Pour sa 10ᵉ édition, le WIPP Festival a une nouvelle fois affirmé sa singularité en célébrant le cinéma en train de s’inventer. En donnant une scène à des films encore à l’état de projets, portés par la parole, la performance et l’imagination, le festival met en lumière des écritures audacieuses et sensibles. Le palmarès 2025 reflète la richesse et la diversité des regards qui traversent cette édition anniversaire, confirmant le WIPP comme un laboratoire essentiel des formes et des récits de demain.
Le WIPP Festival (Work In Progress Performance) est depuis sa création en 2015 une célébration singulière de la création cinématographique en devenir. Niché au cœur de Commune Image à Saint-Ouen, ce festival se distingue par son format unique : une scène où les films ne sont pas encore tournés mais existent déjà par la force de la parole, de la performance et de l’imagination.
Pendant quatre jours, du 3 au 6 décembre 2025, le WIPP a rassemblé auteurs, scénaristes, comédiens, producteurs, étudiants et professionnels de l’industrie autour d’une sélection de projets en cours d’écriture — courts métrages, longs métrages, documentaires, fictions ou propositions hybrides — présentés à travers des lectures, des mises en jeu, des images, des musiques ou toute autre forme de performance créative. Les échanges, riches et bienveillants, ont donné au festival une atmosphère à la fois exigeante, chaleureuse et stimulante.
L’équipe du WIPP Festival a été pleinement au rendez-vous tout au long de l’événement, contribuant largement à la qualité de l’expérience vécue, notamment au sein du jury professionnel (dont nous faisons partie). Leur présence attentive, leur disponibilité et le soin apporté à l’accueil ont permis de créer des conditions idéales pour l’écoute des projets, la réflexion collective et la sérénité des délibérations.
Cette 10e édition restera comme une de ses plus belles, révélatrice de nombreux talents et de projets prometteurs, qu’ils figurent ou non au palmarès. Le WIPP Festival confirme ainsi sa vocation essentielle : offrir un espace de liberté, d’expérimentation et de rencontres, où le cinéma se partage dans toute sa diversité et où les écritures de demain trouvent déjà une scène.
Prix Commune Image
Elsa Perry – Été 46 (Projet sélectionné via l’Aide à l’écriture de la Région Île-de-France)

À la croisée du documentaire et de l’animation, Été 46 est un projet de long-métrage profondément intime qui interroge la mémoire traumatique, la transmission familiale et la difficulté de se confronter à une histoire marquée par la violence concentrationnaire.
En donnant corps aux témoignages de ses arrière-grand-tantes, survivantes du camp de concentration de Ravensbrück, Elsa Perry explore la sidération face à l’horreur, mais aussi le pouvoir du dessin comme outil de réparation, de compréhension et de mise à distance. Un projet où l’acte de création devient un geste de résistance face à l’oubli.
Ce prix salue un projet à l’écriture sensible et incarnée, porté par une vision forte où l’intime dialogue avec l’Histoire. Été 46 a convaincu par la précision de son regard et la maturité de son dispositif narratif.
Prix Slika Films
Tarik Ben-Ismaïl – Le Roi Pourpre (Projet sélectionné via La Scénaristerie)

Le Roi Pourpre a su séduire par son ambition formelle et la singularité de sa proposition. Il s’inscrit dans une dramaturgie forte, où les questions de pouvoir, de domination symbolique et de construction identitaire occupent une place centrale. Le projet esquisse une fable contemporaine dense, portée par une écriture ambitieuse et un univers visuel qui renvoie à David Cronenberg, Ari Aster, Jordan Peele, mais surtout H. P. Lovecraft, interrogeant la manière dont un policier chevaleresque tente de résoudre une enquête qui l’emmène au plus proche du cosmique et de sa propre vulnérabilité.
Prix Avec ou sans Vous
Aurélie Raphaël – Coquille (Projet sélectionné via Les femmes s’animent)

Pensé pour le jeune public, Coquille aborde avec délicatesse la question du deuil à travers un univers sensible et poétique peuplé d’animaux et d’insectes. Ces figures du vivant agissent comme des miroirs émotionnels du parcours intérieur de l’héroïne, accompagnant ses peurs, ses silences et ses tentatives de reconstruction.
Par le biais de l’animation, Aurélie Raphaël propose une approche douce et symbolique du chagrin, où la nature devient un espace de transformation et de résilience. Coquille se distingue par sa capacité à traiter un sujet complexe avec justesse, bienveillance et accessibilité, offrant aux plus jeunes un récit sensible pour apprivoiser la perte et le passage du temps.
Prix L’Agence du Court Métrage
Adèle Edwards – Bel Horizon Disco Club (Projet sélectionné via ADDOC)

Construit comme un road-movie sensible, Bel Horizon Disco Club entraîne le spectateur dans un voyage inattendu, depuis l’univers clos d’un EHPAD jusqu’à une discothèque, lieu fantasmé et vibrant qui renvoie à la jeunesse d’une pensionnaire. Le film repose sur un duo intergénérationnel formé par cette femme âgée et un trentenaire désabusé, dont la rencontre ouvre un espace de dialogue, de projection et de réparation.
Dans cette traversée, le projet convoque la nostalgie non comme un repli, mais comme un moteur narratif, questionnant la fin de vie et ce que devient le désir lorsque le corps s’éloigne de ses élans passés. Bel Horizon Disco Club se présente comme une fiction douce et mélancolique, cherchant à capter ce moment fragile où le désir semble s’éteindre — ou au contraire, à l’immortaliser dans un ultime geste de tendresse et de liberté.
Prix Time Art de la Performance
Mazigh Bouaïch & Mélody Daniel – Alpha (Projet sélectionné via Le Groupe Ouest)

Alpha aborde frontalement la masculinité toxique et sa radicalisation à travers des stages de virilité organisés dans le décor isolé et spectaculaire des Alpes, dirigés par un gourou charismatique. Sous couvert de développement personnel et de reconquête d’un prétendu « masculin sacré », le film met en lumière des mécanismes d’endoctrinement qui transforment les frustrations intimes en idéologie violente.
En faisant le choix radical d’épouser exclusivement le point de vue des hommes endoctrinés, le court métrage expose de l’intérieur la fabrique de ces discours, révélant comment ces pratiques peuvent créer des monstres, nourrir la haine et légitimer les violences faites aux femmes. Alpha se présente ainsi comme une œuvre importante et percutante, qui interroge la responsabilité collective face à la montée de ces mouvements et la manière dont ils prospèrent sur la vulnérabilité émotionnelle masculine.
Grand vainqueur du WIPP 2025
Le jury professionnel comme le jury étudiant se sont accordés autour d’un projet unanimement salué, tant pour son écriture que pour sa force de proposition scénique.
Prix 90Pages / Prix Talents en Court en Seine-Saint-Denis / Prix LaCinetek des Étudiants
Chriss Itoua – Le Macaque (Projet sélectionné via Cinémas 93)

Le Macaque prend la forme d’un conte contemporain, teinté d’humour noir et d’absurde, où une virée dans les bois devient le terrain d’une exploration sensible et politique. Le projet aborde avec finesse les thèmes de la passion affective, des désirs ambigus, et des tensions qui traversent un milieu queer, sans éluder les relents de racisme et de violence symbolique qui s’y infiltrent.
Revendiquant des influences allant de Ruben Östlund au ton volontairement trouble de la série Atlanta de Donald Glover, Chriss Itoua compose un récit où le rire se mêle au malaise, et où l’absurde agit comme un révélateur des rapports sociaux.
Malgré la dureté des sujets abordés, Le Macaque demeure un film baigné de lumière et de bienveillance, profondément attaché à ses personnages et à leur complexité. Cette triple récompense consacre un projet à la voix singulière et un auteur dont le regard a su fédérer l’ensemble des sensibilités présentes au WIPP 2025.
Ce palmarès illustre la richesse thématique et formelle de cette édition anniversaire du WIPP : mémoire, identité, rapports de pouvoir, intimité, collectif, désir et violence sociale traversent les projets primés comme ceux restés hors palmarès. Une édition 2025 qui confirme le festival comme un véritable laboratoire des écritures contemporaines et qui réaffirme son soutien aux scénaristes, en espérant que ces projets prometteurs puissent un jour s’incarner à l’écran et voir leurs œuvres achevées.




