son quatrième film en 2025 avec Arco, L’inconnu de la Grande Arche et L’Etranger), André a ce rôle très ingrat du prédateur. Mais dans la relation muette et brutale avec sa mère (interprétée par une Emmanuelle Devos impeccable), absente du roman Amours, le réalisateur ne le condamne pas a priori, mais explore son comportement et sa violence intérieure par ses origines incertaines. Avec sa présence et son regard intenses, Swann Arlaud montre que l’auteur de violences peut être un personnage quasi normal et multi-facettes, parfaitement intégré dans son milieu et parmi les siens, un comportement psychologiquement redoutable qui arrive à faire culpabiliser ses victimes.

Victoire est la femme modèle imparfaite, insoumise et non consentante, subtilement interprétée par Louise Chevillotte (actrice montante qui confirme son statut). Désemparée par le comportement de son mari, incapable de s’occuper de son fils, elle ne manque pas de ressources pour exister. L’actrice gère parfaitement sa relation troublante avec Alphonse Lajardie (Maxime Chattot), absent également du roman, mettant en valeur un rôle ambivalent qui exaspère André.

Céleste, c’est la bonne à tout faire, toujours décriée et abusée mais jamais remerciée ; elle est interprétée avec délicatesse et tendresse par la très jeune et boulimique Galatéa Bellugi, éblouissante d’humanité dans ce film. Elle sait venir, avec à propos et abandon, au secours de sa patronne pour faire face au monstre violeur.

Par les temps qui courent, ce film intelligemment féministe est bienvenu et utile pour continuer de faire reculer les comportements masculins primaires face à l’absence de consentement.

Et d’une certaine façon, il fait écho à deux films récents comme Le Consentement (2023) et encore plus Les filles désir (2025), dans un style certes opposé, mais où la sororité de deux femmes triomphe du mâle inconvenant.

La Condition est un film à voir, qui maintient en haleine le spectateur dans une tension et une émotion qui étreignent jusqu’au générique de fin.

Bande annonce : La Condition

Fiche technique — La Condition

Réalisateur : Jérôme Bonnell
Scénariste : Jérôme Bonnell
D’après l’œuvre de : Léonor de Récondo
Casting : Swann Arlaud : André, Galatéa Bellugi : Céleste, Louise Chevillotte : Victoire, Emmanuelle Devos : Mathilde, Aymeline Alix : Huguette, François Chattot : Alphonse Lajardie, Camille Rutherford : Odette,Jonathan Couzinié : Joseph
Date de sortie : 2025 (France)
Durée : 1h43
Compositeur : David Sztanke
Directeur de la photographie : Pascal Lagriffoul
1re assistante réalisatrice : Alice Pic
Cheffe monteuse : Julie Dupré
Cheffe coiffeuse : Nathalie Champigny
Cheffe costumière : Céline Guignard-Rajot
Cheffe maquilleuse : Anne Caramagnol
Directeur de production : Patrick Armisen
Scripte : Christine Catonné-Raffa
Cheffe décoratrice : Catherine Jarrier-Prieur
Ingénieur du son : Laurent Benaïm
Monteuse son : Claire-Anne Largeron
Mixage : Emmanuel Croset
Producteur : Michel Saint-Jean
Productrice : Anne Mathieu
Société de production : Diaphana Distribution
Distribution France : Diaphana Distribution
Ventes internationales : Playtime International
Attachés de presse : Florence Narozny et Mathis Elion

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3.5

Résurrection : L’inattrape-rêve

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À la fois histoire de la Chine et du cinéma, et rêverie bouddhiste, le troisième long métrage de Bi Gan, prix spécial du jury au dernier Festival de Cannes, nous entraîne dans une fresque ambitieuse où se disputent l’inventivité formelle et la sublime somnolence. C’est un peu long, souvent magnifique, parfois ennuyeux. Comme il est délicat, étonnamment, de faire rêver ladite machine à rêves !

Faire un film-rêve est la chose la plus facile et la plus difficile à la fois. Le moindre étudiant en cinéma sans imagination s’y précipite, fort de l’occasion qui lui est donnée de prouesses techniques, de plans spectaculaires, et délivré, dans le même temps, de la nécessité de raconter quelque chose. Le résultat, de fait, est souvent médiocre, et l’on ne voit guère que Buñuel et Lynch avoir réussi, dans ce genre, des films consistants. C’est que ceux-là ont bien su résister à la pente naturelle du film-rêve : un certain désordre confinant à l’indifférence. Parce qu’il n’est plus soumis à aucune logique, le film-rêve appelle une structuration supérieure. Parce que tout se prête au chaos, l’ordre le plus contraignant doit y régner. De ce point de vue, Résurrection de Bi Gan est plutôt une réussite. Chaque chapitre se place sous l’égide d’un des cinq sens. Leur logique narrative est assez claire et tenue. Et le tout communie dans un hommage au cinéma pétri de motifs symboliques, de références savantes, de jeux de renvoi, et cette ligne basse de la spiritualité bouddhiste pour cœur profond. Cela est solide, bien charpenté. Mais d’où vient que, trop souvent, l’ennui y guette ?

Commençons par dire qu’il y a dans ce film, disséminées, parmi les plus belles choses vues au cinéma ces dernières années. Que ce soit dans les plans ou le découpage, l’inventivité est extraordinaire. Peut-être parce que ses parties se revendiquent chacune de telle ou telle période de l’histoire du cinéma, Résurrection propose à nos yeux, fatigués par l’uniformité de la production actuelle, un rappel des mille possibilités qu’offre cet art. Il y a à l’évidence une virtuosité dans la manière qu’a ce film de ressusciter, sans pasticher, le style expressionniste ou le film noir à la Welles, pour ne citer que les deux premières parties, probablement les plus convaincantes. On se prend même à regretter, notamment pour la partie film noir, l’existence d’une version plus longue et plus élaborée.

Mais, malgré ses grandes qualités, Résurrection accuse certaines limites, qui tiennent probablement, pour partie du moins, au genre du film-rêve lui-même. L’une des limites de ce film est de nous faire éprouver, par le caractère très elliptique de chaque partie, une sensation mêlée d’indigestion et de frustration. Frustration, pour les raisons évoquées plus haut, mais indigestion aussi, pour l’étalage formel dénué de véritable ancrage émotionnel. En effet, et malgré des moments sublimes, on ne se perd jamais dans ce film comme son personnage de Rêvoleur s’enfonce dans les couches successives de son rêve séculaire de cinéma. Tout défile dans une indifférence ravie, sans que l’on s’attache à un personnage (sauf, à la rigueur, aux amoureux de l’avant-dernière partie), ou que l’on frémisse à une seule situation. Résurrection fait l’effet d’un objet luxueux et sophistiqué dont on ne saurait trop quoi faire, ou d’un jeu de couleurs vives sur une roche marbrière. Au bout de la virtuosité, tout est finalement assez froid et plat.

Et peut-être doit-il en être ainsi d’ailleurs, dans une perspective bouddhiste, où il s’agit justement d’apprendre le détachement parfait. La vraie vie est-elle au cinéma, ou cette vie n’est-elle qu’un songe ? Ce monde du Rêvoleur, où les hommes ne rêvent plus, est-il un monde d’éveillés ou d’endormis ? Cette ambiguïté est l’un des points forts de ce film marqué par la langueur de vivre, où la fin du cinéma est à la fois la sortie du cycle des réincarnations, donc une sorte de délivrance. Bi Gan évite ainsi l’hommage béat, en ménageant, au sein d’une réflexion sur la forme cinématographique, une place pour la méditation métaphysique.

Pour autant, ce film-rêve, comme souvent, déçoit, car là où tout est possible, plus rien n’est intéressant. Toute dramatique nécessite des règles et des contraintes. On ne tremble pas pour celui qui ne fait que rêver. Reste un flux dont les âpretés ne suffisent pas à éveiller l’âme. Le Rêvoleur rêve, et nous nous endormons, dans l’indifférence des choses, bercés par le chatoiement superbe des images et des sons.

Résurrection : bande-annonce

Résurrection : bande-annonce

Titre original : 狂野时代, Kuángyě Shídài
Réalisation : Bi Gan
Scénario : Bi Gan
Musique : M83
Photographie : Dong Jingsong
Montage : Bi Gan, Bai Xue
Décors : Tu Nan
Effets spéciaux : Liu Strilen
Production : Shan Zuolong, Yang Lele, Charles Gillibert
Société de production : Huace Pictures, Dangmai Films, Obluda Films, CG Cinema, Arte France Cinéma
Société de distribution : Les Films du losange (France)
Pays de production : Chine, France
Langue originale : mandarin
Format : couleur
Durée : 160 minutes
Date de sortie : 10 décembre 2025

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2.5

L’Enfant naturel face à ses semblables

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Avec cet album inclassable, le dessinateur-scénariste Guillaume Soulatges ne cherche pas la facilité, au point de risquer des réactions d’incompréhension. Ayant discuté avec son éditeur avant d’acquérir cette BD (festival BD de Colomiers 2025), je profite des informations enregistrées à ce moment-là pour cette chronique.

Première information (qui a failli me dissuader d’acheter l’album), le dessinateur s’intéresse à la pornographie, du moins à la façon dont elle est représentée et perçue par des publics parfois non avertis (voir l’album Porno crade (2010) qu’il cosigne avec plusieurs autres dessinateurs). Ici, pas question de pornographie, ce qui ne veut pas dire que l’album propose une lecture confortable, alors que l’illustration de couverture irait bien dans ce sens. Cependant, on remarque qu’elle n’apporte aucune information écrite. Les mentions de titre, auteur et éditeur ne figurent qu’en quatrième de couverture. Il faut également savoir que l’intérieur de l’album ne comporte aucune couleur, mais un noir et blanc de qualité.

Le scénario

Il s’intéresse à un jeune garçon, le narrateur, dont on ne saura jamais le prénom. Il se rend à l’école alors qu’il habite une maison isolée à la campagne. La particularité de cet album, c’est qu’il se présente sous la forme d’un album au format italien comportant un dessin par page, sans dialogue. Cependant, du texte accompagne chaque illustration : les réflexions du narrateur pendant son trajet de chez lui à l’école. Au lecteur de faire l’association. Ainsi, Guillaume Soulatges cherche à nous intriguer et nous inciter à lire en allant à la pêche aux informations. Autre élément déconcertant concernant le début, aucune silhouette humaine n’apparaît avant la page 10. Et encore, le décompte reste bloqué à 1 jusqu’à la page 14 (numérotation à vrai dire inexistante) où on peut supposer découvrir l’aspect physique du narrateur.

Les illustrations

Elles vont de lieux isolés dans la campagne à des vues de plus en plus urbaines à mesure que le narrateur s’approche de l’école. Parmi les informations éditeur, il faut savoir que le dessinateur travaille à partir de photographies et que les lieux qu’il représente sont complètement dispersés de par le monde, ce qui ne nuit pas à l’unité de l’ensemble grâce à l’ambiance créée (style graphique associé au texte). D’autre part, les physiques des personnages représentés sont déformés non pas pour préserver leur anonymat, mais pour donner des indications sur les personnalités qui peuplent cette BD. L’album est donc à classer dans la catégorie BD… faute de mieux. On pourrait préférer l’option livre illustré. Mais cela pourrait laisser croire qu’il soit destiné à un public jeune, ce qui n’est pas le cas.

Le style graphique

Il est à la hauteur de ce qu’on observe sur l’illustration de couverture, avec un trait sûr et élégant et une façon de faire apparaître les détails par une technique qui s’apparente au pointillisme. Tout cela permet de très bien rendre les paysages et donc la nature, ainsi que les habitations et les décors de manière générale. Par contre, dès qu’il s’agit de représenter des humains (des visages, surtout), le dessinateur use de déformations pour souligner les perversions de caractère. A noter que la mère du narrateur n’est apparemment jamais représentée, alors que le narrateur l’évoque plusieurs fois, pour la tendresse réciproque qui existe entre eux, mais aussi pour signaler qu’elle est très mal perçue dans son voisinage.

Conclusion

Guillaume Soulatges se méfie énormément de la nature humaine de manière générale. Sa représentation des individus laisse entendre que tous subissent des influences franchement négatives de leurs semblables, les pervertis s’acharnant à pervertir ceux qu’ils croisent et ne le seraient pas assez à leur goût. La perversion humaine consiste essentiellement à exercer une domination humiliante vis-à-vis de tout individu estimé plus faible que soi. Cette volonté de domination peut s’exercer sur des animaux, laissant émerger une cruauté gratuite. Souvent humilié, le narrateur va jusqu’à considérer que, lui-même amoureux de la nature (où il trouve une forme de paix, de sérénité), a été tenté de reporter ainsi ses frustrations. Cela explique son aspect physique et son isolement. En tant qu’humain ayant un certain recul, Guillaume Soulatges préfère donc largement représenter la nature où la cruauté n’existe pas, bien qu’elle ne soit pas exempte des relations dominant/dominé, chaque espèce tentant de se protéger de ses prédateurs. Il accorde cependant un certain respect aux constructions utilitaires de l’homme et très probablement aux œuvres d’art qui subliment toutes les frustrations humaines.

L’Enfant naturel, Guillaume Soulatges
Adverse : sorti le 2 octobre 2021

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3.5

« Dictionnaire des cinémas chinois » : un tour d’horizon érudit

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Bel ouvrage, le Dictionnaire des cinémas chinois propose une cartographie analytique et critique d’un continent cinématographique éclaté, traversé par l’histoire, la censure, les évolutions du marché et les métamorphoses des formes visuelles. Dans son édition la plus récente, enrichie, le livre dirigé par Nathalie Bittinger assume pleinement son ambition : penser ensemble les œuvres, les corps, les industries et les imaginaires.

Il nous faut d’abord dissiper un malentendu : ce « dictionnaire » n’est pas un répertoire froid de noms propres et de dates, vidé de toute substance critique. S’il en a l’apparence, il en refuse toutefois la sécheresse. Sa structure alphabétique relève davantage d’un outil de classement. On y circule ainsi de manière balisée : une entrée sur un cinéaste mène à un film, un thème renvoie à une période historique, un concept esthétique dialogue avec une mutation industrielle. Le livre se lit autant qu’il se consulte. Sporadiquement, avec des thématiques amenant à en creuser d’autres.

L’édition actuelle élargit évidemment le champ chronologique. Elle affine les analyses contemporaines et intègre des évolutions majeures survenues ces dernières années : recomposition des conglomérats chinois, renforcement du contrôle idéologique, internationalisation stratégique des studios, mais aussi persistance de cinéastes travaillant aux marges, parfois dans la clandestinité. L’ouvrage fait ainsi valoir une mise à jour critique, attentive aux fractures plus qu’aux continuités rassurantes.

Le choix du pluriel (cinémas chinois) n’est pas un simple scrupule terminologique. Il fonde tout le projet. Chine continentale, Hong Kong, Taïwan : trois espaces, trois histoires politiques, trois régimes de production, mais des circulations constantes. Le dictionnaire excelle à montrer comment ces territoires dialoguent, s’opposent, s’influencent mutuellement. Hong Kong, laboratoire de genres et de modernité urbaine ; la Chine continentale, espace de tensions entre propagande, marché et expérimentations formelles ; Taïwan, lieu d’un cinéma souvent introspectif, volontiers hanté par la mémoire et la perte. 

Parmi les grandes entrées transversales, celle consacrée aux mutations économiques, industrielles et aux coproductions est exemplaire. Elle retrace, avec une clarté rare, le passage d’un cinéma d’État à une industrie pseudo-libéralisée, dominée par des mégastructures étroitement liées au pouvoir. On y comprend comment l’ouverture aux films américains, les quotas, les joint-ventures et l’adhésion à l’OMC ont façonné un cinéma de superproductions nationales, tout en renforçant paradoxalement le contrôle idéologique. Le blockbuster chinois apparaît alors comme une forme politique à part entière : spectaculaire, rentable, mais profondément normative.

À l’autre extrémité du spectre, le dictionnaire accorde une place essentielle aux motifs esthétiques et culturels. L’entrée « Nature » rappelle combien le paysage, dans la culture chinoise, dépasse le cadre du simple décor. Héritier de la peinture lettrée et du taoïsme, le cinéma chinois a longtemps pensé la nature comme prolongement de l’homme, espace spirituel autant que social. De la sensualité paysanne de La Grande Parade aux étendues hostiles filmées par Tian Zhuangzhuang et consorts, la nature devient tour à tour refuge, mythe, contrainte ou métaphore politique. Là encore, l’analyse évite l’illustration facile pour restituer une véritable histoire des formes.

Le dictionnaire montre ailleurs comment le cinéma d’arts martiaux a porté à son apogée une conception du corps indissociable de l’esprit, héritée de la pensée chinoise classique. Mais il ne s’arrête pas à cette image héroïque : il en explore les contre-champs. Du corps glorieux de Bruce Lee, révélé par Lo Wei, aux corps épuisés, errants, parfois humiliés du cinéma contemporain (Lou Ye, Jia Zhangke), se dessine une trajectoire historique : celle d’une perte d’harmonie, d’un monde où le geste ne réconcilie plus l’homme avec le réel.

Les portraits de cinéastes, nombreux et denses, participent pleinement de cette approche. Lo Wei, encore lui, n’est pas seulement présenté comme un faiseur prolifique, mais comme un maillon décisif de l’industrie hongkongaise, capable de cristalliser un moment historique à travers un corps – celui de Bruce Lee. Patrick Tam apparaît comme un passeur, entre Nouvelle Vague européenne et modernité asiatique, tandis que Lou Ye incarne une forme de dissidence esthétique, où la caméra tremblante et le montage saccadé deviennent des gestes politiques. Le dictionnaire ne sacralise pas : il contextualise, nuance, parfois corrige les jugements critiques occidentaux.

Les entrées consacrées aux films eux-mêmes – 2046, Corbeaux et moineaux, The Longest Nite, Infernal Affairs, La Loi du terrain de chasse… – témoignent de la même exigence. Chaque œuvre est replacée dans son contexte de production, ses contraintes, ses choix formels. Corbeaux et moineaux, tourné clandestinement en 1949, apparaît ainsi comme un film-charnière, où la comédie masque à peine un geste de résistance politique. The Longest Nite devient une méditation crépusculaire sur le destin et la violence urbaine. Le polyphonique 2046 cristallise toute la poétique de Wong Kar-wai. 

Malgré la pluralité des auteurs et des approches, le Dictionnaire des cinémas chinois ne se disperse jamais et présente une grande cohérence organique. Il verbalise une vision du cinéma semblable à un champ de forces : esthétiques, économiques, philosophiques, politiques. Chaque entrée semble répondre à une autre, parfois à distance, comme si le livre lui-même dictait la circulation des motifs qu’il décrit.

En définitive, cet ouvrage s’adresse autant au chercheur qu’au cinéphile exigeant. Il rend intelligible une complexité filmique souvent réduite à des clichés : propagande contre dissidence, tradition contre modernité, Orient contre Occident. Le cinéma chinois est un cinéma de seuils, de négociations permanentes, de formes instables. Le Dictionnaire des cinémas chinois invite en tout cas à le penser. Mais aussi à regarder autrement.

Dictionnaire des cinémas chinois, ouvrage collectif sous la direction de Nathalie Bittinger
Hémisphères, novembre 2025, 640 pages

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Sorties instantanées et Streaming Rush : plaisir ou surcharge ?

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Le phénomène du Streaming Rush transforme radicalement la manière dont les Français consomment le cinéma et les séries. Chaque semaine, surtout les vendredis ou au début du mois, Netflix, Disney+, Prime Video et Canal+ lancent de nombreuses sorties. Les spectateurs se ruent alors pour visionner toutes ces nouveautés. Un tel choix de contenus offre une liberté extraordinaire aux spectateurs. Ils peuvent choisir ce qu’ils veulent regarder et le moment où ils souhaitent le regarder. Et ce, sans avoir à se déplacer dans une salle de cinéma.

movie night popcorn

Toutefois, ce bouleversement entraîne son lot de questions. Notamment sur la qualité des productions et la surcharge d’informations. En France, le contexte est encore plus particulier. La chronologie des médias protège encore les salles de cinéma, même si les plateformes numériques gagnent du terrain. Dans cet article, nous allons explorer ce phénomène pour mieux le comprendre.

Qu’est-ce que le Streaming Rush ?

Le Streaming Rush se définit comme la pratique des plateformes streaming qui consiste à publier simultanément plusieurs nouveautés. Notamment des films, des séries ou des documentaires sur leur catalogue. Cette pratique a souvent lieu en fin de semaine (le vendredi) ou en début de mois. La raison de ce choix est simple : capter rapidement l’attention des spectateurs et créer un engouement autour des sorties récentes.

Netflix, Disney+, Prime Video ou Canal+ rivalisent pour proposer ces contenus. C’est un phénomène qui a profondément modifié les habitudes de visionnage en France. Le marché français se distingue toutefois par sa réglementation stricte, notamment la chronologie des médias. Celle-ci protège les salles de cinéma en limitant l’accès des films aux plateformes avant une période définie. Certaines productions bénéficient cependant de sorties quasi simultanées, ce qui montre bien la montée en puissance de ce phénomène.

Parmi les caractéristiques clés du streaming rush, il y a :

  • La concurrence entre les plateformes : chacune cherche à capter les spectateurs avec un maximum de nouveautés.
  • La diversité de l’offre : séries, sorties cinéma, documentaires et contenus internationaux accessibles en quelques clics.
  • La personnalisation : avec des recommandations basées sur les goûts du spectateur, favorisant ainsi le visionnage prolongé.
  • Le marketing ciblé : bande-annonces, teasers et notifications pour créer l’événement autour de chaque sortie.

Pour le spectateur français, le Streaming Rush ouvre un accès inédit à des contenus mondiaux. Mais il peut aussi engendrer une surcharge d’options qui peut compliquer le choix. La quantité prime parfois sur la qualité, ce qui pose de nouvelles questions sur l’équilibre entre diversité et saturation.

La liberté du spectateur face au choix illimité

Le Streaming Rush a profondément changé la façon dont les spectateurs français accèdent aux films et aux séries. Avec la multiplication des sorties simultanées sur Netflix, Disney+, Prime Video ou Canal+, chacun peut désormais choisir ce qu’il souhaite regarder. Et surtout, quand il souhaite regarder le contenu. Cette liberté est devenue un atout majeur dans la bataille cinéma vs streaming. Finies les limites liées aux horaires des salles de cinéma ou à la disponibilité restreinte des films à la télévision.

Les plateformes permettent un choix personnalisé, grâce à des recommandations basées sur les goûts et l’historique de visionnage de chacun. Les spectateurs peuvent également accéder à des productions internationales, découvrant des films et séries venus de tous les continents. Cette diversité culturelle était rarement accessible auparavant.

La souplesse horaire est un autre avantage. Il est désormais possible de regarder un film tôt le matin ou une série tard dans la nuit, sans aucune contrainte. La diversité des contenus pousse également les utilisateurs à expérimenter de nouveaux genres. Cette même logique de divertissement à domicile se retrouve dans les jeux en ligne. Comme pour le streaming, les casinos en ligne permettent de profiter de bonus attractifs et de jeux gratuits.

Par exemple, de nombreux sites proposent des bonus sans dépôt, permettant aux joueurs de tester des machines à sous et des jeux de casino sans investir d’argent. Les amateurs peuvent ainsi découvrir différents jeux, profiter d’une expérience casino, ou encore essayer des slots en ligne en mode démo. Et ce, exactement comme un spectateur peut explorer librement les nouveautés d’une plateforme de streaming.

Pourtant, ce choix illimité peut parfois submerger le spectateur. Malgré tout, le Streaming Rush montre que la liberté et la diversité de contenus sont des atouts essentiels pour capter et fidéliser le public.

une femme se tient devant un écran d'appareils électroniques

Qualité vs quantité : le piège du choix illimité

Comme nous l’avons vu, le Streaming Rush permet aux plateformes de proposer un flux massif de nouveautés chaque semaine. Mais cette multiplication des sorties comporte des risques. La profusion de films et séries entraîne souvent une surcharge cognitive pour le spectateur. Il peut se sentir submergé par le choix et peiner à identifier les productions réellement intéressantes. C’est ce que l’on nomme la fatigue streaming. C’est-à-dire une sensation de lassitude et de désengagement face au choix illimité de contenus.

Si la quantité explose, la qualité des contenus n’est pas toujours au rendez-vous, et de nombreuses œuvres sont médiocres. Pour mieux comprendre cette dynamique, voici un tableau comparatif :

Plateforme Nombre de sorties moyen par mois Note moyenne IMBD/Allociné Remarque
Netflix entre 40 et 60 6,8 – 7,0 grande variété mais une qualité inégale
Disney+ de 15 à 25 7,2 – 7,5 contenus familiaux, moins de risques de médiocrité
Prime Video entre 30 et 50 6,5 – 6,8 quantité élevée, mais beaucoup de productions mineures
Canal+ de 10 à 20 7,0 – 7,2 moins de sorties, mais qualité plus constante

Ce tableau montre clairement le dilemme du Streaming Rush. Certaines plateformes privilégient la quantité pour fidéliser les abonnés et créer un flux constant d’événements. D’autres mettent l’accent sur la qualité, avec moins de nouveautés mais plus marquantes.

Au-delà de la qualité des œuvres, ce phénomène a également un impact sur les salles de cinéma traditionnelles. Avec tant de contenus accessibles depuis chez soi, le public est moins incité à se déplacer pour voir des films. Ce qui peut réduire la fréquentation et mettre la pression sur l’industrie cinématographique.

Concrètement, le Streaming Rush offre une diversité sans précédent. Cependant, les spectateurs doivent faire face à des contenus souvent inégaux.
african american man watching streaming service

Zoom sur le binge watching

Autre phénomène lié au streaming rush, le binge watching (ou visionnage intensif en français). Ce terme désigne le fait de regarder plusieurs épisodes d’une série à la suite. Les plateformes comme Netflix, Disney+ ou Prime Video ont plutôt tendance à encourager ce comportement. Notamment grâce à la lecture automatique, aux recommandations personnalisées et à la disponibilité immédiate de plusieurs saisons.

Si ce mode de consommation peut sembler gratifiant, il cache souvent ce que l’on pourrait appeler l’illusion du plaisir. C’est-à-dire un sentiment d’évasion et de satisfaction immédiate qui masque la fatigue, la perte de temps et l’impact sur le bien-être. Pour certains professionnels, cette pratique pourrait conduire à des comportements addictifs. Il s’agit donc d’un phénomène qui ne doit pas être pris à la légère.

Le binge-watching peut avoir plusieurs effets :

  • De la fatigue et des troubles du sommeil : passer plusieurs heures devant un écran nuit à la régularité du sommeil et à la vigilance.
  • Une surcharge cognitive : l’accumulation rapide d’informations et de scénarios peut provoquer un épuisement mental.
  • Un engagement émotionnel intense mais temporaire : l’attachement aux personnages est renforcé, mais s’épuise rapidement après la fin de la série.
  • Une perte de contrôle du temps : il est facile de regarder « juste un épisode de plus », ce qui peut entraîner une consommation excessive.

Malgré ces effets, le binge-watching procure une satisfaction immédiate et un sentiment de liberté. Cela renforce l’idée d’un contrôle du temps de divertissement. L’illusion du plaisir découle du contraste entre cette gratification instantanée et les conséquences réelles sur la santé et le rythme de vie.

En France, ce phénomène se retrouve particulièrement chez les jeunes adultes. Ils profitent de la diversité offerte par les plateformes pour enchaîner les épisodes. Il est vrai que le binge-watching permet de découvrir rapidement de nombreuses séries. Toutefois, cette pratique montre l’intérêt de réfléchir à ce que l’on consomme. Et ce, afin de profiter pleinement du streaming sans tomber dans l’excès. Et surtout, pour préserver son bien-être physique et mental.

Avec le streaming rush, les spectateurs français profitent d’une liberté et d’un choix inédits. Cependant, il faut garder à l’esprit que ce choix illimité de contenus peut entraîner une fatigue streaming et une surcharge mentale. Notamment si ces sorties s’accompagnent de binge watching. Pour profiter pleinement du streaming, il est essentiel d’adopter une consommation réfléchie, en alternant visionnage intensif et pauses. D’autres pratiques émergent, comme le speed watching, qui permet d’accélérer le rythme tout en gardant le contrôle. Le spectateur moderne doit donc trouver le juste équilibre entre plaisir et excès.

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« Wolf-Man » : double visage

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Sous la bannière d’Invincible Univers, Robert Kirkman et Jason Howard revisitent le mythe du lycanthrope en 300 pages tranchantes où le pouvoir, la culpabilité et la manipulation cohabitent. Wolf-Man n’est pas l’histoire d’une bête libérée, mais celle d’un homme dévasté qui cherche, dans la nuit, la moindre issue vers la vérité.

(Cette chronique contient des spoilers)

Gary Hampton n’avait a priori rien du héros maudit promis aux affres des comics. PDG réputé, mari et père de famille aimant, il appartient à cette catégorie de personnes que rien ne semble pouvoir dévier du succès. Et pourtant, il suffira d’une attaque sauvage lors de vacances supposées paisibles pour faire basculer l’édifice. Mordu par un loup-garou ancestral, Gary survit mais se voit condamné à une métamorphose cyclique. Il devient lui-même prédateur lorsque la lune se remplit. Au lieu de céder à l’instinct primaire, il choisit la voie inverse : canaliser la malédiction, en tirer une forme de justice nocturne. Ainsi naît Wolf-Man, avec sa discipline, ses dispositifs de contention et cette volonté de prouver qu’un monstre, en dépit de son apparence, peut servir la loi.

C’est là que Robert Kirkman va introduire la fissure. Car dans l’ombre de cet apprentissage se tient Zechariah, un vampire affable, persuasif, mentor improvisé à la patience venimeuse. Il montre à Gary comment patrouiller, comment peser sa force, comment donner à Wolf-Man l’épaisseur d’un justicier. Mais ce modèle n’en est pas un : il orchestre en coulisse un projet dont on ne connaît pas encore tous les tenants, allant jusqu’à subjuguer les Actioneers, une super-équipe transformée en meute vampirique. 

Rapidement, la tension monte chez les Hampton. Lors d’une confrontation qui vire au drame, Rebecca tombe sous les crocs de Zechariah, et Gary, surpris en pleine transformation serrant le corps sans vie de son épouse, devient instantanément le coupable idéal. Ce basculement brutal constitue l’épicentre du premier tome : le héros naissant est pulvérisé en un tournemain, traité en paria, traqué par les autorités et rejeté par sa propre fille.

À partir de là, l’intrigue se durcit. Gary est un fugitif éreinté, que le Pentagone rêve de mettre sous cloche. Hunter, un agent immortel, entame sa chasse à l’homme. Chaque tentative de se disculper échoue – ou presque. Le monde voit en lui un prédateur ; sa fille Chloe le croit meurtrier. L’ironie tragique est totale : elle choisit précisément de s’en remettre à celui qui a détruit sa famille.

Autour de ce drame, Kirkman et Howard articulent une mythologie plus vaste, où la généalogie des loups-garous est évoquée. Gary appartient à une lignée pure, dotée d’une puissance originelle que les siècles ont affadie chez d’autres. Cette dimension, encore sous-exploitée, élargit quelque peu le récit, le tirant du simple thriller super-héroïque vers un terrain où traditions occultes, castes lupines et vieilles rivalités (avec les vampires, notamment) redessinent l’horizon dramatique.

La dernière séquence nous montre Gary en pleurs devant la tombe de Rebecca. On a alors affaire à un homme terrassé, conscient trop tard de sa naïveté, rongé par le remords et obsédé par l’idée de faire triompher sa propre vérité. Wolf-Man s’impose alors comme le récit d’un effondrement plus que d’une origin story : un plongeon sec dans la fabrication d’un monstre que les faits, pourtant, démentent.

La reconstruction sera longue. La morsure, elle, définitive.

Invincible Univers : Wolfman, Robert Kirkman et Jason Howard 
Delcourt, décembre 2025, 300 pages

« Pompoko » : l’épopée écologique des tanukis contre la modernité

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Quand Isao Takahata s’empare en 1994 de la figure folklorique du tanuki pour en faire le héros d’un film d’animation, il offre au Studio Ghibli l’une de ses œuvres les plus singulières. Pompoko raconte la résistance désespérée d’une communauté de tanukis anthropomorphes face à l’urbanisation galopante de leur habitat naturel dans les collines de Tama, près de Tokyo. L’anime comics publié par les éditions Glénat permet de redécouvrir cette fable écologique d’une richesse narrative exceptionnelle.

Le film, ainsi que l’anime comics qui nous intéresse, s’inspirent directement du développement urbain de la région de Tama dans les années 1960-1970, période de croissance économique effrénée au Japon. Les tanukis, créatures du folklore japonais réputées pour leurs pouvoirs de métamorphose, voient leur forêt détruite par les bulldozers et les chantiers de construction. Face à cette menace existentielle, ils décident de s’organiser et de mobiliser leurs capacités surnaturelles pour saboter les travaux.

L’intrigue s’étire sur plusieurs années, suivant une structure qui détaille les différentes phases de la résistance : de l’insouciance initiale à une prise de conscience collective, des premiers actes de sabotage jusqu’à la parade spectaculaire où les tanukis transforment le paysage urbain en visions féériques.

Les tanukis, parfois dessinés de manière réaliste comme de véritables animaux, apparaissent d’autres fois sous une forme semi-anthropomorphe caricaturale, ou encore totalement humanisés quand ils se transforment. Cet acte de métamorphose constitue d’ailleurs le principal outil de lutte pour eux : ils s’initient, apprennent de leurs aînés, s’immergent auprès des hommes pour mieux les appréhender, organisent la résistance… 

Des enjeux écologiques et existentiels

Au-delà du discours écologique évident, Pompoko interroge la possibilité même de résister à la modernité. Les tanukis ne sont pas idéalisés : ils se disputent, certains abandonnent la lutte pour s’intégrer à la société humaine, d’autres s’accrochent à des stratégies vouées à l’échec. Le film montre avec une lucidité désenchantée que même la magie ne peut arrêter le béton. Et que face à la menace, les postures des uns et des autres peuvent considérablement diverger, entre la violence totale et la recherche d’un compromis.

L’histoire se caractérise par une approche chorale. Parmi la communauté, plusieurs figures émergent, dont Gonta, adversaire radical des humains, qui prône la violence directe. Les anciens maîtres se voient quant à eux rappelés des montagnes pour enseigner l’art ancien de la métamorphose. Mais tous concourent finalement à préserver leurs espaces de vie, tandis que les hommes étendent leurs villes dans une nature jusque-là sacralisée.

L’anime comics des éditions Glénat permet d’apprécier la richesse visuelle de cette œuvre, des scènes de transformation aux tableaux méticuleux de destruction environnementale, le tout sous couvert d’un esprit certes politisé mais bon enfant. Ce dernier, évidemment, n’enlève rien à la gravité des enjeux. Ainsi, on pourra se délecter devant ces ouvriers apeurés par des « apparitions » tout en se solidarisant de ces tanukis qui, après avoir fêté une victoire, se rendent rapidement compte qu’elle n’était que provisoire.

Pompoko, Isao Takahata
Glénat, décembre 2025, 640 pages

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Un nouveau volume du One Piece Magazine

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Dans ce quinzième volume publié par Glénat, le One Piece Magazine s’intéresse à One Piece Film : Red. Riche en entretiens, croquis préparatoires, analyses musicales et documents de production, il dévoile les dessous d’un film pensé autant comme une expérience visuelle que comme une œuvre musicale. Un numéro qui se lit comme une véritable exploration de la fabrique du film.

Pas de doute, One Piece Film : Red constitue bel et bien la matrice autour de laquelle s’organise toute la ligne éditoriale de ce numéro. Superviseur général du long métrage, Eiichiro Oda revient par exemple, au cours d’un long entretien, sur la place que la musique y occupe. Le lecteur comprend rapidement que le film s’est bâti en sens inverse des habitudes de la franchise : non pas un récit auquel on ajoute des chansons, mais une héroïne dont la musique devient le langage premier. Toujours sur la musique, on pourra notamment lire Ado détailler avec une étonnante franchise la genèse et l’interprétation de plusieurs morceaux composant l’ossature émotionnelle du film.

À mesure que l’on avance, le magazine met en lumière une autre facette, souvent invisibilisée : celle des interprètes. Le double témoignage Ado × Kaori Nazuka est à ce titre passionnant. L’une incarne le chant, l’autre la voix parlée d’Uta. Les deux artistes évoquent leur manière d’habiter le personnage, ses failles, ses changements d’humeur et la difficulté de suivre sa trajectoire dramatique. Autour d’elles gravitent Mayumi Tanaka (Luffy), Shuichi Ikeda (Shanks) ou encore Kenjiro Tsuda (Gordon), qui détaillent l’approche adoptée pour ce film plus intériorisé qu’à l’accoutumée. 

En parallèle, un vaste cahier visuel dévoile les arcanes du travail de conception. Les Art Boards révèlent des croquis d’architectures immenses, tantôt solaires, tantôt inquiétantes : la cathédrale aux vitraux mouvants, le château aux proportions presque gothiques, les couloirs souterrains baignés de teintes acides, jusqu’à la chambre d’Uta esquissée comme un sanctuaire suspendu. Ces dessins sont souvent accompagnés de leurs premières versions crayonnées.

Le Character Guide prolonge cette démarche en dévoilant les tenues inédites de l’équipage du Chapeau de paille. Luffy s’y pare d’un manteau sombre et de motifs pirates revisités, Zoro arbore un costume pop au détail ciselé, Nami mêle élégance de scène et clin d’œil burlesque au style pirate. Ces variations vestimentaires racontent probablement autant le film que les personnages eux-mêmes.

Comme à son habitude, le magazine ne se limite pas au strict dossier central et parsème son volume de respirations : une nouvelle inédite dans la série des One Piece Novel Heroines, des illustrations exclusives d’Orihara, un reportage sur le One Piece Premier Summer 2022. En fin de parcours, une large section présente la collaboration Hobonichi × One Piece Magazine, une collection d’agendas, d’accessoires de bureau, qui prolonge l’esthétique d’Oda jusque dans la papeterie, preuve supplémentaire de la transversalité de la série.

Au terme de cette lecture dense et agréable, on en sait davantage sur les tenants du film, sur ses coulisses. En réunissant artistes, doubleurs, musiciens, designers et croquis préparatoires, Glénat nous offre un accès privilégié à l’envers d’une production devenue, un peu plus, un phénomène culturel.

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3.5